Relations, 1 juin 1976, Juin
[" MONTRÉAL HOMOSEXUALITÉ ET MORALE par Marcel Marcotte APRÈS LES JEUX OLYMPIQUES par Gérard Bouchard Les orientations PROFANES des catholiques québécois par Jacques Grand\u2019Maison APPROCHE DE L\u2019UTOPIE par Guy Ménard Apport des chrétiens à la libération \u2014 Interview avec Juan Luis Segundo \u2014relations\u2014~-1 revue du mois publiée sous la responsabilité d'un groupe de membres de la Compagnie de Jésus RÉDACTION Irénée Desrochers, directeur Marcel Marcotte, secrétaire Guy Bourgeault, Jacques Chênevert, Gabriel Dussault, Michel Dussault, Julien Harvey, Pierre Lucier, Guy Ménard, André Myre, Yves Vaillancourt ADMINISTRATION Maurice Ruest RÉDACTION, ADMINISTRATION et ABONNEMENTS : 8100, boul.Saint-Laurent, Montréal \u2014 H2P 2L9 tél.: 387-2541.PUBLICITÉ: Liliane Saddik, 1700, rue Allard, Ville Brossard.Téléphone: 678-1209.M.Jean-Robert Gendron est autorisé à solliciter des abonnements pour la revue.numéro 416 juin 1976 SOMMAIRE Chrétiens et société Une Eglise tranquille dans une société volcanique II, -\tLes orientations profanes des catholiques québécois Jacques Grand\u2019Maison 163 Ethique sexuelle Homosexualité et morale II, -\tPréambules critiques et vues d\u2019ensemble Marcel Marcotte 169 Jeux Olympiques Le Service de Pastorale des Jeux Olympiques, -\tUn programme à long terme axé sur l\u2019activité sportive\tGérard Bouchard 174 L\u2019Utopie Entre rêve et réalité : approche de l\u2019utopie I, -\tLa réhabilitation d\u2019un concept\tGuy Ménard 178 Théologie de la libération Libération et Evangile II, -\tL\u2019apport spécifique des chrétiens à la libération Juan Luis Segundo 184 Chroniques CINÉMA: \u201cAll the President\u2019s Men\u2019\u2019 Jean-René Ethier 187 LITTÉRATURE: Au village du Québec, Histoires de déserteurs: - la trilogie d\u2019André Major Gabrielle Poulin 188 A THEATRE: Remue-ménage et pot-pourri de fin de saison\tGeorges-Henri d\u2019Auteuil 190 Relations est une publication des Editions Bellarmin.Prix de l\u2019abonnement: $8 par année.Le numéro: 75é Les articles de Relations sont répertoriés dans le Répertoire analytique d\u2019articles de revue du Québec (RADAR) de la Bibliothèque nationale du Québec, dans l\u2019Index analytique de périodiques de langue française (PERIODEX), dans le Canadian Periodical Index, publication de l\u2019Association canadienne des Bibliothèques, et dans le Répertoire canadien sur l\u2019éducation.Dépôt légal, Bibliothèque nationale du Québec.ISSN 0034-3781 Courrier de la deuxième classe - Enregistrement no 0143.NOUVEAUTÉS Courtepointes Poèmes par Gaston Miron 14\tx 21 cm., 56 pages - Prix: $2.00 Un arbre chargé d\u2019oiseaux par Louise Maheux-Forcier 13x23 cm., 144 pages - Prix: $4.80 Travaux du 11e Colloque de droit comparé 15\tx 21 cm., 204 pages - Prix: $5.00 Critique épistémologique de l\u2019analyse systémique de David Easton par Denis Monière 15 x 23 cm., 320 pages - Prix: $9.00 En vente chez votre libraire et aux: Editions de l\u2019Université d\u2019Ottawa 65, avenue Hastey Ottawa, Ont.K1N 6N5 LE LANGAGE DES CHIFFRES TITRES EN STOCK PERMANENT PIEDS CARRÉS D\u2019ÉTALAGES LIBRAIRIES EN UNE © Sciences humaines (j) Jeunesse © Lettres, arts, loisirs © Médecine et sciences de la santé © Sciences et techniques SERVICES INTÉGRÉS les commandes spéciales les commandes d\u2019office les livres reliés et catalogués le service universel d\u2019abonnements QUALITÉ : LA MEILLEURE LIBRAIRIE DUSSAULT la grande librairie du 8955 SAINT-LAURENT - MONTRÉAL Tél.:\tMétro :\tAutobus 384-8760 Crémazie 53, 55, 98, 100 Total 162 RELATIONS Une Eglise tranquille dans une société volcanique, Il LES ORIENTATIONS PROFANES DES CATHOLIQUES QUÉBÉCOIS par Jacques Grand\u2019Maison* Ayant décrit les principales orientations religieuses des catholiques québécois (Relations, mai 1976,\t131-135), Jacques Grand*Maison cerne cette fois quatre tendances qui se déploient chez nous dans le contexte profane.Ces constats feront ressortir une certaine correspondance des attitudes religieuses et des attitudes profanes.Le terrain sera ainsi préparé pour une réflexion plus poussée (dans le prochain article) sur rinter-influen-ce complexe entre notre univers religieux et notre univers profane.Nous pourrons alors poser la question: la plupart des tendances religieuses récentes ont-elles un profil prophétique en regard des combats de la cité?Dans un article précédent, j\u2019ai tenté de cerner les principales o-rientations religieuses des catholiques québécois.On sait le danger d\u2019isoler une telle démarche du contexte profane.Mais je ne veux pas entrer ici dans l\u2019analyse complexe de la dialectique entre l\u2019univers religieux et l\u2019univers profane.Leur inter-influence est déjà admise par la plupart d\u2019entre nous.Limitons-nous à certains constats: -\tD\u2019une part, une expérience historique profondément marquée par le catholicisme de chrétienté.Expérience qui n\u2019est pas sans influencer encore les attitudes et les comportements des Québécois.-\tD\u2019autre part, des idéologies et des styles de vie nouveaux qui refluent dans l\u2019univers religieux comme tel des catholiques d\u2019ici.Je retiens un trait majeur: la correspondance des attitudes religieuses et des attitudes profanes.Est-ce l\u2019expression d\u2019un certain fond historique commun?Est-ce davantage l\u2019influence maintenant déterminante du contexte profane?Deux hypothèses qui semblent s\u2019opposer.J\u2019ai plutôt l\u2019impression que leur conjonction constitue l\u2019originalité ou la particularité de notre situation.Dans cette deuxième étape, je vais m\u2019attarder à cerner les diverses tendances qui se déploient dans le contexte profane, tout en précisant par la suite les questions-clés à résoudre.Comme je l\u2019ai fait dans la première étape qui traitait des * Prêtre, sociologue, professeur à la Faculté de théologie de [\u2019Université de Montréal, Jacques Grand\u2019Maison est l\u2019auteur de plusieurs ouvrages, dont le plus récent s\u2019intitule Au mitan de la vie (Leméac, 1976).Voir l\u2019article qui précède celui-ci, dans Relations, mai 1976, \u201cUne Eglise tranquille dans une société volcanique, I\u201d.attitudes religieuses.Je reviendrai sur les deux hypothèses précitées dans un troisième bloc de réflexion.1.Un pragmatisme opportuniste On évoque souvent le génie libéral: pragmatique, évolutif et opportuniste.Il serait à l\u2019origine des performances capitalistes, des progrès scientifiques et technologiques, bref de la civilisation dominante.Cette tendance se dit non-idéologique et vante son réalisme, son sens pratique, sa puissance d\u2019adaptation et d\u2019initiative.Elle a fondé les institutions démocratiques; ce que d\u2019autres idéologies anciennes ou nouvelles n\u2019ont jamais pu faire.Un vrai libéral ne croit pas aux \u201cmodèles purs\u201d.Ceux-ci mèneraient toujours à un totalitarisme de droite ou de gauche.La force du monde libre, c\u2019est de ne pas s\u2019enfermer dans un modèle.Voilà l\u2019intuition fondamentale de la démocratie libérale.Séparations des pouvoirs, diversité des opinions et des partis, confiance en la liberté et ses multiples chemins ouverts, révision constante des moyens et des objectifs, vigilance de l\u2019opinion publique et des oppositions, etc.Autant de caractéristiques qui qualifieraient une conscience et un régime politique plus adultes, plus matures.Churchill a-jouterait ici un brin d\u2019humour: \u201ceh oui, le pire des systèmes, sauf tous les autres\u201d.Et les passifs?Les critiques du capitalisme mettent à son compte le pillage, le gaspillage et l\u2019exploitation irresponsables des ressources JUIN 1976 163 Au premier regard, mon propos paraîtra pessimiste.Je crois que les hommes de ma génération le sont effectivement.J\u2019ai voulu débusquer ce qu\u2019eux et moi, nous cachons derrière notre ramée d\u2019expériences \u201céprouvées\u201d! Car nous avons l\u2019empan large et l\u2019écorce épaisse.Il faut alors une cognée dure pour rejoindre le coeur.Mon coup de hache se veut libérateur d\u2019une sève intérieure.Jacques Grand\u2019Maison, Au mitan de la vie (Léméac, 1976), p.28.naturelles et des patrimoines collectifs.Une croissance économique sauvage aurait déstructuré tout autant les cultures et les tissus sociaux que la nature elle-même.On prend à témoin les villes monstrueuses, la paupérisation du tiers-monde et du quart-monde.Aucun contrôle démocratique efficace ne semble possible face aux multinationales.Même les postulats libéraux sont contredits dans les faits, par exemple, la libre concurrence.On se demande même si la plupart des mécanismes de la technostructure capitaliste ne se sont pas irrémédiablement déréglés.Ce qui expliquerait, en partie, l\u2019incapacité