Relations, 1 juillet 1976, Juillet - Août
[" MONTRÉAL JUILLET-AOUT 1976 Le CANADA et la FAIM dans le monde par Ernst Verdieu Médiateurs de la dernière chance?par Maurice Ruest Église TRANQUILLE dans une société volcanique?Un débat de fond, par Jacques Grand\u2019Maison Dimensions de l\u2019UTOPIE par Guy Ménard Prophétisme aujourd\u2019hui \u2014 Interview avec Juan Luis Segundo \u201crelations- revue du mois publiée sous la responsabilité d'un groupe de membres de la Compagnie de Jésus RÉDACTION Irénée Desrochers, directeur Marcel Marcotte, secrétaire Guy Bourgeault, Jacques Chênevert, Gabriel Dussault, Michel Dussault, Julien Harvey, Pierre Lucier, Guy Ménard, André Myre, Yves Vaillancourt ADMINISTRATION Maurice Ruest RÉDACTION, ADMINISTRATION et ABONNEMENTS : 8100, boul.Saint-Laurent, Montréal \u2014 H2P 2L9 tél.: 387-2541.PUBLICITÉ : Liliane Saddik, 1700, rue Allard, Ville Brossard.Téléphone: 678-1209.M.Jean-Robert Gendron est autorisé à solliciter des abonnements pour la revue.numéro 417 juillet-août 1976 SOMMAIRE Chrétiens et société Une Eglise tranquille dans une société volcanique, III - Un débat de fond et deux pistes d\u2019action Jacques Grand\u2019Maison\t\t195 Le Canada et la faim dans le monde\tErnst Verdieu\t202 Médiateurs de la dernière chance?\tMaurice Ruest\t207 L\u2019Utopie\t\t Entre rêve et réalité: approche de l\u2019utopie, II\t\t - Dimensions de l\u2019utopie\tGuy Ménard\t210 Habitat: Intervention du Saint-Siège (extraits)\t\t215 Théologie de la libération Libération et Evangile, III - Prophétisme aujourd\u2019hui et lecture de la Bible Juan Luis Segundo 216 Martin Heidegger: Une mort qui donne à penser.Michel Dussault 220 Chroniques LITTÉRATURE: Des mémoires d\u2019Outre-Neige, L\u2019En dessous l\u2019admirable de Jacques Brault Gabrielle Poulin 221 THÉÂTRE: Arbres, Tour Eiffel et Marathon Georges-Henri d\u2019Auteuil 222 Relations est une publication des Éditions Bellarmin.Prix de l\u2019abonnement: $8 par année.Le numéro: 75Ç Les articles de Relations sont répertoriés dans le Répertoire analytique d\u2019articles de revue du Québec (RADAR) de la Bibliothèque nationale du Québec, dans l\u2019Index analytique de périodiques de langue française (PERIODEX), dans le Canadian Periodical Index, publication de l\u2019Association canadienne des Bibliothèques, et dans le Répertoire canadien sur l\u2019éducation.Dépôt légal, Bibliothèque nationale du Québec.ISSN 0034-3781 Courrier de la'deuxième classe - Enregistrement no 0143.NOUVEAUTÉS Courtepointes Poèmes par Gaston Miron 14\tx 21 cm., 56 pages \u2014 Prix: $2.00 Un arbre chargé d\u2019oiseaux par Louise Maheux-Forcier 13 x 23 cm., 144 pages \u2014 Prix: $4.80 Travaux du 11e Colloque de droit comparé 15\tx 21 cm., 204 pages \u2014 Prix: $5.00 Critique épistémologique de l\u2019analyse systémique de David Easton par Denis Monière 15 x 23 cm., 320 pages - Prix: $9.00 En vente chez votre libraire et aux: Éditions de l\u2019Université d\u2019Ottawa 65, avenue Hastey Ottawa, Ont.K1N 6N5 LE LANGAGE DES CHIFFRES Total 1 LIBRAIRIE DUSSAULT la grande librairie du 8955 SAINT-LAURENT - MONTRÉAL Tél.:\tMétro :\tAutobus 384-8760 Crémazie 53, 55, 98, 100 5.000 3.000 5 4 TITRES EN STOCK PERMANENT PIEDS CARRÉS D\u2019ÉTALAGES LIBRAIRIES EN UNE © Sciences humaines © Jeunesse © Lettres, arts, loisirs (M) Médecine et sciences de la santé © Sciences et techniques SERVICES INTÉGRÉS les commandes spéciales les commandes d\u2019office les livres reliés et catalogués le service universel d\u2019abonnements QUALITÉ : LA MEILLEURE 194 RELATIONS Une Église tranquille dans une société volcanique,III -UN DÉBAT DE FOND ET DEUX PISTES D\u2019ACTION par Jacques Grand\u2019Maison* Quelle est l\u2019inter-influence entre notre univers religieux et notre univers profane?Ne sera-t-il pas de moins en moins possible de vivre une foi placide, tapie dans une Eglise tranquille, à l\u2019ombre des croix de la cité?Nos fidélités se feront-elles plus combattantes et plus inventives?Une Eglise tranquille dans une société volcanique.J\u2019ai dégagé le profil de l\u2019une et de l\u2019autre dans les deux articles précédents.Déjà ce premier rapprochement invite à penser que la foi des catholiques québécois ne mord pas tellement sur le tragique de leur conscience et de leur expérience actuelles.On a plutôt l\u2019impression que les grandes tensions se déploient presqu\u2019unique-ment sur le registre profane, tout en ayant un très faible écho dans l\u2019Eglise.Une Eglise qui est loin d\u2019être la caisse de résonance des forces en présence, des enjeux majeurs, des débats cruciaux.Une Eglise qui, sur son propre terrain, hésite à débattre à son tour les diverses lectures chrétiennes de cette situation.Oh! des lectures à peine amorcées et encore peu traduites dans des regroupements identifiables.Nous retrouvons ici une hypothèse formulée au cours de notre itinéraire réflexif: le rôle d\u2019homogénéisation religieuse et profane d\u2019un cer- *Prêtre, sociologue, professeur à la Faculté de théologie de l\u2019Université de Montréal, Jacques Grand\u2019Maison est l\u2019auteur de plusieurs ouvrages, dont le plus récent s\u2019intitule Au mitan de la vie (Leméac, 1976).Voir les deux articles qui précèdent celui-ci, dans Relations, mai 1976 (pp.131-134) et juin 1976 (pp.163-168).tain style d\u2019Eglise qui prolonge la mentalité de chrétienté.Cette hypothèse peut surprendre.N\u2019a-t-on pas beaucoup changé depuis Vatican II?N\u2019est-ce pas minimiser les renouveaux bibliques, liturgiques, caté-chétiques qui ont transformé profondément la pastorale?Il y a d\u2019autres registres de questions qu\u2019il faut se poser.Sinon, on ne comprendra pas pourquoi, malgré ces renouveaux, les modes de vie des catholiques sont si peu influencés par leur foi, pourquoi la plupart des tendances religieuses récentes ont un profil peu prophétique en regard des combats de la cité.Suffit-il de constater les nombreux freins de Rome depuis Vatican II?Je ne le crois pas.Un rôle historique de résistance sécuritaire \u201cNotre maître le passé\u201d répétait L.Groulx encore hier.Il évoquait \u201dne histoire de résistance unanime.Naïvement, nous avons cru que la dernière décennie avait tourné cette page.Nous en sommes même plus convaincus que jamais.A témoin, A JUILLET-AOUT 1976 195 cette remarque qui devient le lieu commun des critiques actuelles: \u201cil n\u2019y a plus de consensus\u201d.Le contrat social est brisé.Nous avons complètement oublié l\u2019autre consensus, celui d\u2019hier.Mais lui ne nous a pas oubliés.Ce consensus de résistance sécuritaire habite l\u2019ensemble de notre population dans ses reéflexes les plus profonds.Ce qui relativise l\u2019image d\u2019une société volcanique.Il se pourrait bien que les ruptures de surface n\u2019aient pas atteint ce fond de résistance.Le peuple d\u2019ici sait mieux sa sécurité que sa liberté.Il l\u2019a prouvé au moment des décisions politiques auxquelles il a été confronté.1960 reste un moment de liberté un peu osé dans une longue histoire sécuritaire qui se prolonge jusqu\u2019à aujourd\u2019hui.Si bien que le pluralisme .le christianisme a retrouvé un élan prophétique à chaque fois que les chrétiens ont consenti à affronter les enjeux cruciaux de leur époque.idéologique apparaît encore bien superficiel.Notre esprit critique latin renforcé par des malaises culturels, sociaux et économiques indéniables est un écran qui masque notre profond réflexe sécuritaire.Je suis persuadé que celui-ci va continuer de jouer dans les prochaines années, si nous continuons de l\u2019ignorer aussi bêtement dans l\u2019évaluation de nos débats idéologiques et politiques.On dit souvent que l\u2019Eglise a bien pris le tournant de la révolution tranquille, en évitant cette guerre religieuse que d\u2019autres chrétientés avaient connue en pareilles circonstances.C\u2019est se consoler à bon compte.Car depuis ce temps, l\u2019institution ecclésiale et les chrétiens eux-mêmes se sont relativement peu confrontés à la situation nouvelle.A l\u2019inverse, les Québécois sécularisés ont agi \u201ccomme si\u201d leur fond culturel religieux était disparu.Faut-il évoquer ici le fameux \u201cretour du refoulé\u201d dont on sait la pertinence et la force depuis les études de Freud?196 Si l\u2019hypothèse est juste, on pourrait se demander si une fois de plus notre tripe religieuse ne servira pas à nous faire réagir socialement et politiquement dans un sens de repli et de freinage face aux graves problèmes actuels et face aux sauts qualitatifs qu\u2019ils appellent.Même les renouveaux religieux internes renforceraient à leur tour pareille tendance sécuritaire dans la mesure où cette tripe socio-religieuse continue d\u2019agir souterrainement.Au bilan, ni la conscience chrétienne explicite, ni la conscience politique profane - peu importe leur qualification idéologique particulière - ne tiennent compte vraiment de leur sous-sol commun.Ces propos vont agacer autant les esprits sécularisés que les esprits religieux de notre société.Les hom-i mes reconnaissent difficilement les influences qui interfèrent dans leurs jugements et leurs comportements.D\u2019autres diront que cette part souterraine de nous-mêmes a été bien démystifiée et neutralisée.Un procès entendu et réglé! Un monde liquidé! Mais peut-on faire fi de l\u2019histoire et de ses traces aussi aisément et en si peu de temps?Le \u201cnaturel\u201d revient trop vite au galop pour le croire déjà bridé ou du moins troussé.Bon gré mal gré je m\u2019attends à ce qu\u2019on reprenne bientôt le dossier autour de questions concrètes comme la confessionnali-té scolaire, les débats sur la moralité reçue et sur les choix politiques.Il y a déjà des signes avant-coureurs.Les forces militantes contrées par le fond de résistance évoqué plus haut reviendront peut-être sur leurs critiques trop superficielles de la religion d\u2019ici pour les radicaliser.Non, la question religieuse dans ses incidences morales, sociales et politiques est loin d\u2019être évacuée pour de bon.Elle refait surface.Leçons chrétiennes de l\u2019histoire Comme croyant engagé, ce qui me préoccupe davantage, c\u2019est l\u2019urgence et l\u2019importance de procéder à des débats critiques et constructifs sur ces défis au sein de l\u2019Eglise elle- Ce pourrait être un témoignage prophétique que de prendre les devants.même.Nous tardons trop à confronter sérieusement entre nous nos diverses orientations religieuses et profanes, et aussi ce fond commun qui influence particulièrement l\u2019ensemble de l\u2019Eglise québécoise.L\u2019histoire nous a révélé que le christianisme a retrouvé un élan prophétique à chaque fois que les chrétiens ont consenti à affronter les enjeux cruciaux de leur époque.Bien sûr, il y a eu bien des ratages et même des refus face aux révolutions en gestation.Mais ils sont venus beaucoup plus des retraits que des affrontements.Je comprends les hésitations.Israël a dû connaître en Egypte pareils débats devant le choix entre un esclavage bien nourri et une liberté qui s\u2019accompagne toujours d\u2019un certain appauvrissement.Les révoltes au désert nous le rappellent.Il en fut de même quand le judéo-christianisme a pénétré dans l\u2019empire romain, quand il a fallu plus tard faire face à l\u2019invasion des barbares et à la chute de l\u2019empire.Nous vivons aujourd\u2019hui, chez nous et ailleurs, un tournant historique aussi important.Il nous faut envisager l\u2019hypothèse d\u2019un certain monde en train de mourir, et la tâche d\u2019amorcer des projets de rechange.Ces défis à la mesure de l\u2019humanité et de l\u2019Eglise se traduisent avec des modalités particulières dans notre propre petite société.Ce n\u2019est pas vaine question que de se demander si l\u2019Eglise sera cénacle d\u2019un refuge ou Pentecôte d\u2019une nouvelle terre.Une certaine économie propre à notre tradition judéo-chrétienne m\u2019incite à penser que l\u2019élan prophétique se construit inséparablement avec l\u2019Esprit du Ressuscité et avec la responsabilité libératrice et anti-cipatrice des chrétiens dans les tâches historiques de leur temps.C\u2019est même une spécificité du christianisme que le lien entre ces deux forces.Comme Jésus-Christ, nous ne pouvons pas témoigner du Dieu qui se révèle en nous et chez les autres, sans montrer l\u2019homme nouveau que nous portons en germe.Ni affirmer le Royaume et notre espérance RELATIONS sans être artisans d\u2019une société nouvelle, signe anticipé de ce qui dépassera même les espoirs humains les plus audacieux.Utopie?La folie de la croix et de la résurrection, le \u201cdéjà\u201d du Royaume doivent se traduire dans l\u2019histoire, c\u2019est notre tâche propre que de leur donner des mains, des traits visibles, bref de les sacramentaliser.En n\u2019oubliant pas que le sacrement réalise ce qu\u2019il signifie.Cette \u201créalisation\u201d ne relève pas seulement de l\u2019Esprit, mais aussi de notre responsabilité.Une responsabilité aussi concrète que celle du pain.L\u2019Eucharistie du Seigneur au centre de notre foi ne passe-t-elle pas par le langage, le sens, les tâches et les solidarités du pain?Si le spirituel chrétien le plus pur emprunte un chemin aussi matériel, comment hésiterions-nous à vivre une foi, une espérance et un amour en pleine cité combattante?Cette \u201ccréation qui gémit\u201d n\u2019est pas une pure référence symbolique ou une antichambre de la Jérusalem céleste.Elle est bien concrètement l\u2019humanité actuelle, notre société et plus particulièrement des masses asservies en instance de libération.Cette implication historique de l\u2019espérance chrétienne est remise en cause chez les néo-divinistes qui répètent depuis quelque temps: \u201cIl n\u2019y a que Dieu qui intéresse le chrétien et l\u2019Eglise\u201d.Dès les premiers temps, les Pères de l\u2019Eglise ont dû lutter contre cette dissociation anti-chris-tologique de l\u2019histoire et du Royaume.De toute façon, nous ne pouvons pas glisser sur ces questions de fond.Il faut les débattre virilement à l\u2019intérieur de l\u2019Eglise sur le terrain concret des démarches actuelles des uns et des autres.Mais ce débat est inséparable d\u2019un autre, celui des diverses options profanes des chrétiens.Je rappelle ici l\u2019énorme substitut culturel et religieux qui sustente à la fois les attitudes religieuses et les attitudes profanes.Ce pourrait être un témoignage prophétique que de prendre les devants.En effet les Québécois n\u2019éviteront pas tôt ou tard la reprise critique de leur expérience historique.L\u2019Eglise et ses membres ont gardé davantage contact avec cette expérience.Ils la portent encore avec ses passifs mais aussi avec ses dynamismes trop ignorés.J\u2019essaierai plus loin de préciser les perspectives d\u2019anticipation à envisager, parce que sans elles un tel débat serait stérilisant.Mais déjà, il y a une anticipation possible.JUILLET-AOÛT 1976 Les conditions initiales du débat Dans les circonstances actuelles, les porteurs des diverses tendances devraient manifester ce que j\u2019appellerais une \u201chumilité lucide et responsable\u201d pour ne pas laisser croire aux autres et à eux-mêmes qu\u2019ils ont la solution, la seule vraie grille d\u2019analyse, l\u2019exclusive évangélique.C\u2019est là une prétention bien peu propre à une confrontation féconde.Sans compter les illusions qu\u2019elle porte.Dans l\u2019univers religieux, on prête flanc facilement au purisme et à l\u2019idéalisme, à gauche comme à droite.L\u2019Eglise dans sa condition historique concrète connaît les ambiguités des autres institutions.A titre de comparaison, qui peut soutenir qu\u2019il y a homogénéité idéologique dans le syndicalisme, ou dans n\u2019importe quel milieu de travail.Par exemple, le syndicalisme est loin d\u2019avoir clarifié en lui-même la question des classes sociales.Un certain purisme idéologique escamote cette réalité en mettant dans le même sac toutes les revendications.Ma petite expérience de 20 ans d\u2019action en milieu ouvrier m\u2019a montré les dangers des faux alignements idéologiques artificiels.A l\u2019usine, à l\u2019hôpital, à l\u2019école on rencontre la plupart des tendances socio-politiques qui existent dans la société.En niant ce fait, on brise à sa racine les débats internes nécessaires.Bien sûr, l\u2019Eglise et ses membres doivent reconnaître aussi cet état de choses.Nous y reviendrons.J\u2019ai souligné auparavant la rareté des lieux collectifs qui permettraient une confrontation des grandes tendances actuelles.Même les media sont souvent une simple courroie de transmission des divers monologues actuels.Le débat intra-ecclé-sial (ce qui ne veut pas dire en dehors de la société) devrait être très soucieux de qualité démocratique.Comme au temps de Diognète, nous avons à prouver que nous sommes d\u2019excellents citoyens.J\u2019espère qu\u2019on n\u2019interprétera pas cette remarque dans le sens \u201ccivique\u201d des Chambres de commerce! Il s\u2019agit bien d\u2019une Eglise capable d\u2019offrir un terrain démocratique libre pour un débat viril des différentes orientations en présence.Quant à la confrontation des diverses lectures et options chrétiennes, elle a bien sûr ses modalités propres de discernement évangélique et pastoral.Je pense ici au rôle spécifique du Magistère.Tenant compte de l\u2019évolution ecclésiologique et aussi sociale, un tel leadership devrait mettre l\u2019accent sur des rôles de questionnement et de rassemblement en amont, sur un accueil et une reconnaissance de la pluralité des cheminements, et sur une authentification critique, plutôt en aval, des délibérations et des choix.Qu\u2019il s\u2019agisse du débat social ou des lectures chrétiennes confrontées, il n\u2019est pas inutile de reprendre d\u2019une façon critique l\u2019hypothèse de l\u2019homogénéisation factice des communautés chrétiennes actuelles.Un certain type de catholicisme n\u2019a pas encore réussi à situer justement la diversité, la fonction critique, le conflit ou la marginalité.Autant de dimensions perçues uniquement comme une pure négativité, ou encore comme une menace à l\u2019unité.On reproche aux non-alignés leur lecture sélective de l\u2019Evangile, comme si les orthodoxes tatillons n\u2019en faisaient pas une eux aussi.Au point de départ, les uns et les autres doivent reconnaître qu\u2019il y a toujours un écart entre l\u2019Evangile et toutes les expressions historiques de la foi.Un écart entre le Royaume et l\u2019Eglise dans ses structurations humaines successives.Un écart constant d\u2019interpellation et de conversion qui concernent tous les croyants, y compris les pasteurs du Magistère.L\u2019univocité mentale est habituellement assez poussée dans l\u2019univers catholique.Elle est à la source de l\u2019homogénéisation constatée plus haut.C\u2019est un problème de fond mal élucidé surtout dans les aires où la relativité culturelle et la liberté entrent davantage en jeu.Par exemple, en morale et dans les discours chrétiens sur les situations profanes.Cette univocité tend à absolutiser toute parole de l\u2019autorité.Le langage clérical se prête parfois à des inversions mentales très révélatrices.Ainsi, on s\u2019en prendra au \u201cdogme de la conscience\u201d.Il faudrait un peu plus d\u2019humilité pour confesser ce que nous clercs, nous avons fait peser sur la conscience des chrétiens.La révolte actuelle de la conscience critique, par delà ses travers, pourrait bien être le \u201cretour 197 du refoulé\u201d et qui sait, une semence de liberté plus prometteuse que la restauration de l\u2019ordre.Certains grands prêtres, laies ou clercs, sont aussi têtus et aveugles que les pharisiens du Sanhédrin.Plus dangereux pour l\u2019Eglise que ne le sont les libertaires farfelus, parce que ces censeurs refusent aux autres toute possibilité de jugement et bloquent à leur source même les débats les plus légitimes et les plus vitaux.Cette homogénéisation religieuse et sociale s\u2019appuie, emme nous l\u2019avons vu, sur notre expérience historique de chrétienté.Les bases sont ici très larges et profondes.Il faudra un joli saut qualitatif, fût-ce pour envisager la possibilité de francs débats entre nous.Depuis quinze ans, je note systématiquement les réactions face aux points chauds qui retiennent l\u2019attention des uns et des autres.Le profil sécuritaire domine largement.On doit admettre que la population québécoise a été embarquée dans un régime accéléré de changements.Quel contraste avec la stabilité d\u2019hier! Il faut donc comprendre le désarroi actuel.Mais ce serait faire fausse route que de vouloir rétablir les cohérences d\u2019hier.Notre Eglise jouerait un rôle prophétique si nous cherchions davantage ensemble de nouvelles cohérences dynamiques, pertinentes évangéliquement et socialement.L\u2019Evangile met beaucoup plus l\u2019accent sur la liberté responsable et entreprenante que sur la loi elle-même.Les Pères de l\u2019Eglise et saint Thomas y ont vu justement la nouveauté radicale du deuxième Testament, un trait marquant du Christ, du chrétien.Comment annoncer le Ressuscité en avant, quand on s\u2019associe à un mouvement de recul?Il se pourrait bien que cette audace de l\u2019Eglise aille à contre-courant.Mais on ne l\u2019accuserait pas cette fois de freiner l\u2019histoire.Crise de l\u2019espérance et dynamique d\u2019anticipation Nous assistons présentement à une profonde crise de l\u2019espérance.Devant l\u2019avenir qui semble à la fois brouillé et bloqué, la critique s\u2019aiguise et prend presque toute la place.Nous avons rénové la liturgie du choeur sans réinventer les spiritualités de la nef et de la vie.On investit très peu dans les tâches d\u2019anticipation.On cherche plutôt à tirer parti du présent.Je crois que l\u2019Eglise et les chrétiens d\u2019ici doivent orienter leur débat non pas seulement vers les tâches nécessaires de critique libératrice mais aussi vers des projets qui visibilisent des avenirs possibles.Les grandes périodes historiques de l\u2019Eglise ont été d\u2019abord celles de ses initiatives audacieuses d\u2019humanisation et d\u2019évangélisation.Dans notre propre histoire, malgré ses erreurs, l\u2019Eglise d\u2019ici a été le ferment des origines et l\u2019artisan de la relance après la conquête.Elle n\u2019a pas hésité à inventer des structures de base nécessaires à l\u2019édification de notre peuple.Voir dans tout cela \u201cune suppléance dépassée\u201d, c\u2019est un point de vue très réducteur.Le