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Titre :
Relations
Revue mensuelle catholique d'intérêt général préoccupée par la justice sociale qui contribue fortement à l'analyse de la société, au Québec et ailleurs. [...]

Les jésuites canadiens rêvaient, depuis longtemps, de publier une revue catholique d'intérêt général analogue à celles de leurs confrères d'Europe ou des États-Unis : Études, Civilta cattolica, Month, America, etc. L'oeuvre sociale créée avec l'École sociale populaire du père Joseph-Papin Archambault en sera le tremplin.

L'idée prend corps peu avant le début de la Deuxième Guerre mondiale avec la parution de la revue L'Ordre nouveau (1936-1940) à laquelle participent les pères Jacques Cousineau, Joseph-Papin Archambault, Omer Genest, Joseph Ledit et Jean d'Auteuil Richard. Ce dernier est chargé de fonder et de diriger une nouvelle revue qui visera un lectorat élargi; il conservera son poste jusqu'en 1948.

Parmi tous les titres suggérés, c'est Relations qui est retenu. Il fait, bien sûr, référence aux Relations des jésuites, par l'entremise desquelles ceux-ci avaient fait connaître leurs actions en Nouvelle-France. Ce titre convient, en outre, au domaine que la revue se propose d'explorer, celui des relations humaines sur tous les plans : familial, religieux, social, économique, politique, national et international.

Dès le début, Relations prend une physionomie à peu près définitive avec ses rubriques fixes : éditoriaux, grands articles, commentaires, chroniques diverses, comptes rendus de livres. Le succès dépasse les espoirs : dès le second numéro, 4000 exemplaires s'envolent, plus de 7000 en décembre 1943, 15 000 en 1946.

Plusieurs raisons expliquent ce succès : le caractère engagé de la revue, l'appétit des lecteurs privés des revues européennes durant la guerre, la collaboration des laïcs. La revue mène des luttes décisives contre les cartels, en particulier contre le trust de l'électricité. Elle prépare ainsi l'opinion à la nationalisation qui viendra 20 ans plus tard.

En 1950, les évêques, dans leur Lettre sur le problème ouvrier, reconnaissent la vocation industrielle et urbaine du Québec. Dans ce vaste mouvement, Relations est plus qu'un simple témoin; elle y participe intensément, à certaines heures, jusqu'à risquer son existence. C'est pour ces raisons que la revue Relations peut être décrite comme une tribune du catholicisme de gauche québécois.

En octobre 1956, Relations publie le numéro du 15e anniversaire. Quelles causes sert la revue? Celles de l'Église et des âmes, celles de la personne humaine et de la justice sociale, celles de la communauté canadienne-française et de la patrie canadienne et, enfin, les causes d'ordre international.

À partir de 1966, Relations s'efforce de suivre davantage l'actualité, surtout dans le domaine social. L'effort de la revue s'ajuste aux événements mais demeure généralement dispersé. Relations se positionne comme un outil d'analyse et commente l'actualité dans des dossiers qui lui permettent de prendre un certain recul et d'attirer la collaboration d'intellectuels spécialisés et réputés. La revue demeure attentive aux défis que posent les mutations du temps présent à la foi religieuse et à la volonté d'engagement, au Québec et dans le monde.

Ce mensuel existe depuis 1941. Une telle longévité, dans le domaine du magazine engagé qui s'oppose à la logique marchande, est une rareté. Parmi ses collaborateurs, mentionnons les pères Émile Bouvier, L.-C. de Léry et P.-É. Racicot, Jean Vallerand, Ernest Robitaille, Paul Gérin-Lajoie, Victor Barbeau et Fernand Dumont, Gregory Baum, ainsi que plusieurs auteurs littéraires, dont Wajdi Mouawad, Élise Turcotte et Hélène Monette.

Sources

BEAULIEU, André et autres, La presse québécoise des origines à nos jours, vol. 7 : 1935-1944, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université Laval, 1985, p. 208-212.

CORNELLIER, Louis, « Revue - 70 ans de Relations », Le Devoir, 12 mars 2011, p. F5.

ST-AMANT, Jean-Claude, « La propagande de l'École sociale populaire en faveur du syndicalisme catholique 1911-1949 », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 32, n° 2, 1978, p. 203-228.

Éditeurs :
  • Montréal, Canada :École sociale populaire,1941-2024,
  • Montréal, Canada :un groupe de Pères de la Compagnie de Jésus,
  • Montréal :Éditions Bellarmin,
  • Montréal :Centre justice et foi
Contenu spécifique :
Février
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
six fois par année
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseur :
  • Ordre nouveau (Montréal, Québec : 1936)
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Références

Relations, 1978-02, Collections de BAnQ.

