Relations, 1 septembre 1975, Septembre
[" ÉDUCATION et relations de travail au collégial: vers un régime pédagogique négocié?par Maurice Ruest PRIX: 75CI THÉOLOGIE et libération la pensée de Gustavo Gutierrez - présentation par Guy Ménard Hartford et les enjeux d\u2019aujourd\u2019hui - critique par Pierre Lucier MÉDECINE et respect de la vie mort cérébrale, euthanasie et transplantation d\u2019organes par Marcel Marcotte \u201crelations revue du mois publiée sous la responsabilité d'un groupe de membres de la Compagnie de Jésus RÉDACTION Irénée Desrochers, directeur Guy Bourgeault, secrétaire Jacques Chênevert, Gabriel Dussault, Michel Dussault, Julien Harvey, Pierre Lucier, Marcel Marcotte, André Myre, Yves Vaillancourt ADMINISTRATION Maurice Ruest RÉDACTION, ADMINISTRATION e» ABONNEMENTS : 8100, boul.Saint-Laurent, Montréal \u2014 H2P 2L9 tél.: 387-2541.PUBLICITÉ : Liliane Saddik, 1700, rue Allard, Ville Brossard.Téléphone: 678-1209.M.Jean-Robert Gendron est autorisé à solliciter des abonnements pour la revue.numéro 407 septembre 1975 SOMMAIRE Morale et médecine Mort cérébrale et respect de la vie\tMarcel Marcotte 227 Éducation et relations de travail Au collégial: vers un régime pédagogique négocié?Maurice Ruest 234 Théologie pour aujourd\u2019hui Théologie de la libération: les sources et le sens - la pensée de Gustavo Gutierrez\tGuy Ménard 240 Thèmes et anathèmes: Hartford et les enjeux théologiques d\u2019aujourd\u2019hui\tPierre Lucier 244 Les livres Treize à la douzaine: la collection de théologie québécoise \u201cHéritage et projet\u201d\tGuy Bourgeault 252 Ouvrages reçus 243 et 254 Relations est une publication des Editions Bellarmin.Prix de l\u2019abonnement: $8 par année.Le numéro: 75c Relations est membre de VAudit Bureau of Circulations.Ses articles sont répertoriés dans le Répertoire analytique d\u2019articles de revue du Québec (RADAR) de la Bibliothèque nationale du Québec, dans l\u2019Index analytique de périodiques de langue française (PERIODEX), dans le Canadian Periodical Index, publication de l\u2019Association ca nadienne des Bibliothèques, et dans le Répertoire canadien sur l\u2019éducation.Dépôt légal, Bibliothèque nationale du Québec.ISSN 0034-3781 Courrier de la*deuxième classe \u2014 Enregistrement no 0143.Bibliographie analytique de l\u2019Ontario français par Jean-Pierre Gaboury et Benjamin Fortin 15 x 23 cm., 236 pages.- Prix: $4,50 Language and Religion A history of english-french conflict in Ontario par Robert Choquette 15,5 x 23,5 cm, xii, 264 pages.- Prix: $7,50 Claudel et le Satanisme anglo-saxon par Pierre Brunei 14 x 19,5 cm., 230 pages.- $6,00 En vente chez votre libraire et aux: Editions de l\u2019Université d\u2019Ottawa 65, avenue Hastey, Ottawa, Ont.K1N 6N5 NOUVEAU DIALOGUE un bulletin trimestriel offrant des études et témoignages sur les questions de \u2022\tfoi \u2022\tincroyance \u2022\tdistanciation Numéros 10 et 11 disponibles.Abonnements annuels: $3.00 Numéro: 75c Service Incroyance et Foi 2930, rue Lacombe Montréal, P.Q.H3T 1L4 tél.: 735-1565 226 RELATIONS morale et médecine MORT CEREBRALE ET RESPECT DE LA VIE -par Marcel Marcotte*- Pris dans sa généralité, le principe de l\u2019obligation de respecter toute vie humaine fait partie des acquisitions éthiques fondamentales qui ont scandé la marche en avant de l\u2019humanité et qui, à travers les changements de culture et de civilisation, ont non seulement subsisté, mais se sont imposées à la conscience des individus et des peuples avec une force toujours croissante(l).Ainsi, des trois exceptions traditionnellement admises à la règle du respect de la vie, soit la peine capitale, la guerre juste et la légitime défense contre l\u2019agresseur injuste, seule cette dernière, aujourd\u2019hui, reste encore généralement acceptée, tandis qu\u2019à la liste ancienne des actes dérogatoires, en sont venus s\u2019ajouter d\u2019autres dont il n\u2019était guère fait mention autrefois: la conduite dangereuse sur les routes, la pollution de l\u2019eau et de l\u2019air, la mauvaise organisation des chantiers de travail, l\u2019abus de l\u2019alcool et des drogues, l\u2019accaparement privé ou collectif des denrées alimentaires, etc.En dépit des avatars que constituent la libéralisation de l\u2019avortement et une tolérance accrue à l\u2019égard de l\u2019euthanasie, l\u2019orientation d\u2019ensemble de la conscience contemporaine, tant dans la masse que dans l\u2019élite, va assez nettement dans le sens de la reconnaissance, théorique et pratique, du caractère sacré de la vie humaine.Res sacra homo: l\u2019homme est un être sacré (s.Irénée) Fondamentalement, la règle morale du respect de la vie procède *L\u2019A., jésuite et spécialiste de la philosophie morale, a participé récemment aux travaux d\u2019une équipe de recherche interdisciplinaire, à l\u2019Université de Sudbury, pour la Commission de revision du code criminel canadien.M.M.est membre de l\u2019équipe de rédaction de la revue Relations.- Le présent article fait suite à celui sur \u201cle phénomène de la mort vu par la médecine\u201d, publié dans le numéro de juillet-août 1975.SEPTEMBRE 1975 sans doute de l\u2019émergence, au plan de la conscience individuelle, des données primitives de l\u2019instinct de conservation, d\u2019une réflexion élémentaire sur l\u2019expérience que chacun fait de sa propre vitalité, du prix qu\u2019il lui attache et des dangers qui la menacent.Face à la mort qu\u2019il n\u2019ose, comme le soleil, regarder en face, tout homme comprend d\u2019instinct que cette vie unique, irremplaçable et précaire, qui bat dans ses artères, constitue son bien le plus précieux, et que, s\u2019il la perdait, il perdrait en même temps tout le reste: \u201cQue donnera l\u2019homme en échange de sa vie?