Voir les informations

Détails du document

Informations détaillées

Conditions générales d'utilisation :
Droit d'auteur non évalué

Consulter cette déclaration

Titre :
Relations
Revue mensuelle catholique d'intérêt général préoccupée par la justice sociale qui contribue fortement à l'analyse de la société, au Québec et ailleurs. [...]

Les jésuites canadiens rêvaient, depuis longtemps, de publier une revue catholique d'intérêt général analogue à celles de leurs confrères d'Europe ou des États-Unis : Études, Civilta cattolica, Month, America, etc. L'oeuvre sociale créée avec l'École sociale populaire du père Joseph-Papin Archambault en sera le tremplin.

L'idée prend corps peu avant le début de la Deuxième Guerre mondiale avec la parution de la revue L'Ordre nouveau (1936-1940) à laquelle participent les pères Jacques Cousineau, Joseph-Papin Archambault, Omer Genest, Joseph Ledit et Jean d'Auteuil Richard. Ce dernier est chargé de fonder et de diriger une nouvelle revue qui visera un lectorat élargi; il conservera son poste jusqu'en 1948.

Parmi tous les titres suggérés, c'est Relations qui est retenu. Il fait, bien sûr, référence aux Relations des jésuites, par l'entremise desquelles ceux-ci avaient fait connaître leurs actions en Nouvelle-France. Ce titre convient, en outre, au domaine que la revue se propose d'explorer, celui des relations humaines sur tous les plans : familial, religieux, social, économique, politique, national et international.

Dès le début, Relations prend une physionomie à peu près définitive avec ses rubriques fixes : éditoriaux, grands articles, commentaires, chroniques diverses, comptes rendus de livres. Le succès dépasse les espoirs : dès le second numéro, 4000 exemplaires s'envolent, plus de 7000 en décembre 1943, 15 000 en 1946.

Plusieurs raisons expliquent ce succès : le caractère engagé de la revue, l'appétit des lecteurs privés des revues européennes durant la guerre, la collaboration des laïcs. La revue mène des luttes décisives contre les cartels, en particulier contre le trust de l'électricité. Elle prépare ainsi l'opinion à la nationalisation qui viendra 20 ans plus tard.

En 1950, les évêques, dans leur Lettre sur le problème ouvrier, reconnaissent la vocation industrielle et urbaine du Québec. Dans ce vaste mouvement, Relations est plus qu'un simple témoin; elle y participe intensément, à certaines heures, jusqu'à risquer son existence. C'est pour ces raisons que la revue Relations peut être décrite comme une tribune du catholicisme de gauche québécois.

En octobre 1956, Relations publie le numéro du 15e anniversaire. Quelles causes sert la revue? Celles de l'Église et des âmes, celles de la personne humaine et de la justice sociale, celles de la communauté canadienne-française et de la patrie canadienne et, enfin, les causes d'ordre international.

À partir de 1966, Relations s'efforce de suivre davantage l'actualité, surtout dans le domaine social. L'effort de la revue s'ajuste aux événements mais demeure généralement dispersé. Relations se positionne comme un outil d'analyse et commente l'actualité dans des dossiers qui lui permettent de prendre un certain recul et d'attirer la collaboration d'intellectuels spécialisés et réputés. La revue demeure attentive aux défis que posent les mutations du temps présent à la foi religieuse et à la volonté d'engagement, au Québec et dans le monde.

Ce mensuel existe depuis 1941. Une telle longévité, dans le domaine du magazine engagé qui s'oppose à la logique marchande, est une rareté. Parmi ses collaborateurs, mentionnons les pères Émile Bouvier, L.-C. de Léry et P.-É. Racicot, Jean Vallerand, Ernest Robitaille, Paul Gérin-Lajoie, Victor Barbeau et Fernand Dumont, Gregory Baum, ainsi que plusieurs auteurs littéraires, dont Wajdi Mouawad, Élise Turcotte et Hélène Monette.

Sources

BEAULIEU, André et autres, La presse québécoise des origines à nos jours, vol. 7 : 1935-1944, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université Laval, 1985, p. 208-212.

CORNELLIER, Louis, « Revue - 70 ans de Relations », Le Devoir, 12 mars 2011, p. F5.

ST-AMANT, Jean-Claude, « La propagande de l'École sociale populaire en faveur du syndicalisme catholique 1911-1949 », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 32, n° 2, 1978, p. 203-228.

Éditeurs :
  • Montréal, Canada :École sociale populaire,1941-2024,
  • Montréal, Canada :un groupe de Pères de la Compagnie de Jésus,
  • Montréal :Éditions Bellarmin,
  • Montréal :Centre justice et foi
Contenu spécifique :
Juin
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
six fois par année
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseur :
  • Ordre nouveau (Montréal, Québec : 1936)
Lien :

Calendrier

Sélectionnez une date pour naviguer d'un numéro à l'autre.

Fichier (1)

Références

Relations, 1978-06, Collections de BAnQ.

