Relations, 1 février 1979, Février
[" FEVRIER 1979 .dans la Bible les pièges de la consommation Tiers Monde: surpeuplement et pauvreté au Québec:\tdépeuplement et surabondance Puebla trahira-t-il Medellin?où est l\u2019Eglise?L'église dont nous rêvons, celle dont les gestes et les attitudes fonderont la crédibilité, témoignera du message du Christ par ce qu'elle vit.A cette pratique véritablement évangélique, elle intégrera la transmission de la Parole qui l'inspire et la fête Eucharistique no 445\t$1.00 ABONDANCE ET GASPILLAGE thème de CHANTIERS r\ta février 1979\tSOMMAIRE\tvol.39 no 445 \tFace à l\u2019actualité\t35 \tthème de Chantiers: Abondance et Gaspillage\t Jean MARTUCCI\tAbondance et gaspillage dans la Bible\t36 \tLe phénomène du sous-développement et le progrès de la pauvreté dans le Tiers Monde\t38 Guy PAIEMENT\tLa consommation menacée et les communautés chrétiennes\t40 Jacques HENRIPIN\tLa natalité au Québec: 1 : Y a-t-il un problème ?\t44 Luis MORFIN\tLa gestation du Verbe en Amérique latine\t49 Arturo PAOLI\tLa pierre rejetée des bâtisseurs\t53 images\tformes\tsymboles Jean-René ETHIER Louis-Bertrand RAYMOND Gabrielle POULIN V Photographier l\u2019inavouable Propos raisonnables sur l\u2019éducation Le gouffre du roman: A propos du Bonhomme Sept-heures, de Louis Caron Revue des livres 56 58 60 lüEdllUllü\t]\t\tNouveautés\t1 revue du mois publiée sous la responsabilité\t\tCanada\u2019s Anti-Inflation Program d\u2019un groupe de membres de la Compagnie de Jésus\t\tpar O.J.Firestone Directeur: Robert Toupin\t\t15,5 x 23 cm., 274 pages.Prix: $7.50 Conseil de Direction: Bernard Carrière, Jean-Louis D\u2019Ara-\t\tLe Bas-Canada gon, Jean-Guy Saint-Arnaud, Jacques Saint-Aubin.\t\t1791-1840 Comité de rédaction: Albert Beaudry, secrétaire, Jacques\t\tChangements structuraux et crise Chênevert, Irénée Desrochers, Roger Marcotte, Luis Mor-\t\tpar Fernand Ouellet fin, Robert Toupin.\t\t15 x 23 cm., 542 pages.Prix: $15.00 Administration: Maurice Ruest.\t\t Rédaction, Administration et Abonnements:\t\tLanguage Maintenance 8100, boul.Saint-Laurent, Montréal H2P 2L9\t\tand Language Shift in Canada.Tél., 387-2541.Publicité: Liliane Saddik,\t\tPaul Lamy (éd.) 1700, rue Allard, Ville Brossard.Tél.: 678-1209\t\t15 x 23 cm., 114 pages.Prix: $3.75 Relations est une publication des Editions Bellarmin.Prix de l\u2019abonnement: $10 par année.Le numéro: $1\t\tThe E.J.Pratt Symposium \t\tReappraisals: Canadian Writers Les articles de Relations sont répertoriés dans le Répertoi-\t\tGlenn Clever (éd.) re analytique d'articles de revue du Québec (RADAR) de la\t\t15 x 23 cm., 188 pages.Prix: $4.80 Bibliothèque nationale du Québec, dans l\u2019Index analytique de\t\t périodiques de langue française (PERIODEX), dans le Cana-\t\tEn vente chez votre libraire et aux: dian Periodical Index, publication de l\u2019Association canadien*\t\t ne des Bibliothèques, et dans le Répertoire canadien sur l'é-\t\tPHitinnc Ha ducation.Dépôt légal, Bibliothèque nationale du Québec.\t\tCUIIIUIlo UC On peut se procurer le microfilm des années complètes de\t\tl\u2019Université d\u2019Ottawa Relations en s\u2019adressant à University Microfilms, Ann Ar-\t\t bor, Michigan 48106 U.S.A.\t\t65, avenue llastey, ISSN 0034-3781\t\tOttawa, Ont.l\tCourrier de la deuxième classe - Enregistrement no 014.'i.\t,\t\tK1N6N5 34 RELATIONS Puebla à l\u2019heure de Jean-Paul II On a beaucoup spéculé récemment sur la politique que suivra Jean-Paul II.Quelques agences de nouvelles, parmi les plus importantes du monde occidental, se sont plu à signaler tendancieusement \u201cqu\u2019il est anti-communiste\u201d.Il est cependant trop tôt pour se prononcer avec certitude.Nous ne possédons que quelques indices qui nous font beaucoup espérer du pontificat de Jean-Paul II.Quelle est l\u2019orientation que le Pape essaiera d\u2019appuyer en Amérique latine?Jean-Paul II est un pape qui a une expérience d\u2019ouvrier: pendant qu\u2019il se préparait au sacerdoce il a dû travailler pour subsister.Environ 89 p.cent des habitants de l\u2019Amérique latine, qu\u2019ils travaillent aux champs ou dans l\u2019industrie, font partie de l\u2019armée des sous-employés et des chômeurs.Le Pape actuel possède une expérience qui le rapproche du peuple latino-américain.Par ailleurs, dès le 17 octobre, Jean-Paul II adressait ce message à l\u2019Eglise: \u201cNous voulons avant tout insister sur l\u2019importance que garde le Concile Vatican II et nous assumons l\u2019obligation formelle de veiller à le mettre en pratique.\u201d Ainsi, d\u2019entrée de jeu, Jean-Paul II reprend la lutte rénovatrice de Jean XXIII et de Paul VI qui, sur notre continent, en 1968, a débouché sur Medellin.Ce jour-là, il disait également: \u201cEn même temps, nous voulions tendre nos mains et ouvrir notre coeur aujourd'hui à tous ceux qu\u2019opprime quelque forme d'injustice ou de discrimination: que ce soit dans l'économie ou la vie sociale, dans la vie politique ou en ce qui concerne la liberté de conscience et la puissante liberté religieuse.\u201cNous devons recourir à tous les moyens pour voir à ce que les formes d'injustice qui se manifestent à notre époque soient soumises à l'opinion publique, qu\u2019on cherche vraiment à y remédier et que tous puissent mener une vie digne de l\u2019homme.\u201cCela relève de la mission de l\u2019Eglise qui, lors du Concile Vatican II, a été mise en relief: non seulement dans la Constitution dogmatique \u2018Lumen gentium' mais également dans la Constitution pastorale \u2018Gaudium et spes'.\u201d Le Pape ne fait pas mention explicite de l\u2019Amérique latine dans ce message qui fut son premier.Cependant les quelques paragraphes que nous venons de citer laissent entendre que la ligne de pensée mise de l\u2019avant par Jean XXIII et par Paul VI, sera suivie: un engagement chrétien radical face aux situations injustes qui existent sur notre continent.Or, la décision du Pape de remettre à plus tard la réu-nion du CELAM (Conférence Episcopale Latino-américaine) à Puebla, afin de pouvoir étudier davantage ses documents, nous paraît importante: il compte ainsi pouvoir s\u2019en faire une opinion plus critique et plus personnelle.En outre, certains indices nous font croire qu\u2019il se peut que Jean-Paul II tente de renouveler l\u2019exercice de l\u2019autorité ecclésiale.Il a tout d\u2019abord souligné l\u2019importance de la collégialité: autant proposer un mode moins vertical d\u2019exercer l\u2019autorité dans l\u2019Eglise.De plus, au cours de son ministère pastoral à Cracovie, il a mis en relief le rôle des laïcs dans la vie de l\u2019Eglise; et il a fait de même au cours de sa participation au Concile Vatican II.Cet accent mis sur la collégialité et le rôle actif du laïc laisse entendre une manière nouvelle de concevoir l'autorité au sein de l\u2019Eglise.Voilà qui, en Amérique latine, prend une importance toute particulière, surtout pour ce qui a trait au rôle ecclésial des communautés de base.(traduction d\u2019un extrait de la revue Christus, Mexico, 517, déc.1978, p.11-12) FEVRIER 1979 face à Vactualité Stérilisation des arriérés mentaux Un certain nombre de médecins et de membres du personnel des institutions s\u2019occupant de malades mentaux ont, depuis 18 mois, fait appel aux services du Centre de Bioéthique, pour des avis, des conseils, ou pour discuter de ce qu\u2019il convient de faire dans le cas de parents d\u2019enfants et adolescents retardés qui demandent la stérilisation de leurs enfants, de leurs filles en particulier, pour empêcher des grossesses non voulues et irresponsables.Un certain nombre de membres de la profession ont aussi suggéré que la stérilisation dans ce cas, l\u2019hystérecto-mie, est nécessaire pour assurer l\u2019hygiène menstruelle de filles très retardées.Le Centre de Bioéthique, en collaboration avec l'Association des Médecins de langue française du Canada, la Commission de la réforme légale du Canada, l\u2019Association des centres d\u2019accueil du Québec et le Pavillon du Parc, organise, le 30 mars 1979, un symposium interdisciplinaire sur la stérilisation des arriérés mentaux, symposium qui étudiera les différents aspects de la question, à l\u2019intention des professionnels de la question, sur invitation seulement.Un second symposium aura lieu à l\u2019automne sur ce problème, pour le public.Pourquoi ces symposiums?Nous croyons qu\u2019il est néfaste de garder le silence sur les droits et besoins des arriérés mentaux.Il importe, en outre, de coordonner l\u2019expérience de ceux qui s\u2019occupent des arriérés mentaux.Les symposia visent à analyser les objectifs suivants: \u2014\tidentifier et clarifier les questions réellement importantes; \u2014\tidentifier les points où il y a consensus et désaccord sur la question de la stérilisation des arriérés mentaux; \u2014\tclarifier les besoins, les possibilités et les droits des retardés; \u2014\tdéterminer s\u2019il faut changer la pratique et la loi qui concernent la stérilisation des arriérés mentaux; \u2014\tidentifier et chercher à résoudre les conflits de valeurs concernant la sexualité et l\u2019activité reproductrice des arriérés mentaux; \u2014\tobtenir une compréhension équilibrée et intégrée des facteurs essentiels dont il faut tenir compte dans les décisions et orientations.La stérilisation volontaire des retardés exige la plus grande prudence.Il y eut trop d\u2019erreurs dans le passé, même récent.On a violé les droits, la dignité et les besoins des retardés.Nous pouvons nous demander, toutefois, si le refus de la stérilisation est nécessairement et toujours dans le meilleur intérêt des arriérés mentaux.Le plus haut degré de développement humain chez les retardés doit constituer l'objectif dominant et guider toute discussion de la question, et même toute orientation qui se propose la stérilisation non-volontaire des retardés.C\u2019est en fonction du bien-être des arriérés mentaux, l'amélioration de leur existence, que nous venons discuter en symposia et que nous travaillons en vue d\u2019une orientation à suivre dans le domaine de la stérilisation, de l\u2019hygiène menstruelle et de la reproduction.Dr David J.Roy Centre de Bioéthique Institut de Recherches cliniques de Montréal 35 abondance et gaspillage dans la Bible par Jean Martucci Le thème \u201cAbondance et gaspillage\u201d, si opportun dans une société de surconsommation comme la nôtre, ne semble pas, à première vue, avoir une résonnance biblique.Les deux mots, comme tels, ne sont guère employés dans les textes.Même quand on les trouve, ils ne sont pas nécessairement reliés à des biens matériels.Il peut s\u2019agir, par exemple, de \u201cla grâce qui surabonde\u201d (Rm 5,20) ou de Juda, appelé \u201cfils du gaspillage\u201d, mieux traduit par \u201cfils de la perdition\u201d (Jn 17,12).Ces deux exemples ne sont pas choisis au hasard.En essayant de retrouver, à travers la Bible, les idées d\u2019abondance et de gaspillage, on est amené à une conclusion étonnante: l\u2019abondance, c\u2019est la grâce, et le gaspillage, c\u2019est le péché! Deux épisodes bibliques peuvent servir de pôle à la réflexion: celui de la manne pour Israël et celui de la multiplication des pains par Jésus.La manne pour Israël La plus longue allusion biblique au don de la manne se trouve dans Exode 16,1-36.Ce récit, en grande partie structuré par la tradition \u201csacerdotale\u201d au 6e siècle avant J.-C., fournit une interprétation théologique et liturgique du phénomène.Mais, quelques siècles plus tôt, la tradition élohiste considérait encore ce même phénomène comme purement naturel, sans aucunement recourir au merveilleux pour le décrire.Pour cette tradition, \u201cla manne ressemblait à la graine de coriandre; son aspect était celui du bdellium (résine d\u2019un arbre d'Arabie).Le peuple se dispersait pour la ramasser; ensuite, on l\u2019écrasait à la meule ou on la pilait dans un mortier; on la faisait cuire dans des marmites et on en faisait des galettes.Elle avait le goût de gâteau à l\u2019huile.Lorsque la rosée se déposait sur le camp pendant la nuit, la manne s\u2019y déposait aussi\u201d (Nb 11,7-8).La même tradition rapporte que les Hébreux voyaient cette manne comme rien de plus qu\u2019un \u201cpain de misère\u201d ou \u201cune nourriture de famine\u201d (Nb 21,5).Dans Exode 16, cette manne, aux yeux de la tradition \u201csacerdotale\u201d, prend, au contraire, les proportions d\u2019une nourriture miraculeuse.Même si elle conserve \u201cun goût de beignet au miel\u201d (v.31) et qu'elle reste \u201cquelque chose de fin, crissant, comme du givre\u201d (v.14), elle devient surtout \u201clé pain tombé du haut du ciel\u201d (v.4) et \u201cle pain donné par le Seigneur\u201d (v.15).C\u2019est sur cette tradition que se basera le discours sur le pain de vie dans l'évangile de Jean (6,22-58).Dans la même veine, PS 105,40 parle de cette manne comme \u201cdu pain des deux\u201d.A l\u2019extrémité logique et chro- nologique de cette évolution des interprétations, la manne devient, au 1er siècle avant J.-C., \u201cune nourriture d\u2019anges.un pain tout préparé, ayant la capacité de toute saveur et adapté à tous les goûts.se pliant au désir de celui qui la consommait, en se modifiant au gré de chacun\u201d (Sg 16,20-21 ) ! L\u2019idée d\u2019abondance n\u2019est pas absente de l\u2019épisode de la manne puisque, d\u2019après la tradition \u201csacerdotale\u201d du moins, \u201cchacun avait recueilli autant qu\u2019il pouvait en manger\u201d (Ex 16,18).Ce n\u2019est pourtant que lorsqu\u2019on le voit dans un contexte plus large que cet épisode prend tout son sens.Qu\u2019il suffise d\u2019évoquer quelques textes dont les époques de rédaction fort diverses disent assez la constance de ce qu\u2019ils affirment globalement.C\u2019est parce qu\u2019on les voit comme aimés de Dieu qu\u2019on dit des patriarches Abraham (Gn 13,2), Isaac (Gn 26,12-13) et Jacob (Gn 30,43) qu\u2019ils sont riches, pourvus de bétail en quantité.C\u2019est parce qu\u2019elle est terre de bénédiction que, dans la Terre promise, \u201cle battage durera jusqu\u2019à la vendange, et la vendange durera jusqu\u2019aux semailles\u201d et qu\u2019on pourra manger du pain \u201cà satiété\u201d (Lv 26,5).Les restaurations à venir, à travers lesquelles on peut déjà entrevoir l\u2019ère es-chatologique, donneront \u201cdes aires remplies de froment, des cuves débordant de moût et d\u2019huile fraîche\u201d (J1 2,24) et \u201cdes collines ruisselantes de vin nouveau\u201d (Am 9,13).D\u2019après ce que les commentateurs ont appelé \u201cl\u2019Apocalypse d\u2019Isaie\u201d (Is 24-27), \"le Seigneur, le tout-puissant, va donner sur la montagne un festin pour tous les peuples, un festin de viandes grasses et de vins vieux, de viandes grasses succulentes et de vins vieux décantés\u201d (Is 25,6).Le lecteur chrétien aurait tort de spiritualiser ces données en les réduisant aux rôles de simple langage symbolique, utilisé pour parler d\u2019une sorte de bonheur céleste.S\u2019il y a symbole, c\u2019est pour signifier une abondance concrète et palpable.Aux yeux de l\u2019Ancien Testament, l\u2019abondance des biens constitue vraiment une bénédiction divine.Ce qui ne veut pas dire, dès que la pensée vétéro-testamentaire se met à y réfléchir un peu, que toute richesse soit une bénédiction.Quand l\u2019abondance matérielle oublie sa source, elle ne fait qu\u2019enfler la tête de celui qui s\u2019en pense le propriétaire absolu: \u201cSi tu manges à satiété, si tu te construis de belles maisons pour y habiter, si tu as beaucoup de gros et de petit bétail, beaucoup d\u2019argent et d\u2019or, beaucoup de biens de toute sorte, ne va pas devenir orgueilleux et oublier le Seigneur ton Dieu\u201d (Dt 8,12-14; cf.6,10-13).Il faut toujours craindre que l\u2019abondance, oubliant sa source et sa fin, ne devienne inconscience: \u201cTrop bien nourri, je pourrais te renier en disant: Qui est le Seigneur?\u201d (Pr 30,9).L\u2019oubli des autres constitue un premier signe donné par qui se pense propriétaire absolu de l\u2019abondance.C\u2019est cet oubli que dénoncent souvent les prophètes en voyant à quel gaspillage se livrent les riches au moment même où les pauvres se meurent de faim dans le pays.Au 8e siècle, Amos, par exemple, s\u2019en prend aux maisons démesurément grandes et inutilement décorées d\u2019ivoires coûteux (3,15) ainsi qu\u2019aux huiles de grand prix dont se frottent les richards tandis que le peuple est ruiné (6,6).Mais l\u2019oubli du lendemain constitue une autre forme d\u2019inconscience au milieu de l\u2019abondance.L\u2019épisode de la manne, à cet égard, fournit deux récits significatifs.Dans le premier, certains Hébreux ne suivent pas les consignes de Môise.Les uns pouvaient cueillir plus de manne, les autres moins, mais il ne fallait \u201crien de trop à qui avait plus\" (Ex 16,18).Sans se soucier de cette règle de conduite, ils s\u2019emparent un jour d\u2019une quantité démesurée de manne, et le lendemain, \u201ccela fut infesté de vers et devint puant\" (Ex 16,20).Dans le second récit, d\u2019autres Hébreux oublient que ce sera demain le sabbat, jour sans manne, et ils se retrouvent désemparés et démunis quand 36 RELATIONS vient l\u2019heure: \u201cLe septième jour, il y eut dans le peuple des gens qui sortirent pour en recueillir et ils ne trouvèrent rien\u201d (Ex 16,27).Notre société de surconsommation risque de pouvoir se reconnaître dans l\u2019un et l\u2019autre groupe car si, dans l\u2019abondance, elle oublie qu'il ne faut \"rien de trop à qui a plus\u201d, elle cherchera un jour ses richesses \u201cet elle ne trouvera rien\u201d.L\u2019abondance est une grâce de Dieu, qui veut pour les humains le bonheur et non l\u2019indigence, même sur terre.Mais, si les humains se prennent pour les propriétaires absolus de l\u2019abondance, ils ne peuvent que la gaspiller jusqu'à engendrer le déséquilibre; et cette inconscience est un péché.\"Tout est à vous, dit saint Paul, mais vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu\u201d (1 Co 3,22-23).La multiplication des pains par Jésus Jésus a proclamé les pauvres \u201cheureux\u201d, en leur annonçant, par sa parole, et en leur signifiant, par ses gestes, la manifestation toute proche d\u2019un Dieu capable de leur faire droit en rétablissant l\u2019équilibre brisé par les égoismes.Jésus n\u2019a pas exalté l\u2019indigence: il a demandé le renoncement au profit des pauvres.C\u2019est même l\u2019abondance que Jésus veut pour tous les humains, celle d\u2019un festin (Mt 22,1-10; Le 14,15-24) où le vin ne manquera jamais (Jn 2,1-11), à l\u2019image des promesses prophétiques.Les six récits de multiplication de pains le disent avec éloquence (Mt 14,12-23; Mc 6,30-46; Le 9,10-17; Jn 6,1-15 pour \u201cles cinq mille\u201d; Mt 15,32-39 et Mc 8,1-10 pour \u201cles quatre mille\u201d).Dans ces récits, le lecteur mal préparé met trop souvent l\u2019accent sur le caractère miraculeux du geste de Jésus, ravalant parfois le prophète aux dimensions d\u2019un magicien.On cherche alors à savoir par quelle mystérieuse opération Jésus a pu nourrir des milliers de personnes à partir de quelques pains et d\u2019un peu de poisson! Les explications vont de la naïveté, qui parle de geste créateur posé tout exprès, au rationalisme, qui suppose que chacun a sorti, tout à coup, le sac à provisions qu'il cachait jalousement.C\u2019est, au contraire, l\u2019idée d'abondance qui doit passer au premier plan.Pour les communautés chrétiennes dans lesquelles ces récits se sont développés, Jésus est le prophète des derniers temps qui, à l\u2019image d\u2019Elisée, accomplit la parole du Seigneur: \u201cOn mangera et il y aura des restes\u201d (2 R 4,43).Autrefois, le prophète Elisée nourrit \u201ccent personnes\u201d à partir de \u201cvingt pains d\u2019orge et de blé nouveau dans un sac\" et avec tant d\u2019abondance qu\u2019il \u201cy eut des restes\u201d! Mais, ce n\u2019était là, disent en FEVRIER 1979 substance les évangiles, qu'une annonce de la surabondance apportée par Jésus.Il faut, de ce point de vue, dans les six récits de multiplication de pains, accorder une importance de premier plan à la mention des restes qu\u2019ils font tous sans exception (Mt 14,20; 15,37; Mc 6,43; 8,8; Le 9,17; Jn 6,13).\u201cLa surabondance des pains\u201d serait un meilleur titre, pour toutes ces péricopes, que \u201cla multiplication des pains\u201d.Nous aurions tort de ne donner à cette abondance que des dimensions spirituelles.Jésus n\u2019est pas venu nous arracher à la terre, mais nous la redonner.En lui, \u201cl\u2019univers entier\u201d doit être, non pas détruit après usage, mais \u201créuni sous un seul chef\u201d (Eph 1,10).Par lui, \u201cla création toute entière\u201d, et non pas les réalités spirituelles seulement, est \u201cen travail d\u2019enfantement\u201d (Rm 8,22).La fin du monde n\u2019est pas l\u2019annihilation de l\u2019univers, mais sa transformation et son plein épanouissement dans un monde nouveau.Quand l\u2019humanité emplit la terre et la domine (Gn 1,28), quand elle cultive le monde et le fait fructifier (Gn 2, 15), elle répond à sa vocation première.Et nous avons, nous, disciples de Jésus, à nous préoccuper de la saine distribution, dans le monde, des biens présents et à venir de la création.L\u2019abondance nous est confiée pour qu\u2019elle atteigne tous les humains: \u201cRompant les pains, il les donna aux disciples, et les disciples aux foules\u201d (Mt 14,19; cf.Le 9,16).Dans l\u2019évangile selon Jean, la fin du repas de la surabondance présidé par Jésus est marquée par une mise en garde contre le gaspillage.\u201cLorsqu\u2019ils furent repus, Jésus dit à ses disciples: Rassemblez les morceaux qui restent, de sorte que rien ne soit perdu\u201d (Jn 6, 12).Jésus, qui n\u2019acceptera pas que, devant \u201cun parfum de grand prix\u201d versé sur sa tête, on s\u2019écrie: \u201cA quoi bon ce gaspillage?\u201d (Mt 26,8), ordonne ici qu\u2019on recueille des restes dont personne n'a besoin.Pourquoi?On est d\u2019autant plus étonné de la mention qu\u2019elle semble contredire l\u2019abondance assurée par la simple présence de Jésus.Quand les Synoptiques parlaient des restes, ce pouvait être simplement pour souligner qu\u2019il y avait eu encore plus qu'un simple rassasiement.C\u2019était dit au profit de l\u2019idée d'abondance.Mais ici, chez Jean, le motif est clairement donné: rien ne doit être perdu.C\u2019est dit contre l\u2019idée de gaspillage.Pourquoi?C\u2019est que l'abondance n\u2019a pas le droit d'oublier sa source.L\u2019homme n\u2019est pas le propriétaire absolu des biens dont il dispose.Il n\u2019a jamais le droit de gaspiller ce qu\u2019il a reçu par grâce.En veillant à ce que rien ne soit perdu, il se réfère à Dieu et il pense aux autres.Il pense même à demain car, \u201csi à chaque jour suffit sa peine\u201d (Mt 6,34), l\u2019insouciance ne peut tout de même pas être une vertu.Il faut revenir, ici, au texte de Paul: \u201cTout est à vous\u201d jusqu\u2019à l\u2019abondance, mais jamais jusqu\u2019au gaspillage car \u201cvous êtes au Christ et le Christ est à Dieu\u201d (1 Co 3, 22-23).Une conclusion et une fantaisie ! A défaut d\u2019un traitement explicite du thème \u201cAbondance et gaspillage\u201d dans la Bible, les épisodes de la manne et de la \u201cmultiplication\u201d des pains permettent de saisir que Dieu veut l\u2019abondance des biens, mais qu'il veut, en même temps, que les humains ne se prennent pas pour des propriétaires absolus.L\u2019épisode de la manne, récit de l\u2019abondance, est lié au sabbat, jour de louange reconnaissant que toute la création vient de Dieu.L\u2019épisode de la \u201cmultiplication\u201d des pains, récit de la surabondance, fait allusion à l\u2019Eucharistie, geste d\u2019action de grâces reconnaissant que tout don vient de Dieu.Moise, d\u2019après la tradition sacerdotale, rappelle ce qu\u2019il faut faire de la manne la veille du sabbat (Ex 16,5.22-30).Jésus devant la foule qui a faim, surtout dans la tradition matthéenne, \u201cprononce la bénédiction, puis, rompant les pains, les donne aux disciples\u201d (Mt 14,19), à l\u2019image même du geste liturgique retenu par le récit de la Cène (Mt 26,26).Au nom de sa foi, le chrétien ne peut être que pour l\u2019abondance et contre le gaspillage.Car, s\u2019il méprisait l\u2019abondance ou s\u2019il favorisait le gaspillage, ce serait, dans l\u2019un comme dans l'autre cas, par oubli de l\u2019origine divine des biens terrestres.Deux voies s\u2019ouvrent devant nous: celle qui conduit à la véritable abondance et celle qui mène au pur gaspillage.La première passe par les exigences d\u2019un usage reconnaissant et responsable des richesses dont nous disposons.La seconde passe par la paresseuse insouciance de leur usage oublieux et inconsidéré.Il suffirait d\u2019un changement, presque (!) justifiable, dans un verset de Matthieu pour qu\u2019on puisse dire que l\u2019Evangile nous a mis en face de ce choix: \u201cLarge est la porte et spacieux le chemin qui mène au gaspillage, et nombreux sont ceux qui s\u2019y engagent; combien étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à l'abondance, et peu nombreux ceux qui le trouvent\u201d (Mt 7,13-14).Un même mot grec rend \u201cperdition\u201d et \u201cgaspillage\u201d, et si Jésus nous a donné la vie, c\u2019est pour que nous l\u2019ayons \u201cen abondance\u201d (Jn 10,10).alors, pourquoi pas?.avec toutes mes excuses au monde scientifique ! 