\u201d Et ce qui vaut pour l\u2019un vaut aussi pour l\u2019autre, pour tous les autres: le droit à la vie n\u2019existe qu\u2019à condition d\u2019être universel.Dans notre monde occidental, la tradition judéo-chrétienne a repris à son compte et singulièrement renforcé ce sentiment naturel.En affirmant que tout homme est créé à l\u2019image de Dieu et personnellement racheté par le Christ (\u201cil s\u2019est livré pour moi\u201d, dit saint Paul), la Bible et l\u2019Evangile ont mis en branle un train de pensée qui, par approfondissements et raffinements successifs, a réussi à éliminer, en théorie, toute inégalité foncière entre les hommes; à éliminer, notamment, sous le rapport du droit à la vie, toute discrimination entre le maître et l\u2019esclave, le garçon et la fille, l\u2019adulte et l\u2019enfant, l\u2019infirme et le bien portant.Désormais, hors le cas de légitime défense, il ne sera jamais permis à aucun homme d\u2019en tuer délibérément et directement un autre, cet autre fût-il, dans l\u2019ordre des apparences, au degré le plus bas de l\u2019échelle humaine.Car, au fond, la dignité de l\u2019homme, sa majesté, la sainteté qui s\u2019attache à sa vie, sont en lui, mais elles ne sont pas de lui; il les tient, comme un don, de la sainteté même de Dieu qui l\u2019enveloppe et l\u2019illumine.Cette marque indélébile, ce reflet de Dieu sur sa face, l\u2019homme n\u2019a pas besoin, pour imposer le respect, de le manifester en clair ni que les autres le reconnaissent.Toute vie humaine est sacrée, indépendamment de la valeur relative que, pour une multitude de raisons, chacun de ceux qui la regardent du dehors inclinerait à lui attribuer; elle l\u2019est absolument et en elle^même, en vertu du choix divin qui l\u2019amène à l\u2019existence et l\u2019appelle au salut, et de la valeur unique que cette double élection lui confère.Nature humaine et sciences de l\u2019homme Mais alors, la question se pose: Qu\u2019est-ce qu\u2019un homme?Quand donc pouvons-nous, devant un être vivant qui a, peu ou prou, forme et figure humaines (un foetus dans le sein de sa mère, un patient comateux sur un lit d\u2019hôpital), affirmer avec certitude: c\u2019est, ou ce n\u2019est pas, ou ce n\u2019est pas encore, ou ce n\u2019est plus, véritablement, un homme?La réponse de fond à cette question était naguère facile et admise sans discussion par tout le monde.Un homme, disait-on, c\u2019est un vivant qui, né de l\u2019homme, participe de la nature humaine au même titre que ses géniteurs et qu\u2019une foule d\u2019autres vivants appartenant, comme lui, à la lignée des \u201canimaux raisonnables\u201d (Aristote).Cette réponse, en plus de correspondre au sens commun, offre l\u2019avantage de prévenir tout arbitraire dans la fixation des critères applicables à chaque cas d\u2019espèce; d\u2019empêcher qu\u2019aucun être humain soit évalué, comme tel, en fonction de quelques attributs accidentels comme l\u2019âge, le poids, le quotient intellectuel, l\u2019intégrité corporelle ou, pour ce qui nous concerne ici, l\u2019état organique et fonctionnel de son cerveau.Mais les sciences modernes de l\u2019homme ont embrouillé cette perspective trop nette.Au regard du biologiste, du psychologue ou de l\u2019anthropologue, la nature humaine en soi n\u2019existe pas; seuls existent 227 des hommes, à la fois semblables et différents, dans lesquels cette nature (si le mot garde un sens) s\u2019incarne et se manifeste.Ce que chacun s\u2019essaie tant bien que mal à mesurer, à quantifier, ce n\u2019est pas l\u2019essence de l\u2019homme, qui échappe, en tant que telle, à l\u2019investigation scientifique, ce sont des individus, pris isolément ou en groupe, chez qui, comme dans n\u2019importe quelle espèce vivante, les caractères communs de la race sont plus ou moins présents et agissants.Selon les normes en vigueur dans chaque discipline, morphologiques ou génétiques pour les uns, psychologiques ou socio-culturelles pour les autres; au gré même des critères que, dans le cadre de son savoir propre, chaque chercheur se donne, l\u2019individu ou le groupe considéré tombe ou ne tombe pas dans la catégorie de l\u2019humain proprement dit.S\u2019il y tombe, ce n\u2019est pas forcément tout d\u2019une pièce et de plein droit, mais affecté d\u2019un signe mathématique, d\u2019un coefficient variable d\u2019humanité qui lui assigne, dans l\u2019échelle de l\u2019espèce, sa place, son rôle et sa valeur proportionnelle.Dans l\u2019optique traditionnelle, l\u2019homme est ou il n\u2019est pas, absolument, suivant qu\u2019il se rattache ou non au rameau humain; et s\u2019il l\u2019est, il en possède dans l\u2019indivis tous les droits fondamentaux, à commencer par le droit à la vie auquel chacun des autres se rattache comme la branche au tronc.Dans l\u2019optique nouvelle, certains individus sont à considérer comme pleinement hommes; d\u2019autres comme hommes seulement en partie, ou seulement en apparence.De même que, dans l\u2019évolution de l\u2019animal à l\u2019homme, tout l\u2019humain n\u2019est pas apparu d\u2019un seul coup, et que, depuis la préhistoire, l\u2019humanisation, sous diverses formes, n\u2019a pas cessé de se poursuivre, ainsi, nul n\u2019est parfaitement homme d\u2019entrée de jeu et par droit de naissance, ni encore moins par droit de conception; il le devient, progressivement, en récapitulant, pour son compte, dans son corps, son âme, sa conscience, l\u2019histoire de la race.Un foetus, dans cette perspective, est moins humain que la mère qui le porte, tandis que, au pôle opposé de la vie, le patient décérébré, le vieillard cachexique pourraient bien être pareillement considérés comme moins humains que le médecin qui les soigne.Tant et aussi longtemps que ces considérations scientifiques ne visent qu\u2019à cerner du dehors la réalité 228 concrète de l\u2019homme, à décrire, expliquer et mesurer ses comportements, à le saisir à différents niveaux d\u2019existence, elles sont entièrement légitimes et, du point de vue éthique, ne tirent pas à conséquence.Mais, quand elles tendent et prétendent non plus seulement à décrire l\u2019homme, mais à le définir dans sa réalité intime et profonde, dans cela même qui le fait homme, dans son essence, en somme, bien que le mot ne soit pas prononcé, le moraliste dresse l\u2019oreille.Car, à partir du moment où, sur les balances de l\u2019esprit, l\u2019humanité de l\u2019un pèse plus lourd que l\u2019humanité de l\u2019autre, l\u2019équilibre de la justice est