RIS ou Zotero

Enregistrer
[" NUMÉRO SPÉCIAL / \u2019espérance LA TIÉDEUR DES MEDIOCRES, LA BEANTE PROSPERITE DES REPUS ÉTOUFFENT L\u2019ESPÉRANCE.ELLE FUIT LA COUR DES PUISSANTS, ELLE DÉSERTE LE SANCTUAIRE DE JÉRUSALEM.MAIS ELLE ACCOMPAGNE ABRAHAM VERS LA MONTAGNE, ELLE INSPIRE LES DÉNONCIATIONS DES PROPHÈTES, ELLE SURPREND LES DISCIPLES DÉSABUSÉS SUR LA ROUTE D\u2019EMMAÜS.DANS NOTRE SOCIÉTÉ \u201cEN PANNE DE PROJET\u201d, OÙ EST-ELLE?ET QUI OSERA LUI DONNER DES MAINS?LES PARTICIPANTS AU SEPTIÈME WEEK-END BIBLIQUE NATIONAL, CONVOQUÉ PAR LA SOCIÉTÉ CATHOLIQUE DE LA BIBLE, SE SONT DEMANDÉ COMMENT IL EST ENCORE POSSIBLE D\u2019ESPÉRER. juin 1978 SOMMAIRE vo.38 no 438 Jean MARTUCCI Guy COUTURIER André MYRE Guy PAIEMENT Gérard ROCHAIS L\u2019espérance d\u2019Abraham sacrifiant son seul espoir (Genèse 22,1-19) L\u2019espérance des prophètes Le scénario de l\u2019espérance évangélique Notre espérance a-t-elle des mains?163 170 175 185 Ces articles reprennent en substance les communications présentées au septième Week-end biblique national, tenu à Joliette, du 28 au 30 octobre 1978, sous les auspices de la Société catholique de la Bible.J ICMllUIft\t\tNouveautés revue du mois publiée sous la responsabilité\t\tCanada\u2019s Anti-Inflation Program d\u2019un groupe de membres de la Compagnie de Jésus\t\tpar O.J.Firestone Directeur: Robert Toupin\t\t15,5 x 23 cm., 274 pages.Prix: $7.50 Conseil de Direction: Bernard Carrière, Jean-Louis D\u2019Ara-\t\tLe Bas-Canada gon, Jean-Guy Saint-Arnaud, Jacques Saint-Aubin.\t\t1791-1840 Comité de rédaction: Albert Beaudry, secrétaire, Jacques\t\tChangements structuraux et crise Chênevert, Irénée Desrochers, Roger Marcotte, Robert Toupin.\t\tpar Fernand Ouellet Photo: Paul Hamel.\t\t15x23 cm., 542 pages.Prix: $15.00 Administration: Maurice Ruest.\t\t Rédaction, Administration et Abonnements:\t\tLanguage Maintenance 8100, boul.Saint-Laurent, Montréal H2P 2L9\t\tand Language Shift in Canada.Tél., 387-2541.Publicité: Liliane Saddik,\t\tPaul Lamy (éd.) 1700, rue Allard, Ville Brossard.Tél.: 678-1209\t\t15 x 23 cm., 114 pages.Prix: $3.75 Relations est une publication des Editions Bellarmin.\t\tThe E.J.Pratt Symposium Prix de l\u2019abonnement: $10 par année.Le numéro: $1\t\tReappraisals: Canadian Writers Les articles de Relations sont répertoriés dans le Répertoi-\t\tGlenn Clever (éd.) re analytique d\u2019articles de revue du Québec (RADAR) de la\t\t15 x 23 cm., 188 pages.Prix: $4.80 Bibliothèque nationale du Québec, dans l\u2019Index analytique de\t\t périodiques de langue française (PERIODEX), dans le Cana-\t\tEn vente chez votre libraire et aux: dian Periodical Index, publication de l\u2019Association canadien-\t\t ne des Bibliothèques, et dans le Répertoire canadien sur l\u2019é-\t\tÉditions de ducation.Dépôt légal, Bibliothèque nationale du Québec.\t\t On peut se procurer le microfilm des années complètes de\t\tl\u2019Université d\u2019Ottawa Relations en s\u2019adressant à University Microfilms, Ann Ar-\t\t bor, Michigan 48106 U.S.A.\t\t65, avenue llastey, ISSN 0034-3781\t\tOttawa, Ont.Courrier de la deuxième classe - Enregistrement no 0143.\t,\t\tK1N 6N5 162 RELATIONS L\u2019espérance d\u2019Abraham sacrifiant son seul espoir Genèse 22,1-19 Comment Dieu peut-il promettre la vie et demander qu\u2019on la perde?Comment peut-il annoncer la bonne nouvelle d\u2019un bonheur sans fin et inviter chacun à prendre sa Croix?Le récit du sacrifice d\u2019Isaac n\u2019est pas seulement un chef-d\u2019oeuvre de narration et de composition littéraire; la route difficile d\u2019Abraham vers la montagne du sacrifice, sa foi inoüie en la promesse du Seigneur éclairent notre espérance, le plus violent paradoxe de notre existence.Une analyse serrée du texte de la Genèse permet de méditer cette page à trois niveaux, sur trois axes qui renvoient le croyant à sa propre histoire: le voyage, l\u2019épreuve, la foi.Jean Martucci, président de la Société catholique de la Bible, est professeur d\u2019Ecriture Sainte (Nouveau Testament) à la faculté de théologie de l\u2019Université de Montréal.Si le lecteur du présent article se trouvait au septième week-end biblique national (Joliette, les 28-30 octobre 1977), il trouvera ici plus que le texte remanié d'une conférence déjà entendue.Il commencera par lire le texte (I), le voir dépasser les sources lit-réraires qui lui ont donné naissance (II) et découvrir sa structure (III).Ce n'est que là qu'il retrouvera les trois axes (IV) de la lecture proposée au week-end biblique: le voyage (V), l'épreuve (VI) et la foi (VII).Cette étude de ce qu'il est convenu d'intituler \"le sacrifice d'Isaac\" (Genèse 22, l -19) sera sans doute plus complete que l'exposé oral d'alors, mais il faut se rappeler au départ que rien ne pourra jamais épuiser les richesses de \"ce récit, le plus parfait dans sa forme, le plus insondable dans son fond de toutes les histoires patriarcales\u201d (l).1 - G.von R AD, La Genèse (Geneve, Labor et Fides 1968) 241.2.\tComme le tait R.LACK, \"Le sacrifice d'Isaac \u2014 Analyse structurale de la couche élohiste dans Gn 22\" dans Biblica 56 (1975) 1-12 dont les conclusions sont ici utilisées, quoique modifiées sur plus d'un point.3.\tOn utilisera ici le texte de la Traduction oecuménique de la Bible (Paris, Cerf et Les Bergers et les Mages 1975).JUIN 1978 par Jean Martucci Deux avertissements s'imposent.C'est le texte actuel de Genèse 22, 1-19, point d'arrivée d'une longue évolution et résultante de diverses couches littéraires combinées, qui servira de base à la réflexion proposée, même s'il est légitime de procéder autrement (2).De plus, même s'il retrouvera souvent le mot \"structure\u201d, que le lecteur moins averti de l'exégèse contemporaine n'aille pas croire qu'il se trouve en présence d'une analyse structurale.Examiner les articulations d'un texte et leurs interdépendances ne fait pas encore entrer dans la \"grammaire du discours\u201d et, même si l'on peut par là trouver \"le sens\u201d du texte, on ne cherche nullement à démontrer comment ce texte fait, c'est-à-dire fabrique, \"du sens\u201d.I- UN TEXTE EN SEPT TABLEAUX L'exégèse est d'abord soumission à un texte.Seule une grande familiarité avec le récit de Genèse 22,1-19 pourra permettre de découvrir son plan, ses sources et son dynamisme interne.A première vue, la narration semble bien se diviser en sept tableaux auxquels on ne peut se permettre de donner des titres qu'avec beaucoup de précaution et a seule fin de faciliter les repérages subséquents (3).1-\tDieu ordonne le sacrifice 1\tOr, après ces événements, Dieu mit Abraham à l'épreuve et lui dit: \"Abraham\"; il répondit: 2\t\"Me voici\".Il reprit: Prends ton fils, ton unique, Isaac, que tu aimes.Pars pour le pays de Moriyya et là, tu l'offriras en holocauste sur celle des montagnes que je t'indiquerai\".2-\tLe voyage d'Abraham avec son groupe 3\tAbraham se leva de bon matin, sangla son âne, prit avec lui deux de ses jeunes gens et 163 son fils Isaac.Il fendit les bûches pour l'holocauste.Il partit pour le lieu que Dieu lui 4\tavait indiqué.Le troisième jour, il leva les 5\tyeux et vit de loin ce lieu.Abraham dit aux jeunes gens: \"Demeurez ici, vous, avec l'âne,-moi et le jeune homme, nous irons là-bas pour nous prosterner; puis nous reviendrons vers vous\".3-\tLe départ d'Abraham et Isaac seuls 6\tAbraham prit les bûches pour l'holocauste et en chargea son fils Isaac; il prit en main la pierre à feu et le couteau, et tous deux s'en allèrent ensemble.4-\tLa question d'Isaac et la réponse d'Abraham 7\tIsaac parla à son père Abraham.- \"Mon père\", dit-il, et Abraham répondit: \"Me voici, mon fils.\" Il reprit: \"Voici le feu et les bûches,- 8\toù est l'agneau pour l'holocauste?\" Abraham répondit: \"Dieu saura voir l'agneau pour l'holocauste, mon fils.\" Tous deux continuèrent à aller ensemble.5-\tL'immolation 9\tLorsqu'ils furent arrivés au lieu que Dieu lui avait indiqué, Abraham y éleva un autel et disposa les bûches.Il lia son fils Isaac et le mit 10\tsur l'autel au-dessus des bûches.Abraham tendit la main pour prendre le couteau et im- 1 1 moler son fils.Alors l'ange du SEIGNEUR l'appela du ciel et cria: \"Abraham! Abra- 12\tham!\u201d Il répondit:\t\"Me voici\".Il reprit: \"N'étends pas la main sur le jeune homme.Ne lui fais rien, car maintenant je sais que tu crains Dieu, toi qui n'a pas épargné ton fils 13\tunique pour moi.\" Abraham leva les yeux, il regarda, et voici qu'un bélier était pris par les cornes dans un fourré.Il alla le prendre pour l'offrir en holocauste à la place de son fils.14\tAbraham nomma ce lieu \"le SEIGNEUR voit\"; aussi dit-on aujourd'hui: \"C'est sur la montagne que le SEIGNEUR est vu.\" 6-\tLa bénédiction d'Abraham 15\tL'ange du SEIGNEUR appela Abraham du ciel 16\tune seconde fois et dit: \"Je le jure par moi-même, oracle du SEIGNEUR.Parce que tu as fait cela et n'as pas épargné ton fils unique, je 17\tm'engage à te bénir et à faire proliférer ta descendance autant que les étoiles du ciel et le sable au bord de la mer.Ta descendance oc- 18\tcupera la Porte de ses ennemis; c'est en elle que se béniront toutes les nations de la terre parce que tu as écouté ma voix.\" 7-\tLe retour d'Abraham 19\tAbraham revint avec les jeunes gens,- ils se levèrent et partirent ensemble pour Béer-Shé-va.Abraham habita Béer-Shéva.:;ÜC % « -iÿ Sans être arbitraire, cette division en sept tableaux ne prétend pas être la seule possible.Ainsi, on pourrait faire un tableau à part avec la scène du troisième jour, quand Abraham voit le lieu de loin dans le deuxième tableau, et on pourrait aisément diviser le tableau de l'immolation en \"levée du couteau sur Isaac\u201d, \"intervention de l'ange du Seigneur\u201d et \"substitution par un bélier\u201d.Il reste que la division choisie permet de voir bien au centre la question d'Isaac et la réponse d'Abraham (tableau 4) et d'isoler clairement les versets 15-18 (tableau 6), ce qui aidera à comprendre la structure et les sources du récit.Il- UN TEXTE QUI SURPASSE SES SOURCES En lisant le texte, on aura peut-être remarqué que la désignation \"SEIGNEUR\u201d (traduction de \"Yahvé\u201d dans la Traduction oecuménique de la Bible) ne se retrouve que dans les tableaux 5 et 6.Partout ailleurs, on parle de \"DIEU\u201d (traduction de \"Elohim\u201d).Il semble bien y avoir là la trace de l'une et l'autre des deux traditions qui ont contribué à former ce texte: la tradition \"yahviste\u201d qu'on rattache généralement aux débuts de la monarchie judéenne (10e-9e siècles avant J.-C.) et la tradition \"élohiste\u201d qu'il faut mettre en relation avec le prophétisme du début du 8e siècle.Le texte a donc quelque chose de disparate et de composite.L'exégèse historico-critique insiste à bon droit sur ce fait, dans ce cas comme dans tout le reste du Pentateuque d'ailleurs.Mais l'hétérogénéité des matériaux n'entraîne pas nécessairement illogisme, dissonance et disparité.Si le texte produit à partir d'éléments divers n'est pas le simple fruit du hasard, il doit être possible d'y déceler les traces d'une intelligence ordonnatrice.C'est ce qu'on peut voir dans Genèse 22,1-19.Le tableau 6 pose cependant un problème particulier.Depuis Hermann Gunkel (1862-1932), la plupart des commentateurs de la Genèse considèrent ces versets 15-18) comme une addition au texte primitif ayant 164 RELATIONS toutes les caractéristiques d'une annotation théologique.Quand on considère avec attention le vocabulaire, le style et la théologie de ces versets, il n'est pas difficile d'être d'accord (4).Mais cela n'entraîne pas qu'il faille mettre ce passage entre parenthèses comme si on pouvait vraiment interpréter l'ensemble du récit sans en tenir compte.Ces versets ont le mérite de relier Genèse 22,1-19 a d'autres passages de l'histoire d'Abraham qui parlent de \"bénédiction\u201d (Gn 12,2), de \"descendance nombreuse\u201d (15,5; 16,10) et d'extension de la bénédiction d'Abraham à \"toutes les nations\u201d (12,3).C'est surtout grâce a ces versets que le récit du sacrifice d'Isaac est indissociablement lié au theme de la promesse.Le récit du sacrifice d'Isaac a dû d'abord circuler de façon indépendante.L'expression passe-partout \"après ces événements\u201d du verset d'introduction et le simple retour à Béer-Shéva du verset de consultation montrent bien que ses liens avec le contexte sont plutôt ténus.De plus, il paraît clair qu'a l'origine, c'est-a-dire dans sa forme, orale ou écrite, la plus ancienne, le récit n'a été qu'une légende cultuelle, rattachée à un sanctuaire et servant a légitimer la substitution d'un sacrifice animal à la place d'un sacrifice d'enfant.Mais, par ses liens avec la promesse d'une descendance nombreuse faite à Abraham, tout le passage prend des dimensions nouvelles, infiniment plus profondes et plus tragiques.\"L'histoire du 'sacrifice d'Isaac' laisse loin derrière elle toutes les autres épreuves qu'Abraham a subies et fait irruption dans ce domaine des expériences de la foi ou Dieu lui-même semble l'ennemi de sa propre oeuvre envers les hommes tant il se cache profondément, et semble ne laisser a celui qui a reçu la promesse que l'étroite issue de l'abandon total à Dieu\u201d (5): il y a bien plus ici que les sacrifices d'enfants a condamner ou a remplacer.Le sacrifice d'Isaac, c'est l'anéantissement par Dieu lui-même de la promesse qu'il a faite a Abraham.Cette perspective, issue d'un dépassement vraiment sublime de l'ancienne légende cultuelle, est particulièrement mise en évidence par le tableau 6 qui, bien que de couche yahviste et manifestement surajouté, fait désormais partie intégrante du récit.mise par Dieu lui-même?La narration atteint un sommet dans la perfection.L'ordre de Dieu est si incompréhensible que le dénouement, jusqu'à la fin, demeure absolument imprévisible.Le lecteur est d'autant plus tendu que Dieu semble bien savoir ce qu'il fait puisque lui-même rappelle qu'lsaac est le \"fils unique\u201d d'Abraham.Si on lit et relit avec attention le récit, on découvre que cette tension est inscrite dans sa structure elle-même.Qu'on découpe le récit en petites unités, qu'on dispose dans leur ordre celles qui manifestement se répondent, et voici que se dessine un arc tendu: Lien avec ce qui préced* Epreuve d'Abrahai Abraham! Me voici! Prends ton fils.Moriyya.Il prit son fils et fendit les bûches v.3b vv.7-8a v.8b Il partit pour le lieu que Dieu lui avait indique Tous deux s'en allèrent ensemble\tI F\t \t \tMon pere! Me voici, mon fils! Yahve verra! \t Tous deux continuèrent a aller ensemble\tp'\t v.9a Lorsqu'ils furent arrivés au lieu que Dieu lui avait indique v.9c Il lia son fils au-dessus des bûches III- SA STRUCTURE DANS SON ETAT ACTUEL Si on le lit de façon vraiment neuve a chaque fois, le récit du \"sacrifice d'Isaac\u201d ne cesse de nous envoûter par l'insoutenable tension qu'il provoque: Abraham est tout disposé a obéir dès les premiers versets, mais ira-t-il jusqu'au bout?Isaac mourra-t-il?La promesse d'une descendance sera-t-elle compro- vv.11-14 Abraham! Abraham! Me voici! A la place de son fils.Yahve voit! Benediction d'Abrahar w.15-lf v 19 f « \u2022 7 \u2022 \u2022 Lien avec ce qui suit 4.\tQu'il suffise de faire remarquer que l'ange du Seigneur doit appeler Abraham \"une seconde fois\u201d pour compléter son message! La retouche rédactionnelle est évidente.5.\tG.von RAD, Théologie de l'Ancien Testament, t.l (Genève, Labor et Fides 1971 ) 155.6.\t\"L'ange du SEIGNEUR\" du v.11 n'est rien d'autre que la présence de Yahvé rendue sensible à l'homme.JUIN 1978 Tous les éléments se répondent deux à deux et fournissent une structure ABCDEFGF'E'D'C'B'A'.Le sommet de la tension se trouve en G, la oû Isaac demande ou se trouve l'agneau pour l'holocauste et reçoit la réponse \"Yahvé verra\u201d, chargé d'un sens infiniment plus profond qu'Abraham lui-même ne peut 165 le soupçonner.C'est le tableau 4, situé au centre des 7 tableaux dégagées plus haut.C, G et C' constituent clairement les trois unités majeures soulignant toute la tension.Les trois personnages s'y retrouvent: Abraham (deux fois: interpellé, et disponible par son \"Me voici\"), son fils et Yahvé.A première vue, il n'est pas du tout évident, cependant, que \"Moriyya\" (v.2) fasse référence à Yahvé.Il faut, pour le voir, se rappeler que \"Ya\" (ou mieux: \"Yah\") comme abréviation de \"Yahvé\" est assez courant à la fin de plusieurs noms propres bibliques (v.g.Abdya, Abiyya, Hananya, Mattathya, Ochozya etc.) et s'emploie même parfois pour désigner Dieu à la place du nom \"Yahvé\", comme c'est le cas, en particulier, dans l'acclamation \"Allelu-Ya\".Le récit biblique du \"sacrifice d'Isaac\" se livre donc à un subtil jeu de mots où le \"r\" de \"Moriyya\" évoque le \"r\" du verbe \"voir\" en hébreu (textuellement \"Yire'éh\" aux vv.8 et 14) ou du verbe \"pourvoir\" (ou du verbe \"craindre\" selon d'autres) et où le \"Ya\" final renvoie au nom de Dieu.Les traditions manuscrites (le syriaque parle du pays des \"Amorites\"; le grec parle du pays \"élevé\"; le latin parle du pays de \"la vision\") et topographiques (2 Chroniques 3,1 identifie Moriyya avec la colline du Temple de Salomon, mais le texte n'est pas clair et l'identification reste douteuse) sont extrêmement confuses à ce sujet.Tout cela n'affecte cependant en rien la structure dégagée ici.Trois moments y jouent clairement un rôle capital: 1-\tLe premier (point d'appui) où Abraham est interpellé par Dieu, lui répond par \"Me Voici\" et doit prendre son fils pour se rendre au pays de \"Moriyya\"; 2-\tle second (sommet ou \"climax\") où Abraham est interpellé par Isaac, lui répond par \"Me voici\u201d et lui dit: \"Mon fils, Yahvé verra\"; 3-\tle troisième (point de retombée) où Abraham est de nouveau interpellé par Yahvé (6), lui répond par \"Me voici\", reçoit un bélier à substituer à son fils et nomme le lieu \"Yahvé voit\".dans le numéro de juillet-août de RELATIONS \u2014\tun dossier sur l\u2019immigration internationale au Québec; \u2014\tl\u2019eurocommunisme; \u2014\tAndré Rublev et l\u2019icône de la Trinité.Entre ces trois moments et pour les unir, on trouve deux séquences strictement parallèles dont la deuxième inverse les éléments de la première: Abraham prend son fils et fend les bûches (D), part pour le lieu indiqué (E) et tous deux s'en vont ensemble (F); puis, tous deux continuent d'aller ensemble (F'), arrivent au lieu indiqué (E') et Abraham lie son fils au-dessus des bûches (D').Aux deux extrémités de la tension, on trouve la décision d'une épreuve pour Abraham (B) et la proclamation d'une bénédiction sur lui (B').Enfin, pour bien se rattacher au contexte immédiat, tout le récit part de Béer-Shéva (A) et revient à Béer-Shéva (A').IV-\tLES TROIS AXES DU RECIT A travers cette structure passent trois axes de la narration qu'il faut mettre en évidence pour mieux saisir le mouvement du récit.Il s'agit de la ligne du voyage qui traverse tout le récit dans lequel les déplacements sont d'une extrême importance,- de la ligne de l'épreuve qui apparaît à chacun des moments-clefs du récit; et de la ligne de la foi qui se confond avec le thème du sacrifice.Il faudrait ici relire entièrement toute le texte en fonction de ces trois axes, mais il peut suffire ici de le résumer sur trois colonnes en do nnant les références précises aux versets, (voir page ci-contre).S'inspirant de la méthode de C.Brémond (7), R.Lack (8) choisit plutôt les séquences \"Tentation -Voyage - Sacrifice\" et ne tient pas compte des vv.15-18.L'analyse proposée ici ne s'écarte donc que très peu de celle de R.Lack, dans ses grandes lignes du moins, plusieurs détails étant fort différents et parfois même divergents.La distribution du récit fournie ici a l'avantage de serrer le texte de plus près et de placer les expressions \"Dieu verra\" et \"Yahvé voit\" dans la séquence \"Foi\" au lieu de mettre la première dans la séquence \"Tentation\" et la seconde dans la séquence \"Voyage\", comme le fait Lack.Au-delà de ces minuties, l'important est de voir que la distribution autour des trois axes est vraiment englobante et fournit une grille de lecture particulièrement féconde.C'est sur celle-ci que vont se baser les réflexions qui viennent.V-\tLE VOYAGE Le récit du \"sacrifices d'Isaac\" comporte sept mentions du thème du voyage: 1) Dieu ordonne à Abraham de partir pour le pays de Moriyya,- 2) Abraham obéit à cet ordre et prend la route; 3) Abraham annonce qu'il s'éloignera avec l'enfant; 4) Abraham et Isaac font route ensemble,- 5) après la question d'Isaac, les deux continuent d'aller ensemble et arrivent au lieu indiqué par Dieu,- 6) Abraham revient vers le groupe; 7) tous repartent ensemble.7.\tC.Brémond, Logique du récit (Paris 1973), surtout 131-136.8.\tart.cit.166 RELATIONS LE VOYAGE\tL\u2019ÉPREUVE\tLA FOI \tDieu mit Abraham à l\u2019épreuve ( 1 )\t\"Prends ton fils\" (2a) \u201cPars\u201d (2bI\t\t\u201cTu l\u2019offriras\" (2c) Abraham se leva et sangla son âne (liai\t\tIl fendit les bûches pour \t\tl\u2019holocauste (3b) Il partit pour le lieu indiqué (3c) Il vit de loin le lieu (4)\t\t \u201cDemeurez ici.Nous irons là bas (5)\t\tAbraham prit les bûches pour \t\tl\u2019holocauste (5a-b) Et tous deux s\u2019en allèrent ensemble (6cl\tIsaac parla à son père (7a)\t\"Voici le feu et les bûches\" (7b) \t\"Où est l\u2019agneau?\" (7c)\t\u201cDieu verra, mon fils\u201d (8a) Tous deux continuèrent à aller ensemble (8b) Lorsqu\u2019ils furent arrivés (9a)\t\tAbraham éleva un autel, disposa les bûches, tendit la main.\"N\u2019étends \t\tpas la main sur le jeune homme\".Un bélier était pris par les cornes.Yahvé voit (9b-14 ) Abraham revint.Ils se levèrent et partirent ensemble (191.