37 Depuis quelques années, le phénomène du sous-développement a fait Vobjet d\u2019analyses qui nous révèlent à quel point les pays industrialisés ont accru la pauvreté des pauvres et le bien-être des riches.Quelques statistiques nous expliqueront pourquoi de nombreux pays du Tiers Monde sont si pauvres et comment fonctionnent les mécanismes produisant les inégalités sociales.le phénomène du sous-développement et le problème de la pauvreté dans le Tiers Monde Sur ces questions, consulter: Rudolf H.Strahm, Pourquoi sont-ils si pauvres?Edit.La Baconnière, Neuchâtel, 1977, 147 pages.Le livre, dont voici des extraits, nous a été signalé par l\u2019Entraide Missionnaire, qui le vend $6.75.les pays industrialisés consomment les sept huitièmes des richesses de la terre Les 30% de la population du monde, vivant dans les pays industrialisés d\u2019Europe (URSS comprise), d\u2019Amérique du Nord, du Japon et d\u2019Australie, disposent de 82% de la production mondiale, de 91% de toutes les exportations, dépensent 85% des sommes consacrées à l'armement et 98% de celles affectées à la recherche et au développement.Les seules dépenses d\u2019armement des pays industrialisés sont supérieures aux produits nationaux bruts de tous les pays d\u2019Afrique et d\u2019Asie réunis.Les pays industrialisés consomment les sept huitièmes de toutes les richesses et produits de base du monde: énergie (charbon, pétrole, électricité, etc.) et matières premières non-renouvelables (métaux, engrais, etc.).Les deux tiers de la population mondiale, vivant dans les pays sous-développés d\u2019Asie, d\u2019Afrique et d\u2019Amérique latine, ne consomment qu\u2019un huitième des richesses de la terre, bien qu'ils tirent de leur sol plus de la moitié des matières premières non-renouvelables.Vue de façon globale, l\u2019économie mondiale reflète un gigantesque maldéveloppement, un fossé qui se creuse toujours davantage entre les riches et les démunis.Ce phénomène ne se rencontre pas seulement entre les pays, mais également à l\u2019intérieur des pays.la consommation d\u2019énergie est un indicateur du maldéveioppement Un américain du Nord consomme deux fois plus d\u2019énergie qu\u2019un Allemand, 3 fois plus qu\u2019un Suisse, 3 fois plus qu\u2019un Français, 30 fois plus qu\u2019un Indien, 160 fois plus qu\u2019un Tanzanien et 1100 fois plus qu'un habitant du Rwanda (Afrique orientale).Les 200 millions d\u2019Américains (6% de l\u2019humanité) consomment 3 fois plus d\u2019énergie que près de 3 milliards d\u2019habitants du Tiers Monde (70% de l\u2019humanité) .Le monde ressemble à un bateau qui a des biens en quantité limitée à bord.La poursuite du gaspillage incontrôlé d\u2019énergie et de matières premières ne peut aboutir qu\u2019à la catastrophe.Si tous les pays atteignaient un niveau de consommation semblable à celui des Américains ou des Européens, les conséquences écologiques seraient suicidaires.Si les Indiens avaient la même densité de voitures que les Américains, ils auraient 128 millions d\u2019autos sur leurs routes (237 fois plus qu\u2019aujourd'hui) et le Bengladesh 17 millions d\u2019autos (500 fois plus qu\u2019au-jourd\u2019hui).un demi-milliard d\u2019hommes ne disposent pas du minimum vital Un quart à un tiers de la population du Tiers Monde ne dispose pas du minimum reconnu nécessaire pour subsister physiquement.D\u2019après une estimation prudente de la FAO (Organisation mondiale de l\u2019Alimentation et de l\u2019Agriculture), 462 millions d\u2019habitants des pays en voie de développement (parmi lesquels figurent les pays du Sud de l\u2019Europe mais non la Chine) sont sous-alimentés, autrement dit, disposent de moins de 2000 calories par jour et par personne.C\u2019est, d\u2019après la FAO, le minimum nécessaire à un être humain.560 millions d\u2019êtres humains vivent dans l\u2019état de pauvreté absolue, avec un revenu de moins de 50 dollars par année, d\u2019après une estimation de la Banque mondiale.Autrement dit, leur revenu est inférieur à 35 centimes suisse ou 70 centimes français par jour.Quant à ceux qui disposent de moins de 75 dollars par an (1 FF par jour), leur nombre est de 835 millions.Dans les futurs programmes de développement, l\u2019éradication de la pauvreté absolue devra avoir la priorité sur la croissance du PNB (Produit national brut).Le premier objectif doit être la satisfaction des besoins fondamentaux de tous les hommes.La \u201cDéclaration de Co-coyoc\u201d (1974) et le Rapport de la Fondation Dag Ham-marskjôld \u201cQue Faire?\u201d (1975) énumèrent cinq besoins fondamentaux: Nourriture, Logement, Vêtement, Santé, Education, à quoi il faut ajouter des besoins non matériels tels que droit au travail, épanouissement personnel, participation à la vie communautaire et culturelle, etc.l\u2019inflation creuse le fossé entre les classes sociales Dans beaucoup de pays du Tiers Monde, les couches les moins aisées de la population se sont appauvries, non par expropriation ou baisse de salaire, mais parce que les prix des biens de première nécessité montaient plus vite que les salaires.Au Brésil, par exemple, en l\u2019espace de deux ans (avril 1971 -juillet 1973), les prix de l\u2019alimentation de base sont montés de 175% alors que les salaires minimum officiels n\u2019augmentaient que de 100%.Tandis qu\u2019en 1971, avec un salaire mensuel, on pouvait acheter 10,7 paniers d\u2019aliments de base, deux ans plus tard, on ne pouvait en acheter que 7,8.Le pouvoir d'achat des pauvres a donc baissé 38 RELATIONS de 27%.En 1965, un père de famille devait travailler 87 heures pour acheter un panier; en 1972, il devait travailler 132 heures, et en 1975, 161 heures pour le meme panier.En revanche, les prix des denrées alimentaires industrielles ou de luxe, accessibles seulement aux riches, ne montaient que de 63%.En comptant une augmentation de salaire de 100% également (en général inférieure à la réalité) les riches ont vu leur pouvoir d\u2019achat s\u2019accroître de 22%.le fossé passe à l\u2019intérieur de tous les pays Répartition du revenu à l\u2019intérieur des pays sous-développés en 1970 Rapport\tLes 20% les plus\tLes 20% les plus revenu des riches/\triches\tpauvres revenu des pauvres\tconsomment\tconsomment Brésil\t\u2022\u2022\u2022\u2022\u2022\u2022\u2022\t\u2022 17:1 Gabon\t\u2022\u2022\u2022\u2022\u2022\u2022\u2022\t\u2022 35:1\t!!!!!!! Colombie\t\u2022\u2022\u2022\u2022\u2022\u2022\u2022\t\u2022 31:1\tS S S ! ! S S \u2022 \u2022 \u2022 Inde\t\u2022\u2022\u2022\u2022\u2022\u2022\u2022\t\u2022 8:1\t\u2022 Afrique du Sud\t\u2022\u2022\u2022\u2022\u2022\u2022\u2022\t\u2022 29:1\t!!!!!!! Moyenne de 44 pays 10:1 Le fossé ne passe pas seulement entre les pays, mais aussi à l\u2019intérieur de la plupart d\u2019entre eux.Au Brésil, la consommation des 20% les plus riches de la population est 17 fois supérieure à la consommation des 20% les plus pauvres.Au Gabon, ce rapport est de 35 à 1, en Colombie de 31 à 1.Pour 44 pays d'Afrique, d\u2019Asie et d\u2019Amérique latine, ce rapport est en moyenne de 10 à 1: les 20% les plus pauvres disposent de 5,6% des revenus, les 20% les plus riches de 56%.Cet immense fossé entre classes sociales à l\u2019intérieur d\u2019un pays est un des indicateurs essentiels du sous-développement, même s\u2019il n\u2019est pas une caractéristique exclusive du Tiers Monde.Mais ce déséquilibre en dit plus long sur le niveau de développement d\u2019un pays que le revenu moyen par habitant.les pays industrialisés drainent les universitaires du Tiers Monde Les pays riches dépouillent le Tiers Monde de ses cadres.Dans la seule année 1970, 1 1236 universitaires des pays sous-développés ont émigré vers les Etats-Unis, parmi lesquels 2211 médecins.Cela représente une \u201caide\u201d de 3,6 milliards de dollars du Tiers Monde aux Etats-Unis, si l\u2019on tient compte du coût de la formation de ces cadres, qui vont se mettre au service des pays riches à leur sortie de l\u2019université.La même année, l\u2019aide publique des Etats-Unis au Tiers Monde se montait à 3,05 milliards de dollars, soit moins que ce que celui-ci lui a fourni sous forme de \u201cbrain drain\u201d (exode des cerveaux).En France, un grand nombre de cadres viennent du Tiers Monde.Vers 1965 déjà, celui-ci fournissait à la France 1509 ingénieurs et 443 scientifiques.Quant aux médecins du Tiers Monde travaillant en France, il se comptent par centaines.10% de tous les médecins Indiens exercent leur profession à l\u2019étranger, et 30% des médecins nouvellement diplômés s\u2019expatrient.En 1970, l\u2019Inde comptait 140000 universitaires (dont 9300 ingénieurs) ainsi que 655000 diplômés d\u2019écoles secondaires (dont 33000 techniciens) au chômage.Les pays industrialisés imposent leur culture au Tiers Monde Dans la plupart des pays du Tiers Monde, l\u2019éducation et la culture sont, dans une très forte mesure, dominées par les puissances occidentales.L\u2019exemple donné ici des émissions de télévision n\u2019est qu\u2019un cas particulier de l\u2019influence des modèles culturels occidentaux par tout un ensemble de moyens: agences de presse, livres scolaires, films, publicité, enseignants, etc.Au début des années 70, les Etats-Unis ont exporté en moyenne 150000 heures d\u2019émission de télévision par an, dont plus des trois quarts vers les pays du Tiers Monde.Au deuxième rang se trouve la Grande-Bretagne avec 20 à 30000 heures d'émission par an, suivie par la France avec 15 à 20000 heures d\u2019émission.Dans plusieurs pays du Tiers Monde, plus de la moitié des programmes de télévision ont été réalisés à l\u2019étranger: par exemple, au Guatémala 84%, à Singapour 78%, en Zambie 64%, au Nigéria 63%, en Uruguay 62%, au Mexique 39%.Les émissions de télévision sont très souvent fournies à bas prix ou même gratuitement aux pays du Tiers Monde.Tout comme les nombreux enseignants et le matériel scolaire fournis par les pays occidentaux, elles contribuent à répandre les échelles de valeurs, les besoins et les modèles de consommation occidentaux, condition indispensable pour maintenir la domination économique des grandes puissances ou des anciens colonisateurs et également celle des classes dirigeantes.FEVRIER 1979 39 la consommation menacée et les communautés chrétiennes En sommes-nous arrivés à \u201cconsommer de la foi\u201d?La quête d\u2019authenticité et la soif de renouveau, qui ont inspiré les ferveurs de l\u2019après-Con-cile et suscité plusieurs \u201ccommunautés de base\u201d, ont-elles été récupérées, édulcorées, par la culture ambiante?Abondance et gaspillage sont les manifestations les plus aveuglantes de la culture de consommation où nous sommes immergés.Abondance suspecte, car elle fait oublier les graves inégalités qui marquent notre société et le système d\u2019exploitation internationale dont nous sommes complices.Gaspillage scandaleux: la faim existe toujours, et pour des millions de nos semblables elle n\u2019a rien à voir avec le Carême: scandaleux et destructeur, car il ne laisse pas intacts le coeur, la mentalité, la foi même du gaspilleur.Guy Paiement étudie les répercussions de la culture de consommation sur la vie religieuse des chrétiens du Québec.Professeur de théologie à l\u2019Université de Sherbrooke, il s\u2019intéresse depuis plusieurs années aux nouveaux groupes chrétiens et aux communautés de base du Québec.La grande majorité des communautés de base du Québec ont à peine dix ans.C\u2019est peu.Durant ce temps, elles ont parcouru un chemin souvent difficile et s\u2019y maintiennent.C\u2019est beaucoup.A partir des courants qui traversent les communautés de la région montréalaise, je voudrais proposer une interprétation de la situation actuelle.Pareille tâche me paraît d\u2019autant plus nécessaire que les questions qui se posent maintenant à tous sont urgentes.Le contexte, en effet, qui a vu naître les communautés nouvelles a changé et, avec lui, les questions elles-mêmes.Je rappellerai, très brièvement, ces différents contextes afin de mieux situer la nouvelle pratique qui se cherche en ce moment dans certains groupes et qui me paraît ouvrir des chemins pour les temps qui viennent.Le contexte de la désillusion tranquille Autour des années \u201970, nous avons conçu ce que j\u2019ai appelé la désillusion tranquille.Les grandes promesses de renouveau, amorcées dans les années \u201960, n\u2019ont pas fait long feu.Au contraire.Assez vite, les personnes les plus engagées dans le domaine de l\u2019éducation ou de l\u2019administration gouvernementale ont découvert, à même leurs pratiques quotidiennes, que par Guy Paiement professeur à la faculté de théologie de l\u2019Université de Sherbrooke le terrain se déplaçait.Ce n\u2019était plus de réforme de l\u2019éducation qu\u2019il fallait parler, mais de réforme économique.Ce n\u2019était plus seulement l\u2019appareil administratif qu\u2019il fallait changer, mais des politiques vraiment collectives qu\u2019il fallait trouver.L\u2019essoufflement d\u2019une bonne partie de la population, la myopie des dirigeants, la fatigue des militants se rencontrèrent.Pour des motifs très différents, la désillusion, un peu partout et presque sans bruit, s\u2019installa, enlevant le goût de la parole et de l\u2019action.Dans le domaine religieux, la flambée de Vatican II avait pu côtoyer et même parfois précéder cette effervescence des années \u201960.Mais là aussi, assez vite, un glissement de terrain ébranla des certitudes.On avait pensé que le renouveau de la liturgie et celui de la catéchèse dans les écoles changeraient l\u2019Eglise.On découvrait que le problème était ailleurs, dans cette absence de communautés réelles et quotidiennes.Après avoir vécu au-dessus de ses moyens, on se reconnaissait pauvre comme Job.D\u2019où une autre désillusion, spirituelle celle-là, qui poussa plusieurs à se retirer sur la pointe des pieds, par déception ou par pudeur.C\u2019est dans le contexte de cette double désillusion, politique et religieuse, que peut se situer l\u2019éclosion soudaine des communautés nouvelles.Dans l\u2019espace laissé ouvert par le silence, un besoin surgissait de retrouver ses propres mots.Dans cette sorte d\u2019effritement, par l\u2019intérieur, de la confiance dans les gens, le goût d\u2019un nouveau tissu humain prenait forme.En peu de temps, en effet, dans les grands centres, une multitude de groupes religieux ont surgi, sans aucun lien, au départ, les uns avec les autres.Assez rapidement, toutefois, des réseaux de communications se sont créés et les divers groupes ont pu prendre conscience d\u2019un commun retour aux racines.La suite de l\u2019histoire est bien connue des différents groupes: d\u2019abord cette exploration lente, difficile, afin de retrouver un langage, un sens dans l\u2019insignifiance.En même temps, ces tentatives, semées d\u2019embûches, pour recréer un tissu humain de relations et amorcer une prise en charge mutuelle.Puis, les initiatives de transformation de la vie quotidienne qui, timidement, sortent de terre \u2014 mise sur pied de veillées de prières, location commune d\u2019une maison de campagne, co-propriété en quartier populaire, critique active de la vie quotidienne, de la consommation, du niveau de vie, de l\u2019épargne, de l\u2019éducation des enfants.De tels efforts, certes, ne 40 RELATIONS sont pas exceptionnels.On en retrouve de semblables dans les milieux qui n\u2019ont rien à voir avec la \u201creligion\u201d.Je pense à ce surgissement, même éphémère, de communes, à ces comptoirs alimentaires, et, à un autre niveau, à ces efforts têtus de toute une usine (Tricofil) pour se donner un cadre de travail et de gestion coopératifs.C\u2019est, d\u2019ailleurs, à la même époque, que les chefs syndicaux parlèrent de retour à la base, pour redonner un second souffle au syndicalisme et que les dirigeants ecclésiastiques avancèrent timidement la construction de \u201ccommunautés vivantes\u201d.Bref, malgré leurs différences réelles, tout un ensemble d\u2019efforts qui visent à sortir ensemble de son silence, de sa désillusion, de son retrait, de son absurdité, comme si le sens ne pouvait se retrouver que dans cette recherche commune pour 1 e faire au niveau du quotidien.Le contexte de la consommation menacée C\u2019était hier.Depuis, le contexte s\u2019est modifié, une fois de plus, et avec lui les questions elles-mêmes.En bref, disons tout de suite que le problème n\u2019est plus seulement de retrouver ensemble ses racines, mais de ne pas être récupérés par la société de consommation.Il est devenu banal, en effet, d\u2019affirmer que les Québécois sont entrés à fond de train dans la société de consommation.Il me paraît plus stimulant de replacer cette constatation dans le contexte de la désillusion tranquille et de se demander s\u2019il n\u2019y a pas là, entre autres choses, l\u2019indice d\u2019une peur fondamentale de vivre.Quand une personne a des problèmes d\u2019ordre affectif, il lui arrive de compenser son manque en se bourrant de chocolats ou d\u2019alcool.On peut se demander si des mécanismes analogues ne se retrouvent pas au niveau de toute une société et si la désillusion collective qui nous a marqués n\u2019a pas trouvé, dans les biens de consommation, des alliés faciles.Quoi qu\u2019il en soit, nous sommes bel et bien attachés à une consommation galopante et les signes de la crise de l\u2019énergie ou de l\u2019inflation n\u2019ont pas encore modifié nos décisions.En 1960, nous pensions connaître assez le monde de l\u2019éducation pour le changer.En 1979, nous nous découvrons embarqués dans le monde de l\u2019économie, mais nous n\u2019avons pas encore décidé de le changer.Tout semble même se passer comme si le développement ou la croissance économique illimitée était devenu une sorte de nouveau dogme social.Chacun donne plus ou moins l\u2019impression de se mettre au service de ce développement sans pour autant y trouver la satisfaction espérée.Car la consommation est précaire.Elle est menacée.Les prix ne cessent de monter.Les revendications de meilleurs salaires doivent suivre.La lutte devient toujours plus serrée, constante, épuisante, comme celle de villageois qui entassent en vain les sacs de sable contre les débordements répétés de la rivière en débâcle.Qui dira toutes les connivences d\u2019une telle pratique avec une FEVRIER 1979 conscience malheureuse qui multiplie les efforts pour se protéger contre la peur sans jamais y parvenir?Ce nouveau contexte d\u2019une consommation menacée ne supprime évidemment pas les efforts de retour aux sources de beaucoup de gens.Mais il les tire fortement dans le sens de la consommation, et d\u2019une consommation individuelle.Si notre société, en effet, accepte encore la religion - comme le démontre l\u2019enquête sur la religion des parents montréalais -si le gouvernement est prêt à payer des sommes importantes pour l\u2019enseignement religieux dans les écoles, il faut bien souligner que cette religion est devenue celle de groupes d\u2019intérêts parmi d\u2019autres.En d\u2019autres termes, les Eglises ne chapeautent plus l\u2019ensemble de la société.Elles sont entrées sur le terrain de la concurrence des valeurs.C\u2019est dire qu\u2019elles ne sont plus les seules à offrir une certaine conception du monde et des principes moraux pour la vie en société.Elles doivent entrer en concurrence avec d\u2019autres institutions qui prétendent faire la même chose - la grande industrie, les loisirs, les syndicats, les partis politiques, les associations socioculturelles, etc.A l\u2019intérieur de ce grand marché des valeurs, les choix des consommateurs deviennent des choix individualistes.Chacun achète ce qui lui plaît, sans se préoccuper des autres ou de l\u2019ensemble de la société.Le dogme du développement économique indéfini engendre ici celui du primat du développement ou de la croissance individuelle.Chacun va chercher ce qui l\u2019aidera, lui, dans sa croissance personnelle.Que des croyants se laissent emporter sans critique dans ce courant et nous verrons que la religion se réduira tôt ou tard à une affaire privée.Chacun ira chercher dans la tradition chrétienne ce qui correspond à ses besoins individuels, comme il le fait quand il fait ses amplettes au centre d\u2019achats.A la limite, le contenu de cette religion n\u2019aura plus tellement d\u2019importance.Qu\u2019il s\u2019agisse du Christ ou de quelqu\u2019un d\u2019autre, qu\u2019il soit Dieu ou pas, ne change pas tellement la situation, dirait-on, pourvu qu\u2019il puisse servir à ma croissance personnelle et à ma réussite sociale.La société de consommation tend ainsi à devenir le lieu des références réelles.On peut difficilement y toucher.C\u2019est une idole.Sans doute est-elle fragile et sans cesse menacée, mais il faut la servir quand même.La croissance chrétienne récupérée Malgré ces allusions trop brèves à une situation complexe, on aura compris, je pense, la nouvelle situation qui est faite aux groupes religieux.Partis d\u2019une volonté de retour aux sources, les groupes nouveaux connaissent actuellement les chemins de la croissance.Mais cette croissance est fragile.Elle risque d\u2019être récupérée plus ou moins facilement par les forces actuelles d\u2019une consommation menacée.Car la consommation ne consiste pas seulement à acheter le plus possible.C\u2019est aussi une mentalité 41 qui donne à chacun la hantise de son bien-être individuel et qui entend tout mettre au service de celui-ci.C\u2019est une attitude qui accepte les \u201cévidences\u201d de notre société et, en particulier, celle de croire que la sécurité personnelle se trouve dans la possession indéfiniment augmentée plutôt que dans le don et le partage.A moins de vigilance, la croissance chrétienne de chacun court le danger de devenir assez vite la pâle traduction individuelle de la croissance économique illimitée et peut même lui servir d\u2019appui religieux.La communauté se concentre sur les besoins de ses membres comme si ces besoins n\u2019étaient pas ambigus.Elle se donne la religion à la carte dont chacun a besoin.En réalité, elle fait le jeu de ceux qui profitent de la situation actuelle et qui ne demandent pas mieux que la religion aide chacun à s\u2019intégrer dans la société de consommation.Déjà, certains ont démontré qu\u2019il pouvait en être ainsi pour les groupes de prières, qu\u2019ils se disent charismatiques ou non.L\u2019esprit de consommation de plusieurs pousse en effet à une véritable consommation de l\u2019Esprit.On consomme des sensations fortes ou des \u201ctémoignages\u201d comme d\u2019autres le font dans les discothèques ou lors des émissions de lignes ouvertes.On pourra ainsi, à chaque semaine, avoir sa ration de consolation religieuse avant de retourner dans les réseaux de la vie quotidienne et de continuer à faire tourner la machine économique, les yeux fermés.Toute la nouveauté fragile d\u2019une redécouverte de l\u2019Esprit, de sa liberté et du goût de l\u2019initiative spirituelle risque ainsi de s\u2019étioler et de se perdre.Dans la pratique actuelle des communautés, les indices ne manquent pas non plus de cette récupération, par la société de consommation, de la croissance chrétienne.J\u2019en esquisse quelques-uns.-\tun premier indice me paraît l\u2019allergie, dans certains groupes, pour une attitude critique de la pratique sociale des divers membres.Certes, chacun apportera son \u201cvécu\u201d à la communauté, il pourra même décrire ce qui lui est arrivé au travail ou à la maison.Mais on évitera de creuser quoi que ce soit.Devant des situations comme une grève importante, le chômage d\u2019un membre, la marginalité d\u2019un autre, on se contentera de faire un \u201ctour de table\u201d, c\u2019est-à-dire de juxtaposer toute une série d\u2019impressions.