menacé, et, advenant un conflit, l\u2019intérêt et les droits du plus fort, du plus humain pourrait-on dire, ont toutes les chances de l\u2019emporter sur ceux du plus faible; les droits de la mère, par exemple, sur ceux du foetus, ou les droits des biens portants sur ceux des moribonds.De la théorie à la pratique Si fondamental et inviolable qu\u2019il soit, en théorie et dans l\u2019abstrait, le principe du respect de la vie, dans les interprétations pratiques que le moraliste en donne, face à différentes situations existentielles et vécues, n\u2019en garde pas moins une certaine élasticité.Ainsi, Pie XII lui-même, dans une déclaration qui a pesé lourd sur le développement subséquent de l\u2019éthique médicale chrétienne, enseignait déjà, en 1956, que la norme morale, dans le traitement des cancéreux, ne se situait pas dans le maintien pur et simple de la vie, dans sa prolongation à tout prix, mais dans le maintien d\u2019une vie véritablement humaine, d\u2019une vie authentique et vivable, compte tenu non seulement de la condition physique du patient, mais aussi des aspects émotionnels, psychiques et sociaux de sa situation(2).En tenant ce langage, Pie XII n\u2019entendait certes pas porter préjudice à la règle fondamentale du respect de la vie ni donner du poids à l\u2019opinion voulant que, objectivement, il y ait des vies plus précieuses que d\u2019autres, auxquelles celles-ci, le cas échéant, pourraient ou devraient être sacrifiées.Cependant, en plein respect des intérêts et des besoins des malades tels que, d\u2019habitude, ils les voient eux-mêmes spontanément, et tels que médecins et moralistes, avec eux ou en leur nom, pensent les voir à leur tour, Pie XII n\u2019en admettait pas moins que, concrètement, l\u2019obligation morale de respecter et défendre la vie humaine n\u2019est pas un impératif catégorique et qu\u2019elle doit, au plan même de la moralité objective, rester ouverte à des interprétations nuancées.Au plan de la moralité subjective, la même ouverture s\u2019impose.En principe, toute vie humaine, depuis la conception jusques et y compris la mort cérébrale, exige d\u2019être respectée.En pratique, néanmoins, et dans l\u2019évaluation spontanée des différentes conditions sous lesquelles la vie se présente, l\u2019être-homme d\u2019un ovule tout juste fécondé n\u2019est pas et ne peut pas être, à hauteur d\u2019homme et sans un énorme effort d\u2019abstraction, perçu comme identique à celui d\u2019un nouveau-né dans les bras de sa mère; non plus que l\u2019être-homme d\u2019un malade décérébré n\u2019est ni ne peut être mis tout uniment sur le même pied que celui d\u2019un adulte en pleine possession de ses moyens physiques et psychiques.Cela ne veut pas dire que, de droit, l\u2019un est nécessairement à considérer comme plus pleinement homme que l\u2019autre: radicalement, s\u2019ils sont des hommes, ils le sont tous à titre égal.Mais cela veut dire que, de fait, dans l\u2019exercice de la vie morale vécue, il est impossible de ne pas tenir compte d\u2019une certaine subjectivité dans la façon d\u2019évaluer et de traiter le cas d\u2019espèce, qui sont souvent des cas limites où le statut humain du sujet, à tout le moins son statut de personne, fait problème.D\u2019où il suit que, à l\u2019intérieur même de la norme universellement valable du respect de la vie humaine, il reste au moraliste une certaine marge de manoeuvre qui, justement, devrait plutôt renforcer qu\u2019affaiblir la règle générale, en la réalignant davantage sur le vécu de l\u2019homme concret et sur la perception qu\u2019il a de ses besoins et de ses intérêts dans quelques situations exceptionnelles.Quand nous pensons à l\u2019être-homme, nous le faisons à partir du \u201cmilieu de la vie\u201d, c\u2019est-à-dire à partir de l\u2019homme adulte pleinement réalisé.Si on se place à ce point de vue, on ne peut, à mon avis, affirmer à propos d\u2019un ovule fécondé qu\u2019il s\u2019agit là d\u2019un homme pleinement homme.La réalisation de cette \u201cplénitude d\u2019humanité\u201d forme une trajectoire mouvante qui connaît une ascension et un déclin.Il s\u2019ensuit que l\u2019obliga- RELATIONS tion morale de respecter la vie humaine présente une même trajectoire mouvante en ce qui concerne son impact: elle vaut depuis le début jusqu\u2019à la fin, mais elle est plus contraignante dans la mesure où l\u2019être-homme est \u201cplus pleinement\u201d réalisé.Autrement dit: dans la mesure où le processus d\u2019incarnation se trouve à un plus haut niveau de développement, la situation devient plus critique et les raisons devront être plus graves pour pouvoir justifier éthiquement l\u2019abrègement ou la suppression de cette vie(3).Nous sommes loin d\u2019être d\u2019accord en tout point avec cette position éthique, qui paraît bien consacrer, dans ses prémisses et dans ses conclusions, l\u2019inégalité foncière et objective des humains, à différents stades de leur évolution.Mais, pour autant que, sans prétendre exprimer à fond la vérité de la condition humaine, elle vise à faire entrer dans le jugement et la décision éthiques l\u2019expérience subjective et la perception spontanée que les hommes en ont dans certaines situations litigieuses, il s\u2019agit d\u2019une vue juste dont il est indispensable de tenir compte, en pratique; d\u2019une vue qui, utilisée avec prudence et discernement, peut permettre au moraliste d\u2019échapper aux impasses d\u2019une morale du \u201ctout ou rien\u201d, du \u201coui ou non\u201d catégoriques et absolus, et de trouver, à l\u2019occasion, entre les exigences abstraites de la loi et les requêtes de la vie, les accommodements requis pour un meilleur service de l\u2019homme.Mort du cerveau, mort de l\u2019homme?Si, nonobstant les réserves susdites, nous prenons pour acquis qu\u2019il n\u2019est jamais permis de tuer directement un être humain innocent, ni même, sauf en des cas exceptionnels et pour de justes raisons, de le laisser mourir, quand on a la capacité (et la charge) d\u2019assurer sa survie, la première question à résoudre, face aux problèmes moraux impliquant la mort cérébrale, est celle de savoir