\"Parce que tu as fait cela.je m\u2019engage à te bénir\" ( 15-18) L'ordre d'avoir à se rendre dans une contrée située a une certaine distance était pratiquement indispensable à l'économie du récit, et c'est grâce à l'évocation des différentes étapes du voyage que le suspense est soutenu.Qu'on essaie d'imaginer ce qu'aurait été le récit si Abraham n'avait pas eu à se rendre au loin: tout de suite après l'ordre donné par Dieu de sacrifier son fils, il aurait là-même dressé un autel, sa main se serait levée sur Isaac, l'ange du Seigneur serait intervenu et Abraham, récompensé et béni, aurait aperçu et sacrifié le bélier.Au lieu de porter sur le drame intérieur d'Abraham, tout le récit n'aurait mis en évidence que son obéissance immédiate et l'intervention de Dieu.Le thème du voyage permet au lecteur de cheminer avec Abraham.Mais il y a plus.Abraham, dans tout le cycle qui parle de lui, reste d'abord et avant tout celui à qui Yahvé a dit: \"Pars de ton pays, de ta famille et de la maison de ton père vers le pays que je te ferai voir\" (Genèse 12,1).La foi d'Abraham est essentiellement présentée comme une obéissance à un ordre de prendre la route: \"Abraham partit comme le SEIGNEUR le lui avait dit\" (1 2,4).L'itinéraire, le chemin a suivre, la route a prendre, le voyage a entreprendre constituent sûrement bien plus qu'une image pour les Patriarches et tout le peuple d'Israël.Les Patriarches sont essentiellement des pasteurs de petit bétail et des nomades en voie de sédentarisation.Ils vont de campement en campement depuis la Haute Mésopotamie jusqu'en Canaan, puis de Canaan en Egypte, d'Egypte en Canaan et même a l'intérieur du pays de Canaan.Le peuple d'Israél naît de 9.G.W.COATS, \"Abraham's Sacrifice of Faith.A Form-Cri tical Study of Genesis 22\" dans Interpretation 27 (1973) 393.JUIN 1978 la sortie d'Egypte, Moise lui fait prendre le chemin du désert et Josué le conduit sur la route d'un pays à conquérir.Il prend un jour le chemin de l'Exil, mais son Dieu trace bientôt pour lui une route en plein désert et le remet sur les sentiers de la liberté.L'ordre de départ pour Moriyya donné à Abraham, c'est déjà l'appel de Dieu à tout son peuple de partir pour une destination mystérieuse en s'abandonnant totalement à celui-là seul qui sait ou mène le chemin.La réponse d'Abraham est un pur acte de foi.Le jour où il quitta son pays, \"Abraham partit sans savoir où il allait\" (Hébreux 11,8).Maintenant, il sait où il va, mais le but du voyage est tellement inadmissible, tellement incompréhensible, qu'il lui faut une foi plus grande encore pour se mettre en marche.C'est la foi même qu'il faut à tout croyant quand les voies de Dieu deviennent inintelligibles.On pourrait croire que la mention des serviteurs dont Abraham s'éloigne avec son fils n'est là \"que pour ralentir le rythme de l'action et accroître ainsi la tension\" (9), mais, si on y réfléchit un peu, il y a là beaucoup plus.Comment les serviteurs pourraient-ils comprendre l'acte fou qu'Abraham s'apprête à poser?Comme tous les croyants qui seront issus de lui, Abraham doit nécessairement choisir de faire route seul parce que les autres ne peuvent pas le comprendre.Le croyant est toujours un \"mis à part\", non à cause de quelque supériorité qui viendrait de lui, mais par un appel que les autres ne peuvent appeler que folie.Abraham part seul avec son fils unique.Seul avec son seul espoir.Son seul espoir de durer au-dela de la mort.Et voici que Dieu lui demande de sacrifier cet espoir même.Un espoir tout à fait légitime, donné par Dieu lui-même et qui cherche tout simplement à continuer de vivre.167 La finale du récit nous montre Abraham revenant vers ses gens.Le texte aurait pu se dispenser de cette mention, sans que la logique en souffre.Mais le croyant ne quitte pas vraiment ceux qui ne peuvent pas comprendre.Il vit seul à seul avec son Dieu l'épreuve que lui impose sa foi, mais, une fois son espoir sacrifié et devenu espérance, il reprend la route avec ses frères, même s'ils ne savent rien de ce qui s'est passé.Il peut paraître étrange que le récit ne fasse aucunement mention d'Isaac sur le chemin du retour.Serait-ce une façon de dire que l'espoir d'Abraham n'est plus et que maintenant seule compte l'espérance née du sacrifice qu'il en a fait?VI- L'EPREUVE C'est par trois fois que le texte souligne l'épreuve à laquelle Abraham est soumis: 1) d'abord pour dire qu'elle vient d'une volonté expresse de Dieu; 2)\tensuite pour en marquer le point culminant par la dramatique question d'Isaac: \"Où est l'agneau?\"; 3)\tenfin pour dire qu'elle se transforme en bénédiction pour Abraham, sa descendance et toutes les nations.Grammaticalement, dans le texte hébreu, le récit met en évidence le fait que c'est Dieu qui soumet Abraham à l'épreuve.Dieu lui-même et nul autre.Le nom de Dieu \"remplit tout le cadre du récit jusqu'en ses derniers recoins.Tout, dans cette histoire, est en raison directe de ce nom, sans lequel ce récit se réduirait à rien\" (10).Si la situation est tragique, c'est précisément parce que c'est Dieu qui ordonne le sacrifice d'Isaac.Il y a quelque chose d'absurde dans la conduite de Dieu.Il se contredit manifestement lui-même.Il ordonne l'anéantissement de ce qu'il a lui-même donné et, plus grave encore, il commande par le fait même que sa promesse devienne irréalisable.S'il ne faisait qu'exiger le sacrifice d'un fils par son propre père, on pourrait se limiter à trouver Dieu cruel.Mais il promet une descendance à un homme et lui ordonne de supprimer le seul moyen qui peut assurer cette descendance.Alors Dieu n'est plus simplement barbare: il a l'air de se moquer d'Abraham.Le récit exprime ici de façon dramatique la question que se pose tout croyant: comment Dieu peut-il promettre la vie et demander qu'on la perde?comment peut-il annoncer sa bonne nouvelle d'un bonheur sans fin et inviter chacun à prendre sa croix?comment Dieu peut-il vouloir tant de choses contraires?Il faut avoir bien peu souffert pour aller croire que ces questions sont purement rhétoriques ou philosophiques.C'est avec la question d'Isaac que culmine l'épreuve en même temps que la foi d'Abraham.Ici, la foi d'Abraham ne semble plus tenir qu'à un fil.\"Ou est l'agneau pour l'holocauste?\" La même question, sous d'autres formes, reste sans cesse adressée au croyant par tout ce qui s'appelle espoir dans le monde: as-tu ce qu'il te faut pour que ton voyage te mène à bon port?L'espoir a besoin d'un point d'appui.Abra- 10.G.von RAD, ibid.ham ici n'a plus rien, plus rien à sacrifier que son espoir lui-même.La question d'Isaac le fait douter de sa propre sagesse.Abraham pourrait parler: Dieu ne lui a pas demandé de cacher son dessein à Isaac.Mais que pourrait-il dire?Comment poyrrait-il réussir à mettre en mots ce qui se passe en lui et entre lui-même et Dieu?Quelle explication raisonnable de sa conduite pourrait-il donner?Abraham ne peut rien expliquer.Non pas parce qu'il serait tenu au secret, mais tout simplement parce qu'il ne sait pas, qu'il ne comprend pas et qu'il n'y a rien à expliquer.Abraham avait vu un espoir naître en lui avec la naissance d'Isaac.L'espoir de pouvoir durer au-delà de la mort, de pouvoir vaincre la mort, de pouvoir vaincre toute mort.Et cet espoir lui venait de Dieu.C'est Dieu lui-même qui l'avait engendré dans ses entrailles.Et Dieu s'était engagé à mener jusqu'à son fruit ce germe d'espoir.Comment accepter que Dieu puisse avoir menti?Comment accepter qu'il puisse maintenant manquer à sa parole?Et comment imaginer qu'il puisse faire ce qui ne se fait pas sans Isaac?Abraham pourrait faire demi-tour.Il conserverait alors son espoir.Son seul espoir.Son fils.Mais il perdrait toute espérance parce qu'il tournerait le dos à Dieu lui-même.Il aurait un point d'appui visible et sensible pour mesurer ses chances d'avoir un avenir dans une postérité.Mais quel avenir, si c'est un avenir sans Dieu?Alors Abraham, qui avait déjà sacrifié tout son passé pour obéir à Dieu, décide de lui sacrifier tout son avenir pour lui obéir encore.\"Dieu verra à l'agneau pour l'holocauste, mon fils\".Il n'y a plus rien à ajouter.\"Et tous deux continuèrent d'aller ensemble\".Cette marche silencieuse parle à notre foi plus que tous les mots.C'est par elle qu'Abraham se montre non seulement \"père de tous ceux qui croient\" (Romains 4,11), mais père de ceux qui, devant l'absurde, pensent \"que Dieu est capable même de ressusciter les morts\" (Hébreux 1 1,19).VII- LA FOI Le thème de la foi est partout présent dans le récit.Quand on dit que c'est Dieu qui mit Abraham à l'épreuve, c'est évidemment une perspective de foi qui est évoquée, même si on se trouve dans la séquence de l'épreuve.Quand on dit qu'Abraham partit et continua sa route même après la question d'Isaac, on entend évidemment que seule la foi le meut.Mais, c'est dans l'acte de prendre avec lui son fils, d'accepter de l'offrir en holocauste, de faire les préparatifs immédiats, de répondre à son fils en disant: \"Dieu verra\", de lever la main sur son fils, d'offrir le bélier trouvé et de nommer le lieu \"Yahvé voit\" que se manifeste surtout la foi d'Abraham.Ces éléments sont répartis sur sept points comme on l'a vu dans le tableau des trois axes du récit.Dieu commande qu'on reconnaisse la gratuité de ses dons, ses voies restent incompréhensibles à la raison et le paradoxe fait partie intégrante de la foi.Voilà trois dimensions importantes dans les réflexions qu'engendre le récit du \"sacrifice d'Isaac\".168 RELATIONS Isaac a été pour Abraham un don gratuit.Dans le cycle actuel des récits patriarcaux, il est impossible de lire Genèse 22, 1-19 sans se rappeler les récits de la stérilité de Sara (16, 1-2; 17, 15-22; 18, 9-15; 21,1-7).Ceux-ci, comme tous les récits de naissance miraculeuse, constituent une façon dramatique de proclamer la gratuité du don de Dieu devant un personnage qui dépasse les attentes et les possibilités simplement humaines.C'est indépendamment de toute initiative humaine qu'lsaac est venu au monde.En commandant à Abraham de le sacrifier en holocauste, Dieu rappelle qu'lsaac n'est pas un bien qui appartient en propre et en droit à son père.Abraham ne peut avoir aucune prétention.Ce n'est qu'à cause de la promesse d'une descendance que l'exigence de Dieu est inadmissible.Si on pouvait ne s'en tenir qu'au don de Dieu, le don d'un fils à un couple stérile, la demande d'un retour d'Isaac à Dieu pourrait recevoir comme réponse logique celle de Job devant son épreuve: \"Le SEIGNEUR a donné, le SEIGNEUR a ôté; Que le nom du SEIGNEUR soit béni!'1 (Job 1,21).Car si Dieu donne en toute liberté, quel droit l'homme aurait-il de retenir le don comme un bien qui lui revient?Il n'est que trop facile d'oublier cette dimension de la foi et de considérer comme dû ce qu'on n'a en rien mérité.La conduite de Dieu est inintelligible aux yeux d'Abraham.Aux yeux de tout lecteur du récit, également.Abraham obéit donc de façon aveugle.Son épreuve éprouve d'abord son obéissance.Abraham n'a pas de compte à exiger de Dieu.Dieu est libre, même d'agir sans que nous comprenions rien à son action: \"S'il fait main basse, qui l'en dissuade, qui lui dira: que fais-tu?\" (Job 9,12).\"Tous les habitants de la terre ne comptent pour rien.- il agit selon sa volonté, envers l'Armée du ciel et les habitants de la terre,- il n'y a personne qui le frappe de la main et qui lui dise: que fais-tu?\" (Daniel 4,32).\"Malheur à qui, cruchon de glaise parmi les cruchons de glaise, chicanerait celui qui Ta formé! L'argile dira-t-elle à celui qui lui donne forme: que fais-tu?\" (Isdie 45,9).Dieu et Abraham, Dieu et le croyant, ne peuvent se mouvoir qu'à deux plans différents.Dieu, parce qu'il est Dieu, peut agir d'une façon que l'homme, parce qu'il est homme, ne pourra jamais comprendre.L'obéissance de la foi ne rend pas raisonnable l'action de Dieu.Elle l'accepte dans la plus complète obscurité en se disant que, peut-être, \"ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes\" (1 Corinthiens 1,25).Abraham vit de façon tragique et dans sa chair même la transcendance de l'action divine par rapport à la raison humaine: \"C'est que vos pensées ne sont pas mes pensées, et mes chemins ne sont pas vos chemins \u2014 oracle du SEIGNEUR.C'est que les deux sont hauts, par rapport a la terre: ainsi mes chemins sont hauts, par rapport à vos chemins\" (Isdie 55,8-9).\"Quand je me mets a réfléchir sur Abraham\", écrivait Kierkegaard, \"je suis comme anéanti.A chaque instant mes yeux tombent sur le paradoxe inoui qui est la substance de sa vie.Je ne peux comprendre Abraham; en un sens, je ne peux rien apprendre de lui sans en rester stupéfait\" (11).On pourrait tenir très exactement les mêmes propos en parlant de la foi comme telle: \"Quand je me mets à réfléchir à la foi, je me sens comme anéanti.A chaque instant mes yeux tombant sur le paradoxe inoüi qui est la substance de sa vie.Je ne peux comprendre la foi; en un sens, je ne peux rien apprendre d'elle sans en être stupéfait\".La théologie, avec une humilité mêlée d'incroyable audace, s'aventure un peu à la recherche de l'intelligibilité de la foi, mais elle sait bien qu'elle ne pourra jamais résoudre à la satisfaction de la raison humaine les paradoxes fondamentaux que propose la Révélation.L'espérance elle-même constitue le plus violent paradoxe de notre existence.Si elle n'est pas une simple caricature de ce qu'elle devrait être, si elle ne dégénère pas en une sorte de prévision logiquement fondée de ce qui sera demain pour nous consoler d'aujourd'hui, elle commence la où finit la raison, elle naft là précisément où il n'y a plus de raisons d'espérer.Confondre l'espérance avec un calcul humain, c'est la profaner, c'est commettre un sacrilège et c'est aussi se rendre coupable d'outrage à la vérité.L'espérance, c'est une plongée dans le noir, un saut périlleux, au moment où l'être humain prend conscience qu'il ne peut absolument rien pour lui-même et que son sort se joue au niveau d'un Dieu qui seul possède en main tous les atouts.Seule l'immolation de l'espoir tout humain permet d'entrer dans la véritable espérance.L'espérance, c'est la logique de la foi.Elle consiste à savoir rester logique jusqu'au bout.Comme Abraham.Le sacrifice qu'il accepte dans le plus total abandon a Dieu poursuit tout simplement la logique de son obéissance quand il partit pour un pays inconnu.Au fond, l'espérance, c'est le courage, le courage de croire jusqu'au bout et malgré tout à la promesse d'un Dieu qui défie tout calcul et toute prévision.Conclusion Dans un récit aussi riche, aussi inépuisable que celui du \"sacrifice d'Isaac\", il serait simpliste de croire qu'on puisse réussir à dégager un sens unique.Il y a ici toute une constellation de sens, une multitude de significations superposées.Ce récit, pourtant si bref, fait penser a un film de Bergman ou a une symphonie de Brahms: on peut en reprendre cent fois le visionnement et l'audition avec la certitude, et à chaque fois la surprise, d'y trouver sans cesse quelque chose de nouveau, une dimension insoupçonnée, une interpellation imprévue.11.Crainte et Tremblement, \"Effusion préliminaire\".JUIN 1978\t169 L\u2019espérance des prophètes par Guy Couturier La grande époque du prophétisme en Israël coicide avec la décadence de l\u2019institution monarchique.En une période de relâchement moral et de profondes injustices sociales, les prophètes sont messagers d\u2019espérance.Leur message, pourtant, n\u2019a rien d\u2019une rêverie futuriste ou d\u2019une consolation êthêrêe: c\u2019est en dénonçant les fausses espérances et la sécurité trompeuse qu\u2019Israël tirait du Temple de Jérusalem et de la dynastie de David et en revendiquant avec acharnement les droits du pauvre, de la veuve et de l\u2019orphelin qu\u2019ils annoncent la Parole de Dieu.Car il s\u2019agit pour eux de rappeler au peuple de l\u2019Alliance sa mission: la construction d\u2019un monde qui corresponde enfin au dessein de Dieu sur notre monde.Pour les prophètes, l\u2019espérance est vaine si elle n\u2019est pas déjà oeuvre de justice.Monsieur Guy Couturier est professeur d\u2019Ecriture Sainte (Ancien Testament) à la faculté de théologie de l\u2019Université de Montréal.Par espérance, nous entendrons le poids, l'attraction de la pensée et de la vie de la personne tendue vers la réalisation d\u2019un demain qui soit meilleur et plus grand que l\u2019aujourd\u2019hui où elle se trouve.Espérer, ce n\u2019est pas seulement désirer quelque chose ou en attendre l\u2019avènement, c\u2019est déjà tout mettre en oeuvre pour que l\u2019avenir souhaité prenne corps.En un mot, l\u2019espérance doit être profondément active.Le charisme prophétique est très diversifié et il se laisse difficilement saisir; nous aurions tort, par conséquent, de privilégier tel ou tel de ses éléments pour le définir seulement comme \u201cvision\u201d, \u201cextase\u201d ou \u201cparole\u201d.Partons plutôt des préoccupations fondamentales des prophètes, ministres de la Parole.A la base de chacune de leurs interventions, on retrouve un même point de référence: l\u2019Alliance, l\u2019engagement réciproque de Yahvé et d\u2019Israël au pied du 170 Sinaï, dont la tradition nous a gardé le souvenir dans les chapitres 19 à 24 du livre de l\u2019Exode.Au fond, pour accueillir l\u2019espérance des prohètes, il faut rejoindre la foi vivante d\u2019Israël, comprendre ce qu\u2019a été la religion israélite.La religion israélite Si nous confrontons la religion israélite à d\u2019autres formes d\u2019expérience religieuse, nous constatons qu\u2019elle se caractérise par une forte orientation vers l\u2019avenir, vers la réalisation d\u2019un idéal national toujours plus élevé en vertu de l\u2019action conjuguée de deux protagonistes: Dieu et l\u2019homme.L\u2019action de Dieu met en branle l\u2019histoire pour qu\u2019lsraël devienne une nation forte et même exemplaire puisque le peuple élu sera à la fois lumière du monde et source de vie.En lui, Dieu accomplit les bénédictions de tous les peuples de la terre (Gn 12,3); au risque de cesser d\u2019être Dieu s\u2019il manquait à sa parole, Dieu s\u2019engage inconditionnellement et sans qu\u2019Abraham, père d\u2019Israël ait à contribuer à ce projet (Gn 15).A travers les siècles, Dieu continue d\u2019agir au milieu de son peuple, car, loin de se réfugier dans un \u201cmonde des dieux\u201d hors du temps des hommes, il est là, dans une ville bien réelle (1 Rois 8) et dans la personne d\u2019un roi qu\u2019il reconnaît comme son fils (2 Samuel 7).Le secours de Dieu et sa présence rendent le peuple invincible et lui promettent un avenir qui ne peut être que grandiose.Israël croit en l\u2019initiative de Dieu, en une action unilatérale de Yahvé, sans collaboration humaine aucune.Par contre, à mesure que s\u2019approfondit la réflexion spirituelle d\u2019Israël, on perçoit davantage que cette alliance de pure grâce, pour être vraiment divine et humaine, doit être complétée par un autre pacte, qui requière la collaboration de l\u2019homme.On donne la priorité absolue à l\u2019alliance de grâce mais on y insère, comme moyen de réalisation concrète, l\u2019alliance conditionnelle du Sinai.Car le peuple que Yahvé veut construire ne pourra pas être un peuple quel- conque: il s\u2019agit d\u2019aménager un pays où la liberté et la justice soient les règles premières de la construction de la nation; la collaboration du peuple est ici nécessaire car il sert, en quelque sorte, de laboratoire à la réalisation de l'idéal de l\u2019humanité, à la fabrication du modèle originel: créer une communion avec Dieu par la communion entre les hommes (Gn 1-2).Cet idéal a été brisé par l\u2019égoïsme et le mépris au point qu\u2019on a porté atteinte à la vie humaine: le monde est devenu un lieu de conflits et d\u2019oppression.Le projet de reconstruction de l\u2019idéal premier est signé, d\u2019un commun accord, par Dieu et par Israël, dans l\u2019Alliance sinaïtique.La religion d\u2019Israël suppose donc aussi une action des hommes qui soit liée à celle de Dieu.Appuyés sur la présence active de Dieu, en vertu de sa parole donnée, les Israélites s\u2019engagent à construire un monde fondé sur la justice et le respect de la personne, pour redonner à ce monde son identité d\u2019image de Dieu.Voilà donc le coeur même de l\u2019espérance d\u2019Israël: l\u2019histoire du temps présent redevient un reflet de l\u2019histoire de Dieu, la pleine manifestation de Dieu dans la résurrection du Christ lui donne son sens.C\u2019est ce que nous allons maintenant essayer de préciser.I- Les fausses espérances en Israël Le danger de toutes les religions, Yahvisme et Christianisme compris, c'est de réduire la part de l\u2019activité humaine pour augmenter du même coup la foi en des interventions divines toujours plus nombreuses et plus intenses.A la limite, la religion ne sera plus que la reconnaissance du pouvoir divin et la tentative d\u2019en maîtriser les manifestations: l\u2019idéal visé devient l\u2019utilisation pleine de ces forces des dieux pour garantir le sort des hommes.En Israël, la même tentative, et la sécurité qui en résulte, sont fortement attestées.RELATIONS A) Fausse espérance de la présence de Dieu dans son Temple 1.Le fait présent Yahvé siège sur les Chérubins dans le Saint des Saints; de ce fait, Jérusalem, ville de Dieu et ville sacrée, devient invincible et, à la limite, elle rend la Palestine imprenable en vertu de la présence divine et de la promesse faite aux Pères (2 Samuel 6).Au nom d\u2019Israël, Salomon proclame que Dieu habite le Temple: \u201cDieu a décidé d\u2019habiter la nuée obscure.Oui, je t\u2019ai construit une demeure, une demeure où tu résides à jamais\u201d (1 Rois 8, 12).Le vocabulaire employé est lourd de sens.Dieu est fixé, rivé sur son trône dans le Saint des Saints; il est là, à jamais assis, dans une présence redoutable.Cette conviction sera sans cesse célébrée dans la liturgie: \u201cYahvé a fait choix de Sion, il a voulu ce siège pour lui.C\u2019est ici mon repos à tout jamais, là je siégerai car je l\u2019ai voulu\u201d (Psaume 132, 13-14; voir aussi Ps 78, 67-69: Jérusalem est une création inébranlable) .Cette confiance en la protection magique d\u2019Israël par la présence de Dieu à Sion est clairement attestée, encore une fois, dans Jérémie (7,1-5): Jérémie, tiens-toi à la porte du Temple et crie: Vous qui proclamez \u201cTemple de Yahvé! Temple de Yahvé!\u201d, allez donc à Silo où naguère j\u2019habitai, regardez ce que j\u2019en ai fait à cause de la perversité de mon peuple.Je vais maintenant traiter ce temple dans lequel vous placez votre confiance comme j\u2019ai traité Silo.Or c\u2019est surtout Michée, dès le Ville siècle, qui dénonce le plus durement cette fallacieuse confiance, cette trompeuse espérance dans la survie de Sion, tout déclarant sans ambiguïté les raisons qui annulent le caractère sacré de Jérusalem: Ecoutez donc ceci, princes de la maison de Jacob, chefs de la maison d\u2019Israël, vous qui exécutez la justice, qui tordez tout ce qui est droit, qui construisez Sion avec le sang et Jérusalem avec le crime! Ses princes jugent pour des présents, ses prêtres décident pour de l'argent, ses prophètes vaticinent pour un salaire.Et c\u2019est sur Yahvé qu\u2019ils s\u2019appuient! Ils déclarent: \u201cYahvé n\u2019est-il pas au milieu de nous?Le malheur ne saurait donc tomber sur nous\u201d.JUIN 1978 C\u2019est pourquoi, par votre faute, Sion deviendra une terre de labour, Jérusalem, un monceau de ruines, et le mont du temple un haut lieu en forêt.(Miché 3, 9-12) Michée nous introduit donc à une correction nécessaire dans la foi d'Israël en la présence de Dieu et dans son espérance en la survie de Sion: la condition nécessaire pour que Jérusalem demeure, c\u2019est que le peuple qui l\u2019habite soit fondé sur des engagements de justice, de respect d\u2019autrui, de vérité, comme il était convenu au Sinaï: Si vous améliorez en réalité vos voies et oeuvres, si vous avez vrai souci du droit parmi vous, si vous n\u2019opprimez pas l\u2019étranger, l\u2019orphelin et la veuve, si vous ne suivez pas les dieux étrangers, alors je resterai avec vous en ce lieu, dans le pays que j\u2019ai donné à vos pères depuis si longtemps et pour toujours.(Jérémie 7, 6-7) Dieu est là, oui, si Israël le maintient présent par ses efforts vrais de toujours mieux respecter les droits du frère, symbolisés par le droit des petits, cette quantité négligeable de toute société.C\u2019est par un retour sincère à ce droit fondamental que la ruine de Sion sera écartée: \u201cParcourez les rues de Jérusalem, cherchez partout sur ses places, si vous découvrez un homme, un homme qui respecte le droit, qui cherche la vérité, alors je pardonnerai à cette ville\u201d (Jérémie 5,1).2.Espérance d\u2019une Jérusalem nouvelle Une fois le pardon accordé, que sera donc la vraie Jérusalem?Comment était-elle devenue une prostituée, la cité fidèle?Sion, pleine de loyauté, la justice y habitait; maintenant, des assassins.Je tournerai la main contre toi.j\u2019enlèverai aux creusets tes scories.Je rendrai tes juges tels que jadis, tes conseillers tels qu\u2019autrefois.Alors on t\u2019appellera: \u2018Ville-Justice, Cité-Fidèle\u2019.