radicale de résoudre le problème de l\u2019inflation.Est-ce là Vaboutissant inévitable d\u2019un pragmatisme incapable de prendre une distance critique sur lui-même, précisément parce que ses intérêts immédiats sont devenus l\u2019unique finalité?L\u2019homme pour lui-même et la société comme telle perdent ainsi leur valeur de fins déterminantes et critiques de toutes les autres fins, et partant des moyens.Ce libéralisme pragmatique est plus diffusé qu\u2019on ne le pense.Il n\u2019appartient pas seulement à des pouvoirs financiers ou à des partis.La société du court terme existe tant chez la masse des citoyens que chez les gouvernants et les autres pouvoirs.A peu près tout le monde marche par à-coups.D\u2019une campagne électorale à l\u2019autre, d\u2019une grè- ve à l\u2019autre.Un feu éteint, une nouvelle flambée jaillit ailleurs.C\u2019est un peu partout l\u2019atmosphère d\u2019une clinique d\u2019urgence.Et cela, en dépit de toutes les programmations savantes et computeurisées.Le gouvernement pompier doit répondre à des alertes de plus en plus imprévisibles.On veut des réponses sur le champ, comme au téléphone, comme au centre d\u2019achat.Après tout, n\u2019est-on pas à l\u2019ère de l\u2019ordinateur, de l\u2019instantané électronique?Ce pragmatisme bête nous a infantilisés.Il ne reste de permanent que le spectacle continu de tous ces jeux sur l\u2019écran de la télévision.La loto est l\u2019expression limite d\u2019un pragmatisme devenu magique: eh oui, la maximisation du profit immédiat, l\u2019hyper spéculation, les 400 coups de la bourse.Voilà un exemple entre plusieurs du capitalisme populaire à la portée des cartes de crédit.From rags to riches, le mythe s\u2019hypertrophie.On n\u2019a jamais autant parlé des millionnaires chez nous.Il faut dire que l\u2019esprit olym-pico-sportif a aiguisé nos appétits.Le peuple a récupéré le paradis perdu.Les pessimistes diront plutôt que c\u2019est la danse en enfer.On a sécularisé la divine comédie.2.Une société à changer de fond en comble \u201cRien ne va plus, on vous l\u2019avait dit.il faut changer le système\u201d, disent les minorités radicales.Luttes à finir pour les uns, projet collectif comme l\u2019indépendance chez les autres, sans compter la ligne douce des utopistes qui rêvent ou anticipent une société non-répressive, sans contrainte.Il n\u2019est pas facile de démêler ici l\u2019insatisfaction face aux conditions présentes, la volonté de rupture et l\u2019inédit d\u2019aspirations nouvelles.1-\tSouvent on en reste à une critique globale de la société actuelle sans préciser la figure de celle qu\u2019on voudrait, si ce n\u2019est de vagues références à des modèles é-trangers.Malheureusement, ceux-ci sont totalitaires.D\u2019où le malaise non avoué des oppositions radicales chez nous.Elles peuvent justifier assez bien la lutte des classes, mais non l\u2019aboutissement totalitaire que les contemporains ont déjà sous les yeux en plusieurs exemplaires.2-\tD\u2019autres protagonistes de la société nouvelle visent davantage un renouvellement profond ou une mise en oeuvre de droits ou d\u2019idéaux déjà reconnus, mais souvent contredits en pratique.Telle une vraie démocratisation des biens et services, des structures sociales, des organes de gouvernement.Tel un autodéveloppement intégral, ouvert et bien articulé des collectivités locales, régionales et nationales.Tel le primat de la fonction politique comme instance décisive, surtout face à un monde économique qui a relativement échappé jusqu\u2019ici au contrôle démocratique.Tels des styles de vie plus solidaires, plus favorables à la création collective, à de justes rapports sociaux et à des consensus de base qui font grandement défaut en Occident.Certains tentent de marier ici l\u2019autonomie personnelle, l\u2019autogestion des groupes et des institutions, la souveraineté de l\u2019Etat-nation.3-\tLes utopistes de la \u201ccivilisation heureuse\u201d sans contrainte, délivrée de l\u2019obsession du pouvoir, du travail et de l\u2019argent, commencent à exprimer ce rêve dans leur vie privée.Sur ce terrain, ils instaurent d\u2019autres rapports humains plus détendus.Ils suivent davantage leurs pulsions et leurs goûts.Ils veulent se \u201craccorder\u201d avec la nature et prendre le temps de vivre.Ils recherchent l\u2019amour, l\u2019unité, la paix, la fête.Apolliniens plutôt que dyonisiaques.Epicuriens plutôt que sto'iciens.Tout le contraire du citadin survolté, du consommateur frustré, du militant bagarreur, du travailleur acharné.Au premier regard, cette tendance utopique paraît bien ambiguë.N\u2019est-ce pas un luxe et un privilège souvent payés par d\u2019autres?N\u2019est-ce pas une fuite de la vie et de la société réelles à changer?Les utopistes de cette révolution plutôt culturelle rétorquent qu\u2019il faut anticiper la société nouvelle que l\u2019on vise.Anticiper, expérimenter, vivre déjà.L\u2019homme ne cesse de s\u2019aliéner dans les moyens qu\u2019il se donne ou veut se donner, au point de ne jamais s\u2019approprier et goûter vraiment les fruits de ses efforts.Trop d\u2019hommes de tous 164 RELATIONS âges meurent avant d\u2019avoir bénéficié de leurs moissons.Tellement préoccupés de bâtir les routes les plus efficaces et les plus sûres, ils perdent le goût du voyage tout en repoussant toujours plus loin la nouvelle expérience visée.N\u2019est-ce pas là aussi l\u2019image d\u2019une société moderne, capitaliste ou socialiste?Mais pour imaginer, par delà leur expérience privée libertaire, cette nouvelle inédite, les utopistes cachent mal leurs emprunts culturels à des modèles primitifs idéalisés.Qui sait, ils sont peut-être la copie conforme de la société libéraliste?On me reprochera ici de simplifier les choses en associant trois courants passablement différents.Ils ont tout de même en commun une volonté de rupture par rapport à la première tendance et à la troisième qui va suivre.3.Un ordre à restaurer.Par la méthode forte, s\u2019il le faut.\u201cOn n\u2019est plus gouvernés\u201d.On ne peut plus vivre comme cela dans l\u2019éphémère et le désordre.Voyez la crise morale que révèlent l\u2019accroissement des divorces, des a-vortements et des violences.la dénatalité, etc.\u201cAutrefois on abusait de l\u2019autorité, aujourd\u2019hui on abuse de la liberté\u201d, diront même des protagonistes de la révolution tranquille d\u2019hier.On ne sait plus ce qui est honnête ou pas.Voilà donc des Québécois, des Canadiens, des Américains de plus en plus sécuritaires.En a-t-on assez de la liberté, du changement, de l\u2019innovation?\u201cA no-risk ethic\u201d émerge.Même des syndicats se constituent en atelier fermé pour établir une sécurité absolue d\u2019emploi.Plusieurs critiques s\u2019attendent à un grand ressac politique de type autoritaire.A témoin, cette remarque qui court dans les milieux populaires, \u201cS\u2019il faut une politique de peur pour que marchent les écoles, les hôpitaux, les postes, les transports, les usines et même les gouvernements, nous sommes pour la peur\u201d.Machiavel n\u2019aurait pas dit mieux! Les anthropologues ont noté JUIN 1976 depuis longtemps la prédominance de la peur du chaos dans l\u2019inconscient individuel et collectif au moment des crises.Bien des indices leur donnent raison ici.La masse des citoyens expérimente une usure psychique de plus en plus traumatisante.D\u2019abord, par ces arrêts incessants de la machine sociale, d\u2019une grève publique a l\u2019autre, mais plus profondément, l\u2019insécurité prend une ampleur inédite quand on voue à la disparition le mariage, l\u2019école, l\u2019Eglise et bien d\u2019autres institutions, même l\u2019Etat, et aussi quand les rapports humains les plus fondamentaux deviennent fragiles et incertains.Cette récurrence idéologique de l\u2019Ordre à tout prix, par delà les sentiments sécuritaires, a ses propres référents objectifs, telle cette érosion des appartenances durables, formalisées par les institutions.Les problèmes d\u2019identité souvent retenus par les analystes seraient plutôt la conséquence d\u2019une crise d\u2019appartenance.Il n\u2019y a plus tellement de lieux et médiations communautaires pour relier l\u2019individu et la grande société.Les groupes se font et se défont un peu comme les modes et les discours publicitaires.Prêt-à-porter, prêt-à-penser, prêt-à-échanger.On ne sait plus l\u2019espace et le temps proprement humains, ni l\u2019économie sociale de solidarités durables.Et il n\u2019est pas facile de réinventer ces étoffes collectives complexes qui ont nécessité une longue expérience historique.Derrière le recours direct à un Ordre mental et social bien défini et indiscutable, se cache peut-être le refus d\u2019envisager la difficile gestation de nouvelles institutions