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[" FÉVRIER 1978 $1.00 no 434 L\u2019enseignement collégial Collaboration de: L.Beaupré, P.Brodeur, P.-E.Gingras, L.Lee, R.Marcotte et J.Pronovost Relations - Au début de cet entretien, il sera probablement utile de situer votre travail et le niveau de votre intervention dans le système d\u2019éducation du Québec.Quelles sont les fonctions de la DGEC?Jean Pronovost - La Direction générale de l\u2019enseignement collégial est une unité administrative au sein du Ministère de l\u2019Education du Québec, dont la mission consiste à entrer en relations avec le double réseau des institutions d\u2019enseignement de niveau collégial.Sauf pour quelques domaines très particuliers, comme celui des relations de travail à l\u2019intérieur des collèges, comme aussi l\u2019administration du programme de l\u2019Education des adultes et la gestion du service de Prêts et Bourses, la DGEC représente le ministre auprès des collèges.Pour préciser ce que ça peut représenter, disons d\u2019abord que nous intervenons au niveau du financement: financement des opérations courantes, financement aussi des immobilisations et construction.Pour recevoir les subventions de l\u2019Etat, les collèges passent par nous, nous faisons le nécessaire pour distribuer ces sommes.Cela signifie d\u2019une part établir des politiques budgétaires et constituer les dossiers nécessaires pour aller chercher ces sommes, et d'autre part, mettre au point des politiques de distribution des crédits qui nous sont accordés et des mécanismes de contrôle de leur utilisation.Les collèges vus de VEdifice \u201cG\u201d Le 13 janvier dernier, le directeur général^ et le directeur général adjoint de la Direction générale de l\u2019enseignement collégial (DGEC), messieurs Jean Pronovost et Léonce Beaupré, accordaient une longue entrevue à Maurice Ruest, Robert Toupin et Albert Beaudry, de l\u2019équipe de Relations.Parmi les nombreuses questions abordées au cour s de l\u2019entretien, citons: \u2014\tle programme de recherche en pédagogie appliquée soutenu par le Ministère de l\u2019Education; \u2014\tla fin de l\u2019explosion scolaire et ses retombées sur l\u2019avenir du réseau des cégeps; \u2014\tla qualité et la place de l\u2019enseignement professionnel au cégep; \u2014\tle caractère obligatoire des cours de philoso- phie; \u2014\tla place des collèges privés; \u2014\tles fonctions de la DGEC; \u2014\tle contingentement des programmes et la sélection des candidats février 1978 Jean PRONOVOST et Léonce BEAUPRE Albert BEAUDRY en collaboration Roger MARCOTTE Fouad SAAD Jean MARTUCCI René LATOURELLE Gabrielle POULIN Bernard CARRIERE SOMMAIRE Notre dossier: L\u2019enseignement collégial au Québec Les collèges vus de l\u2019Edifice \u201cG\u201d A propos de l'analyse institutionnelle Les professeurs du cégep face à l\u2019éducation et à l\u2019enseignement collégial Horizon nouveau pour les cégeps Articles Moyen-Orient: un rapprochement périlleux entre Israël et l\u2019Egypte Mémoire à la Commission Pépin-Robarts Peut-on \u201catteindre\u201d Jésus par les Evangiles?Images, formes, symboles Un cantique du désir: SAGAMO JOB J de Victor-Lévy Beaulieu DODECAEDRE de René Champagne vol.38 no 434 33 40 42 45 47 52 54 60 61 J IGiUUUIlü\tl\t\tNouveautés revue du mois publiée sous la responsabilité\t\tCanada\u2019s Anti-Inflation Program d\u2019un groupe de membres de la Compagnie de Jésus\t\tpar O.J.Firestone Directeur: Robert Toupin\t\t15,5 x 23 cm., 274 pages.Prix: $7.50 Conseil de Direction: Bernard Carrière, Jean-Louis D\u2019Ara-\t\tLe Bas-Canada gon, Jean-Guy Saint-Arnaud, Jacques Saint-Aubin.\t\t1791-1840 Comité de rédaction: Albert Beaudry, secrétaire, Jacques\t\tChangements structuraux et crise Chênevert, Irénée Desrochers, Marcel Marcotte, Robert\t\tpar Fernand Ouellet Toupin.\t\t15 x 23 cm., 542 pages.Prix: $15.00 Administration: Maurice Ruest.\t\t Rédaction, Administration et Abonnements:\t\tLanguage Maintenance 8100, boul.Saint-Laurent, Montréal H2P 2L9\t\tand Language Shift in Canada.Tél., 387-2541.Publicité: Liliane Saddik,\t\tPaul Lamy (éd.) 1700, rue Allard, Ville Brossard.Tél.: 678-1209\t\t15 x 23 cm., 114 pages.Prix: $3.75 Relations est une publication des Editions Bellarmin.Prix de l\u2019abonnement: $10 par année.Le numéro: $1\t\tThe E.J.Pratt Symposium \t\tReappraisals: Canadian Writers Les articles de Relations sont répertoriés dans le Répertoi-\t\tGlenn Clever (éd.) re analytique d\u2019articles de revue du Québec (RADAR) de la\t\t15x23 cm., 188 pages.Prix: $4.80 Bibliothèque nationale du Québec, dans l\u2019Index analytique de\t\t périodiques de langue française (PERIODEX), dans le Cana-\t\tEn vente chez votre libraire et aux: dian Periodical Index, publication de l\u2019Association canadien-\t\t ne des Bibliothèques, et dans le Répertoire canadien sur l\u2019é-\t\tPrlîtinnc Ha ducation.Dépôt légal.Bibliothèque nationale du Québec.\t\tCUIUUIIo Uc On peut se procurer le microfilm des années complètes de\t\tl\u2019Université d\u2019Ottawa Relations en s\u2019adressant à University Microfilms, Ann Ar-\t\t bor, Michigan 48106 U.S.A.\t\t65, avenue llastey, ISSN 0034-3781\t\tOttawa, Ont.l\tCourrier de la deuxième classe - Enregistrement no 0143.\t,\t\t1\tK1N6N5 34 RELATIONS Les collèges (suite de la page couverture) J Relations - Vous êtes à la fois une banque de renseignements pour le Ministère et un centre de triage des crédits?Jean Pronovost - D\u2019un point de vue administratif, certainement.Depuis le moment où le collège nous propose un budget jusqu\u2019à celui où il dépose ses états financiers, il reste dans notre champ de compétence.Dans le cas d\u2019un projet de construction, nous discutons avec lui les plans qu\u2019il a élaborés, nous les faisons entériner par les autorités centrales, puis, du recrutement des professionnels jusqu\u2019aux appels d\u2019offres et à l\u2019adjudication des contrats.et à l\u2019inauguration officielle, nos services sont responsables.Le service des programmes, lui, préside à l\u2019élaboration des programmes qui sont discutés par des comités d\u2019enseignants et il établit les politiques pédagogiques qui sont de la compétence du Ministère.Je pense, en particulier, au régime pédagogique.Il voit à ce que ces politiques soient respectées et il se charge d\u2019émettre, au nom du ministre et sur recommandation des collèges, les diplômes et attestations qu\u2019il incombe présentement au Ministère de décerner.Le service des affaires étudiantes voit à coordonner ce qui se fait dans les collèges, définit les politiques et soutient les services aux étudiants des différentes institutions d\u2019enseignement.L\u2019aide à l\u2019innovation pédagogique \"\\ Objectifs du programme du ministère 1)\tprivilégier l\u2019expérimentation pédagogique plutôt que la recherche fondamentale; 2)\tdévelopper chez les pédagogues des attitudes et habiletés en recherche appliquée; 3)\tcontribuer au dynamisme pédagogique des institutions publiques d\u2019enseignement collégial; 4)\tfavoriser des expérimentations qui répondent à des préoccupations communes à l\u2019ensemble des collèges et dont les résultats peuvent être étendus aux autres collèges; 5)\toffrir aux institutions, quelles que soient leurs ressources financières et leurs structures de recherches, la possibilité de développer des activités de recherche appliquée.Parmi les projets retenus l\u2019an dernier par les comités d\u2019analyse et de sélection, on remarque les recherches suivantes: -\tExpérimentation d\u2019un modèle d\u2019apprentissage indivisualisé dans le cours d\u2019histoire du Québec (Jonquière); -\tEnquête sur les attitudes des étudiants à l\u2019égard des mathématiques (Lionel-Groulx) -\tProgramme pour développer la compétence en lecture et le rendement scolaire chez les étudiants dangereusement faibles au collégial (John-Abbott, Champlain et Rosemont); -\tEvaluation de la rentabilité des cours d\u2019appoint en mathématiques (Edouard-Montpetit) ; -Enquête sur l\u2019intégration de l\u2019audio-visuel en situation d\u2019apprentissage (St-Jean-sur-Richelieu, en collaboration avec les collèges de la région de Montréal).Source: Claude Therrien, Programme de subvention au développement et à l\u2019expérimentation pédagogique 1976-77, MEQ, DGEC, Québec, octobre 1976 VJ L\u2019expérimentation pédagogique: l\u2019un des rares moyens d\u2019introduire un peu de gratuité dans la vie des collèges.Léonce Beaupré - Le service des programmes voit aussi à encourager les projets d\u2019innovation pédagogique dans les collèges, au moyen de subventions spéciales.C\u2019est certainement une activité très importante \u2014 et pas seulement au niveau platonique d\u2019un encouragement à la recherche \u2014 : même si les sommes en cause ne sont pas très élevées, au plan des retombées sur la qualité de l\u2019enseignement et le climat des collèges, il s\u2019agit d\u2019un investissement-clé.Jean Pronovost - Nous tenons beaucoup à ce programme: c'est un peu le ferment qui fait lever la pâte.S\u2019il s\u2019avère pour nous extrêmement pré- FEVRIER 1978 cieux, c\u2019est qu\u2019il constitue l\u2019un des rares moyens dont nous disposons pour introduire un élément de gratuité dans la vie des collèges: ce qu\u2019on appuie, au fond, c\u2019est l\u2019initiative des professeurs qui veulent faire évoluer leur enseignement.Léonce Beaupré - Il y a maintenant six ou sept ans que le programme est lancé.Tel qu\u2019il existe présentement, il nous permet de soutenir environ vingt-cinq projets par année.Les résultats sont diffusés à travers tout le réseau, car si le collège reçoit une subvention, il doit présenter un rapport sur l\u2019expérience qu\u2019il a pu poursuivre.Relations - Est-ce que ces projets de recherche peuvent s\u2019élaborer en marge des programmes d\u2019enseignement déjà en place, de façon à modifier éventuellement la conception même de la programmation?Léonce Beaupré - C\u2019est possible.Les cégeps de Limoilou et du Vieux-Montréal, par exemple, ont présenté des projets interdisciplinaires qui impliquaient la levée temporaire des cadres traditionnels pour permettre la mise au point de nouveaux cours.Relations - Est-il possible de parler d\u2019effets à long terme de ces projets d\u2019innovation pédagogique?Jean Pronovost - Ils contribuent certainement à faire évoluer la pensée et les approches pédagogiques.Je suis convaincu qu'une recherche en ce sens, même encore diffuse aura des effets à long terme.Mais il est encore beaucoup trop tôt pour les évaluer avec précision.Relations - Est-ce qu\u2019un projet comme celui-là n\u2019est pas devenu nécessaire à mesure que le corps enseignant a commencé de s\u2019installer dans des cégeps plus tranquilles?De l\u2019exté- 35 rieur, on a un peu l\u2019impression que les professeurs, il y a dix ans, étaient gagnés d\u2019avance à l\u2019idée d\u2019un renouvellement en profondeur des techniques d\u2019enseignement et qu\u2019on avait même tendance à expérimenter au hasard.Est-ce que le prof de cégep ne s\u2019est pas dangereusement \u201cassagi\u201d en 1978?Jean Pronovost - Pas au sens où vous semblez parler d\u2019\u201cassagisse-ment\u201d.Léonce Beaupré - D\u2019autant plus que, d\u2019après ce qu\u2019on nous dit, beaucoup de projets d\u2019innovation pédagogique se font sans subvention du ministère.Plusieurs collèges ont leur propre programme de recherche, semblable au nôtre, à tel point que, prises globalement, les deux séries de projets sont pratiquement d\u2019égale importance.En ce sens, notre programme ne vient pas compenser l\u2019inertie des collèges, au contraire; en tout cas, il n\u2019a pas été élaboré dans cette perspective.Relations - Quels sont les objectifs principaux que vise le ministère pat ce programme?Léonce Beaupré - Le premier principe de sélection, c\u2019est que le projet présenté s\u2019inscrive dans le cadre des politiques pédagogiques du collège: il ne se situe pas d\u2019abord dans une planification de niveau provincial, mais il naît de la base et doit s\u2019insérer dans la recherche entreprise au niveau local.Evidemment, il est possible à Conservez RELATIONS Reliures de votre collection 1977 \u2014\tle lecteur fournissant sa collection $8.95 \u2014\tsi nous fournissons la collection $16.95 Cartables: $5.95 (par la poste $6.50) 8100, boul.Saint-Laurent Montréal H2P 2L9 387-2541 plusieurs cégeps de s\u2019associer pour mettre sur pied un projet commun; mais nous soulignons que le projet présenté doit répondre avant tout à des besoins locaux et faire appel aux compétences et aux ressources présentes sur place.Jean Pronovost - J\u2019oserais dire qu\u2019en ce qui nous concerne, il s\u2019agit pratiquement d\u2019un programme de soutien aux initiatives locales.Tout ce qu\u2019on fait, c\u2019est de s\u2019assurer, en consultant un comité d\u2019analyse et d\u2019évaluation des projets soumis, que ceux-ci ont quelque chance de succès et qu\u2019ils sont susceptibles d\u2019intéresser les autres collèges du réseau, auxquels nous communiquerons les résultats obtenus au terme de l\u2019enquête ou de l\u2019expérience.Relations - En vous écoutant défendre ces projets qui viennent de la base, il est difficile de réprimer une première réaction de perplexité, les préjugés ont la vie dure.Comment une administration centrale, et donc suspecte de centraliser, peut-elle éviter d\u2019imposer ses normes dans la sélection des projets et l\u2019octroi des subventions?Ou bien, y a-t-il encore si peu de projets en lice qu\u2019ils passent pratiquement sans aucun problème?Léonce Beaupré - Les critères de sélection ont été publiés.Ils visent surtout le sérieux de la recherche, une recherche menée par des professionnels de l\u2019enseignement, munis d\u2019un diplôme universitaire de premier ou de deuxième cycle.Nous devons aussi, évidemment, tenir compte des contraintes budgétaires:\tnous disposons de $600.000 seulement: il est sûr que nous ne pouvons pas retenir un grand nombre de projets dispendieux.Mais pour éviter que le ministère n\u2019impose arbitrairement ses politiques, dans la sélection des projets, nous avons mis sur pied quatre comités d\u2019analyse (techniques de la santé et du bien-être; sciences et techniques physiques; sciences et techniques humaines, arts et lettres; autres projets) qui sont formés de représentants des collèges.Combien de diplômés du secondaire vont effectivement au cégep?28% à St-Félicien, 60% à Outremont.Relations - Mais au niveau des méthodes d\u2019enseignement, est-ce que l\u2019explosion scolaire ne constitue pas, pour les collèges, un problème beaucoup plus urgent?Nous savons tous que la crête de la vague étudiante a dépassé depuis longtemps l\u2019école élémentaire: où se situe le collégial par rapport à la courbe démographique de la population québécoise?Jean Pronovost - Nous sommes très exactement, cette année, au sommet de la courbe.Le plateau peut se maintenir, l\u2019an prochain, mais nous entreprendrons ensuite une descente plutôt accentuée.Relations - Est-ce que cette redescente tient compte d\u2019un accroissement éventuel de la scolarisation?Il est possible que l'ensemble de la population d\u2019âge collégial plafonne ou diminue, mais ne peut-on pas s\u2019attendre à ce que les diplômés du secondaire accèdent en plus grand nombre au cégep?Jean Pronovost - Le taux de passage du Secondaire V au Collège I est très stable à l\u2019heure actuelle: on n'enregistre aucune tendance à la hausse.Relations - Est-ce que ce taux de passage a déjà atteint le niveau idéal ou souhaitable?Jean Pronovost - Certainement pas.Si on le compare à celui des milieux anglophones ou américains, il est encore notablement plus bas: il se chiffre à 44%, c\u2019est-à-dire que sur cent finissants du secondaire qui pourraient normalement continuer au cégep, 44 seulement entrent en Collège I.Relations - Avez-vous quelque espoir de voir augmenter ce taux de passage au niveau collégial?Jean Pronovost - Nous nous heurtons à une \u201cbarrière de mentalité\u201d.Le problème fondamental n\u2019en est plus un d\u2019accessibilité; ce qu\u2019il faut essayer de transformer, c\u2019est la mentalité du \u201cça ne vaut pas la peine\u201d et du \u201cc\u2019est pas fait pour moi\u201d.Remarquez que ce fameux taux de passage varie considérablement d\u2019une région à l\u2019autre de la province et que les régions où l\u2019on a davantage tendance à interrompre ses études tout de suite après le secondaire sont des régions économiquement faibles.A St-Félicien, le taux de passage au collégial est de l\u2019ordre de 28%; à Outremont, au contraire, on trouve le taux le plus élevé au Québec, autour de 60%.Relations - Est-ce qu\u2019on est parvenu à identifier des moyens précis, une sorte de stratégie, qui permettrait d\u2019accroître le niveau de scolarisation et de stabiliser la population étudiante au niveau collégial?Jean Pronovost - Pour appliquer une politique efficace, il faudrait bien comprendre le phénomène auquel nous faisons face; et on ne peut pas dire encore que nous le comprenions vraiment.Relations - Est-ce qu\u2019on a entrepris des études un peu poussées sur la question?La donnée fondamentale semble assez claire: vous venez de souli- 36 RELATIONS r\tN DES PROFS \u201cASSAGIS\u201d?Cette question s\u2019inspire d\u2019un portrait du professeur de cégep d\u2019aujourd\u2019hui tracé à grands traits par Denis Lebrun dans un article de la revue Education Québec (publiée par le Service général des communications du Ministère de l\u2019Education).Intitulé \u201cDu professeur de carrière au travailleur de l\u2019enseignement\u201d, ce texte paraissait dans la livraison de décembre dernier (vol.8 no 3), page 24.(Les italiques sont de nous).\u201cLe professeur de cégep en 1977 (.) est.sur le plan politique, un péquiste moyen, même si dans certains départements il se cache derrière un vocabulaire marxiste.C\u2019est un être privilégié par rapport au reste de la société, bénéficiant d\u2019un salaire très respectable, de bonnes conditions de travail et de grandes vacances.Dans cette période de chômage, où les débouchés dans l\u2019enseignement sont passablement fermés, il devient particulièrement sensible à tout ce qui touche sa sécurité d\u2019emploi, et même ses habitudes de travail.Un peu pour ces raisons ou simplement parce qu\u2019il a vieilli ou mûri, il semble essoufflé sur le plan pédagogique, sent le besoin de réfléchir sur sa place dans le processus d\u2019apprentissage ou, pour certains, s\u2019installe dans une forme de paresse pédagogique! Chose certaine, il est beaucoup plus prudent par rapport à toute forme de changement.Il faut dire à sa décharge que depuis dix ans on l\u2019a laissé passablement seul, et qu\u2019il en a vu de toutes les couleurs.\u201d VJ gner que les milieux défavorisés ne profitent pas des ressources que la réforme des années \u201860 a mises à leur disposition.Cet état de fait contredit l\u2019un des grands espoirs des auteurs du Rapport Parent:\t\u201cassurer au plus grand nombre possible d\u2019étudiants qui en ont les aptitudes la possibilité de poursuivre des études plus longues et de meilleure qualité\u201d.Les commissaires citaient même \u201cle témoignage éloquent de jeunes ouvriers qui regrettent d\u2019avoir quitté l\u2019école trop tôt, mais l'expliquent par le fait que le régime scolaire n\u2019a pas su éveiller ni garder leur intérêt\u201d(1 ).Pour le Ministère de l\u2019Education, l\u2019heure est venue de dépasser la politique d\u2019accessibilité qui a inspiré la création du réseau pour développer une politique de scolarisation.Jean Pronovost - Voilà très précisément le seuil de mentalité auquel nous nous heurtons.Pour aller au cégep, il faut les aptitudes, c\u2019est entendu.Mais il faut aussi en avoir le goût.Pour les aptitudes, je mettrais ma main au feu qu\u2019il y a beaucoup plus de jeunes chez nous qui les possèdent que les 118.000 inscrits des cégeps.Mais les autres \u201cn\u2019ont pas le goût\u201d; qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019ailleurs de besoins financiers ou de l\u2019entraînement du milieu.En fait, nous sommes convaincus que pour le Ministère de l\u2019Education l\u2019heure est venue de dépasser la politique d\u2019accessibilité qui a inspiré la création du réseau des cégeps pour développer une politique de scolarisation.Les collèges sont là; il s\u2019agit maintenant de les faire servir au plus grand nombre d\u2019étudiants.Léonce Beaupré - Il vaut la peine de remarquer un phénomène étonnant, au sujet du recrutement des étudiants des milieux populaires au cégep.Si on en croit le dernier rapport de Relance sur les finissants des cégeps pour l\u2019année académique 1974-75, ce sont les jeunes dont le père est engagé dans le secteur primaire (cols bleus) qui ont exprimé le plus haut degré de satisfaction à l\u2019égard de leurs années de cégep.D\u2019autre part, si le taux de scolarisation est loin d\u2019avoir encore atteint un niveau satisfaisant, il a clairement augmenté depuis 1966.Jean Pronovost - Ne perdons pas de vue non plus la dimension politique de 1 Rapport de la Commission royale d'enquête sur l'enseignement dans la province de Québec.Tome II, par.269 et 262.ce problème.Au plan humain, il est clair qu\u2019il faut tenter d\u2019accroître la scolarisation de la population québécoise, puisqu\u2019on se fonde sur la conviction que la transmission et l\u2019acquisition de connaissances est une valeur fondamentale pour nous.Mais il ne faut pas se cacher qu\u2019en termes de budget national et de priorité politique, notre \u201cpolitique de scolarisation\u201d peut faire problème.Est-ce vraiment de ce côté-là qu\u2019il est présentement le plus urgent d\u2019investir au Québec?Une campagne intensive de scolarisation coûtera quelque chose.Léonce Beaupré - Il faut aussi tenir compte d'un phénomène nouveau dans le recrutement des cégeps: les \u201cdrop-in\u201d.En 1976-77, plus de 2,400 étudiants se sont inscrits en Collège I sans arriver du Secondaire.Ce chiffre représente le double de celui de l\u2019année précédente.Evidemment, sur l\u2019ensemble des nouveaux inscrits, les \u201crevenants\u201d ne représentent pas beaucoup plus de 4 ou 5%; mais l\u2019idée qu\u2019on puisse interrompre ses études provisoirement semble se répandre chez les finissants des polyvalentes.Jean Pronovost - Ces données posent toute la question d'une politique plus agressive de l\u2019éducation permanente.Plus de deux mille étudiants ont résolu de revenir aux études à temps complet; mais on peut soupçonner qu\u2019un nombre beaucoup plus fort serait intéressé à reprendre un cours d\u2019études à temps partiel.Ceci nous permet déjà de dégager les principaux objectifs d\u2019une politique de scolarisation attentive aux besoins du milieu québécois: 1)\tfavoriser l\u2019augmentation du taux de passage du secondaire au collégial; 2)\tévaluer le phénomène des \u201cdrop-in\u201d pour prévoir son importance dans les années à venir; 3)\tencourager le retour aux études à temps partiel des jeunes qui sont entrés sur le marché du travail dès la fin de leur secondaire.Relations - Est-ce qu\u2019on étudie déjà les motifs pour lesquels les étudiants \u201creviennent\u201d?Dans le cadre d'une future politique de scolarisation, on trouverait chez les jeunes qui retournent aux études des témoins précieux de la \u201cmentalité\u201d qu\u2019on espère corriger.Jean Pronovost - Au niveau local, les services d\u2019orientation de certains collèges ont commencé de s\u2019intéresser au phénomène.Mais il n\u2019y a pas encore là-dessus d\u2019étude systématique à l\u2019échelle provinciale.FEVRIER 1978\t37 Léonce Beaupré - Il serait sûrement intéressant de comparer ces résultats aux données socio-économiques des diverses régions, en particulier à celle du niveau de l\u2019emploi.Le secteur de l\u2019enseignement professionnel ne s\u2019est jamais si bien porté qu\u2019en 1978.Son profil actuel est déterminé par l\u2019émergence des \u201cservices\u201d dans notre société.Relations - Nous avons traité jusqu\u2019ici de problèmes globaux: les relations des cégeps avec le ministère et la fonction de la DGEC, l\u2019effort de recherche et de renouveau pédagogique encouragé par les collèges et par un programme spécial du ministère, le recrutement des étudiants en termes d\u2019évolution démographique et de blocage socio-culturel.Si vous voulez, nous pouvons maintenant entrer au cégep et, comme tous les candidats qui s\u2019y présentent, opter entre le cours de deux ans en vue d\u2019un DEC général menant à l\u2019université et les trois ans de formation professionnelle qui conduisent directement au marché du travail.Nous avons probablement retenu de la campagne de lancement des cégeps l\u2019idée d\u2019un \u201cmariage sociologique\u201d entre ces deux secteurs d\u2019enseignement: autrefois, il y avait, d\u2019un côté, les collèges classiques et, de l\u2019autre, les instituts de technologie, les écoles normales, les écoles d\u2019infirmières, etc.Désormais, le futur technicien et le futur ingénieur pourraient fréquenter les mêmes salles de cours.Est-ce bien le cas?Où en est l\u2019intégration des deux secteurs?Dix ans plus tard, quel est l\u2019état de santé du secteur professionnel des cégeps?Jean Pronovost - Le secteur professionnel ne s\u2019est jamais si bien porté qu\u2019en 1978.Il y a plus de diplômés et d\u2019étudiants aujourd\u2019hui, dans le seul secteur professionnel, qu\u2019il n\u2019y avait de diplômés et d\u2019étudiants dans tout l\u2019enseignement collégial ou son équivalent en 1967.Le Québec compte plus de 50,000 étudiants engagés dans ces différentes options à l\u2019heure qu\u2019il est, alors que les collèges classiques et l\u2019ensemble des instituts et écoles professionnels regroupaient tout au plus 35,000 étudiants voilà une dizaine d\u2019années.Ce qu\u2019il faut bien voir, cependant, c\u2019est que le professionnel dont on parlait surtout, à l\u2019époque, est bien différent de celui qui prévaut dans les cégeps d\u2019aujourd\u2019hui; la mise en place du réseau des cégeps correspond à l\u2019émergence et à la croissance phénoménale du professionnel \u2014 services.Le professionnel dont on dit parfois qu\u2019il est enterré au cégep \u2014 parce qu\u2019il est resté au même niveau qu\u2019en 1967 du point de vue du nombre des étudiants inscrits \u2014 c\u2019est le professionnel industriel, ce qu\u2019on appelle couramment le professionnel lourd.Mais ce qui se développe aujourd\u2019hui de façon spectaculaire, c\u2019est le secteur des services.Evidemment, cette évolution n\u2019est pas la conséquence immédiate de la création des cégeps, elle correspond à la transformation de notre société.D'ailleurs le professionnel lourd ne s\u2019en trouve nullement départagé: les professeurs qui y enseignent proviennent toujours dans une large mesure des anciens instituts de technologie.Et puis, allez donc visiter les ateliers dont disposent les collèges.Vous en reviendrez époustouflés.Il est vrai cependant que les options du professionnel lourd ne sont pas très populaires auprès des étudiants, qui préfèrent la carrière des services (\u201ccols blancs\u201d).Enfin, remarquez que le malaise dont nous parlons n\u2019est pas le fait de tous les programmes du professionnel lourd.L\u2019électrotechnique, qui regroupe près de 3,000 étudiants, se porte à merveille.Savez-vous que l\u2019école du meuble, intégrée au cégep de Victoriaville, ouvre ses portes jusqu\u2019à quatre heures du matin?Ses locaux étaient bien suffisants, il y a dix ans; aujourd\u2019hui, elle offre ses ateliers et ses laboratoires aux étudiants inscrits à l\u2019éducation permanente, si bien qu\u2019elle fonctionne jour et nuit.Il faudrait aussi parler de l\u2019école de pilotage, une création du réseau des cégeps à Chicoutimi: près de deux cents étudiants inscrits, trois programmes de formation (pilote de brousse, pilote commercial, pilote d\u2019hélicoptère); alors qu\u2019il y a quelques années encore on ne trouvait qu\u2019un très petit nombre de pilotes de lignes francophones.Relations - Il ne faut pas oublier non plus ce qui peut inspirer un certain type de critique indifférenciée à propos des diplômés des cégeps.