\u201cOn n\u2019est pas un groupe politique\u201d, avancera-t-on comme excuse, refusant ainsi de toucher certains sujets brûlants pour ne pas \u201cgêner\u201d l\u2019un ou l\u2019autre membre.-\tun autre indice, parent du premier, est la réduction d\u2019une situation sociale à un problème d\u2019ordre psychologique.Si tant de gens ne travaillent pas, dira-t-on, c\u2019est qu\u2019ils sont paresseux; ils veulent se faire vivre par les autres.Si une personne du groupe est allergique aux défavorisés, c\u2019est à cause de son histoire personnelle et non pas à cause de sa situation sociale, économique, et de la difficulté à prendre une distance critique par rapport à celle-ci.Précisons tout de suite que ce n\u2019est pas l\u2019attention aux personnes qui est ici en cause, mais bien une façon plus ou moins subtile de couper la personne de son milieu, de sa situation sociale, des influences qu\u2019elle subit, des \u201cévidences\u201d qu\u2019elle admet sans examen.-\tun autre indice est la compensation affective.C\u2019est-à-dire que l\u2019on voudra trouver, dans la communauté, une compensation pour les frustrations rencontrées dans son travail ou ses relations affectives, mais sans se demander comment transformer ce même milieu ou ces relations.Parler de son \u201cvécu\u201d, de son \u201cquotidien\u201d, permettra donc de se sentir compris, aimé, mais la satisfaction demeure imaginaire, car on n\u2019a pas touché à la situation sociale ou économique qui engendre l\u2019insatisfaction présente.On risque alors de consommer de la fraternité comme d\u2019autres le font des valiums.-\tun autre indice est le repli sur soi de l\u2019ensemble de la communauté.Le groupe s\u2019imagine être une enclave dans cette société mal foutue.Il est une sorte de nouvelle société en miniature.Il se replie sur ses enthousiasmes, ses problèmes, ses crises.Il se suffit à lui-même, surtout si plusieurs de ses membres ont les ressources voulues pour répondre aux besoins du groupe.On a son eucharistie à soi, ses sujets préférés, ses rites, ses tabous aussi.Bref, on est heureux, on ne dérange personne.En réalité, la tendance à faire de la religion une affaire privée s\u2019est simplement reportée sur le groupe.-\tun autre indice est la plus ou moins grande indifférence pour la pratique de Jésus.Après plusieurs années de communauté, on sera aussi peu préoccupé de savoir quel était le projet de Jésus, pour quelles motivations fondamentales il a accepté d\u2019être arrêté et mis à mort.On tendra plutôt à utiliser l\u2019évangile pour illustrer ou encore pour exprimer ce que l\u2019on veut dire.Tous les membres de la Communauté se mettront souvent à se parler à coup de textes au lieu d\u2019aborder plus franchement la question en cause.Bref, ce qui tendra ici à devenir premier sera moins l\u2019évangile comme vis-à-vis qui questionne et interpelle que le fait de sentir une approbation pour sa façon d\u2019agir ou de penser.L'évangile devient ainsi un produit de consommation comme le reste.Il est à la remorque du \u201cdéveloppement\u201d personnel et communautaire.Jésus-Christ deviendra poli, bien élevé, compréhensif.Il ne dérangera pas.Ces divers indices suffisent, me semble-t-il, pour montrer la présence, dans nos communautés chrétiennes, de la société de consommation.La chose n\u2019est pas anormale puisque nous sommes tous partie prenante de notre société.Mais le danger d\u2019être récupéré n\u2019est pas illusoire.A moins de croire que la croissance chrétienne est un simple décalque de la croissance économique, il faut bien accepter de reconnaître l\u2019ambiguïté qui est partout présente et faire un effort lucide pour la réduire tant soit peu.A cet égard, parler de son \u201cvécu\u201d, de son \u201cquotidien\u201d, même avec un bout de texte tiré de l\u2019évangile, n\u2019est plus suffisant.Il faut pouvoir discerner ce qui est en train de se passer et soupçonner une sorte de censure qui est à l\u2019oeuvre en chacun de nous et dans nos communautés.Car la censure propre à notre société existe.Elle a même ceci de particulier qu\u2019elle n\u2019est plus celle qui nous interdit de dire certaines choses, mais plutôt celle qui nous oblige à dire certaines choses et à les trouver si évidentes qu\u2019on n\u2019en conçoit guère d\u2019autres possibles.Ainsi de tous les slogans, les clichés, les \u201cévidences\u201d que nous répétons sur le travail, la réussite sociale, le profit, la sécurité, la croissance personnelle, etc.42 RELATIONS Une autre pratique: changer ensemble le quotidien Pour éviter d\u2019ètre à la remorque de la situation économique actuelle, il nous faut risquer une autre pratique.Ce n\u2019est pas dans la simple discussion ou dans la prière eucharistique que nous pourrons exorciser notre société, mais dans une pratique qui saura prendre conscience d\u2019elle-même en communauté.Déjà, certaines communautés ont commencé une telle pratique.Elles tentent de ne pas séparer les engagements personnels de leurs membres des transformations plus collectives de notre milieu.Que ce soit par l\u2019action critiquée, l\u2019analyse du milieu de vie, la révision de vie, la lecture de l\u2019évangile des pauvres, elles se rejoignent en ce qu\u2019elles prennent appui sur la vie quotidienne des gens de la communauté.Or, ce quotidien, elles ne veulent pas seulement le commenter en communauté mais chercher ensemble comment le transformer.Par quotidien, j\u2019entends ici l\u2019ensemble des activités ordinaires qui jalonnent la vie de tous les jours de chacun d\u2019entre nous.Ces activités ont ceci de particulier qu\u2019elles se répètent à peu près de la même façon.Elles ne sont pas nées toutes seules.Des gens ont dû poser certains gestes et les répéter un bon bout de temps.D\u2019autres les ont imités.Avec le temps, ces gestes, ces façons de faire, ces différents rôles se sont imposés.On a donc fini par les faire sans trop y réfléchir, en se disant qu\u2019ils étaient \u201cé-vidents\u201d, normaux.Dans les familles, puis à l\u2019école, on les a enseignés.\u201cC\u2019est ainsi que les choses se font\u201d, disait-on.Mais n\u2019y a-t-il pas d\u2019autres façons de vivre, d\u2019être mari ou femme, de manger, de dépenser, de travailler, de se distraire?Qui donc profite du fait que les choses se passent comme elles se passent actuellement?Le quotidien, on le voit, est beaucoup moins simple qu\u2019il n\u2019en a l\u2019air.Les gestes, les façons de penser, les façons de faire ne sont pas simplement nos gestes, nos idées, nos rôles.Ils sont aussi ceux des autres.La société, en d\u2019autres mots, est bien présente dans les réalités les plus banales de ma vie quotidienne.Or, dans cette société, certains groupes ont intérêt à ce que les choses continuent de se passer comme actuellement.Est-il illusoire de penser que les choses peuvent se vivre autrement?Pouvons-nous, ensemble, apprendre à exorciser notre société et\tses\tdifférents pouvoirs, de\tsorte que l\u2019an- cien commandement d\u2019aimer le Seigneur de toutes nos forces devienne une réalité quotidienne?Car tel est bien l\u2019enjeu de cette nouvelle pratique.Il s\u2019agit\tde\tsavoir\tsi nous voulons\tvivre notre foi au coeur\tde\tla vie\tquotidienne.Si nous voulons être fidèles à\tce\tqui se\ttrouve en nous -\tet dans nos frè- res - d\u2019inédit, de nouveau, de surprenant et qui refuse d\u2019être enfermé dans ces façons de faire ou de penser qui minent notre vigueur spirituelle.Ce que les anciens prophètes appelaient les idoles ne se retrouvent-elles pas, aujourd\u2019hui, dans ces institutions FEVRIER 1979 de notre milieu que nous avons peur de critiquer et de changer?Cette nouvelle pratique suppose ainsi que l\u2019on veuille changer quelque chose dans son quotidien et que la communauté se comprenne comme le lieu qui rappelle sans cesse cette exigence et qui soutient chacun dans ses efforts de transformation.Elle suppose ensuite que chacun cherche - et trouve - ce qu\u2019il peut changer dans sa vie quotidienne; qu\u2019il se mette à l\u2019écoute des gens rencontrés habituellement, qu\u2019il se fasse attentif aux lieux fréquentés, aux gestes posés machinalement, aux slogans entendus, aux mots qui reviennent le plus souvent.A peu près tout le monde est capable d\u2019une telle présence neuve à son milieu, qu\u2019il s\u2019agisse de l\u2019usine, du bureau, de l\u2019école ou de la maison.Tôt ou tard, un incident surviendra qui permettra d\u2019apporter à la communauté ce quotidien et de l\u2019examiner à plusieurs.Grâce à l\u2019effort de tous, on verra bientôt les façons de faire, les idées toutes faites, les rôles prévus - le code social, en somme - se dégager plus clairement.La foi cessera d\u2019être une réalité vaporeuse car chacun comprendra qu\u2019elle est bel et bien impliquée dans l\u2019incident rapporté.On pourra alors l\u2019interroger, dans sa pratique concrète, et la confronter à la pratique de Jésus et des autres chrétiens.De cette transformation du regard naîtra peu à peu une nouvelle façon d\u2019agir, d\u2019intervenir, d\u2019imaginer, bref, une nouvelle pratique qui est, sans doute, la contribution la plus importante que les communautés peuvent apporter à ce moment précis de notre histoire.Cette pratique se caractérisera par sa préférence collective, c\u2019est-à-dire qu\u2019elle tendra à situer les responsabilités de chacun dans une perspective plus vaste et qui concerne l\u2019ensemble des forces de notre société.Elle sera également critique, en ce sens qu\u2019elle voudra lutter contre la censure sociale à l\u2019oeuvre en chacun et qui vous pousse à toujours parler de la même façon de ce qui nous arrive.Elle sera ancrée dans le quotidien, comme dans ce qui peut être pris en main puis transformé avec d\u2019autres.Elle sera communautaire, car les divers membres de la communauté prendront en charge les projets des autres et aideront chacun à aller jusqu\u2019au bout de son effort de transformer son quotidien.Elle acceptera d\u2019être provisoire, c\u2019est-à-dire capable d\u2019agir réellement et localement, même si l\u2019ensemble de la société n\u2019en est pas changé tout de suite, et que beaucoup de points restent en suspens.Elle sera, enfin, évangélique, adoptant, de façon de plus en plus consciente, le don et le partage comme ce qui a été à la base de la pratique quotidienne de Jésus.Ainsi se dessinera une façon très différente de pratiquer l\u2019évangile.La communauté ne se contentera plus de se réunir au nom de Jésus, elle cherchera à entrer dans sa pratique et à la prolonger aujourd\u2019hui, dans notre société de consommation menacée.43 une entrevue avec Jacques Henripin La natalité au Québec Y a-t-il un problème ?En 1974 paraissait La fin de la revanche des berceaux.Qu\u2019en pensent les Québécoises?Les auteurs, Jacques Henripin et Evelyne Lapierre-Adamcyk, livraient au grand public les résultats d\u2019une enquête, faite en 1971, auprès d\u2019un échantillon de 1750 Québécoises, et portant sur les méthodes de contrôle des naissances utilisées, sur le nombre d\u2019enfants que le couple comptait avoir et sur les motifs de ce choix.En 1976, les mêmes chercheurs, assistés cette fois de Nicole Marcil-Gratton et de Paul-Marie Huot, entreprenaient de retracer les répondantes de 1971 pour \u201cvoir dans quelle mesure les comportements et les attitudes avaient pu changer au cours de cette période de cinq ans.\u201d Plus du tiers des membres de l\u2019échantillon original ont pu être rejointes.Les réponses à une nouvelle enquête devaient permettre de mesurer l\u2019évolution de la fécondité elle-même (descendance atteinte et modification des pronostics que font les femmes sur le nombre d\u2019enfants qu\u2019elles auront), le progrès des pratiques contraceptives, les obstacles qui s\u2019opposent à la naissance d\u2019un enfant supplémentaire, les rapports entre le travail des femmes et la fécondité.En juin 1978, l\u2019équipe du département de démographie de l\u2019Université de Montréal présentait un premier rapport sur cette enquête-rappel.En plus d\u2019enregistrer le phénomène de la \u201cchute assez vertigineuse\u201d de la fécondité au Québec et l\u2019attrait croissant de la stérilisation, qui \u201csupplante maintenant toutes les autres méthodes (contraceptives)\u201d, les chercheurs observent \u201cque les difficultés économiques s\u2019avèrent être, et de loin, l\u2019obstacle le plus important à la venue d\u2019un enfant de plus que prévu\u201d et soulignent \u201cl\u2019universalité de la réduction des aspirations de fécondité sans égard à la situation en matière d\u2019activité.\u201d Sur le problème spécifique de la dénatalité, et sur les bases à donner à une éventuelle politique de la famille au Québec, le professeur Jacques Henripin a bien voulu accorder une série de deux entrevues à Iré-née Desrochers et Albert Beaudry.Relations - L\u2019automne dernier, Statistique-Canada publiait les données du recensement de 1976 touchant la famille et la natalité.Les chiffres divulgués révèlent que près de 80% des familles québécoises ont deux enfants ou moins, que le taux de fécondité des femmes du Québec est inférieur à 2,1 et que le nombre moyen d\u2019enfants par famille dans la région métropolitaine de Montréal oscille entre 1,4 et 1,5.Au pays des familles nombreuses, c\u2019est l'heure de \u201cla révolution contraceptive1\u2019, \u201cla fin de la revanche des berceaux\u201d.Il y a quelques années à peine, on prônait la \u201ccroissance zéro\u201d; on craint aujourd\u2019hui que nos descendants ne soient écrasés par nos générations vieillissantes.Les statistiques et les prédictions s'accumulent: pour bien poser le problème de la fécondité au Québec et prévoir ses retombées démographiques, quelles sont les données les plus significatives?J.Henripin - Comme il traîne dans les journaux toutes sortes d\u2019indicateurs statistiques de la fécondité, il est important de déterminer la mesure la plus claire.Dans une société comme la nôtre, le mariage est le contexte normal dés naissances (90% des gens se marient au cours de leur vie; 95% des enfants, environ, sont engendrés soit par des personnes mariées, soit par des couples qui sans être mariés au moment de la naissance en viendront à se marier).Il s\u2019ensuit que l\u2019indicateur statistique le plus concret et le plus facile à interpréter, c\u2019est le nombre d\u2019enfants par couple.Relations - Si l\u2019on se rapporte à l'enquête que vous avez faite en 1976, on constate que les femmes qui se sont mariées entre 1966 et 1971 ont indiqué quelles prévoyaient avoir au cours de leur vie, en moyenne, 2,38 enfants.Le chiffre surprend si on le compare aux résultats du recensement fédéral, qui indique pour le Québec une moyenne de 2,0 enfants par famille en 1971 et de 1,6 enfants en 1976.J.Henripin - Il faut bien comprendre que les deux séries de données ne se recoupent pas exactement, elles ne répondent pas tout à fait à la même question.Les chiffres du recensement fédéral sont des \u201cindices du moment\u201d: ils nous disent combien on trouvait d\u2019enfants dans les familles québécoises à un moment donné.Parmi ces familles, quelques-unes viennent à peine de se former et n\u2019ont pas encore eu leur premier enfant; bon nombre d\u2019autres familles n\u2019ont pas eu le temps d\u2019avoir tous leurs enfants.En d\u2019autres termes, Statistique-Canada ne cherche pas à savoir le nombre total d\u2019enfants que chaque famille a ou espère avoir au long de sa vie de couple; on indique simplement le nombre d\u2019enfants présents dans les familles à un moment donné.Dans notre enquête nous avons demandé aux femmes non seulement combien d\u2019enfants elles avaient déjà, mais combien elles pensaient en avoir au cours de leur vie: c\u2019est ce qu\u2019on appelle la descendance finale prévue.Bien sûr, ces prévisions ne seront pas nécessairement exactes: en comparant nos enquêtes de 1971 et 1976, nous avons pu constater que beaucoup de couples se ravisent: on a noté une baisse peu ordinaire du nombre d'enfants que les 44 RELATIONS couples comptaient avoir.Mais, encore une fois, on ne peut comparer nos résultats avec ceux du recensement, puisqu\u2019ils ne répondent pas exactement à la même question.Relations - Si on consulte l\u2019étude de l'Office de planification et de développement du Québec, publiée en 1977 et intitulée La prospective socio-économique du Québec, première étape, Dossier technique (2.1 ), où il est question de la population, on y trouve que le taux de fécondité général, en 1974, est tombé à 1.6, le taux de fécondité général étant défini pour l\u2019ensemble de la population par rapport aux femmes de 15 à 50 ans.J.Henripin - Ici encore, il s\u2019agit d'un \u201cindice du moment\u201d.Ce que cette étude appelle \u201ctaux de fécondité général\u201d correspond à ce qu\u2019on désigne généralement sous le nom d\u2019\u201cindice synthétique de la fécondité\u201d ou de \u201cfécondité réduite.\u201d Sans entrer dans les détails techniques, il me paraît important de remarquer que presque toutes les mesures de fécondité calculées par Statistique-Canada \u2014 et qui sont bien faites, d\u2019ailleurs \u2014 risquent d\u2019être faussées par des facteurs conjoncturels, dont l'effet est temporaire.Pour illustrer la marge d\u2019imprécision de ces coupes instantanées, prenons un exemple très gros! On mesure, chaque année, combien d\u2019enfants ont été mis au monde par des femmes de 15 ans, 16 ans, 17 ans.jusqu\u2019à 50 ans.On peut se dire que pour avoir une idée du nombre total d\u2019enfants que les femmes auront en moyenne au cours de leur vie, il suffit d'additionner les données disponibles pour les groupes d\u2019âge de 15 à 50 ans, de regrouper les 35 tranches de vie d\u2019un an pour lesquelles on a établi le nombre moyen d\u2019enfants mis au monde.Mais voilà: tout ça n\u2019est fondé que sur les observations d\u2019une seule année.Supposons que, pour une raison quelconque, les couples qui normalement auraient eu un enfant cette année-là décident de repousser la naissance à une année ultérieure.A la limite, la mesure prise, cette année-là, se rapprochera de zéro.On ne peut tout de même pas en conclure que dans cette population les couples n\u2019auront plus d\u2019enfants! Un facteur conjoncturel important est intervenu; recueillies un an plus tôt ou un an plus tard, les données de l\u2019enquête auraient été très différentes.La seule façon d\u2019éviter l'impact massif de certains facteurs conjoncturels, c\u2019est de suivre des individus au cours de leur vie, au lieu d\u2019ajouter bout à bout des tranches de vie qui appartiennent à des individus différents FEVRIER 1979 et qui sont toutes observées la même année.On parle alors de mesures longitudinales.Mais vous comprendrez que c\u2019est beaucoup plus onéreux: on n\u2019a pas facilement les moyens, et même les informations (changements d\u2019adresse), pour faire de pareilles études; ce que nous avons fait, c\u2019est demander aux gens combien d\u2019enfants ils avaient l\u2019intention d\u2019avoir au cours de leur vie.Leur réponse s\u2019appuie, sur un comportement déjà en partie réalisé et sur leurs projets pour l\u2019avenir.Ceci nous permet d\u2019éviter l\u2019influence de facteurs temporaires qui finissent par fausser l\u2019image de la fécondité, soit dans le sens d\u2019une exagération de la fécondité \u2014 comme ce fut le cas après la guerre \u2014, soit \u2014 comme maintenant \u2014 dans le sens d\u2019une sous-évaluation.Pendant les années 1945-1965, les couples ont décidé de rapprocher les naissances au début du mariage: on a eu un cumul de naissances un peu artificiel.Depuis 1965 environ, on observe la tendance contraire: les parents allongeant les intervalles entre les naissances.On devine les répercussions de tels changements d\u2019habitudes sur des mesures prises au cours d\u2019une année donnée.Relations - Est-ce qu'il est possible, tout de même, de comparer le chiffre de 2,38 enfants par couple, auquel vous êtes arrivés, vous, à des chiffres provenant d\u2019autres études faites pour le Québec?J.Henripin - Les deux enquêtes que nous avons faites, en 1971 et 1976, sont les seules à ma connaissance qui ont été menées ici, en vue d\u2019apprécier le comportement des gens en matière de fécondité.Toutes les autres informations qu\u2019on a viennent de statistiques officielles.Relations - Est-ce qu\u2019il est possible de faire une projection dans l\u2019avenir?Car vos chiffres commencent à vieillir.Même s'ils proviennent de votre dernière étude, il s\u2019agit tout de même de la promotion des mariages de 1966 à 1971; nous sommes en 1978, huit ans plus tard.D\u2019après ce que vous savez par ailleurs, est-ce que vous pensez que ce 2,38 aura tendance à baisser encore?J.Henripin - Même s\u2019il faut être prudent quand vient le temps d\u2019interpréter les statistiques officielles, elles deviennent utiles et éclairent la situation.Il semble bien que le nombre d\u2019enfants par couple aura continué de baisser ces dernières années, mais la tendance à la baisse a dû se ralentir.D'ailleurs, le dernier groupe de promotions que nous avons interrogées faisait des pronostics plus faibles que les promotions précédentes, mais on sentait déjà une tendance au ralentissement de la baisse.Relations - Qu\u2019en est-il du seuil de remplacement?J.Henripin - On fixe généralement le seuil de remplacement, c'est-à-dire le nombre de naissances requises pour que la population se maintienne au même niveau, à 2,35 enfants par couple marié ou à 2,1 enfants par femme (y compris celles qui ne se marieront pas).Nous sommes probablement passés en-dessous du seuil de renouvellement Les femmes que nous avions interrogées prévoyaient avoir 2,4 enfants: en fait, compte tenu de l\u2019écart entre les projets et leur réalisation, le chiffre de 2,2 me semblerait plus réaliste.Relations - Passons maintenant à une autre question: la proportion de la population du Québec par rapport à la population du reste du Canada.Dans une étude récente du Hudson Institute, on affirme que la population du Québec, en 1996, équivaudra à 25% de celle du Canada, alors qu\u2019en 1976 elle était de 27%.L'OPDQ, dans son étude de 1977, est d\u2019avis que le Québec, en l\u2019an 2000, comptera pour 24% de la population du Canada et que l'Ontario regroupera 38% de cette population en 1996.J.Henripin - Oui.La raison fondamentale de cette perte d\u2019importance relative du Québec dans l\u2019ensemble du Canada, ce n\u2019est pas la fécondité, c\u2019est le mouvement migratoire.Relations - Mais ne dit-on pas que le taux de natalité au Québec est le plus bas de tout le Canada ?J.Henripin - Plus pour les toutes dernières années.Mais encore une fois, le taux de natalité est une mesure bien relative.La variation dans les taux de natalité ou la différence de taux de natalité peut être due à la composition par âge des deux populations dont on parle, elle peut être due à la différence de nuptialité, au fait que les gens se marient plus tôt ou plus tard, qu\u2019ils ont des enfants plus vite ou moins vite, autant de facteurs accidentels par rapport au facteur fondamental, le nombre d\u2019enfants par couple, et qui expliquent sans doute le fait que le Québec ait eu un taux brut de natalité plus faible que toutes les autres provinces pendant un certain nombre d\u2019années.Je ne crois pas que les couples du Québec fassent moins d\u2019enfants que les autres, dans l\u2019ensemble; je pense que le Québec a été affecté, de façon différente, par tous ces facteurs un peu accessoires qui ont fait que son taux brut de natalité a été un petit peu plus faible que celui de l\u2019On- 45 Tableau I Nombre moyen d\u2019enfants nés vivants et descendance finale prévue, par génération, d\u2019après le recensement de 1971 et nos deux enquêtes.Nombre d'enfants déjà nés (vivants) Descendance finale prévue Recensement Enquête Enquête\tEnquête 1971\tEnquête Générations\t1971 (1)\t1971 (2)\t1P7fi\tToutes les\tFemmes\t1976 \t\t\t\tfemmes\tinterrogées\t \t\t\t\tinterrogées\ten 1976\t \t\t\t\t\tseulement\t 1906-10\t3,75\t3,4\t(3)\t(5)\t(5)\t(3) 1911-15\t3,63\t3,9\t(3)\t(5)\t(5)\t(3) 1916-20\t3,73\t4,6\t(3)\t(5)\t(5)\t(3) 1921-25\t3,76\t3,4\t(3)\t3,5\t(3)\t(3) 1926-30\t3,55\t3,6\t(3)\t3,7\t(3)\t(3) 1931-35\t3,13\t3,5\t(3)\t3,6\t(3)\t(3) 1936-40\t2,48\t2,6\t2,8\t3,2\t3,3\t2,9 1941-45\t1,55\t1,6\t2,2\t3,0\t3,1\t2,5 1946-50\t0,79\t1,0\t1,9\t3,0\t3,3\t2,7 1951-55\t0,59\t0,8\t(4)\t3,0\t(4)\t(4) 1.\tSource: Statistique Canada, Recensement du Canada 1971, Bulletin 1.2-6, tableau 25-5.2.\tLes nombres de cette colonne diffèrent parfois de ceux qui ont déjà été publiés, parce que nous avons, depuis, fait quelques corrections.3.