et paradoxalement le rejet de l\u2019expérience historique elle-même.Les modèles sociaux tout comme les modèles scientifiques se renouvellent par un retour critique au champ d\u2019expérience qui les a fait naître.Or, c\u2019est à ce niveau que la vie, l\u2019homme, la société et l\u2019histoire évoluent, changent et parfois régressent.Chez nous, l\u2019idéologie de l\u2019Ordre a été au centre de notre expérience de chrétienté.Et même dans la phase récente de changement, nous avons emprunté des modèles administratifs, technologiques, scientifiques élaborés ailleurs.Les oppositions militantes ont à leur tour fait état de modèles sociaux et politiques étrangers.Encore ici, on décèle une tendance qui déborde une famille idéolo- Oui ou non, saurons-nous trouver un accord de fond dans la vieille et neuve passion d'un pays à nous?Ce voeu existait dès le début de notre aventure collective.Je ne crois pas qu'il ait été, par la suite, simple instinct de survivance.Notre défi historique était à la fois humain et plus politique.Jacques Grand\u2019Maison, Au mitan de la vie (Leméac, 1976), p.197.gique particulière et renvoie à un fond commun.La quête du modèle parfait a beaucoup à voir avec le dogmatisme d\u2019hier.Ce n\u2019est pas pour rien q\u2019on se traite mutuellement de fascistes.Tour à tour l\u2019ordre traditionnel, l\u2019ordre libéral ou l\u2019ordre marxiste sont mis au compte de la tentation fasciste.Sous diverses franchises, le réflexe autoritaire, sécuritare et doctrinaire traverse allègrement nos frontières idéologiques et sociales.En terme politique, on le retrouve par différents biais à droite, au centre ou à gauche.Ces catégorisations politiques reçues me semblent ignorer un tel fond commun qui doit encore beaucoup à la société traditionnelle et à un certain type de catholicisme.4.Une individualité qui se cherche, s\u2019affirme, et se prolonge socialement C\u2019est peut-être la tendance la plus répandue et en même temps la moins présente au débat public.Une autre tendance invisible, souterraine qui marque profondément les attitudes et comportements des socialisants comme des libéralistes.L\u2019histoire et la culture occidentales ont fait émerger progressivement l\u2019individualité de l\u2019homme \u201cpensant\u201d, libre et responsable.Cette dynamique s\u2019est inscrite dans 165 le droit, dans la plupart des institutions et surtout dans les modes d\u2019être, de vivre et d\u2019agir.Notons cependant que les sociétés pré-industrielles, de par leurs modèles sociaux plutôt collectivistes, ont résisté longtemps à cette poussée.Il a fallu toute une série de révolutions culturelles, scientifiques, technologiques, économiques et politiques pour libérer ou affirmer l\u2019individualité non interchangeable de l\u2019homme.Par ailleurs, la révolution bourgeoise avec ses prolongements capitalistes allait utiliser cette dynamique au détriment de la socialité radicale de l\u2019homme.Un autre courant révolutionnaire, le socialisme, va tenter de resituer l\u2019individu dans ses vrais rapports sociaux, par exemple, les rapports de classes.Je ne veux pas ici m\u2019arrêter à camper ces deux grandes positions philosophiques et politiques avec leurs variantes très complexes, mais plutôt signaler les fortes sensibilités individuelles du monde occidental, en deçà et par-delà la prise de conscience d\u2019une socialité appauvrie.Il y a aussi un point de vue plus conjonctural.En effet dans une société aussi tiraillée et catholique, il ne reste plus que la possibilité de poursuivre des projets individuels.Le repli sur sa vie privée, sur son job est un signe parmi d\u2019autres.C\u2019est pour se retrouver comme individu que la femme s\u2019affirme, que l\u2019époux ou le jeune quittent le foyer.Les effervescences collectives en politique ou dans les grèves tout comme celles des sports ou du showbusiness ne font pas le poids avec la quête incessante des intérêts individuels qui s\u2019avèrent le centre de gravité permanent de la vie.On retrouve ici la société libérale sous une autre forme.Bien sûr, d\u2019authentiques valeurs sont accrochées à cette individualité qui se cherche ou s\u2019affirme.N\u2019est-ce pas un lieu fondamental de liberté, de responsabilité et d\u2019initiative?Un premier terrain pour redéfinir des cohérences vitales et une certaine unité d\u2019existence.Entreprise bien fragile s\u2019il n\u2019y a pas de balises et repères collectifs.La démarche est accessible aux personnalités exceptionnelles, mais les autres?Le régime libéraliste des plus forts, sous un autre visage.Et puis, n\u2019est-ce pas une grande illusion que de prétendre se définir uniquement à partir de soi, comme si on était seul sur la route de la 166 vie?On accroît ainsi sa solitude.Sentiment fort répandu de nos jours.Subjectivité à vif, incommunicabilité, inaccessibilité de l\u2019autre, autant de thèmes ressassés dans les media modernes.Les comportements sociaux ont bien une source quelque part.A vrai dire, ils viennent de plusieurs expériences.Anonymat des structures et des rapports sociaux; déshumanisation des environnements urbains; individualisme forcené du libéralisme, industrialisation des services jusque dans des champs aussi humains que l\u2019éducation et la santé; automatisation du travail et technocratisation des administrations; commercialisation des loisirs et de la culture, etc.Ce procès n\u2019est pas à refaire.Mais en savons-nous toutes les conséquences?Les éducateurs, les travailleurs sociaux et les thérapeutes font état du nombre grandissant d\u2019êtres incertains, indécis, stressés, impuissants, et même aphones.L\u2019utilisation massive des drogues n\u2019est pas étrangère à ces profonds traumatismes de la conscience.Les cheminements pour retrouver un équilibre minimal sont de plus en plus longs.On me dira que les questions se sont radicalisées, que les traditions affaiblies n\u2019offrent plus de recours automatique et que ce contexte plus critique favorise une libération difficile, mais profonde de la dynamique individuelle.Je suis d\u2019accord.Mais cette vue des choses reste partielle.Il suffit de penser aux conditions objectives d\u2019existence très différentes dans les classes populaires et dans les classes nanties.En celles-ci, l\u2019individu pour s\u2019affirmer peut compter sur tout un réseau structural de pouvoirs, d\u2019avoirs et de savoirs.Ce.n\u2019est pas le cas chez le prolétaire, et même chez le citoyen modeste.Du coup apparaît, à ce niveau, l\u2019impératif d\u2019une libération collective.Encore ici, en deçà de cette problématique politique, on ne doit pas perdre de vue la diffusion de la sensibilité individuelle dans toute la société: c\u2019est une vision fictive que d\u2019établir l\u2019équation entre conscience individuelle et conscience bourgeoise.Car tout occidental est fortement marqué par une culture historique de l\u2019individualité, certes, déformée, biaisée, et isolée des rapports sociaux, de par son contexte libéraliste.Mais ce n\u2019est pas une raison pour nier la réalité de cette dynamique diffusée dans toute la société.J\u2019ai la conviction qu\u2019en dessous des luttes et discours politiques, il y a une révolution socio-culturelle trop mal élucidée.Une révolution profonde de l\u2019individualité en bosse et en creux.D\u2019une part, des visées libératrices inédites et parfois assez nettes, d\u2019autre part, des démarches et des phénomènes d\u2019accompagnement souvent dramatiques.Par exemple, la nouvelle affirmation de la femme bouleverse radicalement des formes fondamentales de socialité jusque dans leurs légitimations culturelles et morales.Mais c\u2019est aussi l\u2019individu lui-même qui, par le ricochet des crises collectives actuelles, se trouve fortement secoué et dérouté.Coincé aussi entre son désarroi en creux et ses aspirations très individuées en bosse.Les crises intérieures et extérieures se renforcent, alors que les libérations positives, internes et externes, individuelles et collectives mettent du temps à prendre corps.Mais c\u2019est en creux que jaillit la source.Déjà naissent à la fois une intériorité individuelle plus riche et des nouveaux rapports sociaux chez les jeunes couples, dans l\u2019organisation de l\u2019habitat, du travail et de l\u2019éducation.Des pousses jeunes et bien timides, avouons-le.Elles affleurent à peine, même dans la conscience, si on en juge par le pessimisme actuel.Mais il se pourrait bien qu\u2019elles portent des réaménagements inédits de l\u2019individualité et de la socialité.Au bilan, cette quatrième tendance malgré son très fort coefficient dramatique et ses nombreux impondérables invisibles pourrait bien ê-tre la plus profonde et la mieux acculturée.On ne saurait préjuger encore de sa