\u201cC\u2019est ben moins bon que du temps de l\u2019Institut X.\u201d Ce genre de boutade ressemble curieusement aux propos des professeurs d\u2019université qui regrettent le temps des \u201cbons vieux collèges classiques\u201d., en oubliant que \"dans le bon vieux temps\u201d ils étaient les premiers à dénigrer les collèges classiques et la formation inadéquate qu\u2019ils dispensaient.Léonce Beaupré - On a souvent prétendu que la norme 1/15 (un professeur pour 15 étudiants) allait entraîner la mort du professionnel.Si nous examinons les chiffres disponibles pour l\u2019année 1976-77, nous constatons que la norme vaut bien plus pour le secteur de l\u2019enseignement général que pour l\u2019enseignement professionnel.Au général, on compte en moyenne 16,6 étudiants par enseignant; au professionnel, 13,3.Dans les différentes branches de l\u2019enseignement professionnel, on trouve les rapports suivants: \u2014\ttechniques administratives: 15,0 \u2014\ttechniques humaines: 13,5 \u2014\ttechniques physiques: 10,7 \u2014\tarts: 8,6 \u2014\ttechniques infirmières: 8,3 On le voit, c\u2019est quand l\u2019enseignement professionnel se rapproche du type d\u2019enseignement du secteur général que la proportion se rapproche de 15: dans les disciplines plus spécifiquement techniques, le nombre des enseignants dépasse de beaucoup celui qu\u2019imposerait la fameuse norme 1/15.De quel droit l\u2019Etat pourrait-il décréter qu\u2019il n\u2019y ait qu\u2019un seul instrument pédagogique pour former à l\u2019esprit de synthèse et que ce soit la philosophie?Relations - Est-ce que nous sommes prêts à entrer en classe?L\u2019étudiant du secteur professionnel n\u2019a pas que des cours techniques.Comme tout étudiant, au cégep, il est obligé de suivre douze cours d\u2019éducation physique, de français et de philosophie.On comprend facilement qu\u2019un jeune de 16 à 18 ans doive faire de l\u2019exercice physique et du sport.De même, en 1978, l\u2019enseignement obligatoire du français ne semble pas devoir poser trop de problèmes: si la société québécoise a choisi de vivre dans sa langue, une connaissance un peu approfondie du français et de notre tradition culturelle n\u2019est pas un luxe.Mais le même raisonnement vaut-il pour la philosophie.\u201cKossa donne, la philo, aux jeunes du professionnel et même à tous les cé-gépiens?\u201d Ou, pour poser la même question pous crûment, s\u2019il n\u2019y avait pas en place un corps de profs de philo, est-ce que cette matière serait obligatoire pour tous les étudiants du cégep?Jean Pronovost - Même le cours de français est encore contesté par certains professeurs un peu attardés: pour des étudiants du professionnel, pensent-ils, ce n\u2019est pas du français qu\u2019il faut, mais un cours de plus dans une 38 RELATIONS matière pratique, en mécanique par exemple.Mais aujourd\u2019hui, l\u2019évolution de notre société est telle qu\u2019on conteste de moins en moins le caractère obligatoire du cours de français au cégep.Relations - N\u2019est-il pas arrivé, cependant, qu\u2019on ait simplement ajouté aux cours de formation professionnelle déjà construits un bloc supplémentaire de cours obligatoires, au risque de surcharger les étudiants?Prenons le cas de l\u2019enseignement maritime: il n'était pas possible de supprimer de cours du programme antérieur puisque les étudiants doivent passer des brevets fédéraux; on s\u2019est donc contenté d\u2019ajouter purement et simplement des cours de français et philo.Léonce Beaupré - En fait, on a vécu deux ou trois réformes en même temps.Au départ, il y a eu le Rapport Tremblay qui préconisait une restructuration de l\u2019enseignement professionnel selon une programmation tripartite: 1/3 de formation générale, 1/3 de cours spécialisés et 1/3 de sujets connexes et complémentaires.Les recommandations du Rapport Tremblay sont restées lettre morte en pratique et la Commission Parent s\u2019est contentée de reprendre à son compte la même conception.En 1967, au moment de la création des cégeps, on s\u2019est contenté de reprendre les programmes des instituts spécialisés en remettant à plus tard l\u2019application exacte des normes de la loi.Le jour où le ministère a entrepris de faire appliquer le programme prévu, les tiraillements n\u2019ont pas manqué: il a fallu réduire le temps des cours purement techniques pour introduire les cours complémentaires et les disciplines communes.Si on compare, cependant, le cours d\u2019études de nos étudiants avec celui des autres provinces, on remarque qu\u2019ils entreprennent leur formation professionnelle après 11 années de scolarité (en regard de 13 ans en Ontario).Ce n\u2019est donc pas un luxe que d\u2019offrir aux étudiants des cégeps un supplément de formation générale.Relations - Mais revenons à la philo.Si c\u2019était à refaire, aujourd'hui, est-ce qu\u2019on introduirait au programme des cégeps des cours de philosophie obligatoires pour tous les étudiants?Léonce Beaupré - Si par impossible on pouvait recommencer à zéro tout en profitant de l\u2019expérience des dix dernières années, on serait sûrement tenté de reconnaître à d\u2019autres disciplines une valeur de formation équivalente à celle qu\u2019on attribue généralement à la philo et d\u2019offrir à l\u2019étudiant le choix entre plusieurs disciplines au niveau d\u2019un apprentissage de la réflexion.Jean Pronovost - Il n\u2019y a pas si longtemps, on attribuait à la philo une vertu pratiquement exclusive, un monopole: c\u2019était LA façon d\u2019éduquer à l\u2019art de penser.L\u2019évolution récente conteste à la philosophie l\u2019exclusivité de cette fonction.En outre, il y a quelques années, on pouvait encore avoir une notion assez précise de la démarche et du contenu d\u2019un cours de philo.Mais aujourd\u2019hui, qu\u2019est-ce que c\u2019est que la philosophie?D\u2019une classe à l\u2019autre, les différences semblent souvent l\u2019emporter sur les convergences.Léonce Beaupré - On peut aussi se demander si ces cours arrivent bien à point.On les impose aux étudiants du secteur professionnel pendant les deux premières années de leur cours: ils conviendraient sûrement davantage au cours des deux dernières années.Mais encore une fois, ce qui fait problème, c\u2019est le caractère obligatoire de l\u2019enseignement de la philo et le fait qu\u2019on ne reconnaisse pas à d\u2019autres disciplines (sociologie, psychologie, logique formelle, par exemple) une fonction équivalente au niveau de l\u2019élaboration des programmes de chaque étudiant.Jean Pronovost - Un autre point me laisse songeur à ce sujet.On peut admettre qu'un ministère impose l\u2019enseignement du français, surtout en 1978.Même chose, sans doute, pour l\u2019éducation physique.Mais de quel droit l\u2019Etat pourrait-il décréter qu\u2019il y a un seul instrument pour former à l'esprit de synthèse et que ce soit la philosophie?Relations - On rejoindrait pratiquement la notion des \u201chumanities\u201d du système anglo-saxon.Jean Pronovost - A voir comment sont donnés certains cours de philo, je n'hésiterais pas un instant à les remplacer par des cours d\u2019informatique.Ce n'est pas seulement une boutade: le sérieux de notre enseignement est en cause.On dira que la philo pose au ministère un problème idéologique.C\u2019est vrai.Mais le même problème nous est posé par certaines façons d\u2019enseigner l\u2019histoire, l\u2019économie, les sciences politiques, et nous ne remettons pas en question l\u2019enseignement de ces disciplines.C\u2019est le caractère obligatoire de la philo qui est surtout embarrassant.Le collège privé: le parent pauvre du système d\u2019enseignement supérieur au Québec.Relations - Quittons un instant le cégep.Que représentent pour la DGEC les 15,000 étudiants des collèges privés?Jean Pronovost - La Loi 56 leur donne droit aux services de la DGEC.Les collèges privés participent aux mécanismes de concertation que nous avons mis sur pied pour tout ce qui est pédagogie, enseignement et services aux étudiants, et nous sommes heureux de collaborer avec eux.Voilà la réponse officielle.Mais il faut bien voir que, placés à côté des cégeps, ils font figure de parents pauvres: ils n\u2019ont ni la quantité ni la qualité des moyens des cégeps.C\u2019est riche, un cégep! Je me rappelle la réaction de certains DSP de collèges privés, atterrés parce qu\u2019en modifiant la description d\u2019un contenu de cours, on imposait l\u2019utilisation d\u2019un laboratoire de linguistique: où trouver les douze mille dollars pour monter le labo?Ceci ne vaut peut-être pas pour les collèges qui regroupent plus de six cents étudiants, mais souvenez-vous que la grande majorité des collèges privés n\u2019ont guère plus de 300 étudiants.Franchement, les collèges privés ne me dérangent pas.Je conçois volontiers un système d\u2019enseignement collégial très diversifié, où les collèges RELATIONS Vous trouverez ci-joint la somme de $ .de.année(s) à la revue RELATIONS Nom:.formule d\u2019abonnement (un an: $10.) .pour un abonnement Adresse: SVP adresser à RELATIONS, 8100 boul.St-Laurent, Montréal H2P 2L9 - Tél.387-2541 FEVRIER 1978\t39 à corporation publique voisinent avec des institutions privées, de même qu\u2019à l\u2019intérieur du réseau des cégeps on pourrait souhaiter une plus grande diversité, même idéologique, d\u2019un cégep à l\u2019autre.Nous ne visons pas le monolithisme! La seule chose qui nous agace, c\u2019est de voir le collège privé, subventionné par l\u2019Etat pour environ 70% de ses opérations (80% des dépenses de l\u2019année précédente), se permettre de ne pas appliquer les politiques du ministère, en particulier quand il s\u2019agit de sélection des candidats et de contingentement des programmes.Relations - Il ne faut pas oublier que les cégeps aussi sont parfois obligés de limiter leurs admissions dans certaines options.Jean Pronovost - Il y a contingentement que nous imposons dans certains cours professionnelles: si nous formons trois fois plus de diplômés en techniques de diététique que le marché du travail ne peut en absorber, il faut intervenir.Il y a aussi le contingentement qui s\u2019impose au collège en fonction des ressources dont il dispose (places au laboratoire, places de stage, etc.) Mais là s\u2019arrête la sélection.Les collèges ont la mission d\u2019accepter tous les étudiants qui répondent aux critères d\u2019admission.Et la preuve que ça marche, c\u2019est que cette année le réseau a pu absorber les 8,000 nouveaux étudiants supplémentaires que nous amenait la double promotion.Relations - Etant donné ses dimensions, le collège privé se voit acculé plus rapidement à sélectionner.Là où on peut mettre en question la politique des collèges privés, c\u2019est quand ils entreprennent de sélectionner, non plus sur la base de l\u2019excellence des candidats, mais en fonction de la profession du père.Jean Pronovost - Dès qu\u2019on fait payer, on en arrive à ça.Léonce Beaupré - Même s\u2019il y a des gens de revenus modestes, qui acceptent de se serrer la ceinture pour envoyer leur enfant au collège privé.Relations - Pourquoi ces parents préfèrent-ils quand même le collège privé?Jean Pronovost - A mon avis, pas parce qu'on aurait tendance à croire les professeurs meilleurs au privé.Mais c\u2019est surtout à cause de la \u201ctranquillité\u201d dont ont joui jusqu\u2019ici les collèges privés: les nombreuses grèves ont beaucoup inquiété.Peut-être aussi la taille réduite de ces collèges, même si, comme on l\u2019a vu, cet avantage peut coûter cher.Léonce Beaupré - Et même si, sur 46 campus du réseau public, 25 regroupent moins de 2,000 étudiants.40 Les dix prochaines années Relations - Dix ans pour mettre en place une structure complètement nouvelle dans le monde de l\u2019éducation, c\u2019est encore court.Comment entrevoyez-vous le cégep des dix prochaines années?Jean Pronovost - Une fois passée la crête de l\u2019explosion scolaire, la plupart des collèges auront atteint leur taille optimale.L\u2019expérience nous a montré qu\u2019un collège trop gros (plus de 4,500 étudiants) n\u2019est pas rentable: la communication ne parvient pas à s\u2019établir entre les différents paliers, la vie étudiante s\u2019étiole, les conflits se multiplient inutilement.D\u2019autre part, on a tout lieu de croire que les collèges sortent progressivement de la phase de rodage: il fallait du temps pour apprendre à faire tourner la machine, et pour dépasser les simples problèmes de fonctionnement au jour le jour.Il fallait du temps pour recréer dans les nouvelles boîtes le climat indispensable à la relation pédagogique, quelque chose qui ressemble à une tradition.Enfin, les structures des cégeps devront sans doute s\u2019ajuster à une mentalité nouvelle.Quand on a conçu la structure actuelle, les façons de penser étaient bien différentes de ce qu\u2019elles sont aujourd\u2019hui.Le professeur qui siégeait au conseil d\u2019administration n\u2019était pas avant tout un syndicaliste militant: il pouvait assez facilement \u201cchanger de chapeau\u201d pour discuter des plans et des problèmes de l\u2019ensemble de l\u2019institution.Nous avons développé d\u2019autres types de relations et d\u2019autres façons de penser le collège, il faudra adapter les structures en conséquence, si on veut éviter que, comme il arrive trop souvent dans nos conseils d\u2019administration, l\u2019enfant soit oublié par des adultes qui se querellent en son nom.Relations - Messieurs, nous vous remercions très sincèrement d\u2019avoir bien voulu discuter aussi ouvertement des problèmes du cégep d\u2019aujourd\u2019hui.Espérons que ce genre d\u2019entrevue rende un peu plus anodine la vieille boutade des collèges: \u201cLe ministère, connais pas.\u201d L\u2019analyse institutionnelle Depuis plusieurs années, le Centre d\u2019animation, de développement et de recherche en éducation (C.A.D.R.E.) met au point un instrument d\u2019évaluation et d\u2019analyse; à la suite d\u2019une entrevue avec Paul-Emile Gingras, directeur du Service d\u2019étude et de recherche du CADRE, Albert Beaudry tente de préciser à quels besoins urgents répond la méthode de l\u2019analyse institutionnelle.J Le temps n'est plus où les facultés des arts dirigeaient l'enseignement collégial en distribuant les accréditations ou en imposant aux collèges affiliés le contrôle d'examens uniformes.L'ère des évaluations est-elle révolue?N'est-ce pas plutôt que l'université, elle-même appelée à rendre ses comptes à la collectivité qui la subventionne, a dû céder à l'Etat ses fonctions de \"contrôleur'' de l'enseignement pré-universitaire?Quelle forme de contrôle prévaudra désormais?se rendre compte rendre ses comptes De livre vert en comité d'études et de l'école élémentaire à la recherche universitaire, l'enseignement québécois se trouve, cette année, \"en période d'examen\".La réforme de l'enseignement a été pour les gouvernements des années soixante une priorité politique indiscutable: les budgets du ministère de l'Education augmentaient d'année en année.Mais la récession économique, le chômage avec ou sans diplôme, les conflits au sein des institutions d'enseignement, l'instabilité des valeurs qu'on confiait traditionnellement à l'école ont rouvert le débat.On ne veut plus parler RELATIONS chiffres seulement.C'est la qualité de l'enseignement qui occupe désormais le devant de la scène.On ne demande plus, comme hier, simplement:\tcom- bien?Plus inquiet, et donc plus exigeant, le contribuable examine les investissements publics:\ten avons-nous vraiment pour notre argent?Comme le signale Paul-Emile Gin-gras, ce sont surtout les résultats obtenus par l'école qui font l'objet de ce questionnement.\u2014\tl'éducation est-elle réellement nécessaire?\u2014\tl'école assure-t-elle à chacun l'égalité des chances?\u2014\tles taux de persévérance et d'abandon des études sont-ils normaux?\u2014\texiste-t-il d'autres formules éducatives que l'école?\u2014\tl'école répond-t-elle aux besoins et aux désirs des personnes et de la société?\u2014\test-on en mesure d'évaluer les aptitudes individuelles?\u2014\tqu'est-ce que l'école enseigne?qu'y apprend-t-on vraiment?\u2014\tcomment l'éducation change-t-elle la vie d'un individu?En plus de la relation entre la scolarité, le travail et le revenu, l'éducation affecte-t-elle en profondeur les comportements affectifs, sociaux, économiques, culturels?( 1 ) Ce n'est pas le moindre mérite de nos cégeps que d'avoir su affronter, à peine créés, une période de rapide évolution et d'avoir dû le faire dans le climat agité de la fin des années soixante.Mais l'immense effort déployé ici pour mettre sur pied l'institution hautement originale qu'est le cégep aura eu l'avantage de faire mûrir au Québec une politique de l'enseignement élaborée dans le contexte plus vaste de la politique sociale.De même, au niveau des collèges, l'élan de créativité, l'esprit des \"fondations\", n'a pas disparu: à côté des projets d'innovation pédagogique, des groupes de recherche se sont mis au travail pour analyser les objectifs du projet éducatif et fixer des priorités.L'ennui de changer Pourtant, on le devine sans peine, le mouvement de recherche, de questionnement, de remise en question, n'est pas sans rencontrer quelque opposition.Sans entreprendre le procès de l'en- 1.Paul-Emile GINGRAS, \"L'éducation à la recherche d'indicateurs\", Prospectives, octobre 1977, paqe 170.FEVRIER 1978 seignant-individualiste, maître de sa classe comme le capitaine de son vaisseau, et en reconnaissant aux \"objecteurs de conscience\" une influence certaine (\"il ne s'agit pas d'améliorer le système mais de le rendre intolérable\"), ajoutons que notre milieu ne peut guère s'appuyer sur une pratique traditionnelle de l'évaluation pédagogique, de la lecture systématique du réel, du compterendu rigoureux des situations.Dans l'ancien système, où les études supérieures étaient confiées à l'institution privée, on n'avait pas l'habitude de rendre des comptes, et la population accordait facilement sa confiance aux savants et aux instituts qui assumaient l'enseignement comme un service et comme une \"oeuvre\".La même observation vaudrait ailleurs, dans l'enseignement européen ou américain.Soit à cause du prestige que conféraient aux responsables leurs qualités scientifiques, soit parce qu'on avait la conviction que la transmission des connaissances et des valeurs se devait d'échapper aux \"changements du jour\", soit plus simplement parce qu'on ne savait pas quelles questions poser à qui offrait un produit non quantifiable et d'une qualité prétendument insaisissable, le collège n'était pas \"responsable\" devant la société de l'éducation qu'il donnait.La question à poser fait vraiment difficulté.Au nom de qui ou de quoi peut-on juger de la qualité d'un cours, d'un programme, des activités para-académiques, du projet pédagogique de toute une institution?Avant même de penser \"contrôle\", il faudra prendre le temps d'établir des critères, forts d'un certain consensus, cerner un certain nombre de \"valeurs\" ou d'objectifs prioritaires et préciser sur quoi on pourra ou on voudra se fonder pour mesurer la cohérence d'une méthode, son efficacité en regard des buts convenus.En somme, dessiner une route, la baliser avec précision, définir des étapes raisonnables.Un outil de changement Pour rendre ses comptes à la société, l'institution d'enseignement doit faire le point sur son projet et donner des preuves de son \"efficacité\"; elle ne doit pas se cacher, cependant, les réticences et les tensions qui risquent de compromettre tout effort d'évaluation.Dans ces conditions, on peut tenter d'identifier les garanties que devrait présenter un programme ou un instrument de recherche pour être acceptable et utile aux collèges québécois dans leur évolution.1)\tCet outil devrait permettre de répondre à la question de l'heure, qui est celle de la qualité de l'enseignement.Quand la mode était à l'accréditation, on s'appuyait surtout sur des critères externes pour mesurer le niveau de l'enseignement dispensé:\tnombre d'é- tudiants, diplômes des professeurs, taille de la bibliothèque, équipements des laboratoires.Les cégeps n'ont pas de problème d'équipement; ce qui est en cause est à la fois beaucoup plus vaste et difficile à définir.Poser la question avec précision constituerait déjà une étape importante de l'évaluation à entreprendre.Notre instrument devrait aider à poser les vraies questions.2)\tLa méthode gagnerait à avoir été mise au point au Québec.Non seulement parce que nous souhaitons que l'évolution de nos institutions culturelles soit prise en charge par des Québécois, mais pour des motifs de stricte efficacité.Le cégep représente une création originale: il serait maladroit de plaquer sur son fonctionnement un mécanisme d'évaluation conçu pour servir une institution différente dans un milieu différent.3)\tPour avoir quelque chance de succès, l'évaluation ne doit d'ailleurs pas être \"plaquée\" sur une institution.C'est dire qu'elle doit être animation plutôt que résolution.Les directives du bureau-chef ne peuvent pas grand'chose pour transformer l'esprit d'une boîte.C'est de l'intérieur que le renouvellement doit se faire.De même, les recommandations d'experts-observateurs n'ont guère de chance d'influencer un milieu un peu méfiant; par contre, il y a place pour des personnes-ressources et des \"accompagnateurs\".En un mot, le lieu de la recherche doit être le collège et ce sont les gens du collège qui doivent en être les agents.Peut-on vraiment chercher et trouver pour un autre?Les éducateurs savent bien que non.4)\tPour être acceptable par tous les membres de l'institution, il est indispensable que la méthode suivie présente de solides garanties de sérieux et d'objectivité.Au collège, où les relations de travail risquent toujours d'envahir le champ de la pédagogie, il faudra que les parties impliquées dans la recherche puissent admettre la \"neutralité\" de l'instrument d'analyse qu'on met à leur disposition.Neutralité s'oppose ici à manipulation: il va de soi qu'une fois appliqué à une situation précise, l'instrument cesse d'être neutre pour servir une stratégie d'intervention.5)\tEnfin, une expérimentation suivie et un rodage progressif rendraient la méthode plus efficace.La dialectique recherche-application -correction permettrait de mettre au point un instru- 41 Les professeurs du cégep face à Véducation et à renseignement collégial ment d'analyse adapté aux institutions d'enseignement du Québec et de le calibrer en fonction des difficultés pratiques rencontrées en cours d'application.Il y a cinq ans maintenant qu'à la suite de premiers travaux commencés dès 1971, et qui avaient conduit à la publication du Guide d'auto-évaluation, le Centre d'animation, de développement et de recherche en éducation (C.A.D.R.E.) recevait de la DGEC le mandat d'explorer le problème suivant:\tquelle démarche recommanderiez-vous pour faire l'évaluation d'une institution d'enseignement collégial?Suite aux premiers résultats, consignés dans les Rapports d'étape de 1975 et 1977, la DGEC renonçait à l'idée d'un système d'accréditation et faisait de la recherche en analyse institutionnelle l'une des trois priorités de son plan triennal pour 1975-1978.Ce n'est pas le lieu de présenter en détails la méthode d'analyse institutionnelle mise au point par l'équipe de dix chercheurs qui depuis trois ans travaillent en équipe selon la formule du séminaire de recherche.Notons seulement l'évolution de leurs travaux qui les a amenés à situer dans le collège, dans \"l'institution\", le lieu de l'évaluation: tel est, en effet, le premier principe directeur de l'implantation de la méthode (2).A l'heure actuelle, ce projet a déjà rejoint une quarantaine de collèges et d'écoles secondaires; la méthode s'appuie donc sur une base d'expérimentation considérable et proprement québécoise.Enfin, l'option faite pour l'analyse vise l'objectivité.On est à la recherche de méthodes rationnelles et rigoureuses de lecture de l'activité institutionnelle, d'une sorte de neutralité du regard permettant une analyse qui ne préjugerait d'aucune visée stratégique, fût-ce celles de l'évaluation proprement dite ou même de l'auto-évaluation ( 3).Peut-être est-il permis de voir dans l'analyse institutionnelle, non seulement un outil de recherche et de perfectionnement interne utile au collège mais aussi, dans la mesure où les institutions d'enseignement s'éveillent à leur \"responsabilité\" sociale, un instrument de participation qui permettrait de relancer le dialogue entre le collège et la collectivité qu'il dessert.2.\tPierre LUCIER, \"Qu'est-ce que l'analyse institutionnelle?\" Prospectives, décembre 1976, page 204.3.\tIdem, page 199.Introduction Au Cégep de Saint-Jean-sur-Riche-lieu, les journées pédagogiques de l\u2019automne 77 ont donné lieu à des échanges plus formels sur l\u2019éducation, le cégep et les objectifs de l\u2019enseignement collégial.Les procès-verbaux de ces échanges ou \u201crapports d\u2019ateliers\u201d ont été présentés aux professeurs lors d\u2019une plénière et semblaient constituer un ensemble plus ou moins disparate d\u2019observations et d\u2019énoncés, de jugements et de positions.Un groupe restreint de professeurs formant le Comité Ecole et Société du syndicat des professeurs du Cégep de Saint-Jean, s\u2019est penché sur l\u2019ensemble des réflexions qui émanaient de ces journées d\u2019étude pour tenter d\u2019en dégager, d\u2019en préciser et d\u2019en interpréter les tendances majeures.Nous espérons ainsi alimenter le débat sur la philosophie et la position des professeurs face à l\u2019enseignement collégial et l\u2019éducation en général dans le contexte de l\u2019arrivée imminente d\u2019un Livre Blanc.I Propos sur la démocratie et la neutralité en éducation Sur l\u2019école démocratique Etant donné \u2014 l\u2019existence d\u2019un système scolaire ouvert à tous de l\u2019élémentaire à l\u2019université; \u2014 la gratuité scolaire jusqu\u2019au cégep; \u2014 le système d\u2019options disponibles; on serait porté à croire, dans un premier temps, que \u201cl\u2019école pour tous\u201d issue du Rapport Parent, en se fondant sur l\u2019accessibilité, la liberté, l\u2019égalité pour tous et chacun est effectivement démocratique(1 ).En effet, cette Ecole rendrait à chacun ses opportunités de réussite selon ses aptitudes intellectuelles, ses capacités, ses motivations, ses intérêts, à partir de quoi, l\u2019élimination ou la sélection objective (normalisée), nécessaire (normale) et juste (rendre à César ce qui appartient à César.) se ferait au niveau de la performance (compétence normative).Dans un deuxième temps toutefois, des critiques surgissent.L\u2019Ecole n\u2019est peut-être pas aussi démocratique qu\u2019elle le prétend car on note l\u2019influence plus ou moins déterminante de l\u2019origine sociale, du niveau économique, du milieu culturel sur la réussite scolaire des individus(2).On serait ainsi amené à admettre que l\u2019Ecole est effectivement un canal de promotion individuelle dans le sens où l\u2019accessibilité aux différents champs d\u2019étude, de formation et de professions est marquée au départ par l\u2019appartenance de l\u2019individu à tel ou tel milieu^), ce qui a pour effet d\u2019entretenir plus ou moins les écarts entre les individus ou tout au moins de poser des obstacles discriminatoires au plan économique, social et culturel(4).Sur la neutralité de l\u2019Ecole On admet que l\u2019Ecole actuelle n\u2019est peut-être pas effectivement neutre en privilégiant certaines pratiques, certains contenus, certaines normes plus ou moins explicites mais vécues quotidiennement^).On envisage cependant, compte tenu du pluralisme de tolérance qui semble être vécu dans l\u2019Ecole, qu\u2019il pourrait exister au sein de notre organisation sociale, un enseignement Neutre, au-dessus des déterminations sociales.De fait, c\u2019est vers cet enseignement, alors qualifié de Neutre, que les enseignants tendraient et auquel on pourrait arriver par des réformes et des pratiques pédagogiques appropriées.L\u2019enseigne- 42 RELATIONS Rédaction:\tLesley Lee Pierre Brodeur Collaboration:\tClaude Levasseur Marielle Lafontaine Jean-Claude Petiot Robert Ménard Professeurs au CEGEP Saint-Jean-sur-Richelieu\t Janvier 1978\t ment neutre se définirait donc par une approche éducative qui favorise l\u2019épanouissement de la personne en fournissant à tous et chacun le support adéquat à une intégration culturelle, sociale et économique concordante aux objectifs des individus(6).Il Quelques faits et constats Au fil des années, les professeurs ont été confrontés à certaines réalités du système scolaire québécois.Il y a maintenant quantité de faits, d\u2019observations et d\u2019informations qui suscitent un éventail de questions, de commentaires et de critiques.Dans une perspective globale, on pourrait catégoriser de la façon suivante le champ des préoccupations concernant l\u2019Education et l\u2019intervention du professeur.