témoignage chrétien ne se passe pas de mains et de signes visibles.Il inscrit sa touche humaine et divine, son sceau prophétique dans la \u201cglaise\u201d, un peu comme Yahvé au matin du monde.En Jésus-Christ, nous devons signifier concrètement le Royaume dans notre façon d\u2019ouvrir la vie à un constant dépassement libérateur et créateur.Cela ne peut se faire sans des tâches et des réalisations qui anticipent l\u2019avenir que nous portons.Je voudrais signaler ici quelques pistes prioritaires d\u2019anticipation.Styles de vie et spiritualités Les débats actuels accordent beaucoup d\u2019attention aux grandes mécaniques: programmation informatique, batailles d\u2019états-majors, confrontations idéologiques globales, etc.Pour se défendre face à ces théories, ces techniques et ces appareils lourds et complexes, beaucoup veu- lent retourner aux vécus, à l\u2019expérience spontanée, aux relations directes.Cette dernière voie peut être aussi piégée que l\u2019autre.Elle ne résout pas l\u2019énorme problème d\u2019une vie fragmentée, sans axe d\u2019intégration.Les grands cadres idéologiques des débats semblent trop abstraits, trop lointains pour répondre à cette humble recherche quotidienne d\u2019une existence mieux articulée et plus clairement finalisée.A ce dernier niveau, on vit le plus souvent dans l\u2019improvisation.On accumule des expériences sur le tas.Ce qui manque, c\u2019est souvent une intelligence interne à son champ particulier d\u2019expérience.En langage savant, il s\u2019agit ici d\u2019une praxis.Plus simplement, on pourrait parler d\u2019une expérience de vie réfléchie et bien maîtrisée.Voyons les débats auxquels nous avons participé dans des rencontres récentes.Le balancier n\u2019allait-il pas du fait brut et isolé à une critique globale assez simplificatrice?Rarement, on confrontait des philosophies de base aussi judicieuses que pratiques.Voilà une autre façon de qualifier ce que j\u2019ai dit plus haut sur \u201cl\u2019expérience de vie réfléchie et maîtrisée\u201d (la praxis).Prenons un autre biais pour bien comprendre cette question cruciale.Nous sommes aujourd\u2019hui coïncés entre des institutions éclatées et des pratiques quotidiennes émiettées.C\u2019est particulièrement évident dans le cas de la famille.Son cadre institutionnel semble disloqué, et les pratiques dans cette aire se révèlent inconsistantes et souvent erratiques.A combien d\u2019autres secteurs sociaux ne pourrait-on pas appliquer cette remarque?En l\u2019occurrence, on trouvera difficilement un \u201cmode de vie\u201d familial assez bien défini.Les anciens modes de vie sont disparus et il n\u2019y en a pas de nouveaux.Pour le moment, les problématiques de rupture l\u2019emportent sur les projets novateurs.Cette phase chaotique et tâtonnante est sans doute inévitable et même nécessaire.Mais on ne saurait miser ici sur une génération spontanée de cohérences nouvelles.J\u2019ai l\u2019impression qu\u2019il 198 RELATIONS faudra mieux maîtriser l\u2019économie sociale propre au façonnement d\u2019un style de vie.Notons d\u2019abord qu\u2019il n\u2019y a plus de vrais styles de vie cohérents et identifiables.Des manières d\u2019être, de penser et d\u2019agir qui auraient une certaine unité vitale et finalisée.C\u2019est peut-être pour cela qu\u2019on ne sait pas tellement quelle éducation, quelle politique, quelle ville, quelle Eglise on veut en définitive.Tout se passe comme si un travail fondamental n\u2019avait pas été fait.Un travail qui exige peut-être une pédagogie plus congrue.Notre réflexion ici indique déjà la cible à viser.A savoir un style de vie qui permette d\u2019être cohérent avec soi et avec les autres, avec ses idées et avec ses comportements.C\u2019est par un style de vie qu\u2019on est le même en soi, dans ses rapports sociaux et dans ses diverses activités.C\u2019est par une spiritualité qu\u2019on est le même dans sa vie intérieure, dans l\u2019Eglise et dans la société.Une spiritualité est donc un style de vie évangélique particulier traduit dans un mode d\u2019être social.Je viens de relier style de vie et spiritualité.Une première raison m\u2019y incite.L\u2019un et l\u2019autre me semblent avoir la même économie humaine fondamentale.Mises à part les modalités évangéliques, on pourra appliquer au style de vie comme à la spiritualité les coordonnées que je vais expliciter plus loin.J\u2019insisterai davantage sur la spiritualité comme telle, puisque c\u2019est mon objectif principal.C\u2019est par une spiritualité que la foi s\u2019exprime sous \u201cmode de vie\u2019\u2019, aussi bien personnel que collectif, aussi bien social qu\u2019ecclésial.Une spiritualité établit des correspondances profondes dans l\u2019ensemble des expériences profanes et religieuses.Elle est un lieu intégrateur \u201cquotidien\u2019\u2019, vital.Trop de chrétiens vivent sur deux registres étrangers l\u2019un à l\u2019autre.Ce qui accroît la difficulté des raccordements, c\u2019est le fait que la sécularisation a accentué le divorce entre l\u2019univers religieux et l\u2019univers profane.Mais en même temps, la sécularisation a libéré davantage la spécificité de la foi et celle de l\u2019expérience profane.Il ne s\u2019agit donc pas de restaurer une certaine expérience indifférenciée où l\u2019on ne sait plus ce qui est propre à la foi.Les liens entre celle-ci et la \u201cvie\u201d (au sens purement anthropologique) ne vont plus de soi.Nous savons JUILLET-AOÛT 1976 désormais que nous ne sommes pas \u201cnaturellement\u201d chrétiens, qu\u2019il y a aussi une distance entre la foi et une culture particulière.Mais ces distinctions plus conscientes ne nous épargnent pas la responsabilité de traduire notre foi à travers une culture, une mentalité, un mode de vie.Ici apparaît l\u2019économie d\u2019une spiritualité.Déjà, on soupçonne des enjeux importants.Il n\u2019y a pas de \u201cpeuple de Dieu\u201d, au sens historique du terme, sans cultures chrétiennes.Bien des théologies et des pastorales récentes ont perdu de vue cette économie de l\u2019évangélisation.On a cru que cela appartenait à l\u2019univers dépassé de la chrétienté.Même Vatican II a glissé sur cette question.Le dernier synode romain sur l\u2019évangélisation (1974) n\u2019a guère fait avancer les choses pour relever pareil défi.Avouons que des cultures chrétiennes ne s\u2019élaborent pas en un tournemain.Mais nous pouvons dégager des objectifs plus modestes.En effet une spiritualité, par rapport à l\u2019économie chrétienne, est un peu ce qu\u2019est un style de vie par rapport à la culture.J\u2019aurais le goût ici de proposer un jumelage qui par son rapprochement éclaire immédiatement mon propos: christianisme, culture, spiritualité, style de vie.Le deuxième jumelage nous renvoie davantage à la base quotidienne, à des groupes et milieux particuliers.Sur ces terrains plus circonscrits peut se façonner tel ou tel ensemble de pratiques bien structurées et finalisées.Voilà les lieux concrets et diversifiés où s\u2019élaborent des styles de vie et des spiritualités.La culture d\u2019un peuple évolue avec les premiers, et l\u2019économie chrétienne avec les secondes.Concrètement, il suffit de se référer aux spiritualités que nous avons connues:\tignatienne, franciscaine, mariale, ou encore la spiritualité de l\u2019Action catholique, celle des mouvements familiaux chrétiens.Nous avons rénové la liturgie du choeur sans réinventer les spiritualités de la nef et de la vie.Et pourtant, à y regarder de prés, nous découvririons que la Bible, les Evangiles, les liturgies, les théologies ont été bâtis selon cette économie fondamentale des spiritualités.Derrière la tradition yaviste et la tradition élo'iste, il y a deux spiritualités différentes.Il en va de même des quatre évangiles que nous ont livrés les communautés chrétiennes judaïques, pauliniennes, johanniques.De même le Credo de Nicée a vu sa genè- se dans les grandes spiritualités du temps que les Pères ont codifiées.Je me demande si on ne rejoint pas ici le génie du catholicis-iie qui a bien su discerner le rôle de la tradition, comme économie de base de l\u2019Ecriture, du Magistère, de la théologie et de la liurgie.Or, la tradition s\u2019est exprimée d\u2019abord par des spiritualités.Nous sommes donc en bonne compagnie.Essayons de cerner les principales coordonnées d\u2019une spiritualité.-\tIl y a au point de départ une expérience de vie originale avec ses accents évangéliques particuliers.-\tCette \u201cexpérience\u201d devient vraiment une spiritualité quand elle a: o ses formes propres d\u2019expression (langage, célébration, symbolique) \u2022\tson intelligence particulière du Message et de l\u2019existence \u201csituée\u201d \u2022\tson mode social et ecclésial de solidarité \u2022\tsa ligne d\u2019action, d\u2019engagement, de témoignage.Pédagogiquement, les cheminements pour développer une spiritualité peuvent commencer par l\u2019une ou l\u2019autre de ces coordonnées.Et en cours de route, il y a de multiples combinaisons possibles.Mais toujours au bout de la ligne il faut viser un vécu original évangélique, à la fois exprimé, interprété, partagé et agi.On pourrait parler autrement, par exemple, en termes de savoir-être-vivre-penser et faire particuliers à un groupe, à un mouvement, à une institution, à un milieu.Qu\u2019il s\u2019agisse des charismatiques, des politisés chrétiens, des communautés de base, des nouveaux ministères et services, je crois qu\u2019il est important sur ces terrains particuliers de préciser de telles coordonnées de base.Ce sera un test de vérité pour chacun et en même temps une plate-forme commune de confrontation.Qui sait s\u2019il n\u2019y a pas ici la possibilité d\u2019établir un véritable lieu ecclésial de rencontre que la pastorale n\u2019a pas encore inventé.J\u2019ai l\u2019impression aussi que l\u2019on mettrait au défi les communautés religieuses, le clergé et le la'icat qui semblent perdre leur identité particulière dans l\u2019évolution actuelle.Car avouons-le, il y a eu des appauvrissements en cours de route, à côté de nouvelles richesses spirituelles indéniables.Voilà pour la première cible.199 De nouvelles bases sociales et ecclésiales Certaines prises de conscience, à force d\u2019être répétées, deviennent vite des stéréotypes vidés des premières intuitions.Tel est le cas du diagnostic: \u201ccrise d\u2019identité\u201d.Celle-ci devient un cliché-repère dont il faut briser l\u2019écorce.A l\u2019intérieur, on trouverait peut-être comme phénomènes dominants l\u2019absence d\u2019une philosophie de la vie, d\u2019un style cohérent d\u2019existence, et surtout une érosion des appartenances.Je veux m\u2019attarder à ces dernières.De plus en plus de gens n\u2019arrivent pas à s\u2019identifier à leurs milieux, aux institutions, à l\u2019Eglise.Je ne veux pas m\u2019attarder ici à la crise institutionnelle dans ses dimensions structurelles et potestatives.On a analysé celles-ci sous toutes leurs coutures.Quand je parlerai de base sociale, ce sera beaucoup plus en termes de rapports sociaux, de solidarités quotidiennes, de \u201cmilieux\u201d sociaux, d\u2019appartenances signifiantes et engageantes.En deçà des modalités chrétiennes, l\u2019Eglise connaît des problèmes semblables à ceux des autres institutions et de la société elle-même.L\u2019évolution récente a tourné progressivement l\u2019attention sur l\u2019appauvrissement de la base sociale, mis au compte de la bureaucratie, de la technocratie et de la ploutocratie.Les \u201cgens de la base\u201d s\u2019en prennent aux superstructures, aux décisions d\u2019en haut, à la centralisation excessive.\u201cIl faudrait enfin donner aux collectivités concernées le poids démocratique déterminant\u201d.Mais ce plaidoyer politique présuppose que la base sociale est déjà structurée, dynamique, consciente, et sûre de ses chemins, de ses objectifs.Bien sûr, la conscience est parfois claire et vive face à tout ce qui aliène ou asservit.Elle l\u2019est moins quand on fait le décompte de ses moyens, et l\u2019évaluation critique de ses objectifs.On a plutôt l\u2019impression qu\u2019à ce niveau l\u2019essentiel est à réaliser.Ce ne sont pas les grandes techniques comme telles qui font difficulté, mises à part les considérations politiques sur leur utilisation.Le problème crucial réside davantage dans le fait que les citoyens n\u2019ont L\u2019Eglise aura à opérer un retournement douloureux en passant d\u2019un héritage sécuritaire à une audace prophétique de liberté entreprenante, de solidarité peu payante, de gratuité.pas les outils nécessaires à la compréhension et éventuellement à la maîtrise sociales d\u2019expertises et de politiques de plus en plus complexes.Les apprentissages techniques et politiques ont été trop négligés.A côté de la médecine savante en clinique, il n\u2019y a plus de médecine populaire ou domestique.On recourt à la clinique pour le moindre accident ou malaise.Quant à une praxis quotidienne de santé, c\u2019est encore plus rare.Au plan religieux, il y a un phénomène semblable, à savoir l\u2019absence de spiritualité chrétienne populaire.Plusieurs croyants ne cherchent pas sans raison des substituts.Voilà deux exemples entre mille.On commence à peine à réagir, et à se forger des outils à ce niveau.Bien sûr, la médecine domestique doit savoir bénéficier de la médecine savante, mais la première a aussi son \u201céconomie\u201d, ses apprentissages.En poursuivant la comparaison, je dirais que l\u2019une met l\u2019accent sur la guérison des maladies, et l\u2019autre sur une dynamique de la santé.Continuons le rapprochement.Les renouveaux religieux récents ont raffiné, purifié la religion officielle, mais le simple croyant ne s\u2019y retrouve plus.On en arrive à une foi de plus en plus cléricale, experte, savante, et de moins en moins \u201cpopulaire\u201d, incarnée et vivante.La quasi disparition du laî-cat comme tel en témoigne, tout autant que la très subtile néo-clérica-lisation des services.Ces remarques peuvent être très utiles pour saisir la dramatique actuelle de la base sociale et de la base ecclésiale.On ne retrouvera pas un nouveau sens de l\u2019appartenance sans redonner plus de force aux unités locales.Les étoffes collectives quotidiennes sont à refaire dans toutes les institutions, y compris l\u2019Eglise.Je me suis longuement expliqué là-dessus dans des ouvrages récents.J\u2019insiste ici sur certains aspects qui m\u2019avaient plus ou moins échappé.Les réformes profanes et religieuses ont développé des rapports sociaux organisés, sectoriels, fonctionnels tout en les élargissant à des ensembles toujours plus larges.Pensons ici à l\u2019organisation des services publics, au syndicalisme, à la pastorale d\u2019ensemble.Malgré les intentions généreuses, on a créé des corridors de plus en plus étroits; on a réduit les possibilités d\u2019inventivité et de pluralité, qui peuvent venir d\u2019\u201cexpériences de vie\u201d, souvent très riches et très diversifiées.Pour réagir contre ce nouvel é-touffement, plusieurs sont revenus aux relations spontanées, à l\u2019action directe.C\u2019est dans cette foulée que se sont inscrites les idées d\u2019animation, la priorité du \u201cs\u2019éduquant\u201d, l\u2019explosion des groupes libres et même les diverses formes de guérilla (nouveaux types de grèves).Certains mouvements religieux récents ont une parenté avec cette orientation.Mais il faut bien se rendre compte que ces initiatives ne créent pas d\u2019elles-mêmes une base sociale, ou une base ecclésiale qui fait le poids par rapport aux superstructures.Elles peuvent même constituer un néo-conservatisme intravert.i, exclusif et stérile dans des groupes plus ou moins isolés les uns des autres.On risque de trouver la grande société et l\u2019Eglise de moins en moins compréhensibles et de plus en plus lointaines.Le sentiment d\u2019appartenance manque alors d\u2019espace vital et de souffle.Les solidarités se rétrécissent.Et surtout, il n\u2019y a pas encore, en pareil contexte éclaté, une base structurée, dynamique et finalisée.Je crois que nous devons élaborer des stratégies à la mesure d\u2019un milieu social qui peut recomposer les principales dimensions de la vie collective.Je vois ici une sorte de réalisme écologique comme premier lieu humain de solidarité et d\u2019action.On commencerait ainsi par des repères plus concrets.A titre d\u2019exemple, je pense à ces conseils de quartier qui permettent une concertation des unités locales de service, des milieux de travail, des initiatives coopératives en habitation, en consommation.Autrefois la paroisse pouvait jouer un rôle semblable, tant pour ses organisations internes que pour les groupes du milieu.Je dis \u201cgroupes\u201d dans le but de souligner la priorité des \u201ccollectifs\u201d comme tels.Mais l\u2019initiative devra venir des secteurs locaux les plus dynamiques.Ceux-ci varient d\u2019un milieu 200 RELATIONS à l\u2019autre.Ce peut être un centre communautaire, un milieu scolaire ouvert et entreprenant, un cooprix, un club populaire, une paroisse.Dans bien des régions rurales et urbaines, la paroisse reste encore une assez forte structure d\u2019encadrement.Evidemment, elle ne saurait agir comme autrefois, lorsqu\u2019elle définissait le milieu local.Il faudra des démarches démocratiques d\u2019autodéveloppement, de prise en charge du milieu par lui-même.Ce seront cette pédagogie et cette politique communes qui permettront de relier les collectifs locaux et de poursuivre les démarches et les objectifs importants ensemble.En donnant ici la priorité aux classes populaires et à leur auto-libération, on fera d\u2019une pierre plusieurs coups.D\u2019abord, rétablir les vraies finalités humaines des services, remettre sur ses pieds une démocratie trop siphonnée d\u2019en haut, mettre en cause un contrat social qui permet l\u2019exploitation et la manipulation massives des classes populaires, susciter une dynamique d\u2019autodéveloppement collectif et amener la société à se construire davantage à partir de ses vraies bases humaines et sociales.Pour surmonter le divorce entre la masse inorganisée et la société programmée, on a cru que les grandes organisations syndicales et politiques suffisaient.A celles-ci manquaient les concertations quotidiennes de milieux sociaux solidaires, signifiants et entreprenants.Cette stratégie de re-création de bases sociales dynamiques est assez large pour éviter un particularisme local conservateur.Bon gré mal gré, les milieux qui voudront se prendre en charge devront faire face aux solutions technocratiques d\u2019en haut et aux choix politiques des instances supérieures.De plus, cette stratégie unira vitalement le quotidien et le politique.Et surtout, elle rejoindra un nouveau type de solidarité qui veut répondre à la fois à l\u2019anonymat de la grande ville et des super-organisations sectorielles, d\u2019une part, et d\u2019autre part, aux relations quotidiennes émiettées, courtes, isolées les unes des autres.Beaucoup de citoyens cherchent maintenant des \u201cnous\u201d polyvalents pour recomposer les diverses dimensions de leur vie dans un milieu social à taille humaine.C\u2019est peut-être la première démarche nécessaire à la recomposition de la base sociale du quartier, de l\u2019école, des autres services publics, des milieux de travail.Le même problème se pose dans l\u2019Eglise institutionnelle par rapport à sa base humaine.L\u2019appartenance nouvelle passera par ces \u201cnous\u201d polyvalents dont je viens de parler.Ce type de solidarité est peu compatible avec une pratique religieuse exercée comme un démarche à part, comme une appartenance sectorielle ou marginale.Il faut des formes pastorales de solidarité multidimensionnelle comme trait d\u2019union entre la fraternité universelle visée et l\u2019activité collective particulière.Par exemple, les jeunes n\u2019acceptent pas une appartenance exclusivement religieuse et \u201csectorielle\u201d.Ils voudront vivre leur foi dans un collectif avec lequel ils partagent d\u2019autres affinités et activités.Une sorte de solidarité globale particulière.L\u2019évolution des mentalités et des comportements va en ce sens.L\u2019Eglise ne doit pas séparer cette double tâche de créer ces \u201cnous\u201d polyvalents sur le terrain profane comme sur le terrain religieux.Du cénacle à la place publique Voilà donc une deuxième cible majeure.L\u2019Eglise dans ses périodes historiques les plus intenses a su vivre sa mission d\u2019évangélisation dans des tâches gratuites d\u2019humanisation, dans des services de pointe.Elle a développé une pédagogie populaire qu\u2019elle doit à la fois retrouver et rénover radicalement.L\u2019expérience chrétienne a une force extraordinaire de solidarisation et d\u2019engagement, une riche capacité d\u2019intégration dynamique et profonde des dimensions humaines, une dynamique de libération et d\u2019autodéveloppement.Nous chrétiens, y croyons-nous vraiment?Face à la tentation d\u2019apathie ou de désespoir que connaissent bien des hommes d\u2019ici et d\u2019ailleurs, face à la radicalisation des enjeux et des questions, plusieurs cherchent des sources de vie plus profondes, des élans plus décisifs.Ils ne trouvent souvent dans les débats et combats actuels que des objectifs matérialistes superficiels et décevants.Ils savent le mal plus profond que ne le laissent penser les scénarios idéologiques et politiques à la mode.Ils ont pesé et jugé bien des fausses promesses, et sont à l\u2019affût d\u2019une espérance plus vraie et plus exigeante.Je crois qu\u2019il y a là des ouvertures à l\u2019Evangile.La dramatique pascale nous amène à rejoindre par delà le non pratiquant ou le non-croyant, le non-homme en instance de libération.Le non-homme individuel et social, économique et politique, culturel et spirituel.L\u2019Eglise ne saurait construire le Royaume sans participer à cette tâche historique de rebâtir l\u2019homme dans la ville, l\u2019école, le milieu de travail et ailleurs.Un homme nouveau, solidaire, libre, juste et amoureux, véritable fils de Dieu.Peut-être cet homme est-il aussi à bâtir au sein même de l\u2019Eglise?Celle-ci, comme structure historique, doit faire face à certaines conversions.Chez nous, elle aura à opérer un retournement douloureux en passant d\u2019un héritage sécuritaire à une audace prophétique de liberté entreprenante, de solidarité peu payante, de gratuité humaine qui témoigne de celle de Dieu.Un Dieu qui en Jésus est passé par le non-homme pour faire naître l\u2019homme nouveau, espérant et ressuscité.Cette pastorale du non-homme sera à la fois attentive à la mèche humaine qui fume encore et aux feux brûlants de l\u2019Esprit dans les combats les plus décisifs de la cité.Certains se demandent si nous n\u2019allons pas vers une religion de rites de passage comme en certains autres pays, tout en demeurant pour le reste, une sorte de secte hors des grands circuits collectifs.Le temps est venu d\u2019interpeller les chrétiens qui \u201cfréquentent\u201d l\u2019Eglise davantage par option que par héritage.Il faudra aller au bout des conséquences de ce christianisme plus optionnel, à savoir une nouvelle liberté responsable plus engagée, une implication plus compromettante dans la conversion des communautés chrétiennes et des pastorales actuelles, et dans la libération du non-homme en Jésus-Christ.Il sera de moins en moins possible de vivre une fois placide, tapie dans une Eglise tranquille, à l\u2019ombre des croix de la cité.Nos fidélités devront se faire plus combattantes et plus inventives.