si un décérébré est ou n\u2019est pas un être humain de plein droit.Le cerveau l\u2019emporte-t-il tellement sur les autres organes, et notamment sur le coeur, que sa destruction, même si ceux-ci y survivent, s\u2019identifie avec la fin de l\u2019homme tout court?La réponse à cette question relève, au SEPTEMBRE 1975 premier chef, de la philosophie ou de l\u2019anthropologie spéculative, dans la mesure où, à travers et par delà les considérations bio-médicales, on en arrive, finalement, à mettre en cause l\u2019idée même de l\u2019homme, la conception que chacun se fait de sa nature, sa vocation, son destin; de la vie, en somme, dont la mort n\u2019est que l\u2019envers.Ultimement, en effet, il s\u2019agit de décider si la mort de l\u2019homme coïncide avec l\u2019extinction de sa conscience, avec la disparition sans retour des attributs et des capacités qui caractérisent l\u2019homme comme tel et le distinguent des autres vivants animaux qui l\u2019entourent.Et là-dessus, la réponse de la science n\u2019a rien de décisif.A proportion, néanmoins, où le cerveau est le siège et l\u2019instrument des fonctions mentales, par où l\u2019\u201câme\u201d humaine manifeste sa présence, les données scientifiques sont importantes; si elles n\u2019ont pas pour la pensée et pour l\u2019action de valeur normative, elles n\u2019en gardent pas moins une valeur indicative qui, dans une réflexion d\u2019ensemble, doit être appréciée à son mérite.La primauté du cerveau, dans l\u2019ordre biologique, est incontestable; il est, tant chez l\u2019animal que chez l\u2019homme, l\u2019organe par excellence d\u2019intégration des fonctions organiques et psychiques.D\u2019un point de vue évolutif et dynamique, cette primauté est pareillement évidente: le développement du cerveau, dans l\u2019histoire des espèces animales, marque infiniment mieux que celui de tout autre organe la place de chacune dans l\u2019échelle des vivants; l\u2019homme est homme à cause de son cerveau, et tout homme, au plan des capacités et des opérations plus proprement humaines, vaut ce que vaut son cerveau.On pourrait objecter que le cerveau n\u2019est pas l\u2019homme, tout l\u2019homme; qu\u2019il n\u2019est pas, en tout cas, le vivant puisque, sans parler des végétaux, beaucoup d\u2019animaux n\u2019ont pas ou n\u2019ont qu\u2019un embryon de cerveau, et que, chez l\u2019homme lui-même, biologiquement parlant, la conscience et les activités psychiques, liées au cerveau supérieur, ne pèsent pas lourd dans l\u2019ensemble des phénomènes vitaux.Qualitativement, les opérations spirituelles l\u2019emportent sur toutes les autres, et le philosophe (Henri Bergson, par exemple, dans l\u2019Evolution créatrice) n\u2019a pas de peine à montrer qu\u2019elles se situent tout au sommet du développement de la vie animale; mais, quantitativement, elles jouent un rôle relativement modeste, et le biologiste, comme tel, aurait le sentiment de sortir du champ de sa compétence, voire de contredire l\u2019évidence scientifique, s\u2019il faisait dépendre la vie ou la mort d\u2019un être humain de la présence ou de l\u2019absence de ces activités spécifiques, tandis que les activités génériques continueraient de se manifester.La même objection de fond peut être formulée autrement.Du point de vue de la biologie, la mort devrait se définir, pour l\u2019homme et pour tous les vivants, comme le contraire de la vie.Mais le contraire de la vie, pour un grand nombre de vivants, n\u2019a rien ou n\u2019a que fort peu à voir avec la mort du cerveau; ils vivent ou ils survivent, à titre d\u2019individus, même s\u2019ils n\u2019ont pas de cerveau ou s\u2019ils ont perdu le peu qu\u2019ils en avaient.Dans cette perspective - celle d\u2019une définition de la mort valable pour tous les vivants animaux -, la mort du seul cerveau supérieur (cortex), qui laisse subsister les organes et les fonctions de la vie végétative, ne serait qu\u2019une forme de mort partielle, de mort de \u2018T\u2019âme\u201d, la mort proprement dite, la mort totale de l\u2019homme, \u201ccorps et âme\u201d, ne survenant qu\u2019après la destruction de tous les organes et la perte de toutes les fonctions vitales, tant génériques que spécifiques.Cette objection, si forte qu\u2019elle soit, n\u2019est pas insurmontable, à condition d\u2019éviter l\u2019enfermement dans la méthode, la logique et les habitudes de pensée de la seule biologie.Aussi bien, le refus de l\u2019équivalence entre la mort de l\u2019homme et la mort du cortex paraît en partie tributaire d\u2019un credo scientifique qui fait systématiquement la part si large aux réalités biologiques et la part si mince aux réalités psychiques qu\u2019il en arrive à nier l\u2019originalité profonde de l\u2019être humain.Dire que l\u2019homme ne meurt pas en même temps que son cerveau supérieur, c\u2019est, en quelque façon, se prononcer sur son essence et prendre un peu le parti de la bête contre l\u2019ange.Certes, la dimension spirituelle de l\u2019homme ne tombe pas, comme telle, dans la catégorie des réalités observables et mesurables.Mais la biologie, dans les limites de sa compétence, ne peut pas plus contester 229 qu\u2019attester l\u2019existence et la prééminence de ce qui s\u2019appelle l\u2019\u201câme\u201d, et c\u2019est de l\u2019âme, justement, qu\u2019il s\u2019agit ici, ou, si l\u2019on veut, de l\u2019importance et de la signification pour l\u2019homme des phénomènes psychiques.L\u2019homme dont le cortex cérébral est détruit n\u2019a pas seulement sombré pour toujours dans l\u2019inconscience totale; il a perdu, du même coup, la capacité radicale de sentir, d\u2019aimer, de choisir qui, précisément, en fait un homme.Ses organes ont beau continuer de fonctionner, il a probablement cessé d\u2019exister, lui, en tant que personne humaine; il est probablement, de fait comme de droit, un mort, un \u201ctrépassé\u201d.Au regard d\u2019une anthropologie centrée sur la spécificité de l\u2019homme, d\u2019une anthropologie \u201cspiritualiste\u201d, au sens le plus large du terme, la mort est essentiellement cela: non pas d\u2019abord, comme les sciences biologiques