\u201cUn certain échec quant à l\u2019apprentissage scolaire\u2019\u2019 A ce chapitre on entendra parler ici et là de dégradation des contenus de cours, ou de dégradation de la langue et de l\u2019expression, ou encore de parcellarisation et de fragmentation de la formation, ou bien souvent de l\u2019augmentation de l\u2019inadaptation scolaire, du phénomène de \u201cdrop-out\u201d et de \u201cdrop-in\u201d, etc(7).Le professeur se verra alors coïncé entre les \u201cexigences académiques\u201d et les \u201cadaptations\u201d pédagogiques face à la clientèle étudiante dont il a la responsabilité, entre les normes et les standards institutionnels et la relation plus ou moins personnalisée qu\u2019il souhaite entretenir ou qu\u2019on attend de lui, face à l\u2019étudiant (8) .\u201cUn certain échec de l\u2019institution scolaire\u2019\u2019 L\u2019expérience vécue par les enseignants à l\u2019intérieur du système scolaire, associée à l\u2019accroissement de l\u2019information par les média, les syn- dicats et les institutions, concernant l\u2019influence de variables extérieures sur l\u2019éducation et l\u2019enseignement (origine sociale, langue, marché du travail, conditions économiques, etc) a suscité dans le corps professoral une prise de conscience manifeste en rapport à certaines inégalités et aux contradictions internes de l\u2019appareil scolaire dont nous avons déjà fait mention.Par ailleurs, l\u2019écart devient de plus en plus apparent entre les prétentions voire même les promesses de la réforme scolaire des années 60 et la réalité actuelle: canalisation précoce des enfants dans des voies de scolarisation-formation, discrimination sexiste tant au niveau culturel qu\u2019au niveau économique, disparité au niveau de la formation du citoyen, relative aux secteurs \u201cgénéral\u201d et \u201cprofessionnel\u201d^), contingentements artificiels (cf.note 1).\u201cLes valeurs dans le système d\u2019éducation\u2019\u2019 On ne peut éviter de souligner la prépondérance dans le système d'éducation actuel de certaines valeurs auxquelles les professeurs doivent faire face et qu\u2019ils vivent quotidiennement tant dans leur enseignement qu\u2019ail-leurs.Dans un univers de compétition à outrance et de concurrence individuelle, de bureaucratisme et de fonctionnarisme, de fonctionnalisme et d\u2019o-pérationnalisme, les professeurs sont contraints de jouer le jeu tout en espérant rendre plus humaine leur relation pédagogique ou plus attrayante leur approche didactique quand ce n\u2019est pas le désengagement ou le désaveu pur et simple de leur fonction éducative qui l\u2019emportent.Bref, on sent bien ici, qu\u2019il y a quelque chose qui ne tourne pas rond, que l\u2019éducation a pris une tendance, une orientation qui échappe à l\u2019intervention de l\u2019enseignant en le dépassant et que c\u2019est tout le contexte supportant le sytème d\u2019Edu-cation qu\u2019il faut questionner.\u201cLes relations de travail\u2019\u2019 On doit tenir pour déterminante dans la philosophie de l\u2019éducation des enseignants, la saveur politique des conflits que ce groupe de travailleurs a vécus, dans ses relations avec l\u2019employeur et l\u2019institution dans laquelle il oeuvre.L\u2019expérience syndicale qui s\u2019est développée autour des déclassifications, des normes, des régimes pédagogiques, des décrets et lois spéciales, de la pseudo consultation des respon- sables de l\u2019acte éducatif etc, a fait en sorte que les enseignants sont sortis de leurs classes dans la période des années 60 et 70.De là, une réflexion qui s\u2019ouvre aux déterminations extérieures sur le système d\u2019éducation mais dont la critique n\u2019a d\u2019égale bien souvent que le sentiment d\u2019impuissance devant le poids de celles-là.Ill \u201cA propos de la réaction des enseignants\u201d Ce vécu sera évidemment perçu et interprété différemment selon le point de vue de l\u2019observateur lui-même impliqué dans l\u2019action éducative.On pourrait cependant dégager des dominantes à la base des multiples réflexions que l\u2019on peut recueillir.Notre analyse nous fait esquisser le tableau suivant.A.\tDans un premier temps, on serait porté à: 1o Reconnaître l\u2019impact des besoins et des exigences socio-économiques sur la formation des étudiants en terme de contraintes quantitatives relatives au marché du travail et qualitatives relatives au type de compétence préconisée pour assumer des postes et des fonctions économiques et politiques au sens large, dans une hiérarchie qui suppose une sélection néces-saire(10).2o Regretter qu\u2019il existe des \u201chandicaps\u201d sociaux, économiques et culturels qui se répercutent dans le cheminement scolaire des individus ( 11).3o Admettre plus ou moins explicitement comme inévitables ces handicaps et les dysfonctionnement de l\u2019Ecole (12) compte tenu de l\u2019imperfection latente de toute organisation sociale.B.\tDans un deuxième temps, l\u2019empreinte de cette représentation de la chose scolaire sur les faits et les constats antérieurs, incite à /\u2019Accommodation dans leur fonction éducative et donc à: 1 o Privilégier et favoriser: a)\tL'épanouissement de l\u2019individu à à l\u2019intérieur d\u2019une réalité économique et sociale perfectible (humanisme teinté de personnalisme et de culturalisme) (13) b)\tLa promotion, la récupération et l\u2019adhésion individuelle pour contrecarrer les handicaps ou les contraintes dans le processus d\u2019apprentissage et faciliter l\u2019atteinte des aspirations personnelles.FEVRIER 1978 43 2o Souhaiter et espérer activement des réformes conséquentes afin d\u2019humaniser l\u2019Ecole: a)\tDes réformes d\u2019aménagement institutionnel en termes de programmes et de normes, de services et d\u2019encadrement.b)\tDes réformes d\u2019aménagement psycho-pédagogique en termes de méthodes, d\u2019évaluation, de techniques d\u2019apprentissage et de communication(14).IV Un projet éducatif sous-jacent?Les lignes qui précèdent font ressortir l\u2019option \u201chumaniste renouvelée\u201d qui, selon nous, serait à la base de la réflexion et de l\u2019intervention des enseignants.En insistant sur la nécessité d\u2019humaniser l\u2019Ecole jusque dans ses déterminations sociales (réduction des écarts, rattrapage, démocratisa- tion des apprentissages etc), on viserait, en acceptant le système économique et la structure politique actuels, à l\u2019aménagement ou à l\u2019amélioration de la \u201cqualité de vie\u201d des individus et à \u201cl\u2019engagement positif du futur citoyen\u201d.On pourrait donc y lire si ce n\u2019est dans ses applications actuelles, du moins en toile de fond, une idéologie tendant à la social-démocra-tie.Cette orientation se répercute alors à différents niveaux pour peu que l\u2019on puisse catégoriser le discours plus ou moins explicite des enseignants sur le Projet Educatif de l\u2019enseignement collégial: A.\tAu plan économique: Assurer l\u2019indépendance économique de l\u2019individu en rapport à une préparation permettant la mobilité professionnelle et l\u2019adaptation au changement.B.\tAu plan politique: Développer la capacité de comprendre les affaires publiques et de participer aux \u201cChoses de la Cité\u201d.C.\tAu plan social: Assurer la socialisation participative de l'individu au sens de l\u2019adaptation et de l\u2019intégration au sein des structures et de la dynamique sociale.D.\tAu plan culturel: Susciter des habitudes de vie positives et enrichissantes en fonction d\u2019une consommation culturelle élargie et d\u2019une adhésion personnelle originale à certaines valeurs et normes plus ou moins explicites dans la relation pédagogique.E.\tAu plan psychologique (central dans la relation pédagogique): Favoriser l\u2019épanouissement de la personne dans son individualité en misant sur \u201cl\u2019apprendre à appren- Notes et commentaires 1.\tD\u2019après le Rapport Nadeau, la fréquentation scolaire a augmenté considérablement.Alors qu\u2019en 1961, on comptait 16.3% de la classe d\u2019âge 17-19 fréquentant des institutions post-secondaires, on en comptait 26.8% en 1972.Toutefois, selon l\u2019O.C.D.E., on remarque en 1972-73, pour le Qué-bec, une diminution significative du taux de la fréquentation scolaire des groupes d\u2019âge 15-17 ans, ce taux correspond à celui de 1966.Le taux de scolarisation de ces âges demeure d\u2019ailleurs de 10 à 15% inférieur à la moyenne canadienne! 2.\tLe projet ASOPE (Bélanger et Rocher, 1974) signale que 52.8% des étudiants de secondaire I sont fils d\u2019ouvriers alors que cette proportion n\u2019est que de 37.9% pour les étudiants de Cégep II.De même, les fils de directeurs de compagnies, de gérants, de professionnels forment 10.7% de la clientèle scolaire en secondaire I et 21.2% de celle de cégep II.Voir aussi Escandre \u201cLes classes sociales au Cégep\u201d.3.\tPlus souvent qu\u2019autrement, on ferait référence au milieu familial \u201cen soi\u201d et à son écologie culturelle, cela dans une perspective plus \u201cpsycho-sociale\u201d que socio-politique.4.\tN\u2019y aurait-il pas au coeur de cette démarche une réduction du concept de l\u2019école démocratique à celui de l\u2019accessibilité scolaire?Cet- te accessibilité n\u2019aurait effectivement pas été réalisée et serait alors dénoncée sans remettre en cause l\u2019orientation du système d\u2019éducation et la structure socio-politique qui le supporte.Bref, le questionnement ne porte vraisemblablement pas sur la finalité de la fonction éducative en termes de reproduction de la structure sociale ou du produit final de ce processus d\u2019acculturation et de socialisation, mais bien plus sur les contraintes qui s\u2019expriment dès l\u2019entrée et durant tout le passage dans le système scolaire d\u2019une part, et sur les mécanismes de récupération ou de rattrapage culturel visant la mobilité sociale individuelle d\u2019autre part.5.\tVoir à ce sujet les observations fort pertinentes de: C.E.Q.\u201cEcole et luttes de classes au Québec\u201d (1974) J.E.C.\u201cL\u2019école n\u2019est pas neutre\u201d (1974) C.S.N.\u201cLe système scolaire en question\u201d (1974) 6.\tEn filigrane, l\u2019idéologie de la so-cial-démocratie?(v.g.La participation dans le respect des différences et la réduction des handicaps et des écarts sous le couvert de la protection du consommateur.) 7.\t\u201cA ces mots on cria haro sur le baudet\u201d, comme quoi, vu de l\u2019extérieur, ce sont les profs qui sont responsables de tous ces maux, surtout s\u2019ils font référence à la convention collective.Pourtant, on pourrait se demander par exemple si c\u2019est à cause des profs que l\u2019absentéisme et les abandons se répartissent inégalement selon le cours général et le cours professionnel, selon la grosseur de l\u2019école, que le même prof doit \u201censeigner\u201d à 150 élèves, que des elèves doivent voyager deux heures par jour en autobus?8.\tIl faudrait peut-être retenir que les enseignants sont généralement des travailleurs qui ont été recrutés sur les lieux de leur formation, qui ont réussi à traverser tout le processus de scolarisation jusqu\u2019à l\u2019université, ce qui correspond aux 5% de la clientèle totale qui accèdent au niveau supérieur.De là une certaine expérience de la vie, de la société et de la culture qui influencera nécessairement leur action pédagogique, leurs préjugés, leurs attentes face à des clientèles auxquelles ils ne peuvent pas toujours s\u2019identifier.Exemple: l\u2019échec de l\u2019alphabétisation de \u201cgroupes défavorisés\u201d dans Pointe St-Charles par des \u201cuniversitaires\u201d! (Problématique de l\u2019éducation populaire face à \u201cl\u2019éducation permanente\") 9.\tEn 1973, le Conseil du Patronat soulignait qu\u2019\u201cétant donné que les jeunes du secteur professionnel doivent déboucher directement sur le marché du travail, il est compréhensible que l\u2019industrie québécoise agisse avec prudence dans le recrutement de techniciens qui pourraient se révéler plus tard, des contestataires professionnels à l\u2019intérieur de leur propre entreprise\u201d.On sait que Nadeau suggérait d\u2019abaisser à 2 ans la durée du cours 44 RELATIONS Horizon nouveau pour les cégeps dre\u201d, la communication et l\u2019expression de soi, la conscience de ses intérêts et goûts personnels, le bien-être psychosomatique.Conclusion On a tenté ici avec plus ou moins de pertinence, de faire le point sur la philosophie des professeurs de notre cégep face à l'éducation et à l'enseignement collégial.Nous sommes bien conscients que cette esquisse n\u2019est pas complète et parfois grossière.On devra surtout retenir qu\u2019il s\u2019agit là d\u2019une analyse interprétative qui ne doit pas être confondue avec une position explicite et endossée par l\u2019assemblée des professeurs.Nous espérons cependant que notre diagnostic sera de quelque utilité aux travailleurs syndiqués de l\u2019enseignement dans l\u2019orientation de leurs prescriptions.professionnel au Cégep et de diminuer substantiellement la formation générale.Or, l\u2019enquête ASO-PE a permis de constater que l\u2019insatisfaction des étudiants envers la société augmente avec la scolarisation et que leur sentiment d\u2019aliénation et leur fatalisme diminuent! 10.\tLe futur travailleur-citoyen serait donc éduqué en fonction de sa compétence objective à exécuter un travail à un certain niveau de la hiérarchie sociale.sans référence formelle à la position et aux rapports sociaux inhérents à sa future position dans ce marché du travail.11.\tUne telle acceptation pourrait signifier implicitement un jugement de valeur et une appréciation négative de la qualité de la culture et de la force sociale des milieux que l\u2019on qualifie de \u201cdéfavorisés\u201d c.f.no 18.12.\tDe \u201cl\u2019inévitable\u201d dans notre société à \u201cl\u2019acceptation nécessaire\u201d, la distinction n\u2019est pas toujours très claire.13.\tRéalité sociale et économique admise comme telle, non questionnée en termes d\u2019aliénation collective, ce qui cautionne finalement l\u2019individualisme (promotion individuelle vs promotion collective) et les dysfonctionnements qu\u2019on n\u2019a plus qu\u2019à regretter.14.\tCette orientation des réformes réfrène en partie un engagement socio-politique au niveau institutionnel et une démarche socio-pédagogique au niveau de l\u2019enseignement (c.f.\u201cLa maîtresse d\u2019école\u201d à l\u2019Université de Montréal et tout le débat autour de cette question).Lors du symposium de novembre dernier qui tentait, après dix ans, de faire le bilan sur l\u2019expérience des CEGEPs et de tirer des conclusions pour leur avenir, M.Guy Rocher devait reconnaître un certain échec sur un point important de la réforme scolaire; leur rapprochement dans la même institution n\u2019avait pas intégré harmonieusement, comme on l\u2019espérait, les deux secteurs général et professionnel.Mais tandis que d'autres, venus à ces rencontres avec beaucoup de déceptions accumulées, étaient tentés de voir dans cet échec un motif sérieux de contester les CEGEPs, peut-être de les repenser dans une large mesure, M.Rocher y trouvait plutôt une confirmation de l\u2019intuition initiale.Il était normal qu\u2019on rencontre des difficultés et, celles-là précisément, en touchant au coeur le vrai problème de l\u2019éducation aujourd\u2019hui.Le conférencier précisait alors que le rôle des CEGEPs, tel qu'on peut mieux le discerner maintenant va incomparablement plus loin que la tentative de rapprocher les sciences et les humanités comme on disait dans les années soixante, ou de rétablir une juste égalité entre ouvriers manuels et collets blancs.Il n\u2019est rien moins que d\u2019esquisser une culture appropriée au monde technique.Un véritable défi à relever dans les années à venir.Car si la science par son caractère théorique demeurait encore assez près des disciplines dites de formation générale, la technique dont il s\u2019agit maintenant est de l'ordre des choses, de celles qui nous entourent, qui influencent tous les jours notre manière de vivre, changent nos habitudes, nos attitudes, nos modes de penser et de choisir.M.Rocher n'eut pas le loisir et les questions posées ne lui ont pas donné l\u2019occasion de développer, comme elle le mérite, une perspective qui permet à la fois de mieux lire la suite des événements et d\u2019entrevoir le type de réaménagement qui ferait des CEGEPs de vé- L\u2019auteur, jésuite, est professeur de philosophie au collège Jean-de-Brébeuf à Montréal.par Roger Marcotte* ritables institutions pour notre temps.Et c'est sans doute un peu dans le même sens qu\u2019il faut interpréter les encouragements chaleureux, inattendus, il faut le dire, qui nous sont venus assez unanimement de la part des étrangers, américains ou ontariens, invités au symposium.C\u2019est donc le but de cet article de dégager, à partir de l\u2019objectif des CEGEPs ainsi reformulé, les convergences entre les indications de ces dix années (malaises, oublis, déceptions, réactions diverses) et ce qui caractérise de plus en plus les sociétés jouissant d\u2019un développement technique avancé.Dans la mesure où ces difficultés ont évolué obscurément, malgré nos surprises et nos inquiétudes, vers l\u2019horizon nouveau proposé par M.Rocher, on est amené à penser, dans le même mouvement, la solution des difficultés des CEGEPs et des problèmes d\u2019une société encore mal adaptée à son développement technique.Les quelques faits retenus en rapport avec la conception de la formule, la mise en place et les tentatives de réajustement des CEGEPs, devraient suffire à bien montrer une tendance à méconnaître, sous-estimer, oublier ou court-cir-cuiter les aspects matériels, les détails concrets pourtant indispensables, bref notre dépendance à l\u2019égard de la matière et justement dans un effort animé par la préoccupation de répondre aux besoins nouveaux d\u2019un monde technique.Des participants ont trouvé étrange qu\u2019on n\u2019ait pas songé à introduire dans les programmes du secteur général des cours du professionnel, au moins à titre complémentaire, tandis qu\u2019on imposait aux étudiants du professionnel les cours les plus typiques de l'autre secteur.Comme si les étudiants orientés vers l'université, le professionnel long comme on dira plus tard, n\u2019avaient rien à retirer de spécialement important de ce genre de formation.Cela aurait sans doute créé de sérieuses complications administratives.Est-ce l\u2019explication réelle?Il parut suffisant alors de fixer la proportion que devraient respecter les programmes entre le temps alloué à la culture générale et celui qui serait con- FEVRIER 1978 45 sacré à la spécialisation, une spécialisation qui n\u2019était pas forcément technique au sens où le matériel y tient une bonne place.Le cas de ceux qui s\u2019orientent vers les sciences ou les arts semble différent, et il l\u2019est en effet.Pas au point toutefois d\u2019échapper complètement à l\u2019objection.Le cloisonnement regrettable qui persiste entre les disciplines empêche souvent que les habitudes de travail acquises dans une discipline soient transférées à une autre, comme elles le pourraient et le devraient.Et l\u2019on peut trouver certains hommes de sciences ou techniciens qui semblent oublier dans le reste de leur vie ce qu\u2019ils savent et pratiquent rigoureusement sur le plan professionnel.Quant aux arts, il faut reconnaître et apprécier qu\u2019on ait réintroduit pour tout le monde une forme d\u2019initiation au dessin et à la musique, dans les programmes du secondaire.Même les professeurs, pourtant plus près des étudiants, quand ils ont eu recours, pour pallier aux déficiences du nouveau régime scolaire, à des initiatives certainement dans la ligne des besoins actuels, \u2014 par exemple les formules de travail en équipe \u2014, dans l\u2019espoir de sortir de l\u2019artificiel scolaire pour retrouver les conditions de la vie, ont semblé trop souvent oublier qu\u2019une bonne idée est encore bien loin du réel, trop loin pour que des gens inexpérimentés se trouvent automatiquement équipés pour la mettre à exécution.Nul ne contredira le principe que la recherche (un mot qui auréole parfois des sujets bien vagues!), est une excellente façon d\u2019apprendre à travailler, mais pour qu\u2019un tel travail, soit valable, il faut des projets structurés avec grande précision.Enfin, au moment d\u2019établir un bilan un peu sérieux de dix années d\u2019efforts tenaces, les participants au symposium devaient se rendre à l\u2019évidence: ils n\u2019avaient rien d\u2019autre pour ce faire que l\u2019ensemble des impressions de ceux qui étaient là, impressions toujours liées à des situations particulières et subjectives pour une bonne part, difficile à cerner.On peut dire, comme on l\u2019a fait, qu\u2019il est possible de relever des points de convergence, une sorte d\u2019accord moyen sur l\u2019appréciation des faits, sur les interventions qui s\u2019imposent.Il n\u2019y a pas là beaucoup de nouveau, hormis quelques rectifications.Certains pressentaient déjà le premier jour: \u201cLe symposium, ça va rapporter quoi?\u201d Les solutions espérées exigent autre chose que ces accords \u201cgénéraux\u201d.Mais personne ne veut d\u2019enquêtes, de questionnaires, de méthode d\u2019évaluation qui oblige à compiler, recueillir des données etc.En revanche, si on examine l\u2019évolution de la terminologie durant la même période, on peut suivre le cheminement qui nous conduit jusqu\u2019à cet horizon nouveau pour les CEGEPs, par une formulation qui oriente déjà vers la solution.D\u2019abord, on se demandait comment concilier les exigences permanentes de la culture générale avec les contraintes nouvelles de la spécialisation?On propose ensuite, dans le Rapport Nadeau, de remplacer le terme \u201cgénéral\u201d qui semble trop réservé à un groupe d\u2019étudiants puisqu\u2019il désigne leur secteur, par celui de fondamental qui vaut également pour les deux types de formation.De la même manière, le mot professionnel est élargi aux deux secteurs: il y a le professionnel long et le professionnel court.Donc tout le monde se retrouve également sous chacun des termes.Il reste que le professionnel court réfère davantage au monde du travail manuel, des métiers.Mais quand on parle de culture adaptée au monde technique, d\u2019homme nouveau susceptible d\u2019y vivre à l\u2019aise, on l\u2019entend de la même façon pour tous, parce que les termes réfèrent alors non plus à des occupations mais à des perceptions, des attentes, des attitudes, des modes de vivre avec les autres, des reconnaissances et des acceptations de faits.Ils obligent à combler l'intervalle, infranchissable selon certains, entre les vieilles catégories d\u2019\u201cintellectuel\u201d et d\u2019ouvriers ou techniciens; à relier la théorie à la pratique, faute de quoi il n\u2019y aura plus que de \u201cfaux intellectuels\u201d plus attentifs à répéter des formules qu\u2019à réfléchir sur le réel, et d\u2019autre part, des \u201couvriers\u201d qui resteront sur le plan de leur vie personnelle, dépendants et irresponsables, de \u201cfaux adultes\u201d, leurrés les uns et les autres par le jeu de l\u2019abstraction rationnelle ou technique.En effet, c\u2019est dans toutes les classes de la société, y compris chez les mieux nantis, qu\u2019on rencontre toujours plus de frustrations, le sentiment de perdre pied, d\u2019être ballotté, emporté par le mouvement général.Tout ce qui \u201cprend du temps\u201d impatiente.On veut choisir, décider sans qu\u2019il y ait de conséquences, de responsabilités.L\u2019effort agace, surtout celui qui se situe au niveau banal des réalités quotidiennes.Les appareils de plus en plus compliqués, sophistiqués! nous laissent déconcertés quand ils font défaut.Les méthodes rationnelles, les procédés techniques qui les incarnent, à force de subdiviser, d\u2019isoler et de simplifier les difficultés, les efforts, semblent parfois les supprimer, ce n\u2019est qu\u2019une illusion: l\u2019expérience nous a appris à la longue, que ces mêmes difficultés reviennent, métamorphosées, nous presser de toutes parts comme nuees de sauterelles ou marée de fourmis.Nous nous sentons déconcertés et démunis.D'autant plus que nous sommes portés à croire ou du moins à nous comporter comme si nous croyions que les limites, le temps, le difficile, c\u2019était de l\u2019histoire ancienne, des accidents inadmissibles.Mais la technique fait plus que métamorphoser un vieux problème.Elle approfondit les liens de notre évolution personnelle avec celle des choses et des autres humains.Elle nous engage dans un réseau toujours plus serré, plus ramifié d\u2019interactions et de conditionnements avec la matière, si complexe qu\u2019il est souvent impossible de démêler ce qui vient des choses ou de l\u2019intelligence, de soi-même ou des autres.Comme dans le système nerveux, où l\u2019intelligence et l\u2019électricité empruntent les mêmes chemins.Le cinéma, et plus encore la télévision, me paraissent illustrer au mieux ce nouveau régime de dépendance raffiné qui renforce en les rendant plus conscients nos liens avec le monde matériel.On pourrait dire, dans le sens des réflexions présentes, que ces médias se caractérisent tous les deux par la façon dont ils valorisent les détails et rendent inéluctable la collaboration la plus étroite entre ceux qui y travaillent.Et qui en vivent, parfois dans un sens plus fort que dans toute autre entreprise.Mais aussi dans des conditions de morcellement, sans doute quasi insupportable à certains jours.Ici la vie est vécue, à la lettre, démontrée, par morceaux, à coups de volonté, sans gratification immédiate.Ce qui suppose une compréhension de son rôle indispensable, ou une confiance qui grandit avec les difficultés.Ainsi nos connaissances et nos expériences, en tout domaine, dépendent et dépendront de plus en plus de médias d\u2019information.Elles se trouvent par là de plus en plus assujetties à des déficiences techniques qui peuvent changer dans des mesures étonnantes la portée de leur message.Ces médias nous bombardent dans le même moment d\u2019informations disparates, plus ou moins exactes, toujours marquées par leur mode de diffusion.On y voit crouler sous la critique tous les appuis intellectuels ou moraux, avec la même fréquence que les édifices imposants ou vénérables dans les scènes de guerre.Pour tenir ou s'adapter, et savoir quand opter pour l\u2019un ou l\u2019autre comme dit le sage oriental, il faudra à l\u2019ouvrier comme au juge et à l\u2019industriel, avoir des bases de référence personnelles dont on a vérifié la valeur; et un entrai ne- 46 RELATIONS par Fouad