\u201cVous n\u2019avez pas reçu un Esprit de peur, mais d\u2019audace\u201d.JUILLET-AOUT 1976 201 LE CANADA ET LA FAIM DANS LE MONDE Notre pays (le Canada) et les Etats-Unis ensemble \u201cont un plus grand pouvoir de contrôle sur l'exportation des céréales que celui dont dispose le Moyen-Orient sur l'exportation de l'huile''.Ce fait place le Canada dans une position stratégique pour exercer un réel leadership.(Message des Evêques Canadiens, sept.1974.) par Ernst Ver dieu* 1.Une lente prise de conscience Il a fallu des événements tragiques pour que l\u2019ensemble des nations prenne conscience d\u2019un problème mondial: au moment où l\u2019humanité croit commencer sa conquête de l\u2019espace, au moment où les dépenses annuelles d\u2019armement atteignent les 300 milliards de dollars, un besoin aussi élémentaire que celui de manger n\u2019était pas satisfait pour les deux tiers de la population mondiale.Certes il importe de se rappeler dès le départ que, lorsque nous parlons d\u2019alimentation dans le monde, nous sommes dans le domaine de l\u2019approximation.Dans \u201cMythe de la * L\u2019A.est sociologue, diplômé de l\u2019Université de Strasbourg.Il est responsable du Service de Recherche au Centre d\u2019Etude et de Coopération Internationale (C.E.C.I.) et chargé de cours à l\u2019Université de Montréal.Il a déjà présenté à nos lecteurs un article sur \u201cLe Canada et le Nouvel Ordre Economique International (NOEI)\u201d, Relations, avril 1976, 115-120.crise alimentaire\u201d (1) Nick E-BERSTADT fait cette remarque désabusée: Il est effrayant de penser combien nous connaissons mal le problème alimentaire mondial.Nous ne possédons en fait aucun chiffre précis sur la production alimentaire dans les pays pauvres: la marge d\u2019erreurs dans les estimations de l\u2019Inde seule pourrait équivaloir à nourrir ou priver de nourriture 12 millions de personnes.Le réseau d\u2019informations erronées qui met en vedette la crise alimentaire est plus qu\u2019intellectuel-lement déplaisant.Etant donné que ce réseau informe le monde riche et que celui-ci prend si souvent des décisions capitales pour les vies dans le monde pauvre, les nouvelles concernant l\u2019alimentation peuvent être une véritable menace pour bon nombre des groupes les plus vulnérables du monde.C\u2019est strictement vrai, mais il est aussi vrai que les tendances générales sont exactes même s\u2019il faut se méfier de ceux qui jonglent avec les chiffres et les statistiques.On peut faire confiance au Docteur Ad-deke BOERMA, Directeur de la FAO (2) pendant 8 ans, de 1967 à 1975, et qui a déclaré: Je déplore qu\u2019il ait fallu presque tout ce temps pour que le monde réalise qu\u2019une fraction aussi large de sa population est constamment en état de famine ou de malnutrition.Nous estimons que le nombre de ces personnes a atteint maintenant environ 500 millions (3).2.Un avenir incertain On a connu la famine en 1973 au Sahel, en 1973 et 1974 en Ethiopie, en 1974 et 1975 au Bangladesh -pour ne parler que des régions importantes qui ont attiré l\u2019attention.En cette année 1976, malgré certains événements dont la répercussion pourra être mondiale: encore de mauvaises récoltes en Russie, des problèmes répétés pour le café (gel au Brésil), tremblement de terre au Guatémala, luttes de la ( 1) New York Review of books, 19 février 1976, citation reprise par CERES (F \\0).( 2) FAO - Organisme des Nations Unies pour l\u2019alimentation et l\u2019agriculture mondiales (Food and Agriculture Organization).( 3) Interview réalisée par Barney TRENCH pour le courrier CEE-ACP; cf.revue AFRIQUE, perspectives internationales, février-mars 1976, p.14.202 RELATIONS Insécurité alimentaire\t \tmondiale Réserves\tde céréales expri- mees en jours de consommation pour le monde entier\t 1961\t105 jours 1965\t91 1969\t85 1971\t71 1973\t55 1975\t35 1976\t31 (estimation) Source: Statistiques du Département de l\u2019Agriculture des Etats-Unis.\t libération en Angola, la situation ne semble pas aussi aiguë, mais on la déclare \u201cpréoccupante\u201d.Ainsi l\u2019a définie M.Sartaj AZIZ, directeur de la division des produits et du commerce international de la FAO, devant le groupe inter-gouvernemental sur les céréales (4).De son côté, l\u2019expert alimentaire américain Lester BROWN estime que le monde dispose, à l\u2019heure actuelle, d\u2019un stock céréalier de 31 jours seulement, alors qu\u2019en 1970 il établissait la durée des stocks à 89 jours (5).(4)\tcf.dépêche Agence France Presse (A FP), Le Devoir, 9 octobre 1975.(5)\tcf.dépêche de l\u2019Agence Reuter, Le Devoir, 20 mars 1976.(6)\tRome, novembre 1974.(7)\tvoir, par ex.la suite de l\u2019interview citée plus haut.(8)\tcf.dépêche de l\u2019Agence Reuter, le Devoir, 20 mars 1976.(9)\tvoir revue AGECOP, no 22, avril 1976.(10)\tNATIONS SOLIDAIRES, no 53,mai 1976.(11)\tAgence Reuter, Le Devoir, 12 mai 1976.(12)\tAgence Reuter & Agence France Presse, Le Devoir, 3 mai 1976.JUILLET-AOÛT 1976 On sait que le Dr BOERMA a contesté la déclaration de M.Kissinger à la conférence mondiale de l\u2019alimentation (6), qui a abouti à un plan des Nations-Unies: le Dr Boer-ma juge irréalisable un plan visant à enrayer en 10 ans la famine dans le monde (7).3.Certaines bonnes nouvelles Mais une situation \u201cpréoccupante\u201d et non désespérée suppose à la fois de bonnes et de mauvaises nouvelles.Il n\u2019est sans doute pas possible de passer en revue toute la situation actuelle de la production agricole (qui n\u2019est qu\u2019un des aspects du problème, car il faut encore que ceux qui en ont le plus besoin aient accès à cette production.on y reviendra); on peut cependant relever certains faits encourageants.D\u2019abord l\u2019agriculture américaine se porte bien; elle disposerait cette année, pour l\u2019exportation, de 1.2 milliard de boisseaux de blé, bien que la sécheresse ait atteint le cinquième de la récolte.M.David BELL, sous-secrétaire à l\u2019agriculture, précisait même que les Etats-Unis auraient besoin \u201cd\u2019achats soviétiques importants sur la récolte de 1976 pour empêcher une accumulation excessive des stocks\u201d (8).Au Sahel même, on a lancé une opération dite \u201cSAHEL VERT 1976\u201d, basée sur la participation de la jeunesse locale, avec un apport international (d\u2019environ 10%) et visant en particulier à reboiser la région afin de repousser le désert (9).Au Soudan, dans la \u201cplus vaste exploitation du monde\u201d, on trouve 800,000 hectares de terres irriguées d\u2019un seul tenant et gérées par le gouvernement.A l\u2019époque de la colonisation britannique, ce \u201cpoumon\u201d du Soudan était consacré presque exclusivement à la production de coton à longue fibre pour les filatures de Manchester.Aujourd\u2019hui, 250,000 hectares sont é Il ne faut pas être prophète de malheur, mais il ne faut pas non plus être naïf: le problème.n\u2019est pas une simple crise passagère.plantés en blé, en sorgho, en arachides, en légumes et en fruits.Quant au coton, on en a changé les variétés pour les adapter aux exigences de la jeune industrie textile du Soudan (10).La Lybie vise l\u2019auto-suffisance agricole pour 1963.Et, en Asie, ça va \u201cmoins mal\u201d - si on peut dire -en Inde.La Chine ne connaît pas les difficultés de la Russie et semble bien avoir réussi à nourrir sa population, alors que le Pakistan prévoit même devenir exportateur vers 1980.Au mois de juin 1976 on aura lancé à Rome le Fonds International des Nations-Unies pour le développement agricole.On sait que Î\u2019OPEP a décidé, sous certaines conditions, d\u2019y contribuer pour près de $800 millions de dollars (11).Et puisque nous parlons de gros chiffres, rappelons que durant sa \u201ctournée africaine\u201d - pour compenser, par le dollar, l\u2019absence de politique africaine des Etats-Unis et son échec, difficile à digérer, en Angola - M.Kissinger a proposé un \u201cplan d\u2019urgence\u201d pour repousser le désert au Sahel.Il voudrait - que Dieu l\u2019entende! - s\u2019attaquer aux causes mêmes du problème plutôt qu\u2019à ses conséquences.Comme toujours il vaut mieux attendre des faits pour juger d\u2019un projet (12).4.Pour comprendre.Il ne faut donc pas être prophète de malheur, mais il ne faut pas non plus être naïf: le problème qui confronte aujourd\u2019hui l\u2019Humanité n\u2019est pas une simple crise passagère; nous payons les conséquences de 203 certaines décisions politiques du passé liées à la colonisation.Faute de pouvoir insister suffisamment sur ce point en y apportant les nuances voulues, nous référons le lecteur au petit livre de l\u2019expert français bien connu, René DUMONT, intitulé: La Croissance de la Famine (13).Retenons seulement à titre d\u2019exemple ce qu\u2019il nous dit à propos du Sahel: La France du XIXe siècle augmentait son élevage bovin aux dépens des cultures industrielles.Elle va demander plus d\u2019arachides à l\u2019Inde du Coromandel, puis au Sénégal.Triturées dans les huileries de Marseille et de Bordeaux, elles fourniront de l\u2019huile à salade et des tourteaux riches en protéines et en sels minéraux; lesquels é-taient prélevés sur des sols tropicaux déjà bien pauvres en phosphates, potasse et oligo-éléments.Ces prélèvements abusifs, non compensés par des engrais qu\u2019on n\u2019avait pas les moyens d\u2019acquérir, appauvrissent donc les terroirs des pauvres et enrichissent ceux des pays riches (p.30-31).D\u2019une certaine manière on doit dire que les pays pauvres doivent recouvrer leur capital agricole, d\u2019autant plus que nous nous remettons à peine des conséquences de théories du développement qui attachaient une trop grande importance à l\u2019industrie et négligeaient l\u2019agriculture.Or pendant que le Tiers-Monde, en particulier, et même l\u2019ensemble des nations redécouvre, si je puis dire, la priorité de la nécessité de manger, ou plus précisément de se nourrir correctement, la population mondiale ne cesse de croître.Le 28 mars 1976 le P R B (Population Reference Bureau) annonçait officiellement que nous venions d\u2019atteindre le cap des 4 milliards d\u2019hommes (14).(13)\tRené Dumont, La Croissance de la famine, Paris, Seuil, 1975.(14)\tVoir la publication: INTERCOM, April, May 1976: \u201cThe 4-billion mark\u201d.(15)\tarticle éditorial de \u201cFaim & Développement\u201d, avril 1976.(16)\tJoseph Klatzmann, Nourrir 10 milliards d\u2019hommes?, Paris, PUF, 1975, p.53.(17)\tJoseph Klatzmann, op.cit.p.38.Inutile de reprendre le débat -pour une bonne part politique; la surpopulation est-elle la cause de la malnutrition, ou, à l\u2019inverse, la malnutrition est-elle la cause de la surpopulation?La question est mal posée: il y a un rapport dialectique entre surpopulation et malnutrition et on risque d\u2019en faire un cercle vicieux.Même s\u2019il faut trouver suspect et dénoncer l\u2019empressement de pays riches et en particulier des Etats-Unis à contrôler l\u2019accroissement des autres populations, quitte à les stériliser, on ne peut pas nier qu\u2019il y a là un problème national que chaque pays se doit d\u2019affronter.Il n\u2019y a pas de doute non plus que l\u2019accroissement de la population des pays pauvres est une sorte de couteau à double tranchant: \u201cLe cap des 4 milliards vient d\u2019être franchi à la fin des mois de mars, du moins l\u2019a-t-on annoncé à ce moment.Nous nous approchons donc, tout doucement mais rigoureusement, des 7 milliards prévus pour l\u2019an 2000.Le rapport démographique joue constamment en faveur des pays du Tiers-Monde.Ces derniers représentaient moins des deux tiers de l\u2019humanité il y a seulement 30 ans; ils en forment maintenant les trois quarts et bientôt les quatre cinquièmes (15).\u201d En tenant compte de la circonspection montrée par le professeur Figure I Comment les hommes sont nourris MAL 50% Joseph KLATZMANN, il est intéressant de lire la classification qu\u2019il se hasarde à faire sur la base des données publiées par la FAO (voir aussi notre fig.1): -\t15f7 de trop nourris; -\tlOU de bien nourris; -\t150 dans les \u201ccatégories intermédiaires\u201d; -\t500 de mal nourris, à des degrés divers; -\t100 souffrant de carences alimentaires graves (16).Inutile de dire que l\u2019Amérique du Nord, dont le Canada, est placée, avec \u201cl\u2019Océanie\u201d et la France, dans la catégorie des \u201ctrop\u201d, c\u2019est-à-dire, dans une population \u201cd\u2019environ 500 millions d\u2019habitants, (qui) peut être considérée comme souffrant de malnutrition par suralimentation\u201d (17).5.L\u2019inconnue américaine Il est impossible de parler alimentation en 1976, sans faire mention spéciale des Etats-Unis et de leur formidable puissance alimentaire.5.1 Pour écouler nos stocks Sur l\u2019ensemble de cette question, on lirait avec avantage le dossier publié par la revue NACLA\u2019S LATIN AMERICA & EMPIRE REPORT Vol.IX, octobre 1975: \u201cUS Grain Arsenal\u201d.Rapportons d\u2019abord sans commentaire les raisons invoquées par M.Earl L.BUTZ, ministre de l\u2019agriculture des Etats-Unis, pour soutenir le \u201cprogramme alimentaire pour la paix\u201d.Je pense que le programme alimentaire pour la paix a été lancé en premier lieu comme moyen d\u2019écouler nos stocks excédentaires.Nous lui avons donné ce nom parce que 204 RELATIONS c\u2019était un bon slogan politique dans ce pays.Méditez cela, mais pour être juste il faut lire le reste: \u201cMais je pense que la question alimentaire doit revêtir désormais un caractère beaucoup plus multinational.Ce n\u2019est pas que les Etats-Unis veuillent se départir de l\u2019attitude qu\u2019ils ont adoptée de longue date lorsque se présente une famine ou une pénurie quelque part dans le monde.Mais désormais, c\u2019est là une fonction et une responsabilité multinationales.C\u2019est dans ce sens que nous entendons vraiment nous situer et poursuivre notre action.Cela veut dire également que les pays en voie de développement, tout comme les pays industrialisés, doivent prendre eux aussi leurs responsabilités.C\u2019est dans cette direction que nous nous orientons avec le programme alimentaire mondial, par exemple.\u201d 5.2\tLa \u201cpuissance\u201d alimentaire On a dit que l\u2019emprise américaine sur l\u2019alimentation est plus grande que celle de l\u2019OPEP sur le pétrole.En 1974, les exportations a-gricoles des Etats-Unis atteignirent un sommet de $21 milliards! Une note de la CIA (qui annonce un refroidissement mondial pour les prochaines décennies) stipule: Dans un monde qui aura plus froid et donc plus faim, le presque monopole des Etats-Unis comme exportateur d\u2019aliments.peut faire atteindre aux Etats-Unis une puissance jamais connue jusqu\u2019ici - probablement une domination économique et politique plus grande que celle qui a suivi la seconde guerre mondiale.Washington acquerra un virtuel pouvoir de vie ou de mort sur le destin d\u2019une multitude d\u2019affamés.(19) Le secrétaire américain à l\u2019agriculture, M.BUTZ, a confirmé que l\u2019alimentation apparaît comme l\u2019arme efficace par excellence.Et M.Ismail-Sabri ABDALLA, minis- (18)\tIn CERES, revue FAO sur le développement, mars-avril 1974, p.21.(19)\tcf.NACLA\u2019S, numéro cité, p.16; c\u2019est nous qui traduisons; voir aussi INTERCOM; may 1976, p.5.(20)\tCERES, mars-avril 1974, p.23.(21)\tI.BEGHIN, W.FOUGERE, K.KING, Paris, PUF, 1970, p.46.tre d\u2019Etat d\u2019Egypte, admet volontiers: Comme me l\u2019a fait remarquer un visiteur américain., la vraie puissance à l\u2019avenir ne sera pas d\u2019origine nucléaire ni même énergétique, mais elle appartiendra à qui possède les sources d\u2019alimentation (20).5.3\tGrandes compagnies et scandales Nous n\u2019insisterons pas sur ce point.Il convient cependant qu\u2019on soit au courant de certains faits.En 1954, le congrès américain vota la loi publique - PL 480 - qui fait entrer l\u2019alimentation, entendez le surplus, parmi les instruments de la politique étrangère américaine.Les grandes compagnies ont fait jouer une telle législation en leur faveur pour conquérir le marché mondial.Les 5 grands sont les suivants: CARGILL - COOK INDUSTRIES-CONTINENTAL GRAIN - LOUIS DREYFUS, Inc.- BUNGE CORPORATION.On sait que cette dernière compagnie, en particulier, a été inculpée l\u2019an dernier par un grand jury pour avoir, pendant 12 ans, détourné des céréales destinées à l\u2019exportation.On a accusé même des agents du Département de l\u2019Agriculture d\u2019avoir reçu des pots-de-vin, pour fermer les yeux sur le trafic de céréales frelatées destinées à l\u2019exportation.5.4\tUn véritable \u201cinconnu\u201d Face au problème de la faim dans le monde, les Etats-Unis possèdent - là aussi - une puissance redoutable.Mais nul ne peut dire aujourd\u2019hui s\u2019il s\u2019agit d\u2019un élément positif qui permettra d\u2019enrayer la faim dans le \u201cVillage global\u201d, ou d\u2019un désastre de plus à combattre si cela doit servir des visées impérialistes.6.Le CANADA: les vraies solutions sont toujours \u201càl\u2019étude\u201d.6.1\tUne \u201caide\u201d généreuse M.MacEachen a déclaré le 11 mai 1976 devant le Comité permanent des Affaires extérieures et de la défense nationale: L\u2019aide alimentaire constitue l\u2019un des éléments les plus importants de notre programme d\u2019aide.Lors de la conférence mondiale de l\u2019alimentation tenue à Rome en 1974, le Canada s\u2019est signalé en prenant des engagements bien précis pour 3 ans.Ces engagements se sont traduits par une augmentation de l\u2019aide alimentaire: de $117 millions en 1973-74, le budget du programme d\u2019aide alimentaire est passé rapidement à $174 millions en 1974-75, pour atteindre $215 millions en 1975-76.Je suis heureux d\u2019annoncer qu\u2019au cours de l\u2019année qui vient, le Canada consacrera environ $230 millions à l\u2019aide alimentaire.6.2\tL\u2019aide ne résout pas les problèmes à long terme Il ne faut rien enlever, d\u2019après moi, à la générosité de ce geste, même s\u2019il ne faut pas non plus être 500 millions de personnes constamment en état de famine ou de malnutrition.assez na'if pour croire que c\u2019est complètement gratuit et bénéfique.Le problème est ailleurs.On peut dire que la collaboration du Canada qui permettrait des solutions à long terme est encore \u201cà l\u2019étude\u201d.Et je veux citer le secrétaire d\u2019état lui-même.Il parle de \u201ccertaines initiatives\u201d: mises sar pied de mécanismes administratifs pour le déliement de l\u2019aide canadienne en vue d\u2019achats dans les pays en développement; étude importante sur les effets é-ventuels d\u2019un déliement complet, incluant les avantages pour les pays en voir de développement, de même que les coûts pour l\u2019économie canadienne, examen des possibilités de substituer un programme d\u2019aide à l\u2019agriculture à certains programmes d\u2019aide alimentaire, puisque la véritable solution consiste à augmenter la production sur place, plutôt que d\u2019envoyer continuellement de l\u2019aide alimentaire.6.3\tLes agriculteurs et pêcheurs canadiens Loin que ce soit un appel à l\u2019é-go'isme, c\u2019est un appel à la solida- JUILLET-AOUT 1976 205 rité et, je dirais, à la démystification.Si le Canada prétend aider l\u2019agriculture dans le Tiers-Monde, il se doit de revaloriser ici même la situation et la position des agriculteurs et des pêcheurs.Si, tout en respectant les besoins nationaux, les agriculteurs du monde doivent trouver les moyens de s\u2019entre-informer et s\u2019entr\u2019aider, ils ne sauraient le faire en acceptant de continuer à se faire exploiter par les autres.René DUMONT parle des \u201crévolutions paysannes aux postes de commande\u201d.On peut discuter des termes, mais il est certain que si l\u2019on veut affronter le défi de la faim dans le monde, les agriculteurs sont les premiers - et probablement les seuls -qui pourront nous dire \u201ccomment\u201d nous y prendre.7.Conclusion: Espoirs et limites de la science, revalorisation des paysans.7.1 La technique moderne Après un engouement un peu naif pour les techniques modernes, on se rend compte que l\u2019homme a agi en apprenti sorcier.Il y a un certain équilibre dans la Nature qu\u2019il faut respecter.-\tAinsi, sans discuter les résultats de la \u201cRévolution Verte\u201d, on s\u2019aperçoit qu\u2019il y a un rapport entre la production des engrais, pour une agriculture intensive, et la consommation d\u2019énergie, une énergie qui apparaît limitée.Même si on n\u2019accepte pas les thèses de l\u2019agriculture biologique, on est d\u2019accord pour dire qu\u2019il y a eu abus.-\tUn des abus les plus relevés est celui de l\u2019alimentation des animaux (avec les engrais pour parterres et jardins de luxe).La revue Faim - Développement écrivait en mars-avril 1975: Les 370 millions de tonnes (de grains) utilisées chaque année pour l\u2019alimentation du bétail dans (les) pays (à revenu élevé) en 1969-71 représentent plus que la consommation humaine totale de céréales en Chine et Inde prises ensemble.La production \u201cartificielle\u201d gagne du terrain.L\u2019OCDE a publié une étude sur les \u201cProduits non conventionnels pour l\u2019alimentation humaine\u201d.On y note que plus du quart du marché de la viande hachée aux Etats-Unis est fait d\u2019un mélange de boeuf et de protéines de soja.Notons que parallèlement, on prédit un changement de goût dans la population américaine qui recherche de plus en plus des choses naturelles, authentiques, du \u201cvrai\u201d cuir, etc.