(Isaïe 1,21-26) Cette justice, ce droit, c\u2019est la fondation même de la Jérusalem nouvelle: \u201cVoici que je pose en Sion une pierre éprouvée, une pierre d\u2019angle, précieuse, établie comme fondation.Son nom: \u2018Celui qui s\u2019y appuie ne bronchera pas\u2019.Je prends le droit comme mesure, la justice, comme niveau\u201d (Isaïe 28, 16-17).Ici encore nous voyons très bien que la justice et le droit sont les seules garanties de l\u2019espérance dans l\u2019oeuvre salvatrice de Jérusalem.\u201cL\u2019oeuvre de la justice, c\u2019est la paix; le travail de la justice, c\u2019est le repos, le calme et l\u2019espérance pour toujours\u201d (Isàie 32, 16-17).Si ce principe est mis en oeuvre à Sion, alors le plan de Dieu, son dessein de refaire son royaume dès ici-bas, devient possible; c\u2019est là même la vocation de Sion face à l\u2019univers: Il arrivera dans l\u2019avenir que la montagne de la maison du Seigneur sera établie au sommet de toutes les montagnes et dominera sur les collines.Toutes les nations y afflueront.Des peuples nombreux se mettront en marche et diront: \u201cVenez, montons à la montagne du Seigneur, à la Maison du Dieu de Jacob.Il nous montrera ses chemins et nous marcherons sur ses routes\u201d.Oui, c\u2019est de Sion que vient la Loi, et de Jérusalem, la Parole du Sei-neur.Il sera roi entre les nations, l\u2019arbitre de peuples nombreux.Martelant leurs épées, ils en feront des socs, de leurs lances, ils feront des serpes.On ne brandira plus l\u2019épée nation contre nation, on n\u2019apprendra plus à se battre.Venez, maison de Jacob, marchons à la lumière du Seigneur.(Isaïe 2, 1-5) Beaucoup d\u2019autres textes des prophètes et des Psaumes peuvent être cités dans le même sens (voir Michée 4, 1-3; Ps 87).On peut retenir de tout ceci une première constante de la foi des prophètes: c\u2019est que Sion ne peut être garantie de salut pour Isarël qu\u2019à une condition nécessaire: elle doit être bâtie sur la justice et témoigner aux yeux des nations de ce qu\u2019est cette justice.Et la justice requise n\u2019a rien d\u2019une vertu mystérieuse, insaisissable: elle n\u2019est rien d\u2019autre que la droiture des rapports des chefs avec le peuple et des citoyens entre eux.La justice, c\u2019est d\u2019abord le droit du pauvre, de la veuve et de l\u2019orphelin.Elle est une réalité quotidienne, elle affecte les rapports sociaux.Mais surtout, elle est parole de Dieu, loi de Dieu: c'est elle, et elle seule, qui engendre le salut, la paix et le repos accordés à toute la terre par l\u2019intermédiaire d\u2019Israël.Ainsi la venue de Dieu, sa présence parmi les hommes, est réalisée, produite, traduite, incarnée dans l\u2019oeuvre d\u2019un peuple qui bâtit une société profondément respectueuse du droit raisonnable et légitime de chaque membre de ce peuple.C\u2019est ce monde de demain qu\u2019lsaïe, Michée, Jérémie et tous les autres espèrent voir surgir bientôt sur cette terre des hommes, appelée à devenir royaume de Dieu.171 B) Fausse Espérance dans le roi cru fils de Dieu Une autre fausse espérance de la garantie de survie, de grande prospérité même, se fonde sur le caractère inviolable de la personne du roi, \u201cl'oint\u201d, le sacré, le fils de Dieu (2 Samuel 7); elle se fonde aussi sur sa puissance politique, puisque jamais il ne manquera un descendant de David sur le trône de Jérusalem.1.Nature religieuse du roi Le roi dans le Proche-Orient ancien était considéré tantôt comme fils de Dieu, tantôt comme Dieu lui-même, ce qui grandit encore le caractère sacré du peuple qu\u2019il gouverne.En Israël, des opinions semblables se laissent assez facilement deviner.Le Psaume 2 est la définition non équivoque de ce caractère sacré du roi: Pourquoi ces nations en tumulte, ce vain grondement de peuples?Les rois de la terre se lèvent, les princes conspirent contre Yahvé et son Oint: \u201cAllons, disent-ils, brisons leurs entraves, faisons sauter leur joug!\u201d Celui qui siège dans les cieux s\u2019en amuse, Yahvé les tourne en dérision.Dans sa colère, il leur parle, dans sa fureur les frappe d\u2019épouvante: \u201cC\u2019est moi qui ai sacré mon roi sur Sion, ma sainte montagne.\u201d J\u2019énoncerai le décret de Yahvé: il m\u2019a dit: \u201cTu es mon Fils; moi, aujourd\u2019hui, je t\u2019ai engendré.Demande, et je te donne les nations en héritage, pour domaine, les extrémités de la terre.\u201d Ce Psaume se termine donc sur une forte note d\u2019espérance: \u201cHeureux ceux qui se réfugient dans l\u2019aide, dans le secours de Dieu.\u201d Et quelle est cette aide, et quel est ce secours de Dieu?Il n\u2019y a aucun doute que, pour le psalmis-te, il est fondé sur un seul principe: Dieu, présent à Jérusalem et dans son roi, rend Jérusalem invincible et maîtresse de l\u2019univers.Le Psaume 110 formule exactement la même foi: Oracle de Yahvé à mon Seigneur: Siège à ma droite; tes ennemis, j\u2019en ferai ton marchepied, ton spectre de puissance, Yahvé l\u2019étendra de Sion; domine au coeur de l\u2019ennemi.172 Yahvé l\u2019a juré et ne s\u2019en dédira pas: \u201cTu es prêtre à jamais à la manière de Melchisédech!\u201d A ta droite, le Seigneur: il brise les rois au jour de sa colère; arbitre des nations, il entasse les cadavres, il brise les têtes au loin sur la terre.Au torrent il boit en chemin, c\u2019est pourquoi il redresse la tête.Nous retrouvons donc la même foi, appuyée sur la même idée de filiation divine.Dieu attribue au roi une importance telle que c\u2019est par lui maintenant que la présence de Dieu est attachée à son peuple, une présence qui lui assure la victoire.Le fait est donc clair: le roi, personne sacrée, est la garantie absolue des victoires d\u2019Israël.En d\u2019autres termes, le roi est une autre représentation de la garantie de la victoire d\u2019Israël par la présence de Dieu à Sion.Nous avons, ici, deux concepts fortement liés: Dieu présent à Jérusalem et dans le roi qui y règne.2.Correction de cette espérance Comme pour Sion, l\u2019espérance dans la force vitale du roi n\u2019est pas un absolu, mais elle est strictement liée à une condition nécessaire pour sa réalisation.Ce principe avait pourtant été proclamé dès l'adoption de David et de sa dynastie comme uniques médiateurs de salut entre Dieu et son peuple.En effet, Nathan avait bien déclaré que: \u201cDieu sera pour le roi un père, et il sera pour Dieu un fils; s\u2019il commet le mal, il sera châtié, comme on châtie un homme\u201d (2 Samuel 7, 14).Or, dans le contexte de cette prophétie, le roi lui-même peut être la cause de la rupture de l\u2019alliance ou par sa propre infidélité, ou bien parce qu\u2019il ne voit pas à ce que celle-ci soit la règle et la règle unique de vie du peuple d\u2019Israël.Ainsi donc le roi n'est pas une personne sacrée de par sa propre force; il reste un homme exposé à toutes les faiblesses de ses semblables et soumis comme eux aux prescriptions de la loi.\u201cSi tes fils gardent mon alliance, ma loi que je leur ai enseignée, leurs fils eux-mêmes à tout jamais siégeront sur le trône que je te donne\u201d (Psaume 132, 12).Le roi n\u2019est pas au-dessus de la loi; il est au coeur même de la loi comme la garantie de son maintien dans le peuple.Les prophètes se feront les champions de ce principe, et tous auront l\u2019occasion et le devoir de le remettre en pleine lumière.En effet, dans la longue liste des rois qui va de David jusqu\u2019à l\u2019Exil, donc pendant quatre siècles de gouvernement monarchique, seuls deux rois seront jugés dignes de l\u2019héritage de David, Osit Ezéchias pour une partie de sa vie et Josias pour la totalité de son règne.Ce sont aussi les deux seuls que la tradition des Livres des Rois déclare avoir respecté cet idéal du roi juste.Devant cet échec cuisant, les prophètes se mettent donc à rêver, à soupirer, à espérer même que le roi voulu dès le début par Dieu puisse enfin paraître sur le trône de David.C\u2019est cette espérance qui fit naître la grande attente messianique, le terme \u201cMessie\u201d ne signifiant rien d\u2019autre que le \u201croi\u201d, mais en tant que personne sacrée liant Dieu et Israël pour une vie prospère, une paix constante, une survie assurée.C\u2019est dans ce contexte que nous découvrons l\u2019image la plus parfaite de la figure royale, et le sens le plus clair de sa fonction.Si nous voulons connaître la véritable fonction politique du roi en Israël, ce sont les textes messianiques qu\u2019il nous faut lire et comprendre.Le grand classique pour l\u2019étude de cette réalité religieuse, c\u2019est avant tout le prophète Isàie.Face à l\u2019indifférence d\u2019Achaz qui a abandonné son Dieu par manque de foi, qui ne se préoccupe pas de corriger la corruption du peuple, Isàie annonce la naissance prochaine d\u2019un petit prince davidique qui sera vraiment à la mesure de Dieu.C\u2019est Dieu lui-même qui va donner à Israël ce signe, cette garantie, cette preuve tangible que le salut lui sera bientôt accordé et sa délivrance des puissances ennemies.Ce signe, c\u2019est que la jeune femme est enceinte, qu'elle va bientôt enfanter un fils que le roi appellera: \u201cEmmanuel\u201d, \u201cDieu-avec-nous\u201d.Dieu le nourrira de lait et de miel pour qu\u2019il sache rejeter le mal et choisir le bien (Isàie, 7, 14-15).C\u2019est Dieu lui-même qui donne un signe, c\u2019est Dieu lui-même qui octroie et assure la science divine de gouvernement.Cette science du bien et du mal en relation avec le roi est définie clairement dans cette prière de Salomon: \u201cDonne, ô Dieu, à ton servieur un coeur plein de jugement pour discerner entre le bien et le mal, car qui pourrait gouverner ton peuple, qui est si grand?\u201d (7 Rois 3,9).La science du bien et du mal consiste donc dans l\u2019art de gouverner le peuple d\u2019Israël comme Dieu l\u2019entend; et cette science n\u2019exige rien d\u2019autre que l\u2019application fidèle des lois prévues pour la construction d\u2019une vie morale saine dans l\u2019existence totale du peuple, telle qu\u2019acceptée au pied du Sinaï (Exode 20-24).L\u2019alliance devient une réalité concrète par l\u2019intermédiaire du roi: alors, \u201cDieu-est-avec-nous\u201d.Le roi dans ce texte d\u2019Isaïe est donc défi- RELATIONS ni comme le sacrement, le canal de la présence de Dieu au milieu d\u2019Israël, non pas parce qu\u2019il est sacré mais parce qu\u2019il est juste, qu\u2019il assure à son peuple la justice.Cette irruption d\u2019espérance en Isàie éclata à la naissance du prince héritier: \u201cLe peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière, sur les habitants du sombre pays, une lumière a resplendi.\u201d (Isaïe 9, 1).Cette petite introduction de l\u2019oracle fait allusion à cette partie d\u2019Israël du Nord qui vient d\u2019être conquise par les Assyriens en 734.Tu as multiplié la nation, tu as fait croî tre sa joie; ils se réjouissent devant toi, comme on se réjouit à la moisson, comme on exulte au partage du butin.Car le joug qui pesait sur elle, la barre posée sur ses épaules, le bâton de son oppresseur, tu les as brisés comme au jour de Madiân.Car toute chaussure qui résonne sur le sol, tout manteau roulé dans le sang, seront mis à brûler, dévorés par le feu.(Isaïe 9, 2-4) Dans cette deuxième petite partie de son oracle, Isaïe proclame donc que la guerre est terminée, que les ennemis sont maintenant repoussés hors des frontières.Quelle est donc la cause de cette paix?Car un enfant nous est né, un fils nous a été donné.Il a reçu le pouvoir sur ses épaules.On lui a donné ce nom: Conseiller-merveilleux, Dieu-fort, Père-éternel, Prince-de-paix, pour que s\u2019étende le pouvoir dans une paix sans fin sur le trône de David et sur son royaume, pour l\u2019établir et pour l\u2019affermir dans le droit et la justice.(Isaïe 9, 5-6) L\u2019espérance de la paix en Israël repose donc en clair sur le droit, la justice que ce prince va établir à l\u2019intérieur de son royaume.Cette paix et cette justice, voilà l\u2019expression de l\u2019amour de Yahvé pour Israël.La paix et le salut sont directement assurés par le roi régnant dans la justice de Dieu.Isaïe exprime la même foi, la même espérance dans un autre passage bien connu: Un rejeton sortira de la souche de Jessé, un surgeon poussera de ses racines.Sur lui reposera l\u2019Esprit de Yahvé, esprit de Sagesse et d\u2019intelligence, esprit de conseil et de force, JUIN 1978 esprit de connaissance et de crainte de Dieu: son inspiration est dans la crainte de Yahvé.Il jugera mais non sur l\u2019apparence.Il prononcera sa sentence mais non pas sur le ouï-dire.Il jugera les faibles avec justice, il rendra sentence équitable, pour les pauvres du pays.Il frappera le pays de la férule de sa bouche, et du souffle de ses lèvres fera mourir le méchant.La justice sera la ceinture de ses reins, la fidélité, la ceinture de ses hanches.(Isaïe 11, 1-5) La définition du roi idéal comprend toujours les mêmes termes de justice, et de droit.Et si jamais un tel roi se trouvait sur le trône de David, le loup habiterait avec l\u2019agneau, la panthère coucherait avec le chevreau, le veau, le lionceau et la bête grasse iraient ensemble, conduits par un petit garçon.Les premiers effets de la justice du roi, c\u2019est le retour de l\u2019univers entier à la paix paradisiaque des origines! Ainsi ne commettrait-on plus de mal, ni de violence sur toute la montagne sainte de Sion car le pays entier serait rempli de la connaissance de Dieu comme les eaux couvrent le fond de la mer (Isaïe 11,9).Jérémie sera tout aussi explicite.C'est avec la même conviction qu\u2019il formule son espérance: Voici venir des jours où je susciterai à David un germe juste, qui régnera en vrai roi et sera intelligent, exerçant dans le pays droit et justice.En ses jours, Juda sera sauvé, Israël habitera en sécurité.Voici le nom dont on l\u2019appellera: \u2018Yahvé-notre-justice\u2019.(Jérémie 23, 5-6) Le salut, l\u2019espérance toujours vivante d\u2019Israël, est encore lié à un roi qui règne dans le droit et la justice, à un point tel que son nom est Justice.Nous pourrions aussi lire le Psaume 72 qui constitue la définition liturgique de l\u2019idéal royal en Israël.Dans la première partie du Psaume, nous voyons justement la justice du roi définie comme l\u2019espérance de Dieu lui-même; cette justice que Dieu espère voir régner sur Israël sera d\u2019abord et avant tout manifestée dans la défense du droit du pauvre, de la veuve et de l\u2019orphelin.Puis le psaume poursuit avec la certitude de la venue de la paix, si la justice règne indéfectible au coeur du peuple; cette paix sera même étendue à l\u2019univers entier par la justice du roi d\u2019Israël.Ce sont les grandes merveilles de Dieu, témoins de l\u2019amour et de l\u2019attention qu\u2019il continue de porter au peuple qu\u2019il a choisi.Nous pouvons donc conclure que si Sion est ville de salut parce que ville de justice, le roi sera tout autant roi de salut, parce que roi de justice.Nous avons là le seul critère utilisé par la tradition pour juger si le roi est bon ou mauvais et c\u2019est là la seule façon pour lui d\u2019assurer un lendemain à son peuple.Le roi qui bâtit son royaume sur des fondements solides de droit et de justice accomplit une oeuvre éminemment divine; c\u2019est ainsi qu\u2019il réalise sa filiation divine, proclamée dans les Psaumes 2 et 110.Il La vraie espérance: \u2018Tu es mon peuple, je serai ton Dieu\u2019 Cette deuxième partie sera beaucoup plus simple et plus courte, puisque les mêmes éléments rencontrés pour Sion et pour le roi reviennent encore à l\u2019avant-plan comme des éléments constitutifs du peuple de Dieu en tant que peuple religieux, c\u2019est-à-dire en tant que peuple qui confesse et réalise sa foi dans le concret de la vie de tous les jours, en vertu d\u2019un engagement pris à un moment décisif de son histoire: l\u2019Alliance sinaïtique.1.Osée et Amos Le prophète Osée est le héraut par excellence de cet Israël nouveau.En plein coeur du Ville siècle av.J.-C., époque où la richesse abonde en Israël et en Juda, où abondent aussi avec autant d\u2019intensité les injustices et les oppressions, Osée proclame l\u2019éclosion possible et tant espérée d\u2019un peuple nouveau.La situation déplorable qui sert de toile de fond à cette espérance est très succintement décrite en quelques lignes: \u201cIl n\u2019y a ni sécurité, ni amour, ni connaissance de Dieu dans le pays, mais parjure, mensonge, assassinat, vol, adultère, violence, meurtre sur meurtre.Aussi le pays est en deuil.C\u2019est tout l\u2019univers qui s\u2019effondre\u201d (Osée 4, 2-3).Le prophète définit très clairement ce que nous devons entendre par la connaissance de Dieu dans le pays; il s\u2019agit du contraire du mensonge, de parjure, assassinat, etc.qui sont autant d\u2019infractions au décalogue et de ruptures de l\u2019alliance; en un mot, connaître Dieu en Israël, pour le prophète Osée, c\u2019est être fidèle à une société, à un monde bâtis sur les prescriptions du Décalogue, les dix commandements de Dieu.173 Nous trouvons une même description de cette période décadente en Amos 2, 6-9; tant de stupidités et d\u2019ingratitudes doivent être dénoncées face à l\u2019univers: \u201cRassemblez-vous tous, sur la montagne de Samarie et voyez que de désordres en cette ville et quelles violences en son sein! Ils ne savent pas agir avec droiture, ils entassent violence et rapine en leurs palais! C\u2019est pourquoi l\u2019ennemi prendra le pays, ta puissance, a-battue\u201d (Amos 3, 9-11).Concrètement pour Amos, cette violence qui cause la chute d\u2019Israël s\u2019observe à quatre niveaux différents.Premièrement, le roi, le prêtre et le prophète utilisent pour leur bien propre le pouvoir que Dieu leur a donné.Puis, ce sont les classes dirigeantes qui asservissent ie peuple afin d\u2019augmenter leur puissance politique et commerciale.De plus, le droit (du tribunal) n\u2019est exercé qu\u2019à la faveur du riche et de l\u2019influent.Et finalement ces violences se retrouvent jusque dans le commerce: vol, fraude, escroquerie, on va jusqu\u2019à vendre de la paille dissimulée au fond des sacs de blé.C\u2019est donc la négation existentielle totale de tous les engagements conclus au Sinaï qui en est venue à caractériser Israël, le peuple témoin de la justice de Dieu! 2.Osée 2 Au milieu donc de cette catastrophe historique, Osée se met tout à coup à espérer de nouveau.Tout le chapitre 2 de son livre propose cette espérance nouvelle, et il constitue un chef d'oeuvre de synthèse du sens de l\u2019histoire d'Israël et du mode de sa réalisation comme objet d\u2019espérance.\u201cFaites un procès à votre mère, faites-lui un procès car elle n\u2019est plus ma femme et moi je ne suis plus son mari\u201d (2, 4).Yahvé déclare donc son divorce avec Israël, son épouse.La raison, c\u2019est la rupture d\u2019abord du premier commandement: Eloigne de ton visage, les signes de ta prostitution, et d\u2019entre tes seins les marques de ton adultère.Sinon je te déshabillerai, je te mettrai à nu, je te mettrai comme au jour de ta naissance, je te rendrai semblable au désert, je ferai de toi une terre désséchée, je te ferai mourir de soif.Tes enfants, je ne les aimerai plus car ce sont des enfants de prostitution.Oui, leur mère s\u2019est prostituée, celle qui les a conçus s\u2019est couverte de honte 174 lorsqu\u2019elle disait: \u2018Je vais courir après mes amants, ceux qui me donnent le pain et l\u2019eau, la laine et le lin, l\u2019huile et les boissons!\u2019 C\u2019est pourquoi je vais fermer ton chemin avec des ronces, le barrer d\u2019une barrière.Tu poursuivras tes amants sans les atteindre, tu les chercheras sans les trouver.Tu diras: \u2018Je veux retourner chez mon premier mari, car j'étais plus heureuse alors que maintenant.\u2019 (2, 4-9) Pour Osée, cette description d\u2019Israël comme prostituée ne fait aucune difficulté.Laisser s\u2019installer le règne de l\u2019injustice et de la rupture du droit, laisser réduire une partie du peuple à l\u2019esclavage, c\u2019est aussi rompre av^c le partenaire de l\u2019alliance, c\u2019est se consacrer à des amours étrangères.La prostitution, ce n\u2019est rien d\u2019autre que la rupture de l\u2019engagement pris par Israël envers Yahvé au pied du Sinaï.Sion n\u2019a pas compris que c\u2019est Dieu qui lui donnait le blé, le vin nouveau, l\u2019huile fraîche: elle en cherche la source auprès des dieux païens! Se prostituer, c\u2019est aussi mettre à côté de Yahvé, le dieu cananéen, le dieu de la fertilité.Dans une existence aussi remplie de mensonges, toute joie, les fêtes, les sabbats, toutes les célébrations solennelles doivent cesser.Le pays lui-même ne mérite plus que destruction! Ce divorce, cette séparation, cette absence de Dieu en Israël, serait-ce là le dernier mot de son histoire?Voici qu\u2019avec audace le Prophète fait dire à Dieu: Eh bien, c\u2019est moi qui vais la séduire à nouveau, je la conduirai au désert et là je parlerai à son coeur.De là-bas je lui rendrai ses vignobles et je ferai du Val d\u2019Akor (cf, Josué 7: C\u2019est là qu\u2019lsraël subit sa première défaite après la prise de Jéricho, à cause de ses infidélités religieuses), une porte d\u2019espérance.Elle répondra comme au temps de sa jeunesse, au jour où elle monta du pays d\u2019Egypte.Il adviendra en ce jour-là que tu m'appelleras \u2018mon mari\u2019, tu m\u2019appelleras \u2018mon maître\u2019.J\u2019ôterai de ta bouche les noms des Baals, tu ne mentionneras plus leur nom.Je vais conclure avec toi une alliance.Je te fiancerai à moi pour toujours, je te fiancerai à moi dans le droit, dans la justice, dans l\u2019amour, dans la tendresse.Je te fiancerai dans la fidélité et tu connaîtras ton Seigneur.(2, 16-20) Nous avons ici la définition de cette alliance nouvelle, de l'Israël nouveau qu\u2019espère Osée.Nous pouvons constater que cette nouveauté n\u2019est rien d\u2019autre, encore une fois, qu\u2019un monde édifié sur la justice, le droit, l\u2019amour, la tendresse entre les hommes, car c\u2019est ainsi que la connaissance de Dieu sera manifestée en notre temps: que cette espérance devienne réalité, et une espèce de paix paradisiaque va s\u2019établir sur tout l\u2019univers (2, 20); le nombre de fils d\u2019Israël sera comme le sable de la mer; et Israël sera alors vraiment le peuple de Dieu, et Yahvé sera vraiment son Dieu (2, 1-3.25).Conclusion Au terme de ce survol de la pensée des prophètes sur l\u2019avenir et l\u2019espérance d\u2019Israël, nous pouvons dégager une triple conclusion.1.