Saad MOYEN-ORIENT: un rapprochement périlleux entre Israël et F Egypte Dans le conflit qui depuis des années déchire le Proche-Orient, des gestes de rapprochement spectaculaires ont pu faire espérer une issue pacifique.Mais au moment où les chefs d\u2019Etat s\u2019embrassent, quels calculs les poussent et quels intérêts sacrifient-ils?Monsieur Fouad SAAD, professeur de science politique au Collège Jean-de-Brébeuf, prend parti contre le style des négociations en cours.ment critique sérieux.Dans les moments de fatigue extrême ou d\u2019angoisse, il sera toujours utile, parfois nécessaire, de retourner aux gratifications simples et rassurantes du travail manuel.Ce retour à la matière est le trait commun des formules de thérapie qui se multiplient avec la fréquence des maladies psychologiques.Comme aussi le recours de plus en plus courant à une forme d\u2019activité collective, seule capable en bien des cas de fournir à la fois les ressources et l\u2019appui nécessaires.Certes ces aspects d\u2019une culture qu\u2019or peut appeler technique, ne relèvent pas uniquement de l\u2019éducation qu\u2019on recevra au niveau collégial.Mais il reviendra à ce niveau d\u2019en faire prendre une conscience plus explicite et réfléchie.Mentionnons à ce chapitre quelques éléments qui devraient figurer dans les programmes sous une forme ou l\u2019autre, parce qu\u2019ils sont devenus des connais-, sances usuelles, au sens d\u2019autrefois;-connaître les mécanismes de l\u2019habitude et les avoir vérifiés, parce que le monde technique utilise à outrance la répétition; connaître assez pour les accepter les nouvelles exigences du niveau d'organisation sociale où l\u2019on est parvenu; avoir l\u2019expérience de la valeur gratifiante de l\u2019effort au plan matériel, s\u2019habituer à une forme de réflexion qui profite des ressources des médias; s\u2019entraîner au travail d\u2019équipe, étudier les règles de procédure pour les assemblées, et les subtilités courantes de leur utilisation \u2014 acquérir des techniques pour choisir et pour évaluer etc.toutes connaissances ou attitudes qui ne s'acquièrent pas en l\u2019air, mais à travers l\u2019expérience.C\u2019est donc bien plus que la coexistence des deux types de formation a-daptés à des tournures particulières d\u2019esprit, bien plus que des efforts de conciliation entre spécialisation et culture générale, plus que des proportions de cours dans les programmes, qui contribueront à esquisser les traits de la culture technique, c\u2019est toute la pédagogie dans toutes les disciplines qui devra s\u2019attacher à développer de telles attitudes et convictions.Mais on peut supposer que la présence au moins de certains secteurs techniques dans une institution, comme par exemple le domaine des arts et des communications, où l\u2019on perçoit la dépendance entre l\u2019esprit et la technique, ne seront pas étrangers au succès d\u2019une telle réforme.D\u2019une façon générale on pourrait conclure que plus le rationnel est poussé, plus on a besoin d\u2019avoir la matière à portée de la main, et plus la technique nous entoure, plus on a besoin de pouvoir remonter les pièces jusqu\u2019à la signification.FEVRIER 1978 Des livres ont été écrits pour raconter \"Comment vendre un président\u201d, d'autres le seront pour démontrer comment on est en train de vendre une paix que plusieurs appellent une capitulation.Au départ, nous nous devons de souligner aussi les aléas de l'analyse face au manque de renseignements.La presse américaine et canadienne d'abord, donne très peu de nouvelles concernant les Etats opposés à Sadate.Le milieu diplomatique même, en second lieu, adopte des méthodes secrètes.En effet, des événements graves éclatent soudain au grand jour alors qu'ils ont été préparés longtemps à l'avance dans les coulisses des chancelleries et des présidences, dans les rencontres secrètes de ministres ou d'émissaires voyageant incognito, par des discussions et des marchandages arrangés, en tête-à-tête, lors de ces nombreux sommets d'hommes d'Etat.C'est dire la difficulté et le danger des prévisions et des spéculations dans le domaine des relations internationales surtout au Moyen-Orient, où se déroule le conflit le plus compliqué depuis le problème des Balkans, avant la première guerre mondiale.Le drame qui secoue le Moyen-Orient arabe depuis soixante ans, soit depuis la Déclaration Balfour en 1917 qui promettait un \"homeland\u201d aux Juifs en Palestine et surtout depuis la création effective de l'Etat d'Israël dans une région qu'un général français du temps du mandat avait décrite comme \"le ventre mou du monde arabe\u201d, ce drame traverse aujourd'hui une phase cruciale.Cette phase n'a rien de biblique comme veut le montrer une certaine mise en scène habile.Ce n'est pas l'âme d'Abraham qui plane sur le couple sémite Sadate-Bégin, enfin réconcilié et s'embrassant devant la télévision mondiale, mais plutôt l'ombre menaçante de l'aigle impérial américain.Nous insistons là-dessus car nous voulons que le lecteur se débarrasse de toutes ces images d'Epinal que les média lui ont assénées depuis deux mois, depuis ce 19 novembre où le président égyptien, Anouar El-Sadate, a atterri à l'aéroport de la ville occupée de Jérusalem.La stratégie impérialiste La tentative nassérienne qui reprenait sous la bannière du nationalisme arabe et du socialisme les tendances 47 millénaires de la politique égyptienne devait être combattue par les puissances qui ne pouvaient admettre la création, dans le Machrek arabe, d'un Etat arabe uni ou fédéré d'une centaine de millions d'habitants, bénéficiant d'une position stratégique exceptionnelle et de ressources énergétiques énormes.Au 19ième siècle, la Grande-Bretagne et la France avaient donné un coup d'arrêt à la tentative de Mohamed Ali de créer un empire égyptien dans la région.Elles ont poursuivi leur politique après la première guerre mondiale en \"balkanisant\" le Croissant Fertile, en le divisant en six Etats sous-man-dats: l'Irak, le Koweït, la Syrie, le Liban, la Palestine et la Transjordanie, en prenant soin d'attiser les divergences ethniques, religieuses et tribales dans la région.Mais le coup le plus audacieux et, du point de vue arabe le plus machiavélique, a été l'aide fournie au mouvement sioniste et à l'implantation d'un Homeland juif en Palestine.Après la seconde guerre mondiale, les deux Empires ruinés et affaiblis devaient passer la main au nouvel empire occidental: les Etats-Unis.En effet, en 1947, les Etats-Unis, par la doctrine Truman, prennent pied en Grèce et en Turquie et en 1948, en reconnaissant l'Etat d'Israël, onze minutes après sa création, reprennent à leur compte la politique impériale occidentale qui depuis les Croisades vise, par l'occupation du littoral syrien, à empêcher les peuples de la région de devenir maîtres de leur destin.La création d'un petit Liban totalement chrétien, projet qui reparaît aujourd'hui, ou d'un grand Liban à majorité ou à prépondérance chrétienne relève de la même stratégie.Cette stratégie peut donc se résumer ainsi: \u2014\tbalkanisation du Croissant Fertile; \u2014\toccupation directe ou par minorité interposée du littoral syrien; \u2014\tisolement de l'Egypte et sa séparation du Machrek arabe; \u2014\taffaiblissement et colonisation de l'Egypte; \u2014\tcontrôle stratégique de la région: Canal de Suez, Mer Rouge et golfe arabo-persique; \u2014\tcolonisation économique par l'exploitation éhontée des ressources de la région, en l'occurrence le pétrole, ainsi que de sa main-d'oeuvre à bon marché.Le rôle d'Israël Qui a compris cette stratégie tout à fait légitime d'ailleurs de l'Occident, peut saisir le rôle conféré à Israël dans la région: faire échec à toute tentative d'union sous l'étendard du nationalisme et du socialisme arabes.De même on peut comprendre la gravité du rapprochement israélo-égyptien amorcé par la visite du président Sada-te à Jérusalem.A chaque action du nationalisme arabe, Israël interviendra par la force au besoin.En 1956, c'est l'agression tripartite avec la France et la Grande-Bretagne après la nationalisation du Canal de Suez par Nasser.En 1967, c'est la fameuse guerre des six jours après une erreur tactique de Nasser qui voulait, en envoyant son armée au Sinaî, protéger la Syrie d'une attaque israélienne.Quant au socialisme arabe, surtout comme nous l'avons vu adapté en Egypte, il doit son échec aux Arabes eux-mêmes.Cet échec est dû à plusieurs facteurs: faiblesse de l'expression théorique de l'idéologie, faiblesse numérique des vrais cadres socialistes, faiblesse de la classe ouvrière elle-même, emprise de la religion musulmane sur la majorité d'une population analphabète enfin, et surtout, mentalité petite-bourgeoise des officiers de l'armée qui avaient accompli la révolution.Après la trahison de la bourgeoisie syrienne par la rupture de l'Union égyp-to-syrienne en 1958, Nasser va durcir sa position et aller de plus en plus vers la gauche, cette tendance va culminer avec les nationalisations de 1961.C'était devenu une lutte à finir entre un socialisme sans base réelle, un socialisme sans socialistes et une bourgeoisie qui, ayant assimilé les cadres enrichis de l'armée, ne rêvait qu'à une restauration du capitalisme par une politique proaméricaine.Ce fut aussi une cause de l'intervention israélienne en 1967.Israël, avec l'appui des Etats-Unis, soucieux de stopper l'avance des Soviétiques au Moyen-Orient, va asséner une défaite terrible au régime nassérien qui ne s'en relèvera pas.Après 1967, le relais révolutionnaire dans le monde arabe passe aux Palestiniens et, quand Nasser meurt en 1970, l'Egypte est prête à un changement de régime.Celui qui fut désigné pour mener à bien cette tâche est un homme de droite, nationaliste il est vrai, mais plus égyptien qu'arabe, plus musulman que socialiste.Changement d'alliance En tout cas, le voyage à Canossa ou à Jérusalem de Sadate, s'il fut spectaculaire, n'en était pas moins prévisible car, dès sa prise du pouvoir, en 1970, Sadate a engagé l'Egypte dans une politique\tpro-américaine.Evoluant\tdans la même orbite qu'lsraël, il devait tôt ou tard accepter le \"fait\" israélien dans la région.Bien plus, il devait passer sous les fourches caudines d'Israël, car ce ne sont pas les Etats-Unis qui font\tpression\tsur Israël\tmais\tbien le contraire, grâce à la puissance du lobby sioniste en Amérique du Nord.La puissance de ce lobby s'exprime par le contrôle des média, ainsi que de plusieurs\tsecteurs\timportants\tde\tl'éco- nomie, par l'influence des élections présidentielles, à cause du poids décisif des voix juives dans les Etats plus peuplés, qui possèdent plusieurs grands électeurs\tcomme\tNew York,\tla\tCali- fornie, la Floride et l'Illinois, par l'appui des grands syndicats dont le tout puissant AFL-CIO dirigée par le sioniste Meany, par le contrôle enfin du Sénat, ou 70 sénateurs sur 100 sont prosionistes et de la Chambre des Représentants où ces derniers sont encore plus dépendants que les sénateurs, des caisses occultes et des média.La politique de Sadate Sans tenir compte des conséquences inéluctables de son option politique, dictée comme on l'a vu par son idéologie et son appartenance de classe, donc des intérêts de la clique qui l'a mis et le maintient au pouvoir, Sadate va prendre une série de décisions qui seront toutes des coups de poker plus ou moins réussis.\u2014\t1971:\télimination du groupe pro-soviétique Sabri-Charaf.\u2014\t1972: renvoi des experts mili-raires soviétiques; \u2014\t1973: guerre d'Octobre, qui fut une manoeuvre limitée pour guérir les Arabes de leur \"complexe\" face à la puissance militaire israélienne.Même ici, Sadate ne va pas jusqu'au bout et, au mépris de toute alliance, il ordonne l'arrêt de l'avance de I' armée égyptienne, ce qui permet à Israël de porter tous ses blindés contre la Syrie puis de reprendre l'offensive au Sianî; \u2014\t1973: le cessez-le-feu à peine décrété, Sadate propose à Golda Meir la paix comme en 1971: les deux fois, ses avances seront repoussées; \u2014\t1975: abandon encore une fois de la Syrie en signant, seul, un second accord de désengagement au Sinaî; \u2014\trelâchement des liens avec les non-alignés, 48 RELATIONS \u2014\tintc rvention au sein de l'OUA contre les mouvements de libération: au Soudan pour éliminer le P.C., au Congo pour aider Mobutu au Kasai, \u2014\tappui à la droite libanaise au cours de la guerre civile, \u2014\tenfin adoption d'une politique économique libérale qualifiée de politique d'ouverture \"Infitah\", qui met fin à l'expérience socialiste nassé-rienne et qui fait de l'Egypte une proie facile pour les capitaux arabes et les multinationales.La Conférence de Genève Malgré cette politique sadatienne, qui devait logiquement mener à un accord de compromis avec Israël, on espérait que cet accord se ferait dans le cadre de la conférence de Genève.En effet, avec l'avènement de Carter à la Maison Blanche et de son conseiller Zbignie Brezinski, la diplomatie américaine avait abandonné la politique de Kissinger dite \"des petits pas\", c'est-à-dire en procédant par étapes et par accords partiels: un peu de territoire pour un peu de paix.Il s'agissait d'arriver par des négociations, entre les Etats du champ de bataille, à instaurer un accord de paix global dans la région afin de garantir l'approvisionnement en pétrole des Etats-Unis.Le cadre de ces négociations devait être la Conférence de Genève, elle garantissait la présence de l'URSS, co-présidente, avec les Etats-Unis, de cette conférence.Les Etats arabes membres de cette conférence luttaient pour y faire admettre les palestiniens représentés par l'OLP depuis le sommet arabe de Rabat en 1974.Mais alors qu'on espérait trouver une formule de compromis pour représenter les palestiniens à cette conférence et que les travaillistes israéliens se montraient apparemment souples à ce sujet, les élections israéliennes vinrent mettre un terme à tous les espoirs.Avec l'élection, en mai 1977, de Menahem Begin comme chef du gouvernement israélien, la conférence de Genève devenait plus aléatoire.L'accord de coalition signé par le chef du Likoud avec les autres formations de droite affirmait que \"les droits du peuple juif à Eretz Israël (le grand Israël) sont historiques, éternels et inaliénables\".Jamais cet homme, sioniste fanatique, (même au dire de Mendès-France - cf.Nouvelle Observateur, du 5,12, 1977) ne rendra aux arabes un pouce de la terre, qu'il appelle Eretz Israël et de la Cisjordanie, qu'il appelle la Judée et la Sa-marie.Ce Grand Israël dont la carte dessinée sur la porte de la Knesset va du Nil à l'Euphrate.Si Sadate en doutait à FEVRIER 1978 la veille de son départ pour Jérusalem, il l'apprendra à ses dépens.L'Egypte et la Syrie aidés par les Américains, essayaient donc de trouver une formule acceptable par les palestiniens et par les israéliens pour aller à Genève.On avait proposé entre autres: que les palestiniens fassent partie de la délégation jordanienne ou qu'ils fassent partie d'une délégation arabe unique et les israéliens avaient accepté, plus ou moins, cette formule, à condition que ces palestiniens ne soient pas de l'OLP.Les droits des palestiniens De leur côté les palestiniens, par la voix de l'OLP refusaient de participer à la Conférence de Genève, si on ne reconnaissait pas leur droit nationaux.En effet, le Conseil central de la Résistance palestinienne (C.C.O.L.P.) a refusé, en août 1977, d'entériner la résolution 242 adoptée, en novembre 1967, par le Conseil de sécurité de l'ONU car, disait-il, ce texte fait \"abstraction des droits nationaux de notre peuple et traite notre cause comme s'il s'agissait d'un problème de réfugiés\" (Le Monde, sélection hebdomadaire 25-31/8/77).Or le monde entier, Etats et opinion publique, admettait enfin l'existence des palestiniens et reconnaissait leur droit à un Etat, droit qui avait été reconnu par le Traité de Versailles et la SDN depuis 1919.! (cf.l'art.22, paraph.4, du Pacte.) C'est ainsi qu'en septembre 1977, en marge des travaux de l'Assemblée générale de l'ONU, le Département d'Etat américain a publié un communiqué qui, sans citer l'OLP, affirme qu'il existe \"un certain nombre d'alternatives concernant la participation au processus de paix\", à condition toutefois que les participants à la conférence de Genève adhèrent aux résolutions 242 et 338 du Conseil de Sécurité qui reconnaissent l'existence de l'Etat d'Israël.D'autre part, le 28 septembre, toujours à l'ONU, M.Henri Simonet, ministre des affaires étrangères de Belgique, parlant au nom de la Communauté européenne, a demandé à Israël de reconnaître les droits du peuple palestinien.Enfin, le samedi 1er octobre, après deux semaines de laborieuses tractations, Moscou et Washington publiaient un communiqué commun sur le Moyen-Orient où ils réclamaient \"la solution de la question palestinienne, y compris la satisfaction des droits du peuple palestinien\" en soulignant plus loin \"les droits légitimes du peuple palestinien\".C'était un compromis entre les droits des réfugiés que mentionnait la résolution 242 et les droits nationaux que réclamait l'OLP.C'est ainsi que les Etats du Tiers-Monde à l'unanimité, les deux Super-Grands, le bloc des Etats communistes, la C.E.E., demandaient à Israël de reconnaître les droits des palestiniens et de les accepter à la conférence de Genève.Et c'est à ce moment où la conjoncture mondiale était la plus favorable à la diplomatie arabe et qu'lsraël se trouvait isolé que la visite de Sadate à Jérusalem va venir saboter tous ces efforts et remettre tout en cause.Comme si, au cours d'une négociation collective, le syndicat le plus important se retirait du front syndical.Le résultat ne peut faire de doute: le syndicat qui fait défaut, en l'occurrence, l'Egypte, devra s'aligner sur les exigences patronales, en l'occurrence Israël.Quant aux autres syndicats, soit l'OLP, la Syrie, la Jordanie, ils devront ou suivre ou demeurer isolés et affaiblis.Opposition intérieure Sadate ne pouvait ignorer les conséquences de son acte.Il savait l'intransigeance des sionistes et de Begin, l'opposition farouche ou nuancée des Etats arabes et surtout l'opposition de l'URSS à un accord sans les palestiniens.Il ne pouvait ignorer non plus l'opposition qu'il allait susciter à l'intérieur même de l'Egypte.Dès la confirmation du voyage, une crise a immédiatement éclaté au sein même du gouvernement égyptien.Le ministre des Affaires étrangères, M.Ismail Fahmy, a en effet présenté sa démission, suivi par son ministre-adjoint, M.Mahmoud Ryad, qui refusait le poste de son prédécesseur, que Sadate lui offrait.Enfin, le chef de cabinet de M.Fahmy démissionnait aussi.Or M.Fahmy était connu pour ses sympathies américaines et séoudiennes; son départ, qu'on a voulu camoufler sous des causes personnelles, démontre qu'une bonne partie du gouvernement et de l'Egypte officielle ne soutient pas l'initiative de son président.Il ne faudrait pas que la propagande et la censure officielle du gouvernement égyptien ainsi que la propagande des média occidentaux contrôlés par les sionistes nous cachent la vérité.Comme l'explique un article de Mohamed Sid Ahmed dans Jeune Afrique (2 déc.1977, p.35-36) et comme le révèle Eric Rouleau, le correspondant du Monde au Caire, le parti de gauche dirigé par Khaled Mo-hieddine a pris position contre le voyage de Sadate.(Le Monde, sélection heb-domaraire, 22-28 déc.1977) M.Mohieddine a déclaré le 26 décembre à Eric Rouleau: \"On ne fait pas de bonne politique avec de bons sentiments.En dernière analyse, ce sont les rapports de force qui déterminent l'issue d'une négociation comme Sadate vient d'en faire l'expérience.Il a virtuellement rompu avec l'Union Soviétique et 49 a renoncé à la carte de la solidarité arabe.Dans la pratique, il ne lui reste plus d'autre solution que de conclure une paix séparée aux conditions que pose Bégin.\u201d M.Mohieddine n'est certainement pas seul au Caire, à penser ainsi.Son parti, qui possède quatre députés à l'Assemblée nationale égyptienne, a publié un communiqué désavouant le voyage, mais la presse égyptienne censurée ne l'a pas publié.Des pressions occultes ont par la suite poussé un des députés de la gauche à désavouer le communiqué.Le parti a publié un second communiqué pour condamner et exclure ce député manipulé.Le second communiqué a subi le sort du premier! En effet, comme l'écrit le Monde diplomatique du mois de décembre 1977: \"Les forces de sécurité égyptiennes disposent désormais de l'assistance d'un groupe d'experts occidentaux venus, après les émeutes de janvier (1977), mettre au point un système de quadrillage de la capitale et du pays tout entier pour assurer la sécurité\u201d.Le \"Front de refus\" arabe De même, les Etats arabes se sont divisés en deux camps, réalisant ainsi un des objectifs principaux et permanents de la diplomatie israélienne, qui a trouvé en Sadate un allié inespéré.Les Etats arabes ont donc rejoint deux camps opposés, celui des \"modérés\u201d, pro-américains, qui soutiennent Sadate et celui des progressistes du \"Front de refus\".Ces derniers sont la Syrie, la Libye, l'Algérie, l'Irak, le Sud-Yémen et les palestiniens.Les représentants de ces Etats et des différents courants de la Résistance palestinienne se sont réunis du 30 novembre au 5 décembre, à Tripoli en Libye, pour décider d'une politique anti-Sadate.Un des résultats positifs de cette conférence fut la réconciliation des différents groupes de la Résistance:\tle Fatah de Yasser Arafat et de Abou lyad, le F.P.L.P.de Habache, le P.P.L.P.-Commandement général de Ahmed Gibril, la Saika de .Zoheir Mohsen et le F.D.P.L.P.de Nayef Hawatmeh.Face au \"lâchage\" de l'LOP par Sadate, ces groupes ont durci leurs positions et repoussé toute négociation avec Israël.Quant aux Etats membres du Front, ils ont décidé le gel des relations avec l'Egypte.Sadate, qui avait déjà expulsé les représentants de l'OLP du Caire, va couper les relations avec tous les pays \"frères\u201d appartenant à ce Front de refus.On sait malheureusement très peu de choses (encore la politique de silence des média) sur l'action de ce front.A peine quelques nouvelles glanées ici et là: \u2014\texécution du représentant \"modéré\" de l'OLP à Londres.\u2014\texécution d'un collaborateur palestinien en Cisjordanie.\u2014\texpulsion des syndicats égyptiens de la Fédération des syndicats arabes.\u2014\texpulsion des délégués égyptiens de la Fédération des syndicats arabes du pétrole.\u2014\tmanifestation de masse dans les capitales arabes du refus: Alger, Tripoli, Damas et Beyrouth Ouest.\u2014\tenfin, début janvier, Boumédienne, président de l'Algérie, a effectué une tournée dans les capitales arabes pour consolider et élargir le \"Front de refus\".Il s'est rendu aussi à Moscou et a Belgrade dans le même but.Les objectifs du Front sont de soutenir l'OLP que Sadate, en accord avec les Israéliens et les Américains, veut exclure de la négociation, car le but de la Résistance palestienne est \"d'établir un Etat national indépendant sur le territoire palestinien qui sera libéré\", c'est-à-dire la Cisjordanie et Gaza.Le front de la capitulation Ceux que la presse occidentale appelle les \"modérés\" sont les Etats arabes réactionnaires, qu'en d'autres circonstances les \"démocrates\" et les \"libéraux\" européens et américains auraient voué aux gémonies.Ce sont le Maroc, dont le roi Hassan II a survécu à trois tentatives d'assassinats.Le Soudan, dont le président a dû réprimer deux coups d'état.L'Arabie Séoudite dont la famille régnante, les Séoud, gouverne le pays comme au Moyen-Age, sans constitution ni institutions représentatives et qui applique encore la justice coranique: couper la main du voleur, décapiter les assassins, lapider la femme adultère et ceci en public.Le roi Hussein de Jordanie, qui a été victime de cinq tentatives d'assassinat et qui bien avant Sadate avait établi des pourparlers secrets avec les sionistes.Enfin, et non le moindre, venu dernièrement à la rescousse de Sadate, le Shah d'Iran.La stratégie de ce plan pro-Sadate est l'établissement d'une \"pax americana\" au Moyen-Orient par l'exclusion de l'URSS de la région, au prix de la liquidation de l'OLP, fer de lance de la révolution populaire et nationale arabe, mais aussi au prix de la liquidation de tout mouvement de libération.La paix séparée Malgré les protestations, les affirmations et les prises de positions solennelles sur la nécessité d'une paix globale et le refus d'une paix séparée entre l'Egypte et Israël, celle-ci est inéluctable.D'abord à cause de l'option politique fondamentale de Sadate, qui, on l'a déjà dit, est l'Egypte d'abord, même en dehors du monde arabe.Ensuite parce que Sadate a déjà suivi cette politique au détriment de ses alliés arabes et surtout de la Syrie.En 1973, en pleine guerre d'Octobre, en laissant son allié syrien tout seul face à l'armée israélienne.Puis en 1975, lors du second accord de désengagement au Sinai, qu'il signe malgré l'opposition de la Syrie laissée encore une fois en plan.Enfin, parce que Sadate, pour sauver son régime, doit éloigner l'URSS de la région et reprendre, par des gestes désespérés, l'initiative à l'intérieur de son pays comme à l'extérieur une bénédiction pour Israël.Elle divise le monde arabe, affaiblit les pays du champ de bataille, exclut les palestiniens, surtout l'OLP, de tout accord et oblige enfin les autres Etats arabes à venir, un à un, discuter avec Israël.D'ailleurs la stratégie sioniste et américaine est très claire.Il s'agit de lancer des négociations puis, malgré les prises de positions du début, forcément extrémistes, d'amener les deux parties à faire des compromis qui permettraient aux autres Etats arabes concernés de prendre le \"train en marche\".Intransigance sioniste Le point faible de cette stratégie est que Sadate d'abord, les \"modérés\" ensuite, les Américains enfin, minimisent l'intransigeance des sionistes, Begin en tête.En effet, à chaque concession de Sadate, Begin n'a rien concédé.Au discours de Sadate à Jérusalem, qui apportait à Israël la reconnaissance et la paix contre les territoires occupés en 1967 et la reconnaissance des palestiniens, Begin n'a fait aucune ouverture.Si dans son discours Sadate n'a pas prononcé le nom de l'OLP, Begin quant à lui n'a même prononcé le mot de palestinien.! Sadate est donc retourné au Caire pour attendre la réponse de Begin à son défi.La presse occidentale, les chancelleries européennes, le département d'Etat, les amis d'Israël ont souligné cette chance qu'lsraël ne devait pas laisser passer après trente ans de guerre.En vain.Mais Sadate ne se tint pas pour battu.Le 26 novembre, dans un discours à l'Assemblée nationale égyptienne, il convoque toutes les parties au conflit à une conférence au Caire pour le 3 décembre.La Syrie, le Liban, l'URSS et même la Jordanie refusent; restaient donc Israël, les Etats-Unis et l'ONU.50 RELATIONS Mais Carter lui-même trouve cela trop rapide et tout en félicitant le président égyptien pour son ''courage'', il demande et obtient de retarder cette conférence jusqu'au 13 décembre.Carter voulait profiter de ce délai pour envoyer le Secrétaire d'Etat américain, Cyrus Vance, au Moyen-Orient, pour convaincre la Syrie, le Liban ou à la rigueur l'homme de toutes les combines, le roi Hussein de Jordanie, de se joindre à la Conférence du Caire.Mais ces trois pays vont décliner l'invitation.La Conférence du Caire se réunira du 14 au 26 décembre, dans la banlieue du Caire, dans un déploiement de forces policières extraordinaire.Les participants, l'Egypte, Israël et les Etats-Unis, qui prétendent y jouer le rôle des intermédiaires effacés, n'aboutiront à aucun résultat concret.Le plan Begin Après de longues discussions au sein du cabinet israélien, Begin élabore un plan de paix qu'il ira présenter à Carter, le 14 décembre, à Washington.Les Américains réalisent que ce plan est inacceptable pour les arabes et même pour Sadate.Ils déclarent diplomatiquement que les propositions israéliennes sont \"souples\" mais peut-être pas \"définitives\", donc succeptibles d'amélioration en cours de négociation.Begin rencontre Kissinger et Ford, à New York, le 18 décembre, puis le Secrétaire général de l'ONU, Mr Wald-hein, le 19.Enfin, il s'entretient avec le premier ministre britannique, M.Callaghan, a Londres le 20.Cette tournée de Begin était plus tactique que pratique.Il voulait montrer face à l'opinion publique mondiale et américaine et même aux arabes, que son plan \"modéré\" avait reçu l'aval des Etats-Unis.Enfin le premier ministre israélien se rend à Ismailia, en Egypte, sur le Canal de Suez, pour conférer avec Sadate, le 25 décembre, le jour de Noël.Voila, en résumé, les grandes lignes du plan Begin: \u2014\til n'est pas question de négocier avec l'OLP.