- Depuis quelque temps la technique semble pouvoir résoudre un autre problème (si on lui fournit de l\u2019énergie, une fois de plus!); c\u2019est celui de la conservation des aliments.(Il y a en effet des pertes considérables entre la production des aliments et sa consommation par les hommes.C\u2019est la \u201cradio-conservation\u201d.7.2 Les Agriculteurs Il faut dire ici en peu de mots ce qui est sans doute au coeur même du problème.On ne peut pas envisager de réforme de l\u2019agriculture sans les agriculteurs! Les E-tats-Unis ont pu diminuer (et reclasser, semble-t-il) leur population agricole; mais ils n\u2019ont pu l\u2019abolir, d\u2019une part, et, d\u2019autre part, la consommation d\u2019énergie requise pour une intensification à la mode américaine doit faire réfléchir des pays à la main d\u2019oeuvre abondante et sans capitaux.Dans un rapport sur \u201cL\u2019alimentation et la nutrition en Haiti\u201d, on peut lire ceci: L\u2019amélioration de l\u2019économie, du niveau d\u2019éducation et de la nutrition implique la participation des masses paysannes dans les décisions.L\u2019aliénation de la masse paysanne est une question fondamentale.Autant dans les pays développés que dans les pays sous-développés, le problème de la faim dans le monde met en relief l\u2019injustice qui a été faite à la classe paysanne.Là où le paysan travaille pour un citadin absent, à qui il doit verser 50% de ses revenus, la motivation fait complètement défaut.Aussi, au point de vue international, on semble vouloir faire un effort très spécial pour aider directement les agriculteurs eux-mêmes.Les FAIMS de la famille humaine F aim de Dieu Faim de Pain Faim de Liberté et de Justice Faim de l\u2019Esprit Faim de Vérité Faim de Compréhension Faim de Paix F aim de Jésus \u2014 le Pain de la Vie FAIM DE PAIN Thème du Congrès Eucharistique International de Philadelphie, 1-8 août 1976.206 RELATIONS Médiateurs de la dernière chance?Rapport des commissaires aux différends scolaires par Maurice Ruest* Le 13 juin, au jour prévu, les commissaires aux différends scolaires ont remis leur Rapport (1) aux parties négociantes.Le document fut er même temps rendu public conformément au texte de la loi créant le commission (2).Première réaction: une certaine déception.Le temps alloué aux commissaires est passé et rien n\u2019est réglé.Bien plus, à peine a-t-on l\u2019impression d\u2019être plus avancé qu\u2019en avril.C\u2019est à voir cependant.Les commissaires n\u2019ont certes pas pris la place des négociateurs.Ils ont peut-être servi de catalyseur, facilitant les relations entre les parties.Le Mandat Deux questions précises se posent: quel était le mandat des commissaires?Ont-ils rempli la mission qu\u2019on leur avait confiée?Dans l\u2019introduction de leur Rapport (3) les commissaires définissent eux-mêmes le mandat reçu et l\u2019interprétation qu\u2019ils lui ont donnée.Leur rôle consistait d\u2019abord à entendre les parties et à s\u2019enquérir de l\u2019état des négociations.Excellent procédé pour scruter les plus récentes demandes syndicales et les dernières offres patronales.Les commissaires devaient ensuite étudier l\u2019impact de ces demandes et de ces offres \u201caux plans des services, des effectifs, du rendement et des coûts\u201d (4).Voilà donc le programme tracé par les commissaires eux-mêmes.Dans quelle mesure y ont-ils été fidèles?Les rencontres nombreuses * L\u2019A., jésuite, ancien directeur général du Cégep François-Xavier Gar-neau, a écrit plusieurs articles sur les négociations dans le secteur de l\u2019éducation.Voir ses derniers articles, \u201cQui veut un décret?\u201d, \u201cPourquoi cette loi?\u201d, Relations, mars et mai 1976.JUILLET-AOÛT 1976 avec les négociateurs de toutes les parties prouvent amplement que les commissaires ont tenu à acquérir une connaissance profonde et complète des sujets les plus litigieux.En cours de route, ils ont émis dix communiqués (5) qui représentent des rapports d\u2019étape, résumant la situation au moment de leur publication.Le Rapport lui-même analyse assez en détail les positions patronales et syndicales en ce qui touche les effectifs.Par ailleurs il approfondit peu les aspects services, rendement et coûts de l\u2019ensemble des demandes comme le suggérait leur mandat.Avant de les blâmer pour ces importantes absences, il convient de rappeler les circonstances entourant la nomination des commissaires et les conditions dans lesquelles ils ont dû oeuvrer.Les commissaires doivent leur mandat à quelques articles de la loi 23 (6), l\u2019un des documents les plus controversés qu\u2019ait jalnais produits notre législation «du travail.Ils n\u2019ont pas craint de porter eux-mêmes un jugement extrêmement sévère: \u201cLes commissaires sont d\u2019avis que cette loi n\u2019aurait jamais dû être adoptée dans la forme qu\u2019elle a revêtue\u201d (7).Rien d\u2019étonnant à ce qu\u2019on n\u2019ait pas déroulé le tapis rouge pour les accueillir.Leur travail débutait en pleine période de contestation et même de désobéissance civile.Au moins dans les premiers temps de leur mandat, les commissaires furent assimilés aux édits de la loi 23.Les négociateurs du Gouvernement n\u2019ont sans doute pas manifesté un enthousiasme délirant envers les nouveaux venus dans le dossier de l\u2019éducation.Ils ont cependant honnêtement collaboré dans la mesure de leurs moyens.Les représentants de la Centrale des Syndicats Nationaux (C.S.N.) ont agi de la même manière.On les a considérés comme la der- nière chance d\u2019aboutir à une entente négociée.Attitude de la C.E.Q.La C.E.Q.n\u2019a jamais abandonné ses réticences.Voici comment les commissaires décrivent l\u2019accueil glacial que leur a réservé cettt Centrale: Du côté de la C.E.Q., il n\u2019y a pas eu de véritable acceptation du rôle qu\u2019entendaient jouer les commissaires.C\u2019est un mélange de scepticisme et de collaboration mitigée qui a caractérisé les rapports que cette dernière a entretenus avec les commissaires pendant la première partie de leur mandat, avant la rupture du 17 mai (8).Répétons-le, à la suite des commissaires, la C.E.Q.porte toute la responsabilité de son refus de collaboration.Prétexte attendu depuis longtemps, une remarque des commissaires concernant le réaménagement de la tâche des enseignants a provoqué la rupture.La C.E.Q.prétendait, prétend toujours, que sa demande engendrerait une augmentation de 4 V2 % du nombre des enseignants.Une étude plus sérieuse révèle que l\u2019accroissement serait plutôt de l\u2019ordre de 25%.La C.E.Q.refuse cependant de reviser ses chiffres parce que, disent ses porte-parole, ce serait faire le jeu de la partie patronale (9).L\u2019attitude de la C.E.Q.pose le problème de l\u2019orientation de cette Centrale.Cache-t-elle d\u2019obscurs objectifs?Est-ce de parti-pris que l\u2019on rejette toute voie d\u2019entente négociée?Veut-on forcer le Gouvernement à émettre un décret, geste forcément impopulaire et qui servirait certaines ambitions?Fait-on de la politique sur le dos des enseignants, des élèves et de leurs parents?Autant de questions dont la réponse appartient maintenant aux dirigeants de la C.E.Q.C\u2019est à eux qu\u2019il incombe de démontrer leur 207 L bonne foi.Leur crédibilité est fortement ébranlée.La démission du négociateur principal de la C.E.Q., M.Adrien Roy, le 28 juin, laisse planer d\u2019autres doutes.Les raisons de santé alléguées sont-elles vraies?Ou a-t-il cédé à quelques obscures pressions?Dans les circonstances, toutes les hypothèses demeurent ouvertes.Un mandat très court En moins de deux mois, les commissaires devaient prendre connaissance de l\u2019état du dossier de chacun des groupes impliqués (10).L\u2019annexe II du Rapport (11) énumère les dix-sept tables différentes où se déroulent les négociations pour le secteur de l\u2019éducation.Comment arriver, en une si brève période à réunir les éléments principaux de discussion en chacune d\u2019elles?Quelques questions capitales, traitements, sécurité d\u2019emploi, tâche, par exemple, se retrouvent à peu près à toutes les tables.D\u2019autres sujets sont en litige à l\u2019une ou l\u2019autre, mais revêtent pour un groupe donné une importance primordiale.Un autre exemple peut donner une idée de la complexité des problèmes rencontrés.On tente présentement d\u2019unifier les conditions de travail pour le personnel de soutien des commissions scolaires.Ces employés étaient autrefois régis par cent cinquante conventions collectives différentes (12).Chacun veut introduire certaines clauses de \u201cla sienne\u201d dans l\u2019entente provinciale.Impossible tour de force que de vouloir embrasser tous les aspects importants en un si court laps de temps.Nos législateurs, en confiant le mandat aux trois commissaires, ont cru que le prestige d\u2019une commission instituée en vertu d\u2019une loi spéciale suffirait pour en imposer à toutes les parties.C\u2019était compter sans les animosités engendrées par une pleine année de négociations et d\u2019impasses.C\u2019était ignorer les violentes réactions consécutives à la loi 23 et, disons-le, c\u2019était mal apprécier les visées obscures de la C.E.Q.Encore des retards Déjà handicapés par le temps très court qui leur était alloué, les commissaires devaient en plus faire face à des \u201cpréalables\u201d (13) avant que ne puissent reprendre les véritables négociations.Il fallait que soient réglées toutes les questions concernant le harcèlement, la récupération pour les étudiants des cégeps, les lock-out sévissant en certaines commissions scolaires, l\u2019abandon des poursuites judiciaires intentées en vertu de la loi 23, la paiement de l\u2019indexation à tous les syndiqués et quelques autres points d\u2019importance mineure.Tout cela ne servait encore qu\u2019à ramener chacune des parties aux tables de négociation.Temps précieux gaspillé! Il aurait fallu, bien sûr, le consacrer à chercher des solutions permanentes.Les commissaires ont dû se soumettre à toutes ces procédures.A l\u2019intérieur même des parties négociantes l\u2019entente ne pouvait que difficilement s\u2019acquérir (14).Il a fallu du temps pour que le Ministère de l\u2019Education et la Fédération des Commissions scolaires catholiques du Québec (FCSCQ) se mettent d\u2019accord sur les préalables et sur certaines clauses des pourparlers.On est même passé près de la rupture.La Fédération menaçait de présenter des offres indépendantes de celles du Ministère.N\u2019auraient-ils réussi qu\u2019à dénouer l\u2019imbroglio des \u201cpréalables\u201d, les commissaires auraient déjà accompli une tâche énorme.D\u2019autres difficultés les attendaient à la reprise des négociations proprement dites.Les commissaires ont noté l\u2019influence d\u2019une table sur l\u2019autre.On hésite, par exemple, à accepter des offres salariales, craignant que d\u2019autres groupes n\u2019obtiennent ensuite des conditions plus avantageuses.Influence aussi des pourparlers parallèles qui se poursuivent dans le secteur des Affaires sociales.Les mêmes parties s\u2019affrontent, le Gouvernement et les grandes centrales syndicales, membres du Front commun.En principe, on n\u2019acceptera qu\u2019une solution globale.A moins d\u2019envisager la dislocation du Front commun.Si le climat se détériore dans un secteur, et c\u2019est sûrement le cas des Affaires sociales, l\u2019autre en subit le contre-coup.Résultat: nouvelle impasse.Les recommandations des commissaires Les commissaires privilégient d\u2019une manière absolue l\u2019entente négociée, seul moyen, selon eux, de satisfaire un double objectif (1) l\u2019aménagement de conditions de travail et de rémunération qui soient acceptables par les divers partenaires du système d\u2019éducation et (2) la restauration, dans les écoles publiques, d\u2019un climat qui soit propice a la collaboration de tous les agents du milieu et au développement de services d\u2019éducation de qualité adaptés aux besoins locaux ( 16).L\u2019accord sur ces principes s\u2019avère facile.Tous s\u2019entendront pour recommander la revalorisation de notre système public d\u2019éducation qu\u2019ont ébranlé les présentes controverses.Personne ne niera aux syndiqués le droit à des conditions de travail et à des salaires acceptables.Reste à savoir s\u2019il est réaliste de croire qu\u2019un compromis puisse intervenir en très peu de temps.Des doutes subsistent, c\u2019est le moins qu\u2019on puisse dire, en lisant la publicité payée dans les journaux par les participants, Gouvernement et Syndicats.Les parties semblent aux antipodes l\u2019une de l\u2019autre.Comment diminuer l\u2019interférence du secteur des affaires sociales pour permettre un règlement n\u2019affectant que l\u2019éducation?N\u2019est-ce pas demander l\u2019éclatement du Front commun?Il faudrait aussi que chaque table évolue par elle-même, sans toujours attendre ce qui se passe ailleurs.Ou encore que les questions générales, très particulièrement ce qui concerne les traitements, se règlent à une table centrale enfin devenue officielle.On ignore généralement que toute décision de la table centrale doit être entérinée par les tables particulières qui discutent de nouveau les mêmes questions.Des procédures comme celle-là font comprendre la longueur des délais.Entente négociée Les commissaires répètent, en plusieurs passages du Rapport, qu\u2019il faut à tout prix éviter de régler les différends par le recours à une loi spéciale ou par un décret.Ils sont appuyés sur ce point par le plus grand nombre des observateurs.Un nouveau décret signifierait, à toute fin pratique, que l\u2019entente négociée n\u2019est plus possible dans le domaine de l\u2019éducation.Nous sortons péniblement de l\u2019application d\u2019un décret qui a tenu lieu de convention collective au cours des dernières années.Auparavant, il y avait eu la loi 25 en 1967 et quelques autres mesures législatives de moindre envergure.Toutes avaient toujours pour effet de forcer les enseignants et les autres syndiqués du secteur de l\u2019éducation à reprendre le boulot aux conditions imposées par la loi, mais que n\u2019accepteraient pas les travailleurs.208 RELATIONS On ne peut maintenir pareil état de choses.Il ne favorise pas dans les écoles un clirpat où les enfants trouveraient une atmosphère sereine, non seulement pour apprendre mais aussi pour épanouir leur personnalité.Il est inacceptable que la détérioration des relations entre le Gouvernement et les Centrales syndicales rejaillisse sur ceux qui, par leurs contacts quotidiens avec les élèves, peuvent assurer le succès ou causer l\u2019échec de notre système scolaire, les enseignants, les professionnels, le personnel de soutien, aussi bien que les membres de la direction des institutions d\u2019enseignement.Recourir au décret, c\u2019est céder à la facilité, c\u2019est refuser d\u2019aborder les vrais problèmes pour leur chercher des solutions équitables et durables.Le recours répété à une solution décrétée risque d\u2019ériger l\u2019irresponsabilité en système, en évitant aux responsables locaux et provinciaux, tant syndicaux que patronaux, l\u2019obligation de vraiment se mouiller et de rechercher les compromis nécessaires à un accord négocié de bonne foi, et en les autorisant par la suite à dénoncer les conditions avec lesquelles les parties devront tant bien que mal s\u2019accommoder (17).Avant la fin de juin?Cette entente négociée, était-il réaliste de l\u2019espérer avant la fin de juin?Il aurait fallu que les parties négociantes fassent preuve d\u2019une bonne volonté exceptionnelle, d\u2019un désir franc d\u2019en arriver à une conclusion satisfaisante.Il aurait fallu mettre de côté les susceptibilités, abandonner les systèmes de propagande plus ou moins tendancieux (18).Il aurait fallu convenir que personne ne puisse crier victoire, que personne ne se sente vaincu et perde la face.Ou plutôt, qu\u2019une seule victoire importât, celle d\u2019en arriver à la signature d\u2019une entente équitable pour tous.Les commissaires ont peut-être manifesté un peu de naïveté dans leur désir d\u2019un règlement final.Une nécessité demeure: beaucoup de patience.Et au besoin, comme s\u2019exprimait un responsable de la négociation, que le mois de juin ne se termine pas.Qu\u2019on reconnaisse qu\u2019il y a un 31, un 32 juin et ainsi de suite jusqu\u2019à la conclusion d\u2019un accord.C\u2019est-à-dire que les vacances des négociateurs sont repoussées indéfiniment.C\u2019est demander beaucoup à des personnes déjà épuisées par la lon- JUILLET-AOÛT 1976 gueur des négociations, harassées surtout par la tension des dernières semaines.Leur sacrifice serait le prix de la paix scolaire pour les années à venir.Les derniers développements laissent peu d\u2019espoir.Mais sait-on jamais?Et si rien ne va?Après avoir insisté pour qu\u2019on arrive rapidement à une solution négociée, les trois commissaires démontrent quand même un sain réalisme.Ils envisagent l\u2019éventualité d\u2019un échec.S\u2019il devient évident que les parties ne peuvent s\u2019entendre au cours de l\u2019été, les commissaires recommandent au Gouvernement de ne pas permettre la réouverture des écoles en septembre.Il serait sans doute moins dommageable pour les élèves de ne pas commencer l\u2019année scolaire que de se trouver en butte à des harcèlements semblables à ceux que nous avons connus au cours de la dernière année scolaire (19).Après un certain retard de la rentrée scolaire, il faudra bien prendre les mesures pour que soit assurée l\u2019éducation au Québec.Alors, et alors seulement, le Gouvernement pourra songer à décréter les conditions de travail pour le secteur de l\u2019éducation (20).Qu\u2019on se mette ensuite immédiatement à l\u2019oeuvre pour trouver des solutions aux problèmes que posent les relations de travail en éducation.Cet objectif devra d\u2019ailleurs être marqué d\u2019une absolue priorité de la part du Gouvernement aussi bien que des syndicats, quelle que soit la conclusion des présents débats.Les commissaires ont consacré la cinquième et dernière partie de leur Rapport à ce sujet (21).Dans les circonstances présentes, on cherche des solutions aux problèmes immédiats.Il faut bien sortir du marasme actuel.Cette cinquième partie est cependant la plus importante à nos yeux.Non pas qu\u2019elle suggère des solutions miracles pour l\u2019avenir.Les commissaires n\u2019eurent guère le loisir en deux mois d\u2019analyser l\u2019ensemble des relations entre le Gouvernement et les travailleurs de l\u2019éducation.Ils représentent simplement une voix autorisée indiquant un plan d\u2019action.C\u2019est l\u2019avenir même de l\u2019enseignement public au Québec qui est en cause.Et ce mandat?Les commissaires n\u2019ont vraiment rempli qu\u2019une partie du mandat tel qu\u2019ils l\u2019avaient eux-mêmes défini.Ils ont malgré tout accompli une tâche colossale.Leur rôle se bornait à apporter un appui moral à la bonne volonté des négociateurs.Ils ne pouvaient se substituer aux responsables.Rôle difficile, s\u2019il en fut un.Sans l\u2019obstruction systématique de la C.E.Q.ils auraient peut-être davantage atteint leurs objectifs.Les tables où la C.S.N.représentait les travailleurs, celle de la plupart des enseignants de cégeps, par exemple, ont beaucoup progressé au cours du mandat des commissaires aux différends scolaires.Souhaitons seulement que leur influence se continue et aide finalement les parties à sortir de l\u2019impasse.5 juillet 1976 ( 1) \u201cPour une solution négociée\u201d, Rapport des commissaires aux différends scolaires, Gilles Poirier, Président, Aimé Nault et Alex K.Paterson, commissaires, Québec, 13 juin 1976, 139 pp.5.( 2) Loi concernant le maintien des services dans le domaine de l\u2019éducation et abrogeant une disposition législative, sanctionnée le 9 avril 1976, art.10.C\u2019est la loi 23.( 3) Voir le Rapport, pp.1 à 4.( 4) Rapport, p.2.( 5) Ces communiqués sont cités dans l\u2019annexe I du Rapport, pp.106 à 134.( 6) Voir la loi 23, art.9 à 15.( 1) Rapport, p.12.Nous nous permettons aussi de référer le lecteur à notre article de Relations, mai 1976, pp.139 à 141.Le Rapport (passim) confirme ce que nous disions alors: la loi 23 a empêché les parties d\u2019en arriver à une entente négociée à plusieurs tables et provoqué, de la part des syndicats, une surenchère dont les contribuables feront les frais.( 8) Rapport, p.3-4.( 9) Voir le Rapport, pp.28 à 40.f 10) Enseignants, professionnels non-enseignants et personnel de soutien.(11)\tRapport, Annexe II, p.135.(12)\tVoir le Rapport, p.42.(13)\tLes \u201cpréalables\u201d sont les questions dont au moins l\u2019une des parties exige la solution avant de reprendre les négociations proprement dites.Voir le Rapport, pp.17 et ss.(14)\tVoir le Rapport, pp.20 et ss.(15)\tCet aspect nous semble particulièrement évident au début de la partie II du Rapport sur L\u2019état des principaux dossiers des négociations, p.27.(16)\tRapport, p.80-81.(17)\tRapport, p.91.(18)\tUn exemple frappant de cette publicité a paru dans The Montreal Gazette, le 2 juillet.La \u201cQuebec Association of Protestant School Boards\u201d accuse de mensonge les syndicats.(19)\tVoir le Rapport, pp.87 à 89.(20)\tVoir le Rapport, p.90.(21)\tVoir le Rapport, Partie V: Structures des négociations et mécanismes de règlement des conflits, pp.92 à 105.209 ENTRE RÊVE ET RÉALITÉ: approche de l\u2019utopie, Il -Dimensions de l\u2019utopie par Guy Ménard * INTRODUCTION Le premier volet de cette approche de Y utopie a tenté de cerner les traits essentiels de ce qui, sous le \u201cvisage\u201d de ce concept, cherche de plus en plus à émerger dans la conscience et la pratique de notre temps.Longtemps relégué dans l\u2019arsenal des mots péjoratifs et des matraques sémantiques, le signifiant utopie a fini par retrouver une connotation beaucoup plus positive, servant à désigner ce mouvement de la pratique historique consciente visant à la fois à dénoncer un ordre actuel insatisfaisant du monde, à annoncer l\u2019avènement d\u2019autres possibles, et à mettre en chantier, dans l\u2019impatience de cet avènement, les conditions concrètes, historiques, de leur réalisation.Immense univers de tous ces possibles qui ne sont pas encore, de tous ces désirs grands ouverts à leur propre aspiration, le monde de Yutopie ouvre la réflexion aux di- * Etudiant à la Faculté de théologie de l\u2019Université de Montréal et membre de la commission théologique du Réseau des Politisés-chrétiens, l\u2019a.est également membre du Comité de rédaction de Relations.mensions - parfois vertigineuses -d\u2019espaces souvent insoupçonnés.La seconde partie de cette approche voudrait aujourd\u2019hui explorer certaines de ces dimensions fondamentales d\u2019une réflexion branchée sur l\u2019utopie.Elle tentera pour ce faire de voir les rapports de l\u2019utopie avec un certain nombre de thématiques qui lui ont été - et lui sont encore -étroitement associées: celles de la \u201cpensée négative\u201d, de la démarche scientifique, du progrès et de l\u2019histoire, de l\u2019espérance et du message évagélique.UTOPIE ET NÉGATIVITÉ Il est probablement - et malheureusement - difficile d\u2019évoquer aujourd\u2019hui la perspective d\u2019une \u201cpensée négative\u201d sans susciter assez spontanément le réflexe d\u2019un inconfortable malaise.