pertinence sociale et de son avenir politique.Ce qui me semble sûr, c\u2019est qu\u2019elle est plus diffusée que les trois autres.Elle gagne souterrainement les divers groupes idéologiques.U faut des lieux et des médiations où les diverses orientations seront confrontées autour des problèmes concrets ou d\u2019actions précises; des lieux démocratiques.RELATIONS Un gros point d\u2019interrogation demeure et il est de taille.Politiquement, à gauche comme à droite, les pratiques historiques ont souvent incliné du côté de l\u2019ordre autoritaire, collectiviste et sécuritaire dès qu\u2019il s\u2019agissait du long terme.Il n\u2019y a eu à vrai dire que des \u201cmoments historiques\u201d de libération.On ne sait pas encore une politique permanente de la liberté pour l\u2019ensemble de la société comme pour l\u2019individu.Beaucoup doutent de la possibilité et de la viabilité d\u2019une telle politique, même s\u2019ils croient à la libération permanente pour eux-mêmes.A la fine pointe de cette tendance, d\u2019autres voient une orientation historique inédite à exprimer politiquement.Ces quatre tendances coexistent chez la plupart des individus et des groupes Voilà donc les quatre tendances majeures que j\u2019ai pu déceler dans notre société.Elles sont en deçà des scénarios formels dont on discute sur la scène publique.Au premier regard, elles semblent découper des groupes idéologiques distincts.C\u2019est partiellement vrai.J\u2019ai plutôt l\u2019impression que ces tendances coexistent à des degrés divers et selon des accents différents chez la plupart des citoyens.Voilà un phénomène très peu fouillé, même au plan scientifique.Les grilles d\u2019analyse étant souvent tributaires de catégorisations idéologiques rigidement systématisées.De toute façon, il faudrait mieux prospecter le débat \u201cinterne\u201d où se croisent, se heurtent ou s\u2019opposent ces orientations profondes, autant dans la conscience individuelle que dans les divers groupes sociaux.Les scénarios politiques en présence ne rendent pas compte de cette gestation dans le sous-sol collectif ét dans les consciences.On la décèle davantage au niveau des conduites de la vie et des enjeux éthiques.Je n\u2019ose parler ici de philosophies.Car la plupart des citoyens ne sont pas arrivés à de nouvelles philosophies de la vie capa- bles de juger et de maîtriser cet univers aussi enchevêtré de valeurs et d\u2019idéologies, de théories et de pratiques.Combien, instruits ou non instruits, sont allés assez loin pour clarifier en eux et dans leurs conduites effectives le jeu de ces orientations majeures qui les influencent quotidiennement?C\u2019est là le rôle d\u2019une philosophie de la vie.Bien sûr, chacun ne construit pas la sienne sur une île.Il a besoin de lieux collectifs d\u2019échanges, de confrontations qui rejoignent en profondeur l\u2019expérience de vie.Il a besoin d\u2019un débat public qualitatif où se posent les vraies questions.Il a besoin d\u2019une politique qui engage des choix et des décisions démocratiques valables.Il a besoin d\u2019une éducation qui apprend à penser et développe une conscience historique.Il a besoin de praxis sociales où s\u2019élaborent des savoir-être-vi-vre-penser et faire, culturellement pertinents et dynamiques.Des médiations éducationnelles et démocratiques Tout cela fait gravement défaut.Certains croient résoudre pareils défis avec des techniques psychologiques et sociales.D\u2019autres plaident pour un changement plus ou moins radical de structures comme s\u2019il allait créer de lui-même une autre philosophie de l\u2019homme et de la société, une autre éthique, une autre politique.Entre le changement de mentalité et celui des structures, il faut ces médiations que je viens de mentionner; il faut aussi des investissements individuels et collectifs consacrés à l\u2019élaboration d\u2019une philosophie de la vie qui permette une intelligence juste et critique des orientations sous-jacentes aux diverses expériences.Je ne pense pas qu\u2019on puisse atteindre ces objectifs dans le feu des luttes collectives (si nécessaires soient-elles), ni dans le train rapide de la vie courante! Je crois que les media, l\u2019école, les Eglises et les mouvements sociaux ont à restaurer des processus longs et soutenus de réflexion individuelle et collective, des stratégies d\u2019intelligence qui permettent Les démocraties actuelles semblent bien fragiles face à la montée accélérée des totalitarismes.Elles sont même en train de se détruire de l'intérieur.Voilà le paradoxe et l'ambivalence de la démocratie.d\u2019aller au fond des problèmes-clés, des orientations majeures et des enjeux cruciaux.Certains me diront que cette démarche démocratique est impossible dans le système actuel.\u201cAprès les grands changements structurels, on pourra s\u2019occuper de ces questions\u201d.N\u2019est-ce pas refuser au départ une démarche démocratique, éducationnelle et politique qui renvoie aux citoyens la responsabilité d\u2019orienter les transformations structurelles à même l\u2019intelligence de leur propre expérience?Autrement, comme le soulignent Fanon et Freire, les gens échangent tout simplement le langage des anciennes élites contre celui des nouvelles élites (fussent-elles révolutionnaires).Après le parti, ce sont les institutions et les masses elles-mêmes qui deviennent les instruments des leaders et leurs outils d\u2019action.Chez nous, nous avons un contexte de liberté assez poussé pour instaurer des débats démocratiques authentiques et des processus critiques pour évaluer les orientations profondes qui influencent à la fois les individus et les divers collectifs de la société.Je ne pense pas que l\u2019on puisse se limiter aux luttes partisanes et à leurs monologues dans les media.Il faut des lieux et des médiations où les diverses orientations seront confrontées autour de problèmes concrets ou d\u2019actions précises; des lieux démocratiques où l\u2019ont clarifie les rapports entre les questions des individus et les enjeux collectifs, entre les expériences privées et la chose publique.C\u2019est peut-être là qu\u2019émergeront de véritables philosophies de la vie, des éthiques collectives et des cohérences sociopolitiques si nécessaires à une démocratie adulte.Mon insistance pour resituer dans un contexte démocratique les orien- JUIN 1976 167 tâtions profondes précitées repose sur plusieurs raisons.-\tLa démocratie comme telle fait l\u2019objet d\u2019un consensus très répandu.Et c\u2019est parfois le seul qui demeure.-\tLa démocratie permet un renouvellement constant de la pensée et de l\u2019action chez les individus, les groupes et la société elle-même; elle offre une possibilité maximale d\u2019exercice de la liberté et de la responsabilité.-\tElle peut instaurer des dialectiques fécondes entre les leaderships et les memberships, entre les diverses forces collectives.-\tElle est ouverte à plusieurs types de rapports entre l\u2019individualité et la socialité.-\tElle est en quelque sorte autocorrective de multiples façons.-\tElle accorde au peuple et à sa base sociale une place prééminente que l\u2019on ne trouve pas dans d\u2019autres régimes.-\tElle multiplie les possibilités d\u2019initiatives et de projets.-\tElle peut impliquer les citoyens dans les processus organisationnels: information, consultation, évaluation, décision, exécution et contrôle.\u201cC\u2019est là une vision idyllique de la démocratie\u201d, me direz-vous.Les démocraties actuelles semblent bien fragiles face à la montée accélérée des totalitarismes.Elles sont même en train de se détruire de l\u2019intérieur.Voilà le paradoxe et l\u2019ambivalence de la démocratie.Comme le soulignait jadis John Adams: \u201cLa démocratie finit par se gaspiller, s\u2019épuiser, voire se suicider\u201d, si elle est mal comprise, mal vécue.Si on en fait un capharnaiim: n\u2019importe quoi, n\u2019importe qui, n\u2019importe comment, n\u2019importe quand, ou une foire d\u2019empoigne pour les plus forts sur .la démocratie est la démarche sociale et politique qui exige le plus de maturité individuelle et collective.le dos des plus faibles.Le pari démocratique fait confiance à l\u2019homme, mais cette confiance peut devenir magique et mythique.Rendre l\u2019école accessible à tous ne crée pas de soi une bonne école.La critique constante des gouvernements élus n\u2019amène pas automatiquement un régime efficace et juste.Vouloir soumettre à la discussion la moindre décision aboutit à la stérilité et à la frustration.Identifier démocratie et permissivité absolue, c\u2019est faire le jeu des exploiteurs ou des forces les plus puissantes.On pourrait appliquer ces travers à bien des situations actuelles.Il s\u2019est produit une sorte de sacralisation de la rencontre