\tPour les prophètes, l\u2019espérance d\u2019Israël se réalise au coeur de l\u2019histoire.C\u2019est par un travail soutenu et une fidélité véridique que se construit le monde espéré: un monde totalement respectueux des droits humains, soucieux de la liberté de tous et chacun de ses citoyens, un monde même où les rapports de profonde amitié (Osée 6) sont la mesure des choix à faire pour régler la vie de la société.L\u2019espérance d\u2019Israël n\u2019est pas une fuite en avant, une rêverie utopique.Elle est l\u2019action commencée dès à présent qui transforme le monde à l\u2019image de celui de Dieu.2.\tCette société bâtie à l\u2019image de Dieu est d\u2019abord la responsabilité du roi, ou plus exactement, de l\u2019autorité politique qui est, pour les prophètes, le canal par où les bénédictions divines descendent jusqu\u2019aux hommes.Le roi est la clef de la vie et de la survie de la nation, dans la mesure où il reste fidèle à tout subordonner dans l\u2019administration publique à la défense du droit et de la justice.Le droit et la justice sont les assises mêmes de son trône.3.\tC\u2019est par la réalisation effective du projet de Yahvé au Sinaï, implanter sur terre une société juste, que l\u2019espérance des prophètes s\u2019est le mieux formulée; Dieu veut être servi dans le respect de tout ce qui touche le mystère de l\u2019homme (Exode 20, 1-2), tel est le secret de sa présence parmi nous.RELATIONS Le scénario de l\u2019espérance évangélique par ANDRÉ MYRE Les évangiles nous transmettent l\u2019écho de l\u2019espérance des premières communautés chrétiennes, affrontées à l\u2019indifférence et à l\u2019hostilité des Juifs, à la tiédeur et à la lassitude des croyants.Car une parole d\u2019espérance ne vise jamais purement et simplement l\u2019avenir, elle renvoie au présent.Le scénario de l\u2019espérance chrétienne que nous livrent les évangiles nous renvoie aussi à notre présent: quel visge de Dieu révéler à notre monde?Notre témoignage et notre espérance passeront par l\u2019accueil des traits scandaleux du Dieu du Règne, par une conversion radicale en faveur des petits, par l\u2019âpreté des contradictions à l\u2019intérieur comme à l\u2019extérieur de l\u2019Eglise.Les chrétiens des débuts ne nous ont-ils pas légué les évangiles pour que nous fassions comme eux.et donc comme Jésus, à la suite duquel ils s\u2019étaient mis?André Myre est professeur d\u2019Ecriture Sainte (Nouveau Testament) à la faculté de théologie de l\u2019Université de Montréal et vice-président de la Société catholique de la Bible.Il y a la bonne nouvelle à proclamer aujourd'hui.Et iI y a les quatre évangiles.Que de problèmes se cachent sous cet \"et\" tellement commode, qui a servi à unir les deux phrases précédentes! La lettre tue, l'esprit donne vie, disait Paul il y a bien longtemps.Et il avait raison.Mais les difficultés ne sont pas réglées pour autant.Car on a toujours besoin de la lettre qui est là, et il est tellement tentant de s'en contenter.D'autant plus que l'Esprit est si insaississable et qu'il est tellement facile de lui faire dire n'importe quoi.Tout chrétien de bonne volonté désire honnêtement se mettre a l'écoute de l'évangile.Mais combien de chrétiens, quand ils osent se l'avouer, ne sont-ils pas déçus par leur lecture des textes évangéliques?Ils seraient bien prêts a signer le cri du coeur de l'eunuque de la Reine d'Ethiopie: \"Comment pourrais-je comprendre, si personne ne me guide?\" (Ac 8,31) Un des principaux obstacles à une lecture fructueuse des évangiles est la conception qu'on s'en fait souvent.On en a une vue statique, intemporelle, non circonstanciée.On les voit comme un ensemble d'enseignements majestueux, proclamés une fois pour toutes et destinés à traverser les âges.Et alors ils n'ont plus grand chose à nous dire, parce qu'ils s'imposent à nous de l'extérieur et que nous n'arrivons pas à les ajuster aux expériences quotidiennes de notre foi.Il y a a cela plusieurs raisons.La premiere relève d'une conception de Jésus-Christ qui en fait un être dont la vie n'a plus aucune commune mesure avec nos expériences d'hommes et de chrétiens.La seconde vient de la méconnaissance du rôle joué par les premiers chrétiens dans la formation des textes évangéliques.En conséquence, ces textes sont radicalement coupés des expériences vitales d'où ils tiraient tout leur sens.C'est parce qu'ils sont ainsi coupés de leur vie, qu'ils ne peuvent que difficilement rejoindre lo nôtre.C'est sur ce fond de scène de notre façon courante de lire les évangiles que je voudrais, dans ces quelques pages, poursuivre les objectifs suivants.D'abord offrir une façon simple et souple de lire les évangiles.Ensuite faire le lien entre les expériences de foi dont témoignent nos textes et la situation d'Eglise qui est aujourd'hui la nôtre.Ces objectifs seront poursuivis en relation avec le thème de l'espérance, laquelle n'a pas pour fonction de lever un coin du voile de l'avenir, mais veut plutôt orienter l'agir présent pour que le futur devienne espérable.Pour les besoins de la cause, sauf exceptions, les textes mentionnés seront limités a la série suivante: Le 6,20-49; 7,18-35; 10,1 -24; 11-14.Ces paroles, pour la plupart fort anciennes, sont frémissantes de vie.Si ce n'était rêver publiquement, j'aimerais suggérer au lecteur pas trop pressé d'aller lire ces textes et d'être attentif à sa façon de les comprendre.Il sera ensuite davantage en mesure de juger si les lignes qui suivent peuvent lui être utiles ou non, car elles se veulent davantage un outil de travail et de réflexion qu'un texte a parcourir d'une traite.L'illustration veut aider à visualiser la démarche et a situer les paroles évangéliques en un lieu de parcours.JUIN 1978 175 cercle de vangéli- que.ESPERANCE DU REGNE Toute l'espérance de Jésus se résume dans l'expression \"Règne de Dieu\".C'est ce concept du Règne qui permet de comprendre sa vie, l'ensemble de ses gestes, ses comportements, ses paroles.Pour Jésus, Dieu s'en vient régner.Il s'en vient remettre le monde sur pieds, rétablir la situation, réparer les injustices, et rendre possibles les rêves les plus beaux de l'homme.C'est en termes très concrets que Jésus s'exprime son espérance.Peut-être, pour en donner une juste idée, faut-il la retraduire dès maintenant en réalités d'aujourd'hui et dire que, pour l'homme de Nazareth, le Règne de Dieu signifiait l'équivalent de la constitution idéale, la transparence absolue du gouvernement, la justice parfaite des politiques, le dévouement sans failles des fonctionnaires, la mise au pas immédiate de tous ceux dont les intérêts ne coincident pas avec ceux des petits et des opprimés.Plus de chantage de la part du gros capital, plus de menaces de la part des fiers-à-bras, le maximum vital assuré sans que les entreprises jettent les hauts cris, la fin des exploitations, le désarmement complet, le partage intégral des ressources, la liberté, les loisirs, l'amitié, la joie.Tout cela ssuré par le gouvernement immédiat de Dieu, le Règne de Dieu.S'agissait-il d'un rêve, d'une illusion, d'une utopie?Non pas.Car un rêve s'imagine, une illusion s'entretient et une utopie se construit, mais tout cela relève de l'imaginaire et n'a souvent que peu d'impact sur le réel.Alors que pour Jésus il s'agissait d'une espérance.Et le propre d'une espérance, c'est de s'incarner.L'homme qui espère va transformer son présent, et il va justement le faire dans la ligne de son espérance, de sorte que le présent transformé se situe dans la ligne du futur, devient signe du futur.L'espérance s'en trouve renforcée d'autant, de même que la vigueur de son impact sur le réel.La conception que se faisait Jésus du Règne de Dieu relevait donc du domaine de l'espérance.Et cette espérance n'était pas pour lui, mais pour Dieu lui-même et pour les plus petits d'entre les hommes.Pour Dieu, parce qu'on le rendait responsable de la mauvaise marche du monde.Pour les plus petits, parce que ce sont toujours eux qui font les frais de ce qui ne va pas.Au temps de Jésus, comme à toutes les époques, les gens intelligents, savants, riches en pouvoir, affection, relations, biens, qualités d'âme et vie spirituelle, ces gens-là AGIR EN FAVEUR DES PETITS REACTIONS DES NON-CHRETIENS REACTIONS DES CHRETIENS lassitude foi défaillante refus persecutions soucis matériels CONTRE-REACTION CHRETIENNE i\ta leur propre sujet \\\traffermir la foi \\\texhorter \\ a l'intention des \\ non-chrétiens CONTRE-REACTION CHRETIENNE raffermir la foi exhorter condamner DE LA savaient et pouvaient s'en tirer.Eux pouvaient avoir confiance en l'avenir car ils trouvaient dans leur présent les signes qui leur permettaient de s'ouvrir au futur.On espère toujours à partir de ce qu'on expérimente.Mais il en allait autrement des autres.De ceux pour qui tout va toujours mal depuis que le monde est monde.De ceux qui, par définition, n'ont pas d'espérance puisque leur présent ne leur offre aucun tremplin vers elle.On comprend facilement que la situation ait paru tout-à-fait absurde à Jésus, puisque ce sont justement les désespérés qui ont le plus besoin d'espérance, et qui ont le plus besoin de savoir qu'ils sont précisément ceux-là pour qui le Dieu que Jésus connaît prépare un futur éblouissant.On voit donc pourquoi le prophète de Nazareth a tout naturellement perçu la nécessité de faire espérer les désespérés, plutôt que tous ces autres pour qui l'espérance est déjà possible.Il va donc passer sa vie publique à donner des signes de son espérance, et il va faire ses choix en conséquence.Il va oeuvrer en Galilée plutôt qu'à Jérusalem.Il va s'adresser aux pauvres plutôt qu'aux riches, aux pécheurs plutôt qu'au bon monde, aux prostituées plutôt qu'à leurs clients, aux malades plutôt qu'aux bien portants, aux ignorants plutôt qu'aux scribes.C'est normal, c'est pour eux d'abord que Dieu vient régner.Les autres profitent bien du système, ceux-là sont toujours écrasés par lui.Et c'est justement parce qu'il n'y a pas de possibilité réaliste que les choses changent que Dieu lui-même se chargera de régner pour eux.Jésus cherche donc à créer l'espérance du futur de Dieu chez ceux qui n'avaient pas de raison d'espérer.Et cette espérance ne peut naître qu'à partir des gestes concrets qu'il pose.Il faut bien voir que cette conception du Règne de Dieu chez Jésus est le retentissement dans une cons- 176 RELATIONS cience d'homme de l'intuition de Dieu dont il était marqué de part en part.Cette intuition traverse toute l'Ecriture et se concentre en lui.C'est une intuition qui se traduit nécessairement en agir, et il est remarquable que partout ou l'agir lui a été fidèle les complications ont surgi.Semble-t-il que les intérêts de Dieu et des petits ne coincident pas nécessairement avec ceux du reste des hommes! Plus brutalement, il faudrait peut-être dire qu'en général ils ne coincident pas du tout.De là, le pattern de comportement que j'ai intitulé \"le scénario de l'espérance\".Ce scénario se retrouve dans tout l'Ancien Testament.Tel que vécu par Jésus, il s'est déroulé comme suit: \u2014\texpérience vitale d'une intuition de Dieu qui se traduit en espérance,- \u2014\texpression de cette espérance dans la totalité d'une vie,- \u2014\tréaction globale de refus essuyée de la part des hommes en place; (1) \u2014\tréexpression de l'espérance: certitude d'être authentifié par Dieu; menace de jugement adressée aux adversaires,- \u2014\tmenace non écoutée (mort); certitude écoutée (résurrection) A qui veut bien comprendre les évangiles, il importe de bien garder en tête le lien étroit qui se fit chez Jésus entre l'espérance née de l'intuition de Dieu et le style d'action.Il y a là une clef d'interprétation extrêmement importante pour la vie chrétienne d'aujourd'hui.Mais il ne faut cependant pas sauter les étapes.Car l'espérance de Jésus ne nous atteint que colorée par celle de la résurrection, c'est-à-dire par l'espérance proprement chrétienne.ESPERANCE DE LA RESURRECTION Les premiers chrétiens ont repris l'intuition de Jésus qui s'exprimait dans l'expérience du Règne, parce qu'ils avaient reçu la certitude de sa justesse dans la révélation de la résurrection.L'espérance du Règne donne son contenu à l'agir chrétien.Mais ce contenu est adopté parce que la foi en la résurrection de Jésus est perçue à la fois comme un geste de Dieu qui a authentifié ce dernier, et un geste révélé qui appelle les croyants à poursuivre l'oeuvre de Jésus.(2) C'est donc dire que dès le début l'espérance chrétienne a été colorée par la révélation de la résurrection.Et, comme c'est l'effet propre de toute espérance, il s'ensuivra un agir correspondant, un agir qui suivra les lignes de force de la révélation de Jésus suivant sa conception du Règne.Et un agir qui est également motivé par l'espérance de subir au-delà de la mort, de la part de Dieu, un sort semblable à celui qu'il a réservé à Jésus.En effet, de même que Dieu a ressuscité Jésus pour manifester son approbation à sa vie, de même ressuscitera-t-il sa communauté pour manifester la même approbation face à une révélation similaire.Il va prendre parti pour elle comme il a pris parti pour Jésus.C'est ainsi que les chrétiens vont revivre, à leur façon, le scénario de l'espérance qu'avait suivi l'homme de Nazareth.C'est sur cette réédition du scénario qu'il convient maintenant d'insister.Et il faut le faire d'autant plus que, comme ce fut souligné plus haut, le lien étroit qui existe entre les évangiles et les expériences communautaires de foi est fort méconnu, ce qui n'est pas sans entraîner des conséquences fâcheuses.Car les chrétiens des débuts nous ont légué les évangiles pour que nous fassions comme eux.(3) Et donc comme Jésus, à la suite duquel ils s'étaient mis.AGIR EN FAVEUR DES PETITS Dans la première étape du scénario (il ne s'agit pas ici, bien sûr, de chronologie), les chrétiens partagent l'espérance de Jésus.Dans cette seconde étape, ils traduisent leur espérance en agir.A lire le Nouveau Testament, il est clair qu'à la suite de Jésus les premiers chrétiens se sont tournés vers les pauvres, les petits, les affligés, les brebis perdues.Il ne pouvait en être autrement, ces derniers ayant toujours été la préoccupation constante du Dieu de la Bible et de ses serviteurs, de Jésus en particulier.Dès lors qu'on a à coeur de révéler le même Dieu, ce trait indélébile ne peut que ressortir avec netteté.Il faut même dire 1.\tTout cet aspect, fort important il est vrai, est laissé de côté dans ces pages parce qu'il est relativement bien connu.L'insistance portera surtout sur les expériences similaires vécues par les premiers chrétiens; celles-ci sont souvent passées sous silence, bien qu'elles soient fort significatives pour la vie chrétienne d'aujourd'hui.2.\tCette définition de la résurrection vaut dans le présent contexte.Dans le Nouveau Testament, des auteurs cherchent à développer les implications de la résurrection comme fait eschatologique, indépendamment des conséquences historiques qu'a eues sa révélation chez les premiers témoins.Les points de vues ne sont pas mutuellement exclusifs.3.\tCette approche ne tend aucunement à nier l'importance de Jésus dans la tradition évangélique,- il est évident que les évangiles ne s'expliquent pas sans Jésus.Mais il est tout aussi évident que les évangiles ne s'expliquent pas sans les com- munautés primitives.Et on se prive d'une grande partie de leurs richesses quand on y entend exclusivement la voix de Jésus.Il y a la sienne bien sûr; mais il y a aussi celle du leader chrétien qui oriente sa communauté; du prophète qui l'exhorte,- du sage qui la rassure; du catéchète qui l'enseigne, etc.Il faut lire les évangiles avec la conviction des premiers chrétiens qui, dans ces diverses voix, reconnaissaient celle du Christ ressuscité.De sorte que leur évangile est vraiment, comme ils le disent eux-même, celui de Jésus-Christ, le ressuscité étant bien l'homme de Nazareth.Mais nos textes nous offrent la substance de ce qu'a dit Jésus pendant ses trois ans de prédication, ainsi que la substance de ce qu'a dit le Christ pendant les soixante-dix ans de la formation des évangiles.Si on lit les évangiles en y entendant seulement la voix de l'homme de Nazareth, en oubliant celle du Christ qui parlait à ses communautés, on risque fort de ne pouvoir reconnaître comment le Christ parle encore aujourd'hui.Jésus est mort; c'est le Christ qui vit.JUIN 1978 177 que cette préoccupation pour les petits, ce sens de la justice, constitue l'essentiel de la révélation que le Dieu de la Bible fait de lui-même.Il ne se soucie pas de donner de définition théorique à son sujet.Il dynamise l'homme à s'occuper de ceux qu'il aime.Il est donc bibliquement tout-à-fait normal que les premiers chrétiens se soient employés à mettre en oeuvre les moyens de faire partager leur espérance à ses destinataires.Ce que vécut Jésus, ils le vécurent aussi: le partage de l'espérance se fait par des gestes davantage que par des paroles.Rares sont les paroles qui transforment directement le réel.Or, chez un désespéré, seul un changement de situation est apte à déclencher le mécanisme de l'espérance.Aussi les premiers chrétiens ne vont-ils pas s'occuper d'abord de transmettre un savoir, mais d'effectuer des changements concrets de situation, lesquels permettent ensuite une approche différente de l'avenir.Pour illustrer, il n'est que de faire référence à l'expérience de l'amour.Celle-ci bouleverse complètement la façon d'envisager le futur d'une vie.Ce n'est toutefois pas une définition de l'amour ou la simple proclamation d'une parole qui produit cet effet.Mais la totalité de l'expérience, dont la parole permet ensuite de rendre compte.Il en va de même de l'évangélisation, qui n'est pas d'abord affaire de mots.Les premiers chrétiens s'occupèrent donc des pauvres de Judée, des gens méprisés de Samarie, des dépravés de Corinthe, des pécheurs de païens, des esclaves et basses classes de Rome.De ceux, en somme, à qui la bonne nouvelle du futur de Dieu appartient.Le pardon était annoncé dans la solidarité qui traverse les barrières de la suspicion et du mépris.L'amour était signifié dans le partage de conditions de vie misérables.La dignité était recouvrée dans le contact fraternel.L'espérance du futur était possible.Dieu devenait croyable.Cependant, une fois ces gestes posés en faveur des petits à la suite de Jésus, il s'ensuivit des conséquences de deux ordres.L'agir transforme celui qui l'effectue.Et il entraîne des contrecoups de la part de ceux qui en sont les témoins.Les textes évangéliques sont fort instructifs à cet effet.4.Il est ici demandé au lecteur de faire l'effort de lire ces textes comme s'ils étaient des produits de la communauté chrétienne.Qu'on s'imagine un petit groupe de chrétiens rassemblés, qui écoutent un homme comme Paul, par exemple.C est un des leurs qui s'adresse directement à eux pour les aider à mieux vivre leur foi.Ils reçoivent sa parole comme celle du Christ, parce qu'ils y reconnaissent ce que leur dit leur propre foi même s'il est dur d'en vivre.Il est important de lire ainsi beaucoup de textes évangéliques, plutôt que d'y voir des prédictions de Jésus aux communautés futures; Jésus et les siens ont certes vécu des expériences similaires, mais dans beaucoup de nos textes, la formulation est plus proche des expériences des communautés chrétiennes.5.D ordinaire les textes ne seront pas cités au long mais rappelés par quelques mots-clefs.178 REACTIONS DES CHRETIENS lassitude foi défaillante tensions soucis matériels Le style de comportement de Jésus convenait a un homme courageux, animé d'une conviction intense.La mise en oeuvre d'un agir communautaire pose une série de problèmes que ne rencontre pas un homme seul: il faut accorder les conceptions, faire accepter les décisions, encourager, exhorter, motiver, etc.Une communauté ne réagit pas comme un individu.Aussi n'est-il pas surprenant (c'est le contraire qui le serait) de trouver dans les évangiles de nombreuses paroles qui visent certaines attitudes typiques d'une communauté chrétienne.Les lignes qui suivent proposent un inventaire très rapide de textes évangéliques bien connus, qui prennent une saveur nouvelle quand on les situe dans cette troisième étape du scénario de l'espérance, et qu'on les voit non pas comme des textes désincarnés, mais comme des textes tout imprégnés des difficultés d'hommes et de femmes en tous points semblables à nous.(4) Il est fort important de pouvoir situer des textes évangéliques dans un processus de vie, car ils ont alors beaucoup à dire aux chrétiens de tous les âges qui sont engagés dans le même scénario.Pour lire les évangiles avec profit, il faut s'habituer à se demander pourquoi on a cru bon de formuler telle parole, ou à chercher à voir à quel problème on voulait s'attaquer.Car en voyant comment nos prédécesseurs dans la foi ont abordé leurs difficultés, nous nous trouvons dans la bonne voie pour faire face aux nôtres.La révélation judéo-chrétienne, on l'a vu, est fondée sur une espérance qui implique nécessairement un agir, un agir qui ne va pas de soi puisqu'il est motivé par la révélation de Dieu lui-même.Il n'est donc pas surprenant que plusieurs paroles évangéliques laissent entrevoir une certaine lassitude face a la mission chrétienne.(5) \u2014 Un arbre se reconnaît a son fruit (Le 6,43-45).\u2014 Pourquoi me dites-vous: \"Seigneur, Seigneur\" et ne faites-vous pas ce que je dis (6,46)?\u2014 Quiconque entend mes paroles et ne les fait pas est comparable à un homme qui a bâti sa maison sur le sable (6,47-49).\u2014 On n'allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau (1 1,33).\u2014 Le sel affadi est jeté dehors (14,34-35).\u2014 Le serviteur qui enterre sa mine perd tout (19 12-27).Les chrétiens sont tentés de se réfugier dans la prière, ou de recevoir la révélation comme un savoir à garder précieusement.Il se manifeste certaines tendances à la passivité, un relâchement face a la tâche qui presse.RELATIONS Les défaillances face à l'agir sont un symptôme de l'affaiblissement du sens de la foi et des exigences de l'intuition de Dieu reçue de Jésus-Christ.-\tLe Règne de Dieu est comparable à un grain de sénevé (Le 1 3,18-19).\u2014 Il est aussi comparable à du levain ( 1 3,20-21 ).-\tSi on avait de la foi à peine grosse comme un grain de sénevé, on pourrait faire se déraciner un arbre (17,5-6).La communauté ne se rend pas compte de la puissance du dynamisme de foi et se laisse démobiliser par le peu de résultats que paraît donner son agir.Dans les moments de difficultés, les relations sont tendues.On a tendance à rendre les autres responsables de ce qui ne va pas et à vouloir s'enfermer dans le chacun pour soi.\u2014 On tourne le dos à qui demande ou veut emprunter (Le 6,29-30).-\tOn ne fait pas de soi-même la règle de son comportement envers les autres (6,31).\u2014 On se juge les uns les autres (6,41-42).\u2014 On se croit supérieur (14,11).\u2014 On se blesse réciproquement (17,3-4).Ce sont là des problèmes typiquement communautaires.Il y a enfin l'inévitable question des soucis matériels.La pauvreté et l'insécurité sont difficiles à porter.-\tOn a besoin de vêtements, de nourriture (Le 12, 22-31).-\tOn veut se donner des assurances (12,33-34).