\u201cThink positive!\u201d, proclame la philosophie diffuse et pénétrante d\u2019un monde qui s\u2019encourage lui-même à voir le beau côté des choses - et qui masque avec un assez indéniable succès ce qu\u2019il aurait peine à juger d\u2019emblée \u201cpositively\u201d: des rides du visage aux luttes syndicales, du sous-développe-ment du tiers-monde au tragique de la vieillesse et de la mort.Celui qui pense \u201cnégativement\u201d dérange, empêche de danser - positivement - en rond.Tel l\u2019ami Méphisto du Docteur Faust, celui qui \u201ctoujours apporte la négation\u201d apporte aussi les soucis et les embêtements à ceux qui essaient de \u201cvivre en paix\u201d.\u201cIl commence à parler!\u201d, dit-on souvent de l\u2019enfant qui, pour la première fois, bafouille quelque chose qui ressemble à un \u201coui\u201d.\u201cIl commence à penser.\u201d, pourraient être tentés de commenter, non sans le choc d\u2019une certaine angoisse, les parents du petit bout d\u2019homme qui, dans la gauche fierté d\u2019une affirmation frémissante, accède à la délicieuse souffrance de son premier \u201cnon\u201d.La pensée - l\u2019exercice humain de la pensée porte en lui quelque chose d\u2019indéniablement \u201cnégatif\u2019.Et pourtant, note H.Marcuse dans sa célèbre critique de la société industrielle avancée (1), la civilisation de la science et de la technique semble subrepticement sécréter une \u201cphilosophie\u201d uniquement \u201cpositive\u201d, une pensée d\u2019où le \u201cnégatif\u2019 a été retranché, d\u2019où l\u2019imaginaire d\u2019un mode différent (donc négatif par rapport à la positivité de celui-ci) est radicalement exclu au nom du réalisme d\u2019une rationalité (et d\u2019une rentabilité) technologienne.Pour Marcuse, un des plus beaux exemples de cet état de choses réside dans les entreprises de la philoso- (1) H.Marcuse, L\u2019homme unidimensionnel.Essai sur l\u2019idéologie de la société industrielle avancée, Paris, Ed.de Minuit, 1968.210 RELATIONS phie anglo-saxonne dite de D'analyse linguistique\u201d qui soumettent les discours à l\u2019impitoyable rasoir d\u2019un néo-positivisme plus ou moins consciemment, mais objectivement, voué au maintien de l\u2019ordre - positif - du monde tel qu\u2019il est.Comme si la réalité de ce monde, telle qu\u2019elle est, évacuait - exilait - d\u2019entrée de jeu la réalité telle qu\u2019elle n\u2019est pas, telle qu\u2019elle ne peut être encore que rêvée, imaginée.A ce règne de la pensée \u201cpositive\u201d (que Marcuse enracine dans la grande tradition philosophique occidentale issue du rationalisme d\u2019Aristote), l\u2019auteur de L\u2019homme unidimensionnel oppose la nécessité et l\u2019urgence d\u2019une pensée \u201cnégative\u201d, d\u2019une pensée du négatif -\tqu\u2019il retrace aux tout premiers temps de la philosophie, et en particulier dans l\u2019idéalisme platonicien (pour qui le monde tel qu\u2019il est demeure le pâle et imparfait reflet d\u2019un monde autre, idéal et céleste).Pour une pensée \u201cpositive\u201d, la raison ne saurait d\u2019une certaine façon que se conformer à l\u2019objet sur lequel elle se penche.La négativité de la raison transcende au contraire, pour Marcuse et le courant dans lequel il se situe, l\u2019être actuel dont elle nie la \u201cperfection\u201d, soit, comme dans l\u2019idéalisme de Platon, qu\u2019elle situe le réel \u201cpar excellence\u201d dans quelque \u201cciel des idées pures\u201d, soit encore qu\u2019elle le situe \u201cen avant\u201d plutôt qu\u2019ailleurs, dans l\u2019issue d\u2019un mouvement, d\u2019un procès encore inachevé.On se retrouve bien sûr ici en paysage nettement hégélien.On se retrouve également peut-être plus qu\u2019on ne croit d; ns la mouvance de la vision de l\u2019être sous-jacente à la plus grande partie des traditions de l\u2019Ancien Testament -\toù le réel, créé, apparaît néanmoins comme suspendu, en quête de sa perfection, de la vérité entière de son accomplissement.La pensée négative refuse de considérer le présent du monde comme la \u201cperfection\u201d du réel.A ce réel donné, elle oppose constamment le réel possible, non encore réalisé, mais rêvable et anticipable.Kéryg-me du possible, elle professe un véritable prophétisme de l\u2019être.La pensée négative, en ce sens, désinstalle irrévocablement les certitudes -\tillusoires - du donné actuel, dont aucune sphère n\u2019est épargnée.Telle a été, pourrait-on dire, la grande protestation des prophètes de l\u2019Ancien Testament qui n\u2019ont cessé de dénoncer les constructions humaines d\u2019Israël dans leur prétention à incarner le règne du Dieu de la Promesse.Telle serait également, par exemple, le sens de cette remarque de Marcuse à l\u2019endroit du marxisme existant: \u201cCelui-ci doit prendre le risque de redéfinir la liberté de telle manière qu\u2019on ne puisse la confondre avec rien de ce qui a eu cours à ce jour.Et justement parce que les possibilités prétendument utopiques ne sont pas du tout utopiques, mais constituent la négation historico-sociale déterminée de l\u2019ordre en place, la prise de conscience de ces possibilités, la prise de conscience aussi des forces qui l\u2019empêchent et qui la nient, exigent de nous une opposition très réaliste, très pragmatique\u201d (2).Niant que ces possibilités dont il parle soient \u201cutopiques\u201d, Marcuse se réfère au sens habituel, et finalement péjoratif, du signifiant utopie.On voit bien par ailleurs que, dans les perspectives développées jusqu\u2019à présent, ces possibilités dont il parle surgissent, en un autre sens, du mouvement même de Yutopie comme conscience anticipatrice mais aussi, comme en un premier moment, conscience dénonciatrice des prétentions du réel présent.Telle a été, sous des centaines de modes différents, l\u2019expérience du vaste mouvement mondial de contestation qui a secoué les \u201cradical sixties\u201d.Tel est, peut-être encore plus globalement, le sens de tous les multiples et polymorphes mouvements de libération qui, un peu partout dans le monde, anticipent, en rupture avec le présent, l\u2019avenir d\u2019un futur autre.Ernst BLOCH, aux recherches duquel la première partie de cette approche a consacré une attention particulière, a considérablement développé une réflexion de cette dimen-)n négative de l\u2019utopie.On a ainsi déjà mentionné combien Bloch avait essentiellement voulu réintégrer cette thématique de l\u2019utopie à l\u2019univers du matérialisme scientifique de l\u2019analyse marxiste comme théorie-praxis de l\u2019utopie concrète, seule voie d\u2019évitement d\u2019une utopie abstraite et idéaliste.Ce n\u2019est que si cette utopie (concrète) constitue au fond une latence, une possibilité inscrite au coeur de la nature et de l\u2019homme, qu\u2019il est permis de l\u2019entrevoir comme autre chose qu\u2019une pure illusion, i.e.comme réelle et (2)\tH.Marcuse, La fin de l\u2019utopie, (Combats), Neuchâtel/Paris, Delachaux & Niestlé/Seuil, 1968, pp.15-16.réalisable.Ce qui amène Bloch à insister pour inscrire au coeur de cette nature et de cet homme la négativité dégagée par le mouvement de la pensée utopique.L\u2019être, dès lors, au lieu d\u2019être - traditionnellement - défini simplement comme cela même qui est (comme dans l\u2019ontologie de la philosophie classique héritée d\u2019Aristote et de Parmé-nide), devient précisément cela même qui n\u2019est pas encore totalement, et qui ne se comprend que dans l\u2019horizon de ses possibilités.Ontologie \u201cnégative\u201d, ontologie du \u201cnégatif\u201d - et pourtant ontologie essentiellement positive, si l\u2019on peut dire, puisque faisant éclater l\u2019étroite et souvent étouffante clôture de l\u2019être-déjà-là au nom de l\u2019ouverture aux inépuisables possibilités de l\u2019être (3).UTOPIE ET SCIENCE Les articles que nous avons consacrés il y a quelques mois, dans ces pages, à l\u2019étude du concept d\u2019idéologie (4) insistaient sur l\u2019importance, à cet égard, de la contribution théorique du philosophe marxiste contemporain Louis Althusser.Althusser, on pourra s\u2019en souvenir, définissait l\u2019idéologie, d\u2019une part, comme ce qui, dans toute société, assure la cohésion du tout (3)\t) L.Hurbon, dans l\u2019ouvrage qu\u2019il consacre à la présentation de l\u2019oeuvre de E.Bloch (Ernst Bloch: Utopie et espérance, (Horizon philosophique), Paris, Cerf, 1974, 145 p.), rattache ces perspectives anthropologiques et ontologiques à ce qu\u2019on a parfois appelé la \u201cgauche aristoléli-cienne\u201d, représentée au Moyen Age par les courants \u201cpanthéistes\u201d de la scolastique qui, chez Averroès et Avicenne, par exemple, et donc en dehors de l\u2019orthodoxie thomiste, ont développé des thèmes comme celui de la \u201cnatura naturans\u201d, de la violence créatrice d\u2019une nature qui, aveugle jusqu\u2019à l\u2019homme, accède en celui-ci à la conscience de la négativité incessamment instauratrice de nouveaux possibles de l\u2019être.Il y aurait évidemment des relectures passionnantes à tenter de ce côté, dans l\u2019optique de ce qui nous intéresse ici.(4)\t\u201cEntre mensonge et vérité.Approche de l\u2019idéologie\u201d, Relations, janvier et avril 1976.JUILLET-AOUT 1976 211 social en réglant le rapport des individus à leur tâche et, d\u2019autre part, ce qui nous intéresse davantage ici, comme le contraire de la science.En ce sens, le marxisme, dont Althusser se réclame, pour se définir comme science rigoureuse de l\u2019histoire, doit évacuer systématiquement de la contribution théorique de Marx tout ce qui demeure teinté d\u2019un certain humanisme philosophique, d\u2019une certaine \u201cutopie\u201d sociale, tout cela étant relégué dans les \u201cténèbres extérieures\u201d de l\u2019idéologie, contraire - et finalement \u201cautre\u201d - de la science.On n\u2019a pourtant pas manqué de reprocher à Althusser (entre autres), sans pour autant nier l\u2019importance de son inspiration, le caractère assez rigidement et même assez étroitement positiviste d\u2019une telle vision du marxisme comme science, mais également de la science tout court.C\u2019est ainsi que d\u2019autres contributions théoriques marxistes contemporaines, auxquelles le premier volet de cette étude a fait allusion au passage (Garaudy, Lefebvre, Bloch) ont su résituer beaucoup plus positivement - et sans perdre de vue la prétention scientifique de celui-ci -l\u2019enracinement utopique du matérialisme historique inauguré par Marx et Engels.C\u2019est également ainsi qu\u2019on en est venu à considérer dans une perspective tout autre les rapports entre la science et l\u2019utopie elle-même.Loin d\u2019être, en tant que pratiquement identifié à l\u2019opacité de l\u2019idéologie, le \u201ccontraire\u201d de la science, le mouvement de l\u2019utopie semble au contraire étrangement s\u2019apparenter à bien des aspects de la démarche scientifique elle-même.\u201cLe procédé utopique, écrit Raymond Ruyer (5), est (.) très proche de tous les procédés ordinaires d\u2019invention scientifique: méthode hypthético-déductive et expérience mentale.A la suite d\u2019André Lalande (6), Ruyer rappelle également qu\u2019Auguste Comte, déjà, assignait à l\u2019utopie un rôle particulier non seulement du point de vue des institutions historiques et politiques, mais dans l\u2019élaboration même des idées scientifiques.Dans un article consacré au problème des rapports entre l\u2019acte de (5)\tR.Ruyer, L\u2019utopie et les utopies, (Bibliothèque de philosophie contemporaine), Paris, P.U.F., 1950, p.11.(6)\tCf.La raison et les normes, Paris, Hachette, 1948, 247 pp.croire et l\u2019action politique (7), Paul Blanquart tente également de situer le mouvement de l\u2019utopie dans le champ de la démarche scientifique elle-même.La méthode scientifique, rappelle-t-il, procède d\u2019abord d\u2019une observation empirique opérée sur le réel au sein d\u2019une pratique.Elle élabore par la suite un dispositif mental tel qu\u2019il reconstitue de quelque façon l\u2019objet de l\u2019observation empirique selon un système de concepts et un réseau de modèles théoriques.En un troisième temps, la méthode scientifique vérifie, dans un retour à la pratique et au \u201cphénomène\u201d de départ, le caractère opératoire du modèle qu\u2019elle a élaboré et qui lui permet éventuellement d\u2019expliquer et de maîtriser le donné plutôt que d\u2019être, comme au point de départ, essentiellement contraint par son opacité.Ce qui permet la science, poursuit Blanquart, et ouvre à l\u2019action le champ de ses possibles, c\u2019est la rupture, l\u2019intervention de l\u2019imagination, dont la propre dé-raison devient le moteur du parcours rationnel lui-même.Or, du point de vue d\u2019une science de l\u2019histoire, de la société, de la politique, c\u2019est Yutopie qui, dans le double jeu de sa déconstruction du donné et de son anticipation de quelque chose d\u2019autre, confère à cette science le mouvement de son propre parcours (8).On rejoint ici, par le biais de cette dimension utopique congénitale de la science, la tentative opérée par Bloch (et rappelée dans la première partie de cette étude) de relire les entreprises scientifiques du socialisme de Marx et Engels comme (7)\t\u201cL\u2019acte de croire et l\u2019action politique\u201d, Lumière et Vie, XIX, 98 (juin-juillet 1970), 12-30.(8)\tIl est intéressant de noter que Blanquart fait remonter à Th.More l\u2019un des deux grands courants ayant engendré la \u201cscience politique\u201d moderne - l\u2019autre trouvant sa source dans la tradition héritée de Machiavel.Alors que le second est tout entier centré sur la vérité effective de la \u201cchose publique\u201d, réduisant concrètement le champ du politique à la conquête et à l\u2019exercice du pouvoir, le premier surgit radicalement d\u2019une imagination optimiste et créatrice qui élargit le politique aux dimensions d\u2019un \u201cavenir à inventer\u201d, pour reprendre les mots de R.Garaudy dans les premières pages de [\u2019Alternative.On pourrait également voir là, de quelque façon, sous forme de filiation ancestrale plus ou moins mythique et au moins symbolique, , comme les sources des problématiques modernes de Y idéologie et de Yutopie.(9)\tL.Hurbon, Op.cit., 137-8.I théorie-praxis de l\u2019utopie concrète qui y trouve son propre enracinement.Une telle perspective comporte l\u2019immense avantage de dépasser la rigidité scientiste dans laquelle non seulement les recherches d\u2019Althusser mais, peut-être surtout, une longue tradition d\u2019orthodoxie économiciste et stalinienne ont, au prix de conséquences historiques extrêmement graves, enfermé la théorie marxiste.Quelque chose d\u2019autre, en vérité, que la prétention à la rigueur d\u2019une scientificité concrète demeure spécifique à l\u2019entreprise de Marx et Engels.Quelque chose dont seule, ultimement, la thématique de l\u2019utopie peut rendre compte adéquatement.Quelque chose dont paradoxalement la science elle-même, ou tout au moins son exercice par des hommes historiquement situés, a impérieusement besoin pour éviter de se voir subrepticement happée dans le champ illusoire et trompeur de l\u2019idéologie.\u201cPour nous, écrit L.Hurbon, l\u2019utopie apparaît comme une force de rupture avec cet ordre occidental, ses valeurs, ses institutions et ses modes de légitimation; et, dans le même mouvement, comme l\u2019ouverture d\u2019un \u201cnon lieu\u201d dans la société, d\u2019un nouvel espace où le rêve et l\u2019imagination viennent contredire toutes les vérités soi-disant évidentes, éternelles et universelles.En replaçant le marxisme sur le terrain de l\u2019énergie utopique, Bloch met en question les perspectives des \u201crévolutions partielles\u201d qui laisseraient encore \u201cdebout les piliers de la maison\u201d.Car la fonction critique de l\u2019utopie atteint tous les secteurs de la société, les remue de fond en comble et introduit dans l\u2019ordre établi une faille qui fait surgir le problème de l\u2019altérité comme étant la limite, la mort de cet ordre: c\u2019est comme la négativité même de la société que l\u2019utopie se donne\u201d (9).UTOPIE, PROGRÈS, HISTOIRE L\u2019utopie, dans la constante insatisfaction de sa visée d\u2019un autre \u201cordre\u201d ou, mieux peut-être, d\u2019un 212 RELATIONS ordre \u201cautre\u201d du monde et de la société, n\u2019est pas sans évoquer certaines des notions les plus centrales de l\u2019occidentalité: la notion de progrès, celle d'évolution de même que celle qui peut souvent apparaître leur reprise moderne, comme sur un mode mineur, celle de développement.Mythe omniprésent des derniers siècles, le progrès (qu\u2019on hésite presque à écrire avec une minuscule!) a fourni à cet Occident -tout au moins nord-atlantique - le postulat fondamental de presque toutes ses grandes entreprises: révolutions scientifiques, technologiques, politiques; aménagements culturels, changements sociaux de toute nature.On a souvent dit des Occidentaux qu\u2019ils vivaient dans le futur (plutôt que dans le présent de l\u2019histoire), polarisés et mobilisés par le magnétisme du dieu Progrès.Les racines historiques de l\u2019Occident permettent sans doute d\u2019expliquer, au moins en un certain sens, comment une telle étoffe de la civilisation occidentale a pu être tissée au cours des âges.Si, en effet, celle-ci demeure largement redevable de ce qu\u2019elle est à un monde gréco-romain dont c\u2019est presqu\u2019une banalité de dire que sa vision du monde était nettement plus cyclique et répétitive que linéaire et \u201cprogressive\u201d, l\u2019influence de l\u2019univers judéo-chrétien lui a laissé, à d\u2019autres égards, une marque radicalement déterminante.Or cet univers judéo-chrétien - c\u2019est également presque banal de le redire - a traversé de part en part la civilisation occidentale d\u2019une vision du monde comme historique, comme polarisé par l\u2019avenir absolu d\u2019une Promesse, tout entier tendu vers l\u2019accomplissement d\u2019une eschatologie, celle-ci refluant à son tour sur une détermination absolue des \u201corigines\u201d, le tout dessinant le temps comme vecteur orienté, comme \u201csens\u201d de l\u2019histoire.On comprend dès lors que, sur ce lointain horizon, le progrès ait si fortement coloré la civilisation dont nous avons hérité nous-mêmes.Et le vaste mouvement de sécularisation qui, plongeant ses racines certes beaucoup plus loin, s\u2019est néanmoins surtout amplifié avec la modernité de la Renaissance, bien loin de briser cette trame fondamentale, lui a au contraire fourni un incomparable dynamisme.Des \u201ctrois âges de l\u2019humanité\u201d de Joachim de Flore, au 13e siècle, aux \u201ctrois âges de l\u2019histoire\u201d d\u2019Auguste Comte se dessine une même foi occiden- tale à l\u2019à-venir d\u2019un inéluctable progrès.Si, par ailleurs, les siècles de chrétienté (après ceux de la Bible) détenaient de l\u2019au-delà d\u2019une révélation le principe herméneutique du sens de cette histoire en marche vers l\u2019en-avant d\u2019elle-même, c\u2019est au coeur même de l\u2019histoire, dans le postulat de son intelligibilité, que les herméneutes de l\u2019histoire des 18e et 19e siècles ont cherché la clef d\u2019interprétation de l\u2019histoire.Et c\u2019est précisément, pourrait-on dire, dans la marge, dans l\u2019écart entre l\u2019adéquation totale de la raison et de l\u2019histoire d\u2019une part, et, d\u2019autre part, la conscience de la résistance d\u2019une histoire encore partiellement opaque, inadéquate à la raison - c\u2019est dans cette marge que s\u2019est maintenu, encore plus impérieux, le regard vers l\u2019en-avant d\u2019un développement de l\u2019histoire, d\u2019un progrès en direction de la transparence de son accomplissement.Après Hegel et, de quelque façon, contemporain de l\u2019optimisme positiviste de Comte, le matérialisme historique de Marx et Engels apparaît à cet égard comme l\u2019illustration éloquente d\u2019un tel pari herméneutique fondamental sur la possibilité d\u2019une direction (révolutionnaire) de l\u2019histoire, d\u2019un inéluctable progrès dans le sens de l\u2019avènement d\u2019une \u201cfin sécularisée de l\u2019histoire\u201d, de la parousie historique d\u2019un Grand Soir terrestre.Et pourtant, il faut bien le reconnaître, tout en étant encore très perméable à cette \u201creligion du Progrès\u201d à laquelle le 19e siècle éleva des temples si somptueux, notre époque est à maints égards brutalement revenue du triomphalisme un peu candide de cette \u201cbelle époque\u201d.L\u2019étude de plus en plus poussée des formes culturelles des civilisations étrangères à l\u2019Occident nord-atlantique l\u2019a forcée à relativiser dramatiquement l\u2019universalité de sa vision de l\u2019histoire, la prétention - nàive?