démocratique spontanée.Croyance vaine qui laisse entendre que toute assemblée délibérante va générer immédiatement la meilleure solution, peu importe le talent, la compétence et l\u2019expérience des personnes impliquées.Pour certains, il suffit d\u2019être bien informés, et le groupe prendra ainsi à coup sûr la décision la plus conséquente.Répétons-le, la démocratie est la démarche sociale et politique qui exige le plus de maturité individuelle et collective.Qualité du jugement critique, de la liberté responsable, de 1\u2019engagement effectif, de l\u2019implication constante.Ce n\u2019est pas une formule \u2014 il y en a plusieurs possibles - mais un mode de vivre, de penser et d\u2019agir ensemble.Notons ici que les démocraties les plus réussies ont toujours connu une dialectique serrée et sans cesse renouvelée entre des leaderships forts et des memberships forts; entre des populations vigilantes, dynamiques et des gouvernements cohérents; entre des contrôles critiques judicieux et des entreprises audacieuses.De ce temps-ci, on entend des appels au réalisme face à une certaine révolte des aspirations, à la critique exacerbée des institutions et des gouvernements, à la prospérité menacée, à l\u2019échec des idéaux démocratiques de justice et d\u2019égalité, à l\u2019escalade de conflits de plus en plus incontrôlables.Plusieurs citoyens se mettent à douter non seulement de leurs chefs, mais aussi des institutions démocratiques elles-mêmes, qu\u2019il s\u2019agisse du parlement, des partis politiques, du syndicalisme, de l\u2019école, des media.Ainsi donc, les nouvelles institutions comme les anciennes sont remises en cause, sans qu\u2019on puisse définir un peu clairement ce qu\u2019on veut en dé- finitive.A peu près plus personne n\u2019arrive à situer ses critiques ou ses solutions dans l\u2019ensemble de la société.Une société trop complexe, des appareils trop lourds, un univers social insaisissable, une situation économique indéchiffrable, etc.Et chacun y va de la restauration, de la réforme ou de la révolution à faire: rétablir avec force et contrainte l\u2019ordre dans la boutique, changer radicalement structures et pouvoirs, assurer une meilleure planification du développement économique et social ou établir d\u2019abord de nouveaux rapports sociaux particulièrement au travail et à l\u2019école.Ce qui me frappe dans ces diagnostics, c\u2019est que personne ne précise le contenu humain à mettre dans ces divers contenants: l\u2019ordre, le système, le pouvoir, la planification, ou les rapports sociaux.Les questions de contenu subissent une constante dérive.On a vu récemment des utilisations bien ambiguës de la moralité.Devant ce danger, d\u2019aucuns rétorquent: \u201cce sont des problèmes politiques\u201d.Mais leur politique n\u2019est faite que de contenants.D\u2019où un cercle vicieux.La démocratie elle-même vaut par ce qu\u2019on met dedans.Peut-être le temps est-il venu d\u2019amener les uns et les autres à mieux fonder et à confronter leurs philosophies de base.Encore faut-il connaître les orientations majeures qui sustentent les dramatiques individuelles et collectives actuelles, les divers scénarios du débat social et du combat politique.Voilà ce que j\u2019ai tenté de faire ici, avant de proposer une philosophie critique qui permet d\u2019évaluer ces orientations.Dans cette deuxième étape j\u2019ai voulu m\u2019en tenir strictement au terrain profane.Je voulais d\u2019abord bien camper les deux pôles religieux et profane avant de les confronter d\u2019une façon plus systématique pour saisir leur inter-influence complexe.Par exemple, cette confrontation me permettra de dire pourquoi notre société est moins volcanique qu\u2019on le croit.L\u2019Eglise tranquille d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui y est-elle pour quelque chose?Si jamais ce rapprochement avait quelque congruence, de redoutables tâches nous attendent.Voilà ce que nous aborderons dans le troisième bloc de réflexion.168 RELATIONS HOMOSEXUALITE ET MORALE, Il - Préambules critiques et vues d\u2019ensemble par Marcel Marcotte* Pour heur ou pour malheur, les moeurs sexuelles ont pas mal évolué, en nos pays, ces dernières années.Et plus encore que les moeurs, l\u2019évaluation spontanée qui en est faite, à hauteur d\u2019homme, par la majorité de nos contemporains.Notoirement, par les générations montantes qui, en ce domaine vital, ne paraissent guère disposées à régler leurs conduites ni, encore moins, leurs jugements d\u2019après les canons rigides de leurs aînés.Non pas d\u2019abord, comme pensent les esprits chagrins, à cause de l\u2019abandon généralisé des valeurs autour desquelles, en principe, l\u2019éthique sexuelle d\u2019antan s\u2019articule, mais par suite, bien davantage, d\u2019une compréhension nouvelle de ces mêmes valeurs (amour, fidélité, fécondité), qu\u2019on ne cherche pas tant désormais à défendre, à grand renfort d\u2019interdits, qu\u2019à promouvoir hardiment en autorisant et invitant les personnes à en vivre.A la faveur de ce climat d\u2019ouverture et d\u2019accueil, l\u2019homosexualité elle-même a, en partie, cessé d\u2019être l\u2019épouvantail que, dans notre tradition, elle fut quasi partout et toujours.Certes, les homosexuels sont encore loin d\u2019avoir la partie belle.Les hymnes à la pédérastie dont quelques exaltés s\u2019enchantent à huis clos n\u2019ont aucun écho sur la place publique, et nulle part l\u2019opinion ne paraît prête à mettre déjà sur le même pied, sans discrimination, la sexualité \u201cnormale\u201d et ses \u201cvaria- * Voir son premier article, \u201cHomosexualité et morale I, - Les données phénoménales debase\u201d, Relations, mai 1976, pp.142-146.tions\u201d.Ni approuvée, ni même véritablement acceptée, l\u2019homosexualité n\u2019en commence pas moins à être tolérée; et les homosexuels, s\u2019ils continuent de se heurter partout à des portes fermées, ont quand même enfin la chance, pour eux presque inouïe, de vivre en paix dans le privé et même de profiter (à tout le moins dans les grandes villes où il est plus facile aux marginaux de se perdre dans la masse anonyme) de lieux de rassemblement et de partage où, à visage découvert et sans risque, ils peuvent se retrouver entre semblables et, dans le style qui leur est propre, savourer comme tout le monde le réconfort du coude-à-coude et les agréments de l\u2019amitié.De ce début de tolérance, les rigoristes n\u2019augurent rien de bon.Ils voient déjà poindre le jour où, comme à Sparte, l\u2019homosexualité aurait plein droit de cité et serait considérée par l\u2019opinion, voire inscrite dans la loi, comme un mode de vie aussi normal, un type de rapports humains aussi valable que tout autre, sans excepter le mariage même.Disons à leur décharge que la passion et la hargne avec lesquelles les homosexuels de pointe, à peine desserrées les vieilles chaînes, s\u2019emploient à défendre et à étendre leurs droits, en prenant publiquement à partie la société qui les persécute, ont de quoi \u201cébouriffer le bourgeois\u201d et provoquer, par choc en retour, des réactions de défense excessives (1).Mais le moraliste serait bien fol d\u2019entrer dans ce jeu d\u2019extrémismes qui n\u2019intéresse en rien le fond du débat et contribue à l\u2019embrouiller.N\u2019est pas homosexuel qui veut, et parmi ceux qui le sont, il ne s\u2019en trouve guère qui soient heureux de l\u2019être et désireux de le rester.La preuve en est que, interrogés dans l\u2019intimité, ils confessent du même coeur qu\u2019ils ne souhaiteraient à aucun de leurs enfants, s\u2019ils en avaient, d\u2019hériter de leur condition tragique (2).Voilà de quoi refroidir, des deux côtés de la barricade, les militances excessives.Non, le \u201cgrand soir\u201d homosexuel n\u2019est pas pour demain et \u201ctoute chair\u201d ne risque pas de \u201ccorrompre sa voie\u201d.En sorte que le premier devoir du moraliste ne paraît pas être, pour le moment, de lutter pour un retour aux sévérités et aux contraintes d\u2019hier, mais bien plutôt de participer, dans son rôle et à son rang, au meilleur de l\u2019ef- ( 1) Voir sur ce point Marc Oraison, La question homosexuelle, Editions du Seuil, Paris, 1975, p.124-127.\u201cIl me paraît tout à fait nécessaire de promouvoir un changement profond dans la mentalité générale: les sujets qui ont des tendances homosexuelles ne doivent plus être considérés ni comme \u201ctarés\u201d ni comme exclus de la communauté humaine.Mais cela n\u2019est possible que si certains de ces sujets ne provoquent pas, par leur attitude, cette réaction d\u2019exclusion ou de rejet.Les excès agressifs risquent de braquer les meilleures volontés.Et il serait fort souhaitable que les autres, de beaucoup les plus nombreux, soient attentifs à ne pas se laisser manipuler ou - selon l\u2019expression à la mode - \u201crécupérer\u201d par des \u201cleaders\u201d discutables .