\tCes femmes n\u2019ont pas été interrogées en 1976.4.\tSeulement cinq femmes de cette génération ont été interrogées en 1976.5.\tPour ces générations, la descendance finale se confond avec le nombre d'enfants déjà nés.tario, que celui de l\u2019ensemble du Canada, pendant un certain temps.Relations - Quelle sera la proportion des francophones à l'intérieur du Québec?D'après l\u2019étude de l\u2019OPDQ, les francophones au Québec, en 1971, représentaient 80, 7% de la population de la province et pourraient représenter, en l\u2019an 2001, entre 70 et 80%.J.Henripin - J\u2019ai participé à certaines des études qui ont dû servir de base à ces commentaires.Au moment de ces recherches, mes collègues et moi avions prévu une baisse lente, mais probable, de la fraction des francophones au Québec.Ces prévisions se fondaient sur les tendances observables jusqu\u2019à l\u2019été dernier, et sur les données dont nous disposions à ce moment-là pour évaluer les principaux facteurs susceptibles de déterminer le rapport francophones/anglophones au Québec.Une chose que nous ignorions \u2014 et pour laquelle nous devions nous en remettre à des hypothèses approximatives \u2014 , c\u2019étaient les mouvements migratoires par langue.Pour la première fois, l\u2019été dernier, nous avons eu des chiffres provenant du recensement de 1971, sur les mouvements migratoires interprovinciaux par langue.Et on a découvert qu\u2019une forte proportion de non-francophones quittait le Québec.D\u2019après le recensement de 1976, il semble bien que la tendance s\u2019est maintenue pour la période 1971-1976.Les dates, ici, sont importantes: ces mouvements migratoires n\u2019ont pas grand chose à voir avec la Loi 101 ou la Loi 22, ils sont amorcés depuis 1966, plus vraisemblablement depuis 1968.On observe chez les non-francophones une forte propension à quitter le Québec et une faible propension à y venir.Devant ces informations nouvelles, quelques-uns d\u2019entre nous ont été amenés à réviser les prévisions qui avaient été faites: pour peu que cette tendance se confirme \u2014 sans parler d\u2019une accentuation possible de ce mouvement sous l'effet de la Loi 101, par exemple \u2014 , le paysage est complètement transformé.On ne peut plus prédire une réduction lente de la fraction francophone; au contraire, il faut envisager une légère augmentation, augmentation qui sera encore renforcée par un ap- pareil comme la Loi 101 qui, a moyen terme, francisera un certain nombre de personnes qui autrement auraient choisi l'anglais.Les deux principaux facteurs d\u2019évolution, ici, sont les mouvements migratoires interprovinciaux et le choix de la langue officielle que font les immigrants de l\u2019extérieur du Canada.Le premier facteur \u2014 nous venons de l'apprendre \u2014 joue déjà en faveur des francophones; la Loi 101 devrait faire intervenir le deuxième dans le même sens.Voilà ce qui nous a amenés à corriger nos pronostics.Certains s\u2019en sont trouvés déçus parce qu\u2019on voyait fondre de bons arguments statistiques en faveur d\u2019une politique linguistique stricte, mais j\u2019estime que c\u2019est le privilège du scientifique que de changer d\u2019avis lorsqu\u2019il est placé en face de données nouvelles.Relations - Qu\u2019est-ce que des comparaisons internationales peuvent nous indiquer au sujet du problème de la fécondité au Québec?J, Henripin - Le Québec fait mieux que tous les pays occidentaux.Je ne veux pas nier qu\u2019il puisse y avoir un problème de fécondité au Québec.Mais s\u2019il y en a un au Québec, il y en a encore bien plus ailleurs.Je pense que de toutes les informations qu\u2019on connaît on pourrait tirer la conclusion que le Québec malgré tout.malgré le fait qu\u2019on soit peut-être un peu plus bas que le seuil de remplacement.se classe avantageusement dans le monde occidental.Par rapport aux pays en voie de développement, c\u2019est une toute autre histoire.Dans la plupart des pays du monde occidental, le nombre d\u2019enfants par couple est passé au-dessous du niveau de remplacement.Les deux Allema-gnes viennent en tête, avec quelque chose comme un enfant et demi par famille; il est remarquable de trouver deux pays fortement industrialisés mais de régime social très différent, pratiquement sur le même pied à cet égard.Si l\u2019on excepte l\u2019Irlande, et peut-être aussi l\u2019Espagne et le Portugal, le monde occidental n\u2019assure plus actuellement le renouvellement des générations.Tout se joue sur une décimale, au plan statistique: entre 2,2 et 2,5; en pratique, tout dépend du nombre de familles qui acceptent d\u2019avoir trois enfants plutôt que deux.Relations - Quelles pourraient être les conséquences de cette situation?Est-il exagéré de parler de risques?J.Henripin - Les risques ne sont pas admis par tout le monde.Il y a des 46 RELATIONS Tableau 2 Descendance finale prévue, suivant les promotions de mariages, d'après des enquêtes faites dans divers pays (1) industrialisés, entre 1966 et 1971.Promotions de mariages Pays Angleterre et Galles\tAvant 1951\t1951-55 1967 (2)\t2,55\t2,42 Belgique 1966\t2,72\t2,41 Etats-Unis 1970\t3,49\t3,41 Finlande 1971\t4,00\t3,05 France 1972\t2,86\t2,94 Hongrie 1966\t2,47\t2,21 Pologne 1972\t3,45\t3,06 Tchécoslovaquie 1970\t2,77\t2,40 Québec 1971\t3,86 (4)\t3,42 gens qui se réjouissent de cette très faible fécondité à cause des bénéfices immédiats.Moins de maisons à construire, moins d\u2019écoles à bâtir, moins de services de santé; enfin, moins il y a de monde, moins il y a de services à donner, d\u2019où une économie pour les services publics.A long terme, il y a une chose qui est sûre, absolument certaine; une très faible fécondité va donner dans 30, 50, 70 ans, une population très vieille.On n\u2019a jamais fait l\u2019expérience encore d\u2019une structure d\u2019âges comme celle vers laquelle nous nous acheminons de toute façon.Même si la fécondité se redresse un petit peu, il reste qu\u2019elle sera probablement toujours relativement faible.On s\u2019achemine vers une structure d\u2019âges passablement vieille.Il y a des pays qui nous devancent, mais aucun pays encore n\u2019a subi dans sa structure d'âges tous les effets d\u2019un faible niveau de fécondité de cet ordre, parce qu\u2019il faut beaucoup de temps pour que les effets se fassent sentir dans toute leur ampleur.Et on ne sait pas bien comment vont réussir à vivre des sociétés où vous allez trouver 20%, peut-être 25% de personnes ayant 1956-60\t1961-65\t1966 et après 2,24\t1,82\t1,71 2,34\t2,17 (3)\t 3,14\t2,72\t2,50 2,77\t2,34\t2,02 2,64\t2,55\t2,15 2,05\t1,87 (3)\t 2,75\t2,47\t2,24 2,50\t2,29\t2,19 3,05\t2,86\t2,83 65 ans et plus et 20-25% de jeunes de moins de 20 ans: il y aurait autant de personnes à la retraite et peut-être davantage que de jeunes n\u2019ayant pas encore commencé leur vie active.On ne peut démontrer qu\u2019une pareille situation soit fatalement désastreuse, mais on peut soupçonner qu\u2019une telle société sera moins dynamique: les gens y seront plus conservateurs, ils voudront moins de changement, ils seront moins prêts à s'adapter à des situations nouvelles.Et puis, pensez simplement au coût des programmes de retraite.Je pense qu\u2019en matière de politique sociale, il ne faut pas attendre d\u2019avoir des preuves pour se mettre à réfléchir et essayer d\u2019agir un peu pour ne pas trop aggraver les choses du point de vue démographique.De toute façon, la population va vieillir, \u2014 il faut le prendre pour acquis \u2014, mais elle aura un âge moyen encore plus élevé si la fécondité correspond à 1,5 enfants par famille que si on a deux enfants par famille, ou 2,2 ou 2,3.Relations \u2014 Une étude récente de l\u2019Institut Hudson vient de rappeler une déclaration de l'ancien premier ministre Robert Bourassa, citée par Time (Canada) en 1970: Dans quatre ou cinq ans, nos problèmes économiques seront moins graves.Les coûts de la sécurité sociale seront moins élevés parce que le taux de natalité diminue.Nous aurons moins de chômage, puisque la pyramide des âges réduira le nombre des jeunes qui arriveront sur le marché du travail.Si nous pouvons passer à travers les prochaines années, les problèmes des années 75 et 76 seront plus faciles: moins d\u2019enfants, moins d\u2019investissements à faire dans l\u2019éducation.Plus d\u2019argent à injecter dans l\u2019économie.Qu\u2019en pensez-vous?J.Henripin - Tout n\u2019est pas également vrai là-dedans.C\u2019est un fait qu\u2019en vertu de la baisse de la natalité, il y aura moins d\u2019enfants dans les écoles et que les dépenses gouvernementales seront moins élevées que s\u2019il fallait recevoir 50% d\u2019écoliers de plus.Mais si on laisse entendre que le chômage devrait diminuer assez prochainement, il faut dire que les répercussions de la nouvelle pyramide des âges sur le marché du travail ne se feront pas sentir beaucoup avant 1985.A l\u2019heure actuelle, les jeunes qui se cherchent un emploi sont nés il y a une vingtaine d\u2019années, et 1985 correspond au sommet de la courbe du nombre des naissances depuis la guerre.Il est sûr, cependant, que dans six ou sept ans, il y aura beaucoup moins de nouveaux arrivants sur le marché du travail.Ca va faciliter un peu l\u2019embauche des jeunes.Un autre facteur qui jouera en ce sens, c\u2019est que les femmes vont stabiliser leur taux de participation à la population active.Leur taux d\u2019activité est présentement de l\u2019ordre de 40 à 45%: son augmentation se ralentit déjà.Au cours des vingt dernières années, il avait cru considérablement et, compte tenu des fortes générations qui commençaient de travailler, il a sûrement contribué à compliquer l\u2019absorption de la population active.Mais tout cela ne jouera vraiment que dans six ou sept ans.Relations - A l'échelle internationale, on pourrait supposer que la conjugaison d\u2019une baisse de natalité dans les pays industrialisés et de taux élevés en Amérique latine ou en orient pourrait conduire à des crises très sérieuses.Au Québec, peut-on poser le problème de la survivance nationale, au cas où les taux de natalité resteraient au niveau actuel ou même continueraient de fléchir?J.Henripin - D\u2019abord, d\u2019ici l\u2019an 2000, il est à peu près certain que le nombre absolu des Québécois, comme d\u2019ailleurs celui des Canadiens ou des Américains Source: Nations Unies, La fécondité et la planification 1.\tNous n\u2019avons pas reproduit les informations concernant la Turquie et la Yougoslavie, pays peu comparables aux autres, ni celles du Danemark, dont les \u201cmunicipalités centrales de Copenhague\" avaient été exclues.2.\tVariante \u201cminimum\u201d.3.\tY compris la promotion de 1966.4.\tPromotions 1946-50.NDLR - Pour 1976, l\u2019enquête Henripin établit pour le Québec une descendance finale prévue de 2,38.Ces deux tableaux sont tirés du rapport sur l\u2019enquète-rappel de 1976, nous remercions le directeur du projet de nous avoir authorisés à les reproduire.FEVRIER 1979\t47 continuera d\u2019augmenter.Aucun doute là-dessus, car la population est assez jeune et assez nombreuse pour que, même si les couples n\u2019ont qu\u2019un enfant et demi en moyenne, le chiffre absolu des habitants continue de croître pendant un certain temps.Un problème plus immédiat, c\u2019est celui de savoir si les francophones conserveront leur importance relative au Québec, ou les Québécois dans l\u2019ensemble du Canada.Encore une fois, il n\u2019y a pas de raison de penser que les Québécois doivent se montrer moins féconds que les autres Canadiens.Pourtant, quand on compare les niveaux de fécondité par langue et par province, on observe 1)\tque les francophones du Québec ont encore plus d\u2019enfants que les non-francophones du Québec; 2)\tque la même chose se retrouve dans le reste du Canada; 3)\tque les anglophones du Québec ont moins d\u2019enfants que les anglophones du reste du Canada; 4)\tque les francophones du Québec ont moins d\u2019enfants que les francophones des autres provinces.En d\u2019autres termes, le fait d'habiter au Québec semble être un facteur de sous-fécondité, quel que soit le groupe linguistique auquel on appartient.C\u2019est un phénomène bizarre, et évidemment très nouveau.Relations - Est-ce qu'on peut s\u2019expliquer la chose?J.Henripin - Ce n\u2019est pas simple.Pour les anglophones, étant donné qu\u2019ils sont très concentrés à Montréal, on peut tenter d\u2019expliquer par leur forte urbanisation leur sous-fécondité par rapport aux anglophones du reste du Canada, mieux distribués entre les milieux ruraux, les petites et les grandes villes.Pour les francophones, on pourrait se demander s\u2019il n\u2019y a pas eu une sorte de frénésie de consommation, à partir du moment où un plus grand bien-être leur est devenu accessible.J\u2019hésite à parler d\u2019hédonisme, il me semble pourtant qu\u2019on voit se répandre une sorte de morale de l\u2019instant présent.Mais il ne faut pas exagérer: ce qui est surtout frappant dans ces questions de différences de fécondité, c\u2019est que tout le monde se ressemble.En fait, les Canadiens français étaient bien au-dessus des taux moyens; nous sommes en train d\u2019adopter le comportement de tout le monde.Relations - Par ailleurs, est-ce que les raisons que vous apportez pour le groupe anglophone du Québec, sa concentration dans la région urbaine de Montréal, ne jouent pas aussi, toute proportion gardée, pour le groupe francophone, puisque la concentration de la population francophone au Québec dans la région métropolitaine de Montréal est beaucoup plus forte que celle des francophones qu'on pourrait retrouver à l\u2019extérieur du Québec dans les régions urbanisées?J.Henripin - Oui, oui, sans doute.Mais ce qui est surtout étonnant, c\u2019est la baisse très rapide de ces taux dans nos régions rurales.Ce ne sont probablement pas des enquêtes comme les nôtres qui vont nous permettre de comprendre ce qui se passe.Ce serait plutôt aux psychologues d\u2019examiner quelle sorte de mécanisme préside à la décision d\u2019avoir 2 enfants ou 3.Là est tout le problème, savoir si on a 2 ou 3 enfants, parce qu\u2019il y a très peu de couples qui ne veulent pas d\u2019enfants ou qui n\u2019en veulent qu\u2019un: nos enquêtes l\u2019ont bien montré.Mais de moins en moins de familles comptent 3 ou 4 enfants.Seulement 2% des femmes que nous avons interrogées en 1976 pensent avoir 5 enfants ou plus.Relations - On parle parfois de l\u2019importance de la date à laquelle arrive la première naissance.On dit que plus la première naissance est retardée, plus il y a de chances que le taux baisse.Et plus la première naissance arrive rapidement, plus il y a de chances que le nombre d'enfants soit un peu plus élevé.J.Henripin - Je ne connais pas bien la relation qui peut exister entre la rapidité de la venue du premier enfant et la descendance finale.il y a peut-être un lien.Une de mes collaboratrices s\u2019est intéressée particulièrement au travail de la femme et elle a constaté ceci: chez les femmes qui travaillent régulièrement, pratiquement depuis leur mariage, et qui n\u2019ont pas cessé de travailler à l\u2019extérieur, on voit qu\u2019elles désirent au bout de huit ans de mariage à peu près autant d\u2019enfants que les autres qui n\u2019ont jamais travaillé ou qui ont très peu travaillé.Mais elles retardent beaucoup à les avoir et on a l\u2019impression qu\u2019elles entretiennent encore, un petit peu artificiellement peut-être, un idéal ou un objectif qui est le même que celui des autres, mais qu\u2019en fait elles ne vont pas pouvoir réaliser.On voit percer là quelque chose qui n\u2019est pas tout à fait conscient.On a l\u2019impression que les gens vivent encore avec un modèle ou un idéal reçu, qu\u2019ils ne prennent pas le temps de réexaminer en fonction de leur situation concrète.Relations - Est-il possible d'esquisser les bases de ce que pourrait être une politique québécoise de la famille et de la natalité, en termes d\u2019objectif et de mesures concrètes?J.Henripin - Si on se propose d\u2019assurer au moins le renouvellement des générations, il faut qu\u2019en gros un tiers des familles ait trois enfants: voilà un premier objectif possible.En pratique, cela voudrait dire qu\u2019il faudrait encourager la venue du troisième enfant, puisque nous savons qu\u2019un bon nombre de couples ont déjà l\u2019intention et le désir d\u2019avoir deux rejetons.A supposer que les allocations familiales soient une incitation vraiment efficace \u2014 ce dont je doute beaucoup aujourd\u2019hui \u2014 il faudrait accorder des allocations très généreuses à partir du troisième enfant.Au fond, je crois que le gouvernement qui entend promouvoir une fécondité un peu plus élevée devra utiliser les mêmes moyens que le gouvernement qui a comme seul souci une plus grande justice sociale.Si bien qu\u2019on n\u2019a guère à y perdre: même si les mesures appliquées ne rendaient pas du point de vue démographique, elles serviraient à rééquilibrer les rapports sociaux.Relations - Il semble ressortir de votre étude que le problème financier des familles pris au sens large, soit vraiment important.Pour le gouvernant et le législateur, cela implique un ensemble de décisions qui vont bien au-delà des seules allocations familiales: ne faut-il pas penser en termes de revenu familial?J.Henripin - Certainement.Et pourtant, il ne faut pas considérer uniquement des mesures financières.Au cours de notre enquête, nous avons été surpris de constater la forte proportion des répondants qui se disaient satisfaits de leur condition.Il y a, bien sûr, une fraction non négligeable de gens mal pris, qui doivent faire face à des difficultés considérables: 20% peut-être des couples sont vraiment pauvres.Pour eux, le problème financier est permanent et des allocations plus généreuses pourraient en inciter un certain nombre à avoir un enfant de plus.Mais pour l\u2019ensemble de la population, je ne crois pas que ce soit d\u2019abord ce genre de problème qui soit en cause.Il faut songer plutôt à des questions de liberté: que les femmes puissent aller travailler à l\u2019extérieur et avoir des enfants sans être accablées de journées impossibles.Bien des gens aimeraient avoir plus d'enfants, mais ils estiment qu\u2019ils seraient privés de leur liberté.C\u2019est à se demander si une sorte d\u2019appareil auxiliaire des parents ne représenterait pas pour la majorité des couples québécois une incitation plus efficace que des mesures strictement financières.48 RELATIONS La gestation en Amérique latine par Luis Morfin La troisième Conférence de l\u2019épiscopat latino-américain (CELAM) se réunit à Puebla (Mexique) du 27 janvier au 12 février.Dans ses livraisons de septembre et octobre, Relations a attiré l\u2019attention sur cet événement important pour le monde catholique et pour l\u2019ensemble de l\u2019Amérique latine.Dans cet article Luis Morfin, jésuite mexicain et nouveau membre du comité de rédaction de Relations, étudie les deux textes principaux qui ont servi à préparer les débats de la rencontre de Puebla: ils mettent en évidence deux théologies, deux façons d\u2019annoncer à un milieu donné la Parole libératrice.Le premier, le Document de Consultation, a été élaboré par un petit comité de spécialistes, réuni par les soins du secrétariat permanent du CELAM (Conseil épiscopal latino-américain).Rendu public en décembre 1977, il a soulevé une marée de protestations: on lui a reproché de renier les options sociales et pastorales prises à Medellin en 1968 et d\u2019ignorer systématiquement la théologie de la libération.Le second, le Document de Travail, a été rédigé à partir des observations et des propositions présentées par les différentes conférences épiscopales des pays latino-américains en réaction au Document de Consultation.Publié en septembre, à la veille de la date prévue pour la Conférence de Puebla, ce texte a été peu diffusé et beaucoup moins commenté que le précédent.Tout permet de croire, cependant, que les positions et les attitudes exprimées par ces deux textes polariseront les travaux de la Conférence qui se déroule à Puebla ces jours-ci.du Verbe Introduction La mort inattendue de Jean-Paul 1er a entrai né le déplacement de la 11 le Conférence de l'épiscopat latino-américain: prévue pour le mois d\u2019octobre dernier, la rencontre de Puebla se déroulera du 27 janvier au 12 février prochain.Période d\u2019attente, le délai a pris le sens du moment de l'année liturgique où il se situait: l\u2019Avent.Un Avent empreint de joie et d\u2019espérance.Mais également marqué de craintes et d\u2019incertitudes.Comme-en toute gestation humaine, on retrouve un effort créateur, chargé de douleur et de générosité.Ce qu\u2019implique aussi la naissance du Verbe, l\u2019élocution de la Parole.L\u2019étude que voici voudrait offrir quelques pistes pour éclairer ce processus de gestation, pour suivre de plus près l\u2019événement Puebla d'un point de vue particulier: on y analyse les textes officiels qui ont servi à préparer l\u2019assemblée.Paroles prononcées dans le but d\u2019exprimer la vie et la situation présentes de l\u2019Eglise du sous-continent américain, paroles inspirées de l\u2019Esprit mais non exemptes des distorsions humaines caractéristiques du pèlerinage terrestre de l\u2019Eglise.Evidemment, la simple analyse du Document de consultation (DC) de décembre 1977 et du Document de travail (DT) d\u2019août 1978 ne saurait suffire à rendre compte du cheminement de l\u2019Eglise latino-américaine en un moment aussi crucial et aussi mouvementé de son histoire: nous croyons pourtant que cette première confrontation aidera à mieux saisir les positions en lice et les points de vue qui s\u2019affronteront à Puebla.Nous ne répéterons pas ici ce que nous avons déjà écrit sur les courants d\u2019idées qui ont inspiré les réactions au premier document publié par le secrétariat de CELAM et sur les scénarios possibles pour l\u2019avenir de l\u2019Eglise en Amérique latine (1).Nous ne retiendrons que les éléments qui nous paraissent les plus importants, abandonnant les détails aux débats de l\u2019Assemblée.Nous sommes convaincus que les positions clairement divergentes expri- 1.\u201cPuebla, une Eglise secouée par l\u2019Esprit\", Relations d'octobre 1978\t(38/ 441, 280-282).mees dans chacun de ces deux textes continueront de coexister dans l\u2019esprit des évêques délégués à la Conférence.D\u2019où l\u2019importance de l\u2019analyse que nous soumettons.I-L\u2019analyse Il n\u2019est pas nécessaire d\u2019enquêter sur les changements opérés au niveau des commissions chargées de rédiger chacun des deux documents pour noter toute une série de divergences importantes.Au centre: un point de vue différent Le Document de consultation (DC), rejeté par les conférences épiscopales d\u2019Amérique latine, exprime une vision dichotomique du réel: il procède par hypothèses et déductions et impose continuellement des normes, au lieu d\u2019entrer en dialogue avec la pratique pastorale.Le Document de travail (DT) choisit d\u2019intégrer \u2014 sans les confondre \u2014 les différents niveaux du réel auquel sont confrontés des pasteurs: d\u2019inspiration pastorale et prophétique, le texte maintient constamment une attitude d'ouverture, soucieuse de découvrir et d\u2019inspirer, plus que de sanctionner et de décréter.Pour éclairer ces différences fondamentales \u2014 que nous examinerons ensuite à propos de quelques problèmes particulièrement brûlants \u2014, qu'il suffise de comparer la structure des deux documents et le vocabulaire employé pour traiter de ce qui semblerait, à première vue, un seul et même sujet.Ce qui pour le DC n\u2019est que la \u201csituation générale\u201d, exposée en recourant aux sciences sociales, devient dans le DT \u201cla réalité pastorale du Peuple de Dieu en Amérique latine\u201d, analysée en relation à l\u2019évangélisation.Le DC rattache à l'évangile des données statistiques et des conclusions scientifiques de façon artificielle et arbitraire; le DT entreprend, dans la foi, une lecture humble et attentive des signes des temps.Plus avant, la deuxième partie du DC propose un \u201ccadre doctrinal\u201d, tandis que le DT tente une \u201créflexion doctrinale\u201d.Et si nous abordons les textes, nous pouvons nous convaincre qu\u2019il ne s'agit pas seulement d\u2019une correction de style: on a modifié le point de vue (enfoque) et la méthode employée: au cadre rigide, statique et normatif succède un effort de réflexion pour comprendre et expliquer la réalité avant d\u2019édicter et d\u2019imposer.Pour le DC, la troisième partie, qui vise l\u2019action, s\u2019inspire d\u2019un modèle qui rappelle étrangement la gestion d\u2019entreprise: rationalisation, analyse des marchés, définition des tâches, division du travail.En outre, l\u2019action pastorale dé- FEVRIER 1979 49 coule logiquement des principes de la doctrine sociale exposée au préalable.Après une précision aussi géométrique, on s\u2019étonne de voir le DT développer ce thème en partant d\u2019une option fondamentale, d'objectifs à élaborer et de la proposition de critères réellement inspirants.On s\u2019étonne en même temps de respirer ici beaucoup plus à son aise.Le style \u201cLe style, c\u2019est l\u2019homme\u2019\u2019, on le sait bien.Et quand un texte n\u2019est pas l\u2019oeuvre d\u2019un individu mais d\u2019un groupe, il faut conclure que le style exprime la \u201cmentalité collective de ces hommes\u201d.Pour notre analyse, la confrontation des styles permet de vérifier notre premier bilan et confirme nos premières observations.Il nous semble trouver dans le DC un style impersonnel, fuyant, conforme à la mentalité \u201cgéométrique\u201d du gestionnaire ou de l\u2019administrateur: on en vient à penser que l\u2019auteur cherche à se cacher derrière des formulations à la 3e personne.