- de sa foi au Progrès.Sa propre expérience des retombées historiques de l\u2019enthousiasme positiviste du siècle dernier a par ailleurs ébranlé sa conviction dans la \u201cbonté\u201d indiscutable de ce Progrès à \u201ctout prix\u201d: les armes redoutables que ce Progrès a inventées ont jeté sur l\u2019espérance d\u2019un \u201cgrand soir\u201d de liberté et de bien-être l\u2019ombre menaçante d\u2019une catastrophe irrémédiable.Et les innombrables \u201cgadgets\u201d de toutes sortes dont ce Progrès a saturé notre uni- vers ont finalement sécrété beaucoup plus d\u2019ennui qu\u2019ils n\u2019ont fait émerger de sens.L\u2019étude même de l\u2019histoire a par ailleurs fait prendre davantage conscience à notre temps que, là où les philosophes optimistes du 18e et du 19e siècle croyaient voir le déroulement grandiose des processus d\u2019une Raison universelle triomphalement à l\u2019oeuvre, il faut bien plutôt percevoir des enfantements hétéroclites de luttes pour le pouvoir, de conflits d\u2019interprétation, de sourds combats entre des forces mal nommées évacuant à tout le moins la transparente présence d\u2019une indiscutable progression.Comme si l\u2019histoire elle-même éclatait de ses propres fabrications, ou plutôt de sa propre prétention à avoir trop voulu conduire \u201cquelque part\u201d.Mais alors qu\u2019advient-il de cette utopie, autre volet de notre occiden-talité fondamentale, de cette utopie qu\u2019on pouvait au fond retracer, en filigrane, dans cette aspiration d\u2019une histoire tendue vers l\u2019en-avant de son \u201caccomplissement\u201d?Que res-te-t-il de cette utopie d\u2019un inéluctable progrès dont on se rend mieux compte qu\u2019elle n\u2019est peut-être au fond que le suprême masque idéologique du prosélytisme impérialiste de l\u2019Occident?Vertigineuses, ces considérations risquent pourtant de nous forcer à mieux situer - et encore plus authentiquement - la thématique de l\u2019utopie et, tout d\u2019abord, à désolidariser celle-ci de ce dont elle pouvait pourtant sembler difficilement détachable: le mythe même du progrès, de l\u2019évolution, du développement.Peut-être, précisément, au lieu de réquisitionner l\u2019utopie comme moteur du tyrannique et, quand on y pense, rigide itinéraire d\u2019un insatiable progrès, y a-t-il lieu de la voir bien davantage dans ce qu\u2019on pourrait appeler l\u2019ouverture plus vaste - et plus originelle - de la création.\u201cMultiples changements de la vie, écrit Guy Hocquenghem d\u2019un temps d\u2019\u201cAprès-Mai\u201d, fait de cabrioles dans tous les champs du possible, non de la fidélité à une idée fixe\u201d - fût-elle celle-là même des exigences révolutionnaires du \u201cprogrès\u201d (10).Peut-être n\u2019est-ce qu\u2019à ce prix que l\u2019utopie retrouve non seulement une immunité qui lui permette d\u2019échapper au procès ra- (10) G.Hocquenghem, L\u2019Après-Mai des faunes, (Combats), Paris, Grasset, 1974.JUILLET-AOUT 1976 213 dical de la religion - hypothéquée - du Progrès, mais encore ce qui constitue au fond sa véritable fonction épistémologique, i.e.celle d\u2019explorer (et de désirer) sans réserve (et sans contrainte) les possibles de l\u2019histoire et de la vie.Garaudy a parlé en un sens assez proche des \u201cpostulats de l\u2019ouverture et de la transcendance\u201d comme nécessaires à toute action authentiquement révolutionnaire.L\u2019ouverture à la création (sous ses multiples aspects) a cet immense avantage qu\u2019elle libère de l\u2019obligation de penser l\u2019utopie dans le champ de l\u2019inéluctable progrès.Peut-être en ce sens fait-elle encore mieux voir le caractère essentiel de sa \u201ctroisième fonction\u201d dégagée, avec Bloch, dans la première partie de cette approche: dénonciatrice et annonciatrice, l\u2019utopie se présente aussi comme exigence impatiente, urgence du présent, dont le vécu, sans faire perdre de vue le pôle de l\u2019avenir, exige pourtant lui aussi -et c\u2019est crucial - sa part de sens.Il importe peu de savoir, rappelait F.Jeanson (11), si un monde humain désaliéné, libéré, plus humain, sera un jour réalisé ou non.Entre les deux hypothèses, la différence risque de toute façon d\u2019être insaisissable.Mais il importe de se demander ce qu\u2019on serait si chaque époque précédente n\u2019avait pas été traversée par cette idée.Peut-être, ultimement, le but est-il déjà présent dans les efforts mêmes pour le faire advenir.(11)\tCf.L\u2019action culturelle dans la cité, Paris, Seuil, 1973, p.20.(12)\tL\u2019homme unidimensionnel, op.cit., p.312.(13)\tTrad, fr.: Thomas Münzer, théologien de la révolution, Paris, Julliard, 1964, (1921).(14)\tAthéisme dont on doit cependant dire que la sensibilité chrétienne de notre époque a appris à relativiser davantage le caractère purement \u201cnégatif\u201d, étant elle-même plus attentive à ce qu\u2019il peut y avoir, au coeur de la tradition judéo chrétienne, d\u2019interpellation dans le sens de la critique radicale d\u2019un \u201ccertain théisme\u201d plus idolâtrique que croyant.Ne demeure-t-il pas significatif que les premiers chrétiens aient eux-mêmes été accusés d\u2019athéisme par leurs contemporains \u201cpaïens\u201d?Et le discours - ou plutôt le silence - de nombreux \u201cmystiques\u201d résolument chrétiens n\u2019a-t-il pas souvent frôlé le vertigineux abîme d\u2019une \u201cabsence\u201d de Dieu?(15)\tJ.Moltmann, Théologie de l\u2019espérance, Etude sur les fondements et les conséquences de l\u2019eschatologie chrétienne, (Cogitatio Fidei, 50), Paris, Cerf/Ma-me, 1970(1964).(16)\tIbid., p.395.214 i UTOPIE, ESPÉRANCE, ÉVANGILE H.Marcuse ouvrait L\u2019Homme unidimensionnel en posant, sous forme d\u2019hypothèses contradictoires, l\u2019enjeu crucial de la société industrielle avancée: ou bien celle-ci sera capable d\u2019empêcher une transformation qualitative de la société dans un avenir immédiat, ou bien il existe des forces capables de passer outre et de faire éclater la société (p.23).L\u2019Homme unidimensionnel ne tranche pas le dilemme.La théorie critique de la société, y conclut Marcuse (12), ne possède pas de concepts qui permettent de franchir l\u2019écart entre le présent et le futur; elle ne fait pas de promesse.\u201d Et, tout à la fin, cette phrase de Walter Benjamin, écrite au début de l\u2019ère fasciste: \u201cC\u2019est seulement à cause de ceux qui sont sans espoir que l\u2019espoir nous est donné\u201d.\u201cNous n\u2019avons pas d\u2019assurance, écrivait pour sa part Ernst Bloch.Nous n\u2019avons que l\u2019espoir\u201d.Utopie et espérance.Dans son ouvrage consacré à Thomas Münzer (13), Bloch accentue le lien qu\u2019il perçoit entre ces deux réalités.\u201cLe contenu de l\u2019utopie, affirme-t-il, c\u2019est l\u2019espérance, toujours prête à franchir violemment tous les obstacles\u201d.Cette espérance, que Bloch repère dans la tradition des grandes religions et, très spécialement, dans celle du judéo-christianisme, l\u2019auteur du Principe-Espérance la relit à travers une perspective matérialiste et radicalement athée.Ce qu\u2019a toujours visé, à travers l\u2019histoire, l\u2019espérance utopique des hommes et des femmes qui l\u2019ont portée, précise-t-il, c\u2019est l\u2019aspiration au royaume eschatologique de la liberté et de la fraternité.Les dieux hy-postasiés des différentes religions -y compris celui du judéo-christianisme - n\u2019ont été que des façons de nommer l\u2019aspiration de ce désir dont la profondeur et l\u2019infini constituent déjà, pour l\u2019homme, l\u2019horizon d\u2019une altérité radicale.Seul un authentique athéisme peut, de l\u2019avis de Bloch, empêcher que l\u2019espérance utopique ne s\u2019arrête dans l\u2019illusoire idolâtrie d\u2019une espérance eschato- l logique déjà réalisée, personnalisée.Et pourtant, insiste Bloch, il ne s\u2019agit pas du tout, comme a pu tenter de le faire le triomphalisme du siècle dernier (chez Feuerbach, par exemple), de mettre tout simplement l\u2019homme à la place de Dieu.Il s\u2019agit bien plus modestement, mais peut-être plus radicalement, de donner libre cours à cette transcendance du présent qui meut l\u2019espérance en avant.Espérance jamais accomplie, jamais \u201carrivée\u201d, sans cesse acculée à Yéchec de ses réalisations toujours trop partielles, mais tenant précisément de là-même le jaillissement qui la ressuscite comme espérance, aspiration utopique vers en avant et autre chose.En dépit du caractère expressément athée de l\u2019oeuvre de Bloch (14), la théologie chrétienne contemporaine n\u2019a pas manqué - et c\u2019est bien compréhensible - d\u2019être frappée par l\u2019inspiration des thèmes biochiens d\u2019où elle a su tirer un remarquable dynamisme.On pense en particulier, bien sûr, à l\u2019entreprise de J.MOLTMANN sur la théologie de l\u2019espérance mais, plus largement, à bien d\u2019autres courants que la thématique moltmanienne a plus ou moins directement nourris (du côté de la \u201cthéologie de la libération\u201d, par exemple).Certes Moltmann, dont la Théologie de l\u2019espérance (15) consacre un chapitre final à une discussion avec Ernst Bloch, a-t-il repris les intuitions de celui-ci à partir du noyau de la foi chrétienne: l\u2019espérance en la promesse du Règne de Dieu fondée sur l\u2019événement de la résurrection du Seigneur crucifié.Espérance fondée, donc, sur une promesse, mais espérance qui, pas plus que pour Bloch, n\u2019est une assurance.Espérance eschatologique, \u201cqui devient force historique suscitant des utopies concrètes créatrices, par amour pour l\u2019homme qui souffre et pour son monde qui n\u2019est pas réussi, et à la rencontre de l\u2019avenir de Dieu, inconnu mais promis\u201d (16).Comme pour Bloch, l\u2019espérance de Moltmann, à la suite des anciens prophètes d\u2019Israël, désinstalle sans cesse du présent et met en mouvement dans la direction de l\u2019avenir absolu.Elle ne se satisfait jamais de la figure actuelle d\u2019un monde qui passe et, de ce fait, ne peut accepter de laisser ce monde tel qu\u2019il est, mais exige - et façonne - sans cesse la transformation de celui-ci dans le sens du RELATIONS l\u2019utopie.ne se comprend finalement que comme le mouvement même d\u2019une transcendance du présent en direction d\u2019une altérité radicale et, de ce fait, jamais arrêtée, \u201créalisée\u201d.Une fois \u201créalisée\u201d, l\u2019utopie est déjà ailleurs.royaume de liberté et de justice qui vient.Au-delà, en un sens, de la problématique - si cruciale soit-elle - de la validité du \u201cthéisme\u201d sous-jacent à une telle espérance (ou de l\u2019athéisme\u201d derrière celle de Bloch), l\u2019entreprise théologique de Moltmann, comme le parcours philosophique de Bloch pointent tous deux vers les exigences inéluctables d\u2019une pratique de l\u2019espérance, de l\u2019utopie dénonciatrice d\u2019un présent inhumain et annonciatrice d\u2019un avenir de liberté, d\u2019une praxis transformatrice de ce présent en vue et en direction de ce qui n\u2019est encore qu\u2019anticipé.On comprend dès lors que les perspectives développées par Bloch et reprises par Moltmann en contexte de foi aient eu tant d\u2019impact sur tant de groupes chrétiens qui ont cherché à reformuler l\u2019expérience de leur foi à partir d\u2019engagements divers dans le processus polymorphe de la libération.Gutierrez, par exemple (17), n\u2019a pas manqué de voir dans ce \u201cnoeud\u201d de l\u2019utopie et de l\u2019espérance qui la nourrit la nécessaire médiation d\u2019une action libératrice, révolutionnaire, entreprise au nom de la foi évangélique, comme, également, le carrefour de tous ceux, chrétiens ou non, qui ont au moins fondamentalement en commun d\u2019être, pour l\u2019homme, des croyants de l\u2019espérance.C\u2019est en ce sens également que Paul Blanquart a pu parler de l\u2019utopie comme lieu d\u2019alliance entre la foi et le politique, alliance permettant de penser dans la non-confusion l\u2019unitç radicale sous-tendant l\u2019une ou l\u2019autre.L\u2019action politique au (17)\tCf.La Théologie de la libération, Bruxelles, Lumen Vitae, 1974.(18)\tP.Blanquart, \u201cL\u2019acte de croire et Faction politique\u201d, Lumière et Vie, XIX, 98 (juin-juillet 1970) 12-30, p.30.sens large - l\u2019utopie en action - devient ainsi ce par quoi et dans quoi l\u2019homme vit aujourd\u2019hui l\u2019amour de son Dieu et de ses frères.Pour le croyant qui y est engagé, cette action se voit ainsi conférer deux sens aussi indiscutables mais jamais confondus: \u201cPolitique, elle est aussi sacrement lorsqu\u2019au sein du premier sens elle en explicite le second.Le partage fraternel de la terre, rassemblement de tous en une oeuvre commune au service de tous, devient alors prière, eucharistie\u201d (18).A la fois dénonciatrice et annonciatrice, l\u2019action trouve peut-être ultimement dans le moment même de cette alliance l\u2019immédia-teté de son exigence, sacrement utopique de ce qui n\u2019est encore qu\u2019à venir - en espérance.L'Utopie de Thomas More, dans la mesure où elle rapportait la description - même vue dans une perspective future - d\u2019une société lointaine où régnait le \u201cmeilleur ordre social qu\u2019on puisse imaginer\u201d courait de ce fait le risque immense -et paradoxal - de rater complètement l\u2019illustration de ce qu\u2019elle inspirait pourtant: l'utopie, cette approche a délibérément insisté pour le dire et le redire, ne se comprend finalement que comme le mouvement même d\u2019une transcendance du présent en direction d\u2019une altérité radicale et, de ce fait, jamais arrêtée, \u201créalisée\u201d.Une fois \u201créalisée\u201d, l'utopie est déjà ailleurs.Le chancelier anglais évita pourtant brillamment l\u2019écueil en faisant rapporter au héros de son récit la prière entendue au cours d\u2019une cérémonie religieuse dans un temple uto-pien.\u201cLeur prêtre, écrit More, y remercie Dieu de tous ses bienfaits, et en particulier de l\u2019insigne faveur de vivre dans la société la plus heureuse, selon la religion qu\u2019il espère être la plus vraie.Il ajoute cependant que s\u2019il lui arrivait d\u2019être dans l\u2019erreur à cet égard - surtout dans la mesure où il existerait quelque chose de mieux et de meilleur aux yeux que cette société d\u2019Utopie et sa religion -, il demande alors à Dieu, au nom de sa bonté, de le lui faire connaître, se disant prêt à s\u2019y laisser conduire.\u201d Ce prêtre utopien, autant qu\u2019on puisse voir, avait vraiment compris l'utopie.HABITAT Se prépare-t-on techniquement, politiquement et spirituellement, à affronter sereinement ces urgents problèmes de l\u2019habitat humain?.L\u2019essentiel de la situation se résume en un dilemme.Ou bien on acquerra la capacité et on affirmera la réelle volonté, en accord avec un plan délibéré - par lequel la croissance de la construction sera contrôlée, son organisation et son usage réglés \u2014 de construire un habitat substantiellement différent de celui que produisent les conditions présentes; ou bien les nouvelles générations recevront le triste héritage d\u2019un habitat humain incapable de satisfaire les aspirations à une vie qui soit pour chacun digne et heureuse.car le droit au logement est l\u2019un des droits fondamentaux.Il faut donc être attentif à tout homme, mais également à tout l\u2019homme.Une meilleure qualité de vie exige un logement qui ne soit pas seulement un abri contre les intempéries, mais qui aide à la satisfaction des besoins matériels, culturels et spirituels des habitants.il faut un nouveau plan pour l\u2019espace physique, social, économique et culturel pour la vie des communautés humaines.Intervention de la Délégation du Saint-Siège à la Conférence des Nations Unies sur les Etablissements Humains, Vancouver, 31 mai \u2014 11 juin 1976.JUILLET-AOUT 1976 215 LIBÉRATION ET ÉVANGILE, III -Prophétisme d\u2019aujourd\u2019hui Interview exclusive avec Juan Luis segundo (suite)* Une théologie des intérêts ou de la vérité?Relations: On peut voir actuellement un intérêt stratégique dans l\u2019utilisation de la théologie comme instrument de libération comme auparavant on s\u2019en est servi pour appuyer de fait l\u2019oppression; mais cette attitude fait naître un soupçon sur la nature même de la théologie: serait-ce finalement un instrument de rationalisation ou d\u2019absolutisation dans les mains de groupes antagonistes qui ne seraient guidés que par des intérêts réels et très humains, suivant qu\u2019ils sont oppresseurs ou opprimés.Quel peut être le statut de vérité d\u2019un tel discours théologique?J.L.Segundo: Je crois comprendre ce que vous voulez dire.En tout cas, je serais porté à croire qu\u2019on ne peut pas être neutre.Il faut accepter la relativité de toute théologie; elle a toujours servi des intérêts hu- * Voir les deux premières tranches de cette interview dans Relations mai 1976 (pp.151-155) et juin 1976 (pp.184-186).Juan Luis Segundo, S.J., est l\u2019un des principaux représentants de la \u201cThéologie de la libération\u201d en Amérique latine.Auteur de plusieurs ouvrages, il fut professeur invité au Québec cette année.Nous avons pu l\u2019interviewer quelques jours avant son départ pour l\u2019Uruguay.216 mains.On ne peut pas être neutre et on ne peut pas non plus admettre le caractère absolu de quelque chose, fût-ce de la théologie; dès que cette chose est en contact avec l\u2019homme, elle est soumise au relatif, à l\u2019histoire et à toutes les formes d\u2019intérêt.Je crois qu\u2019il faut choisir: ou bien on veut être neutre, et alors on se trompe sûrement parce qu\u2019on est du côté du pouvoir établi, du côté des oppresseurs, ou bien on choisit de se lancer du côté opposé.Dans ce cas, on sait qu\u2019il y a des dangers, mais on sait qu\u2019on est accompagné par Dieu qui veut la libération des opprimés.Même si on se trompe, on est du bon côté.On n\u2019a pas de garantie de ne pas se tromper, mais en tout cas on est davantage assuré d\u2019être du bon côté.Relations: Quand vous dites que Dieu veut la libération des opprimés, je pense bien que vous vous référez à ce qui est le plus clair, au niveau même de l\u2019Evangile et de la première communauté ecclésiale.Mais cette affirmation même que Dieu veut le salut des opprimés étant une affirmation d\u2019opprimés ou de gens qui sont en solidarité avec les opprimés, est-ce que finalement on ne fait pas dire à Dieu ce qu\u2019on veut bien qu\u2019il dise?J.L.Segundo: Mais est-ce que vous pouvez consulter Dieu par téléphone?Moi, je ne trouve aucune autre possibilité que de Y interpréter.Je veux choisir le lieu à partir d\u2019où l\u2019interpréter.Je crois qu\u2019il est plus sûr de situer le Dieu que je connais par la Bible, par l\u2019Evangile, du côté des opprimés que du côté des oppresseurs, parce que je n\u2019ai aucun moyen de l\u2019atteindre directement.La libération épuise-t-elle le sens?Relations: Quand vous dites que Dieu veut la libération des opprimés, je pense que vous voulez résumer la Bible dans cette affirmation.Très bien.Alors, si avec un groupe de chrétiens vous travaillez à libérer un groupe d\u2019hommes et que vous y parvenez, jusqu\u2019à quel point la libération concrètement effectuée épuise-t-elle le sens de cette affirmation?J.L.Segundo: Elle ne l\u2019épuise pas.J\u2019ai parlé de libération, c\u2019est-à-dire de la libération de tout ce qui empêche l\u2019épanouissement de l\u2019être humain.Je ne pense pas qu\u2019aucune libération particulière puisse permettre à l\u2019homme le parfait épanouissement de son être humain.Il faudra donc toujours lutter pour des libérations successives, et même envisager qu\u2019en libérant quelquefois sous un aspect on peut introduire peut-être une oppression dans un autre secteur qui est nécessaire pourtant à l\u2019épanouissement de l\u2019homme.Il y a des problèmes auxquels on peut s\u2019atteler les uns après les autres; il n\u2019y a pas une espèce de libération à faire maintenant, comme si on savait déjà tout ce qu\u2019il y a à faire pour la libération.On sait qu\u2019il y a des choses qu\u2019il faut faire, qui libèrent maintenant l\u2019homme, mais on suppose qu\u2019il y en aura toujours d'autres.Mais peut-être la question avait-elle un autre sens.J~- RELATIONS Relations: Elle peut, en effet, en avoir un autre.Quel lien y a-t-il entre le salut, le royaume de Dieu, l\u2019eschatologie, et les diverses facettes de la libération, que ce soit la libération dans le domaine économique, affectif, psychologique, moral ou dans d\u2019autres domaines?Quel lien y a-t-il entre cet effort concret de libération vers lequel vous êtes orienté maintenant et ce que le chrétien peut rêver du futur, suivant sa tradition?J.L.Segundo: Pour nous, il est bien évident qu\u2019il ne s\u2019agit pas de distinguer des facettes, mais d\u2019être engagé dans un travail historique.Ce qui est bien différent.On ne série pas les oppressions par facettes, comme s\u2019il y avait la faim d\u2019un côté, la peur de l\u2019autre, ou la liberté politique d\u2019un autre côté.Cette manière de faire laisserait croire qu\u2019il y a des aspects qui sont synchroniques, comme si on devait les atteindre simultanément; alors que pour nous il y a des étapes successives: quand l\u2019une devient possible et est atteinte, la suivante est à envisager.Il est impossible que quelqu\u2019un soit libéré vraiment en tant qu\u2019homme s\u2019il n\u2019a pas de quoi manger.Inutile, donc, de chercher la liberté d\u2019expression, par exemple, là où l\u2019on ne mange pas.En ce sens, ce sont non pas des facettes considérées synchroniquement, mais des étapes.On série plutôt historiquement les libérations, d\u2019après les analyses que nous faisons de ce qui est requis à la prochaine étape de libération.Voici un autre exemple pouvant peut-être aider à comprendre ce point de vue.Pour atteindre l\u2019objectif de conscientiser les hommes, il faut d\u2019abord changer les structures.Avec la structure actuelle, il n\u2019y a pas de méthode d\u2019éducation permettant de rendre les hommes sujets de l\u2019histoire.Nous mettons donc, avant, le changement des structures, et, après, une pleine conscientisation.Evidemment, il y aura des conscientisations au niveau de groupes particuliers avant le changement de la structure; mais le changement des structures reste nécessaire pour que la conscientisation se fasse à un niveau général de la population.Toute l\u2019éducation biblique nous donne l\u2019image de cet homme auquel il faudrait parvenir.Mais c\u2019est à nous, par des analyses historiques, de voir ce qui, ici et maintenant, JUILLET-AOÛT 1976 répugne peut-être à cette image de l\u2019homme et empêche de l\u2019atteindre.Relations: Mais la lecture de l\u2019Evangile apporte un message.J.L.Segundo: S\u2019il s\u2019agit de faire un acte de foi, tous les chrétiens sont d\u2019accord pour admettre que le fait de connaître le plan de Dieu sur l\u2019humanité apporte quelque chose.Mais nous nous refusons, avant de nous engager, à être trop précis pour dire quelle est la solution concrète aux problèmes dont la Bible ne parle pas.Voilà la difficulté.Comment interpréter d\u2019une façon normative pour le présent un texte écrit dans le passé?La