-\tOn cherche à concilier les inconciliables (16,1 3).Rien de plus naturel que cet ensemble de réactions.Dès lors que l'espérance n'est pas simple consolation portant sur l'avenir, mais exigence d'action dans la ligne de la solidarité avec les pauvres et les petits, la tentation du repli est inévitable.CONTRE-REACTION CHRETIENNE raffermir la foi exhorter avertir Les chrétiens restent cependant lucides et réagissent face à leurs difficultés de parcours.L'activité catéchétique va se mettre en branle, les revigorer dans la foi et les remettre face à leur tâche.On cherche a contrer les difficultés ressenties.D'abord, il s'agit de raffermir la foi.(6) 6.On ne s'étonnera pas de trouver dans cette partie des textes qui ont été utilisés dans la précédente, puisque ce sont justement eux qui nous ont permis de découvrir les malaises dont souffrait la communauté.-\tHeureux celui qui n'est pas scandalisé par le style d'activité de Jésus (Le 7,23).\u2014 Même Jésus a vécu pauvrement (9,58).-\tLe Père du ciel s'occupe de ses enfants (1 1,9-13).\u2014 L'apparente insignifiance de l'agir est normale (13,18-21).-\tLa foi est efficace (17,5-6).A côté de ces paroles qui visent à rassurer, d'autres exhortent à un comportement adéquat.\u2014 Donnez, prêtez (Le 6,29-30).\u2014 Faites pour les autres ce que vous en attendez (6,31).\u2014 Agissez, invoquer le Seigneur ne suffit pas (6,46).\u2014 Ne vous faites pas de soucis (1 2,22-31).-\tSoyez prêts pour la venue du Seigneur (1 2,39-40).Là où l'exhortation ne suffit pas, on passe aux avertissements.On ne joue pas avec la révélation.Les conséquences du refus de l'appel de foi sont sérieuses.\u2014 Dieu vous jugera comme vous aurez jugé les autres (Le 6,37-38).\u2014 La maison bâtie sur le sable s'écroule (6,47-49).-\tRien de pire que la lumière devenue ténèbres (11, 35).\u2014 Le mauvais serviteur est rejeté ( 1 2,42-46).\u2014 Ne passe pas qui veut par la porte étroite (1 3,24).\u2014 Se réclamer du Seigneur ne servira à rien si l'agir n'est pas adéquat (13,26-27).\u2014 Les grands seront abaissés (14,1 1).\u2014 Le sel affadi est jeté dehors (14,34-35).-\tLe serviteur qui ne fait rien perd tout (19,1 2-27).C\u2019est en dépassant les mots pour rejoindre l\u2019expérience de foi que le chrétien d\u2019aujourd\u2019hui peut lire les évangiles avec le plus de profit, car il retrouve sa propre expérience en eux, ce qui lui permet de se mettre à la recherche de ses propres mots pour la dire.On le voit, il s'agit là de paroles très concrètes, ancrées dans des situations précises et qui valent dans certaines circonstances.Toute parole d'évangile n est pas nécessairement bonne tout le temps.Elle n exprime pas une vérité éternelle.Elle est souvent une façon simple de remettre une communauté face à ses responsabilités .De fait, on peut presque dire que les paroles auxquelles on vient de se référer ne sont pas l'évangile ou la bonne nouvelle.L'évangile ou la bonne nouvelle, c'est le geste expliqué qui crée l'espérance chez le désespéré.Les paroles qu'on vient de voir sont des moyens dont on s'est servi jadis pour dynamiser une communauté dans le chemin de l'évangilisation.C'est pourquoi il est important de bien avoir en tête le scénario global de l'espérance.Il permet à chaque chrétien ou à chaque communauté de dégager l'étape où on est rendu et d'aller chercher, dans les évangiles, le genre de paroles qui convient.JUIN 1978 179 REACTIONS DES NON-CHRETIENS refus persécutions La communauté chrétienne des débuts, on l'a vu, a pris la relève de Jésus.Elle a reçu de lui son intuition de Dieu et la tâche qui s'ensuivait de concrétiser son espérance.Cette tâche, elle l'a remplie de son mieux; c'est l'évangélisation, la création de l'espérance dans le coeur de ceux qui ne la connaissent pas.L'évangélisation, parce qu'elle est la manifestation de l'amour privilégié de Dieu pour les petits, implique nécessairement des priorités, des choix.A la suite de Jésus qui avait décidé de se solidariser avec les pécheurs, les publicains, les prostituées, la communauté primitive a dû établir ses propres priorités d'action.Et comme Jésus, c'était inévitable, elle a dû subir, de la part de ceux qui l'observaient à l'oeuvre, un rejet de son comportement et donc du visage de Dieu que ce comportement cherchait à refléter.\u2014 Les gens sont passifs: ils ne veulent ni rire ni pleurer; ils ne veulent ni de Jean ni de Jésus (Le 7,31-35).\u2014 Il n'y a pas de temps à perdre avec ceux qui refusent ( 1 0,10-1 1 ).\u2014 Au jour du jugement, les pàiens auront un sort plus supportable que les habitants de Galilée (10,13-15).\u2014 Les contemporains sont pires que les Ninivites du temps de Jonas (1 1,29-32).\u2014 Malheur a ceux qui tordent le sens de la révélation (1 1,39-52).\u2014 Le refus de la prédication chrétienne (\"l'Esprit Saint\") est impardonnable ( 1 2,1 0).\u2014 A la fin, les paiens seront avec Abraham et les Juifs dehors (13,28-29).\u2014 Les premiers invités sont exclus du banquet (14,15-24).Même si pour le fond beaucoup de ces paroles peuvent facilement remonter à Jésus, il n'en reste pas moins que leur formulation présente est fortement influencée par les expériences missionnaires des premiers chrétiens.Ce n'est qu'après un certain temps qu'on a pris conscience du refus global opposé a la prédication chrétienne par le peuple dans son ensemble.Refus qui ne s'est pas simplement exprimé par une fin de non-recevoir mais qui s'est traduit en gestes douloureux.\u2014 Persécutions des chrétiens qui cherchent à donner un peu de bonheur aux pauvres (Le 6,22-23).\u2014 On continue d'approuver les gestes de ceux qui ont assassiné les prophètes (1 1,47-51).\u2014 Les chrétiens craignent pour leur vie (1 2,4-7).\u2014 Ils sont traînés devant les magistrats (12,1 1-12).\u2014 Les familles sont divisées (12,51-53).-\tJérusalem lapide les envoyés de Dieu (1 3,34-35).\u2014 Il faut porter la croix ( 14,27).-\tC'est en la perdant qu'on conserve sa vie (17,33).Ces chrétiens, on l'a vu plus haut, n'étaient ni des surhommes ni des héros.S'ils trouvaient déjà difficile simplement d'apporter la bonne nouvelle aux désespérés, on peut deviner leur désarroi face au refus de leur révélation de Dieu par le peuple et ses chefs.Auraient-ils fait fausse route?Sont-ils dans l'erreur?Que fait donc le Seigneur pour eux?Les leaders de la communauté vont s'attaquer à ces questions.CONTRE-REACTION CHRETIENNE à l'intention des\tà leur propre sujet non-chrétiens\traffermir la foi avertir\texhorter condamner Dans un premier temps, la communauté doit d'abord être rassurée dans sa foi.\u2014 Il n'y a pas a s'étonner des persécutions, elles ont toujours existé; et ce n'est pas parce qu'on s'est trompé qu'elles surviennent, mais parce qu'on a été fidèle au Fils de l'homme (Le 6,22-23).\u2014 A la suite de Jean et Jésus, les chrétiens justifient la Sagesse de Dieu (7,35).\u2014 Seuls les enfants peuvent comprendre la révélation de Dieu (10,21-22).\u2014 Le Fils de l'homme se prononcera un jour pour les siens ( 1 2,8-9).\u2014 Les chrétiens eux-mêmes seront les juges de leurs adversaires (22,28-30).Il a été souligné à plusieurs reprises qu'une parole d'espérance ne vise jamais purement et simplement l'avenir, mais qu'elle renvoie au présent.On en a ici des exemples très clairs.Quand il est dit que le Fils de l'homme prépare une grande récompense pour les siens au ciel, quand il est fait appel au jugement du Fils de l'homme ou qu'il est affirmé que les disciples jugeront les douze tribus d'Israël, on n'est pas en train de décrire le futur pour le futur.A la limite, il faudrait presqu'aller jusqu'à dire que les chrétiens ne savent strictement rien d'autre du futur que le fait qu'ils seront justifiés par Dieu, comme Jésus l'a été.Les paroles qu'on étudie présentement comportent un double aspect: elles veulent authentifier la justesse du comportement chrétien présent, et elles le font en faisant référence à l'avenir.Au fond, elles sont des expressions transitoires, relatives, de la certitude de foi qu'on a été fidèle à Jésus-Christ.C'est en dépassant les mots pour rejoindre l'expérience de foi que le chrétien d'aujourd'hui peut lire les évangiles avec le plus de profit, car il retrouve sa propre expérience en eux, ce qui lui permet de se mettre a la recherche de ses propres mots pour la dire.C'est en ce sens que les évangiles sont a la fois toujours dépassés et toujours actuels.180 RELATIONS En plus de rassurer leur communauté, les chefs de l'Eglise vont aussi l'exhorter a tenir bon.D'abord, autant que possible, il lui faut bannir la crainte.\u2014 Certes leur vie est en danger, mais le Père veille sur eux (Le 1 2,4-7).\u2014 En temps opportun, ils seront bien inspirés (12,11- 12).Ensuite, on les exhorte à tenir bon, puisque c'est en partageant le sort de Jésus qu'ils se montrent fidèles à la révélation de Dieu.\u2014 Le disciple n'est pas au-dessus du maître (Le 6,40).\u2014 La suite de Jésus-Christ implique des choix douloureux ( 14,26).\u2014 La croix est inévitable (14,27).Il importe, cependant, de ne pas se laisser aller à la haine vis-à-vis de ceux qui refusent le visage chrétien de Dieu, car ce serait contredire la personnalité de Dieu.\u2014 Il faut devenir aussi miséricordieux que le Père (Le 6,27-36).\u2014 L'autre peut être touché par un geste étonnant (6,29).Cet ensemble de paroles est un échantillonnage des réactions d'une communauté qui veut se ressaisir dans la foi.Il reste cependant un dernier aspect a traiter, celui des dernières tentatives visant à toucher les ennemis.Dans un premier temps, on administre une sorte de traitement-choc; il subsiste un mince espoir que le comportement change.On avertit.On menace.\u2014 Attention au guide aveugle (Le 6,39).\u2014 Malheur aux Pharisiens et à leurs chefs (1 1,39-52).\u2014 La foi d'Israél est bien mince (7,9).\u2014 Rejeter les chrétiens, c'est rejeter Dieu lui-mème (10,16).\u2014 Il faudra rendre des comptes ( 1 1,49-51 ).On prend finalement conscience que rien ne va plus.C'est la condamnation.On prend acte du refus de Dieu.\u2014 Le sort final des adversaires ne sera pas enviable (10,10-15).\u2014 Les païens seront avec Abraham, et les Juifs dehors (13,28-29).\u2014 Cette dernière génération sera même condamnée par les païens ( 1 1,29-32).\u2014 Ces gens seront exclus du banquet final (14,15-24).7.La résurrection est évidemment incluse dans cette espérance de la manifestation de l'amour de Dieu.Le chrétien sait que c'est l'être humain complet qui sera l'objet de l'amour de Dieu; mais il ignore tout des modalités de l'existence escha-tologique.Il vit une certitude.Il se sert des mots dont il dispose pour l'exprimer.Mais ses mots n'apportent pas de précisions qui iraient au-delà de la certitude.JUIN 1978 Si on se rapporte au scénario de l'espérance tel qu'il a été vécu par Jésus, ainsi qu'on l'a vu plus haut, on se rend compte qu'il a été exactement revécu, a échelle communautaire cette fois, par les premiers chrétiens.Tels qu'ils nous sont parvenus, les matériaux évangéliques apparaissent d'une complexité épouvantable.Pourtant, quand ils sont lus a la lumière de l'expérience de foi, ils sont d'une simplicité étonnante.Tout repose sur l'intuition de Dieu, une intuition qui est portée par le dynamisme de la foi, et qui peut s'exprimer dans ces quelques mots: Dieu est le Dieu des petits.La Bible ne nous dit rien de plus sur Dieu.Elle ne le définit pas.Elle le laisse totalement inconnu dans son mystère.Elle indique à pleines pages, cependant, que ce Dieu des petits se révèle continuellement à des hommes et femmes a travers l'histoire, pour qu'ils fassent croire et espérer en lui ceux qu'il aime.La Bible est la mise en mots des façons qu'on a eues jadis d'accomplir la tâche.L'homme biblique (Jésus en est un) ne sait rien de plus de Dieu que ceci: le Dieu des petits fera de grandes choses pour eux, et il compte sur moi pour leur rendre cette espérance possible.La foi en cet amour présent de Dieu qui se manifestera un jour implique un agir en son nom ( = foi, espérance, charité).Tous les mots de la Bible sont au service de l'agir.Et ils sont très relatifs.Ils ne sont ni Dieu ni le futur, ni la foi ni l'espérance.Ils cherchent a exprimer le dynamisme de la foi et de l'espérance.L'homme a besoin de mots pour comprendre et agir.Mais les mots bibliques sont des mots en situation.Des mots d'hommes qui ne savent rien de Dieu, rien de l'avenir, rien d'autre que cette certitude vitale que pour LUI ils doivent manifester aux petits de la terre un amour qui leur fera espérer le sien.Les mots bibliques ne nous apprennent rien sur Dieu ou l'avenir.S'ils nous parlent tellement quand nous les lisons, c'est que nous retrouvons en eux ce qui a déjà été créé en nous par le dynamisme de la foi et de l'espérance.Ils nous font prendre conscience de ce que nous sommes.Il importe donc de lire la Bible en confrontant notre expérience de foi et d'espérance à celle de jadis.Le scénario de l'espérance se revivra toujours.Les chrétiens auront toujours besoin d'être consolés, motivés, exhortés, encouragés.Rien ne dit que les paroles sur Sodome ou Ninive, le Fils de l'homme ou la géhenne, soient les meilleures possibles.Mais elles ont joué leur rôle jadis, et elles sont maintenant des appels pour que soient aujourd'hui créées des paroles qui remplissent leurs fonctions de jadis.Il y a en elles de la passion, de la douleur, de la colère, de la tristesse, de la désillusion, de la joie, de la sérénité.Il y a de l'héroisme et du péché.C'est ainsi que les hommes vivent.Et les chrétiens.181 .dans lequel il faut entrer A moins de vouloir oeuvrer au niveau de l'analyse littéraire ou de l'histoire, le chrétien n'aborde pas les évangiles pour eux-mêmes, mais pour lui et sa communauté.Dans ces textes, il cherche à retrouver le dynamisme de sa foi en vue de mieux en vivre dans son monde.C'est pourquoi la communauté chrétienne n'a pas simplement besoin qu'on lui fasse l'exégèse des textes, mais aussi (et peut-être même surtout) qu'on lui indique comment la foi peut être aujourd'hui revécue de façon à la fois créatrice et fidèle au passé.Cette retraduction dans la vie relève cependant de la communauté dans son ensemble; c'est cette dernière qui est l'interprète de l'Ecriture, non pas au sens étroit du sens des textes, mais au sens concret de l'existence au service de Jésus-Christ.Le chrétien individuel ne peut que proposer certaines applications à la communauté, laquelle reste le seul juge de leur pertinence et de leur conformité de fond à la tradition.1 - La situation actuelle Une communauté ne peut que grandir à se regarder lucidement face à l'évangile.Il ne s'agit donc pas de faire ici un exercice visant à nous accabler mais de nous laisser interpeller par les voix de notre passé.Il nous faut sans doute noter, d'abord, que pour nous, pris comme collectivité ecclésiale, Dieu semble avoir un visage assez flou.Notre agir chrétien apparaît coupé, dans ses caractéristiques, des traits évangéliques de la personnalité de Dieu; coupé aussi d'une relation personnelle de foi, du genre de l'intuition que Jésus a traduite dans sa vie.Notre Dieu est encore ce Dieu abstrait des philosophes et des savants, cet être sans personnalité qui, du haut de son ciel, a fait parvenir ses volontés à l'homme.Notre Dieu n'est pas encore ce Yahvé intense, ce Père amoureux, qui souffre du désespoir des petits.Nous n'avons pas encore cette personnalité d'Eglise qui nous viendrait d'une suite vraie de Jésus, donc d'une révélation du Dieu précis 8.Traduction plutôt libre de Mt 8,1 1-12 qui était le sien.Nous sommes un assemblage informe et disparate de croyants.Le sens de l'espérance va de pair avec celui de Dieu.Or, très souvent chez nous, l'espérance a la caractéristique d'être essentiellement une sorte de consolation qui nous a été donnée pour que la vie nous soit plus supportable qu'aux autres; une certaine percée que Dieu nous aurait accordée sur les secrets de I avenir; ou, au mieux, la promesse d'une récompense, qui nous motive dans la foi.L'espérance n'est pas encore pour nous un concept dynamique, fondé dans la personnalité du Dieu des petits, qui exigerait de nous des actions précises et concrètes, une sorte de poussée de fond qui aurait besoin à tout prix de signes et de mots pour se dire.C'est pourquoi nous avons tellement à nous laisser interpeller par l'espérance évangélique.Dans le scénario offert, nous apparaissons à peine.Nous sommes presque à l'extérieur du cercle.En train de le regarder, de le considérer comme vérité révélée, au lieu d'y entrer comme dans un milieu vital.Nous considérons l'espérance du Règne ou de la résurrection comme des objets de prédication.Comme si la mission chrétienne se résumait à proclamer l'espérance, alors qu'elle est de transformer le monde pour la rendre possible là où elle n'est pas encore.Le Dieu du futur ne devient croyable que quand les chrétiens y croient assez pour réaliser le futur dès maintenant.Se contenter d'en parler, c'est proclamer la non-pertinence présente de Dieu.Voilà d'ailleurs une prédication qui nous réussit bien, à voir le nombre impressionnant d'athées que nous avons réussi à former! On ne peut longtemps entendre parler d'un faux Dieu et se faire prêcher une espérance sans impact sur le présent sans en tirer la conséquence.Le Dieu que conteste l'évangile n'est souvent pas loin de celui que rejette l'athéisme.\"Je vous dis que beaucoup d'athées se mettront à table avec Abraham et Jésus dans le Règne de Dieu tandis que vous serez jetés dehors: là seront les pleurs et les grincements de dents.\" (8) 2- Revivre le scénario de l'espérance Il ne peut y avoir pour nous d'autre façon de vivre la foi que d'entrer, à la suite de Jésus et de nos prédécesseurs dans la foi, dans le cercle de l'espérance.Pour ce faire, évidemment, nous avons beaucoup à apprendre d'eux.Retrouver les traits scandaleux du Dieu du Règne \u2014 Notre Dieu doit redevenir celui de la Bible.Un Dieu qui a des traits précis, une personnalité forte.Un Dieu qui n'est pas le Dieu immuable, impassible, qu'on nous a trop souvent présenté, le Dieu magicien à notre service pour nous épargner les misères de la vie.Mais le Dieu des petits, le Dieu de l'avenir, le 182 RELATIONS Dieu de la justice, le Dieu qui se moque de nos rites, de notre morale, de nos institutions, de notre prudence.Il y a à cet effet beaucoup de signes qui indiquent que le Dieu vivant est à l'oeuvre parmi nous, pour redevenir à nos yeux le Dieu qu'il est.Qu'on pense au renouveau de la prière, cette activité qui vise à conserver vivant et vrai le sens de Dieu.A l'engouement pour la Bible, ou se trouve consignée la passion de Dieu pour les petits.A la destruction, les unes après les autres, des idoles que nous avions péniblement construites: tabous moraux, pratiques encroûtées, suprématie hiérarchique du mâle, adhésion intellectuelle à des formules, soumission automatique aux pouvoirs, etc.Les chrétiens commencent à se découvrir libres.Signe explicite que Dieu se découvre à eux.Mais le signe peut-être le plus parlant reste encore la découverte que font de plus en plus de chrétiens que l'évangile n'est pas d'abord pour les classes moyennes, mais pour les pauvres.Et qu'il n'y a pas d'évangélisation possible sans solidarisation massive avec les petits.Dieu n'est plus dans le temple (Mt 23,38).Il est chez les petits (Mt 25,40).Dieu est proche de ses chrétiens quand ils sont proches de ceux qu'il aime.Retrouver le dynamisme chrétien de l'agir pour les petits \u2014 La foi en ce que Dieu fera un jour doit s'exprimer en amour concret pour les petits.Voilà, on l'a déjà vu, l'unité des trois \"vertus théologales\u201d.La tâche chrétienne n'est pas de rendre Dieu croyable pour le monde en général.Ce n'est pas de conserver des formules qui portent sur l'avenir.Ni de proclamer des vérités vraies sur le futur.La tâche chrétienne est un service de Dieu en attendant que vienne son heure.Sans qu'on sache quand.Sans qu'on sache pourquoi c'est sur soi qu'il compte.Sans qu'on puisse lever le scandale de la souffrance.Il s'agit simplement d'annoncer concrètement le Dieu du futur, en créant le mécanisme de l'espérance chez les petits.Or, l'espérance est comme l'amour, elle naît quand elle s'expérimente, non pas sur simple proclamation ou définition.La bonne nouvelle qui fait naître l'espérance n'appartient pas aux chrétiens, elle appartient à ceux que Dieu veut aimer par nous.Il faut la leur redonner.C'est une trahison que de la garder pour nous.Le maître a été terrible pour le serviteur qui est allé enterrer sa mine dans le champ.C'est pourquoi la définition évangélique de l'Eglise est d'être une communauté d'action en faveur des petits, au nom de Dieu.A nous donc de préparer cette Eglise, à la mesure de nos forces.En l'envisageant.En la commençant.Elle ne tombera pas du ciel toute faite.Mais elle n'est pas là-bas, au loin, comme un rêve jamais réalisable.Nous sommes déjà elle quand nous nous laissons rencontrer par le Dieu vivant.Prévoir les réactions \u2014 Pas plus que l'Eglise, l'évangile n'est-il tombé du ciel tout fait.Pas plus les chrétiens que les non-chrétiens n'étaient-ils programmés par l'ordinateur céleste.Les réactions dont témoignent nos textes ont été vécues par du monde en chair et en os comme nous.Ces paroles sont des paroles d'experience, qui répondaient à des besoins.Les réactions des non-chrétiens étaient fondées sur la perception d'un autre Dieu que celui de Jésus et de ses disciples.A cette autre perception correspondait une autre échelle de valeurs et donc un autre comportement.La plupart d'entre eux étaient des hommes de bonne volonté, sincèrement convaincus que l'homme de Nazareth et les siens faussaient la volonté de Dieu.Leur refus causa, chez les chrétiens, beaucoup de lassitude, d'interrogations, de tensions, de souffrances.C'est compréhensible.Il en ira de même pour nous.C'est prévisible.A une présentation évangélique de Dieu correspond nécessairement une réédition du scénario de l'espérance.Il en a toujours été ainsi, depuis les débuts de la révélation.Il nous faut cependant être attentifs a une particularité de notre situation en Eglise.Nous avons souvent tendance à considérer que la lutte pour la liberté a été gagnée une fois pour toutes, pour l'Eglise, jadis, par Jésus et Paul.Et que les réactions de leurs adversaires ne peuvent se retrouver de nos jours que chez les non-chrétiens.C'est tout-à-fait inexact.Face au visage authentique de Dieu, nous retrouvons en notre Eglise, en chacun de nous, les mêmes réactions de refus que celles qui ont été vécues jadis.La lutte pour la liberté doit se poursuivre, aussi bien dans qu'en dehors de l'Eglise.Et elle entraînera les mêmes conséquences.Il s'agira, comme ce le fut toujours, d'une lutte de Dieu contre Dieu.Du Dieu vivant contre les fausses traductions de lui.A une révélation concrète de l'amour privilégié de Dieu pour les petits, suivront les hauts cris scandalisés: qui voudrait d'un Dieu qui se marginalise avec les petits, au lieu de se vouloir à la fine pointe de la pensée, de la société, de la morale, du pouvoir?Dieu n'aime-t-il pas tous les hommes?a-t-on le droit de laisser tomber les classes moyennes?n'y a-t-il pas d'épouvantables pauvretés même chez les riches?qui peut, dans l'Eglise, s'arroger le droit de décider de la volonté de Dieu?Comme jadis, il y aura des divisions (\"père contre fils\u201d), des démissions (\"et le dernier état de cet homme est pire que le premier\u201d), des retraits dans la prière (\"Seigneur, Seigneur\u201d), des appels à la \"charité\u201d et au compromis.Chaque fois qu'une idole, c'est-à-dire un faux visage de Dieu, est démasquée, la violence éclate.Car une idole, c'est une image humaine de Dieu, a laquelle on s'agrippe pour échapper au Dieu vivant qui n'admet pas d'image.Or, toute religion a tôt ou tard la tentation de l'idolâtrie.Le christianisme n'y échappe pas, sauf qu'il n'y succombera jamais totalement: c'est la promesse de \\'\"infaillibilité\".Même les non-chrétiens ont intérêt a ce que le vrai visage de Dieu reste caché, car l'ordre établi est ainsi beaucoup mieux protégé.Une vraie révélation de Dieu le bouleverserait de fond en combles.Pas étonnant qu'on veuille ramener les chrétiens et les curés JUIN 1978 183 dans les bonnes vieilles églises de jadis.D'où les appels au réalisme et à la \"sainteté\" des chrétiens du passé.On peut s'attendre désormais à ce qu'à l'ouest les chrétiens soient traités de marxistes.Et à l'est de révisionnistes.L'homme est le même partout.Ils ont bien dit que Jésus était possédé de Beelzéboul! Encore une fois, nous aurons à retrouver les mécanismes du scénario de l'espérance évangélique.Il nous faudra (il nous faut déjà) une nouvelle théologie, une nouvelle façon de comprendre Jésus-Christ, une nouvelle structure d'Eglise, une nouvelle spiritualité.C'est l'équivalent des paroles de consolation et d'exhortation qu'on retrouve dans les évangiles.Elles n'étaient pas des paroles venues directement d'En-haut, mais la mise en commun de la foi devant Dieu et la redécouverte (fruit de l'Esprit) joyeuse de la certitude d'avoir bien parlé de Dieu.Dans ce contexte, il faut également une nouvelle référence absolue au jugement de Dieu.Non pas que nous sachions mieux que nos prédécesseurs dans la foi ce qu'il en sera du futur, encore moins s'agit-il de vengeance ou de l'espérance de voir les adversaires sombrer dans les enfers.Il est ici question de tout autre chose.La lutte pour Dieu n'est pas sans peines.Et il surgit un jour ou l'autre un besoin fondamental que Dieu se prononce pour démêler le fouillis des interprétations contradictoires de sa volonté et de sa personnalité.Jésus chassait les démons, et on disait qu'il avait fait un pacte avec Beelzéboul; son espérance était qu'un jour le Fils de l'homme viendrait prendre parti pour lui voient Jésus, et on les persécutait; leur réponse était qu'un jour ils seraient avec le Fils de l'homme pour juger leurs adversaires.Le langage de ces paroles peut être difficile à saisir, mais le mécanisme de réaction est clair.D'abord, I a réponse se trouve toujours dans le futur, ce qui laisse entendre que le présent sera toujours celui de l'ambigüité.Ensuite, les expressions en termes de jugement laissent entendre que ce qui se passe dans l'histoire n'est pas indifférent aux yeux de Dieu, et qu'il aura un jour à coeur de faire la part des choses et de révéler qui avait raison de se réclamer de lui.En attendant, il n'y a rien d'autre à faire que de tout mettre en oeuvre pour le bien connaître et, en union avec la communauté chrétienne, d'agir en son nom.Il est cependant évident que dans l'histoire le combat de Dieu contre Dieu ne sera jamais clairement gagné.Il y aura toujours l'ivraie et le bon grain.On ne peut cependant refuser ou s'empêcher de prendre parti, car même ne rien faire est déjà s'opposer au Dieu de l'avenir en cautionnant le statu quo qui fait toujours horreur à Dieu.On voit peut-être un peu plus clairement comment les paroles évangéliques qui portent sur l'avenir ou le jugement ne sont pas des enseignements d'abord, mais la mise en mots de la confiance absolue en Dieu et de la certitude de fond qu'on lui est fidèle.A nous maintenant de trouver les expressions qui joueront le même rôle.Tout en nous souvenant que la seule façon d'apprécier la justesse d'une expression d'espérance 184 est de considérer l'agir qu'elle motive.Le christianisme n'est pas une théorie sur l'avenir mais un levier d'action dans la main de Dieu.Espérer la résurrection \u2014 L'espérance de la résurrection doit s'exprimer en termes communautaires et en relation directe avec l'agir chrétien.Nous dépendons des autres chrétiens pour continuer Jésus.Nous ne pouvons rien faire qui vaille seuls.La foi de chacun se découvre au contact de celle des autres.La révélation de Dieu est une entreprise collective qui comporte autant de facettes que la communauté contient d'individus.Or, c'est ce visage de Dieu, révélé à plusieurs, que le monde ne peut supporter et auquel il s'attaque nécessairement.Cette attaque, vécue, dans l'ambiguité de l'histoire, nécessite que Dieu lui-même se prononce.Car, après tout, il y va de sa gloire qu'il départage les révélations de lui et se situe face à chaque période de l'histoire.Il y aura donc un lien aussi étroit entre notre vie en Eglise et notre résurrection ensemble qu'il y en eut entre la vie de Jésus et sa résurrection.Son Père l'a ressuscité pour l'approuver et manifester au monde qu'il se reconnaissait en lui; il nous ressuscitera pour la même raison, parce que nous aurons continué à le révéler tel qu'il se manifesta en Jésus.Notre foi est donc colorée par ce qui est arrivé en Jésus.Mais cette certitude de notre résurrection n'est pas simplement le fruit d'une promesse somme toute àrbitraire.Notre résurrection est intimement liée à la prise en charge de notre tâche collective de révélation de Dieu.Le Christ est le premier-né d'une multitude de frères et soeurs parce que sa révélation de Dieu traverse l'histoire.Aussi, avons-nous un intérêt vital à construire l'Eglise.Nous ne serons pas authentifiés seuls, chacun pour soi.Nous n'avons donc pas le droit de laisser se dire ou se faire n'importe quoi, dans notre Eglise, comme si cela n'avait aucune importance.Comme si cela ne nous regardait pas.Comme si seule comptait notre petite vie chrétienne bien privée.Chaque péché fait mal à toute l'Eglise.Chaque prise de position formaliste, chaque soumission aux puissances du monde, chaque refus d'engagement, chaque retrait face aux exigences de la justice et de l'amour des petits, chacun de ces gestes ou omissions, quelle que soit son origine dans l'Eglise, ternit la révélation historique de Dieu et met en doute nos prétentions à refléter collectivement la vraie personnalité de Dieu.On ne se sauve et on ne se perd pas seul.Quand, à la suite de Jésus et de nos prédécesseurs dans la foi, nous disons \"Dieu\", nous nommons ce qui est à l'origine de notre espérance, à savoir qu'un jour justice sera rendue et que les petits rencontreront un Sauveur.Quand nous aurons appris à mettre autant de passion à lutter pour la justice qu'à conserver la vérité, ce jour-là l'espérance évangélique sera vivante dans le monde.Et Dieu sera proche.RELATIONS Notre espérance a-t-elle des mains?1.Les yeux dans le beurre ou la peur du \"trafic\" un dialogue entre Guy Paiement et Gérard Pochais Que de fois, ballottés entre le scandale et le cynisme, ne nous surprenons-nous pas à désespérer de ce qu\u2019est devenue notre Eglise?La perte de l\u2019unanimité \u201cdu bon vieux temps\u201d, l\u2019ambigüité de certain spiritualisme douillet, l\u2019émergence de conflits publics entre croyants, la difficulté de reconnaître l\u2019appel et la présence du Christ là où nous sommes nous incitent à nous demander si notre espérance a encore un sens, un objet.Au-delà des renouveaux qui n\u2019ont pas réussi à préserver le prestige social et l\u2019autorité morale de l\u2019Eglise, quelle nouveauté espérer, et comment l\u2019espérer?En mettant notre expérience en parallèle avec celle des premiers chrétiens, un théologien, Guy Paiement, et un exégète, Gérard Rochais, nous invitent à réexaminer ce qu\u2019espérer veut dire et, partant, à vérifier où nous avons les pieds, ce que nous devrions voir, ce que nous avons à faire.Rue des Longues haies, l'inconnu passait.Rue des Longues haies, l'inconnu passait.Pendant la nuit pleine, il a tissé la laine, Il rentre avec sa peine.Guy Paiement \u2014 Je viens d'entendre cette vieille chanson de Duval au sujet du Seigneur qui passe.Je ne sais pas, Gérard, si tu as déjà entendu des chrétiens parler ainsi de leurs assemblées de prière:\t\"Chez nous, quand on se réunit pour prier ensemble, c'est vraiment un passage du Seigneur! Le Seigneur est la, il est presque palpable au milieu de nous.Quand le Seigneur passe, on dirait que tout le monde s'efface car Il prend toute la place.'' On pourrait trcduire leur expérience à peu près en ces termes: quand on est avec le Seigneur, les conflits sociaux dont on nous rabat tellement les oreilles sont comme relativisés; dans notre assemblée, il n'y a plus d'ouvriers ou de patrons, de femmes ou d'hom-mes: il y a simplement des Chrétiens réunis, en train de laisser passer le Seigneur au milieu d'eux.Gérard Rochais \u2014 Ce que tu me dis, Guy, me rappelle certaines assemblées de Corinthe.Paul avait assisté a plusieurs de ces réunions de prière et il en est sorti furieux.G.P.\u2014 Mais pourquoi?G.R.\u2014 Les chrétiens de Corinthe étaient sûrement des gens pieux, avides de sacrements.Ils aimaient se réunir, célébrer l'Eucharistie; ils croyaient a ce qu'on a appelé plus tard la présence réelle,- ils croyaient que le Christ était réellement présent dans le pain et le vin consacrés.G.P.\u2014 Ca me paraît très positif! G.R.\u2014 Mais il y avait quelque chose qui n'allait pas.Ces Corinthiens ne reconnaissaient pas que le Christ était aussi présent dans les membres les plus pauvres de la communauté.Ils faisaient une distinction réelle entre l'Eucharistie et les pauvres.Paul alors les avertit: \"Quand vous vous réunissez, ce n'est pas le repas du Seigneur que vous prenez, car chacun a hâte de prendre son repas, l'un a faim et l'autre est ivre.Restez dans vos maisons pour manger.\" Bref, il était impossible, pour Paul, de vraiment célébrer la messe sans partager avec les pauvres.Et c'est pourquoi il était furieux.Il s'est fâché aussi contre les femmes parce qu'elles refusaient de porter le voile lorsqu'elles priaient.Je me réfère à I Cor 11,2-6, texte scandaleux pour la sensibilité moderne.Le raisonnement de Paul contre cette libération des femmes est faible: il mêle les motifs théologiques, naturels, voire même mythologiques, et termine avec l'argument le plus faible de tous, celui d'autorité.G.P.\u2014 Comme s'il y avait un point faible qui avait été touché?G.R.\u2014 Oui, Paul est réellement agacé.Il se sent pris à la gorge et se défend par tous les moyens qui lui tombent sous la main.Il ne s'agit pas pour nous de peser la valeur des arguments, mais de comprendre pourquoi Paul tient tant à ce que la femme ait un voile sur la tête lors des assemblées religieuses.Les Corinthiennes utilisaient un faux prétexte pour sortir de l'histoire, et ce pré- JUIN 1978 185 texte, c'était la religion.Pour ces femmes, la religion servait d'échappatoire.Le fait de ne pas porter de voile était pour elles un signe de libération.Selon Paul, la religion n'est pas libératrice au sens d'une émancipation futile.Les Corinthiens avaient comme slogan: \"Tout est permis, nous sommes libérés dans le Christ.\" Et Paul de dire: \"Vous êtes libérés mais la libération est encore à faire, et pas n'importe comment.\" G.P.\u2014 Ne vous servez pas de la religion comme prétexte pour ne pas transformer la société.La société demeure à transformer.G.R.\u2014 Oui, et la religion n'est pas une réponse à tout.Elle n'a pas de solution pour tout.Paul veut dire.- \"La foi ne nous arrache pas de l'histoire.Au contraire, elle nous laisse dans des situations concrètes, précises, déterminées par des conditions sociales, économiques et géographiques.C'est là que le chrétien doit véritablement vivre.\" G.P.\u2014 N'est-ce pas la même chose quand il parle des esclaves?G.R.\u2014 Je pense qu'il faut comprendre le texte où Paul demande aux esclaves de rester dans leur condition exactement dans le même sens.Que dit Paul?Même comme femme ou comme esclave, tu es libre dans le Christ.C'est dans cette situation que le Seigneur t'a appelé, rencontré, libéré; ne cherche pas à t'en évader au nom de la religion et essaie de vivre ta foi là où tu es, dans les conditions où tu te trouves.C'est d'abord en vivant cela que tu pourras être vraiment libre.Et c'est aussi en contribuant avec d'autres à faire changer les conditions que tu accéderas à la liberté.Reste dans l'histoire, dans ton milieu et travaille là à faire changer la situation, à faire évoluer les mentalités.Ne te réfugie pas dans une autre sphère, dans la mystique, dans le spirituel.Devenir libre, ce n'est pas si facile.La religion, la foi ne sont pas des recettes toutes préparées pour devenir libre.G.P.\u2014 Peut-être, pourrait-on dire que le Seigneur passe toujours dans la rue.G.R.\u2014 Oui, il passe dans la rue.C'est en vivant dans son milieu, dans des situations concrètes, déterminées, en faisant avancer les choses que le Seigneur passe.Il ne passe pas en dehors du réel.N'essaie donc pas de t'évader du réel, c'est dans le \"trafic\", la où tu te trouves que le Christ t'atteint.G.P.\u2014 Gérard, je suis un peu d'accord avec ce que tu viens de dire au sujet de l'espérance chrétienne qui nous atteint dans le \"trafic\", là où l'on se trouve avec les autres.On n'a pas à chercher ailleurs.Elle est là, en train de se tisser, de se faire avec nous et en nous.Seulement, on ne peut quand même pas nier certains faits.Il faut bien reconnaître que nos ancêtres avaient un peu plus de chance que nous.Ils avaient une foi commune, un milieu chrétien, une sorte de tissu social chrétien.D'un village à l'autre, on se reconnaissait par les mêmes façons de faire, de parler, d'espérer.Dans les églises, on trouvait l'espérance chrétienne, on chantait souvent les mêmes cantiques.Je me souviens encore de certains cantiques qu'on chantait dans les églises et même dans la rue: \"Bénis, ô tendre Mère, le cri de notre foi.\" Il y avait vraiment une foi qui s'exprimait de façon unanime.Il y avait d'ailleurs le petit cathéchisme, qu'on a tellement décrié, mais qui avait l'avantage d'être clair, d'être partagé par tout le monde.On ne se posait pas de questions comme aujourd'hui, on savait quoi dire aux enfants.Il y avait aussi une morale bien claire.On ne se posait pas des questions non plus sur ce qu'était l'expérience chrétienne.On avait des ancêtres qui étaient passés avant dans la file, dans le chemin.On avait simplement à mettre ses pieds dans les traces qu'ils avaient laissées.Avant de critiquer trop vite cette situation, Gérard, il faudrait se demander s'il n'en était pas ainsi à l'origine.Dans les Actes 2,42-47, Luc décrit la première communauté chrétienne où tous forment corps pour exprimer leur espérance de la même façon: \".ô vous qui cherchez le bon Dieu dans les nuages, vous manquerez encore son dernier passage! Rue des Longues haies, le Seigneur passait, Rue des Longues haies, le Seigneur passait.\" \"Les chrétiens étaient assidus a l'enseignement des apôtres et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières.La crainte gagnait tout le monde:\tbeaucoup de prodiges et de signes s'accomplissaient par les apôtres.Tous ceux qui étaient devenus croyants étaient unis et mettaient tout en commun.Ils vendaient leurs propriétés et leurs biens pour en partager le prix entre tous, selon les besoins de chacun.Unanimes, ils se rendaient chaque jour assidûment au Temple; ils rompaient le pain à domicile, prenant leur nourriture dans l'allégresse et la simplicité de coeur.Ils louaient Dieu et trouvaient un accueil favorable auprès du peuple tout entier.Et le Seigneur adjoignait chaque jour a la communauté ceux qui trouvaient le salut.\" G.R.\u2014 Mais pour avoir une image plus complète de l'Eglise primitive, il faut regarder aussi d'autres passages du livre des Actes et certaines épîtres de Paul, où le tableau est loin d'être aussi beau.Luc dit que les chrétiens étaient assidus a l'enseignement des apôtres.Mais de quels apôtres?Suivaient-ils Pierre, Jacques ou Paul?Ou ces faux apôtres qui prêchaient aux Galates qu'il fallait vivre à la Juive, se faire circoncire et aller a la synagogue chaque sabbat?Quelle image du Christ avaient les premiers chrétiens?Etait-ce la même image pour tous?Des le départ, la foi a pénétré divers milieux culturels et religieux.Certains voyaient en Jésus le prophète des derniers temps venu pour annoncer et préparer l'avènement du Royaume de Dieu.D'autres le considéraient comme le Messie devant venir à la fin des temps pour instaurer le Royaume de Dieu.D'autres encore percevaient en lui le Fils de 2.Le bon vieux temps ou le temps de l'unanimité 186 RELATIONS £ P , )>%*¦''¦ - ' ' j 0$* J%,.\u2018 :$h ***-, * *\u2022 Vous êtes libérés, mais la libération est encore à faire l'homme qui devait juger les hommes après la résurrection générale à la fin du monde.D'autres enfin, toujours en Palestine, tenaient Jésus ressuscité pour le Seigneur de la communauté nouvelle,- on l'appelait Mar, Seigneur, comme à la fin de la Première Epître aux Corinthiens: \"Marana tha: Notre Seigneur, viens.\" C'est par ce titre de \"Mar\", Seigneur, que l'on désignait Dieu dans le monde juif.G.P.\u2014 Mais sur le plan social, n'y avait-il pas cette unanimité dont parle le texte?G.R.\u2014 Non.Au point de vue social, l'unanimité était loin d'être facile.On dit que les premiers chrétiens mettaient tout en commun, c'est bien beau! Mais dans le Livre des Actes, Luc ne nous donne qu'un seul exemple concret de cette mise en commun, celui de Barnabé au chapitre quatrième.Pour montrer que l'unanimité n'était pas en fait si réelle, il ajoute le récit d'un chrétien et de sa femme qui, ayant vendu un domaine, essayèrent de tromper Pierre sur le prix du champ.D'ailleurs, les veuves des Hellénistes (les Juifs qui parlaient grec) étaient oubliées dans le service quotidien du partage des aumônes; les apôtres durent constituer un \"service des tables\" pour assurer une bonne distribution.Si on considère la communauté grecque et la communauté juive de Jérusalem, on peut affirmer: au commencement était le favoritisme, au commencement était la discrimination raciale et linguistique.Il est dit que les chrétiens se rendaient chaque jour au temple.Certes, Jacques et ses disciples ont dû fréquenter le temple, mais probablement pas Etienne ni le groupe des Hellénistes.En effet, lorsque les Juifs arrêtèrent Etienne, ils l'accusèrent en ces termes: \"L'homme que voici tient sans arrêt des propos hostiles au Lieu Saint et a la Loi; de fait, nous lui avons entendu dire que ce Jésus le Nazôréen détruirait ce lieu et changerait les règles que Môise nous a transmises.\" Après la lapidation d'Etienne, les Hellénistes furent obligés de quitter Jérusalem, de se disperser, de s'en aller jusqu'en Samarie, en Phénicie, à Chypre et a Antioche.Les chré-1iens juifs, fidèles de Jacques, ne fu- rent pas inquiétés.Au commencement, on peut donc dire que la division existait entre ceux qui voulaient se comporter selon les coutumes juives et ceux qui voulaient vivre à la grecque.G.P.\u2014 Mais cette division, cette absence d'unanimité sont-elles simplement le fruit d'un manque de foi et d'espérance ou sont-elles, au contraire, liées à la foi elle-même?G.R.\u2014 Je crois qu'elles sont liées à la foi elle-même, car celle-ci peut s'exprimer de multiples façons.Dès le début, la foi, la manière de comprendre Jésus, la façon de vivre n'était pas la même pour les Juifs et pour Paul.C'est justement Paul qui fera sortir le christianisme naissant du Judaïsme.Certains vont jusqu'à dire qu'il a fondé la religion chrétienne, mais c'est sans doute aller un peu loin.Il a ouvert le christianisme au monde en essayant de traduire le mystère de Jésus en de nouvelles catégories, celles de la pensée grecque.Il y a eu même des bagarres, par exemple, l'affrontement de Pierre et Paul à Antioche.Paul a été vraiment dur avec Pierre.Celui-ci vivait et mangeait à la grecque avec les chré- tiens d'Antioche.Mais lorsque les disciples de Jacques vinrent de Jérusalem à Antioche, Pierre se remit à vivre à la juive avec eux.Et Paul le lui reproche en pleine face.G.P.\u2014 Après l'effort de réflexion de Paul et les expériences de diverses communautés, on a eu les Evangiles.On a toujours parlé d'un seul Evangile mais de quatre évangélistes, ce qui montrait déjà que l'Evangile est toujours pluriel.D'ailleurs, pourquoi Jésus dit-il: \"Il est bon que je m'en aille?\" Il veut éviter qu'on fasse de lui une sorte de personne sacrée, qu'on se contente de le regarder comme un personnage mythique et qu'on se borne à répéter ce qu'il a été, car l'Evangile n'est pas une répétition mcis une véritable sortie des tombeaux.Le Christ est vivant, il est sorti des tombeaux et fait sortir les hommes des tombeaux.C'est a partir de cela qu'il faudrait insister davantage, comme tu le dis, Gérard, sur le fait que l'Evangile, et donc l'espérance chrétienne, ne peut être simplement la répétition des mots et des gestes de Jésus comme si on n'était pas impliqué.Au contraire, nous avons a essayer de vivre l'Evangile de Jésus-Christ là ou nous sommes au- JUIN 1978 187 jourd'hui.Par le fait même, cela doit prendre des facettes différentes, des visages divers, des couleurs complètement insoupçonnées.G.R.\u2014 Je pense qu'il est très important pour l'espérance chrétienne de toujours marcher vers l'avant.On l'a vu: dès le début de l'Eglise l'espérance dut s'adapter à de nouvelles mentalités.Il faut aujourd'hui la remettre en liberté, la faire courir.Te souviens-tu de cette belle image de Péguy?La petite soeur, l'espérance, entraîne ses deux grandes soeurs, la foi et la charité.Eh bien; il faut la laisser courir devant nous pour qu'elle nous entraîne encore aujourd'hui.G.P.\u2014 Ce qu'il me paraît aussi important de souligner fortement, c'est que parler de l'espérance chrétienne au pluriel n'est pas une maladie con- G.P.\u2014 A la suite du chemin parcouru jusqu'ici, on est prêt à reconnaître que l'espérance se vit dans l'histoire concrète: c'est bien dans le \"trafic'', non dans les nuages, que le Seigneur nous atteint.On a besoin de plusieurs voix pour nommer cette espérance.Elle n'est pas une substance volatile qu'il faille cacher comme un parfum dans une petite bouteille, ni un trésor mystérieux enfoui bien loin derrière nous.Elle est constamment en train de ressortir comme une source toujours neuve, là où l'on se trouve, dans le \"trafic\", avec les gens et dans les événements.On n'a pas à \"avancer en arrière\", comme lancent les chauffeurs dans les autobus, mais a aller bien avant pour voir et faire l'espérance.Autrement dit, espérer, au sens évangélique, c'est chercher à faire les changements qui s'imposent dans son milieu.Mais jusqu'ici, ça va bien, car tu admettras, avec moi, Gérard, qu'on en a fait des changements.G.R.\u2014 Oh oui! G.P.