\u201d (op.cit., p.127) ( 2) Cfr Eugène C.Kennedy, citant les résultats d\u2019une enquête du psychiatre Laurence Hatterer, dans The New Sexuality: Myths, Fables and Hang-ups, Doubleday & Company, New York, 1972, p.180.JUIN 1976 169 \u201cDéclaration sur certaines questions d\u2019éthique sexuelle\u2019\u2019 (Congrégation pour la Doctrine de la Foi, 29 déc.1975, extrait.) 8.De nos jours, à l\u2019encontre de l\u2019enseignement constant du Magistère et du sens moral du peuple chrétien, quelques-uns en sont venus, en se fondant sur des observations d\u2019ordre psychologique, à juger avec indulgence, voire même à excuser complètement, les relations homosexuelles chez certains sujets.Ils font une distinction - et, semble-t-il, avec raison - entre les homosexuels dont la tendance provenant d\u2019une éducation f \u2022ssée, d\u2019un manque d\u2019évolution sexuelle normale, d\u2019une habitude prise, de mauvais exemples ou d\u2019autres causes analogues, est transitoire ou du moins non-incurable, et les homosexuels qui sont définitivement tels par une sorte d\u2019instinct inné ou de constitution pathologique jugée incurable.Or, quant à cette seconde catégorie de sujets, certains concluent que leur tendance est à tel point naturelle qu\u2019elle doit être considérée comme justifiant, pour eux, des relations homosexuelles dans une sincère communion de vie et d\u2019amour analogue au mariage en tant qu\u2019ils se sentent incapables de supporter une vie solitaire.Certes, dans l\u2019action pastorale, ces homosexuels doivent être accueillis avec compréhension et soutenus dans l\u2019espoir de surmonter leurs difficultés personnelles et leur inadaptation sociale.Leur culpabilité sera jugée avec prudence.Mais nulle méthode pastorale ne peut être employée qui, parce que ces actes seraient estimés conformes à la condition de ces personnes, leur accorderait une justification morale.Selon l\u2019ordre moral objectif, les relations homosexuelles sont des actes dépouvus de leur règle essentielle et indispensable.Elles sont condamnées dans la Sainte Ecriture comme de graves dépravations et présentées même comme la triste conséquence d\u2019un refus de Dieu (18).Ce jugement de l\u2019Ecriture ne permet pas de conclure que tous ceux qui souffrent de cette anomalie en sont personnellement responsables, mais il atteste que les actes d\u2019homosexualité sont intrinsèquement désordonnés et qu\u2019ils ne peuvent en aucun cas recevoir quelque approbation.(18) Rm 1, 24-27:\t\u201cAussi Dieu les a-t-il livrés selon les convoitises de leur coeur à une impureté où ils avilissent eux-mêmes leurs propres corps; eux qui ont échangé la vérité de Dieu contre le mensonge, adoré et servi la créature de préférence au Créateur qui est béni éternellement.Amen.Aussi Dieu les a-t-il livrés à des passions avilissantes: car leurs femmes ont échangé les rapports naturels pour des rapports contre nature; pareillement les hommes, délaissant l\u2019usage naturel de la femme, ont brûlé de désir les uns pour les autres, perpétrant l\u2019infamie d\u2019homme à homme et recevant en leurs personnes l\u2019inévitable salaire de leurs égarements.\u201d Voir aussi ce que dit S.Paul des \u201cmasculorum concubitores\u201d en 1 Co6, 10; 1 Tm 1, 10.fort libérateur que le monde homosexuel, au sortir d\u2019une très longue nuit, a commencé tout juste de fournir pour se défendre, au dedans contre le sentiment de la faute, au dehors contre la discrimination.De ce point de vue, l\u2019attitude timorée et, au total, fort négative que les hautes instances romaines ont jugé bon de prendre, récemment, à propos de la question homosexuelle (3), représente, à première vue, un sérieux recul.Un recul par rapport aux progrès de la pensée scientifique dont il est trop peu tenu compte dans l\u2019évaluation morale et le traitement pastoral du \u201cpéché\u201d d\u2019homosexualité; un recul aussi par rapport à l\u2019évolution, tout inchoative, de l\u2019opinion publique qui n\u2019avait aucunement besoin, tant sa capacité de comprendre et d\u2019accueillir l\u2019homosexuel reste précaire et limitée, qu\u2019on se charge en haut lieu de la relancer à ses trousses; un recul enfin par rapport aux orientations et aux prises de position récentes de la théologie, l\u2019éthique, l\u2019anthropologie et la pastorale chrétiennes qui, bien qu\u2019encore balbutiantes et mal assurées, n\u2019en penchent pas moins majoritairement vers plus de compréhension et d\u2019indulgence à l\u2019endroit des homosexuels.Et pourtant, à certains égards, la Déclaration vaticane constitue un tel progrès par comparaison avec l\u2019enseignement quasi officiel de l\u2019Eglise, tel que transmis, sans variations ni nuances, par de longues générations de moralistes, que les intéressés, à la rigueur, auraient pu y voir une manière de libération.Ce ne fut pas le cas.Chat échaudé craint l\u2019eau froide.Les homosexuels sont des écorchés vifs qui, depuis qu\u2019ils ont retrouvé la voix, sentent le besoin de hurler au moindre attouchement; qui hurleraient même sous les caresses, faute de voir ( 3) Voir l\u2019encart ci-contre.( 4) Lev 18, 22 et 20, 12; Deut 23, 17; Gen.19, 5, Jug 19, 22.Rom 1, 25 ss; 1 Cor 6, 9-10; ITim 1, 10.( 5) Sacrée Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Déclaration sur certaines questions d\u2019éthique sexuelle, 29 décembre 1975, no 8.( 6) La Déclaration souligne que les pratiques homosexuelles sont présentées dans la Sainte Ecriture \u201cmême comme la triste conséquence d\u2019un refus de Dieu\u201d et, pour faire bonne mesure, prend la peine de citer, en note, le texte entier de saint Paul sur lequel cette conclusion exégéti-que, trop simple, s\u2019appuie.170 qu\u2019elles en sont, pour peu que celles-ci gardent des airs trop réservés.De fait, la Déclaration a soulevé dans les milieux homosexuels un tollé de protestations indignées.A bon droit, croyons-nous, si l\u2019on considère la facture d\u2019ensemble du texte, son caractère sommaire, son ton catégorique, sa pédagogie, enfin, d\u2019où toute perspective de cheminement est absente.A ces mal-aimés, ces mal-lotis de toujours, l\u2019Eglise a raté l\u2019occasion de dire qu\u2019elle les comprend, les aime et les attend.C\u2019est dommage.Là cependant où le bât blesse le plus, c\u2019est dans l\u2019usage trop littéral qu\u2019elle fait de l\u2019Ecriture pour étayer en bloc ses sévérités théologiques, et dans l\u2019interprétation trop rigide qu\u2019elle donne des requêtes, réelles ou prétendues, de la loi naturelle pour conférer à ses déductions un caractère d\u2019absolu.Les données scripturaires Au premier coup d\u2019oeil, on a le sentiment que la Bible et saint Paul portent contre l\u2019homosexualité des condamnations rigoureuses et sans appel (4).Mais en conclure, sans plus, que \u201cles actes d\u2019homosexualité sont intrinsèquement désordonnés\u201d et que, par conséquent, \u201cils ne peuvent en aucun cas recevoir quelque approbation\u201d (5); se donner l\u2019air, par surcroît, d\u2019attacher à ces actes une gravité sans pareille, les entourer d\u2019une sorte d\u2019horreur sacrée (6),\t- c\u2019est peut-être aller RELATIONS plus loin que l\u2019Ecriture elle-même qui, de l\u2019avis de beaucoup d\u2019exégètes modernes, traiterait l\u2019homosexualité avec infiniment moins de rigueur si, par-delà le \u201cpéché de la chair\u2019\u2019, elle ne l\u2019associait pas à d\u2019autres prévarications bien plus graves.L\u2019Ancient Testament n\u2019y va pas de main-morte avec les homosexuels.Quand ce n\u2019est pas Yahvé qui les extermine en lançant contre leurs villes le feu du ciel (7), c\u2019est le législateur humain qui, au nom de Dieu, les condamne à mort (8).Or, on croit le savoir aujourd\u2019hui: l\u2019extrême sévérité de la loi biblique tient moins à la nature du jugement moral porté contre l\u2019homosexualité, comme telle, qu\u2019à la volonté, constante en Israël, de lutter contre l\u2019idolâtrie sous la forme, très répandue à l\u2019époque, de l\u2019homosexualité masculine cultuelle; et les villes de la plaine, Sodome et Gomorrhe, sont tombées sous le coup de la colère divine tout autant pour avoir violé le devoir immémorial et sacro-saint de l\u2019hospitalité que pour s\u2019être adonnées collectivement à des pratiques contre-nature (9).Saint Paul n\u2019est pas tendre non plus pour les homosexuels (10).Non seulement par fidélité à son héritage hébraïque, mais parce que, à l\u2019image de Philon le Juif, il tient à prendre ses distances vis-à-vis de la culture grecque décadente avec laquelle, dans les grandes villes de l\u2019empire romain, il a été mis en contact.L\u2019homosexualité, vulgaire et rituelle, y occupe encore une place importante, et l\u2019on comprend que, pour un Juif pieux, elle prenne valeur de symbole et en arrive à résumer, en son étrangeté même, toutes les convoitises et les impuretés du monde (11).Mais saint Paul n\u2019est pas dupe de l\u2019intention pédagogique qui lui fait choisir, pour illustrer ( 7) Gen 19, 5; Jug 19, 22.