Bible, c\u2019est la parole de Dieu, lequel s\u2019est adressé à des hommes concrets dans une situation concrète.Il ne faut donc pas s\u2019inquiéter, si l\u2019on ne fait qu\u2019une exégèse partielle de la Bible, parce que, au fond, on n\u2019a toujours eu que des exégèses partielles.Les gens qui vivaient au temps de l\u2019Exode, par exemple, ne connaissaient pas les développements ultérieurs de toute l\u2019histoire.Maintenant que nous avons toute la Bible, le problème se pose pour nous de savoir ce qu\u2019il y a de normatif dans la parole de Dieu pour nous qui vivons dans d\u2019autres conditions, dans des situations inédites auxquelles la Bible ne fait jamais allusion.La Bible est un apprentissage à apprendre, et non à faire des choses toutes faites Le danger est de résumer la Bible comme si elle nous donnait des recettes, en supposant que, dans ce sens-là, Dieu livre un message unique pour tous les temps, alors que nous sommes placés devant des situations inédites, déroutantes même.La Bible ne donne pas de recettes suffisantes, toutes faites, qui valent une fois pour toutes, même dans des situations inédites.La Bible n\u2019a rien dit de l\u2019élection à faire entre le capitalisme et le socialisme.Il ne faut pas lui faire dire des choses qu\u2019elle n\u2019a pas dites.Lire la Bible suppose un processus d'éducation, qui consiste en un apprentissa- ge à apprendre, apprendre à apprendre.Il faut distinguer un apprentissage au premier degré, qui consiste à faire directement certaines choses comme elles sont décrites et un apprentissage au second degré, qui consiste à apprendre à apprendre, c\u2019est-à-dire, en se soumettant à une véritable éducation, à trouver soi-nême des solutions alors que les situations ne seront pas les mêmes.Des circonstances inédites peuvent exiger des solutions concrètes qui n\u2019ont jamais été présentées telles quelles au cours de l\u2019apprentissage.Mal lire la Bible limite le prophétisme On a donc tort de lire la Bible comme si elle ne requérait qu\u2019un apprentissage du premier degré, un apprentissage immédiat à faire des choses précises.Cette attitude contribue énormément à limiter le prophétisme actuel, justement parce qu\u2019on exige à l\u2019heure actuelle qu\u2019un prophète cite la Bible dans un sens qui me paraît inacceptable.On oublie que les prophètes de l\u2019Ancien Testament n\u2019étaient pas toujours obligés de citer la Bible pour prouver qu\u2019ils parlaient au nom de Dieu.Tandis que maintenant, si quelqu\u2019un dit: Dieu veut le socialisme, on exigera tout de suite qu\u2019il cite la Bible, et comme il ne peut pas le faire, on voudrait nous forcer à conclure qu\u2019il n\u2019y aura pas de prophètes pour dire ce que Dieu veut faire à l\u2019heure actuelle.Comme si les prophètes à l\u2019heure actuelle ne pouvaient parler qu\u2019au nom de quelque chose du passé, au lieu de voir ce qu\u2019est la volonté de Dieu pour le présent.Il faut donc passer à une éducation créatrice.On ne fait pas fi de la Bible, au contraire on la prend au sérieux.En la lisant, on passe soi-même par des expériences déroutantes.C\u2019est la richesse de cet apprentissage à apprendre: il nous laisse libres, comme des gens qui ont été éduqués; il est possible de faire ensuite, dans des contextes inédits, ce à quoi cette éducation nous a préparés, même si ce processus d\u2019éducation n\u2019a pas prévu de telles situations.217 Les dangers impliqués dans cette aventure humaine Relations:\tQue répondez-vous, quand on dit que les liens entre certains éléments d\u2019une analyse marxiste et la pensée globale marxiste sont tellement forts qu\u2019il y a, dans cette aventure que représente l\u2019utilisation d\u2019un pareil instrument de travail, des dangers non négligeables?On signale, par exemple, le danger de confusion, le danger d\u2019utiliser la foi pour confirmer ses propres options sociales ou politiques, le danger même de perdre, en pratique, plus ou moins inconsciemment, son christianisme, ou le danger de chercher à imposer soi-même un nouveau dogmatisme.Quelle attitude prendre devant cette situation de risques?J.L.Segundo: Il y a pas mal de questions à sérier dans ces propos.Tout d\u2019abord, je suis frappé de voir qu\u2019on ne parle pas des mêmes dangers lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019autres idéologies.Je crois que les mêmes dangers existent pour n\u2019importe quelle idéologie, et pas seulement pour le marxisme.Il me semble assez clair qu\u2019on a vidé le christianisme de son véritable contenu en suivant d\u2019autres idéologies.Je crois ensuite qu\u2019on ne peut pas éviter les dangers.Pour ce qui est du marxisme, il me semble qu\u2019il y a une très grande difficulté à se référer, du moins chez nous, à une idéologie globale, parce que les marxistes que je connais sont beaucoup moins orthodoxes que ne le laisseraient entendre les questions que vous venez de peser.Ces marxistes-là se posent énormément de questions sur les limites de ce qu\u2019ils croient savoir.Ils se demandent s\u2019il y a des limites à la science, si des conceptions philosophiques y sont mêlées.Il y a des marxistes en vue qui disent très clairement que le marxisme, au fond, est une méthode scientifique qu\u2019on peut plus ou moins appeler matérialisme historique, mais qu\u2019il y a énormément de notions philosophiques qui dépendent d\u2019une époque et qui ne sont reliées que très artificiellement à cette méthode scientifique, qu\u2019il ne faut pas confondre, d\u2019ailleurs, avec ce qui est ou peut être certain et scientrfi- 218 que.Car, en parlant des sciences, au niveau des sciences humaines, on sait que la certitude n\u2019équivaut jamais à une preuve matérielle, à une preuve comme celle qu\u2019on obtient dans les sciences naturelles.Mais quand même il y a des sciences qui peuvent être utiles et qui peuvent donner un certain degré de certitude.Et puis, nous les théologiens, nous ne sommes pas plus bêtes que les marxistes! Cela ne nous pose pas tellement de problèmes d\u2019avoir à distinguer ce qui peut être admis et ce qui est fondé sur des philosophies qu\u2019on rejette.Dans l\u2019utilisation de cette méthode d\u2019analyse, il n\u2019y a pas une espèce de démission de notre capacité de penser par nous-mêmes que quelques-uns croient discerner.Nous voyons qu\u2019il y a là des choses valables, et nous voyons qu\u2019il y a là aussi des choses qui ne le sont pas du tout; nous rejetons les unes et acceptons les autres.C\u2019est exactement ce qu\u2019a fait saint Thomas avec Aristote.Qu\u2019on ne dise pas que c\u2019est la première fois qu\u2019on procède ainsi en théologie! Il est clair que nous ne posons pas le problème de la même façon qu\u2019il est posé à l\u2019intérieur des pays socialistes où il y a une espèce de marxisme déjà officiel dans lequel on mêle des catégories scientifiques et philosophiques.Le marxisme en Amérique latine est beaucoup plus libre.C\u2019est pourquoi je tiens à souligner que je me méfie énormément de la façon dont on applique des étiquettes, telle l\u2019étiquette \u201cmarxiste\u201d, que ce soit en Amérique du Nord, aux Etats-Unis ou au Canada.On semble interpréter ou concevoir le marxisme comme un système achevé.Ce n\u2019est pas ainsi que nous le voyons, en tout cas, en Amérique latine.Cette méthode dont nous parlons donne des instruments de pensée qui sont devenus plus ou moins universels.On les utilise d\u2019une façon assez hétérodoxe par rapport à Marx.De plus, on y ajoute d\u2019autres instruments de pensée qui peuvent corriger ou compléter les premiers.Evidemment, quand on est idiot, on fait des mélanges idiots.Mais il faut supposer que les théologiens de la théologie de la libération savent un peu de quoi il s\u2019agit; ils ne sont pas plus idiots que d\u2019autres.Il est intéressant de comparer la critique adressée à nos théologiens dans les pays chrétiens, à l\u2019opposition qui est faite à la théologie de la libération à l\u2019intérieur des pays communistes, pour se rendre compte que nous ne sommes pas dupes des erreurs contre lesquelles on nous met en garde.Justement, il y a, dans une revue tchéchoslovaque qui s\u2019appelle, je crois, Praxis, un exposé assez bien fait sur la théologie de la libération, dans lequel finalement l\u2019auteur présente certaines critiques; il reproche entre autres à cette théologie de ne pas reconnaître que la libération est déjà en fait accomplie dans les pays socialistes.Je crois qu\u2019aucun des théologiens de la théologie de la libération n\u2019est tombé dans ce piège-là.Tout en admettant que le socialisme a fait de bonnes choses pour l\u2019homme, nous savons quand même que la libération n\u2019est pas réalisée pour autant.Il ne faudrait pas, je crois, minimiser la capacité de critique de la théologie de la libération.Des Vietnams?Relations: Quelle attitude la théologie de la libération prend-elle devant le problème de la violence?J.L.Segundo: Il faut d\u2019abord déceler l\u2019hypocrisie de ceux qui posent cette question.On ne s\u2019est pas posé le problème de la violence pour les chrétiens engagés dans la guerre du Vietnam; on ne s\u2019est pas posé le problème pour les chrétiens qui ont combattu au cours de la Seconde Guerre mondiale; on a ignoré le cas de ceux qui ont participé à la révolution américaine qui a conduit à l\u2019indépendance des Etats-Unis.Pourquoi poser maintenant la question à propos de la théologie de la libération?Car la théologie de la libération n\u2019a pas d\u2019autre réponse à donner à la question de la violence que la réponse la plus classique.Il n\u2019y a pas de régime sans violence, sans police, sans armée.La violence étant pratiquée toujours et partout, le problème consiste d\u2019abord à savoir quel ordre est le meilleur, non pas à éviter la violence, quand elle est inévitable et d\u2019ailleurs largement justifiée par la théologie la plus classique.Ce n\u2019est donc pas un problème particulier à la théologie de la libération; le prétendre relève de l\u2019hypocrisie.Quand on rappelle que Che Guevara a dit qu\u2019il faudrait plusieurs RELATIONS Vietnams en Amérique latine, il est nécessaire de s\u2019entendre sur ce qu\u2019on entend par \u201cVietnam\u201d.Si le mot \u201cVietnam\u201d est synonyme de désastre, il est bien évident que rien n\u2019est plus triste.Mais si on fait allusion à des guerres de libération, cela signifie qu\u2019il y a eu, au moment des guerres de l\u2019indépendance, en Amérique latine au 19e siècle, plusieurs \u201cVietnams\u201d dans nos pays, comme il y en a eu un dans les colonies américaines au 18e siècle au temps de l\u2019indépendance des Etats-Unis.Dans la théologie de la libération nous ne posons pas le problème de la guerre juste autrement ou davantage qu\u2019il n\u2019est posé dans la théologie traditionnelle.S\u2019il y a une guerre juste, il faut la généraliser, parce que c\u2019est la seule façon de la gagner.Relations: Est-ce que la théologie de la libération peut être assimilée à la théologie de la révolution?J.L.Segundo: Non.La \u201cthéologie de la révolution\u201d que je connais est allemande.En Amérique latine, on parle de la théologie de la libération, ce qui est différent; cela n\u2019aurait pas de sens pour nous de parler d\u2019une \u201cthéologie de la révolution\u201d comme si on savait que la libération doit faire maintenant une révolution.La libération a énormément de choses à faire, - peut-être la révolution en est-elle une parmi d\u2019autres, - mais parler d\u2019une théologie de la révolution serait limiter la libération.Relations: Est-ce qu\u2019il existe une parenté entre la théologie de la libération en Amérique latine et la théologie de la révolution telle qu\u2019elle a été élaborée en Allemagne?J.L.Segundo: Je crois que cette parenté est assez réduite.Il est peut-être intéressant de souligner les aspects identiques, mais, à mon sens, les différences entre elles sont beaucoup plus grandes.La théologie \u201cpolitique\u201d allemande est née d\u2019un mouvement de réaction contre la privatisation de la théologie.Dans cette perspective, elle se rapproche de la théologie de la libération qui s\u2019oppose à une certaine vision du salut.Metz et Molt-mann ont protesté contre cette privatisation.Mais là s\u2019arrête le rapprochement; la théologie allemande a signalé quel était, à son avis, cet \u201capport spécifique chrétien\u201d, en fai- JUILLET-AOÛT 1976 sant appel à une eschatologie comprise d\u2019une façon nettement protestante et même luthérienne.Un théologien allemand ajustement appliqué à la \u201cthéologie politique\u201d, à la \u201cthéologie de la révolution\u201d, un commentaire célèbre de Luther traitant du texte de Matthieu 25, 31-46, qui porte sur le jugement dernier; il se sert du passage de Luther pour souligner qu\u2019il est impossible d\u2019imaginer une collaboration de l\u2019homme avec Dieu dans l\u2019eschatologie, puisque celle-ci est l\u2019oeuvre de Dieu seul.Collaboration active à l\u2019oeuvre de Dieu dans l\u2019histoire Dans une lettre ouverte qu\u2019il a écrite dernièrement à un théologien argentin, Miguez Bonino, Moltmann me prend à parti, moi aussi; il affirme que lorsque je parle d\u2019une causalité, même dépendante, de l\u2019homme par rapport à Dieu dans l\u2019avènement du Royaume, du Règne, je dis une chose que l\u2019hérétique Pélage lui-même ne dirait pas! Il cite ce passage où Luther relève que Matthieu, au fond, s\u2019exprime mal quand il affirme:\t\u201cVenez posséder le Royaume préparé pour vous\u201d, parce que, d\u2019après lui, il ne s\u2019agit pas de venir posséder le Royaume, mais c\u2019est plutôt le Royaume qui mérite ses enfants.Les enfants, poursuit Moltmann, se préparent seulement à entrer dans le Royaume, un Royaume offert par Dieu seul.Il y a des auteurs catholiques qui donnent bien l\u2019impression de tenir cette position.Le vocabulaire qu\u2019ils emploient en rapport avec le changement politique est assez remarquable.Au lieu de recourir à un langage de réalisation ou de causalité par rapport au Royaume, au Règne, ils préfèrent des mots comme \u201canalogie\u201d, \u201cébauche\u201d, \u201canticipation\u201d, c\u2019est-à-dire des mots choisis pour exclure toute idée de causalité entre l\u2019histoire que font les hommes, même chrétiens, et le Royaume eschatologique.Voilà ce qui distingue complètement la théologie de la libération de la théologie politique allemande ou de la théologie de la révolution allemande.Ces auteurs allemands ont ramené l\u2019apport spécifique des chrétiens à une critique dirigée contre tout système établi, en laissant la \u201cfoi\u201d agir, c\u2019est-à-dire cette foi qui est l\u2019opposé des oeuvres.Cette perspective suppose que les chrétiens devraient regarder l\u2019histoire en adoptant un point extérieur à l\u2019histoire, pour critiquer tout ce qui se fait et se contenter, pour ainsi dire, de considérer que l\u2019action de la libération doit être l\u2019oeuvre de Dieu seul; de Dieu seul, dit Luther.Notre position se distingue très nettement de celle-là.Nous croyons que la perspective qui insiste sur l\u2019intérêt que Dieu porte à l\u2019histoire et sur la collaboration de l\u2019homme dans l\u2019histoire de la libération permet de retrouver une dialectique qui est la seule efficace historiquement.Cette dialectique consiste à introduire une certaine dose d\u2019absolutisation: si on n\u2019absolutise pas un projet, le projet n\u2019aboutit jamais; il faut donc une certaine dose d\u2019\u201cabsoluti-sation\u201d pour qu\u2019on ait envie de mourir pour quelque chose.Il faut d\u2019une certaine façon absolutiser un projet humain, pour qu\u2019on puisse lui donner tout.Et d\u2019autre part, cette absolutisation doit être suivie d\u2019une désab-solutisation pour que ce projet humain laisse la place à d\u2019autres projets qui conduisent précisément à la libération de ce que ce projet contient encore d\u2019oppression.Relations:\tPouvez-vous prévoir certains points sur lesquels la recherche devrait porter davantage?J.L.Segundo: Oui, certainement.De tout ce que je viens de dire, il découle une conséquence très nette.C\u2019est que si, au début, nous avons été naïfs au point de croire qu\u2019on pouvait faire une théologie de la libération seulement en prêtant à Dieu et à l\u2019Eglise des intentions libératrices, sans reconstruire tout le reste de la théologie, nous sommes convaincus maintenant qu\u2019il faut faire une théologie qui soit libératrice de toute la théologie elle-même, de Dieu, de l\u2019Eglise, du péché, de la grâce, etc.Tout cela reste à faire.Nous devons rebâtir la théologie de la grâce, des sacrements, du péché, de l\u2019eschatologie, etc., si nous ne voulons pas en être les victimes.Voilà la tâche dans laquelle nous plongeons pour que la théologie devienne une théologie courante sur les sujets courants.219 Une mort qui donne à penser.par Michel Dussault* Il y a quelques semaines mourait en Allemagne Martin Heidegger.Selon nos catégories socioculturelles, Heidegger était un philosophe, un penseur.Qu\u2019est-ce qu\u2019un philosophe?Qu\u2019est-ce qu\u2019un penseur?Voilà qui n\u2019est pas aisé à dire.Voilà qui demande réflexion .d\u2019autant plus que ceux qu\u2019on nomme ainsi ne semblent d\u2019accord ni sur ce qu\u2019ils sont, ni sur ce qu\u2019ils font.Tout se passe, en fait, comme si on ne pouvait répondre à ces questions en apparence fort simples sans s\u2019engager soi-même dans le processus qui est à l\u2019oeuvre chez ceux-là qu\u2019on appelle philosophes et penseurs.Questions grandement \u201ccompromettantes\u201d et dans lesquelles il y va de soi.Essayer de dire ce qu\u2019est un penseur, c\u2019est déjà commencer à l\u2019être soi-même.C\u2019est déjà commencer à penser.Sans cet engagement, sans cette auto-implication, on peut tout au plus bavarder et rigoler autour de quelques clichés éculés sur le penseur et la pensée: le chemin vers la réponse, lui, sera fermé.D\u2019aucuns seront sans doute tentés de dire de Heidegger qu\u2019il a été le plus grand philosophe contemporain.Mais que peut vouloir dire \u201cle plus grand\u201d?Celui qui, dans notre temps, a été le plus à la hauteur de la pensée?Mais qui peut juger et décider de cela?Ne faudrait-il pas être soi-même plus grand pour pouvoir porter un tel jugement?Davantage: appartient-il à une époque de \u201cmesurer\u201d la pensée qui lui est contemporaine s\u2019il est vrai que seul l\u2019avenir peut en dire la fécondité et que \u201cla pensée la plus forte a besoin de mil- * Michel Dussault, S.J., est professeur de philosophie au Cégep de Saint-Laurent.220 lénaires\u201d (Nietzsche)?Il se pourrait cependant qu\u2019en parlant du \u201cplus grand\u201d on veuille simplement souligner l\u2019influence prépondérante de l\u2019oeuvre du penseur sur son époque.Mais cette influence, comment la mesurer?Par la quantité d\u2019articles de revue, de livres et de thèses qui sont consacrés à la pensée du philosophe?Par le nombre de ceux qui se réclament d\u2019elle et à qui elle a su imposer son style?La mesure d\u2019une influence n\u2019est pas chose facile.Mais surtout: comment comprendre cette influence?On sait ce qu\u2019il arrive d\u2019une pensée qui se \u201cpopularise\u201d et s\u2019institutionnalise: elle devient \u201cautre chose\u201d.Si la pensée qui fait des disciples ne faisait que des traîtres: ce serait un moindre mal! Mais elle fait aussi des \u201casservis\u201d.Mais elle fait aussi des \u201crassurés\u201d.Mais elle fait aussi des \u201corthodoxes\u201d.Quand le penseur est à son apogée, la pensée, elle, a déjà commencé à décliner.\u201cLe plus grand penseur\u201d: celui auprès duquel une génération trouve la meilleure excuse pour ne pas penser?Si, pour les uns, Heidegger est \u201cle plus grand\u201d, pour d\u2019autres il apparaîtrait plutôt comme le représentant d\u2019une forme de pensée idéaliste et réactionnaire, bourgeoise et décadente.Pour ceux-là, il s\u2019agit d\u2019en finir - et d\u2019en finir au plus vite - avec ces \u201cchemins qui ne mènent nulle part\u201d, avec ces spéculations étranges sur l\u2019Etre oublié dont l\u2019homme serait le berger, et le langage, la maison.Pour ceux-là, cette pensée s\u2019apparente à la mystification.Que la pensée de Heidegger soit \u201cdécadente\u201d, qu\u2019elle appartienne à un monde qui s\u2019en va - et dont on peut souhaiter hâter la disparition, qu\u2019elle soit une méditation au soir d\u2019une culture dont on ne croit plus à l\u2019innocence, qu\u2019il faille en conséquence chercher à en finir avec cette pensée en tant qu\u2019elle appartient à ce monde qui finit et dont on souhaite qu\u2019il finisse: cela mérite d\u2019être sérieusement pensé même si la décadence des autres constitue, par ailleurs, un excellent sujet de bavardage.