paraissent l\u2019exiger, la cessation définitive de toute vie, aussi bien organique que psychique, mais la fin de l\u2019homme comme tel, la fin de toute vie personnelle.Le coeur bat, les poumons respirent, l\u2019estomac digère, mais c\u2019est l\u2019homme, c\u2019est la personne humaine, qui vit et, au même titre, qui meurt(4).Les raisons de douter Toutes fortes qu\u2019elles soient, les raisons qui militent en faveur de l\u2019identification de la mort du cortex à la vraie mort de l\u2019homme n\u2019en sont pas pour autant contraignantes; contraignantes jusqu\u2019au point où, sur le plan de l\u2019action, il soit possible de directement en déduire des règles de conduite assurées et uniformément valables pour toutes les situations médicales où la notion de mort cérébrale est impliquée.Les incertitudes qui subsistent tiennent à trois raisons complémentaires.a)\tLa biologie, l\u2019anthropologie, la philosophie de l\u2019homme, encore qu\u2019elles nous livrent sur la \u201cdéfinition\u201d et la détermination du \u201cmoment\u201d de la mort des indications précieuses, ne sont quand même pas capables de dissiper le grand \u201cmystère de la mort\u201d qui, pour les raisons mentionnées dans notre précédent article(5), reste, en son fond, inaccessible à toute forme d\u2019investigation humaine.Il en va de la fin de la vie de l\u2019homme comme de son commencement: Dieu seul en connaît le secret et le \u201cmoment\u201d; la science et la sagesse humaines, là-dessus, en sont réduites aux conjectures(6).b)\tL\u2019affirmation de l\u2019équivalence entre la mort de la personne et la mort du cortex cérébral repose sur le choix qu\u2019on fait des fonctions et des activités caractéristiques de l\u2019homme, un choix en partie subjectif et arbitraire(7).En dernière analyse, on en arrive à faire coïncider la mort avec l\u2019extinction de la conscience et l\u2019absence de communication avec l\u2019entourage.Or, les mêmes phénomènes existent, à des degrés divers, chez des individus dont,, biologiquement et médicalement parlant, nul n\u2019est en droit de dire que leur cerveau est mort.D\u2019où le danger de glisser d\u2019une définition clinique à une définition psychosociale de la mort cérébrale, à partir de laquelle tous les abus seraient légiti -més(8).c)\tEntre le problème des commencements de la vie humaine et celui de sa fin, il y a des liens très étroits.Si, pour fixer le \u201cmoment\u201d de la mort de l\u2019homme, on utilise le critère de la mort corticale, il devient difficile de soutenir, à l\u2019intérieur d\u2019une pensée cohérente, qu\u2019un foetus dont le cerveau et le système nerveux central ne sont pas encore formés soit à traiter d\u2019emblée comme un être humain de plein droit.N\u2019en est-il pas réduit, tout autant qu\u2019un décérébré, aux fonctions de la vie végétative?De fait, les promoteurs de la libéralisation de l\u2019avortement arguent souvent de cette analogie pour affirmer que, selon la définition moderne de la vie et de la mort, un foetus, tant que son cerveau n\u2019est pas suffisamment formé, n\u2019est pas plus réellement un homme vivant qu\u2019en décérébré, et que l\u2019avortement, jusqu\u2019à ce moment, n\u2019a donc rien à voir avec la destruction d\u2019une vie humaine.Certes, pareil argument n\u2019a rien de concluant: Dans le cas de \u201ccoma irréversible\u201d chez la victime d\u2019un traumatisme crânien, comme dans celui d\u2019un foetus de quelques heures ou de quelques semaines, les ondes cérébrales sont imperceptibles à l\u2019encé-phalographe.Chez le comateux, parce que le cerveau est mort, irrémédiablement, emportant avec lui toutes les \u201cpotentialités\u201d de la personne; chez le foetus, parce que le cerveau n\u2019existe pas encore, ou n\u2019est pas suffisamment formé.Mais peut-on traiter de la même manière un vivant dont les réserves d\u2019humanité sont épuisées, qui n\u2019a pas d\u2019avenir (et probablement pas de présent) personnel à préserver, et cet autre vivant qui, sur sa gouttelette impalpable, porte le destin entier de l\u2019homme qu\u2019il sera(9)?Il n\u2019empêche que la primauté accordée aux fonctions du cerveau supérieur, dans le diagnostic de la mort, inquiète avec raison ceux qui pensent que la vie foetale a droit à une pleine protection, et cela dès la conception, c\u2019est-à-dire au moment, déjà, où, dans l\u2019oeuf fécondé, seules les fonctions végétatives se sont encore manifestées.Les conclusions morales De l\u2019ensemble des considérations précédentes, il importe à présent de tirer les conclusions morales qui paraissent s\u2019imposer quant aux conduites à tenir a) vis-à-vis des patients dont le cerveau est mort en totalité; b) vis-à-vis de ceux dont seul le cortex cérébral est détruit.A propos de l\u2019une et l\u2019autre situation médicale, les mêmes questions se posent; 1)\tle médecin est-il tenu d\u2019entreprendre de donner des soins destinés à prévenir la \u201cmort\u201d ou à prolonger la \u201cvie\u201d du patient?2)\ta-t-il le droit, ou même le devoir, d\u2019interrompre le traitement entrepris?3)\tpeut-il légitimement poser des gestes médicaux qui ont directement pour objet d\u2019abréger la \u201cvie\u201d du malade?4)\tsurtout, lui est-il moralement permis de prélever chez un décérébré un organe essentiel à la vie pour en faire profiter quelqu\u2019un d\u2019autre?Le cas de la décérébration totale Le patient dont, suivant des méthodes de diagnostic rigoureuses et éprouvées (v.g.les critères de Harvard ou les techniques angiographi-ques(10)), la médecine affirme que le cerveau est mort en totalité, de 230 RELATIONS haut en bas, du cortex jusqu\u2019au tronc, est à considérer, pour toutes fins théoriques, et à traiter, pour toutes fins pratiques, comme un mort et non comme un vivant.Car ce qui est alors perdu, sans remède, ce ne sont pas seulement les instruments et les fonctions de la vie psychique et relationnelle, mais aussi le support et les conditions d\u2019une vie végétative structurée et autonome.Que la médecine moderne puisse entretenir artificiellement pour un temps la vie même des organes et des tissus du corps