( 8) Lev 18, 22; Deut 23, 17.- Reste à savoir si cette législation fut appliquée dans les faits.( 9) Cfr Joseph Blenkinsopp, Sexuality and the Christian Tradition, Pflaum Press, Dayton, Ohio, 1969, p.46, qui résume ici les conclusions de l\u2019important ouvrage de D.Sherwin Bailey, Homosexuality and the Western Christian Tradition, Hillary House, New York, 1955.(10)\tPour une exégèse plus poussée des textes de saint Paul sur l\u2019homosexualité, cfr D.Sherwin Bailey, op.cit, et Helmut Thielicke, Ethics of Sex, Harper & Row, New York, 1964, p.278-282.(11)\tRom 1, 27.les liens entre la confusion des idées religieuses et le chaos des moeurs, un type d\u2019inconduite particulièrement voyant où, d\u2019ailleurs, les moralistes du temps, juifs ou païens, étaient d\u2019accord pour dénoncer un signe de dépravation et de décadence.La preuve en est que, dans sa nomenclature des pécheurs, les \u201cpédérastes de tout genre\u201d sont mis exactement sur le même pied que les débauchés, les idolâtres, les adultères, les ivrognes, les calomniateurs, les accapareurs, etc.(12).Qu\u2019il voie dans l\u2019homosexualité un péché, grave de soi, une sérieuse dérogation à l\u2019ordre voulu de Dieu, impossible de le nier, mais que ce péché soit à ses yeux, plus et autrement que tout autre, \u201cla triste conséquence d\u2019un refus de Dieu\u201d (13), cela n\u2019est pas prouvé et dépasse probablement sa pensée (14).En sorte que l\u2019on comprend mal pourquoi, à rebours de la tradition éthique désuète qui en fait le plus noir des péchés (15), l\u2019homosexualité ne serait pas, simplement, mise au rang de ces faiblesses de la chair que l\u2019Evangile, muet à son sujet, traite partout avec plus d\u2019indulgence que l\u2019orgueuil, l\u2019injustice et la cupidité.Les requêtes de la loi naturelle \u201cSelon l\u2019ordre moral objectif, dit la Déclaration, les relations homosexuelles sont des actes dépourvus de leur règle essentielle et indispensable\u201d, car cette règle tient toute dans \u201cl\u2019affirmation de la doctrine (12)\tI Cor 6, 9-10; ITim 1, 10.(13)\tCfr la Déclaration, no 8.(14)\t\u201cThere can be no doubt that Paul regards homosexuality as a sin and perversion of the order of human existence willed by God, even though within this catalogue of vices it is not accented as being especially horrible, as many moral theologies would make it appear\u201d (Helmut Thielicke, op.cit., p.278).(15)\t\u201cIn the picture of the natural man, as painted in the Bible, homosexuality represents almost the darkest shadow, the extreme of ethical darkness\u201d (W.Scho-ellgen).(16)\tDéclaration, no 5.traditionnelle, selon laquelle l\u2019usage de la fonction sexuelle n\u2019a son vrai sens et sa rectitude morale que dans le mariage légitime\u201d (16).Ainsi donc, la réponse de la \u201craison\u201d serait en harmonie avec la réponse de la \u201cfoi\u201d, et l\u2019homosexuel, en chacun de ses actes \u201cdésordonnés\u201d, entrerait simultanément en conflit avec la loi de sa nature et (cela revient au même) avec la loi de Dieu.Ce n\u2019est pas ici le lieu de débattre, dans leur généralité, les problèmes difficiles que posent au moraliste la notion même de loi morale naturelle et l\u2019usage normatif qui en est fait, en éthique chrétienne, depuis le Moyen Age.Disons, pour faire court, qu\u2019il est en train de se passer, pour la morale, ce qui s\u2019est passé, il y a bien plus longtemps, pour les sciences de la nature.De même que la physique moderne, fondée sur l\u2019observation directe et la mesure des phénomènes, a rendu inutile et relégué dans l\u2019oubli la physique d\u2019Aristote, toute nourrie d\u2019abstraction et sans prise sur le réel, ainsi les sciences contemporaines de l\u2019homme, biologie, psychologie, anthropologie, sociologie, histoire, en se tournant vers l\u2019homme concret, non seulement pour le comprendre mais pour le transformer, ont remis en question le bien-fondé et l\u2019utilité d\u2019une foule de prescriptions et d\u2019interdits \u201cde droit naturel\u201d considérés, en tant que tels, par la morale classique comme universels et immuables.Au regard de la plupart des moralistes d\u2019aujourd\u2019hui, la nature humaine, en elle-même, n\u2019existe pas, ou guère; ce qui existe, ce sont des hommes en chair et en os, des personnes, intelligentes et libres, dans lesquelles cette nature - pour autant que le mot garde un sens - s\u2019incarne et s\u2019accomplit de façon différente, suivant l\u2019âge, le sexe, le tempérament, l\u2019éducation, l\u2019environnement culturel.Prétendre soumettre toutes les consciences, et pour toujours, à la même loi, c\u2019est une gageure intenable, une injustice même, dans bien des cas.Car, à l\u2019intérieur de la commune espèce, les hommes, pris un à un ou collectivement, sont divers; et ils changent.\u201cPlaisante justice qu\u2019une rivière borne.Vérité en deçà des Alpes, erreur au-delà.\u201d (Pascal) A faire l\u2019inventaire et l\u2019histoire des idées morales dans le monde occidental, on se rend vite compte que, sauf sur un tout petit nombre de points fondamentaux, les JUIN 1976\t171 règles et les conduites, de pays à pays et d\u2019âge en âge, sont variables à l\u2019extrême (17).Mieux que leurs modernes héritiers, mieux que la morale officielle récente, les scolastiques de la grande époque, Thomas d\u2019Aquin en tête, étaient conscients de la relativité et la caducité des normes éthiques, de celles, y compris, qu\u2019ils rattachaient à la loi naturelle.Ils enseignaient à l\u2019envi que seuls les tout premiers principes de la morale sont immuables, les préceptes secondaires qui en découlent restant, à proportion qu\u2019ils s'en éloignent, ouverts à l\u2019exception (18); ils professaient aussi, communément, que \u201cles actes humains sont bons ou mauvais selon les circonstances\u201d (19), et donc compte tenu de la condition particulière, de l\u2019histoire personnelle, des capacités ou incapacités concrètes du sujet qui les pose, de ses idiosyncrasies, si j\u2019ose dire, des réactions de sa conscience, enfin, pourquoi pas?Ce réalisme, prudent et sain, ces considérants i-réniques, ne sont pas vraiment absents de la Déclaration romaine: à y regarder de près, ils transparaissent en filigrane sous quelques-uns de ses propos.Mais dans un domaine où il y a tant de préjugés à combattre, de malaises à dissiper, de retards à combler, elle eût gagné à les rendre plus explicites.Voilà pour la théorie.En pratique, si l\u2019on tient compte de ce qu\u2019est l\u2019homosexualité, à la fois dans ses caractères essentiels et dans sa réalité vécue, il est difficile de démontrer - surtout à des homosexuels -pourquoi et en quoi elle vient en conflit avec la loi naturelle.Car d\u2019abord, c\u2019est un fait: la condition homosexuelle, chez les vrais invertis, a tous les traits d\u2019une \u201cseconde nature\u201d (20), et les activités - dé- (17)\tLire là-dessus l\u2019ouvrage suggestif de Maria Ossowska, Social Determinants of Moral Ideas, The University of Pennsylvania Press, Philadelphie, 1970.(18)\tSomme théologique, I-II, q.94, a.4, a.5.(19)\tSomme théologique, I-II, q.18, a.3.(20)\tVoir mon précédent article, \u201cHomosexualité et morale: les données phénoménales de base\u201d, Relations, mai 1976, p.145-146.(21)\tSur l\u2019ensemble de la question des rapports entre la loi naturelle et l\u2019homosexualité, cfr Marc Oraison, op.cit., p.52-57 et 156-158; aussi Martin Hoffman, The Gay World, Basic Books, Inc., New York, 1968, chapitre 6, \u201cThe Crime Against Nature\u201d, p.100-113.(22)\tDéclaration, no.4.