(Après tout, on ne peut en rester indéfiniment au niveau des \u201cchroniques scandaleuses\u201d de l\u2019intelligence!) Chercher à en finir avec une pensée.Mais comment?Par la violence?Par l\u2019oubli?Par la censure?Par la réfutation?Par la moquerie?C\u2019est bien mal connaître l\u2019adversaire et la nature du combat à livrer que de croire pouvoir s\u2019en tirer à si bon compte.Le combat à finir avec une pensée est une tâche de la pensée.Chercher à en finir avec une pensée, c\u2019est chercher à penser l\u2019insuffisamment ou le non pensé du dire annonciateur d\u2019une pensée: nous disons toujours plus, d\u2019ailleurs, que ce que nous pensons.C\u2019est chercher à mettre à jour, à dévoiler ses conditions de possibilités et ses présupposés cachés, conditions et présupposés dans l\u2019oubli desquels et peut-être même de l\u2019oubli desquels vivait la parole du penseur.Mais, finalement, ce avec quoi on cherche à en finir n\u2019est-ce pas plutôt le non-pensé que le pensé du penseur?Ce avec quoi on cherche à en finir, n\u2019est-ce pas la fausse prétention d\u2019un dire qui ne \u201ctient pas parole\u201d?Chercher à en finir.C\u2019est là le souhait, secret ou non, de toute philosophie.Mais en finit-on jamais?Et la plus grande mystification ne consisterait-elle pas justement à laisser entendre qu\u2019on en a fini \u201cune fois pour toutes\u201d?Chose certaine: Les \u201cLuttes à finir\u201d, ici, risquent d\u2019être fort longues.RELATIONS littérature DES MEMOIRES D\u2019OUTRE-NEIGE L CTI dessous l udmircible de Jacques Brault par Gabrielle Poulin Le poète n\u2019est pas celui qui réussit à exprimer, uniquement grâce à de secrètes accointances avec l'univers magique des mots, l\u2019un et le multiple, le fixe et le devenir, la vie et le néant, l\u2019expérience humaine dans toute sa diversité; il est aussi celui qu\u2019un dieu exigeant a choisi, élu entre tous, pour qu'il aille, par le chemin du réel, en deçà et au-delà de l\u2019amour, à travers le treillis du poème, par-delà l\u2019horizon dans le pays de l\u2019incroyable.Il est le transgresseur par excellence des lois, l\u2019aveugle-voyant, le paralytique obligé de se lever du fauteuil roulant de l\u2019humanité et de risquer les trébu-chements, les chutes, les égarements sur les voies non carrossables qu'évitent d\u2019habitude les piétons piétonnant.De ces errances outre horizon et outre frontières, il revient avec des blessures, des cris et des éblouissements.Il voit, mais trop loin, mais trop clair.Il marche, oui, mais à cloche-pied, comme s\u2019il ne parvenait pas à reprendre équilibre sur les planches disjointes du réel.L'en dessous l\u2019attire comme celui que fascine le vide.L\u2019homme de la rue, guetté par le vertige, évite les échelles, les tours, les ponts suspendus; le poète n\u2019éprouve enfin la paix, une paix bien modeste, il est vrai, que si, se croyant enfin au sommet, il cède à la tentation de l\u2019abîme et se laisse couler à pic, corps et biens, dans le gouffre qui, tôt ou tard, plutôt tard que tôt, entraîne infailliblement chaque homme dans l\u2019universel naufrage.S\u2019il revient de son séjour parmi les morts, de ce pays de \u201cl\u2019horreur ouatée\u201d, du \u201cprésent prégnant\u201d, c\u2019est \u201cavec la vérité fichue en travers de la gorge comme un pic à glace un mal pointu\u201d.Cet homme, victime des dieux 1.\tJacques Brault, L'En dessous l'admirable.Coll.\u201cLectures\u201d, Montréal, les Presses de l\u2019Université de Montréal, 1975, 52 pp.2.\tL'amour la poésie, Le Lit la table, Soleil cou coupé, La Femme 100 têtes: les surréalistes aimaient ces rapprochements, sur un pied d\u2019égalité, des substantifs, comme ils aimaient les rencontres inattendues, les coïncidences, les reconnaissances, toutes manifestations du \u201cHasard objectif\u201d, et sources ou effets du merveilleux.et souvent incompris par ses semblables (Qui oserait frayer avec un revenant?), écrit alors des confessions presque insupportables qu\u2019aucun ministre du culte, qu\u2019il soit matérialiste ou spiritualiste, ne saurait entendre ni encore moins absoudre.Si ce poète s\u2019appelle Rimbaud, il écrit Une saison en enfer; s\u2019ils s\u2019appellent Gérard de Nerval, Emile Nelligan, Anne Hébert ou Alain Grandbois, les rescapés parlent des Filles du feu, du \u201cVaisseau d\u2019or\u201d, du Tombeau des rois et des Iles de la nuit.L\u2019EN DESSOUS Dans une sorte de vigile de l'horreur, Jacques Brault a suivi \u201cces protoplasmes de mutisme\u201d jusqu'au pays de l\u2019en dessous.Au retour, il a écrit un livre extraordinaire, comme un \u201cvide blanc au coeur de l\u2019ombre plus basse\u201d, un recueil qu'il intitule l\u2019En dessous Tadmirable(2) (Camus, lui, avait choisi pour le sien L\u2019Envers et l\u2019endroit, faisant par le lien de la conjonction une distinction plus nette entre les réalités qu\u2019il voulait à la fois unir et séparer), et qu\u2019il livre, comme le testament d\u2019un revenant, à nous qui avons choisi, depuis longtemps, l\u2019en dessus, l\u2019accessoire, le périssable.C\u2019est par-delà les frontières du gel, de la neige, de la glace qu\u2019il faut s\u2019enfoncer pour suivre au pays de l\u2019horreur le téméraire qui a osé se laisser séduire par un appel confus et clandestin: Quelques sons nés au secret m\u2019arrivèrent, un soir, en désordre, débris d\u2019un monde naufragé, presque perdu corps et biens.J\u2019allais tout doucement me quitter, m\u2019étendre; et dormir, mortelle- ment.Mais ils m\u2019en ont distrait.Silhouettes moirées au fond de la pièce, à la lisière de la pénombre, ils ne parlaient pas.Ils me regardaient par en-dessous.Sans bouger.(P.10.) A cette évocation d\u2019un événement ou d\u2019un avènement passé qui marque le début de l\u2019aventure autant métaphysique que poétique du philosophe-poète et qui sert d\u2019introduction au recueil, Jacques Brault joint un très beau poème qu\u2019il adresse à l\u2019amoureuse, nouvelle Eurydice dont l\u2019ombre l\u2019a précédé au Royaume des morts.Poème de l\u2019ombre victorieuse à laquelle il ne sera pas donné d\u2019autre nom.Nul espoir n\u2019existe de ramener vivante, hors du tunnel, celle dont la beauté s\u2019est désagrégée: L\u2019ombre est basse pauvre amour si basse qu\u2019elle rampe à ras de jour et ronge ta joue côté nuit celle qui suinte sous terre et fait une pâte d\u2019os à peine poussiérés encore à la peine de vivre (p.11).Dès lors qu\u2019il a atteint le \u201cvide blanc au coeur de l\u2019ombre plus basse\u201d, le \u201cTénébreux, le Veuf, l\u2019inconsolé\u201d, ayant perdu toute trace de \u201cl\u2019Etoile morte\u201d une fois de plus, tente de décrire les moeurs un peu spéciales du pays sans nom.Pays des morts?Pays des vivants?\u201cQu\u2019importe.Il n\u2019y a plus de différence.\u201d (12.) Deux pronoms indéfinis, qui jamais peut-être n\u2019ont été employés à plus juste escient, désignent en les annulant la victime et l\u2019agresseur: quelqu\u2019un.on.Plus de désir, plus de peur, plus d\u2019envie, seulement la vision sage, au-delà de l\u2019espérance.Après la lecture de cette épitaphe anonyme inscrite sur le non-lieu où morts et vivants gisent emmêlés, confondus, le poète offre un poème-métaphore sur les ravages de la neige, qui, à chaque retour de l\u2019hiver prédit à sa façon à l'homme le sort qui l\u2019attend au sortir des saisons de la vie, comme il attend \u201cle crapaud chanteur la javelle la fleur sensitive\u201d (13).JUILLET-AOÛT 1976 221 La vie est un événement; la mort, une durée.Au bas de l\u2019épitaphe, le R.I.P.traditionnel devra être remplacé, à la suite des anti-révélations qui sont faites à \u201ccette presqu\u2019ombre qu\u2019annule un semblant d\u2019être\u201d, qui connaît maintenant la véritable, l\u2019incomparable solitude, par le \u201cIci, le rien règne et repose.\u201d L\u2019ADMIRABLE Il va sans dire que le privilège du poète en ce pays de l\u2019absence, c\u2019est de garder le souvenir.Ou plutôt de subsister en soi-même alors que l\u2019autre, celui \u201cqui est de glace dur et grinçant\u201d, est déjà dans la place, entré par effraction, et de pouvoir, comme autrefois les Hébreux en exil, faire chanter les harpes muettes pour opposer à la science nouvelle le vieux rêve de jadis: nulle envie de savoir si l\u2019à-quoi-bon n\u2019a pas de limite nous rêvions autrefois que vivre c\u2019était comme un vent se passionne c\u2019était un chant de sursis (16.) Mais dans \u201cla grande gorge\u201d où il est livré à des visions d\u2019horreur, il ne sait plus s\u2019abandonner à l\u2019ivresse du vent car il est à \u201ccontre-vent\u201d.Le lui disent assez les \u201carbres échoués à leur destin d\u2019épouvantails\".Il suffit, en effet, d\u2019une saison \u201cen dessous de la terre\u201d pour que, tel un voyant, l\u2019homme devine le peuple immense des racines confondues dans cette lumière noire aux \u201cahuris de ténèbres et d\u2019envers\u201d (17).A-près cette descente dans le réel d'après, comment ne pas dénoncer les mirages de la terre, les assurances-valeurs, l\u2019encombrement et même l\u2019espérance.L\u2019espérance?Et pourtant que dire de ces choses simples et fidèles un craquement de porte un mur de briques plus tendres frottées de pluie le chien avec des prunelles de fille in-aimée le soleil attardé dans la rue pour un arbre un seul tout l\u2019avenir du monde suspendu aux branches tracassées le geste là-bas de rire peut-être l\u2019erreur des paupières plissées qui donc m\u2019a suivi par pitié m\u2019a aimé jusqu\u2019ici (20)?222 Dans un poème magnifique, un poème double, comme si, tout à coup, le poète et l\u2019intrus de glace qui a forcé sa porte s\u2019affrontaient enfin, s\u2019établit un parallèle menaçant.Qui vaincra: l'événement qu\u2019est la vie ou la durée d\u2019après le temps?Novembre annonce l\u2019hiver, mais s\u2019attarde sur nous.Les ouvriers de la onzième heure, du onzième mois, que savent-ils de \u201cla treizième\u201d quand elle revient?C\u2019est encore la première; Et c\u2019est toujours la seule, \u2014 ou c\u2019est le seul moment; Du onzième mois à la treizième heure, qui, sinon le poète, l\u2019initié, le revenant, peut établir un rapport, lui qui a accepté de se laisser tirer en dessous par des \u201cdoigts-gelures\u201d pendant que la pluie pesante se préparait à tourner en neige?Après une \u201cHalte\u201d, inscrite au beau milieu du livre comme un rappel du \u201cvide blanc\u201d installé au coeur de l\u2019ombre, le poète s\u2019apprête à écrire la deuxième partie du recueil.Chacun sait que le duel a laissé les deux combattants face à face et que la \u201cvieille aventure\u201d peut désormais se poursuivre.Novembre pourra se prolonger aux portes de l\u2019hiver si chacun des instants se dresse \u201cpetite éternité\u201d contre la durée de l\u2019hiver, \u201cl\u2019admirable\u201d.\u201ccontre l\u2019en dessous.\u201d Le poète a appris de son séjour au pays sans nom qu\u2019il faut s\u2019employer chaque jour \u201cà bâtir une patrie, une vraie école de libertés buissonnières\u201d (32).Les poèmes de cette deuxième partie ne constituent pourtant pas une réponse à ceux de la première.Ce serait trop facile et trop naïf.Ils sont comme le couple reconstitué de l\u2019avant-après ou de l\u2019après-avant, \u201cl\u2019immobile commentaire au vent de novembre\u201d (33).L\u2019amant et le poète acceptent de vivre et, pour cela, de nier la peur ancienne car \u201cl\u2019incroyable a pris un air d\u2019horizon, tout proche, comme une espèce de clôture ajourée, un treillis d\u2019admirable matin\".Le poème qui saura désormais allier l\u2019en dessous et l\u2019admirable sera lui-même cette \u201cclôture ajourée\u201d, ce treillis, une \u201cfenêtre battante sur le monde\u201d.La liberté viendra à travers ce jour et cet espace tressé et ce volet entrouvert.Au terme du livre, ce n\u2019est ni la joie, ni l\u2019angoisse qui triomphent mais se dessine l\u2019image de la paix.la très humble citadine qui flaire dans les rues un air ancien de campagne perdue (50).Ayant affronté l\u2019hiver impitoyable de ce pays et de cette terre de trop court été, Jacques Brault, dans ces mémoires d\u2019outre-neige, a écrit des pages plus bouleversantes dans leur dépouillement que des écrits d\u2019outretombe, des poèmes plus séduisants, dans leur attirance et leur inaccessibilité, que des mirages de printemps sur des glaces éternelles.Ottawa, le 10 juin 1976.théâtre par Georges-Henri d\u2019Auteuil Des journées entières dans les arbres C\u2019est peut-être notre dernière occasion de la voir.En effet, en dépit de son activité actuelle étonnante, Madeleine Renaud n\u2019est plus jeune.Elle a même de l\u2019âge que cache un jeu encore souple, alerte, dégagé, pimpant.Et les tournées étrangères, spécialement nord-américaines, se font de plus en plus rares, du moins au Canada.Ce fut donc une aubaine pour nous que sa venue pour jouer, au théâtre Maisonneuve, la dernière pièce de Marguerite Duras: Des journées entières dans les arbres.Précédée par une critique très louangeuse de la presse parisienne, nous l\u2019attendions avec joie et aussi un peu d\u2019appréhension.Dans la vaste salle Maisonneuve, une pièce intimiste, beaucoup plus remplie de conversations et de souvenirs que d\u2019action, comme Des journées, aurait pu paraître inadaptée, un peu perdue et d\u2019une audition difficile aux oreilles des spectateurs de fond de salle et du balcon.Est-ce que, ce soir-là, on a moins toussé?Est-ce qu\u2019on a écouté avec plus d\u2019attention ou les acteurs étaient-ils plus habitués à la salle?Toujours est-il que, sauf de rares occasions, nous avons bien entendu le texte.Et c\u2019était heureux, car la pièce se déroule presque en un long monologue de la Mère, jouée par Madeleine Renaud, de temps à autre interrompu par de courtes interventions de son fils, Jean-Pierre Aumont, ou de la petite amie de celui-ci, Françoise Dorner.En effet, Des journées entières dans les arbres est un magnifique, éblouissant solo, admirablement exécuté, au reste, par Madeleine Renaud, qui le vocalise avec une légèreté, une grâce, une variété de tons et un naturel comme coulant de source.Les autres personnages, même le Fils, sont à peu près uniquement des faire-valoir.La Mère ne vient pas d\u2019une quelconque lointaine colonie pour se taire.Elle a beaucoup à dire.A son fils, d\u2019abord, frivole, paresseux, joueur, à tout prendre mauvais garnement, mais qui est son favori et qu\u2019elle voudrait donc réchapper.Elle a beaucoup à dire aussi d\u2019elle-même, de ce qu\u2019elle a fait, de ce qu\u2019elle espère, désire.Cela n\u2019intéresse guère son fils qui ne désire, lui, RELATIONS Arbres, Tour Eiffel et Marathon qu\u2019une chose: lui soutirer de l\u2019argent pour le jouer et le perdre et qu\u2019elle s\u2019en aille.Enfant, pour fuir l\u2019école, il passait des journées entières dans les arbres: maintenant, c\u2019est dans les clubs et les salles de jeux qu\u2019il passe ses nuits.Il est resté un bon à rien.Cette pièce de Marguerite Duras aigre-douce, un peu mélancolique et très humaine, Jean-Louis Barrault en a ordonné la mise en scène.L\u2019action dramatique ne suppose, en fait, rien d\u2019extraordinaire et, sauf l\u2019ingénieuse présentation de la promenade des personnages se rendant au restaurant, elle ne pouvait mettre à mal un expert comme Barrault.Madeleine Renaud prend une place prépondérante dans l\u2019oeuvre.Elle mène absolument le jeu et c\u2019est peu de dire qu\u2019elle le fait avec une parfaite dextérité.Elle est tout à fait chez elle sur scène, comme dans son salon.Aucune gêne, aucune hésitation et, surtout, rien qui puisse nous faire imaginer qu\u2019elle joue un rôle, qu\u2019elle n\u2019est pas tout simplement Madeleine Renaud.Par rapport à elle, les autres personnages sont très marginaux.Jean-Pierre Au-mont, le Fils, trouve bien rarement la chance de placer un mot dans la conversation avec sa mère et souvent, ce mot est déplaisant, blessant, cynique, désabusé.La jeune Françoise Dorner est sympathique, affectueuse, obligeante, mais, comme son ami, elle non plus n\u2019aime pas travailler.Quant à Jean Martin, le maître d\u2019hôtel du cabaret, il compte bien se faire payer son champagne, et au prix fort.Pourtant, Madeleine Renaud, à nos yeux, aurait bien mérité de l\u2019obtenir gratis.La Tour Eiffel qui tue Présentée comme un \u201croman feuilleton musical\u201d, Paul Buissonneau nous a offert une nouvelle pièce, à l\u2019occasion de la majorité du Théâtre de Quat\u2019Sous, mais au Port-Royal, son propre théâtre étant occupé.Nouvelle?Pas tellement, car La Tour Eiffel qui tue, de Guillaume Hanoteau, il l\u2019a déjà fait jouer il y a vingt ans.Donc plutôt un rappel, selon la nouvelle mode \u201cretro\u201d.Cette pièce d'Hanoteau a vieilli.Le sujet assez neuf et intéressant, hier, ne l\u2019est plus guère.Il permet, toutefois, à Paul Buissonneau de nous offrir un spectacle haut en couleur et de jouer de tous les a-touts, de toute la virtuosité de son imagination que l\u2019on sait très féconde.A l\u2019aide de ses nombreux comédiens \u2014 dont quelques- uns étaient de la première distribution \u2014 il ne s\u2019en est pas privé.En l\u2019occurrence, le texte n\u2019avait plus beaucoup d\u2019importance: l\u2019éclat de la mise en scène, le brio des comédiens y suppléaient volontiers.Aussi, ajoutaient à l\u2019impression de fête joyeuse, débridée, le jeu compliqué des décors et accessoires et la musique originale très percutante et suggestive de Georges Van Parys.On nous en donnait plein les yeux et les oreilles.A part Michèle Rossignol qui jouait, avec son aplomb ordinaire, une prostituée de grand luxe, tous les comédiens interprétaient plusieurs personnages.Je pense, en particulier, à Claude Gai qui se transformait dix fois: un super-caméléon.En plus du savoureux clochard de Paul Buissonneau, se détachaient du groupe, Jean-Louis Mil-lette, un Coeur d\u2019Apache de père en fils (une affaire de famille, quoi!), l\u2019amoureux transi, poursuivi par la guigne, de François Tassé, et Ronald France, vigoureux contestataire de la Tour.Mais tout le monde a accompli son boulot dans un mouvement plein d\u2019allant qui leur méritait bien les applaudissements enthousiastes des spectateurs.En grattant un peu, quelqu\u2019un avide de recherches idéologiques pourrait peut-être trouver dans la pièce d\u2019Hanoteau un \u201cmessage social\u201d: la Tour Eiffel symbolisant l\u2019arrogance oppressive des nantis à l'endroit des pauvres, gueux pitoyables, clochards, prostituées, filles mères, cochers, balayeur, et autres de même acabit.Le \u201cmessage\u201d, Paul Buissonneau l\u2019a noyé dans la sarabande endiablée de sa mise en scène.Le Marathon Les Olympiques sont à la mode.Elles grimpent même sur les tréteaux.L\u2019aventure vien d\u2019arriver au Théâtre du Nouveau Monde, où trois originaux ont couru le Marathon de Claude Confortés.Pendant toute une soirée.Courageusement.En fait, l\u2019oeuvre de Confortés semble avoir été fortement tarabiscotée par l\u2019adaptation \u201cà la canayenne\u201d d\u2019Albert Miliaire, chargé aussi de la mise en scène.De sorte qu\u2019on nous a servi deux textes: un, français, de Confortés; l\u2019autre, québécois, de Miliaire.On n\u2019est plus tellement scrupuleux sur l\u2019unité de style ou de ton d\u2019une oeuvre.Comme on n'écrit plus beaucoup en français au Québec, surtout pour le théâtre, il faut tout a-dapter.Le marathon olympique imaginé par Confortés et simulé sur la scène du TNM symbolise la course de l\u2019homme de la naissance à la mort.Course où, comme dans le challenge sportif et en dépit des conseils d\u2019honneur et de courtoisie de Coubertin, ne manquent pas les crocs-en-jambe et nombreuses vacheries aux compagnons qui veulent nous dépasser.D\u2019abord, nos valeureux coureurs observent bien les règles, mais, avec la fatigue et le souci de gagner, s\u2019estompent les grands sentiments chevaleresques; l\u2019égoïsme et l'intérêt l\u2019emportent.Généreux et enthousiaste au départ, on devient souvent assez vite mesquin et fourbe en cours de route pour se tirer bon premier du marathon de la vie.Ces diverses attitudes s\u2019expriment le long de la pièce, mais pas toujours de façon heureuse.Certains épisodes auraient eu avantage à disparaître.Ils ralentissent et alourdissent l'action et sont d\u2019une très médiocre utilité.Toutefois la performance physique des comédiens est en tout point remarquable et mérite les triomphes du podium.Leurs personnages portaient des noms bien de chez nous: Duval, Thibeault, Laçasse, interprétés par Albert Miliaire, Jean-Paul Chartrand, Robert Lalonde.Parmi eux il n\u2019y a pas de vedettes.Même si Miliaire semble plus important, ses compagnons de course n\u2019ont pourtant pas de rôles négligeables.Tous les trois courent leur marathon avec la même ardeur, la même énergie, le même sérieux.Soutenus par les trois musiciens qui, sur scène, exécutent la musique moderne d\u2019Emmanuel Charpentier, intégrée dans l\u2019action de la pièce et non pas simplement vague musique d\u2019accompagnement.Les trois courreurs du Marathon de Claude Confortés ne participeront pas aux jeux olympiques de juillet, mais l\u2019intense préparation qu\u2019ils se sont donnée, l\u2019endurance qu\u2019ils ont manifestée pendant le mois des représentations et la belle interprétation de leurs personnages leur mériteraient sûrement des médailles honoraires.Des médailles \u201chonoris causa\u201d.Cahiers d\u2019exercices pour cultiver les prérequis.Jeux éducatifs.Cahiers des sciences à l\u2019élémentaire Marie-France, 3375 est, rue Prieur, Mtl-Nord 323-5410 JUILLET-AOÛT 1976 223 NOUVEAUTÉS\t EMPIRISME LOGIQUE ET LANGAGE RELIGIEUX Trois approches anglo-saxonnes contemporaines: R.B.Braithwaite, R.M.Hare, I.T.Ramsey\tL\u2019intérêt pour l\u2019analyse du langage religieux est devenu un phénomène culturel massif.Les spécialistes ou ceux qu\u2019intéressent la prière spontanée aussi bien que la théologie systématique trouveront ici une source de connaissance et de réflexion.par Pierre Lucier\tDans la Collection Recherches, no 17, 461 pages, 16 cm.x 25 cm.$15.00 LE LANGAGE DE L'ÉVANGÉLISATION l\u2019annonce missionnaire en milieu juif (actes 13,16-41).\tUn ouvrage qui, saisissant le langage d\u2019évangélisation à sa source, dans la prédication missionnaire des Actes des Apôtres, recherche les fondements et les critères de l\u2019incarnation socio-culturelle de l\u2019Evangile.par Marcel Dumais\tDans la Collection Recherches, no 16, 393 pages 16 cm.x 25 cm.$15.00 VALEURS DU SPORT\tA l\u2019occasion des Olympiques, un choix des textes les plus importants des trois derniers papes, Pie XII, Jean XXIII et Paul VI au sujet du sport agent de formation et surtout de formation chrétienne.C\u2019est une anthologie importante pour tous ceux qu\u2019intéressent les valeurs chrétiennes du sport.\t128 pages, illustré, 17.3 cm.x 11.3 cm., $3.50 UN PARI POUR LAJOIE: l\u2019Arche de Jean Vanier\tVivre quelques heures intenses avec Jean Vanier, ses collaborateurs et ses protégés de l\u2019Arche.Une lecture facile et enrichissante, pleine d\u2019humain.par Bill Clarke\t20.3 cm.x 13.2 cm., 155 pages, abondamment illustré.$3.50 VIVRE DANS L\u2019ESPRIT: Marie de l\u2019Incarnation\tL\u2019auteur nous rend présente la grande mystique de la Nouvelle-France qui sera peut-être canonisée sous peu.La première édition de cet ouvrage a été épuisée en trois mois.par Robert Michel\t337pages, 20.4 cm.x 14 cm., $11.50 MGR BOURGET ET SON TEMPS IV: Affrontement avec l\u2019Institut canadien 1858-1870\tL\u2019auteur publie des documents jusqu\u2019ici inédits qui jettent une lumière nouvelle sur cette querelle historique et sur les interventions de Rorhe auprès des antagonistes.Ouvrage précieux pour ceux qui s\u2019intéressent à la grande et à la petite histoire de Montréal.par Léon Pouliot\t160 pages, 21 cm.x 13.3 cm., $7.00 \tChez votre libraire ou aux \tEditions Bellarmin \t8100, boui.Saint-Laurent Montréal, Qué.H2P 2L9\tTél.: (514) 387-2541 "]
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