humain, cela ne change rien au fait que l\u2019organisme lui-même, comme un tout, ait cessé d\u2019exister.La philosophie classique, tributaire des Grecs, définissait la vie comme un \u201cmouvement suscité du dedans\u201d (ab intrinseco), mais, ici, les restes ou les apparences de vie qui subsistent sont entièrement suscités du dehors (ab extrinseco).La preuve en est que, sitôt les \u201cmachines\u201d arrêtées, cette vie artificielle s\u2019anéantit; le pseudo-vivant de tout-à-l\u2019heure redevient, à l\u2019instant même - en apparence, cette fois, autant qu\u2019en réalité - le cadavre inenterré qu\u2019il était déjà du seul fait de la destruction complète de son cerveau.Il s\u2019ensuit que, du point de vue éthique, les droits et les devoirs concernant le respect de la vie ne trouvent, en présence d\u2019un décérébré total, aucun terrain d\u2019application.La morale, à l\u2019instar de la loi, requiert que la dépouille mortelle d\u2019un être humain soit traitée avec révérence, mais elle n\u2019exige aucunement - bien au contraire - que la \u201cvie\u201d tout apparente qui continue de s\u2019y manifester soit artificiellement relancée, entretenue et prolongée.La morale, surtout, n\u2019interdit pas, mais approuve et encourage la transplantation des organes, le coeur y compris, de ce \u201ccadavre respirant\u201d en faveur d\u2019un vivant capable d\u2019en tirer bénéfice.Les seules objections qu\u2019elle élève contre cette pratique n\u2019ont rien à voir avec les règles morales qui régissent l\u2019homicide; elles ne concernent pas le \u201cdonneur\u201d, mais le \u201creceveur\u201d qui, tout bien pesé, retirerait de l\u2019intervention plus de mal que de bien(ll).Le cas de la décérébration incomplète Les problèmes moraux soulevés par la décérébration partielle ou la mort corticale sont beaucoup plus complexes et appellent, dans certaines situations médicales, des solutions très nuancées.Pour la bonne raison que la mort, en l\u2019occurrence, bien que probable - et même \u201chautement probable\u201d au jugement de certains! 12)\t- n\u2019en reste pas moins, au total, hypothétique et indémontrable.1)\tLa question de savoir si le patient décortiqué a droit aux traitements de réanimation et si le médecin est tenu de les entreprendre n\u2019a guère de valeur théorique et pratique.Le temps, d\u2019habitude, presse tellement qu\u2019il n\u2019est même pas question, au premier moment, d\u2019avoir recours aux techniques exploratoires en usage.Sauf en des cas tout à fait exceptionnels, où la décérébration n\u2019est elle-même qu\u2019un épisode du processus léthal (cancer généralisé, cardiopathie terminale), le devoir du médecin est d\u2019agir au plus vite et de donner d\u2019emblée sa chance à la vie.2)\tEntreprendre le traitement de réanimation est une chose, le continuer en est une autre.Un patient plongé dans l\u2019inconscience totale du coma irréversible (à ne pas confondre avec le coma dépassé(13)) est possiblement encore un être humain, mais il reste à jamais, en vertu de son état, incapable de retirer aucun bénéfice physique, psychologique ou spirituel du traitement de soutien qui lui est accordé.Il y a plus: non seulement les soins de réanimation ne lui servent à lui-même de rien, mais ils peuvent, tant ils paraissent barbares et sans espoir, devenir à la longue insupportables à son entourage qui, de plus en plus, perçoit dans cet acharnement médical une atteinte à la dignité de la personne humaine.Dans ce sens, la mort corticale constitue la justification la plus claire de l\u2019euthanasie négative, c\u2019est-à-dire de l\u2019interruption pour de justes raisons, des traitements inutiles! 14).Faut-il aller plus loin et faire au médecin un devoir de conscience de cesser tout effort pour prolonger la \u201cvie\u201d d\u2019un patient décortiqué?Certains l\u2019affirment sans ambages: Après la mort du cerveau, le chirurgien a l\u2019obligation morale de renoncer à toutes les méthodes de respiration artificielle! 15).Dans sa généralité, cette position éthique est difficile à soutenir.Mais nous admettrions volontiers, avec Pie XII, que, si \u201cla famille contraint le médecin traitant à enlever le respirateur artificiel, afin de permettre au patient, déjà virtuellement mort, de s\u2019en aller en paix\u201d(16), le médecin est, en principe, moralement tenu de se plier à cette volonté.3)\tDe ce que le médecin peut et parfois même doit laisser mourir le patient décortiqué, en cessant de lui prodiguer des soins inutiles, faut-il conclure qu\u2019il a pareillement le droit de le faire mourir, en posant des gestes (une injection massive de morphine, par exemple) qui, de soi et dans son intention, visent directement à précipiter le processus de la mort en cours?La réponse à cette question est liée aux positions éthiques prises par chacun face au problème de l\u2019euthanasie positive ou active, du \u201cmeurtre par pitié\u201d comme on disait naguère, qui consiste à provoquer ou à accélérer, par des \u201ctraitements\u201d appropriés, la mort d\u2019un être humain, dans le but de le délivrer, avec son consentement exprès ou présumé, du fardeau d\u2019une vie prétendument \u201cindigne d\u2019être vécue\u201d.Il n\u2019y a pas lieu, ici, de discuter longuement de l\u2019ensemble de ce problème complexe(17).Pour parler bref, disons que, même si le décortiqué est une sorte de mort-vivant dont l\u2019être-homme apparaît tellement diminué qu\u2019il est permis de douter qu\u2019il soit encore une personne humaine de plein droit, il n\u2019est pas permis de hâter sa fin.A l\u2019appui de cette conviction, je donnerai deux raisons particulières.La première, classique, revient à dire que, dans un domaine aussi important que celui du respect de la vie, il serait immoral de courir des risques.Le moins qu\u2019on doive admettre, en effet, c\u2019est qu\u2019il y a des chances, de bonnes chances, que le décérébré soit, jusqu\u2019aux frontières de la mort cérébrale totale, un homme véritable.Or, quand il existe un doute insurmontable portant sur la SEPTEMBRE 1975 231 réalité même d\u2019un fait qui met en cause les valeurs