(23)\tIbidem, no 3.sirs, sentiments, gestes - dans lesquelles elle s\u2019épanche sont par eux spontanément comprises et viscéralement ressenties comme normales, bonnes, légitimes - \u201cnaturelles\u201d, en somme -, même si, par atavisme ou par docilité aux règles en vigueur dans la communauté, un grand nombre en arrivent dans un second moment, à les désavouer.Au surplus, dans la mesure où, selon le mot de Vercors, \u201cl\u2019homme est un a-nimal dé-naturé\u201d (un \u201canimal raisonnable\u201d, dit Aristote), on doit penser que sa sexualité, en tant même qu\u2019humaine, est pareillement \u201cdénaturée\u201d.Dénaturée dans ce sens que l\u2019efficacité procréatrice, à elle seule, n\u2019en épuise pas, comme chez les bêtes, toute la signification, et que, par-delà son ordination, biologiquement incontestable, au bien de l\u2019espèce, elle a pour l\u2019homme d\u2019autres fins \u201cnaturelles\u201d, d\u2019autres fonctions, de soi \u201cnormales\u201d et \u201clégitimes\u201d, dont la poursuite ou l\u2019exercice ne sont pas forcément réservés, en tout point, aux seuls hétérosexuels.L\u2019animal copule, l\u2019homme \u201cfait l\u2019amour\u201d, ce qui, lorsque l\u2019amour, vraiment, \u201cenveloppe le corps\u201d, n\u2019est pas du tout la même chose.La sexualité chez l\u2019homme ne se réduit pas, dans le mariage même, aux visées génériques de procréation; elle s\u2019étend \u201cnaturellement\u201d, par la grâce du plaisir et de l\u2019amour partagés, au champ le plus ensoleillé du monde des relations humaines.Et là, au dire de bons témoins, les homosexuels, dans des conditions favorables, n\u2019ont rien à envier à leurs vis-à-vis (21).La conscience et la loi La grande faiblesse de la Déclaration sur la question homosexuelle - faiblesse congénitale, si l\u2019ose dire, et apparemment sans remède -consiste à méconnaître, à tout le moins par prétérition, les droits premiers de la conscience dans le choix et l\u2019évaluation faits par chacun de ses conduites morales.Cette méconnaissance est à mettre au compte, avant tout, du caractère et du style autoritaires de l\u2019intervention qui, au nom de l\u2019Eglise, \u201ccolonne et support de la vérité\u201d, et en vertu du pouvoir que celle-ci exerce, \u201cavec l\u2019assistance de l\u2019Esprit-Saint\u201d, de \u201cconserver sans cesse et transmettre sans erreur les vérités de l\u2019ordre moral\u201d (22), prétend à régir de haut, et comme du dehors, l\u2019exercice entier de la vie sexuelle.Face à ce grand soleil éthique autour duquel, sous peine de se perdre dans l\u2019inconnu, les consciences individuelles gravitent interminablement, il est difficile à un croyant de juger et de décider pour lui-même, en toute loyauté, de la manière dont il doit, dans sa situation propre, interpréter la loi qui le concerne et s\u2019y ajuster de son mieux.\u201cEn matière moral?, dit la Déclaration, l\u2019homme ne peut porter des jugements de valeur selon son arbitraire personnel\u201d (23).Bien sûr, car l\u2019arbitraire, à la limite, le ferait choir dans l\u2019anarchie.Mais cela ne veut pas dire qu\u2019il existe quelque part \u2014 à Rome ou ailleurs - une conscience des consciences chargée de définir d\u2019autorité, en lieu et place des personnes, un ordre des valeurs définitif et sans faille auquel toutes et chacune, sans distinction, soient automatiquement, toujours et pour toujours soumises.Pour la bonne raison que, les valeurs étant ce qu\u2019elles sont - des biens pour quelqu\u2019un et non des biens en soi \u2014, il entre forcément dans leur appréciation, leur mise en place et leur poursuite par chacun une part de subjectivité et de temporalité qui les relativise.Idéalement et en principe, il existe des valeurs absolues, des biens dont l\u2019importance objective est telle que, au regard d\u2019une liberté lucide, ils ne sauraient être subordonnés à d\u2019autres: les martyrs se sont laissé égorger pour des valeurs et des biens comme ceux-là.Mais, dans l\u2019ordinaire de la vie, les choix moraux ont un caractère moins radical.Ils ne mettent pas immédiatement en cause un bien suprême, mais des biens relatifs et, dans bien des cas, concurrentiels, vis-à-vis desquels la liberté garde une marge de manoeuvre ou ne parvient à se fixer qu\u2019au terme d\u2019un certain cheminement.Voilà pourquoi, en pratique, les jugements de valeur restent plus ou moins tributaires des personnes qui les prononcent, de leur caractère, leur histoire, leurs penchants, leurs capacités ou incapacités propres, de leur manière de comprendre, de sentir et de vivre 172 RELATIONS les choses \u2014 par exemple celles de la sexualité et de l\u2019amour -, sans qu\u2019on ait le droit de qualifier ces jugements d\u2019arbitraires du simple fait de leur décalage par rapport aux valeurs reçues.Un daltonien qui juge des couleurs à partir de la perception défectueuse qu\u2019il en a risque de se tromper, assurément, mais son jugement n\u2019en est pas arbitraire pour autant: il dit ce qu\u2019il voit et il voit comme il peut.Nul doute qu\u2019il y gagnerait à se méfier de son infirmité et à prendre, en règle générale, l\u2019avis des clairvoyants.Encore faut-il qu\u2019il soit conscient de sa carence et des dangers qu\u2019elle comporte pour lui et pour les autres; qu\u2019il ait, en même temps, pleine confiance dans l\u2019acuité visuelle de ceux qui s\u2019offrent à lui servir de guides.L\u2019homosexuel est, par définition, un homme (ou une femme) qui, en vertu de sa constitution propre (24), est naturellement moins capable que personne de voir par lui-même que \u201cc\u2019est dans le cadre du mariage que doit se situer tout acte génital de l\u2019homme\u201d (25), et qui, pour entrer dans les vues de la loi, est obligé de sacrifier ses vues propres et de faire aveuglément confiance aux vues d\u2019autrui.Regarder le monde avec les yeux des autres, c\u2019est un renoncement difficile; un renoncement que, dans le champ de la morale, la foi peut inspirer à quelqu\u2019un de consentir librement, pour des raisons supérieures, mais que Dieu lui-même, sans doute, n\u2019exige pas absolument de tous les croyants, en toutes circonstances, sauf sur les rares points où il a pris la peine de clairement révéler sa volonté.En créant l\u2019homme (24)\tVoir mon précédent article de Relations, mai 1976, p.145-146.(25)\tDéclaration, no 7.intelligent et libre, ne l\u2019a-t-il pas remis entre les mains de son propre conseil pour que, guidé de loin par Lui, il cultive son jardin intérieur et le garde?Par son intériorité, l\u2019homme dépasse l\u2019univers des choses; c\u2019est à ces profondeurs qu\u2019il revient lorsqu\u2019il fait retour en lui-même où l\u2019attend ce Dieu qui scrute les coeurs et où il décide personnellement de son propre sort sous le regard de Dieu.La conscience est le centre le plus secret de l\u2019homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre.(Gaudium et Spes, 15, 16 J Dans cette direction, on peut aller trop loin.Ainsi, des moralistes chrétiens insistent si fort sur la distinction à maintenir entre les règles ou les interdictions générales, d\u2019une part, et leur application aux actes humains concrets, d\u2019autre part, que le premier devoir du chrétien, à leurs yeux, n\u2019est plus de chercher d\u2019abord à les comprendre et à s\u2019y conformer le mieux possible, mais avant tout de discerner jusqu\u2019à quel point elles entrent en ligne de compte dans sa situation particulière.Un chrétien adulte n\u2019a pas à obtempérer automatiquement aux avis de l\u2019Eglise.Il a bien plus le devoir d\u2019y confronter le jugement de sa conscience avant de fixer sa décision, décision dont il saura se montrer pleinement responsable.Franz Bockle, \u201cAu sujet de la déclaration romaine sur certaines questions de la morale sexuelle\u201d, Choisir, no 196, avril 1976, p.9.) Sans aller jusque là, il faut bien voir que, dans la suite logique de l\u2019évolution subie par la théologie morale au cours des dernières années, l\u2019autonomie de la conscience continuera de croître face à l\u2019autorité de la loi qui, elle, ne cessera pas de décroître.Ainsi le veut l\u2019esprit d\u2019une époque où les valeurs de liberté ont la cote d\u2019amour en morale autant que partout ailleurs.Il n\u2019y a pas bien longtemps, l\u2019encyclique '\u201cHumanae Vitae\u201d fit monter sous les bonnets des docteurs les fièvres théologiques jusqu\u2019à la température de l\u2019intérêt passionné.Au terme du débat, les catholiques de divers pays se virent renvoyés par leurs évêques eux-mêmes au jugement sérieux de leur conscience.Or, ce que la contraception mettait en procès, c\u2019étaient déjà (car le langage officiel ne change guère) des \u201cactes intrinsèquement et gravement désordonnés\u201d au regard de la loi, mais qui, sous le couvert d\u2019un \u201cconflit de devoirs\u201d, pourraient désormais, au regard d\u2019une conscience honnête, être considérés comme légitimes.Est-il interdit de penser que, à la faveur de cette trouée, les actes homosexuels, pareillement jugés et condamnés, pourraient faire à leur tour l\u2019objet d\u2019une réévaluation morale prudente, qui tiendrait compte un peu mieux des situations conflictuelles vécues par l\u2019inverti et des réactions qu\u2019elles provoquent dans sa conscience d\u2019homme et de chrétien?0 Papeterie Jacques Enrg.\t\tDES\tNEIGES\t Spécialités\t\t\ti- z
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