\u2014 Réfère-toi au Concile Vatican II: on en a fait des changements depuis! \"L'Aggiornamento\", le vieux mot italien qui veut dire \"changement\", \"mise a jour\", est devenu une sorte de slogan: il fallait \"ouvrir\".Et on en a ouvert des fenê- temporaine, une concession au pluralisme actuel.La diversité existait déjà à l'origine.On a eu besoin de quatre évangélistes pour redire l'Evangile qui, lui, toujours nous échappe.Paul a eu besoin de se battre pour sauver cette nouveauté, à savoir qu'il est impossible d'emprisonner l'Evangile de Jésus-Christ dans la culture juive ou dans la culture grecque.Elle est toujours ailleurs cette réalité vivante, cette espérance constamment en train de rebondir.Nous sommes donc renvoyés à notre histoire contemporaine, aux différences qui se manifestent dans nos communautés chrétiennes où l'on se demande comment vivre l'espérance aujourd'hui.Il y a là moins une nouveauté que la redécouverte de l'espérance comme une réalité qui se vit et qui se chante, non pas en solo, mais à plusieurs voix.très! On en a ouvert des chemins nouveaux! Je retiens deux ou trois milieux où il s'est fait de la nouveauté dans le Québec.Je pense d'abord au renouveau liturgique inauguré au temps même où s'amorçait le renouveau en éducation.On avait imaginé qu'en changeant l'école, on changerait la société.Dans le domaine religieux, on a cru qu'en modifiant la liturgie (expression de la foi) et la catéchèse (transmission de la foi), on allait renouveler la société ecclésiale.Et pendant des années, on a investi beaucoup d'énergie pour réaliser ce renouveau liturgique! On a fait venir des spécialistes de l'extérieur, on a envoyé divers agents de pastorale se mettre à jour aux Etats-Unis, en Europe, etc.Des comités de liturgie se sont formés dans les paroisses.On a sorti, souvent avec une fureur iconoclaste, les statues des églises.On voulait faire place nette, revenir à l'essentiel, retrouver une source.Et alors qu'est-il arrivé?G.R.\u2014 Les églises se sont vidées! G.P.\u2014 On a eu une liturgie beaucoup plus simple, purifiée de nombreux ajouts historiques.Résultat: les églises se vident.Dans les écoles, on utilise des instruments catéchétiques adaptés et de plus en plus perfectionnés.Les professeurs, s'étant recyclés, écoutent les jeunes pour comprendre leurs expériences, essaient de prendre au sérieux ce qu'ils vivent et de voir les liens entre leurs valeurs et celles de l'Evangile.Résultat: les professeurs n'ont jamais eu tant de mal à faire l'enseignement religieux.On constate un phénomène semblable dans le domaine de la Bible.De nombreux spécialistes ont cherché pendant des années à cerner les paroles authentiques de Jésus, a retracer les transformations qu'elles ont subies au cours de leur transmission.Résultat: les gens engagés dans le renouveau biblique sont considérés parmi les plus critiques de la religion.Le résultat final est assez clair.Les gens disent: \"On ne se reconnaît plus dans la liturgie, ni dans les explications des professeurs, ni dans les interprétations des biblistes.On nous a changé la religion et qu'est-ce que cela a donné?On espérait, pourtant, que ça allait changer en profondeur, Gérard, on y avait mis le paquet.Je pense qu'il faut prendre acte de cette volonté de changement ou vraiment on attendait du renouveau liturgique un renouveau de la prière dans l'assemblée chrétienne du dimanche.Il faut vraiment prendre acte également qu'on attendait du renouveau catéchétique un renouveau de la transmission de la foi dans les écoles et ailleurs.Il faut aussi accepter qu'on espérait du renouveau biblique un intérêt plus profond, plus personnel, plus généralisé pour la Parole de Dieu dans la Bible et en particulier dans l'Evangile.On espérait un changement profond, une transformation radicale dans l'Eglise.A la place, ce fut la désillusion des années 70.Les fidèles sortent des églises, les jeunes ne veulent pas de religion, les étudiants en Bible se font de plus en plus critiques.Les petits groupes de chrétiens se multiplient et vont dans toutes les directions, les spécialistes discutent à n'en plus finir.Et pourtant, Gérard, on espérait vraiment un renouveau.G.R.\u2014 Cela me rappelle l'histoire des disciples d'Emmaüs.Eux aussi avaient suivi Jésus, pleins de confian-ve et d'enthousiasme.Ils avaient as- 3.Aggiornamento mon oeil ou la désillusion après les changements 188 RELATIONS sisté à l'entrée triomphale de Jésus à Jérusalem lorsque la foule l'acclamait: \"Hosanna au Fils de David! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur!\u201d Quelques jours après, on l'avait arrêté, jugé sommairement et crucifié.Tout était fini.Les disciples s'en retournaient maintenant vers leur village d'Emmaüs en rabâchant plus ou moins leur espérance morte.Eux aussi avaient espéré que Jésus réformerait la liturgie.Entré dans le temple, n'avait-il pas chassé les vendeurs de pigeons et de boeufs en ordonnant de ne pas faire de la maison de son Père une maison de trafic?Eux aussi avaient espéré que Jésus réformerait la catéchèse des scribes et des rabbins.Le Maître ne parlait pas comme eux, il parlait avec autorité et il n'était pas bêtement et formellement attaché à la Loi.Lorsqu'on lui a reproché de guérir le jour du sabbat, tu te souviens de ce qu'il a répondu?\"Qu'est-ce qu'il vaut mieux faire un jour de sabbat, le bien ou le mal?\u201d Or, pour lui, ne pas guérir quelqu'un qui souffrait, c'était faire le mal.Lorsque les Pharisiens re-piochaient à ses disciples d'arracher des épis un jour de sabbat, de les froisser dans leurs mains, de les manger, tu sais ce qu'il leur a répondu?\"Savez-vous ce que firent David et ses hommes lorsqu'ils eurent faim?\" Pour lui, lorsqu'on avait faim, on n'était plus tenu au respect de la Loi du sabbat.Jésus abattait la forteresse du légalisme, du code de pureté dans lequel se renfermait la Loi juive, et il osait déclarer: \"Il n'y a rien d'extérieur à l'homme qui souille l'homme, c'est ce qui sort de son coeur qui souille l'homme\u201d; l'important pour lui, c'était le coeur, la volonté: l'important, c'est ce que tu fais pour les autres et non pas ce que tu manges.Parfois même, Jésus n'hésite pas a durcir la catéchèse ou la Loi: Vous avez appris qu'il a été dit aux ancêtres: \"Tu ne tueras pas, et si quelqu'un tue, il en répondra au tribunal\u201d.Moi, je vous dis: Quiconque se fâche contre son frère en répondra au tribunal.Vous avez entendu qu'il a été dit: \"Tu ne commettras pas d'adultère\".Eh bien, moi, je vous dis: Quiconque iegarde une femme pour la désirer a déjà commis l'adultère dans son coeur avec elle.Vous avez entendu qu'il a été dit: \"Oeil pour oeil, dent pour dent\".Eh bien, moi, je vous dis: Ne tenez pas tête aux méchants; au contraire, quelqu'un te donne-t-il un soufflet sur la joue droite, tends-lui encore l'autre; veut-il te faire un procès et prendre ta tunique, laisse-lui même ton manteau.Et tout cela faisait espérer que, lui aussi, allait changer la catéchèse, car pour lui, il s'agissait de faire le bien totalement.Quiconque fait une partie seulement du chemin, de sorte que la rigueur, la prescription extérieure de la Loi est accomplie, n'a absolument rien fait.Non seulement il voulait qu'on ne tue pas, mais qu'on surmonte aussi sa colère.Non seulement, il voulait qu'on évite l'adultere, mais aussi que l'homme ait un respect total pour la femme et surtout pour la femme des autres.Le mariage aussi exigeait, pour lui, une décision totale; il ne voulait pas qu'on le considère une chose purement relative pour l'annuler.Vraiment, les disciples espéraient que Jésus allait rénover la catéchèse.Et ils s'en allaient en rabâchant ainsi leur espérance morte, en pensant à tout ce que Jésus avait fait.C\u2019est quand ils ont partagé avec un inconnu qu\u2019ils ont commencé à comprendre que Jésus est vivant au milieu d\u2019eux.Chaque fois que l\u2019on essaie de partager sa vie, ses espérances, vomme on partage son pain, le Christ peut redevenir vivant.Mon histoire devient maintenant un peu différente de ce que tu as dit tout à l'heure.Alors que les disciples approchaient d'Emmaüs, un étranger vint les rejoindre et ils se mirent a lui expliquer ce qui s'était passé a Jérusalem.Puis, ils firent route ensemble vers la bourgade d'Emmaüs.L'étranger essaya de leur faire comprendre qu'il devait en être ainsi d'après les Ecritures.Mais leur espérance déçue, leurs illusions perdues les empêchaient de comprendre.G.P.\u2014 Mais que voulait-il leur faire comprendre?G.R.\u2014 En arrivant a Emmaüs, l'étranger fit semblant de continuer sa route mais les disciples l'invitèrent a passer la nuit avec eux.Tandis qu'ils partageaient le repas avec lui, leurs yeux s'ouvrirent, ils le reconnurent et, lui, il disparut.A ce moment, leur espérance qu'ils croyaient morte à tout jamais leur est remontée à la gorge et aux tripes.Et les voilà de nouveau sur la route.Ils courent vers Jérusalem parce qu'ils ont partagé avec un inconnu.le Christ est devenu présent en eux, ieur espérance a rejailli, et les a remis en route.Au lieu de rabâcher des espérances mortes, un peu comme tu le faisais tout a l'heure, si on recommençait a partager, le Christ ne redeviendrait-il pas véritablement présent au milieu de nous?G.P.\u2014 Ça m'amene a m'interroger sur le fait que tu viens de rappeler, a savoir que les disciples d'Emmaüs ont reconnu Jésus comme vivant quand ils se sont mis à partager le pain avec lui.Pourquoi l'ont-ils reconnu à ce moment-là?A mon avis, ils s'étaient d'abord concentrés sur la nouveauté que Jésus avait essayé de faire entrer dans l'histoire, nouveauté tout à coup remise en question puis complètement disparue avec lui.Voici que ces mêmes disciples découvrent que cette nouveauté n'est pas faite par Jésus une fois pour toutes, mais qu'ils doivent continuer de la faire eux-mêmes.C'est dans la mesure oü ils se mettent a partager le pain avec l'autre que la conscience nouvelle se met à comprendre que Jésus est vivant au milieu d'eux.C'est comme s'ils ouvraient pour la première fois leur esprit, leur coeur, toute leur personne au don de Dieu qui se manifeste quand on se met ensemble a partager le pain, avec tout ce que cela représente de partage de vie, de partage de solidarité avec les gens du milieu avec lesquels on lutte, avec lesquels on essaie d'accréditer quelque chose pour le plus grand nombre.N'y aurait-il pas là une piste intéressante, comme tu l'insinuais toi-même?Ce serait dans le partage que le Christ pourrait prendre toute sa réalité.Et ce serait la le seul chemin pour découvrir le don de Dieu.Pourquoi?Pour la bonne raison que le don de Dieu n'est pas le don d'un supérieur a un inférieur, d'un riche a un pauvre, mais qu'au contraire, Dieu se fait pauvre afin de pouvoir JUIN 1978 189 partager.On dirait que la nouveauté se manifeste de cette façon-là.On n'a pas à chercher Dieu dans les nuages ou dans la répétition du passé.Chaque fois que l'on essaie de par- G.R.\u2014 Nous avons vu, Guy, que l'espérance devait se vivre dans l'histoire, que la religion ne nous sortait pas de l'histoire pour nous mettre dans un monde imaginaire, que le chrétien doit vivre sa foi dans le monde et ne pas se servir de la religion pour sortir du monde.Nous avons vu aussi que, dès le début de l'Eglise, l'espérance a pris divers chemins, qu'elle a été différenciée et que, pour vivre chrétiennement, il fallait justement chanter cette espérance à plusieurs voix et essayer de faire que ces voix s'accordent.Nous avons vu également que l'espérance chrétienne ne devient vivante, qu'elle ne peut être crue, être un signe, que lorsque les chrétiens partagent, bien sûr entre eux, mais aussi avec ceux qui dans le monde ne sont pas forcément chrétiens.On peut se demander maintenant comment faire vivre cette espérance pour qu'elle devienne quelque chose qui nous porte vers l'avant.G.P.\u2014 Je pense qu'il faut donner des pieds, des mains et des yeux à cette espérance.Des pieds pour marcher, pour circuler dans le \"trafic\" de l'histoire et ne pas se contenter d'être simplement relégué aux oubliettes d'une sorte de ciel problématique.Des mains pour réaliser quelque chose; une espérance sans mains finit par mourir avec les rêves de ceux qui les nourrissent.Des yeux pour voir ce qui est à faire et savoir où il faut marcher.L'espérance me semble d'abord avoir trait aux pieds, si cocasse que cela puisse paraître, pour la bonne raison que l'on a toujours la pratique de ses pieds.Là où tu as les pieds, c'est là que tu vis, c'est de là que tu regardes la réalité, c'est là également que tu décides de faire quelque chose.Dis-moi où tu as les pieds, je te dirai ce que tu vas faire.Il y en a qui ont toujours les pieds dans la même bottine, d'autres qui piétinent sur place, d'autres qui tour- tager sa vie, ses espérances, comme on partage son pain, le Christ peut redevenir vivant.G.R.\u2014 Donc le Christ est réellement vivant quand on partage.nent en rond et qui pensent agir beaucoup parce qu'ils courent sur place comme ceux qui font du jogging dans leur chambre.Ça n'a rien à faire avec l'espérance.Au contraire, celle-ci consiste à se demander où l'on a les pieds et où l'on veut les mettre.Où veut-on s'en aller?On pourrait reprendre ici l'idée que l'espérance n'est pas sans relation avec la sortie des tombeaux.L'espérance nous fait sortir d'un lieu où l'on s'était habitué à se trouver, où l'on s'était senti confortable pour découvrir un chemin, un chemin imprévu, un chemin nouveau qu'on n'avait pas imaginé.Cette sortie d'un lieu pour reprendre le chemin, ça me paraît donner des pieds à l'espérance.Qu'est-ce que cela voudrait dire concrètement?Se demander d'abord où l'on a les pieds, voir si l'on est en train de piétiner sur place, si l'on n'a pas à regarder autour et à se remettre en chemin.Ça nous arrive de façons tellement différentes, cet appel à aller un peu plus loin, à observer les combats réels, à découvrir qu'on n'est jamais les propriétaires de l'espérance, mais qu'on partage celle qui est en train de se vivre, un peu partout, sans des mouvements de libération et de transformation sociale.En allant dans ces mouvements, en se déplaçant par conséquent, en n'ayant pas peur de marcher dans le \"trafic\", on donne des pieds à l'espérance.Ne rejoint-on pas ainsi la pratique même de Jésus?Les premiers disciples viennent lui demander: \"Maître, où demeures-tu?Où campes-tu?Où est ta maison?Où as-tu les pieds?Quelle est ta position, somme toute?\" Jésus de répondre: \"Venez et voyez.\" Et que voient-ils?Jésus ne stationne à aucun endroit, il est toujours en marche, il n'a même pas de pierre où reposer la tête.On rejoint aussi l'intention d'un évangéliste qui présente Jésus com- me le chemin.Suivre Jésus, c'est prendre la route.C'est dans le chemin que se vit l'espérance.C'est pour nous remettre en chemin que l'espérance existe et se vérifie.Quand je sors d'un lieu pour me remettre en chemin, l'espérance commence à revivre, elle se vérifie et commence à avoir des pieds.G.R.\u2014 Ce que tu dis là est tout à fait biblique.Ça me rappelle particulièrement la période de l'Exode.C'est quand les Hébreux sont sortis de l'Egypte et qu'ils marchaient que Dieu s'est révélé à eux.Dieu s'était révélé aussi à Abraham en lui demandant de se mettre en route, si bien qu'on a pu appeler le Dieu de la Bible un Dieu nomade.C'est toujours sur le chemin, sur la route, quand on ne stagne pas, qu'il se révèle.Il est un Dieu itinérant, un Dieu toujours en mouvement et il faut nous mettre en mouvement avec lui.G.P.\u2014 Tu m'amènes à penser aux yeux de l'espérance.Tu parlais de révélation: comment voir qu'il faut marcher, qu'il faut se remettre en route?Parce qu'on voit quelque chose d'autre, parce que le regard qu'on a porté sur la réalité qui nous entoure change.Une espérance qui aurait les yeux fermés sur ce qui se passe autour ne pourrait pas aller tellement loin, elle piétinerait sur place, elle façonnerait assez rapidement une sorte de tombeau, quitte à lui appliquer les qualificatifs de religieux ou de sacré.Au contraire, l'espérance nous ouvre les yeux pour essayer de voir le nouveau en train de surgir autour de soi.Y a-t-il du nouveau capable d'exister autour de moi?Si je prétends qu'il n'y en a pas, mon espérance est morte.Mais si, par contre, en regardant, je découvre la nouveauté en train de se faire, en train de se tisser, et si je me compromets pour que cette nouveauté puisse, non seulement surgir, mais grandir, se répandre et profiter au plus grand nombre de personnes possible dans la société, alors cette nouveauté se met à me changer, et moi, je commence à voir la réalité d'une façon différente, je commence à donner des yeux à mon espérance.Il est assez étonnant de voir comment celui qui espère de la nouveauté en voit, com- 4.L'espérance des pieds, des yeux, des mains, ou comment faire vivre l'espérance 190 RELATIONS bien la personne convaincue de la nouveauté possible fait de la nouveauté et en fait surgir de l'histoire, alors que celui qui n'y croit pas n'en suscite pas.On peut aller un peu plus loin.Tu te rappelles, Gérard, le récit de Jean sur le lavement des pieds ou il est question d'un point important pour ce qui nous préoccupe ici.Jésus est a table avec ses disciples.Il se lève tout a coup, prend un linge pour s'en ceindre les reins et adopte la position du serviteur, plus précisément celle de l'esclave, c'est-à-dire de celui qui sert au repas et est, par le fait même, exclu de la table.En faisant le travail de l'esclave, Jésus mime le message qu'il veut transmettre a ses amis.De retour a table, il leur dit: \"Vous avez vu ce que j'ai fait, et bien, il faudrait que vous fassiez la même chose.\" Ce que Jesus a fait est très important pour notre espérance.Il s'est retiré de la table pour regarder le repas de l'extérieur.Quand on observe le festin avec les yeux de celui qui en est exclu, c'est extraordinaire comme on voit de la nouveauté.On voit tout de suite qu'il manque une assiette, qu'il faudra redistribuer la soupe parce qu'un convive n'a pas été servi.Si l'on remplace le repas par le pouvoir et que l'on regarde le pouvoir avec l'oeil de celui qui ne l'a pas, c'est extraordinaire comme on voit surgir des aspects nouveaux.On prend vite conscience que des gens n'ont pas le pouvoir, n'ont jamais leur mot a dire et que d'autres décident pour eux.Si à la place du repas, on met maintenant le savoir, on constate assez vite combien de choses on ignore, combien certains gardent jalousement l'information.Monopoliser le savoir, c'est posséder le pouvoir d'organiser la société a sa guise.En prenant ainsi volontairement la position de l'esclave, de celui qui est exclu du repas, de celui qui n'a pas le pouvoir ou le savoir ou l'argent, pour regarder la réalité, c'est extraordinaire comme on voit surgir aussitôt la nouveauté possible.Le regard se met a changer.Parce qu'on a changé ses pieds de place, c'est extraordinaire comme le regard lui-même devient neuf.On se met a vouloir espérer et a vouloir se battre avec ceux qui sont déjà engagés pour que ceux qui sont exclus de la table puissent y avoir leur place, pour que ceux qui n'ont pas le pouvoir puissent le partager, pour que ceux qui n'ont pas le savoir ou l'avoir puissent être partie prenante.G.R.\u2014 Donc, tu dirais qu'avoir les yeux de l'espérance, ce n'est pas simplement regarder ce qui se fait autour de soi, mais d'abord le regarder avec les yeux de celui qui se sent exclu.Autrement dit, c'est véritablement ça, le regard chrétien, lequel est regard d'espérance.G.P.Et une espérance pour les autres.A ce moment la, le chrétien voit même ce qui paraît invisible.Ça me rappelle un texte de l'Epître aux Hébreux:\t\"Comme s'il voyait l'invisible.\" G.R.\u2014 Oui, \"par la foi Moise quitta l'Egypte.comme s'il voyait l'invisible, il tint ferme\", parce qu'il avait justement les yeux fixés sur cette espérance.Dieu se compromet dans le nouveau qui est en train de se faire.Dieu choisit; il a partie liée avec ce qui se fait de neuf dans la société et qui est bon pour un grand nombre.G.P.\u2014 En somme, l'espérance permet de voir non seulement ce qui existe mais ce qui pourrait exister et qui semble invisible à d'autres.Donner des yeux a l'espérance, c'est le deuxième aspect d'une espérance vivante.Il faut enfin lui donner des mains.Si l'espérance suppose d'abord que l'on se demande ou l'on a les pieds, que l'on voie quelque chose de nouveau à faire, a partir du point de vue de celui qui est exclu du repas, il faut a un moment donné faire quelque chose.On ne peut se contenter d'être un voyeur ou un diseur, il faut vraiment être un faiseur.Il faut donc donner des pieds, des yeux et des mains à l'espérance, c'est-a-dire vouloir faire le changement, vouloir transformer ce que l'on voit là ou on se trouve.Il y a du possible a faire là où je suis.Je n'ai pas a attendre uniquement le grand soir, il y a déjà tout l'après-midi où je puis faire quelque chose.Je ne changerai pas toute la société mois si déjà je m'embarque dans un effort concret avec d'autres pour faire du changement, j'aurai l'espérance que ce qui était encore à faire est possible.La preuve, c'est que je suis en train de le vivre avec d'autres.Et c'est comme ça que je vois autour de moi bien des personnes qui font déjà avancer le printemps à partir de bourgeons qu'ils font sortir un peu partout sur les arbres.G.R.\u2014 Cela me rappelle un très beau passage d'Isaie (43,18-20) ou Dieu demande justement de regarder vers ce qui s'en vient: \"Ne vous souvenez plus des événements anciens, ne pensez plus aux choses passées.Voici que je vais faire une chose nouvelle.Déjà, elle bourgeonne, ne la reconnaissez-vous pas?Oui, je vais mettre dans le désert un chemin et dans la steppe des fleurs et le peuple que je me suis formé publiera mes louanges.\" G.P.\u2014 Si je comprends bien ce texte, le chrétien croit que Dieu se compromet dans le nouveau qui est en train de se faire.Dieu a partie liée avec ce qui se fait de neuf dans la société et qui est bon pour un grand nombre.L'Evangile est justement une Bonne Nouvelle, quelque chose de nouveau qui est en train de se faire, et ou Dieu est partie prenante.Croire a cet Evangile, c'est d'abord le voir, c'est donner des yeux à l'espérance.C'est découvrir qu'on a les deux pieds dans la même bottine et qu'il faudrait aller quelque part avec d'autres.G.R.\u2014 C'est prendre conscience aussi que l'on regarde assis a table et non comme celui qui en est exclu.G.P.\u2014 Il faut ajouter une assiette pour celui qui n'en a pas, se battre pour faire de la place a celui qui est exclu.Donner des pieds, des yeux et des mains, a l'espérance, c'est avoir la passion du possible, travailler là ou je suis, convaincu que le Seigneur y travaille avec moi, en moi et dans les autres.L'espérance est toujours jeune, toujours en train de naître, comme une source.G.R.\u2014 Oui, au fond, tout est toujours à recommencer, a renouveler.JUIN 1978 191 LES DOSSIERS BEAUX-JEUX Une collection qui analyse la situation du loisir et du sport au Québec et ailleurs Trois titres parus dont un tout récent Des Mythes sportifs qui pose les bonnes questions au sujet du sport-spectacle LES DOSSIERS BEAUX-JEUX DES MYTHES Loisir Québec 1976 par Michel Bellefleur et Roger Levasseur 109 pages Le Sport, Jeu et Enjeux colloque Education-Sport 96 pages Des Mythes sportifs en collaboration 111 pages Chaque volume $3.50 Chez votre libraire ou aux Editions Bellarmin 8100, bout.Saint-Laurent Montréal H2P2L9 Tél.: (514) 387-2541 Editions Desport 94, rue Ste-Catherine est Montréal H2X1K7 Tél.: (514) 861-3011 192 RELATIONS "]
de

Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.

Lien de téléchargement:

Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.