humaines les plus hautes (et la vie, dans un sens, est la valeur suprême), on est tenu, en conscience, de choisir le parti le plus sûr.Dans le cas de la mort corticale, cette règle s\u2019applique de façon d\u2019autant plus rigoureuse que la proximité de la mort et l\u2019inconscience totale du patient rendent tout à fait illusoires les motifs humanitaires invoqués, d\u2019ordinaire, en faveur de l\u2019euthanasie.Il n\u2019est donc pas permis de \u201ctuer\u201d volontairement un patient décérébré sous prétexte que sa \u201cvie\u201d n\u2019est probablement plus une vie vraiment humaine, ou parce qu\u2019on doute qu\u2019elle en soit une.La seconde raison nous apparaît moins forte et plus discutable.La moralité d\u2019un acte se définit principalement par son objet, mais elle s\u2019étend aussi à ses conséquences(18).Comment ne pas tenir compte, ici, de la possibilité d\u2019une extension progressive des pratiques euthanasiques, lesquelles, tout d\u2019abord soigneusement réservées aux décéré-brés plongés dans l\u2019inconscience totale, pourraient éventuellement être appliquées à d\u2019autres catégories de patients chez qui les dégâts cérébraux, moins profonds, n\u2019auraient rien à voir, dans l\u2019immédiat, avec la mort elle-même?A lire les propos avoués ou ambigus de certains, il est clair que le glissement d\u2019une \u201cindication\u201d d\u2019euthanasie plus restrictive à une autre \u201cindication\u201d plus permissive serait difficile à empêcher(19).Et, dans ce sens, la légitimation de l\u2019euthanasie dans les cas de mort corticale constituerait, par la force du précédent et par l\u2019effet d\u2019entraînement, une grave imprudence.Mort corticale et transplantations organiques 4) Le plus délicat des problèmes éthiques posés par la mort corticale est celui de la moralité des transplantations organiques majeures, et plus particulièrement des greffes cardiaques.Est-il permis de prélever sur un \u201cdonneur\u201d, dont seul le cortex cérébral est détruit, un organe (par exemple le coeur) indispensable à la vie, pour le bénéfice d\u2019un \u201creceveur\u201d possible?La réponse laxiste à cette question pourrait tenir dans le propos suivant: Même si le \u201cdonneur\u201d n\u2019est pas encore mort, il n\u2019a aucune chance de rester vivant; donc, l\u2019intervention est légitime(20).La réponse rigoriste s\u2019exprimerait ainsi:\tLe \u201cdonneur\u201d n\u2019a aucune chance de rester vivant, mais il n\u2019est pas encore certainement mort; donc l\u2019intervention est immorale(21).Entre ces deux opinions extrêmes, nous proposons une solution mitoyenne qui tient en bref dans la formule suivante: Il est permis de prendre le risque de hâter la mort d\u2019un être humain, qui n\u2019est plus certainement vivant ou qui est probablement déjà mort, quand il existe pour le faire des raisons proportionnées.La présence de raisons proportionnées, dans le cas des transplantations organiques, et leur absence, dans le cas de l\u2019euthanasie positive, font ici toute la différence entre une intervention permise et une intervention défendue.Le doute de fait, portant sur le caractère humain du patient décortiqué, se change en doute de droit à partir du moment où la conscience médicale, placée par les nécessités de l\u2019action dans une situation de conflit, doit choisir, en pratique, entre deux lignes d\u2019action, deux conduites, dont l\u2019une constitue un moindre mal que l\u2019autre.Or si, dans un doute de fait, on est tenu d\u2019opter pour le parti le plus sûr, il est permis, dans un doute de droit, de tabler sur les probabilités; sur la probabilité, dans le présent cas, que le décérébré ne soit plus vraiment une personne humaine.Courir le risque, sans de fortes raisons, de tuer un homme, c\u2019est immoral; mais courir le même risque pour arracher à la mort un autre homme, cela n\u2019est pas immoral, à cause de la proportion qui existe alors entre le risque encouru et le bénéfice escompté.Dans l\u2019évaluation des \u201craisons proportionnées\u201d, le temps est un facteur important.Il est essentiel que le coeur à transplanter soit aussi frais que possible.Tout délai augmente le danger d\u2019être incapable de restaurer l\u2019activité cardiaque ou de réanimer le receveur par la suite.Souvent, les minutes font la différence entre le succès et l\u2019échec(22).Concrètement, la situation médicale est telle que, dans la mesure où, pour diminuer les risques du côté du donneur, le délai d\u2019attente serait prolongé \u2014 jusqu\u2019au moment de la mort cérébrale totale -, dans la même mesure les bénéfices escomptés du côté du receveur se trouveraient compromis.Tout accroissement de sécurité, visé de cette manière quant à la constatation de la mort, mettrait en danger, dans la même proportion, le succès de la transplantation(23).\u201cDans la même proportion\u201d, vient-on de dire.Le terme est relatif, tout comme celui d\u2019\u201cattente prolongée\u201d qui lui fait pendant.Les retards apportés au prélèvement de l\u2019organe peuvent \u201cmettre en danger\u201d la réussite de la greffe, mais ils ne l\u2019empêchent pas absolument.Entre l\u2019exigence médicale et l\u2019exigence morale, il y a donc place pour un compromis, un compromis fondé sur le temps, la chose du monde la plus souple et la plus accommodante.Il revient aux médecins de fixer, dans l\u2019intérêt du \u201cdonneur\u201d et dans celui du \u201creceveur\u201d, la durée raisonnable de l\u2019attente.Quant aux moralistes, il devrait leur suffire que la mort corticale du \u201cdonneur\u201d ait été établie avec certitude.Pragmatisme, sera-t-on peut-être tenté de dire: en acceptant de prélever sur l\u2019un un organe indispensable à sa misérable survie, on trouve le moyen de donner à l\u2019autre son unique chance de renouer avec une vie pleine et heureuse.Oui, mais pragmatisme de bon aloi qui, dans une situation conflictuelle, permet d\u2019opter pour la solution comportant, au total, le plus d\u2019avantages et le moins de risques.Il ne faut pas oublier que la décision prise, dans un sens ou dans l\u2019autre, même quand elle est étayée par