\u201cIl faut penser que.\u201d \u201cLa conférence du Puebla, c\u2019est l\u2019endroit choisi, se trouve devant.\u201d \u201cOn donne une importance particulière à.\u201d \u201cCe document.correspond à un souci exprès des évêques de situer leur mission.\u201d \u201cOn relève ensuite rapidement.\u201d \u201cUne question importante traitée dans ce chapitre, le diagnostic.\u201d Le ton du DT surprend d\u2019autant plus: \u201cNous voulons examiner, en tant que pasteurs, éclairés par la foi, la réalité ecclésiale et sociale de l\u2019Amérique latine.\" \u201cIl nous fait plaisir de vous remettre ce Document de travail qui servira aux délégués de la llle Conférence.\u201d \u201cNous voulons maintenant revenir à l\u2019examen de.\u201d \u201cNous percevons, à la lumière de la foi, comme un scandale.\u201d Inutile de prolonger l\u2019énumération: il suffit de parcourir les deux textes pour sentir la différence de climat.On soupçonne cependant que derrière ce style impersonnel, évasif, faussement objectif, se cachent une volonté de manipulation et une absence de représentativité réelle du peuple latino-américain.On ne peut parler au nom du peuple, et le faire ouvertement, que si l\u2019on a fait l\u2019expérience de sa souffrance et si l\u2019on est engagé personnellement dans la lutte pour la justice.2.\tDC 84, 85, 86 3.\tDT 43, 57, 47.4.\tDC 221-260.Les instruments d\u2019étude du texte Les deux documents sont accompagnés d\u2019instruments de travail destinés à faciliter l\u2019étude et la discussion.Dans le DC, à la fin de chacune des trois grandes parties, nous trouvons un résumé et un questionnaire.Grâce au résumé, on s\u2019évite la peine de penser, de discuter ou d\u2019approfondir.Quant au questionnaire, il oriente toute la discussion.Dans quel but?De toute évidence, ce n\u2019est pas la voie qu\u2019ont suivie les nombreux lecteurs qui refusèrent de soumettre le DC à la discussion.Que cherchaient cependant ceux qui ont conçu le document?Leur méthode rappelle la façon dont on avait tenté de faire approuver le travail de la commission préparatoire lors de la première session du concile Vatican II.Dans le DT, ni résumé, ni questionnaire.Peut-être parce qu'on s\u2019adresse à des personnes, capables de lire, de comprendre, de s\u2019interroger et de critiquer.Par contre, on a ajouté une longue série d\u2019annexes, qui reprennent les questions les plus importantes abordées par le texte proposé.Ces annexes exposent très honnêtement les problèmes impliqués et leurs présupposés: elles représentent les questions les plus difficiles sur lesquelles les évêques devront se prononcer à Puebla.Le fait de les exposer clairement nous paraît un signe de maturité et de bonne foi.Il Les indices d\u2019un changement d\u2019orientation Une étude détaillée des deux documents fait ressortir certains éléments qui indiquent, de l\u2019un à l\u2019autre, l\u2019intention de changer de route, de corriger le parcours, de se laisser vraiment guider par l\u2019Esprit, qui imprime son dynamisme au Peuple de Dieu en marche.1) la position face à Medellin Pour le DC, Medellin aura été \u201cun esprit de renouveau, te souci d\u2019accorder les engagements concrets de l\u2019Eglise à la lecture des signes des temps, à partir de la foi.Il s\u2019agit d\u2019un fruit prématuré du renouveau conciliaire\u201d; \u201c.c\u2019est un événement qui déborde les cadres ecclésiaux pour se répercuter sur l\u2019ensemble du continent latino-américain\u201d.\u201cIl ne se situait pas en continuité explicite avec l\u2019histoire épiscopale de l'Amérique latine\u201d.(2) Pour le DT, Medellin \u201cs\u2019élabora graduellement, à partir de Vatican II\u201d.\u201cAvant même la conclusion du Concile, les nouveaux Départements, par l\u2019inter- médiaire des secrétariats permanents et des Instituts de pastorale du CELAM, entreprennent de convoquer des réunions spécialisées, au niveau des régions ou à l\u2019échelle du continent, toujours à la lumière du Concile\u201d.Ces rencontres devaient susciter un nouvel effort de réflexion et un intérêt marqué pour la planification pastorale\u201d.\u201cLes évêques, au nom de leurs églises, en union avec le pape et le Concile, proposent une Eglise au service de tous les hommes et particulièrement des plus démunis.\u201d \u201cMedellin, suite et application du Concile à l\u2019Amérique latine, a jeté de la lumière, créé de grandes espérances et éventuellement \u2014 comme le Concile lui-même \u2014 donné lieu à des interprétations diverses.Son impact, sans l\u2019ombre d\u2019un doute, a contribué à mettre en vigueur le renouveau conciliaire sur tout le continent.\u201d Ce simple parallèle suffirait à faire sentir le déplacement d\u2019accent et l\u2019importance du changement de perspective.Pour évaluer leur importance à long terme, il faut imaginer la distance qui sépare les côtés de l\u2019angle, non plus en son sommet, mais lorsqu\u2019il projette ses côtés à l\u2019infini.Pour le DC, les dix années qui séparent Medellin et Puebla sont longuement commentées.Un développement interminable, dix fois plus important que celui qu\u2019on réserve à Medellin même.Dans le DT, pas un mot.Pourquoi?Les rédacteurs du DC avaient besoin de tout un arsenal de rationalisations pour justifier le \u201ccoup\u201d, pour rejeter Medellin en dénonçant certains abus.Les auteurs du DT passent tout naturellement de Medellin à un nouveau sujet de réflexion: plus de rupture.Une fois l\u2019affabulation démasquée, une fois esquivée l'embuscade, le silence prend une dimension de liberté, de pardon, de réconciliation dans la dignité.2) diagnostic sociologique ou expérience pastorale Tout le diagnostic du réel porté par le DC repose sur la thèse de la transition d\u2019une société urbaine-rurale à une nouvelle société urbaine-industrielle.Ce point d\u2019appui permettrait d\u2019expliquer la situation présente de l\u2019Amérique latine et de justifier les futures stratégies, mais il donne surtout l\u2019occasion de déplorer le caractère équivoque et stérile de la lutte pour la justice et des dénonciations de l\u2019oppression.(4) Le DT abandonne l'horizon fermé des sciences sociales et regarde l\u2019Amérique latine dans une perspective à la fois pastorale et prophétique: il voit plus loin, plus profond que le DC.C\u2019est ainsi qu'il évite de procéder par allusions et de 50 RELATIONS Document de Consultation I\tSituation générale 1.\tPerspective historique 2.\tEléments pour un diagnostic 3.\tEvangélisation et nouvelle civilisation II\tCadre doctrinal A)\tcadre théologique 1.\tLa Bonne Nouvelle de Dieu 2.\tDieu nous parle et nous réconcilie en son Fils 3.\tL\u2019Esprit et l\u2019Eglise B)\tcadre de la doctrine sociale 1.\tIntroduction 2.\tFondements 3.\tLibération dans le Christ et libération temporelle 4.\tOrientations doctrinales 5.\tEglise, Etat et Politique 6.\tObjectifs dans la construction d\u2019une nouvelle société III\tAction pastorale de l\u2019Eglise 1.\tAgents d\u2019évangélisation 2.\tPriorités d\u2019évangélisation 3.\tConclusion Document de Travail I\tRéalité pastorale du Peuple de Dieu en Amérique latine 1.\tL\u2019évangélisation dans le passé 2.\tL\u2019évangélisation présente et les aspirations pour l\u2019avenir II\tRéflexion doctrinale 1.\tLe Règne de Dieu en Jésus-Christ 2.\tL\u2019Eglise et l\u2019annonce du Règne 3.\tEvangélisation, Culture, Promotion de l\u2019homme 4.\tLa Vierge Marie, Arche d\u2019Alliance et Mère de l\u2019Eglise III\tAction évangélisatrice 1.\tL\u2019Option 2.\tUn objectif général 3.\tLes critères 4.\tLes objectifs spécifiques Conclusion générale survoler un aspect partiel de la réalité latino-américaine, dont on peut douter qu\u2019il soit seul responsable du désordre établi sur le continent.Il va plus à fond.\u201cEn analysant les diverses causes signalées par les spécialistes pour expliquer les situations et les rapports injustes qui prévalent en Amérique latine, nous voyons comme pasteurs, et sans vouloir préciser leur rôle technique, qu'on retrouve au fond de ces causes le péché, la crise des valeurs morales; en un mot, le mystère de l\u2019iniquité\u201d; \u201c.le péché personnel se manifeste en des structures et des idéologies qui consolident l\u2019injustice et proclament la violence.\u201d (5) 3)\tla doctrine sociale de l\u2019Eglise La position des deux documents est, à ce sujet aussi, clairement divergente.Non seulement à cause de l\u2019espace disproportionné que lui réserve le DC, mais surtout par le rôle que lui font jouer les deux textes.Pour le DC, il s\u2019agit du corps de principes dont on déduira la pratique chrétienne: l\u2019antidote au marxisme et au capitalisme, la \u201cdoctrine sûre.\u201d Le DT invite à un exercice de discernement concret des options sociales et politiques en fonction du programme que propose Octogesima Adveniens.Pour le DC, la Doctrine Sociale est une vision globale du monde et de l\u2019humanité, qui devient la médiation nécessaire pour l'agir du chrétien dans la société.\u201d (6) Pour le DT, \u201c.pour que les chrétiens accomplissent leur mission d\u2019évangéliser les relations humaines, culturelles, économiques ou politiques, en promouvant l\u2019homme intégral, ils ont besoin d\u2019un ensemble de critères élaborés en Eglise, pour discerner ce qui favorise la croissance intégrale de l\u2019humanité.Il s\u2019agit d\u2019intégrer la foi à la vie humaine.\u201d (7) 4)\tinculturation ou nostalgie de la \u201cChrétienté\u201d Puisque les deux documents s\u2019inspirent de l\u2019exhortation apostolique Evan-gelii Nuntiandi (EN), on pourrait s\u2019attendre à les trouver substantiellement d\u2019accord sur la question des rapports entre évangile et culture.Tel n\u2019est pas le cas, toutefois.Même quand les deux documents citent le même passage de l\u2019exhortation EN, le contexte où ils l\u2019introduisent impose un éclairage très différent.Au fonds, l\u2019alternative est claire: ambition du pouvoir ou désir de service.5.\tDT 151, 145 6.\tDC 744.7.\tDT 461.FEVRIER 1979 51 Le DC s\u2019en tient à une analyse de la culture perçue comme instrument de domination, comme formule efficace en vue d\u2019alliances tactiques: \u201cL\u2019Eglise est le facteur d\u2019unification le plus efficace de l\u2019ensemble des peuples latino-américains et, par conséquent, de leurs formes culturelles.Sans l\u2019Eglise, l\u2019Amérique latine serait incompréhensible.\u201d (8) Il suffira de sous-entendre ici l\u2019Eglise \u2014 structure hiérarchique dominante, réseau de nonciatures apostoliques et de dicastères romains, et l\u2019on reconnaîtra l\u2019efficacité de l\u2019instrument de domination.Dans le DT, nous lisons: \u201cL\u2019Eglise n\u2019est évidemment pas une culture., l\u2019Eglise, en s\u2019incarnant dans une culture déterminée, assume ses façons d\u2019être et de voir: elle se réalise concrètement comme une Eglise particulière et présente, d\u2019un point de vue culturel, des différences par rapport à d\u2019autres Eglises particulières.\u201d Et plus loin: \u201cL\u2019Eglise latino-américaine accueille attentivement l\u2019insistance de Paul VI sur l\u2019évangélisation de la culture.La question évoque les symptômes évidents que présente l\u2019ensemble de notre civilisation occidentale, qui a dominé les derniers siècles.Mais aussi l\u2019avènement tourmenté d\u2019une nouvelle civilisation, fondée sur des valeurs humaines et chrétiennes décisives, tels l\u2019amour, l\u2019adoration, la dignité de la personne, la justice, la communion et la participation.\u2019\u2019 (9) Qu\u2019il suffise de citer encore un paragraphe du DC pour compléter le parallèle: L\u2019Amérique latine est un vaste milieu culturel bien caractérisé, dans l\u2019ensemble des cultures existantes.Les grands milieux culturels sont actuellement reliés entre eux du fait qu\u2019ils partagent à des degrés divers et selon des formes variables, certaines caractéristiques de la culture dite occidentale, dont le foyer fut l\u2019Europe occidentale.D\u2019une façon ou de l\u2019autre, le monde est unifié par \"l\u2019occidentalisation\u201d car c\u2019est en elle ou avec elle que peuvent exister les grandes diversités culturelles.(10) 5)\tla place des \u201cpauvres\u201d Il est évident qu\u2019en Amérique latine on ne peut négliger de parler des pauvres.Il est évident qu\u2019on n\u2019a guère le choix de prendre parti pour ou contre eux.Pourtant, même sur ce point, nos deux documents s\u2019affrontent.8.\tDC 251.9.\tDT 418, 425 10.\tDC 248.11.\tDC 847.12.\tDT 490 13.\tDT 492 14.\tDT 77.15.\tDT 78.Le DC n\u2019ignore pas le fond du problème: \u201cC\u2019est le devoir particulier de l\u2019Eglise que d\u2019assumer un engagement authentique avec les pauvres et de promouvoir une véritable libération dans le domaine social, économique et politique, pour susciter une nouvelle convivialité.De fait, ce sont les pauvres qui peuvent le plus contribuer à la construction de la nouvelle société: ce sont eux qui subissent le plus lourdement l\u2019injustice, eux qui aspirent davantage au respect des droits de la personne.Ils portent des énergies latentes qu\u2019il faut réveiller.\u201d (11) Toutefois, à mesure qu\u2019on parcourt le DC, s\u2019impose l\u2019impression que les pauvres sont le résidu nécessaire du processus de développement, qu\u2019ils défient notre capacité d'organisation technique et administrative.Et on ne peut éviter d\u2019évoquer le Rapport Rockefeller, quand on trouve des expressions comme \u201cla qualité de la vie\u201d parmi les objectifs de la nouvelle société.De même, le DC insiste clairement pour dire que l\u2019évangélisation universelle passe avant l\u2019évangélisation des pauvres.Nous pourrions dire que la différence fondamentale, sur ce point, avec le DT, vient de ce qu\u2019on parle \u201cpour les pauvres\u201d: il s\u2019agit d\u2019un discours formulé de l\u2019extérieur: de loin, de haut, à distance.Au contraire, le DT parle \u201cde chez\u201d les pauvres.Son langage a une bien autre portée: Dans le coeur de l\u2019Eglise, la clameur des hommes soumis à une extrême pauvreté trouve un écho profond.L'Eglise latino-américaine est bouleversée par la conscience de la douleur et de la faute que doivent ressentir tous les chrétiens face à la situation causée par des omissions ou des actions, conscientes ou inconscientes.(12) C\u2019est justement parce qu\u2019ils se trouvaient dans une situation infra-humaine (malades, dépossédés, affamés, méprisés, abandonnés), que les \u201cpauvres\u201d furent préférés par le Seigneur.(13) A la lumière de la foi, nous voyons un scandale et une contradiction avec l\u2019être chrétien dans le fossé profond qui continue de séparer riches et pauvres malgré la croissance économique notable du continent.(14) Le fossé s\u2019est élargi visiblement et le luxe du petit nombre est devenu une insulte face à la misère des grandes masses.Cette situation déshonore bien plus les responsables que les victimes et elle est contraire à l\u2019honneur dû au Créateur.En outre, cette injustice avilit le riche et affaiblit le pauvre.(15) On pourrait allonger la liste des citations.Déjà, cependant, la différence est claire.6)\tla théologie de la libération Même si ce thème est traité en annexe du DT et sera vraisemblablement repris au cours de l\u2019Assemblée elle-même, l\u2019écart entre les deux documents est suffisamment frappant pour que nous nous y arrêtions.D\u2019abord, l\u2019espace qu\u2019on lui réserve: 13 paragraphes dans le DC, 77 dans le DT.Ensuite l\u2019angle d\u2019analyse.Le DC appuie nettement sur les risques de l\u2019entreprise, il accentue la distinction entre le spirituel et le temporel, il désavoue le recours à l\u2019Ecriture pour fonder le projet de libération.Le DT fait sienne la profonde préoccupation du peuple et de ses pasteurs à l\u2019égard de la libération.Avant de se lancer dans le débat et de formuler des mises en garde, il signale l\u2019apport positif de ce courant de pensée.Il reformule en outre la signification de la liberté, non seulement comme fuite, sortie, exil, mais aussi \u2014 et surtout \u2014 comme rencontre, dévouement, consécration, don de soi.7)\tles théologies sous-jacentes Une différence aussi prononcée entre les mentalités qui ont inspiré les deux documents s\u2019explique et s\u2019enracine en des façons différentes de \u201cfaire de la théologie\u201d.Il ne s\u2019agit pas d\u2019une simple dispute d\u2019écoles, comme à l\u2019époque des débats entre thomistes et suaréziens; ce n\u2019est pas non plus que les uns acceptent des thèses fondamentales rejetées par les autres, comme au temps de la Réforme.Ce qui est en cause est à la fois beaucoup plus profond et difficile à expliquer: il y va de la manière dont on exerce la réflexion sur sa foi, dont on est docile à l\u2019Esprit, dont on accepte de se laisser \u201cmouler\u201d par l\u2019action du Seigneur.Ici apparaît l\u2019énorme importance du passage accompli par l\u2019Eglise latino-américaine du DC au DT, même s\u2019il s\u2019agit de textes préparatoires.La théologie du DC est une camisole de force étouffante, elle paralyse le mouvement et la vie: un musée à louer! La théologie qui inspire le DT est réflexion sur la foi.Sur la foi entendue comme une façon de voir les choses qui résulte de l\u2019expérience de l\u2019amour de Dieu.Voilà la différence essentielle, radicale.52 RELATIONS Ceux que le Royaume n\u2019intéresse pas ont d'autres sujets importants à débattre: l\u2019inflation, le sexe, le structuralisme .qu\u2019ils passent leur chemin! la pierre rejetée des bâtisseurs par Arturo Paoli prêtre de la congrégation des Petits Frères de l\u2019Evangile (Pères de Foucauld), l\u2019auteur travaille depuis 15 ans en Amérique latine.Obligé de quitter l\u2019Argentine, il vit au Vénézuéla.Le texte que nous publions est la traduction d\u2019un article préparé pour la revue italienne La Rocca.Ill Au-delà du Document de travail Le temps d\u2019arrêt provoqué par le déplacement de la date de convocation de la Conférence aura permis aux délégués d\u2019étudier calmement le DT.Pourra-t-on aller au-delà des formulations déjà proposées?Cet Avent inattendu nous amè-nera-t-il à conjuguer le Verbe de façon plus consciente?Pouvons-nous espérer être, nous aussi, frappés de stupeur \u201cparce que personne ne nous avait jamais parlé ainsi\u201d?Comme tout produit de l\u2019effort humain, le DT est perfectible et porte en lui-même de quoi être amélioré.Il est clair qu\u2019on trouvera bien représentée à Puebla la position qu\u2019exprime le DC.Et que, par conséquent, certains essaieront de remanier le DT pour revenir en arrière, tandis que d\u2019autres voudront aller de l'avant.Comment, par exemple, pourrait-on donner plus de consistance à la ligne de recherche qui s'exprime dans le DT?Voici quelques pistes.1)\tApprofondir le diagnostic des causes de la situation actuelle en Amérique latine.Ceci suppose qu\u2019on intègre à la réflexion théologique les informations déjà disponibles et les découvertes des sciences humaines.On pourra ainsi en arriver à dénoncer plus clairement les responsables qu\u2019on peut identifier: ce qui requiert évidemment une certaine analyse du rapport des forces mobilisables pour le changement.2)\tProposer une méthode théologique capable de systématiser l\u2019expérience spirituelle de la libération: ceci implique également qu\u2019on élabore une méthode de discernement spirituel applicable aux options sociales et politiques concrètes.Il faudra mieux expliciter les valeurs latino-américaines inhérentes à nos cultures.3)\tApprofondir les rapports entre évangélisation et communications et avancer un projet de collaboration apostolique \u2014 au plan pratique, pastoral \u2014 qui permette de combler le manque d\u2019intégration politique et économique des peuples qui forment le continent.Mais au-delà de tout souhait et de toute attente particulière, nous pouvons conclure cette étude avec l\u2019espoir que le Seigneur de l\u2019histoire continuera d\u2019assister le laborieux effort de son Eglise pour accueillir, concevoir et prononcer sa Parole.FEVRIER 1979 Quand je rentre d\u2019un séjour au Brésil, je me sens revigoré, oxygéné: comme si une éclaircie m\u2019avait fait entrevoir l\u2019église que j\u2019espère, celle pour laquelle je vis, mon utopie.Je dois admettre que la foi et l'espérance qui nourrissent l\u2019utopie connaissent des \u201cblack-out\u201d douloureux que j\u2019essaie de traverser sans trop désespérer, en songeant aux crises des disciples qui partageaient la vie du Christ.Pour représenter la constance que serait leur décision de ne pas abandonner le Maître, il faudrait dessiner une ligne brisée, comme la feuille de température d\u2019un malade: la foi a besoin d\u2019être constamment rallumée \u2014 hommes de peu de foi; pourquoi avez-vous douté?\u2014 Le reproche tonifiant me revient à l\u2019esprit tandis que j\u2019évoque les mois passés au sein de l\u2019église brésilienne: il me semble y avoir vu l\u2019Eglise \u201centière\u201d, alors que nous ne voyons communément qu\u2019une église morcelée.Interpellés par l\u2019énergique décision de Jean-Paul II de poursuivre de toutes nos forces l\u2019unité des chrétiens, de promouvoir l\u2019oecuménisme, il faut nous demander si les catholiques possèdent une force de communion capable de rappeler à la communion non seulement les chrétiens mais tous les hommes.Le problème aujourd\u2019hui ne réside pas dans les divergences doctrinales; un Concile de Florence, où les parties recherchent un accord sur une définition dogmatique, est maintenant impensable.L\u2019homme du vingtième siècle ne cherche plus la vérité dans le champ de la métaphysique, car il a compris que ce domaine lui est interdit.L'hérésie \u2014 le mot signifie séparation, \u2014 démembrement de ce qui est un, morcellement \u2014 ne frappe plus la formulation d\u2019une vérité, mais plutôt la réalisation historique d\u2019une théorie.Le regard de l\u2019homme ne se pose plus tant sur le Roi que sur Royaume.Renversement de perspective qui semble suggéré par l\u2019évangile: \u201cqu\u2019ils voient vos bonnes oeuvres et glorifient votre Père.\u201d (MT 5,16); partir du Royaume, de ce qui se voit, de ce que vous faites, pour aller au Roi.Si l\u2019homme pré-Kantien se demandait \u201cqui est Jésus?\u201d et \u201cqu\u2019est l\u2019Eglise?\u201d, l\u2019homme contemporain me demande: où est l\u2019Eglise?où se fait-elle et donc où est Jésus?Une fois qu\u2019il a découvert où est l\u2019Eglise, celui que le Règne intéresse se demande pourquoi l\u2019Eglise est-elle là?Dans les groupes que j\u2019ai visités pendant mon voyage, j\u2019ai rencontré les trois axes constitutifs de l\u2019Eglise.A) La convocation d\u2019un groupe à un itinéraire de libération L\u2019Eglise part de Dieu, d\u2019une initiative de Dieu, d\u2019un \u201créveil de Dieu\u201d.\u201cDieu s\u2019est souvenu de nous.