\u2014\toctroi aux palestiniens de Cisjordanie et de Gaza, que les israéliens continuent à dénommer Judée et Samarie, de l'autogouvernement administratif pour une période transitoire de cinq ans.\u2014\tle maintien de l'ordre public et la défense resteraient aux mains des israéliens.\u2014\tpas de reconnaissance de la nationalité palestinienne.Les arabes palestiniens choisiraient entre la nationalité jordanienne et israélienne.FEVRIER 1978 \u2014\tle million de réfugiés palestiniens qui se trouvent hors de Cisjordanie et de Gaza n'auraient pas le droit de retour.\u2014\tle Sinai serait démilitarisé et les forces israéliennes se retireraient progressivement de la presqu'île.Mais Israël garderait sous sa juridiction les onze colonies déjà établies sur ce territoire égyptien ainsi que les trois aérodromes militaires qu'il y a construits.\u2014\trien sur le Golan, territoire conquis en Syrie, en 1967.\u2014\tquant à Jérusalem, elle demeurerait indivisée et l'accès aux lieux saints des trois religions serait libre.La réaction de Sadate fut négative car les conditions offertes aux palestiniens auraient été inacceptables.Les deux hommes d'Etat ne purent dont se mettre d'accord sur le texte d'un communiqué commun et, comme lorsqu'on se trouve dans une situation sans issue, ils décidèrent de créer des commissions pour camoufler leur échec.Les réactions arabes En Cisjordanie, des personnalités palestiniennes modérées comme M.Hik-met El Masri, ancien président du Parlement jordanien et ami personnel du président Sadate, et M.Elias Prej, maire de Bethléem, ont rejeté le plan Begin.M.El Masri a déclaré qu'il ne pouvait accepter \"un plan qui permettrait à l'armée israélienne de demeurer sur le Jourdain, à l'implantation juive de se poursuivre sur notre terre et qui, en outre, passe sous silence le problème de Jérusalem\".A Alger, M.Abou Ayad, membre du comité exécutif de l'OLP, a accusé le président Sadate de \"préparer un plan de liquidation de la cause palestinienne\", et a déclaré que la résistance palestinienne poursuivra le combat.Le journal algérien, El Moujahid, estime que le président Sadate prépare un accord séparé avec Israël et qu'une course contre la montre est engagée dans ce but au Caire.Partout, à Damas, à Amman, à Beyrouth et à Ryad, ont rejette le plan \"souple\" de Begin alors que les sionistes, à Jérusalem, trouvent quant à eux que le plan fait trop de concessions aux arabes, (cf.Le Monde 20 déc.1977) Face au découragement des \"modérés\" et surtout de Sadate, les intermédiares américains prêchent le calme et la patience.Ils expliquent qu'au début de toute négociation, les positions sont inconciliables mais qu'avec le temps et la discussion on arrive toujours à un compromis honorable.La grande tournée de Carter dans plusieurs capitales est l'occasion de donner à Sadate un coup de pouce et de rehausser son moral.Le Time du 9 janv.1978, citant le négociateur israélien, écrit même que Sadate est comme un enfant déçu à qui on a retiré son jouet?Après avoir rencontré le Shah d'Iran et le roi Hussein, à Téhéran, Carter s'arrête quelques heures à Assouan, en Egypte, pour un entretien de 27 minutes avec Sadate.A l'issu de cet entretien, les deux hommes apparaissent souriant devant les caméras, pour déclarer qu'ils sont tombés d'accord sur la nécessité de conserver aux pourparlers israélo-égyptiens le \"momentum\", nouveau terme utilisé pour décrire la dynamique ou le rythme des pourparlers.Pour conclure Deux mois après le voyage de Sadate à Jérusalem les positions des deux parties, Israël et l'Egypte, n'ont pas bougé, en tout cas d'après les déclarations publiques, car il ne faut pas exclure dans ce domaine des ententes secrètes.On peut affirmer pourtant que les égyptiens continuent à montrer de l'optimiste et de la bonne volonté.S'ils n'ont pas encore reculé sur la question de leur souveraineté totale sur le Sinai et sur le droit à l'autodétermination des palestiniens, ils ont accepté pour les deux cas des périodes de transition.Quant aux israéliens, ils n'ont pas reculé d'un pouce sur leur position d'avant le voyage de Sadate.Ils continuent en effet à prôner des traités de paix séparés avec chacun des Etats arabes voisins, ils refusent de reconnaître l'existence du peuple palestinien et se réfèrent à la Cisjordanie en la rebaptisant Judée et Samarie.Enfin ils ne font aucune concession sur Jérusalem.Nous reprenons ici, en y souscrivant totalement, la conclusion d'un article de Marie-Christine Aulas, paru dans la Monde Diplomatique de décembre dernier! \"Il faut bien admettre finalement que le geste symbolique du président Sadate fut avant tout un geste de reddition: reddition d'un régime qui ne peut survivre qu'aux conditions de l'adversaire; reddition d'un pays naguère prestigieux pour s'être placé à l'avant-garde de l'indépendance politique et économique du Tiers-monde.L'art de M.Sadate a consisté à transformer la capitulation arabe en victoire personnelle.Jusqu'à quand l'illusion persistera-t-elle?\" 51 Mémoire à la Commission sur l\u2019unité canadienne par Jean Martucci* Ce n\u2019est pas sans hésitation que j\u2019ai accepté votre invitation de présenter un mémoire à votre Commission.Mon option politique m\u2019invitait plutôt à me méfier de vos efforts qu\u2019on peut facilement voir comme une tentative de récupération des souverainistes et de rassemblement de dernière chance des fédéralistes.Par ailleurs, ma profession de bi-bliste, exégète et théologien, ne me confère aucune expérience immédiatement utile aux questions que vous avez à débattre.Enfin, le temps qui m\u2019était alloué pour me préparer me paraissait beaucoup trop court pour que je puisse fournir un document substantiel.A partir de ces trois difficultés, vous pouvez déduire que je serai souverainiste, soupçonner que ce sera dans une optique chrétienne et espérer, sans vous tromper, que je serai bref! * Mémoire présenté à titre individuel par Jean Martucci, prêtre catholique, professeur agrégé à la Faculté de théologie de l'Université de Montréal.Je répondrai à deux seulement des nombreuses questions que vous nous posez: 1-\t\u201cCroyez-vous que le Canada doive s'orienter vers des modifications substantielles de son appareil social, politique et constitutionnel?Si telle est votre opinion, de quels changements s'agit-il?\u2019\u2019 et 2-\t\u201cPersonnellement, seriez-vous disposé à les accepter?\u2019\u2019 1.L\u2019union de deux peuples souverains et associés Le Canada doit se rendre à l\u2019évidence qu\u2019une partie de sa population actuelle forme un peuple distinct, en a pris conscience et veut être traitée en conséquence.Le Québec a sa langue, sa culture, son histoire et son gouvernement qui n\u2019a jamais été, contrairement à ce qui se passe ailleurs dans les provinces canadiennes, une simple administration locale.Ce peuple, par des voies parfaitement démocratiques qui ont commandé le respect du monde, dit de plus en plus fort sa volonté d\u2019accéder à la souveraineté.Il n\u2019y a là rien de ridicule, malgré les sarcasmes des adversaires politiques de la souveraineté du Québec.Ce n\u2019est ni un retour à la vie tribale ni l\u2019annonce d\u2019une balkanisation de la planète Terre! C\u2019est tout simplement l\u2019expression structurée, comme il en existe tant d\u2019exemples au vingtième siècle, d\u2019un nationalisme vécu dans l\u2019internationalisme, comme la diversité peut se vivre dans l\u2019unité.Il n\u2019y a surtout là rien de catastrophique, et j\u2019estime que c\u2019est votre rôle de le faire comprendre à tous ceux qui s\u2019énervent \u201ca mari usque ad mare\u201d.C\u2019est tout simplement la fin d\u2019une façon de concevoir l\u2019unité.Le souverainisme québécois, c'est le projet d\u2019une union entre deux peuples qui pourrait s\u2019effectuer dans la liberté pour chacun et le respect de l\u2019autre.Au lieu de nous nuire réciproquement dans une maison mal définie où nous nous disputons la distribution des pièces et l\u2019agencement des meubles, il nous est proposé de bâtir côte à côte, avec les matériaux existants et un peu d\u2019imagination créatrice, deux maisons répondant chacune à des besoins différents et assez pratiques pour com- muniquer entre elles.Je ne vois pas, dès lors, pourquoi les souverainistes du Québec seraient des \u2018\u2018people who want to destroy this country\u201d et leur chef de file l\u2019ennemi numéro un de toute entente possible.Que deux projets remplacent enfin les \u2018\u2018deux solitudes\u201d que nous sommes me semble parfaitement constructif.à moins qu\u2019on n\u2019ait pas de projet collectif pour soi et qu\u2019on veuille empêcher les autres de réaliser le leur! C\u2019est peut-être là le drame.Votre Commission risque de proposer au Canada anglais de se définir et d'accepter que le Québec, lui, se soit déjà défini.Votre Commission dit être à la recherche d\u2019une \u2018\u2018troisième voie\u201d.Si cette \u201ctroisième voie\u201d passe quelque part entre le mariage forcé et le rejet mutuel, elle rejoindra étrangement l\u2019idée de souveraineté-association.Que les \u201cdeux peuples fondateurs\u201d d\u2019une véritable \u201cconfédération\u201d (\u201cUnion de plusieurs Etats qui s\u2019associent tout en conservant leur souveraineté\u201d dit \u201cLe petit Robert\u201d) parviennent à l\u2019autonomie pour pouvoir ensuite négocier librement leur alliance, c\u2019est sûrement une heureuse \u201ctroisième voie\u201d entre la confusion actuelle et l\u2019opposition irrémédiable.Le mouvement \"Québec-Canada\u201d ne le sait pas, mais, avec un nom semblable, il pourrait être souverainiste sans difficulté! Mais si votre \u201ctroisième voie\u201d devait chercher à passer entre le statu quo et la souveraineté du Québec, elle ne serait qu\u2019un trompe-l\u2019oeil qui s\u2019avérera impasse à plus long terme.Elle ne serait qu\u2019une consolation dont le peuple québécois ne voudra pas.Il ne s\u2019agit pas ici d\u2019intransigeance bête ou de tactique de départ dans une négociation.Le Québec a dit assez fort et dira sûrement plus fort qu\u2019il veut être lui-même et maître de lui-même, la main toujours tendue, cependant, à toute collectivité qui veut le respecter et collaborer avec lui.Passer à côté de ce point, ce n\u2019est pas combattre Lévesque, mais ignorer l\u2019histoire de Duplessis à Robert Bourassa lui-même et, face à l\u2019avenir, c'est tout au plus réussir à reculer une échéance.Evidemment, le machiavélisme des uns et la paresse intellectuelle 52 RELATIONS des autres préfèrent caricaturer le souverainisme québécois.Le premier ministre du Canada et la presse anglaise font semblant d\u2019ignorer la distinction entre \"séparatisme\u201d et \"souverainisme\u201d.C\u2019est une attitude commode pour combattre des adversaires politiques ou flatter les préjugés courants, mais plutôt honteuse de la part de personnes qui ont comme devoir d\u2019éclairer le débat.Même si le concept de souveraineté-association a besoin d\u2019être étoffé et illustré, il est sûrement plus juste pour dire ce qui se passe au Québec que l\u2019idée de \"séparatisme\u201d qu\u2019on rend synonyme de rejet, discorde, haine, revanche, isolement et racisme.\"Croyez-vous que le Canada doive s\u2019orienter vers des modifications substantielles.?\u201d Je réponds oui.Le Canada doit devenir l\u2019union de deux peuples souverains et associés avec tous les changements sociaux, politiques et constitutionnels que cela implique.2.Une option compatible avec l\u2019Evangile Vous me demandez si, personnellement, je serais prêt à accueillir ces changements.Vous ne vous attendez pas à ce que je vous dise non.Je peux cependant vous surprendre un peu plus en vous disant pourquoi mon engagement chrétien lui-même me pousse à les vouloir.J\u2019estime même nécessaire de vous le dire parce que les circonstances invitent quelques-uns à identifier fédéralisme et fidélité évangélique et, en contrepartie, souverainisme et indifférence religieuse.Au Québec même, je vois des drapeaux canadiens dans le sanctuaire des églises anglophones, mais à peu près jamais le fleurdelisé dans le sanctuaire des églises francophones.C\u2019est un simple symptôme.Plus en profondeur, nous nous trouvons concrètement devant un monde anglophone où prier pour l\u2019Unité, c\u2019est prier pour que le Québec reste province canadienne, et devant un monde francophone où le nationalisme québécois, contrairement au temps d\u2019Henri Bourassa et du chanoine Lionel Groulx, se développe le plus souvent en dehors des perspectives chrétiennes.J\u2019ai l\u2019impression parfois qu\u2019il suffirait qu\u2019un chef de file FEVRIER 1978 fédéraliste un peu influent dénonce le souverainisme comme peu chrétien pour que tout le débat soit faussé, chez les croyants du moins.Et, s\u2019il est une chose que votre Commission doit assurer, c\u2019est que le débat se situe vraiment là où il doit être.Je me permets de préciser davantage.Pour certains, le fédéralisme est en soi plus chrétien que le souverainisme.De l\u2019idée de Confédération canadienne, ils passent à celle d\u2019unité canadienne, puis à celle d\u2019unité des peuples et au concept de \"citoyen du monde\u201d pour déboucher enfin sur l\u2019oecuménisme et le rassemblement de tous les hommes dans la charité du Christ.De l\u2019idée de souveraineté, ils passent à celle de \u201cséparatisme\u201d, de séparation, puis de division pour déboucher enfin sur la Tour de Babel.Ils glissent ainsi d\u2019une idée à l\u2019autre, d'un mot à l\u2019autre, comme si tout cela était du même ordre, comme si on pouvait passer de plain-pied d\u2019une de ces réalités à sa voisine.C\u2019est avec des glissements logiques ou sémantiques de ce genre, appelés sophismes dans les bons dictionnaires, que quelqu\u2019un que vous connaissez bien a fin par dire un jour que le souverainisme québécois est \"un crime contre l'humanité\u201d ou, version corrigée, \"contre l\u2019humanisme\u201d.C\u2019est, en bon politicien, faire flèche de tout bois, mais il n'y a pas de meilleure façon de mêler les ordres.Pour moi, une fédération ou une confédération n'est pas la seule forme possible de fraternité entre deux peuples, ni même nécessairement la meilleure.Ce n\u2019est pas parce qu'il invite à la charité et à la fraternité que l\u2019Evangile est nécessairement fédéraliste.J'ai entendu dire que ces belles vertus pouvaient être absentes de certaines fédérations ou confédérations! Pour moi, le souverainisme n\u2019a rien de contraire à l\u2019humanisme et, encore moins, à l\u2019Evangile.On a le droit de soutenir, si l\u2019on veut, que la souveraineté du Québec serait une erreur politique, mais il est tout simplement malhonnête d\u2019aller colporter qu\u2019elle serait une erreur morale parce qu\u2019elle pécherait contre la fraternité qui doit unir tous les peuples.La collaboration entre deux peuples souverains est aussi chrétienne que leur confédération sous une seule constitution.Il est même plus chrétien de laisser un peuple s\u2019engager librement dans la voie de la souveraineté que de l\u2019obliger à vivre dans une confédération dont il ne voudrait pas.Par ailleurs, je n\u2019ai ni la prétention ni la naïveté d\u2019aller affirmer que la souveraineté met automatiquement un peuple sur la voie de la fraternité universelle et de la liberté bien assumée.L\u2019histoire récente des nations ne manque pas d\u2019exemples d\u2019intransigeance et d\u2019intolérance de la part de peuples devenus souverains avec des espoirs de revanche.Aucune option politique ne se déduit directement de l\u2019Evangile et ce serait ravaler celui-ci au niveau d\u2019arme politique que de l\u2019utiliser comme caution d\u2019une tendance particulière.Mais tout chrétien a le droit et même le devoir de faire de l\u2019Evangile le moteur de ses options politiques.Je sais, quant à moi, que le droit des peuples à disposer d\u2019eux-mêmes est la version communautaire, concrète et moderne d\u2019une liberté que Jésus a voulue universelle.Je sais qu\u2019en étant un peuple original et vigoureux, les Québécois peuvent mieux servir l\u2019Amérique du Nord et le monde qu\u2019en jouant toujours perdant le jeu d'un régime fédéral mené, comme il se doit, par la majorité.Et je sais, sur ce point, que le passage \"de la servitude au service\u201d a des résonnances bibliques.Je sais que l\u2019inter-dépendance des peuples et la fraternité universelle des nations, qui traduisent l\u2019amour du prochain au niveau international, ne sont en rien contredites par l\u2019accession d\u2019un peuple à la souveraineté.\"Liberté, égalité, fraternité\u201d des peuples suppose même cette souveraineté, et je vois dans cette trilogie bien plus qu\u2019un slogan hérité de la Révolution française.L\u2019idéal évangélique ne postule pas telle ou telle option politique dans l\u2019actuel débat constitutionnel, mais je ne ressens aucune difficulté, loin de là, à concilier en moi l\u2019Evangile et mon option souverainiste.C\u2019est pour cela que je suis prêt à accepter les changements substantiels qui s\u2019imposent.53 Peut-on \u201catteindre \u201d Jésus par les Evangiles?Au premier abord, pareille question, à propos des Evangiles, ressemble à une impertinence.Comment concevoir, en effet, que les Evangiles, ces livrets si simples, si transparents, si ingénus, aient pu trahir les propos et gestes de Jésus?Rédigés par des apôtres ou des disciples d'apôtres, ne nous mettent-ils pas directement en présence de Jésus?Longtemps on a pensé ainsi.Sans être fausse, cette réponse est vraiment trop simple.En réalité, si on examine les choses de plus près, on doit reconnaître que le problème de l'accès historique à Jésus de Nazareth, par la voie des Evangiles, est le premier et peut-être le plus grave des problèmes de la crédibilité chrétienne.Je n\u2019ai pu répondre qu\u2019en mon nom personnel à deux questions que vous posez.Je ne représente ici ni l\u2019Eglise catholique ni la Faculté de théologie de l\u2019Université de Montréal.Je souhaite, cependant, que toutes les Eglises du Canada disent un jour clairement que fédéralisme et souverainisme sont également conciliables avec l\u2019Evangile et que seules les conditions de réalisation de l\u2019une ou l\u2019autre option peuvent être plus ou moins conformes à l\u2019idéal chrétien.C\u2019est sur ce dernier point que les Eglises ont à exercer la fonction critique qui est la leur dans la société.L\u2019Eglise du Québec, quant à elle, ne doit pas rester étrangère à une histoire qu\u2019elle a jusqu\u2019ici si fortement influencée et, parfois, hypothéquée.J\u2019espère qu\u2019elle aidera à clarifier les termes du débats, apaiser les passions et combattre les préjugés.Je ne crois pas me tromper en croyant que c\u2019est là justement un des premiers buts de votre Commission.Montréal, le 10 janvier 1978 Un vrai problème En effet, nous ne connaissons pas Jésus directement par ses écrits (il n'a écrit qu'une fois, et sur le sable).Le point de départ de notre connaissance sur Jésus, c'est la première communauté chrétienne, témoin de ce qu'il a fait et dit.Or le discours de cette communauté, nous ne pouvons pas le nier, est un discours de croyants, et non d'historiens, et les évangélistes, qui en sont membres, poursuivent un but religieux.Ils témoignent avant tout du salut en Jésus-Christ.Ils attestent que Jésus de Nazareth est Messie, Seigneur, Fils de Dieu et, par conséquent, objet de foi, de culte, d'adoration.Le seul Jésus que nous atteignons par les Evangiles (et nous n'avons pas d'autres documents pour le connaître sérieusement) est donc un Jésus attesté et confessé comme le Christ, le Seigneur, le Sauveur.S'il en est ainsi, faut-il conclure que l'image originelle de Jésus nous est en quelque sorte voilée ou que Jésus a été à ce point transfiguré par le Christ et Seigneur de la foi que les contours historiques de sa personne sont devenus comme évanescents sous la lumière éblouissante de Pâques?D'autre part, nous savons que les Evangiles n'ont pas été écrits comme un éditorial de journal.Le texte que nous lisons est le résultat d'un long processus de réflexion et de prédication inauguré par l'Eglise au lendemain de la Pentecôte.* Professeur de théologie à l'Université Grégorienne de Rome, le P.René LATOUREL-LE s.j.vient de publier chez Desclée & Cie, Tournai, et aux Editions Bellarmin, Montréal, un nouvel ouvrage intitulé: L'accès à Jésus par les Evangiles.Histoire et herméneutique.Dans le présent article, qui propose l'un des trois thèmes majeurs de l'ouvrage, l'A.veut surtout souligner les étapes d'une démarche que son livre élabore et documente.par RENÉ LATOURELLE* Durant plusieurs décades, la matière des Evangiles a servi à la catéchèse, à la liturgie, à la polémique, à la mission et, par suite, porte l'empreinte de cette vie mouvementée d'une prédication qui applique, actualise, interprète, suivant les besoins de l'auditoire.Nous savons enfin que les évangélistes, s'ils ont recueilli la tradition antérieure, ne l'ont pas simplement reproduite, mais repensée et récrite suivant les perspectives théologiques et littéraires propres à chacun.Tout ce travail de rumination de l'Eglise et des évangélistes est maintenant inscrit dans le tissu même de nos Evangiles.Dès lors surgit la question: est-il encore possible, sous les stratifications multiples de l'interprétation primitive, de découvrir ce Jésus de Nazareth en qui Dieu s'est révélé?La différence est si grande entre le langage de Jésus dans les Synoptiques et dans l'Evangile de Jean! La liberté des évangélistes ressemble parfois à une sorte de désinvolture à l'égard du réel.Y a-t-il espoir de parvenir, sinon aux paroles littérales de Jésus, du moins au contenu essentiel de son enseignement, à ce noyau qui a nourri la réflexion ultérieure, et au bloc granitique de ses actions les plus importantes?Avons-nous des critères précis et rigoureux nous permettant de discerner ce qui appartient vraiment à Jésus?C'est la question de fond posée au christianisme: quel est son rapport à la réalité terrestre de Jésus?Quel est le lien entre le texte d'aujourd'hui et l'événement d'hier?Un chrétien ne peut se dispenser de réfléchir sur ce problème, car c'est dans la vie terrestre de Jésus que Dieu s'est manifesté et c'est elle, en définitive, qui autorise l'interprétation chrétienne de cette vie comme la seule authentique et valable.54\tRELATIONS La réponse de la critique On peut répondre a cette question en prenant un raccourci, c'est-à-dire en interrogeant les hommes de métier: exégètes et théologiens.Dans le cas présent, le raccourci est particulièrement bien indiqué, car la recherche historique, après deux siècles de discussions, parfois très âpres, et après une période de scepticisme radical dont Bultmann est le principal représentant, est revenue à une attitude de confiance à l'égard des Evangiles comme source de connaissance de Jésus.Il n'est pas banal en tout cas que les plus récentes contributions de la pensée protestante et de la pensée catholique, en matière de christologie, proposent, sur le point précis qui nous occupe (à savoir la possibilité d'un accès historique à Jésus), une réponse identique.Non seulement les positions se rapprochent, mais elles coïncident.Après deux siècles d'histoire, la critique a fait la boucle facette évolution constitue déjà une premiere pièce au dossier.Si, en effet, dans cette espece de procès intenté aux Evangiles, le jury constitué par le corps des exégètes catholiques et protestants, déclare, après deux siècles de recherche, qu'un accès historique à Jésus de Nazareth est une entreprise nécessaire et possible, on peut présumer que la vérité va dans cette direction.Cet argument d'autorité a du sens et du poids.Il nous intéresse pourtant de savoir par quel chemin, à partir de quels arguments, sur la base de quels critères, la recherche moderne est parvenue à ces résultats.Vérifications qui s'imposent Dans une démonstration visant à établir l'authenticité historique des Evangiles, nous pouvons distinguer deux points d'articulation majeurs ou, si l'on veut, deux ''charnières\" qui soutiennent toute la structure de l'édifice: la médiation de l'Eglise primitive et la médiation des évangélistes.Entre Jésus et le texte actuel, ce sont les deux médiations qui pourraient taire écran et nous interdire 1.\tOn peut lire à ce sujet, du côté protestant: W.PANNENBERG, Esquisse d'une christologie (Paris, 1971), pp.16-26; J.MOLT-MANN, Le Dieu crucifié (Paris, 1974), pp.96-99.Du côté catholique: W.KASPER, Jésus le Christ (Paris, 1976); Ch.DU-QUOC, Christologie (2 vol., Paris, 1968 et 1972), 1: 97-109 et 2: 10-17, E.SCHIL-LEBEECKX, Jezus, het verhaal van een levende (Bloemendaal, 1974), première partie.FEVRIER 1978 l'accès à Jésus.La critique interne, sur laquelle repose le poids de la démonstration, doit donc déterminer dans quelle mesure cette double médiation de la communauté primitive et des évangélistes maintient ou brise la continuité qui va de Jésus jusqu'à nous.Au concret, et si nous voulons ramener le problème à ses données essentielles, à une sorte de dessin linéaire, nous sommes contraints, par la réalité même des Evangiles et par l'histoire de leur formation, à nous poser quatre questions et à effectuer, par suite, quatre vérifications: 1.\tEntre le groupe de Jésus et de ses disciples, avant Pâques, et l'Eglise naissante d'après Pâques, une transmission fidele et active des gestes et propos de Jésus, est-elle une chose possible, concevable, voire hautement probable?2.\tPouvons-nous établir qu'il y a eu, de la part de l'Eglise primitive, une vraie préoccupation de transmission fidèle des gestes et propos de Jésus?Peut-on discerner, dans l'Eglise naissante, une volonté de fidélité \"continuée\" a Jésus?3.\tCette préoccupation de fidélité s'est-elle maintenue au niveau de la rédaction des Evangiles?L'étonnante liberté que nous observons dans le traitement du matériel utilisé par les évangélistes, est-elle compatible avec une fidélité vraie et contrôlable?4.