des faits biologiques, est finalement une décision humaine.Pour une telle décision, on ne peut jamais exiger une certitude mathématique, mais seulement une certitude morale.La conscience d\u2019un vestige d\u2019incertitude et la nécessité de réduire toujours davantage cette incertitude tiennent la conscience du médecin plus éveillée que l\u2019exigence, hautaine mais paralysante, ou même l\u2019illusion d\u2019une certitude absolue(24).Ce genre d\u2019argument sonne vrai; ce déchirement de l\u2019homme-en-si-tuation n\u2019a rien d\u2019une invention ni d\u2019un faux-fuyant.Certes, toute vie est sacrée, tant qu\u2019on peut la dire, si diminuée qu\u2019elle soit, vraiment humaine; et si la nécessité d\u2019agir, 232 RELATIONS d\u2019agir vite, peut modifier, dans certains cas, la signification et la valeur subjectives d\u2019une action directement homicide, elle n\u2019en change pas la moralité objective: il n\u2019est jamais permis, sous le coup de n\u2019importe quelle sorte d\u2019urgence, de tuer un innocent.Cependant, à partir du moment où, face à un mort-en-sur-sis, nul n\u2019est capable de dire avec assurance: \u201cCet homme est vivant\u201d, il est raisonnable, juste et charitable de prendre le parti qui, au total, favorise le meilleur service de la vie(25).1.\tCfr la \u201cDéclaration universelle des Droits de l\u2019Homme\u201d (10 décembre 1948), la \u201cConvention européenne pour la Défense des Droits de l\u2019Homme\u201d (3 septembre 1953), la \u201cConvention des Droits civils et politiques des Etats-Unis (16 décembre 1966), la \u201cCharte canadienne des Droits de l\u2019Homme\u201d, etc.2.\tPie XII, Discours à un groupe international de cancérologues, 19 août 1956, Acta Apostolicae Sedis, 1956, p.666.3.\tPaul Sporken, Le Droit de Mourir, Des-clée De Brouwer, Paris, 1974, pp.53-54.4.\tDans le même sens, cfr Helmut Thielicke, \u201cThe Doctor as Judge of Who Shall Live and Who Shall Die\u201d, dans Who Shall Live?(éd.Kenneth Vaux), Fortress Press, Philadelphie, 1970, pp.162 ss; Bernard Haring, Medical Ethics, Fides Publishers Inc., Notre Dame, Indiana, 1972, \u201cThe Death of Man\u201d, p.133.5.\tMarcel Marcotte, \u201cQuand les morts ressuscitent\u201d, Relations, juillet-août 1975, 35, 406; 206-207.6.\t\u201cIt is conceivable that a person who is dying may stand in a passageway where human communication has long since left behind, but which nonetheless contains a self-consciousness different from any other of which we know\u201d (Helmut Thielicke, op.cit., p.163).7.\tPeter Beisheim, \u201cLa mort, ses causes et ses phénomènes\u201d, Concilium 94, avril 1974, pp.138-139.8.\tJames F.Toole, \u201cThe Neurologist and the Concept of Brain Death\u201d, Perspectives in Biology and medicine, vol.14, 1971, p.603.9.\tMarcel Marcotte, LAvortement libre?, Les Editions Bellarmin, Montréal, 1972, p.116.Pour une discussion plus poussée de ce problème, cfr Daniel Callahan, Abortion: Law, Choice and Morality, The Macmillan Company, Londres, 1970, pp.387-390.10.\tVoir mon article précédent, loc.cit., pp.209-211.11.\tVoir mon article \u201cGreffes cardiaques et conscience médicale\u201d, Relations, 1969, vol.29, pp.199-202.12.\t\u201cThe loss of those cortical centres absolutely necessary for consciousness and typically human expression makes it highly probable that human personal life has run its course even if other functions of the primitive brain can be maintained for the preservation of organic life in its biological organization\u201d (Bernard Haring, op.cit., p.133).13.\tVoir mon article précédent, loc.cit., p.209.14.\tCfr mon article \u201cLe droit de mourir dans la dignité\u201d, Relations, janvier 1974, vol.34, pp.19-23.15.\tLyman A.Brewer, \u201cDe Humanitate\u201d, The American Journal of Surgery, 1969, 118; 136.Bernard Haring (op.cit., p.133) cite ce texte avec l\u2019air de le prendre à son compte.16.\tPie XII, \u201cDiscours aux anesthésiologues\u201d du 24 novembre 1957, Acta apostolicae Sedis, novembre 1957, 45.17.\tPour une discussion plus poussée, voir mon article \u201cLe droit de mourir dans la dignité\u201d, Relations, janvier 1974, vol.34, pp.19-23.18.\tSur le principe et les applications de la \u201cmoralité des conséquences\u201d (consequential morality) en matière médicale, voir Kenneth Vaux, Biomedical Ethics: Morality for the New Medicine, Harper & Row, New York, 1974.19.\tV.g.Robert S.Morison, \u201cDeath: Process or Event?\u201d, Science, 20 août 1971, 173; 694-698.Voir la réponse de Leon R.Kass, ibidem, pp.698-702.20.\t\u201cSpeeding up a donor\u2019s death, when death is \u2018positively\u2019 inevitable, may be justified if the transplant provides another human with valuable life\u201d (Joseph Fletcher, Newsweek, 18 décembre, 1967, p.87).21.\t\u201cWhatever may be the acceptable indications of medical death, these must be verified before one could allow the removal of an organ so essential to life that its excision would amount to a direct killing\u201d (John J.Lynch, \u201cEthics of the Heart Transplant\u201d, America, 10 février, 1968, p.195).22.\tIrving S.Wright, \u201cWho should make the decisions?\u201d, dans Arthur Winter, The moment of Death, Charles C.Thomas Publisher, Springfield, Illinois, 1969, pp.5-6.23.\tRudolf Kautzky, \u201cProgrès technique et problèmes éthiques en médecine moderne\u201d, Concilium 45, 1969, p.84.24.\tRudolf Kautzky, art.cit., p.84.25.\tPar des voies différentes - car la morale n\u2019a pas encore eu le temps de se fixer sur ce point -, la plupart des moralistes aboutissent, en substance, à la même conclusion; ou même, pour plusieurs, à des conclusions encore plus permissives.Voir Augustine Regan, Studia moralia 3, Desclée, New York, 1965, pp.320-361, et Studia Moralia 5, 1968, pp.179-200; Eugène Tesson, \u201cLes greffes du coeur\u201d, Etudes, mars 1968, pp.322-28; Kenneth Vaux, \u201cThe Heart Transplant: Ethical Dimensions\u201d, Christian Century 85, 1968, pp.353-356; Helmut Thielicke, op.cit.; Bernard Haring, op.cit., etc.H Papeterie Jacques Enrg.\t\tDES\tNEIGES\t Spécialités\t/ w\t\ti\u2014 2
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