\u201d Il faut habiter avec le peuple, dans les \"tavelas\u201d, dans les groupes réellement abandonnés, pour comprendre combien c\u2019est bien ainsi que l\u2019Eglise doit toujours et encore commencer, pour voir ce que cela signifie de réinventer l'Eglise pourtant éternelle, ce que veut dire \u201cfaire l\u2019Eglise\u201d, qui pourtant vient de Dieu.Ceux qui détiennent les leviers de commande du pouvoir politique nous ont oubliés; ils nous ont laissés sans rues, sans eau, sans secours médical, sans travail, ils nous ont parqués dans un dépotoir, mais Dieu s\u2019est réveillé.Il s\u2019est souvenu de nous.53 Croyez-vous que nous nous sommes levés un beau matin pour voir descendre du ciel des maisons neuves, bien équipées, des rues propres et asphaltées?Non, rien n'a changé, mais quelqu\u2019un, un groupe, est venu chez nous et il nous a fait découvrir l\u2019amitié: il n\u2019est pas puissant, il n\u2019a pas de solutions à vendre, mais il nous fait sentir, moins par ses mots que par sa présence, qu'\u201cil s\u2019est souvenu de nous.\u201d Nous étions oubliés, méprisés, capables de communiquer le désespoir; nous devenons une communauté d\u2019espérance et nous avons découvert que ce groupe qui se souvient de nous s\u2019inspire de l\u2019Evangile.Dieu s\u2019est souvenu de nous par eux et en eux: l\u2019Eglise commence de naître.Les critiques, les attaques contre ce mode de naissance de l\u2019Eglise proviennent de l\u2019Europe opulente et cartésienne.\u201cOù est-il écrit que Dieu s\u2019engage à résoudre les problèmes du travail, du logement, des égoûts du quartier, des bidonvilles?L\u2019Eglise devrait naître de ce \u201csouvenir de Dieu\u201d, de cette faible espérance qui surgit d\u2019une faible amitié, au lieu que les cieux se déchirent et que la lumière éclate pour révéler le Dieu vérité, beauté, dépassement de nos limites?Et cette église que vous dites découvrir en entreprenant de vous solidariser avec les oubliés, n\u2019est-ce pas justement celle-là même que vous accusez de parler haut et de s\u2019allier aux puissants?Ne voulez-vous pas qu\u2019elle s\u2019allie aux puissants pour défendre les pauvres?Vous prétendez la dégager du jeu politique et vous l\u2019y replongez!\u201d Les oppositions, les agressions contre l'église des pauvres ou contre l\u2019église pauvre \u2014 l\u2019intuition fulgurente de Vatican Il \u2014 sont puissantes et elles ont l\u2019air d\u2019être bien fondées en doctrine.La force de cette apologétique s\u2019enracine dans l\u2019une des nombreuses équivoques qui nous barrent le chemin.En politique, les gouvernements les plus matérialistes cachent leur propre cynisme en dénonçant le matérialisme idéologique des voisins d\u2019en face; ainsi une théologie terriblement humaine, pur produit d\u2019une logique cérébrale, accuse la théologie d\u2019en face d\u2019être \u201cterrestre\u201d, \u201chorizontaliste\u201d, \u201cpopuliste\u201d, de renier la foi comme parole d\u2019en haut.Qui nous délivrera de ces équivoques tragiques?B) La connaissance cérébrale d\u2019un Dieu détaché de l\u2019histoire Le deuxième axe de l\u2019Eglise est celui de la connaissance de Dieu, de l\u2019annonce de Dieu: Dieu s'est souvenu de nous, qui est-il?La Bible est pleine de Lui, l\u2019his- 54 toire du peuple est son histoire, et pourtant ce livre \u2014 c\u2019est bien connu \u2014 reste sobre et dépouillé pour parler de Lui.Le peuple L\u2019entend et ne Le voit pas: \u201cTu ne peux voir mon visage, parce qu\u2019un homme ne saurait me voir et rester en vie\u201d (Ex 33,20).Le peuple Le sent dans ses absences désespérantes, dans ses larges moments de sommeil, d\u2019oubli, aux heures très dures de l\u2019exil, sous le joug des tyrans, dans les abus des magistrats injustes qui prennent le parti des suffisants, dans l\u2019arrogance impunie de ceux qui occupent la terre et la font labourer par les indigènes réduits en esclavage.Dieu se présente en ces absences terribles, dans l\u2019espérance que quelqu\u2019un nous libère d\u2019une histoire où l\u2019homme se sent enfermé comme la mouche piégée par l\u2019araignée.Il se présente dans les brusques éclaircies qui déchirent la grisaille suspendue sur nos têtes: \u201clevez les yeux et regardez, car votre salut est proche\u201d (Le 21,28).Si nous voyions combien ces \u201clibérations\u201d sont modestes, comme elles sont épisodiques, à peine perceptibles sur la toile sombre de l\u2019histoire, nous nous étonnerions de les voir célébrés dans le Livre avec un tel luxe de couleurs éclatantes et une telle orchestration de clameurs.En apparence, rien n'a changé: les pauvres continuent de plier l\u2019échine, les astucieux continuent de vivre de la sueur et du sang de ceux qu\u2019ils ont réussi à courber.Et pourtant, ces réveils de Dieu motivent l\u2019espérance de l\u2019homme, sa décision tenace de poursuivre la marche vers la terre promise et les lendemains meilleurs.Le message théologique que doit transmettre ce groupe humain qui s\u2019appelle l\u2019église n\u2019est rien moins qu\u2019essentiel: il est l\u2019énergie secrète de l\u2019histoire.Même celui qui l\u2019ignore chemine et accepte la vie en vertu de cette énergie occulte.Or ce message \u2014 Dieu s\u2019éveille, Dieu se souvient de nous \u2014, il s\u2019est desséché, détaché de l\u2019histoire et devenu géométrie, physique, science.L\u2019Eglise le transmet fidèlement, mais le lien s\u2019est rompu qui le nouait à l\u2019histoire: il n'y a plus que science, que catéchèse.Même simplifié, il rejoint encore ceux que travaille la curiosité intellectuelle, qui n\u2019arrivent pas à résoudre leur tourment intérieur.Le message biblique, intrinsèquement historique, devient idéologie, théorie, réponse à l\u2019angoisse de l\u2019\u201cêtre-pour-la-mort\u201d.Le message traduit le Dieu de Pascal, mais est-ce bien le Dieu de la Bible?On a fini par conclure \u2014 et par accepter comme la mort inévitable des ormes ou des cyprès \u2014 que là où s\u2019implantent les structures technologiques, là où l\u2019urbanisme supplante la société rurale, Dieu part.La thèse marxiste et la thèse catholique, qui se heurtent durement dans le ciel métaphysique, s\u2019accordent tranquillement sur les conclusions.Le type de société auquel l\u2019humanité se conforme de façon irréversible sera fatalement athée et l\u2019Eglise semble impuissante face à ce phénomène.Dans la phase préparatoire à Puebla, on a fait allusion au problème mais tout laisse croire qu\u2019il restera sans solution.L\u2019église a choisi, c\u2019est trop clair.Le Dieu pascalien, celui qui console l\u2019être-pour-la-mort, n\u2019est pas le Dieu des bidonvilles et de la périphérie des grandes villes: c\u2019est le Dieu des intellectuels, de ces intellectuels qui ne se résignent pas à noyer leur drame intérieur dans le gai savoir.C\u2019est le Dieu des producteurs agricoles, des paysans qui ont des angoisses moins métaphysiques que physiques, météorologiques, telluriques.Est-ce le Dieu de la Bible?Ce Dieu qui se manifeste par ses absences et ses visites à l\u2019improviste (comme un voleur dans la nuit, dit l'Evangile), non pas tant dans l\u2019intimité du coeur humain, angoissé devant la mort ou inquiet de sa récolte, mais dans l\u2019esclavage, dans l\u2019injustice, dans l\u2019arrogance du juge corrompu \u201cqui n\u2019a aucune crainte de Dieu et ne respecte personne\u201d (Le 18,2), dans les colons qui s\u2019installent dans les champs, refusent de partager la récolte et tirent impitoyablement sur ceux qui viennent réclamer leur part.Dans le capitaliste qui ne regarde pas à la dépense pour construire ses silos et engranger le grain afin de vendre à prix fort quand viendra la famine.Si nous nous détournons de ces masses exposées aux coups de l\u2019athéisme, nous nous demandons: ce Dieu détaché de l\u2019histoire, bien mesuré, bien défini, i-dentifié, découpé par les axes de la théologie et de la métaphysique, est-il vraiment capable d\u2019apaiser l\u2019angoisse de l\u2019être-pour-la-mort?L\u2019expérience montre que non.L\u2019athéisme atteint même les classes auxquelles semblait si bien convenir le Dieu individualiste, intimiste, pascalien.Les grands convertis français, les impies de Mauriac qui tombaient foudroyés par la grâce, ne sont plus à la mode.La foi pâle et sophistiquée des \u201cnouveaux philosophes\u201d n\u2019a convaincu personne.Le mince filet de lumière n\u2019arrive pas à percer l\u2019atmosphère oppressante de leur scepticisme total: aucune espérance ne vient éclairer leur méfiance radicale à l\u2019égard de l\u2019histoire.Aussi les mots \u201cmission\", \u201ccatéchèse\u201d \u2014 paroles saintes en soi \u2014 sont devenus suspects dans la mesure où ils identifient l\u2019église de l\u2019axe B, détachée de l\u2019axe A, et qui n\u2019est pas l\u2019Eglise biblique.RELATIONS Le drame, c'est que l'église n\u2019a personne à envoyer à une grande partie de l\u2019humanité, celle que la société industrielle continue d'entasser dans les grandes périphéries urbaines et qu\u2019elle accule à dresser des taudis de fortune lorsqu'elle ne peut plus l\u2019absorber dans la machine industrielle.L'église compte un grand nombre de volontaires, plus qu\u2019aucune autre organisation, mais 99% d\u2019entre eux appartiennent à la ligne B: ils s\u2019activent à former des mouvements, des organisations, à décrocher des octrois qui financent leurs projets; ils ne créent pas l\u2019Eglise, il ne ré-inventent pas l\u2019Eglise.J\u2019espére que la trame de ce texte ne rejette pas mon discours dans l\u2019équivoque habituelle.J\u2019ai l\u2019impression de retrouver une situation semblable à celle de mon adolescence, à l\u2019époque fasciste.Des manifestations nerveuses, des masses immenses en proie au même enthousiasme, fascinées par un vague nationalisme et une liturgie làique haute en couleurs, mais exclues de l\u2019histoire qui est fondamentalement la poursuite d\u2019un changement des rapports humains.Ainsi les forces de l\u2019église se concentrent-elles dans les lignes B et C, l\u2019axe de la doctrine et l\u2019axe du culte.Quant à l'axe A, il est comme un câble électrique sectionné par l\u2019orage, dont on se passe parce qu\u2019on a trouvé un expédient de secours.Tout à côté d\u2019un christianisme ornemental, l\u2019athéisme croît et des masses de plus en plus nombreuses sont étrangères à l\u2019Eglise.Notre église peut faire illusion: elle donne l\u2019impression d\u2019une vie intense, fébrile même, elle ne se développe en fait qu\u2019en de petits noyaux minoritaires, incompris, souvent persécutés.C) Cultivée pour elle-même, la liturgie devient folklore dans une église de consommation La ligne C est celle du chant, de l\u2019action de grâce à Dieu libérateur, à Dieu \u201cqui se souvient, qui se réveille\u201d.\u201cSion (les bidonvilles, le Nicaragua, l\u2019Amérique latine en situation de dépendance, les paysans chassés de leurs terres), Sion a dit: le Seigneur m'a abandonné.Une femme oublie-t-elle son enfant, reste-t-elle indifférente au fruit de son ventre?Même s\u2019il y avait une femme qui oublie, moi, je ne pourrai t\u2019ou-olier.\u201d (Is 49).Le culte, le moment liturgique, l\u2019alleluia naît de l\u2019expérience de Dieu \u201cqui se souvient de nous\u201d.Détachée de ce contexte, la liturgie devient folklore, elle prend le ton d\u2019une fête d\u2019adolescents: cultivée pour elle-même, elle n\u2019est pas la célébration d\u2019un événement, le merci à Dieu qui se souvient.On se défend en disant que la prière FEVRIER 1979 doit être gratuite, que \u201cDieu est Dieu\u201d, et qu'il mérite qu\u2019on le glorifie pour le simple fait qu\u2019il existe.Mais dans la Bible, ce Dieu qui est apparaît dans sa manifestation d\u2019amour, dans son initiative et son intervention historique: l\u2019amitié de l\u2019homme naît de ce que Dieu se soit souvenu, elle est rencontre joyeuse et festive d\u2019amis.Le culte chrétien a une voie unique, définie pour toujours, l\u2019Eucharistie: mouvement de réconciliation entre les hommes et de réconciliation avec les biens de la terre; c'est en vertu de ce mouvement qu\u2019on rend gloire au Père.L\u2019évangile nous parle des initiatives de Dieu, des invitations apportées par des messagers, que l\u2019homme a le choix d\u2019accepter ou de refuser.Les célébrations des hommes viennent de ce que \u2014 souvent très tard \u2014 nos yeux s\u2019ouvrent: oui, Dieu est passé, \u201cnos coeurs n\u2019étaient-ils pas brûlants?\u201d Ces initiatives de Dieu semblent dépassées.L\u2019homme d\u2019aujourd\u2019hui accepte l\u2019esclavage et la dépendance, ou alors il utilise des moyens absolument \u201claïques\u201d, il applique une stratégie scientifique.Le Dieu des armées s\u2019est retiré sous sa tente et il cède le pas au consolateur des âmes, au Dieu qui suscite des réflexes de bonté, des réconciliations partielles, détachées de la trame de l\u2019histoire \u2014 une histoire de violences, de haines, de concurrences toujours plus acharnées.En reprenant la Bible, en repensant l\u2019histoire d\u2019Israël, même sans le secours d\u2019une exégèse démythisante, on peut en ressaisir la vie, l\u2019actualité: de petits faits obscurs, quelques protagonistes seulement, une réalisation importante.L\u2019Eglise naît, se ré-invente là où un petit groupe, inspiré par l\u2019Evangile et la fièvre du Royaume, annonce à la petite Sion oubliée: \u201cest-ce qu\u2019une mère peut oublier son enfant?\u201d Un groupe d\u2019étudiants, de professionnels, une assemblée plus ou moins grande recrutée dans la classe moyenne, peut se former pour entendre le message chrétien ou pour prier, elle forme aujourd\u2019hui une \u201céglise de consommation\u201d même si ce sont des choses saintes et divines qu\u2019on y consomme, elle est une église d\u2019individus même s\u2019ils sont des milliers; elle est société non pas communauté?.\u2022 Unie par un idéal commun, non par une pratique commune.L\u2019Eglise naissante, ré-inventée, neuve, c\u2019est celle qui a son point de départ en \u201cDieu qui se souvient de nous\u201d, de vous, du peuple adultère qui devient peuple-épouse.Une assemblée chrétienne normale me demande d\u2019annoncer \u201cqui est Dieu\u201d en partant de l\u2019apologétique, même si j\u2019essaie par tous les moyens de masquer la charpente doctrinale et idéologique.Dans un groupe humain \u201coublié\u201d, on commence par le \u201cDieu se souvient de vous\u201d.Et ce souvenir de Dieu s\u2019incarne dans l\u2019intérêt, l\u2019amour, l\u2019amitié, la patience, l\u2019humanité enrichie du \u201cMôise communautaire\u201d qui est allé vers les oubliés, eux \u201cqui gisaient dans l\u2019ombre\".Il est tout simplement stupide de croire qu\u2019on puisse faire échec à l\u2019athéisme des masses par les méthodes de la ligne B:\tsurspécialiser des missionnaires pour les envoyer rencontrer le monde ouvrier, les masses.Cela revient à former des mathématiciens pour les envoyer dans un pays d\u2019Afrique frappé par une épidémie de fièvre jaune.Il est vrai que l\u2019athéisme menace les énormes populations des périphéries urbaines; mais il ne s'agit pas de l\u2019athéisme dialectique, il s'agit de l\u2019athéisme biblique, de l\u2019absence de Dieu, du sommeil de Dieu.Le positivisme, le matérialisme dialectique, les théories qui se suivent et se remplacent, ne changent rien à la façon dont Dieu a choisi de se révéler à l\u2019homme, ni à la manière dont nous faisons l\u2019expérience de Dieu.Comme le progrès scientifique en matière d'alimentation n\u2019empêche pas l\u2019homme d\u2019avoir faim et ne change pas sa façon de se nourrir.Les préoccupations pastorales qui inspirent les documents officiels, mandements ou condamnations, ne rejoignent absolument pas cette\u201cabsence de Dieu\u201d.Le \u201cDieu est mort\u201d des philosophes n\u2019explique pas l\u2019apostasie des masses que déplorait déjà Pie XI.\u201cDieu nous a oubliés, Dieu s\u2019est endormi\u201d, c\u2019est une prière, qui n\u2019a rien à voir avec l\u2019affirmation de Nietzsche.L\u2019erreur de notre pastorale, c\u2019est justement de réagir de la même façon au \u201cDieu est mort\u201d et au \u201cDieu nous a oubliés\u201d.Si nous parvenons à reconnaître cette différence \u2014 et c\u2019est le peuple qui nous permettra d\u2019y arriver \u2014 nous commencerons de comprendre la réponse: \u201cle Seigneur s\u2019est réveillé de son sommeil, comme un preux vaincu par le vin\u201d (Ps 77).Au milieu d\u2019une végétation touffue, qui rappelle le figuier dont Jésus n\u2019obtient pas de fruit, et qui correspond à l\u2019individualisme religieux qu\u2019on retrouve un peu partout au Brésil aussi, on aperçoit les premières pousses de l\u2019Eglise que le peuple ré-invente.Je dois avouer que, lorsque ma foi faiblit, j\u2019ai peur que le pouvoir écrasant d\u2019une église soucieuse de couvrir de cantiques la rumeur du \u201cDieu est mort\u201d n\u2019en vienne à arracher ces jeunes pousses qui auraient plutôt besoin d\u2019être cultivées avec un soin.religieux.Je crains que cette église ne voie pas le \u201cDieu qui s'éveille et se souvient\u201d, qu\u2019elle le combatte même au nom du Dieu solaire, immuable, triomphateur, roi des siècles.Ce com- 55 photographier Vinavouable bat de Dieu contre Dieu n\u2019est pas nouveau.Il remonte à celui qui proposait à l\u2019homme un objectif nouveau: \"Si donc le Fils de l'homme vous libère, vous serez vraiment libres\u201d (Jn 8,36).Ne passons pas trop vite sur ces mots: le Fils vous libère, vous lance sur la voie de la libération; les Juifs répondent: \u201cnous ne sommes pas des bâtards, nous avons Dieu pour seul Père\u201d (Jn 8,41).Tu veux nous libérer?Allons donc! Nous autres, nous l\u2019avons déjà, la liberté.Quant au peuple qui reconnaît en Jésus le \u201cDieu qui se souvient de lui\u201d, il ne compte pas: \u201cCette foule ne comprend pas la loi, ce sont des maudits\u201d (Jn 7,49).Quand la foi me revient plus lumineuse et que je revois cette véritable naissance de l\u2019église, je redécouvre le style obstiné de Dieu, celui qui apparaît dans la cantique prophétique de Marie: \u201cil secourt Israël son serviteur se souvenant de son amour\u201d.Face au temple colossal qui conservait l\u2019arche, c\u2019est une jeune fille toute frêle qui annonçait ce souvenir stable et cristallisé du Dieu victorieux et invincible qui exorcise la peur des nouveaux défis, des nouveaux conflits, la peur de l\u2019histoire.L\u2019histoire avançait sur les traces de Marie, ce chant scandait son pas.Je revois ces petites communautés qui dévoilent l\u2019église re-naissante non pas avec des mots, mais par l\u2019amour qui les unit, par l\u2019espérance, par le sacrifice de la vie qui les rend vraiment puissantes.Je songe que toujours dans l\u2019histoire le réveil de Dieu est annoncé avec une certitude absolue et qu\u2019en même temps il se manifeste en des faits et gestes \u201cinsignifiants\u201d qui échappent à qui ne sait pas regarder: \u201cOn craindra le Seigneur au couchant, on craindra sa majesté au levant, car il viendra tel un fleuve impétueux poussé par le souffle du Seigneur (Is 59, 19); je songe aussi que la promesse que Dieu se réveillera pour ébranler la terre se transmet \"de génération en génération\u201d:\t\u201cNe craignez pas, je vous apporte une joyeuse nouvelle qui remplira d\u2019allégresse le peuple tout entier.\u201d Et cette joyeuse nouvelle, qui enveloppe l\u2019univers, qui ébranle l\u2019histoire, elle se fait toute petite, banale, quotidienne: \u201cvous trouverez un nouveau-né enveloppé de langes, couché dans une crèche\u201d (Le 2).Il nous est difficile de reconnaître le terrible réveil de Dieu qui ébranle l\u2019histoire dans la pauvreté et la grisaille du quotidien.Jésus nous donne deux critères pour nous orienter: la véritable amitié qui devient communion, la persécution qui devient l\u2019éclat du sang.Là se trouve l\u2019église, le signe que Dieu s\u2019est souvenu.traduction de Relations Les détracteurs de Sonate d'automne \u2014 car il s\u2019en trouve (1) \u2014 se sont-ils demandé pourquoi l\u2019insolite résonnance, au sortir de la projection, se prolonge, tenace, même à travers le bruit abondant de maints autres films impressionnants?Il y a des films qui laissent une empreinte obsédante.Pourtant, Sonate d'automne est, avant tout, un austère et long dialogue.La parole est présente à tout moment.C\u2019est l\u2019axe fondamental où se meut tout le reste.Comme dans Scènes de la vie conjugale.Primauté du texte: serait-ce, ici, une oeuvre plutôt littéraire?Mais prenons garde: la parole est ici signe d\u2019incompréhension.Ainsi, le film est d\u2019abord un symbole de notre culture contemporaine:\ta-t-on jamais plus écrit, plus parlé, plus communiqué, commenté, explicité qu\u2019actuellement.pourtant, ne se plaint-on pas, partout, qu\u2019on ne communique guère, qu\u2019on ne se comprend guère davantage, qu\u2019on se retrouve isolé même au milieu de la multitude?Demander le dialogue, c\u2019est prouver qu\u2019il n\u2019est pas là.Une sonate en trois mouvements Ce n\u2019est pas gratuitement que Bergman a choisi son titre.Automne dit assez, d\u2019abord, qu\u2019à son 39e film, Bergman atteint l\u2019automne de son âge et de son oeuvre.L\u2019automne n\u2019est-il pas la saison des fruits mûrs?Pas encore l\u2019hiver.Bergman aura, sans doute, encore beaucoup à dire, à filmer.Pour l\u2019instant, il nous donne un film d\u2019une cohérence parfaite.Impeccable.Ne le comparons surtout pas à ses films antérieurs, l\u2019avant-dernier en particulier, cet Oeuf de serpent dont on a tant médit, faute de le mieux situer dans l\u2019oeuvre entière.Pose révélatrice, en tout cas, qui nous permet de constater que les obsessions de Bergman restent toujours les mêmes: Dieu, l\u2019incommunicabilité, le désert de l\u2019égoïsme, la solitude, le passé douloureux.Quant à cette sonate, outre qu\u2019elle signifie un certain chant, c\u2019est-à-dire une manière d\u2019exprimer la réalité en contrepoints thématiques, elle met en cause une pianiste virtuose (on ne joue aucune sonate, en ce film.) Sonate: chant contracté, schéma adéquat pour suggérer la genèse et la structure de tout drame humain.Trois mouvements, trois moments de l\u2019évolution tragique: d\u2019abord, la menace, puis le drame lui-même, enfin l\u2019épilogue catastrophique.par Jean-René Ethier Trois moments également dans la technique de tout dialogue, de toute tentative de rapprochement: l\u2019amorce, la confrontation et l\u2019épilogue.Ce n\u2019est pas en vain que la sonate a été la forme privilégiée du classicisme musical.Précisons cette structure: c\u2019est, au début, l\u2019activité fébrile du rythme, fait de nervosité inquiète où chaque thème (chaque force en présence) se ménage en se méfiant.On dit que le musicien expose son propos.C\u2019est l\u2019allegro.Lui succède un andante, souvent méditatif et douloureusement contenu avant de se terminer sur une chute presque toujours désespérée.Ne reconnaissons-nous pas ici les pièges du dialogue qui, sous des dehors feutrés et d\u2019abord précautionneux, tente dans une sorte d\u2019impudeur mesurée, de mettre à nu la nature du propos?Le risque demeure où le chant ne se complaise qu\u2019en lui-même.Alors, c\u2019est la cascade.Le ton s'élève, la finale se dessine.Les chants alternent, beaucoup plus dans l\u2019opposition triomphante que dans la conciliation.Il faut comprendre cela pour pouvoir saisir les séquences finales de Sonate d'automne où Charlotte, mère d\u2019Eva, s\u2019en retourne chez elle, dépitée en même temps que satisfaite de sa bonne conscience.On a cru, ici, à une facilité de la part de Bergman, qui termine son film dans une alternance de séquences entre la mère suffoquée dans son train et Eva qui continue de pleurer sa douleur dans un cimetière.C\u2019est, au contraire, la clef de la construction de ce film.Car, alors que la musique va son train (sans jeu de mots), chaque thème se révèle, sous l\u2019accommodement harmonique, plus distancé qu\u2019accordé! N\u2019appelle-t-on pas \u201ccontre-thème\u201d le développement que tout thème secrète en soi?Premier mouvement Eva, femme du pasteur Viktor (2), écrit à sa mère Charlotte, une pianiste de concert qu\u2019elle n\u2019a pas revue depuis huit ans, et l\u2019invite à venir passer quelques jours au presbytère.Tout de suite, c\u2019est l\u2019atmosphère de vérité qui saisit le spectateur: maison propre et dépouillée.Dehors, la vapeur sur le fjord et l\u2019ocre des teintes d'automne.Nous sommes loin du bruit, de 56 RELATIONS la renommée, de la vie facile ou factice.Nous sommes au coeur des choses qui sont vraies et simples.Et Eva demande l'amour, elle qui n\u2019aime pas son mari, un pasteur sans défaut, parce que son éducation ne lui a pas appris à aimer l\u2019amour.Charlotte arrive, grande, belle, nerveuse, affairée et bavarde.Il est évident qu\u2019elle se cache sous un masque inconscient, qu\u2019elle écrase tout de sa personnalité envahissante.Un mal de dos la poursuit qu\u2019elle nie en l\u2019auscultant trop.C\u2019est une femme forte, autoritaire, méritante.Vérité de ces premières séquences sur l\u2019atmosphère des choses et des âmes.On sent que ce monde de piété, de calme discret n\u2019est pas fait pour Charlotte.Promise pour quatre jours de vacances, elle décide déjà d\u2019abréger son séjour.Charlotte ne peut vivre dans une vie sans artifices qui la trompe sur elle-même.Elle ne parle que d\u2019elle, d\u2019ailleurs, de son mari et de son amant morts.C'est une femme qui n\u2019a plus d'antennes que pour elle-même.Tout n\u2019irait pas si mal encore si.