\tEnfin, est-il possible d'établir la réalité, le fait même de cette fidélité à Jésus?C'est le problème des critères d'authenticité historique des Evangiles.En bref, il s'agit de vérifier qu'il y a eu non seulement possibilité de transmission fidèle des propos et gestes de Jésus, mais encore préoccupation et volonté de fidélité à Jésus, et surtout fidélité réelle, effective, solidement attestée par l'usage de critères multiples et convergents.Fidélité qui est à la fois mémoire et approfondissement continu.Si ces quatre vérifications sont effectuées, nous sommes en droit de conclure que notre confiance aux Evangiles, comme voie d'accès à la réalité de Jésus de Nazareth, est historiquement et critique-ment fondée.Une communauté de base: Jésus et ses disciples Pour répondre à la première question, nous partirons d'un fait très simple, minimal, que même la critique la plus radicale ne saurait contester et ne songe d'ailleurs pas à contester: à savoir que Jésus, durant sa vie publique, a eu des disciples choisis et formés par lui, et que ce groupe de Jésus et des siens constituait une communauté de vie.Nous ver- rons que ce fait minimal autorise déjà des conclusions importantes.Jésus accueille la foule, mais il choisit ses disciples.La tradition, sur ce point, est ferme:\tà plusieurs reprises, Jésus adresse un appel à des hommes qu'il a discernés et recrutés pour être ses compagnons.A ces hommes, il demande de tout quitter pour s'attacher à lui et partager son labeur.Ce groupe de Jésus et des siens forme une communauté \"à part\", distincte du milieu ambiant, précisément parce que les disciples se sont mis à la suite du maître et ont foi en lui.Il est à noter que cette communauté n'est pas de type occasionnel, alimentée par des rencontres éphémères, mais qu'elle présente un caractère de stabilité.Toute la tradition nous présente l'image d'un Jésus qui n'est jamais séparé de ses disciples.S'attacher à Jésus, c'est suivre un prédicateur itinérant, qui prêche le long des routes, sur les bords du lac, qui passe de village en village, qui traverse la Galilée, puis la Judée.Quand le Royaume est aux portes, il ne s'agit pas de \"s'installer\", mais d'avertir tout le peuple.Les disciples partagent la vie précaire de Jésus: cela signifie qu'ils sont toujours avec lui et, par suite, qu'ils sont témoins de sa vie et de son enseignement.Agir, pour lui, c'est avant tout enseigner.Cette présence stable des disciples autour de Jésus n'est pas le fruit d'un heureux accident social: ce fait demande une cause.Or cette cause, outre l'appel initial de Jésus, c'est évidemment la confiance et une certaine foi en sa parole.Une foi embryonnaire, imparfaite, mais réelle.Chose certaine, on ne voit pas sur la base de quel principe psychologique, sociologique ou historique, on pourrait affirmer qu'une confiance de cette sorte est impossible dans un tel contexte.Evidemment, dans les débuts, l'élément décisif de cette confiance ou foi élémentaire n'a pas été la perception en Jésus de quelque attribut divin, mais l'estime et l'admiration pour sa parole: une parole proposée par Jésus lui-même comme l'ultime parole de Dieu avant la fin des temps:\t\"Convertissez-vous, car le Royaume des cieux est tout proche\" (Mt.4, 17).Jésus apparaît comme le porteur de la révélation définitive de Dieu.Son autorité frappe ses auditeurs: nul n'a parlé comme cet homme.Son prestige est sans précédent: jamais nous n'avons rien vu de pareil.Les attestations sur l'impact produit par l'apparition de Jésus sont d'une historicité incontestée.Tel est le contexte dans lequel retentit l'enseignement de Jésus.Des hommes, 55 appelés par lui, se sont groupés autour de lui et vivent dans son intimité.Ils ont été séduits par lui, fascinés par sa parole.Comment concevoir, dès lors, qu'ils aient laissé cette parole se volatiliser ou sombrer dans l'oubli?La familiarité avec un tel maître, bien plus avec celui qui s'impose en Israël comme le plus grand des prophètes, nous autorise plutôt à penser qu'ils ont conservé le trésor de sa parole avec un souverain respect et qu'ils ont tout fait pour le garder inaltéré.Un tel contexte suffit à expliquer l'intérêt pour les paroles de Jésus comme aussi l'intérêt à les conserver.En bref: la communauté de Jésus et des disciples appelés par lui, dans sa forme stable et permanente; l'attachement des disciples à la personnalité prestigieuse de Jésus, âme de cette communauté, centre d'attraction et de cohésion du groupe; l'autorité de sa parole unique et décisive: tous ces traits convergents constituent un contexte psychologique et sociologique suffisant à expliquer la possibilité et la continuité effective d'une tradition des paroles et gestes de Jésus.La première mission apostolique Mais il y a plus.Non seulement Jésus a prêché, mais il semble certain qu'il a proposé son message avec l'intention de fournir à ses disciples un instrument adapté, en vue d'une activité missionnaire à exercer, non seulement après Pâques, mais de son vivant même, en qualité d'ambassadeurs et de prédicateurs du Royaume.Si, en effet, Jésus a adressé un appel particulier à des hommes qu'il a discernés pour être ses compagnons de vie, cet appel signifie à n'en pas douter qu'ils auront part à sa mission.Or le fait d'au moins une mission avant Pâques est admis même par la critique la plus sourcilleuse.L'intention de Jésus à ce propos est attestée par Marc (3, 14-15; 6, 7) comme aussi par le discours de mission dont la partie centrale (Mt.10, 5b-6; Le.10, 8-12) représente un noyau très ancien.Si donc Jésus se propose de confier à ses disciples une mission avant Pâques, il doit les préparer, d'autant plus qu'il s'agit d'hommes sans instruction et sans culture, ou plutôt d'hommes appartenant à un milieu de culture orale, où l'on mémorise.- les psaumes, la loi, les prophètes.Dans ce contexte, l'unique moyen pour Jésus d'éviter que son message ne se déforme est de le proposer dans une forme plus ou moins stéréotypée.Le discours de mission indique, comme thèmes essentiels de cette première prédi- cation, l'annonce de la venue imminente du Royaume, les signes de cette venue, l'invitation à la conversion et à la pénitence, les jugements qui attendent l'incrédulité.Nous pouvons maintenant répondre à notre première question: une transmission des paroles et gestes de Jésus, dans le contexte que nous avons décrit, est une chose possible, voire hautement probable.Cette tradition a commencé avant Pâques, dans le cercle même des disciples de Jésus.Pâques n'a pas été une bombe atomique qui aurait tout anéanti, mais une flamme qui a tout éclairé.La discontinuité des moments ne pulvérise pas les souvenirs et ne brise pas le processus de transmission.Le vocabulaire de base de l'église primitive La deuxième question n'est pas moins grave: est-ce que l'Eglise d'après Pâques, dans les décades qui ont suivi l'événement, a évolué et s'est maintenue sous le signe de la fidélité à Jésus?Est-ce que le milieu ecclésial, en se diversifiant, et avec le temps, n'en a pas pris \"un peu large\" avec le message de Jésus?Comment opérer cette vérification de la fidélité de l'Eglise primitive à Jésus?Une voie nous est ouverte: celle du langage.Nous savons en effet qu'une collectivité, tout comme un individu, se trahit ou mieux se révèle par son langage, dans l'emploi privilégié de certains termes.Ainsi, un avant-gardiste parlera de progrès, de changement, d'évolution, de révolution; un conservateur, au contraire, parlera de respecter, de conserver, de protéger, de défendre.Dans le cas présent, il s'agit de savoir, à partir de vocables dont la fréquence est telle, dans l'Eglise naissante (notamment dans les Lettres de Paul et dans les Actes des apôtres), qu'ils remplissent en quelque sorte tout l'horizon de la conscience chrétienne, quels sont les réflexes spontanés, et pour ainsi dire viscéraux, de la communauté prinitive à l'égard de Jésus et de sa parole.Les attitudes et la mentalité révélées par ce vocabulaire de base vont-elles dans le sens de la fidélité à Jésus ou de l'affabulation créatrice?Donnons quelques exemples de ces mois-clés en usage dans l'Eglise primitive.Paul, d'abord Pharisien et observateur de la Loi, propose son Evangile (Cène, passion, mort, résurrection) comme une tradition qu'il a reçue et qu'il transmet avec fidélité (1 Cor.11, 23; 15, 3), à la manière d'un dépôt, d'un héritage (2 Tim.1, 14).Luc, dans les Actes, réserve aux apôtres le titre de té- moins de Jésus, car eux seuls, ayant vécu dans son intimité, du baptême à la résurrection (Act.1, 22), possèdent une expérience vivante, directe, de sa personne, de son enseignement et de son oeuvre et, par suite, sont qualifiés pour attester ce qu'ils ont vu et entendu, pour attester également le sens ultime de ce qui est advenu, à savoir le salut inauguré par la vie et la mort de Jésus (Act.10, 37-43).Témoins oculaires de Jésus, ils sont devenus les serviteurs de la Parole (Le.1, 2).Pour Paul, un apôtre est un ambassadeur (2 Cor.5, 20), un représentant de Jésus.Les chrétiens, eux, sont \"assidus à l'enseignement des apôtres (Act.2, 42).Mais, dans la théologie de Paul comme dans celle de Luc, apôtre exprime un rapport de fidélité à l'égard de celui qui délègue ou dont on témoigne.Les collaborateurs des apôtres (par exemple: Barnabé, Silas, Philippe, Timothée) annoncent, prêchent, proclament, enseignent \"ce qui concerne Jésus\" (Act.18, 25; 5, 42; 8, 35; 11, 20; 28, 31).On ne conçoit pas S.Paul, ni les Actes sans les termes d'apôtre, de témoin, d'Evangile, de service, de tradition.Les éliminer ou les réduire serait comme priver une langue de son vocabulaire de base.Les énumérer, c'est décrire les réactions premières, les attitudes fondamentales de l'Eglise primitive:\tc'est définir son langage et sa mentalité.Or ce qui importe ici, c'est que ce vocabulaire de base, dans son usage originel, ne vise qu'une chose, ne manifeste qu'une intention: Jésus et la fidélité à Jésus.S'il en est ainsi, nous sommes en droit d'affirmer qu'il y a, dans le milieu ecclésial primitif, une préoccupation de fidélité \"continuée\" à Jésus.C'est la deuxième vérification que nous devions effectuer.Activité rédactionnelle des évangélistes Mais aussitôt surgit une nouvelle question: cette préoccupation de fidélité à Jésus s'est-elle maintenue jusqu'à la dernière étape de la formation de la tradition évangélique, c'est-à-dire jusqu'au niveau de la rédaction des Evangiles?Des travaux récents, toujours plus nombreux, ont permis de préciser les intentions théologiques des évangélistes, de comprendre aussi comment ils ont traité la matière transmise jusqu'à eux.On en est même arrivé, à force de souligner leur activité rédactionnelle, à faire naître la suspicion sur leur fidélité à Jésus.Pas d'initiative, trop d'initiative: où situer la vérité?L'évaluation exacte du rôle des évangélistes devient donc un moment nécessaire dans une démonstra- 56 RELATIONS tion sur la qualité d'historicité des Evangiles.Dans quelle mesure l'indéniable liberté des évangélistes est-elle compatible avec une fidélité certaine et contrôlable de la tradition?C'est la troisième des vérifications que nous devons effectuer.Divers types d'activité rédactionnelle De façon sommaire, et dans ses lignes essentielles, on peut décrire ainsi le travail des évangélistes: ils ont opéré un choix dans les matériaux de la tradition, ils ont fait oeuvre de synthèse, ils ont adapté leur Evangile aux besoins des Eglises locales.Vatican II, dans la Constitution sur la Révélation, s'exprime ainsi: Les auteurs sacrés composèrent donc les quatre Evangiles, choisissant certains des nombreux éléments transmis soit oralement, soit déjà par écrit, rédigeant un résumé des autres, ou les expliquant en fonction de la situation des Eglises, gardant enfin la forme d'une prédication, de manière à nous livrer toujours sur Jésus des choses vraies et sincères (n.19).Cette indication des procédés généraux utilisés par les évangélistes, pour exacte qu'elle soit, ne saurait toutefois constituer une réponse suffisante à la question posée par la critique, à savoir quel est le degré de fidélité et de liberté des évangélistes?Pour apprécier l'extension réelle de leur activité rédactionnelle, il faudrait relever ici les procédés qu'ils utilisent.Mais nous ne pouvons que les signaler sommairement: 1.\tRetouches stylistiques.\u2014 Parfois, il s'agit de simples corrections stylistiques: v.g.l'évangéliste, pour aider son lecteur grec ou romain, ajoute au texte-source un mot d'éclaircissement.2.\tTransposition.\u2014 Par exemple, un évangéliste a regroupé ce qu'un autre a séparé.Ou bien: un verset nomade, errant, conservé par la tradition, sert de clef d'interprétation dans des cas différents, procédé qui illustre admirablement le changement de perspective et de mentalité introduit par l'Evangile.3.\tAbbreviations ou additions.\u2014 v.g.Luc ajoute au récit de Marc des matériaux qui lui sont propres, par exemple, des paraboles.4.\tInterprétations.\u2014 Tandis que Marc se contente de juxtaposer les péricopes, Luc et Matthieu ont souci de les relier entre elles.Ces liaisons, le plus souvent, n'ont d'autre valeur que littéraire.Parfois, au contraire, elles sont intentionnelles et possèdent une valeur d'interprétation.Après la tentation au désert, Luc ajoute: \"Ayant ainsi épuisé toutes FEVRIER 1978 les formes de la tentation, le diable s'éloigna de lui, pour revenir au temps marqué\u201d (Le.4, 13).Luc annonce ainsi la future manifestation du diable au temps de la passion.Les sommaires composés par les évangélistes sont des moyens de transition, mais ils constituent aussi des synthèses qui définissent un aspect de l'activité de Jésus.Ainsi, Mt.4, 23 et 9, 35 proposent Jésus comme le prophète et le thaumaturge des temps messianiques.Les évangélistes, en effet, voient dans le Christ l'accomplissement de l'Ancien Testament.Cette conscience de \"l'accomplissement\u201d, très vive chez Matthieu qui s'adresse à des judéo-chrétiens, se manifeste dans la formule qui revient comme un leitmotiv: \"ainsi devait s'accomplir l'oracle des prophètes\u201d.Il arrive enfin que l'évangéliste manifeste ouvertement son dessein théologique.Ainsi, Marc donne au miracle de la multiplication des pains un sens eschato-logique: il montre en Jésus le Messie, le Pasteur de son peuple, qui enseigne et nourrit les siens.De même, lorsque Luc précise que nous devons porter notre croix \"chaque jour\u201d (Le.9, 23; Mc.8, 34), il veut sans doute faire entendre que l'abnégation est une réalité qui envahit l'existence chrétienne tout entière.Enfin, lorsque Luc introduit le récit de la montée de Jésus vers Jérusalem par la phrase suivante qui lui est propre: \"Comme approchait le temps où il devrait être enlevé de ce monde, il prit résolument le chemin de Jérusalem\u201d (Le.9, 51), Luc signifie que cette montée de Jésus vers la ville sainte est en réalité le début de sa double élévation: sur la croix et dans la gloire.L'examen des procédés rédactionnels mis en oeuvre par les évangélistes, nous permet de mesurer et en quelque sorte de \"palper\u201d le degré de leur liberté et de leur fidélité par rapport à leurs sources.Leur liberté d'interprétation et de rédaction est réelle, mais contrôlable, car nous connaissons leurs sources, du moins dans le cas de Luc et de Matthieu.Or cette liberté apparaît discrète et motivée.Luc, par exemple, est remarquablement fidele à ses sources.Les libertés qu'il prend s'expliquent, soit parce qu'il est attentif à la condition des Gentils, soit parce qu'il est soucieux de proposer à ses lecteurs un récit harmonieux et littéralement composé, soit parce qu'il veut introduire, dans le schéma traditionnel qu'il a reçu, des éléments provenant de sources qui lui sont propres, soit enfin parce qu'il veut souligner l'intelligence théologique qu'il a de l'oeuvre du salut accomplie en Jésus-Christ.Mathieu obéit à des préoccupations de catéchète.Il fait oeuvre de synthèse: il propose à l'intention de ses lecteurs et ordonne en un corps doctrinal unifié une matière qui a été longtemps prêchée dans l'Eglise.D'autre part, s'adressant à des judéo-chrétiens, il explique le sens de l'Evénement Jésus à la lumière de l'histoire d'Israël.Dans l'Evangile de Marc, enfin, l'influence rédactionnelle se manifeste moins dans les retouches littéraires, généralement mineures, que dans la structure et l'économie de son oeuvre.C'est Marc, en effet, qui a créé le genre littéraire \"Evangile\u201d comme réalité, même si le terme ne désigne pas encore chez lui l'Evangile écrit.En somme, l'activité rédactionnelle des évangélistes manifeste plus de fidélité que de liberté, et cette liberté elle-même, parce que \"vérifiable\u201d, inspire confiance.De la critique littéraire à la critique historique Reste à établir, dans une quatrième et ultime vérification, que la fidélité de l'Eglise naissante et des évangélistes à Jésus est non seulement une \"préoccupation\u201d, mais aussi un fait: en d'autres termes, que le texte et la réalité se répondent.Le problème est le suivant.Dans un cas précis (les béatitudes, par exemple, ou le récit de la multiplication des pains), même lorsque nous sommes parvenus à déterminer la contribution respective de l'évangéliste et de l'Eglise primitive, reste encore à établir que le message véhiculé par la forme littéraire la plus ancienne, que l'événement \"raconté\u201d sont vraiment de Jésus.Il ne s'agit pas de retrouver à tout prix les paroles littérales de Jésus avec la fidélité matérielle d'un enregistrement électronique, ni de posséder un film de sa vie, mais de retrouver de l'authentique.Il s'agit d'établir des critères d'historicité proprement dits, valides et criti-quement éprouvés, qui nous permettent de discerner et d'isoler le matériel évangélique qui remonte à Jésus lui-même.Il s'agit de découvrir l'authentique Jésus et son authentique message.Critères d'authenticité historique Par critères, nous entendons ici des normes appliquées au matériel évangélique, qui nous permettent de déclarer si le contenu d'un texte est historique ou non.Nous distinguerons des critères fondamentaux, ainsi appelés parce qu'ils ont une valeur propre, en eux-mêmes, et, par suite, autorisent un jugement certain d'authenticité historique; un critère dérivé (le style de Jésus), et des critères mixtes.57 1.\tCritère d'attestation multiple.\u2014 Il s'énonce ainsi: \"On peut considérer comme authentique un donné évangélique solidement attesté dans toutes les sources (ou la plupart) des Evangiles et dans les autres écrits du Nouveau Testament:\tActes des apôtres, Lettres de Paul, de Pierre, de Jean, Epître aux Hébreux\".Ainsi, le fait de la mort de Jésus en croix est attesté dans toutes les sources et rayonne sur tous les textes.De même, le thème de la sympathie et de la miséricorde de Jésus à l'égard des pécheurs apparaît, non seulement dans toutes les sources des Evangiles, mais encore dans les formes littéraires les plus variées:\tparaboles, récits de miracles, controverses, un récit de vocation.Le fait des miracles est attesté dans la presque totalité des sources que nous possédons: dans l'Evangile de Marc, où il représente 47% des versets consacrés au ministère public de Jésus, en dehors de la passion; dans les douze premiers chapitres de l'Evangile de Jean; dans les Evangiles de Matthieu et de Luc, et dans leur source commune; dans les Actes des apôtres, dans la Lettre aux Hébreux, dans les Evangiles apocryphes, et même dans un texte du Talmud juif.Les exégètes retiennent ce critère de l'attestation multiple comme valable, notamment lorsqu'il s'agit de reconnaître les traits essentiels de la figure, de la prédication et de l'activité de Jésus: par exemple, sa prise de position à l'égard de la loi, des pauvres, des pécheurs; sa résistance au messianisme royal et politique; son activité de thaumaturge et sa prédication en paraboles.2.\tLe critère de discontinuité.\u2014 Ce critère, admis par tous, même par la critique la plus radicale, se formule ainsi: \"On peut considérer comme authentique un donné évangélique irréductible, soit aux conceptions du judaïsme, soit aux conceptions de l'Eglise primitive\".Ainsi, l'expression Abba, employée par Jésus pour s'adresser à Dieu (et par les enfants s'adressant à leur père), manifeste une intimité de rapport qui est quelque chose d'inouï par rapport au judaïsme ancien.Seul Jésus a osé parler ainsi, et seul il peut autoriser les siens à répéter avec lui: \"Notre Père\".Le baptême de Jésus range celui-ci parmi les pécheurs: or comment l'Eglise primitive qui proclame Jésus \"Seigneur\", aurait-elle pu inventer une scène en contraste si violent avec sa foi?Il faut en dire autant de la triple tentation, de l'agonie, de la mise en croix.L'ordre donné aux apôtres de ne pas prêcher aux Samaritains et aux Gentils, ne correspond plus à la situation d'une Eglise qui s'ouvre à toutes les nations: cet anachro- nisme nous reporte à la première mission des apôtres, au temps de Jésus.Ce critère de discontinuité nous fournit un minimum important de données historiques.Il serait illégitime, toutefois, sur la base de cet unique critère, d'éliminer des Evangiles tout ce qui est conforme à la tradition judaïque et à la tradition ecclésiale.C'est pourquoi, bien que fondamental, ce critère doit être utilisé en liaison avec d'autres, notamment avec le critère de conformité.3.\tLe critère de conformité, ou de continuité, ou de cohérence.\u2014 Ce critère est également accepté par la majorité des exégètes.Nous en proposons la formulation suivante: \"On peut considérer comme authentique une parole ou un geste de Jésus en étroite conformité, non seulement avec le milieu de Jésus (milieu linguistique, géographique, social, politique, religieux), mais encore et surtout cohérent avec l'enseignement essentiel, le coeur du message de Jésus, à savoir la venue et l'instauration imminente du Royaume messianique.\" Ce thème du Royaume appartient en effet au noyau le plus ancien de la tradition évangélique, et sa présentation par Jésus fait contraste avec l'idée du Royaume, courante dans le judaïsme au temps de Jésus.Par ce critère de conformité, on peut établir l'authenticité historique des paraboles, toutes centrées sur le Royaume et les conditions de son développement; des béatitudes, qui sont originairement la proclamation même de la Bonne Nouvelle du Royaume; du Pater Noster, primitivement et essentiellement prière pour l'instauration du Royaume; des miracles, qui n'ont de sens que rattachés au thème du Royaume, dont ils sont la face visible, et au thème de la conversion.Le thème du Royaume rayonne ainsi sur un nombre considérable de péricopes.4.\tLe critère d'explication nécessaire.\u2014 Nous considérons ce critère comme le plus important des critères fondamentaux: \"Si, devant un ensemble considérable de faits ou de données qui exigent une explication cohérente et suffisante, s'offre une explication qui éclaire et groupe dans l'harmonie tous ces éléments (qui, autrement, resteraient des énigmes), nous pouvons conclure que nous sommes en présence d'un donné authentique: fait, geste, attitude, parole de Jésus\".Ce critère, d'un usage courant en histoire, en matière de droit, en théologie et dans la plupart des sciences humaines, n'est que l'application du principe de raison suffisante.Ainsi, en matière de justice, lorsqu'il s'agit de découvrir l'auteur d'un délit, l'hypothèse qui réussit à éclairer le plus grand nombre de faits, est celle que la justice retient comme l'explication du délit.Dans le cas des Evangiles, la critique historique retient comme authentique une explication qui résout un grand nombre de problèmes sans en faire naître de plus grands, ou sans en faire naître aucun.Ainsi, dans le cas des miracles, nous nous trouvons devant un nombre important de faits qui demandent une explication: l'exaltation populaire devant l'apparition de Jésus, la foi des apôtres en sa messianité, la place des miracles dans la tradition synoptique et johannique, la haine des grands prêtres et des Pharisiens à cause des prodiges opérés par Jésus, le lien constant établi par Jésus lui-même entre son message sur la venue du Royaume et les signes de cette venue, la place des miracles dans la prédication primitive.Tous ces faits exigent une explication suffisante qui soit autre chose qu'un faux tiroir.Cette explication, c'est la réalité même des miracles de Jésus.5.\tLe style de Jésus.- Par style, nous entendons moins le style littéraire que le style vital et personnel de Jésus.Le style, ici, c'est le mouvement de l'être qui s'inscrit non seulement dans l'écriture, dans l'expression orale, mais encore dans les attitudes et le comportement tout entier.C'est cette empreinte inimitable de la personne sur tout ce qu'elle fait et tout ce qu'elle dit.Les composantes de ce style, toutefois, ne sauraient être établies qu'à partir des critères fondamentaux dont nous venons de parler.Aussi parlons-nous de critère dérivé.Une fois reconnu et défini, le style de Jésus devient à son tour critère d'authenticité.A propos du langage de Jésus, H.Schürmann fait observer qu'il se caractérise par une conscience de soi d'une majesté singulière, sans parallèle; par une note de solennité, d'élévation, de sacralité; par un accent tout à la fois d'autorité, de simplicité, de bonté, d'urgence eschatologique.Jésus inaugure en sa personne une ère nouvelle.Dans son comportement, observe W.Trilling, on peut noter \"un amour toujours égal pour les pécheurs, de la pitié pour tous ceux qui souffrent ou sont asservis, une dureté impitoyable envers toute forme de suffisance, une sainte colère contre le mensonge et l'hypocrisie.Et surtout, une référence radicale à Dieu, Seigneur et Père\".6.\tCritères mixtes.- Il y a enfin des critères où un indice littéraire important entre en composition avec un ou plusieurs critères historiques.C'est pourquoi nous parlons de critères \"mixtes\".Nous en proposons deux formes: la cohérence interne d'un récit, une interpré- 58 RELATIONS tation diverse au sein d'un accord de fond.De soi, la cohérence interne d'un récit ne saurait constituer, à elle seule, un critère d'authenticité historique.Un récit bien construit n'est pas nécessairement conforme à la réalité.Pour être valable, au plan historique, le fait de l'intelligibilité interne doit être appuyé par un ou plusieurs critères: attestation multiple, discontinuité, conformité.Ainsi, le fait de la sépulture de Jésus est attesté dans les synoptiques, dans l'Evangile de Jean, dans la première aux Corinthiens (7 Cor.15,3), dans les Actes des apôtres.En outre, dans le récit de Marc, nous trouvons un ensemble de précisions toutes cohérentes entre elles.Pilate s'étonne que Jésus soit mort: c'est pourquoi il fait venir et interroge le centurion responsable.La demande d'ensevelir Jésus est faite par un membre du sanhédrin dont le nom est Joseph d'Ari-mathie: un fait vérifiable par tous.On se hâte d'ensevelir Jésus, car c'est la veille du sabbat.Les femmes, effrayées, se contentent de regarder.On dépose le corps de Jésus dans un tombeau situé près du Calvaire.Or un tombeau est une chose qui demeure et dont l'existence peut être contrôlée.Tous ces traits, multiples et cohérents, constituent un indice littéraire qui, avec le critère d'attestation multiple, a valeur de critère mixte.Une seconde forme de critère mixte est l'interprétation diverse d'un événement, ou l'application diversement orientée d'un message dont l'existence est reconnue par tous.Ainsi Luc souligne davantage la portée sociale des béatitudes, tandis que Matthieu une allégorie appliquée à l'histoire d'Israël.Chez Luc, toutefois, comme chez Matthieu, le message est identique.L'invitation au Royaume par les chemins du détachement et de la foi est en effet un thème qui se rattache à l'enseignement fondamental de Jésus.Le critère de conformité vient appuyer un indice littéraire.Bilan d'une recherche Il importe de souligner que la preuve ou démonstration de l'authenticitié historique de la tradition évangélique repose sur l'usage convergent de ces critères.Même si dans un cas particulier, un critère (par exemple, l'attestation multiple) ne trouve pas a s'appliquer, le plus souvent, et dans la plupart des épisodes, il y a convergence de plusieurs critères.Bien plus, lorsqu'il s'agit des thèmes majeurs des Evangiles (comme le thème du Royaume), il y a application de tous les critères.Même en adoptant la position d'une critique modérée, l'application des critères d'authenticité au matériel évangélique permet d'arriver à des résultats étonnants.C'est presque la totalité de la tradition qui se trouve ainsi récupérée.Ces résultats en effet, concernent: 1.\tLe milieu linguistique, humain, social, politique, économique, culturel, juridique, religieux.2.\tLes grandes lignes du ministère de Jésus.3.\tLes principaux événements de sa vie: baptême, tentation, enseignement sur la venue décisive du Royaume, invitation à la pénitence et à la conversion; l'enseignement en paraboles, la proclamation des béatitudes, le Pater, les miracles et exorcismes, la trahison du Judas, l'agonie, le procès, la mise en croix, la sépulture, la résurrection.4.