(contre-thème) Eva, toute charité et bonté, n\u2019hébergeait pas sa jeune soeur paraplégique.On apprendra, plus tard, dans le 2e mouvement, d\u2019où vient cette maladie: mésestimée par sa mère qui lui préfère sa carrière pianistique, Hé-léna s\u2019est éprise de l\u2019amant de sa mère.L\u2019amant, faible, veule, suivra Charlotte qui s'impose.Héléna en perdra la parole.Ainsi, la présence de cette malade, miroir de l\u2019égoïsme de la mère, empoisonne le séjour de Charlotte.Sous les mots de pseudo-compassion qu\u2019elle prononce sur le bout des lèvres, nous comprenons que Charlotte ment à Héléna.Charlotte serait-elle menteuse, vraiment?Non, elle est perverse.Second mouvement Plus tard, Charlotte n\u2019arrive pas à dormir, malgré son cachet de somnifères.Soudain, un cauchemar la réveille dans ses premiers assoupissements: une main (celle qu\u2019elle croit être de Héléna qui chercherait à la rejoindre dans l\u2019affection) la touche.Répugnance.Elle se lève, descend au salon où Eva, réveillée, vient la rejoindre.1.\tTrès peu, à vrai dire, puisque l'unanimi-' té semble se faire autour de ce film.Le critique de Film & Broadcasting le trouve bavard, sans action dramatique comme sans caractères bien développés (P- 114).2.\tEncore un pasteur.On se souviendra que le père de Bergman était pasteur.3.\tScénario original, Ed.Gallimard, p.57-58.FEVRIER 1979 C\u2019est la confrontation fatale, le face à face inéluctable.Toute la gamme des sentiments, des approches verbales, des spasmes et des vérités qui font mal vont défiler.Eva, qui s\u2019était toujours tue, trouve un courage subit: sa mère ne l\u2019a-t-elle pas humiliée une fois de plus, après le souper, en la supplantant au piano, dans une interprétation de Chopin?Séquence merveilleuse: Eva joue gauchement mais avec sensibilité.Charlotte lui enseigne la technique qui, impeccable, fait briller mais qui noie également l\u2019émotion sous la virtuosité.Charlotte possède le savoir-faire, la parole qui juge, désigne, définit.Deux mondes différents qui apparaissent, ou plutôt deux manières d\u2019être au monde.cruauté de l\u2019inavouable où Bergman \u201cmet en lumière crue le drame de la femme moderne, tiraillée entre les appels à l\u2019autonomie et sa fonction maternelle\u201d Quel art et quelle vérité dans ce dialogue entre la mère et la fille! Or, ce qui se joue ici n\u2019est pas une scène banale, c\u2019est le noeud du drame, le noeud gordien qu\u2019il faut couper pour arriver à la lucidité sur soi-même.Eva, comme Héléna, est prisonnière de sa mère.Elle lui lancera au visage ces vérités pénibles à dire qu\u2019on ne dit habituellement pas: \u201cTu es arrivée à faire de moi une infirme à vie.(comme Héléna) j\u2019étais toute petite et malléable et pleine d\u2019amour.Tu m\u2019as ligotée.Tu étais une virtuose dans l'art des accents et des gestes de l\u2019amour.Des gens comme toi sont des dangers mortels\u2019\u2019.\u201cUne mère et une fille, quel effroyable amalgame de sentiments, de confusion et de destruction.comme si le cordon ombilical n\u2019avait jamais été coupé.\" (3) Terrible affrontement où l\u2019inavouable se dit enfin! Va-t-il libérer, pour autant?A la fin, vaincues, chacune sur son propre terrain, les deux femmes se retireront blessées à jamais.Le dialogue entre les âmes n\u2019écorche-t-il pas plus qu\u2019il n\u2019embaume?Il faut beaucoup d\u2019humilité et de résignation devant la vérité possible pour que le dialogue porte son fruit.S\u2019il n\u2019est pas maîtrisé, c\u2019est la digue éclatée.Il paraît que ce nivel- lement des mots, dans certains groupes en dynamique, après le nettoyage douloureux qu\u2019il provoque, fait parvenir à la paix et à la lumière.Mal conduit, n\u2019est-il pas, souvent, qu\u2019un déversoir de scories qu\u2019il serait mieux de taire?Toute vérité est-elle vraiment bonne à dire?Or, au moment le plus pathétique de ce jeu forcé de la vérité, alors que Charlotte se voit reprocher d\u2019avoir préféré sa carrière à son rôle de mère, on aperçoit (moment suprême du film) Héléna qui, de son lit, appelle désespérément.A-t-elle senti, dans la solitude de sa chambre, le moment névralgique où elle pourrait approcher sa mère?Dans un geste aussi désespéré que périlleux, elle se laisse glisser sur le palier de l\u2019escalier, et là \u2014 ô miracle \u2014 de muette qu\u2019elle était, elle se met à proférer des mots qui supplient sa mère.L\u2019amour qui appelle l'amour! Mais, Charlotte n\u2019entend pas.Personne n\u2019entend.Héléna est condamnée à l\u2019emmu-rement.Pendant ce temps, Charlotte parle toujours.Mais, ce n\u2019est pas l\u2019absence d\u2019une parole vraie qui fait le tragique ici, c\u2019est l\u2019absence d\u2019une parole de Charlotte qui soit vraiment sa parole bénéfique.Mais, elle n\u2019en est plus capable.Troisième mouvement Charlotte n'a même pas attendu le jour convenu pour partir: elle quitte Eva dès le lendemain de cette nuit de vérité.Dans le train qui la ramène, Charlotte parle toujours.Elle s'adresse à son imprésario, son ami Paul qui ne lui répond jamais.A la fin de ce soliloque justificateur, Charlotte cherche le reflet de son visage dans la vitre.En séquences alternées, nous voyons Eva dans le cimetière lugubre et froid.Alternance des thèmes et des visages qui se recoupent.Les deux femmes ne se sont quittées que physiquement.Elles continuent de dialoguer dans l\u2019imaginaire, mais cette fois, c\u2019est définitif: jamais, elles ne pourront se comprendre.Elles se sont quittées à jamais, mais le montage du film les rapproche encore une fois pour bien signifier qu\u2019il s'agit là d\u2019un discours irrecevable.La mise à nu des âmes n'a fait que creuser le fossé entre elles.Il n\u2019y a plus de dialogue, maintenant, qu\u2019entre la vie et la mort, entre la présence et l\u2019absence, à l\u2019heure du jour automnal, appelée \u201cchien et loup\u201d.La ligne entre la clarté et l\u2019ombre est à jamais floue.C\u2019est ça le drame humain: on feint de parler à l'autre en se donnant bonne conscience, mais on ne fait que s\u2019entretenir soi-même dans un dédoublement irréversible.57 Miroir de nous-mêmes Qui n'aura reconnu là le terrible symbole de nos solitudes et de nos vains efforts pour percer le mur de l\u2019incompréhension?De nos disputes et de nos revendications au nom même de la vérité et de la justice des choses! C'est peu dire que Bergman reprend ici ses thèmes chers.En fait, il ne les a jamais abandonnés.Il leur donne cette fois, en les sous-tendant d'une revendication féministe épineuse, une actualité qui met en lumière crue le drame de la femme moderne, tiraillée entre les appels à l\u2019autonomie et sa fonction maternelle.Charlotte n\u2019est-elle pas la mère-artiste qui empêche les autres de naître?Or, Bergman ne dénonce rien ici: il ne fait que constater.Et la cruauté de Sonate d'automne ne vient pas de ce qui s\u2019y agite: elle vient de notre regard qui manque à la lumière et qui ne sait plus tolérer ce qu\u2019il se cachait à lui-même, de lui-même.(4) \u201cIl y a un papillon qui cogne à la fenêtre\u201d Est-ce à dire que Bergman signe là un manifeste de désespoir total?D\u2019un pessimisme inguérissable à propos de la nature humaine?Si les Scènes de la vie conjugale semblaient renier l\u2019amour sous le fatras des difficultés ou il se débat, Face à face n\u2019était une descente aux enfers que pour permettre à l\u2019héroïne d\u2019en revenir en croyant encore à la vie.Nous avons déjà écrit, ici même (5), combien cette enquête obstinée et ténébreuse dans les profondeurs de l\u2019âme humaine, ne pouvait bien n'être, pour Bergman, que le revers d\u2019une interrogation qui pourrait bien finir par prendre le nom de théodicée.Il ne s'agit pas ici d\u2019une récupération irritante du discours de Bergman.Deux moments importants du film nous invitent à le souligner, alors que la majorité des critiques semblent n\u2019avoir même pas réagi à ces incidences révélatrices.Eva dit de son fils Eric, mort en bas-âge, qu\u2019au-delà de la mort elle le sentait vivre, qu'elle avait besoin de ce dialogue avec lui.au-delà de la mort elle- 4.\tOn pourrait opposer à la cruauté de Sonate d\u2019automne un autre film sur I artiste qui vieillit: Primo Amore de Dino Ri-si.Sur ce thème que Duvivier avait traité sobrement mais avec plus de profondeur dans La Fin du jour, Risi, par sa mise en scène habile mais tapageuse, ne fait que fermer la porte à l\u2019imaginaire pour se complaire dans ce qu\u2019il faut bien appeler un cynisme qui fait tape à l\u2019oeil.5.\tRelations, Déc.1976, pp.343-344.6.\t1 Sent.Dist.VIII, q.l, a.1, ad 4.7.\tVictor Hugo, Dieu, coll.La Pleïade, vol.Il, 8, p.1103.même.Ne fait-elle pas, en outre, allusion directe à Dieu, comme étant peut-être cette réalité silencieuse qui assiste à tout et ne dit rien pour signifier que son silence est aussi la raison du nôtre?Ne dira-t-elle pas encore de Lui, dans la chambre d\u2019Héléna qu\u2019il est \u2018\u2018ce qui n\u2019a pas de limites\u201d.Et la souffrance qui est la sienne n'est-elle pas illimitée?Bien sûr, une lecture psychanalytique du film expliquera tout par des mécanismes de frustration et de compensation projetée.Mais, pourquoi, ici, avoir peur des mots et des concepts?Pourquoi cet appel désespéré ne serait pas comme un écho tragique de notre pauvre condition humaine qui cherche dans les cris de la nuit?\u2018\u2018Tu ne me chercherais pas si tu ne m\u2019avais déjà trouvé\u201d.Car, ce Dieu imaginaire, ce Dieu qui échappe aux limites, aux différences, donc à tout langage, à toute parole, pourquoi ne serait-il pas aussi cette face de la Révélation, offerte à nous toujours, même dans la tentative de nos constructions pour l\u2019anéantir?Saint Thomas ne disait-il pas que \u201cc\u2019est avec cette ignorance propre à un être en route que nous sommes le mieux unis à Dieu\u201d (6).\u201cQuand la bouche d\u2019en-bas touche à ce nom suprême, l'essai de la louange est presque le blasphème\u201d^) .L\u2019art, sacrement de l\u2019ineffable La force de ce film exceptionnel vient de sa maîtrise exemplaire.Le cinéma de Bergman, de plus en plus, rompt avec le faste des mises en scène pour devenir des \u201cmises en abîme\" en tentant de se réduire au seul discours.Ou, si l\u2019on préfère, au verbe qui révèle en même temps qu\u2019il cache le discours.Il est l\u2019art qui se fait discours de l\u2019invisible.Il dit ici, une fois de plus, l'aspiration profonde, mystique à surmonter les différences de la vie et de la mort, du moi et de l\u2019autre, de mon désir et de la loi castratrice.Il dit surtout que l\u2019imaginaire n\u2019est qu'illusion mortelle de l\u2019au-delà des limites.Car, il faut passer par le symbole qui déchire pour atteindre l\u2019autre.Saint Paul ne disait-il pas également que Dieu ne peut s\u2019atteindre qu'à travers le miroir de la nature?Fraternel Bergman, qui, dans l'audace de ses propos et le courage de ses confessions, nous apprend à photographier nos âmes pour nous les révéler telles qu\u2019elles sont: des abîmes de mystère en quête d\u2019absolu! propos raisonnables Education, culture et pédagogie forment une trilogie dont les éléments sont indissociables.Toute éducation s\u2019insère dans une culture, dans un ensemble de valeurs, un ordre qu'elle tend à maintenir et à reproduire.Et chaque éducation a sa pédagogie à elle, sa manière de transmettre ce qu\u2019elle considère comme le patrimoine culturel.On peut dire que Guy Brouillet, dans son ouvrage \"Quelle éducation?\u2019\u2019 (éditions Le-méac), a défini à sa façon les frontières de notre espace culturel.D\u2019autant plus que, comme la plupart des éducateurs, il sent que ce territoire est menacé: menacé moins par les \u201ccontrebandiers de la culture\u201d, les \"porteurs de valeurs non-déclarées\u201d (1) que par les maniaques de l'innovation.C\u2019est même là un des tout premiers accents qui frappent le lecteur de son ouvrage.La \u201cpathologie de la nouveauté\u201d provoque la verve de l\u2019auteur.Son vocabulaire éclate pour dénoncer le \u201cchantage de la modernité\u201d, la \u201cnéophilie\u201d ou \u201cle piège de l\u2019innovation systématique\u201d.Face à cette volonté de \u201ctransmettre à tout prix les dernières nouveautés\u201d, Guy Brouillet rappelle que \u201cl'éducation est essentiellement conservatrice\u201d, qu\u2019elle est \u201ctransmission, continuité\u201d; que son rôle consiste à \u201ctransmettre la sagesse collective\u201d, à \u201cconserver un héritage\u201d.Parant l\u2019accusation de prôner un conservatisme figé, une éducation marquée par la pesanteur et l\u2019inertie, il s\u2019empresse d\u2019ajouter qu\u2019il s\u2019agit de transmettre \u201cune tradition vivante qui s\u2019enrichit et se modifie imperceptiblement de et par ce qu\u2019elle reçoit.\u201d Il est probable que certains pédagogues ne se rassureront pas pour autant et insisteront sur le caractère inattendu, étonnant de tout ce qui est création culturelle, sur la \u201cculture clandestine\u201d dont nous avons parlé plus haut.L\u2019auteur reconnaît qu'il représente \u201cla pensée modérée\", celle dont la dissidence n\u2019est pas organisée, \u201cla pensée raisonnable\u201d qui, entre nous, n\u2019a pas toujours le courage de rompre le silence.Cela se voit surtout à ce qu\u2019il s'en prend aux excès de toutes sortes: \u201cla course effrénée que commande la société technicienne\u201d, \"le vertige des possibles\u201d, l\u2019hyper- 1.\tMax de Ceccatty, \u201cLes contrebandiers de la culture\u201d, in Esprit, sept.1978.2.\tB.de Jouvenel, Du Pouvoir, p.453 (éd.C.Bour-quin).3.\tArticle déjà cité, Esprit, sept.1978.58 RELATIONS sur Ieducation criticisme, l\u2019hyperpolitisation, \u201cla juridisa-tion des esprits\u201d, etc.Guy Brouillet est un esprit lucide qui s'emploie à démasquer les ambiguités de notre culture et de notre éducation: et ici le gibier ne manque pas.Il décrit, du reste, \u201cla vie intellectuelle.(comme) un jeu dévoyé et confus de doctrines et de mots.\u201d L\u2019aspect égalitaire d\u2019une certaine éducation démocratique est une de ses cibles.Il cite Bertrand de Jouvenel, selon qui, \u201cjamais l\u2019élévation sociale n\u2019a comporté moins de charges, jamais l\u2019inégalité réelle n\u2019a été plus abusive que depuis l\u2019incorporation dans le Droit positif d\u2019une égalité de principe entraînant la négation de tout devoir d\u2019état.\u201d(2) Percevant l\u2019éducation comme la communication d\u2019un savoir (mais prenant garde toutefois de limiter son horizon à cette \u201csimple prestation d\u2019un savoir\u201d), il souligne que \u201cla relation de connaissance ne saurait être une relation démocratique.Elle suppose une inégalité, une hiérarchie.Le professeur est censé détenir un savoir qu'il a à transmettre à quelqu\u2019un qui ne l\u2019a pas.\u201d Sans doute qu'il demeure possible de \u201cmasquer la supériorité au niveau du savoir derrière un égalitarisme flatteur ou des attitudes trompeuses comme la non-directivité\u201d.Qui donc a décrit l\u2019enseignement comme l\u2019art de rappeler à l\u2019élève ce qu\u2019il n\u2019a jamais su?A deux reprises Guy Brouillet mentionne qu'il se propose de revenir sur ce thème piégé de l\u2019égalité, qu\u2019il a même un ouvrage en chantier sur ce sujet qui a ses incidences sur la démocratie et sur la liberté.L\u2019auteur est professeur de philosophie.Il ne se contente pas d\u2019observer les malaises dont souffrent notre culture et notre éducation: il remonte jusqu\u2019aux causes.Et ses recherches, sa réflexion aboutissent à des découvertes fort intéressantes.A titre d\u2019échantillon, voici ce qu'il dit de l\u2019intelligence contemporaine: \u201celle attaque le réel, elle ne l\u2019écoute pas, ne le laisse pas parler.Elle bouge toujours, elle produit toujours, elle n\u2019écoute et n\u2019accueille jamais.\u201d Comment ne pas être d'accord quand on voit, par exemple, le structuralisme agresser avec ses \u201cgrilles\u201d et ses \u201cmodèles\u201d des domaines et des oeuvres où il n\u2019a même que faire?Il existe (au Québec comme en Europe) une pédagogie de \u201cla subversion culturelle\u201d dont les \u201clabours révolutionnaires\u201d tendent à l\u2019anarchie et à la désorganisation.Ces \u201cnouveaux pédagogues\u201d s\u2019efforcent de substituer aux \u201crepiquages de la bourgeoisie\u201d des \u201cfilières culturelles encore plus bêtement linéaires et canalisées que celles qu\u2019ils combattent.\"(3) Nous avons eu l\u2019occasion de faire connaissance avec cette pédagogie lors de l\u2019enquête menée récemment sur l\u2019enseignement du français au Québec.Tout en admettant que \u201cl\u2019éducation n'est pas neutre, qu\u2019elle contient toujours un projet politique\u201d, Guy Brouillet maintient la \u201cdistinction entre le savant et le politique\" et débusque les abus de la politisation de l\u2019enseignement.On reconnaît également le philosophe à la place importante qu\u2019il sait faire à la \u201csagesse\u201d, en particulier face à la puissance et à l\u2019activité politique.C\u2019est cette même sagesse que l'on retrouve quand le moraliste, cette fois, affirme que \u201cl'enseignement de la vertu se fera par la transmission de la sagesse collective, de la loi de la cité.\u201d L'auteur, en effet, consent humblement à appartenir au groupe de \u201cceux que l\u2019on nomme avec dédain les moralistes\u2019\u201d.Il consacre même une portion considérable de son livre \u201caux grandes oubliées (que sont) la générosité et ses soeurs, la sympathie, la gratuité, la charité.\u201d Il ne craint pas non plus de parler \u201cd\u2019une éthique de la connaissance\u201d, du droit qu\u2019a l\u2019enfant de \u201crecevoir un code moral qui ait cohérence et stabilité.\u201d Le moraliste, parlant des valeurs, rejoint l\u2019humaniste soucieux de toutes les dimensions de l\u2019homme: rencontre qui nous situe aux sources mêmes de la culture et de l'éducation.Dès le début de son ouvrage, Guy Brouillet prend soin de décrire l\u2019éducation comme \u201cle lieu privilégié où se manifeste la volonté impérialiste des \u2018essences\u2019 de l\u2019homme\u201d, où existe \u201cla possibilité pour chacune des dimensions (de l\u2019homme) de travailler à ciel ouvert.sans s\u2019asservir, sans domestiquer les autres.\u201d C\u2019est, selon lui, à cette condition que \u201cle sens de l'humain pourra protéger l\u2019avenir\u201d, que seront stoppées \u201cla domination de la science ou l\u2019hypertrophie de la politique.\u201d L\u2019auteur ne prêche pas pour autant un humanisme individualiste comme l\u2019a été celui de la Renaissance; bien au contraire, il s\u2019empresse de qualifier de tragique \u201cla disparition (actuelle, et malgré les apparences) du sens de la communauté.\u201d Il déplore qu\u2019au sein même des institutions d\u2019éducation, on fonctionne comme de simples \u201céquipes d'action\u201d avec toute l\u2019abstraction et l\u2019impersonnalité que ce phénomène implique.Guy Brouillet ne serait pas un vrai pédagogue s'il n\u2019y avait chez lui une dose de naïveté, à cette différence près qu\u2019il en est très conscient.Il professe même de \u201cdéfendre (ses) illusions\u201d, parle de \u201cl\u2019utopie de la cité éducative\" et avoue \u201cqu'il faut être un peu naïf pour aimer les traditions.\u201d Certaines de ses suggestions sont marquées par cette candeur: celle de la \u201cdéconcentration\u201d, par exemple, qui \u201cdirigera, pour un moment (nuance l'auteur) les forts en lettres vers les disciplines scientifiques, (et) orientera les forts en sciences vers les choses littéraires.\u201d Par contre, il peut se montrer très réaliste en précisant l\u2019ambition de sa pédago- gie: il insiste beaucoup sur \u201cles apprentissages de base\u201d (savoir lire, résumer et comprendre un texte, maîtriser l\u2019écriture, l\u2019orthographe et la syntaxe), sur \u201cune solide formation de base\".Ce rappel est des plus opportuns au moment où les réformes et changements de notre système, de ses programmes sont d\u2019une admirable efficacité pour nous distraire de l\u2019essentiel.Ce qui donne à cet ouvrage sur l'éducation son poids, son autorité, c\u2019est qu\u2019il est écrit par un observateur du dedans, par un maître qui vit les faiblesses de notre système, qui en souffre le premier et qui sait ce que c\u2019est qu\u2019enseigner et éduquer.Quand il précise le rôle des syndicats, il se réfère à ses propres expériences de la vie syndicale: il sait fort bien ce que c\u2019est \u201cqu\u2019être un syndiqué.aliéné et impuissant\u201d, à la merci \u201cd\u2019une décision prise en haut, là-bas.\u201d Il n\u2019hésite pas non plus à déclarer que \u201cla probité intellectuelle ne se négocie pas\" et que le paradoxe de l'hyperpolitisation, c\u2019est \u201cqu\u2019elle mène à l\u2019apolitisme.\u201d Dissipateur d\u2019ambiguïtés, il est également pourfendeur de mythes: selon lui, \u201cle rôle des professeurs n\u2019est pas d\u2019aider à gonfler la mythologie de notre temps, mais d\u2019aider à se situer face à cette mythologie.\" A quoi il conviendrait de rattacher \u201cles slogans simplificateurs\u201d en présence desquels la foule perd son sens critique.Il s\u2019en prend aussi aux \u201cméthodes qui tendent à domestiquer les esprits plutôt qu\u2019à les libérer\u201d, extrêmement attentif à toutes les atteintes à la liberté de l\u2019élève.L\u2019auteur, vers la fin de son ouvrage, développe longuement l'analogie entre le professeur et le médecin.On était habitué, depuis saint Thomas, à l\u2019analogie du jardinier qui ne doit pas pousser à la place des fleurs.Serait-ce que nous vivons dans un monde bien mal en point?Il y est constamment question de crises et de malaises qui font, en tout cas, l\u2019objet du diagnostic de l\u2019auteur.Philosophe, moraliste, humaniste, observateur de son temps, Gaston Brouillet est tout cela à la fois.C\u2019est beaucoup, mais il n\u2019en faut pas moins pour faire de véritables éducateurs.Et faut-il s\u2019étonner alors qu\u2019ils soient plutôt rares?Mais l'auteur de ces propos raisonnables sur l\u2019éducation est peut-être encore davantage un homme cultivé.Ses lectures et ses citations couvrent une foule de domaines, supposent un esprit ouvert à tous ces champs du savoir.A titre d\u2019exemple, combien de fois il se réfère aux psychologues pour appuyer tel élément, tel aspect de la pédagogie?Culture, éducation et pédagogie se sont ici donné rendez-vous chez un maître qui a réussi à faire une place à chacune des dimensions de l\u2019homme, à opérer un tri lucide des valeurs que véhicule son temps et qui a le droit de parler d\u2019éducation.Louis-Bertrand Raymond professeur de littérature, collège Jean-de-Brébeuf FEVRIER 1979 59 A propos du Bonhomme Sept-heures de Louis Caron le gouffre du roman par Gabrielle Poulin Le samedi 12 novembre 1955, quelques minutes avant midi, un quartier de la ville de Nicolet sombrait dans la rivière.Vingt-trois ans après ces événements, Louis Caron revient sur les lieux de la catastrophe; après s\u2019être abondamment documenté, avoir interrogé les témoins du drame, lui qui vit à Nicolet, il entreprend de réécrire à sa façon cette page tragique de l\u2019histoire des Nicolétains.\u201cLes personnages de ce roman sont purement imaginaires\u201d, prend-il soin de préciser: avant même de s\u2019engager dans ce récit, le lecteur doit donc être sur ses gardes.Il lui faut lire ce livre, dont l\u2019action se fonde sur des événements réels et vérifiables, comme un roman.Je ne sais pas comment réagissent les habitants de Nicolet à la lecture du Bonhomme Sept-heures.Moi, qui ne connais cette petite ville de province que très sifp-rficiellement, pour y avoir fait trois courts séjours au début des années 60, j\u2019avoue que j'ai été à la fois intéressée et agacée par le roman de Louis Caron.Cette réaction ambivalente m\u2019a amenée à me poser des questions sur la place de ce roman dans la littérature actuelle, sur l\u2019efficacité du genre littéraire ici, sur les techniques utilisées par le narrateur et sur les caractéristiques de l\u2019univers romanesque qu\u2019il bâtit.On se souviendra que l\u2019auteur s\u2019était vu décerné le prix France-Canada et le prix Hermès en 1977 pour son premier roman intitulé l'Emmitouflé.