\tLes controverses avec les scribes et les Pharisiens.J.L'attitude contrastée de simplicité et d'autorité, de pureté absolue et de compassion pour les pécheurs, les pauvres, les malades, les opprimés; l'attitude de service jusqu'au don de la vie.6.\tLes formules d'une christologie obscure, parfois énigmatique:\tcomme le fils de l'homme, le signe du Temple, le signe de Jonas.7.\tLes passages qui rabaissent Jésus et le constituent inférieur à Dieu.8.\tLes prétentions étonnantes manifestées dans les antithèses du discours sur la montagne, dans les attitudes à l'égard des institutions juives, dans l'usage du terme Abba, dans les déclarations qui conduisent Jésus à la mort.9.\tLa vocation et la mission des apôtres; leur exaltation, puis leur incompréhension, leur trahison, leur abandon.A mesure que les recherches se poursuivent, le matériel reconnu comme authentique croit sans cesse jusqu'à recouvrir l'Evangile tout entier.Chose certaine, on ne peut plus dire aujourd'hui, comme Bultmann en 1926: \"De Jésus de Nazareth, on ne sait rien, ou presque rien\".Une telle affirmation a contre elle les arguments mêmes de l'histoire.Le présupposé que les Evangiles méritent confiance est fondé, tandis que le préjugé que les Evangiles ne sont pas dignes de confiance, ne l'est pas.Ce renversement des positions ne signifie pas que la critique soit retournée à une attitude de confiance naive et acritique.Nous constatons seulement que les Evangiles ont retrouvé crédit aux yeux de la critique historique.FEVRIER 1978 Université de Montréal 1978-1979 ETUDES BIBLIQUES programmes de premier cycle \u2022\tgrand choix dans les programmes de majeur et de certificat programmes des cycles supérieurs \u2022\tstudio de recherche et séminaires d\u2019appoint: culte et sacrifice \u2022\ttravaux dirigés sur les méthodes d\u2019exégèse \u2022\tstage en Israël (en mai) ETUDES THEOLOGIQUES programmes de premier cycle \u2022\tvaste choix de cours dans les programmes de baccalauréat, de majeur et de certificat programmes des cycles supérieurs \u2022\tdossier de recherche sur la vérité \u2022\tcours d\u2019appoint:\tanthropologie chrétienne, nouvelles gnoses, critique marxiste de la religion \u2022\tséminaire interdisciplinaire de bio-éthique (morale-médecine-droit) ETUDES PASTORALES programme de premier cycle année de réflexion en études pastorales \u2022\tconnaissance du projet évangélique \u2022\tobservation du champ pastoral \u2022\tprospective d\u2019intervention pastorale \u2022\tateliers d\u2019intégration programmes des cycles supérieurs \u2022\tinterprétation critique du champ pastoral \u2022\télaboration de la praxis pastorale \u2022\tstages \u2022\tpastorale scolaire, familiale, sa-cramentaire ETUDES CATECHETIQUES programmes de premier cycle \u2022\tvaste choix de cours dans les programmes de majeur et de certificat \u2022\tnouveaux programmes à l\u2019intention des enseignants SCIENCES DE LA RELIGION programmes de premier cycle \u2022\tchoix de cours dans le programme du majeur et du certificat A L\u2019ETE 1978 Un vaste choix de cours du premier et du deuxième cycle dans tous les programmes Pour tous renseignements, s\u2019adresser à: FACULTE DE THEOLOGIE Université de Montréal C.P.6128, Succursale A Montréal, H3C 3J7 tél.: 343-7080 59 Un cantique du désir SAGAMO JOB J de Victor-lévy Beaulieu \u201cJe me demande.quelle ruse tu déploies tout le temps: que cherches-tu à posséder?Crois-tu vraiment que c'est en enveloppant le monde dans du tissu que tu y arriveras?\u201d (p.42) Avec Sagamo Job J, Victor-Lévy Beaulieu livre aux lecteurs le troisième tome de ses Voyageries.Alors qu\u2019il appelait Blanche forcée un récit et N'évoque plus que le désenchantement de ta ténèbre, mon si pauvre Abel une lamentation, c\u2019est le mot \u201ccantique\u201d qu\u2019il appose au titre de ce nouveau roman.Assez curieusement, si l\u2019on se réfère aux connotations de ce sous-titre, le livre, lui, se divise en trois parties, bien inégales par ailleurs, soit un prologue de 172 pages, un intermède, qui va de la page 175 à la page 191 et un épilogue de 10 pages.L\u2019essentiel de ce roman est donc constitué par tout ce qui habituellement encadre le sujet proprement dit ou l\u2019action.Le prologue et l\u2019épilogue sont récités/ chantés par une seule voix, celle de France, la compagne délaissée de Job, tandis que l\u2019intermède est confié à Jos Beauchemin, dont les familiers de la saga de Beaulieu savent qu\u2019il est le héros de Jos Connaissant, le frère ai né d\u2019Abel Beauchemin, lui-même romancier en titre de la célèbre famille.Quant à l\u2019action, qui devrait former le noyau de cette nouvelle oeuvre, elle a été accomplie antérieurement par le mâle, plus précisément par Job dans le premier tome des Voyageries.C\u2019est la première fois que, dans son exploration des voies de l\u2019écriture, Beaulieu s\u2019en remet au medium d\u2019une parole féminine et qu\u2019Abel, naturellement enclin aux travestissements de toutes sortes, se laisse aller au travestisme littéraire.Ce nouveau déguisement n\u2019atteint toutefois que les apparences, les vêtements ou, si je puis dire, les désinences polymorphes du désir.Le récit de Job était actif et efficace: c\u2019est grâce à cette parole en acte que le chasseur de baleines était parvenu à violer la blanche ténèbre de l\u2019écriture, à venir dans le monde du sens; le cantique de par Gabrielle Poulin France ne peut être que délire insensé, inutile, puisque tout a déjà eu lieu.Job a beau revêtir toutes ses femmes de la même jupe fleurie, comme d\u2019un nom à terminaison semblable: Hortense, Blanche, Florence, France, c\u2019est toujours lui qui, au moyen de ce qu\u2019il appelle \u201cquelque ruse étrangement rayonnante\u201d, sort à la fois victorieux et inassouvi de l\u2019engagement.France ne s\u2019y trompe pas, qui délègue auprès de lui cette Ruth (rut?), image de son désir travesti, elle qui n\u2019est, en dépit des apparences, qu\u2019un mâle en chaleur.Même si Job va jusqu\u2019à offrir à la délaissée son chapeau à large bord, comme un hommage, rien n\u2019est changé: la femme sait bien que ce chapeau ne pourra lui servir que de fétiche, tandis que nu-tête, Job continuera ses \u201cvoyageries\u201d dont, comme Blanche forcée, elle s\u2019est à jamais exclue.\u201cToute survivance est charognarde\u201d France est seule dans son appartement de l\u2019Ahuntsic; elle veille sur la petite Una, la fille de Job qui s\u2019exerce elle aussi, à l\u2019exemple de sa mère, à son rôle futur de Pénélope et tisse, dans ses jeux et dans ses rêves, l\u2019éternelle jupe fleurie dont doivent se parer les femmes de cet univers du désir mâle.Que fait France?Elle boit de la vodka, elle appelle son infidèle, elle se lamente, se procure des compensations sexuelles et tisse une toile haineuse au-dessus de sa rivale.Elle tâche de rejoindre Job dans ce lieu \u201cquelque part où elles ne peuvent pas être Una et elle.\u201d Son cantique hallucinant s\u2019élève de cet envers de la nuit mystique où elle est enfermée: le dieu qui s\u2019est caché la face et l\u2019a abandonnée à ses ténèbres, est un dieu sourd, aveugle et insensible qui résiste à toutes ses roueries et à toutes ses tentatives de séduction.Il est le dieu caché, mais c\u2019est elle l\u2019absente et les absents ont toujours tort.Il lui faut donc le rejoindre.Et, d\u2019abord, inventer la mort de la rivale, comme on prophétise, faire mine d\u2019inventer plutôt, parce que l\u2019Allo Police, comme un ange noir, a déjà fait certaines révélations.Ensuite permettre au fantôme de Blanche de hanter la chambre mauve, de se métamorphoser, plus tard, en arbre devant la maison de la Mattavinie.On ne couche pas avec un fantôme, si séduisant soit-il, encore moins avec un arbre, même si c\u2019est un arbre sacré et s\u2019il a des feuilles rousses comme une chevelure! Revêtir ensuite les apparences de Ruth, aller même jusqu\u2019à entraîner la petite Una dans cette entreprise hasardeuse de reconquête.Una, qui dort ou qui se met à pleurer \u201cau centre d'un petit cauchemar\u201d, gambade autour de Job.C\u2019est un petit mouton, noir d\u2019abord, auquel Job ne prête pas suffisamment d\u2019attention.Il faudra donc pousser la ruse encore plus loin.(Quand Una est malade, Job consent à venir la voir et, du même coup, France se raccroche.) Le petit mouton doit se casser la patte et alors devenir tout blanc.Job va le prendre dans ses bras et le soigner.Mais Job ne vient toujours pas.Alors, France a recours à un autre subterfuge.Si elle parvenait à susciter la jalousie de l\u2019infidèle.Elle invente auprès de soi le personnage d\u2019Abraham qui l\u2019entoure et la console.Abraham, c\u2019est la réincarnation de Job, \u2014 mais Job ne doit pas le savoir et Una est trop petite pour entrer dans les subtilités de cet univers morbide des grands.Aussi, France décide que Job revient défendre son bien.Maintenant il faut faire vite, sinon sera prise qui croyait prendre.France sait bien que son univers rêvé est boiteux comme la grande jument tavelée, comme le petit mouton et comme le gros corbeau qui sautille sur sa patte unique.Elle doit fuir devant cet irréel qu'elle imagine en marche vers elle et se tisser un vêtement de haine pour devenir à son tour inaccessible.Maudire Job, l\u2019entourer de ruines, de loups dévorants, semer la pagaille dans son univers imaginaire, s\u2019attaquer à sa grande jument mythique, ne rien laisser survivre des résidus de son rêve et vouer l\u2019infidèle à la glace, à l\u2019hivernie, à l\u2019inexistence.Après le long prologue incohérent comme un délire, le romancier, dans un bref intermède, se substitue à France et reprend ses droits.Le lecteur doit comprendre que France a été téméraire dans sa haine et imprudente.Pourquoi a-t-elle ouvert sa porte en pleine nuit comme devant le retour inespéré de Job?Et puis, on ne s'attaque pas impunément à la grande jument omniprésente dans l\u2019oeuvre de Beaulieu.Le romancier veille sur ses fétiches.C\u2019est à l'aîné des Beauchemin, Jos Connaissant, que sera confiée la vengeance du mâle.Dès lors, France est abandonnée à son tour aux puissances destructrices de l'imaginaire.Cet intermède n\u2019est pas un di- 60 RELATIONS vertissement.Il interrompt le délire de France et tend à démontrer que ce délire doit être rattaché à une violence réelle, à un état physique.Exonérer France de tout blâme, c\u2019est du même coup laver Job de toute la haine accumulée sur lui.Délire inutile.Cantique dérisoire.Dans un court épilogue, France reprend la parole pour redire à Job, revenu auprès de sa fille, son amour indéfectible.Tout le réel est boiteux A la dernière page du roman, France, qui revient lentement au réel, s\u2019est fait dessiner une petite fenêtre sur le mur de sa chambre, \u2018\u2018avec, au-dessous un pot de fleurs sur une table à trois pieds\u201d.Dans la fenêtre, la malade dit qu\u2019il y a \u201cla vieille maison de la Mattavinie et.j\u2019y suis déjà m\u2019habituant à ma béquille.Monté sur le vieux tracteur rouge, tu me promènes dans la ouaguine, tu me fais voir tes possessions\u201d.Ce n\u2019est que mutilée que la compagne réelle peut entrer dans l\u2019univers misérable du romancier et mériter de retenir son attention.La voici, au terme de son délire, \u2014 mais peut-être délire-t-elle plus que jamais, \u2014 qui boîte comme la jument, comme le petit mouton, comme le corbeau et qui, avant de s\u2019abandonner au sommeil, refait une profession de foi inconditionnelle à son dieu mâle.Avant de prendre congé, le romancier récupère ce chant blasphématoire pour en faire le cantique du pur amour: .et toi dans la salopette trop grande et toi en train de fumer ta pipe et toi et toi appuyé au poteau de la véranda et toi mon Job J et toi et toi et \u2014 du sommeil, enfin du vrai sommeil.(206.) Du même coup, en remettant la femme à sa place d\u2019adoratrice, il fait tomber son masque, ou tout au moins, un de ses masques.A-t-il réussi à rendre touchant, sinon cohérent, ce roman-cantique?En dépit de la tentative, audacieuse et intéressante, d'incarner son verbe dans un personnage féminin, le créateur ne parvient pas à renouveler la face de son univers.Ce roman contient toutes les caractéristiques de l\u2019univers de Don Quichotte de la démanche et des Grands-pères; il reprend toutes ses obsessions.Le souffle créateur en se faisant délire se disperse en tous sens et s\u2019affaiblit.Les images prolifèrent et s\u2019anémient.Les personnages évanescents de ce délire ne réussissent pas à retenir l\u2019attention ni la sympathie.Ils n\u2019ont pas plus de consistance que des ombres.\u201cTes paroles font de grandes nappes toutes circulaires\u201d, dit France à Job.Pour le lecteur ces paroles sont des remous, impuissants à l\u2019encercler.\u201cLa solitude est au centre de tout et.c\u2019est pourquoi il faut vivre encerclé.\u201d (68.) Sans doute le romancier s\u2019est-il laissé happer par le centre une fois de plus, mais il a échoué dans sa tentative de nous attirer dans les replis de son écriture.Peut-être, après tout, en permettant à la femme d\u2019investir sa parole, espérait-il du même coup être investi par elle et fuir les marécages qui menacent d\u2019engloutir son univers futur: Cette extrême indigence cet extrême désespoir cette extrême dissolution cette fuite qui te ramènera toujours au coeur de la fuite.Tout ce qui te dévore, mon Job J \u2014 pauvre ange déçu, pauvre vautour tourneboulant dans la neige de Mattavinie.Tout ce qui te tue mais pourtant ne t\u2019achève jamais.Tout ce qui ne fait jamais que te laisser terrorisé, comme maintenant, à la périphérie de l'invention, dans l\u2019eau jusqu\u2019aux aisselles.(86.) Comme toujours, le roman contient sa propre défense et illustration et sa propre critique.Il est résolument moderne et baroque, comme tous les romans de DODECAEDRE par Bernard Carrière Dans ce récit de René Champagne, il est question du passé et de l'avenir d'une petite collectivité dont on soupçonne l'identité.Mais, en parcourant les premières pages du texte, on croirait retrouver une atmosphère comparable à celle des Lettres persanes de Montesquieu.Le lecteur étonné voit défiler devant ses yeux des noms aux consonnances étranges: un héros nommé Dodécaèdre.Des personnages appelés Pentaèdre et Starè-dre dont l'entourage est constitué de fon-tocrates et de futurophiles.Et tout ce beau monde habite à Gloripolis, un village dont il n'est donné aucunes coordonnées géographiques très précises.A vue de nez, on s'imaginerait être plus près de la Grèce et de l'Antiquité que du Québec et de l'Amérique du vingtième siècle.Jésuite et homme de lettres, Bernard Carrière s'intéresse activement aux questions d'éducation et d'apostolat social.Beaulieu.Il allie le fantastique au réel, la poésie à la politique, la beauté à la laideur, le lyrisme à l\u2019éloquence.C\u2019est un fouillis dans lequel, de temps en temps, s\u2019allume un brin de paille, une montagne de boue où passe le tremblement éphémère d\u2019une étoile, où scintille tout à coup un seul flocon de neige, un univers de démence que suffit à pacifier de ses toutes petites mains une enfant merveilleuse, capable de rebâtir le cercle d\u2019une famille entière avec trois souliers, qui fait des \u201cjeux compliqués avec la moulée qu\u2019elle met par petites tasses dans la trémie\u201d.Pour ces courts instants de poésie, il vaut encore la peine d\u2019entrer par cette nouvelle porte dans la maison de la Mattavinie où à sa table de travail, le romancier se débat avec ses fantômes, ses mensonges et ses masques.Nous, nous gardons le privilège d\u2019aller et venir dans cet univers, de prendre ou de rejeter.Lui, au centre, il tourne sur lui-même et écrit désespérément, sachant très bien, depuis le temps! qu\u2019il sera à jamais prisonnier des remous que crée une parole toujours renaissante, convulsive et impitoyable.de René Champagne UN RECIT QUI NOUS INTERROGE SUR CE QUE NOUS SOMMES Après avoir surmonté ce dépaysement, nous entrons dans une histoire toute simple qui se déroule à une époque indéterminée.Dans les deux premiers chapitres, l'auteur met en place les éléments du récit.Nous faisons la connaissance du héros, qui est né \"le douzième jour du douzième mois\" (p.6), et nous découvrons son patelin \"bâti sur la croupe d'une colline loin des grandes routes\" (p.5).Le milieu de vie de Gloripolis ap- FEVRIER 1978 61 partient manifestement à la société rurale ancienne.Les habitants du village, dont le travail les rattache à la terre et à la forêt, ont organisé leur vie pour se suffire à eux-mêmes.Ils cultivent la fidélité à un passé vieux de cinq siècles et ils se méfient de tout ce qui leur est inconnu.Dodécaèdre a une enfance heureuse.Il apprend l'importance de la source qui règle les habitudes de ses compatriotes et qui est l'objet d'un culte dont l'ordonnance est confiée à ses gardiens attitrés, les fontocrates.Il se plie avec joie à la période d'initiation, la venance, à laquelle sont soumis tous les garçons avant de les faire pénétrer dans la vie profonde du village, ils sont isolés pendant un certain temps et ils sont confiés à un vieux sage, le prévenant, qui leur ouvre les livres du passé et qui les convie, au terme de leur réclusion, à un rite de consécration qu'il préside près de la source.Dans les trois chapitres suivants, nous voyons le récit prendre forme.Les habitants du village commencent à être tiraillés entre la fidélité au passé et l'engagement dans la voie du progrès qui mènera à des transformations radicales de leurs habitudes.Les amis du passé défendent l'ordre, la loi et la stabilité contre les futurophiles, dont le chef de file, Starèdre, prône avec fougue le savoir, l'avoir et le pouvoir comme lignes de conduite à instaurer.Dans ce débat, où aucun des deux partis au début, ne parvient à imposer à l'autre son idéologie, Dodécaèdre reste en retrait.Il est devenu cordeur de bois, un métier qu'il aime et qui est valorisé autour de lui.Il exerce son activité de façon exemplaire et il s'attire l'admiration de ses compatriotes après avoir empilé des bûches de bois durant douze heures consécutives.Puis à l'activiste succède, dans un autre chapitre, le rêveur.Dodécaèdre interroge les vents qui balaient son village perché.Ce petit milieu, qu'on avait perçu isolé tout d'abord, ne reçoit-il pas tous les souffles du monde?Les chapitres six et sept marquent le tournant du récit.Gloripolis a opté résolument pour le changement et pour l'ouverture.Le village devenu ville s'abandonne aux mains tentaculaires de Starèdre, qui lui, n'a de cesse de s'entourer de spécialistes venus de l'étranger.La cité nouvelle ne doit garder aucun lien avec le passé.Les nostalgiques seront rééduqués par la force et ils seront contraints à tourner leur regard vers l'avenir.Dodécaèdre, cordeur de bois dans le village, se reconvertit à une fonction qu'on a prévue pour lui dans la ville.Secrétaire du Conseil, il travaillera dans l'ombre du président Starèdre à façonner le nouveau destin de Gloripolis.Mais, est-ce que les citoyens peuvent sacrifier impunément à la gloire de la ville, le symbole le plus sacré du village, la source, depuis les débuts le carrefour de toutes les rencontres?A la place s'élèvera un édifice à l'usage des technocrates, les nouveaux prêtres du culte du progrès.C'est Dodécaèdre qui est chargé d'annoncer à Pentaèdre et à ses pairs, les gardiens de la source, la suppression de leur ministère en même temps que la disparition de ce qui le fondait.Les chapitres huit et neuf racontent l'apogée de la grandeur et le début du déclin de Gloripolis: \"La gloire vint à Gloripolis: Et comme on l'avait rêvé elle vint rapidement\" (p.94).Mais elle passa aussi rapidement.Serait-ce la source qui emporta l'élan de la cité lorsqu'elle disparut sous le béton?Pourtant sa disparition fut saluée par une fête grandiose qu'on appela \"la nuit de la liberté\".Même si la plupart avait cédé à l'euphorie de la prospérité et du plein emploi dans une ville où se multipliaient les chantiers de construction, il restait un groupe de récalcitrants qui ne pardonnaient pas à leurs chefs le geste sacrilège qu'ils avaient posé.Dodécaèdre, poursuivi par les protestations d'un groupe de concitoyens et par les reproches, pour une fois exprimés, de l'ex-chef des fontocrates, Pentaèdre, eut la tentation de remettre sa démission au Conseil pour se réconcilier avec lui-même.Au dernier instant, il n'eut pas le courage d'affronter Starèdre et laissa passer les jours.Mais le ver rongeur était installé dans la place.Gloripolis commença à perdre sa situation privilégiée lorsque ses citoyens négligèrent le service de leur ville pour exploiter sa fortune à leur avantage: \"Un lien s'était brisé, un lien immémorial qui durant plus de cinq siècles avait relié à Gloripolis chacun de ses habitants et tous ses habitants entre eux.Entre soi et le village, entre soi et la ville, on ne mettait pas de différence.Les citoyens de Gloripolis commencèrent à se considérer comme des rivaux dans la course aux honneurs et aux richesses\" (p.101 ).Les deux derniers chapitres décrivent la tristesse et la nuit.Dans une ville de l'exode, remplie de chômeurs, Dodécaèdre, l'ex-secrétaire, se considère chanceux d'avoir été choisi comme fossoyeur.Il s'ajuste à un troisième métier, qui l'accapare autant que les deux premiers: \"Il était alors très occupé le fossoyeur de Gloripolis.Les loisirs en étaient mesurés.Il avait à peine le temps de respirer\" (p.1 18).La vie de l'ex-village et de l'ex-ville semble s'être concentrée dans le cimetière.Gloripolis, qui s'était d'abord vouée à une source, puis qui avait trouvé sa raison d'être dans la gloire, se replie maintenant dans la mort.Mais le récit ne peut s'achever dans la nuit.Il y a un épilogue qui n'est pas écrit et que nous suggère la rentrée au village d'un Dodécaèdre serein après une longue méditation nocturne.L'homme mûri par l'épreuve et par l'échec poserait-il enfin les pieds sur la terre fertile?Il aurait quitté \"les eaux sans terre\" auxquelles fait allusion le sous-titre du récit.Le douzième chapitre que nous attendions est laissé à l'imagination créatrice du lecteur.L'art de l'auteur René Champagne n'a pas voulu écrire un roman; il a choisi de s'exprimer dans un récit qui a aussi bien les allures d'une parabole que celles d'un conte.Comme dans une parabole, il a multiplié les signes et les allusions qu'il invite le lecteur à recueillir pour en découvrir le sens caché: le village perdu, la source, le métier de cordeur de bois, la venance, l'Iachesse.Comme dans un conte, il a négligé de décrire ses personnages pour nous les montrer engagés dans une action; il n'a pas cherché à situer avec précision le temps et le lieu.Il n'a pas non plus construit une intrigue serrée dont on pourrait isoler les composantes pour analyser les étapes de la progression de l'histoire.Cependant, il a détaillé son récit en chapitres auxquels il a donné des titres pour guider son lecteur et résumer symboliquement le contenu: village heureux, crise, la ville, la grande gloire, la nuit.A l'intérieur des chapitres, il a eu recours à un procédé inusité pour faire avancer l'action: le discours.Assez souvent longs, parfois trop rapprochés, ces morceaux d'éloquence sont composés avec beaucoup de soin.On le voit au rythme des phrases, au choix des mots et aux répétitions calculées des formules.Le procédé est moins naturel que le dialogue et il a l'inconvénient d'inscrire dans la trame du récit des ruptures trop apparentes.Mais il cadre bien avec l'atemporalité de l'histoire, l'archaîsme des noms des personnages et de la désignation de leurs fonctions et le caractère recherché de certains mots (beffroi, magites, adamantin).62 RELATIONS Les questions qu'il pose Quand on lit une première fois le récit, on a l'impression que l'auteur a tout dévoilé et qu'il n'a pas laissé de possibilités d'évocation au lecteur.Derrière le village, on retrouve le pays; à la source, on associe spontanément l'Eglise; sur la venance, on superpose une expérience religieuse.Mais le jeu est trop simple et il nous fait douter de sa justesse.En reprenant la lecture du texte, on s'aperçoit que l'auteur n'est pas tombé dans le piège de l'allégorie facile ou du roman à clef et qu'au contraire il a eu recours à des formules ouvertes auxquelles il a confié une expérience assez riche pour supporter plusieurs niveaux d'interprétation.Ainsi, les avatars de Gloripolis, le village perdu, ne peuvent être dissociés de l'évolution du Québec au cours des deux dernières décennies.Mais d'autres indications, parsemées dans le récit, orientent notre réflexion vers un rassemblement humain plus restreint, qui s'apparenterait a une communauté religieuse.La source au centre du village nous paraît être située dans le coeur de chacun des habitants.En même temps que son enfouissement, il y a tout un ensemble de valeurs et de comportements que rejettent les gens de Gloripolis: la fidélité, le désintéressement, le sens du service, la joie grégaire, mais aussi la peur de l'inconnu, le repliement, une xénophobie certaine.Les remplacent: la mystique du travail et du progrès, la recherche du savoir, mais aussi le désir du gain et de dominer les autres.La nouvelle société semble porter en elle les germes de sa désintégration.N'est-elle pas condamnée à mourir parce qu'elle n'a pu s'affirmer sans détruire le meilleur de l'ancienne?Au terme, on constate que l'auteur suggère bien plus qu'il ne dit les choses.Il a écrit une oeuvre peut-être trop polie qui s'adresse à l'intelligence, mais qui est loin de manquer d'humour et de finesse.Le passionné de récits aux rebondissements nombreux n'y trouvera pas son compte d'émotions.Mais le lecteur qui s'interroge sur la portée des changements qui s'opèrent autour de lui ne regrettera pas de s'être intéressé à l'histoire de Dodécaèdre et au drame des habitants de Gloripolis.CAHIERS DE SPIRITUALITE IGNATIENNE numéro de janvier-mars 1978 Ignacio IPARRAGUIRRE Jeunesse et actualité de la spiritualité ignatienne Gilles CUSSON Transcendance et incarnation: le charisme fondamental des Exercices ignatiens Georges BOTTEREAU Ignace et les Apôtres Jacques LEWIS L'existence selon le Christ abonnement d\u2019un an: $5.00 le numéro: $1.50 Les CAHIERS sont publiés par le CENTRE DE SPIRITUALITE IGNATIENNE 630, chemin Ste-Foy, Québec (G1S 2J5) COLLÈGE JEAN-DE-ORÉBEUF Cours collégial et cours secondaire \u2022\tCollège dirigé par les Pères Jésuites et reconnu d\u2019intérêt public \u2022\tCollège \u2014 pour filles et garçons au niveau de Secondaire V.Collège I et 11 \u2014 pour garçons au niveau de secondaire I à IV inclusivement \u2022\tInternat et résidence pour garçons seulement \u2022\tBourses d\u2019études possibles Renseignements Bureau des admissions cours collégial (ou cours secondaire) 3200, chemin Ste-Catherine Montréal H3T1C1 tél.: (514) 342-1320 FEVRIER 1978 63 r PHILOSOPHIE ET PLURALISME Nouvelle parution dans une collection populaire.COLLECTION -LUNIVERS DE LA PHILOSOPHIE (6) philosophie et pluralisme $£LLARMIN DESCLÉE C\u2019est le fruit d\u2019une expérience de tout un département de philosophie, celui de l\u2019Université de Sherbrooke.Dans une atmosphère de pleine collaboration, chacun fait valoir ses points de vue, ses objectifs, ses méthodes, sa conception de la philosophie.Une mine pour les professeurs et les étudiants des universités et des collèges.LA COLLECTION L\u2019UNIVERS DE LA PHILOSOPHIE format commode 11.5 x 19 cm (41A x 7 pouces) La philosophie et les philosophes I.de Socrate à Marx\t240 pages\t$4.75 La philosophie et les philosophes 11.de Nietzsche à nos jours\t287 pages\t$5.25 Philosophies de la Cité\t289 pages\t$5.00 La Philosophie et les Savoirs\t273 pages\t$6.00 Philosophie au Québec\t263 pages\t$7.50 Philosophie et Pluralisme\t244 pages\t$7.95 Tous ces volumes sont écrits en collaboration.Chez votre libraire ou aux K Editions Beilarmin 8100, Boulevard Saint-Laurent Montréal H2P 2L9 Tél.: (514) 387-2541 "]
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