(2) En brossant l\u2019histoire de Nazaire, l\u2019un des multiples \u201cdéserteurs\u201d québécois qui avaient fui la mobilisation de 1917, Louis Caron avait fait revivre, également sous le couvert du roman, une page de la \u201cpetite\u201d histoire du coin de pays qu\u2019il connaît bien.Même si les personnages de ce roman étaient aussi \u201cpurement imaginaires\u201d, le destin de Nazaire se révélait en quelque sorte exemplaire de celui d\u2019un grand nombre de jeunes Canadiens français qui préférèrent endurer, voire s\u2019imposer, les pires tourments plutôt que de s\u2019exposer aux horreurs d\u2019une guerre lointaine qui ne les concernait pas.L\u2019aspect documentaire de l\u2019Emmitouflé avait suscité chez moi la même curiosité que les récits qu\u2019il m\u2019a été donné, comme à chacun, d\u2019entendre sur les hauts faits de ces anti-soldats et de ces anti-héros contre lesquels les gouvernants ont livré en 1917 une guerre impitoyable et, dans bien des cas, inutile: les arbres de nos forêts s\u2019étant faits de nouveau complices de ces dignes fils des coureurs de bois, et les greniers de nos maisons ayant offert un asile naturel à ces jeunes gens métamorphosés en fantômes.Le roman français pris entre deux gouffres Si l\u2019histoire racontée dans l\u2019Emmitouflé parvient à intéresser le lecteur, c\u2019est à cause de son aspect documentaire et, assez curieusement, en dépit des efforts d\u2019ordre formel déployés par le conteur.Le côté exotique de l\u2019oeuvre avait de quoi tenter un éditeur français.On se souvient que la même année, le prix Goncourt avait été décerné à Didier Decoin qui, lui, raconte l\u2019histoire d\u2019un Indien laveur de vitres dans New York, John l'Enfer, (3) et le prix Fémina, à l\u2019ex-révolutionnaire Regis Debray pour La Neige brûle (4) qui retrace les différentes étapes d\u2019une révolution avortée en Bolivie, sur laquelle vient se greffer une histoire d\u2019amour pathétique.Si l\u2019Emmitouflé se ressentait des maladresses qui caractérisent habituellement les \u201cpremiers romans\u201d, n\u2019empêche qu\u2019il pouvait supporter assez bien la comparaison avec John l\u2019Enfer et avec La neige brûle.Il se publie chaque année des centaines de romans en France; rares sont ceux qui manifestent une vitalité qui leur permette de résister aux courants qui emportent les modes du jour.La plupart de ces romans, souvent truffés de termes d\u2019argot, qu\u2019on exporte abondamment dans les pays de langue française, ne sont pas exportables.Ils nous laissent froids; en revanche, ils ont le mérite de nous faire apprécier, sans qu\u2019on puisse nous accuser de chauvinisme, la force encore toute neuve, presque sauvage, qui déborde des romans québécois actuels, leur originalité et, dans bien des cas, leur valeur universelle.Nous n\u2019avons pas les moyens de les exporter.Tant pis! Le temps se chargera de compenser pour l\u2019espace qu\u2019on leur mesure aujourd\u2019hui comme hier trop chichement.En France, la critique officielle applaudit Jacques Teboul, Pierre-Jean Rémy, Jean Demélier, Raphaël Pividal, Michel Braudeau, Erik Orsenna, qui font systématiquement éclater les formes du roman traditionnel et manifestent une froide volonté d\u2019étonner à tout prix.Le dilettantisme se substitue à la vie, le persiflage entre dans les livres comme dans les salons.Dieu et Diable sont morts et l\u2019ennui s\u2019est installé en despote dans la vie et dans la littérature.On tente de le chasser à coup de bons mots, de calembours, et avec l\u2019aide des fouets cinglants de l\u2019esprit.Il résiste et \u201crépand la terreur\u201d.On rit parfois de certains traits.On ne sourit plus, on ne pleure plus en lisant: on résonne à l\u2019écoute de narrateurs qui ne font que raisonner ou déraisonner, à qui mieux mieux.Le salut vient d\u2019ailleurs Heureusement des voix arrivent de l\u2019étranger (oui, bien sûr, il y en a éga- 1.\tLouis Caron, Le Bonhomme Sept-heures, roman, Paris, Editions Robert Laffont, 1978, 252 p.2.\tLouis Caron, L\u2019Emmitouflé, roman, Paris, Robert Laffont, 1977, 242 p.3.\tDidier Decoin, John L\u2019Enfer, Paris, Seuil, 1977, 319 p.4.\tRegis Debray, La neige brûle, Paris, Grasset, 1977, 281 p.5.\tPatrick White, L\u2019Oeil du cyclone, 2 vol., Paris, Gallimard, 1978, 319 et 400 p.6.\tPeter Hârtling, Une\tfemme, Paris, Flammarion, 1977, 349 p.60 RELATIONS lement en France, celles des Bosco, Bazin, Le Clézio, Lucien Bodard, Max Gallo, Modiano.) qui, de toute leur puissance vivante réussissent à dominer la voix métallique des romans efficaces comme des ordinateurs.D\u2019une Australie lointaine et rude, mais si attachante pour celui qui a la chance de la découvrir, voici Patrick White qui fait revivre, dans un grand roman mystique et sensuel, intitulé l'Oeil du cyclone, (5) une femme inoubliable, digne des plus grandes hérdines de la littérature et promise comme elles à l\u2019immortalité; en Allemagne, Peter Hàrtling retrace, à travers la vie tourmentée d\u2019Une femme, (6) Katharina Wülner, et sa lente, douloureuse et irréversible prise de conscience d\u2019elle-même et du don incommensurable de la vie, toute l\u2019histoire d\u2019une époque et d\u2019un peuple qui a connu deux guerres, une crise économique, les horreurs du nazisme, la persécution des Juifs et tant de bouleversements sociaux; d'Italie, nous parviennent la Sto-ria (7), ce roman incomparable d\u2019Eisa Morante et le Duc et l'anarchiste, (8) de Paolo Volponi, tous les deux témoignant, chacun à leur façon, de l\u2019innocence et de l\u2019étrangeté du monde; de Pologne, voici les Envoûtés (9) que Witold Gombrowicz avait dû interrompre au moment de l\u2019invasion de son pays, en 1939; il n\u2019est pas jusqu\u2019à la Russie qui ne nous donne à lire, grâce à la collection dirigée par Louis Aragon, un romancier étonnamment libre, Guéorgui Vladimov dont le roman, Trois minutes de silence, (10) transcende tous les régimes politiques et s\u2019insinue, en dépit des frontières de toutes sortes, dans le coeur de ceux qui aiment la vie et l\u2019homme.Ce rapide tour d\u2019horizon est nécessairement incomplet et subjectif (heureusement et malheureusement.je n\u2019ai pas tout lu!).Pourtant, avant de l\u2019abandonner, il faut absolument saluer les grands romanciers sud-américains, qui sont en train de donner à la littérature ses plus grandes oeuvres: Augusto Roa Bastos qui, dans un roman don quichot-tesque, Moi, le Suprême, (11) réussit la plus folle et la plus ambitieuse entre- 7.\tEisa Morante, La Storia, Paris, Gallimard, 1977, 617 p.8.\tPaolo Volponi, Le Duc et l\u2019anarchiste, Paris, Editions Robert Laffont, 1978, 309 p.9.\tWitold Gombrowicz, Les Envoûtés, Paris, Stock/Est, 1977, 365 p.10.\tGuéorgui Vladimov, Trois minutes de silence, Paris, Gallimard, 1977, 365 p.11.\tAugusto Roa Bastos, Moi, le Suprême, Paris, Belfond, 1977.12.\tJacques Poulin, Les Grandes Marées.Montréal, Leméac, 1978, 201 p.FEVRIER 1979 prise en récupérant les formes du passé pour les mêler aux formes modernes, faisant jouer à plein les ressorts de la dictature pour se moquer des aventures totalisantes au profit d\u2019un texte insolite qui tient à la fois du roman fantastique, du poème et de l\u2019histoire.Voici également Gabriel Garcia Marquez, qui n'a pas fini de nous étonner, voici José Donoso, Ernest Sabato.Mais, revenons à nos moutons C\u2019est donc le Bonhomme Sept-heures qui nous a entraînée apparemment loin du sujet, dans une course irrationnelle à travers des espaces encore ouverts à toutes les aventures littéraires.Chez nous, au milieu des Malcom Hudd, des Jos Connaissant, des Epouvantail et des Enfirouapé, ce Bonhomme Sept-heures et les personnages qui l\u2019entourent paraissent bien pâles et bien empêtrés dans les structures du récit qui les empêchent de donner leur pleine mesure.Je ne conteste pas les dons d\u2019imagination et d\u2019observation de Louis Caron ni ses dons de conteur.Il excelle à camper ses \"héros\u201d dans des attitudes qui nous les font discerner au milieu de la foule des figurants.Il faut voir fumer et cracher Augustin Lenoir; se balancer d\u2019avant en arrière Charlotte, Malheur! la folle à Fleurent; s\u2019élancer, l'index pointé, le Lone Ranger, le petit Jean-Lu, affairé en d\u2019autres temps à servir la messe, s\u2019agrippant à sa soutane, pivotant \"d\u2019un demi-tour sur les marches cirées\u201d.Oui, Louis Caron sait voir, entendre, sentir, animer des individus et des foules; il sait aussi susciter l\u2019intérêt du lecteur dès le début d\u2019un récit, ménager ses effets; il peut aisément passer du réalisme au fantastique.Il aime ses personnages, même ceux qu'il s\u2019amuse à caricaturer, mais il semble incapable, du moins jusqu\u2019à ce jour, de donner de la profondeur à l\u2019univers qu'il essaie de reproduire ou d\u2019inventer.Au milieu des romanciers actuels du Québec, qui ne cessent de s\u2019interroger, au coeur de l\u2019oeuvre qu\u2019ils créent, sur le mouvement qui les pousse à écrire et sur leur écriture même, l\u2019auteur du Bonhomme Sept-heures fait figure de montreur de marionnettes et de ventriloque.Je ne conteste pas son habilité à créer un décor, à jouer avec les ficelles, à produire des sons qui semblent provenir de tel et tel coin de la scène.Je concède même que le lecteur s'intéresse, du moins temporairement, au spectacle.Mais, à la longue, il se sent frustré par le manque d'épaisseur psychologique des héros, petits et grands.Leurs mouvements incessants, leur agitation, leurs discours finissent par emprisonner comme dans un filet les lieux mêmes qu\u2019ils hantent.Non seulement la ville de Nico-let, telle qu\u2019elle apparaît dans ce roman avec sa cathédrale et son gouffre béant, ne réussit-elle plus à prendre figure de microcosme dans lequel se jouerait le drame universel de la vie et de la mort, de la cruauté et de l\u2019innocence, mais le Nicolet d\u2019Augustin Lenoir, de Mirella et de Jean Lu est fait d\u2019une matière si mince et si fragile qu\u2019il ne parvient même pas à produire l\u2019illusion de la ville réelle où eut lieu la catastrophe évoquée par Louis Caron.C\u2019est peut-être de l\u2019univers romanesque de Jacques Poulin que se rapproche extérieurement le plus l\u2019univers de Louis Caron.Mais un indéniable vent poétique souffle sur les lieux et les êtres privilégiés par l\u2019auteur des Grandes Marées (15) et fait éclater leurs limites.Quand on referme les romans de Jacques Poulin, la voix du romancier reste longtemps dans notre oreille; ses hommes et ses femmes sont fragiles, soit!, mais ils sont ouverts et disponibles: ils ne s'imposent pas, mais nous accueillent au milieu d\u2019eux, en eux.Ils ne passent pas devant nous comme des figurants, c\u2019est nous qui sommes invités à nous joindre à leurs jeux légers et graves.Nous ne les oublions pas, parce qu\u2019ils nous ont laissés libres de partir ou de rester.Nous sommes restés.Quand le lecteur referme le roman de Louis Caron, tout cet univers de papier se trouve englouti.La voix même qui avait été prêtée aux figures et qui était étrangement monocorde, s\u2019est é-teinte, comme celle du conteur quand la nuit est venue.Seulement, la curiosité qui a été éveillée par l'aspect historique du récit poussera peut-être le lecteur à chercher, à son tour, par le biais des journaux ou le témoignage de quelques survivants à en savoir plus long sur les événements qui ont vraiment eu lieu.Donner envie de démêler le vrai de l\u2019inventé, voilà l\u2019effet le plus immédiat, et certes le plus inattendu, de la lecture du Bonhomme Sept-heures.L\u2019univers romanesque, lui, s\u2019écroule.Le rêve est trop fragile ici; la fiction, trop maladroite pour s\u2019allier sans danger au vécu.Le pot de terre et le pot de fer.Comme /'Emmitouflé, le Bonhomme Sept-heures est une statue de fer aux pieds d'argile qui vacille aux moindres soubresauts d\u2019un univers encore en gestation.Mais Louis Caron finira sans doute par trouver la voix qui lui est propre: alors, il lui suffira d\u2019une toute petite poignée de terre et d\u2019eau pour qu\u2019il puisse insuffler la vie à des êtres inédits et à un univers viable et inébranlable.61 revue des livres Thérèse LAMBERT, Marguerite Bour-geoys, éducatrice.Mère d\u2019un pays et d\u2019une église \u2014 Montréal, Bellarmin, 1978, 137 pages, $4.95.Incroyable mais vrai.Notre histoire nationale n\u2019est peut-être pas très ancienne, mais elle n'en compte pas moins quelques faits qui, dans l\u2019histoire du monde, sont des prémices ou des précédents bien caractérisés.L\u2019ouvrage de Thérèse Lambert, empreint de simplicité et parfois même de pauvreté, nous rappelle quelques-uns de ces faits qui ont pris place dans la portion religieuse de notre histoire.Sa langue simple et dépouillée nous dit des choses d\u2019apparence ordinairement compliquée au moment où d\u2019autres découvrent l\u2019Amérique.française.Ces prémices de notre héritage québécois, ce sont les premières femmes missionnaires au monde, c\u2019est Marguerite Bourgeoys qui nous a donné nos premières religieuses non cloîtrées, filles séculières, dégagées de la clôture et des voeux solennels pour pouvoir oeuvrer au sein de la cité laïque.A compter de 1639, Québec avait reçu comme enseignantes et hospitalières des moniales cloîtrées.A Montréal, Maisonneuve préféra à Marthe et Madeleine une fille laïque, Marguerite Bourgeoys, ouvrière sociale et future fondatrice de la Congrégation Notre-Dame, en imitation de la grande voyagère, Marie, mère de Jésus.Marguerite Bourgeoys avait 33 ans quand, il y a 325 ans, elle arrivait à Montréal le 14 novembre en compagnie de la \u201cgrande recrue de 1653\u2019\u2019, soit une centaine d'hommes venus au secours de Ville-Marie, exposée au péril iroquois comme la Huronie qui avait succombé trois ans plus tôt.Marguerite Bourgeoys, tout comme Marie de l\u2019Incarnation, était par ses origines familiales une femme d\u2019affaires avertie.Par choix divin elle était également mystique.A l\u2019époque, les oeuvres sociales étaient l\u2019éducation et la santé publique, encore à cent lieues des préoccupations de salaire et de bénéfices marginaux.Le livre de Thérèse Lambert se lit bien et facilement.L\u2019intérêt y est soutenu parce que l\u2019ensemble est comme le déroulement d\u2019un long dialogue factuel entre la nature et la grâce et aussi entre l'Etat et l\u2019Eglise, où celui-là triomphe finalement de l\u2019institution ecclésiale pour nous produire des prémices.Georges-Emile Giguère Jean VANIER, Ne crains pas.\u2014 Montréal, Bellarmin, Paris, Fleurus, 1978, 120 pages.Nous avons pris l\u2019habitude d\u2019aborder l\u2019évangile comme quelque chose allant de soi.Ainsi, nous risquons de demeurer à la sur- face des mots et de passer à côté du message essentiel de Jésus.Ou bien encore, nous recevons ce message, mais la peur et l\u2019égôisme nous empêchent de l\u2019intégrer dans le concret de nos vies.C\u2019est là que Jean Vanier vient nous réveiller: tout d\u2019abord il pratique ce qu\u2019il prêche.Il a accepté d\u2019être dérangé dans sa vie pour suivre pleinement l\u2019appel de Jésus.Jean Vanier nous met en contact avec les exigences totales de l\u2019Evangile.Il nous fait saisir notre médiocrité et notre faiblesse, mais en même temps il nous montre comment l\u2019Esprit de Dieu peut nous transformer si nous acceptons de lui ouvrir la porte.Il nous invite à être à l\u2019écoute de l\u2019autre, que ce soit le handicappé, le malade, le prisonnier, le drogué, le marginal ou le paumé.Ecouter l'autre, c\u2019est aussi en accepter toutes les conséquences.On sait où ça commence mais on ne sait pas où ça finit.Ecouter l'autre, c'est aussi écouter Jésus, écouter le Père.Jean Vanier nous introduit ainsi dans le monde spirituel qui est aux antipodes du monde de l\u2019égôisme et du plaisir.J\u2019ai l\u2019impression qu\u2019on ne peut lire sérieusement un tel ouvrage sans être interpellé par le Christ et remis profondément en question.Jean Vanier est vraiment un prophète de notre temps et il l\u2019est avec une simplicité et une humilité qui rendent son message percutant pour chacun d\u2019entre nous.Puissions-nous comme lui écouter la voix de Jésus et accepter que notre vie en soit transfigurée.Jean-Paul Labelle, S.J.COLLÈGE JEAN-DE-BRÉBEUF Cours collégial et cours secondaire \u2022\tCollège dirigé par les Pères Jésuites et reconnu d\u2019intérêt public \u2022\tCollège \u2014 pour filles et garçons au niveau de Secondaire V, Collège I et II \u2014 pour garçons au niveau de secondaire I à IV inclusivement \u2022\tInternat et résidence pour garçons seulement \u2022\tBourses d\u2019études possibles Renseignements Bureau des admissions cours collégial (ou cours secondaire) 3200, chemin Ste-Catherine Montréal H3T1C1 tél.: (514) 342-1320 62 RELATIONS Gérard PARIZEAU, La chronique des Fabre, Montréal, Fides, 1978, 352 pages.Outre un avant-propos et un appendice (documents, illustrations), ce livre de 352 pages, comprend quatre parties, à travers lesquelles l\u2019auteur trace, en une langue sobre et précise \u2014 parfois teintée d'humour \u2014 l\u2019histoire d\u2019une famille canadienne française de Montréal, dont les activités et les initiatives contribuèrent non seulement au maintien et au développement de la Société canadienne française à Montréal et au Québec, mais aussi à la préservation et à l'affirmation de la présence de la Culture française au Canada: Edouard-Raymond Fabre (1799-1854) - Luce Perrault (1811-1903) ou l'arrière-plan familial; Edouard-Charles Fabre, premier archevêque de Montréal (1827-1896); Hector Fabre, journaliste, écrivain, diplomate (1834-1910); Hortense Fabre (1828-1898), George-Etienne Cartier (1814-1873).La Chronique des Fabre est donc plus que l\u2019histoire d\u2019une famille, elle est aussi l\u2019histoire d\u2019une ville, humble bourgade sous le régime français; d'un peuple qui sut rester lui-même et défendre la survivance de sa langue, de sa culture française, de sa religion sous le régime anglais; d'un pays en puissance qui, parti du statut de \u201ccolonies\u201d, devint le Canada lors de la réunion de plusieurs colonies en une Confédération en 1867; avec tout ce que cela comporte de luttes, de vicissitudes, de misères, d\u2019injustices avant d\u2019atteindre à la prospérité que l\u2019industrialisation, les progrès techniques et scientifiques apportèrent peu à peu au jeune Canada.Enfin, signalons que les Fabre furent parmi les Canadiens français qui entretinrent des liens étroits avec la France et l\u2019Italie (Rome, en particulier).Certains allèrent y apprendre un métier, comme Edouard-Raymond, le libraire; y étudier la théologie et Conservez RELATIONS Reliures de votre collection 1977 \u2014\tle lecteur fournissant sa collection $8.95 \u2014\tsi nous fournissons la collection $16.95 Cartables: $5.95 (par la poste $6.50) 8100, boul.Saint-Laurent Montréal H2P 2L9 387-2541 y parfaire leur culture, comme Edouard-Charles, le futur archevêque de Montréal; y représenter le Canada et le Québec, y fonder le journal Paris-Canada (qui parut de 1884 à 1909), y promouvoir l\u2019émigration de Français au Canada, comme Hector, ou simplement y chercher le calme et l\u2019oubli, comme Hortense.Un livre à lire pour ceux que l\u2019histoire des leurs intéresse.Anne de Nomerenge Hommage à Lionel Groulx, Montréal Leméac, 1978, 224 p.(sous la direction de Maurice Filion).Dans une élégante présentation, voici l\u2019hommage de plusieurs écrivains (François-Albert Angers, Richard Arès, Fernand Dumont, Guy Frégault, Benoît Lacroix) scrutant l\u2019homme et l\u2019oeuvre du représentant le plus typique de notre nationalisme; hommage suivi du témoignage de nombreux intimes de sa légende, que discrètement, quelques inédits viennent couronner.Mélanges sur une mémoire \u201cplus qu\u2019his-torique\u201d, si l\u2019on tente d\u2019évoquer, non seulement les risques éloquents que l\u2019homme de métier a pris avec son sujet \u2014 le Canada français et son nationalisme \u2014 mais aussi le sillage de son rêve démesuré: tracer un destin pour son pays en lui fixant les frontières utopiques qu\u2019évoque M.Filion: \u201cPour lui, notre mission française et catholique fondait notre destinée en Amérique.\u201d Les réflexions de Groulx sur l\u2019histoire, en particulier cette idée que la connaissance du passé forge l\u2019âme d\u2019un peuple, ont constitué, nous dit F.-A.Angers, \u201cle fondement de la pensée politique et nationale du Québec actuel\u201d.D\u2019autre part, son attachement à une histoire \u201cprovidentielle\u201d demeure un paradoxe, évoqué avec une étonnante pénétration par Fernand Dumont.S\u2019il reconnaît que cette conception de l\u2019histoire s\u2019ajuste à la mentalité de la vieille société coloniale, marginale et paysanne, il démontre qu\u2019elle n\u2019a pas d\u2019emprise sur certaines réalités d\u2019aujourd\u2019hui, v.g.sur celles d\u2019un prolétariat asservi par la force aliénante d\u2019une économie industrielle dominée par les anglo-saxons.Pourtant, Groulx savait analyser les réalités économiques de notre milieu et dénonçait ses conséquences, au nom d\u2019une certaine vision de l\u2019histoire, au nom d\u2019une doctrine, où alternent, étrangèment, l\u2019adhésion à son temps et le refus de son temps.Analyse réductrice donc, où l\u2019historien, visionnaire de toujours et orateur invétéré de surcroît, refuse d\u2019aller au-delà d\u2019une \"conception proprement mythique du temps collectif.mythologie qui est pour nous, souligne Dumont, signe de contradiction\u201d, puisque le Québec de l\u2019avenir n\u2019est pas celui dont Groulx a rêvé.L\u2019homme d\u2019Eglise a formulé la vocation de catholicité d\u2019un Canada français vivant d\u2019espérances déçues, mais son engagement, qui ne pouvait, en toute fidélité, être politique, se cantonnait dans le prophétisme des sages, dont la pensée a par ailleurs fécondé celle des générations d\u2019aujourd\u2019hui.Robert Toupin livres reçus ELLENBERGER, Henri F.: Les mouvements de libération mythique et autres essais sur l\u2019histoire de la psychanalyse.Montréal, Quinze / critère, 1978, 343 pages.FRIEDLANDER, Saul: Quand vient le souvenir.Paris, Ed.du Seuil, 1978, 171 pages.FRIEDMAN, Yona: L\u2019architecte de survie.Où s\u2019invente aujourd\u2019hui le monde de demain?Coll.\u201cSynthèses contemporaines\u201d.Paris-Tournai, Ed.Casteman, 1978, 169 pages.GOBI N, Pierre: Le Fou et ses doubles: figures de la dramaturgie québécoise.\u201cLignes québécoises\u201d.Les Presse de l'Université de Montréal.Montréal, 1978, 263 pages, $13.75.GONNET, Jacques: Le journal et l\u2019école.Coll.\u201cOrientations /\tE3\u201d.Paris-Tournai, Ed.Casterman, 1978, 172 pages.GOULET, Pierre: Les lois de la pesanteur.Montréal, Théâtre / Leméac, 1978, 180 pages.GRAND MAISON, Jacques.Quel homme?Coll.\u201cQuelle?\u201d.Montréal, Leméac, 1978, 146 pages.GRANDMAISON, Jacques: Quelle société?Coll.\"Quelle?\u201d.Montréal, Leméac, 1978, 160 pages.GURIK, Robert: La baie des Jacques.Montréal, Théâtre / Leméac, 1978, 156 pages.HARE, John E.: La pensée socio-politique au Québec 1784-1812.Analyse sémantique.\u201cCahiers du C.R.C.C.F.\" Ottawa, Ed.de l\u2019Université d\u2019Ottawa, 1977, 102 pages.HETU, Jean-Luc: Quelle foi?Une rencontre entre l\u2019évangile et la psychologie.Coll.\u201cQuelle?\u201d.Montréal, Leméac, 1978, 307 pages.JACQUARD, Pierre: Eloge de la différence.Paris, Ed.du Seuil, 1978.JEAN, Marguerite, s.c.i.m.:\tEvolution des communautés religieuses de femmes au Canada de 1639 à nos jours.Montréal, Ed.Fides, 1977, 317 pages.KATTAN, Nairn: La mémoire et la promesse.Coll.\"Constantes\u201d.Montréal, Ed.HMH, 1978,160 pages.KOCH, Kenneth: Les couleurs des voyelles.Pour faire écrire de la poésie aux enfants.Paris-Tournai, Ed.Casterman, 1978, 176 pages.KTOROVA, Alla: Le Visage de l\u2019Oiseau de Feu.(Fragments d\u2019un antiroman inachevé) Traduit du russe par Tatiana Hays.Montréal, Ed.Quinze, 1978, 296 pages.LANDRY, Frédéric: Capitaines des hauts-fonds.Montréal, Ed.Leméac, 1978.142 pages.Langue et société: édité par Douglas C.Walker.\u201cLes Conférences Vanier\" 1975-76.Ottawa, Ed.de l\u2019Université d\u2019Ottawa, 1977, 82 pages.LAVALLE, Marcel: Journal d\u2019un prisonnier.Montréal, Ed.de l\u2019Aurore, 1978, 310 pages.LEBLANC, Bertrand B.: Les trottoirs de bois (roman).Montréal, Ed.Leméac, 1978, 265 pages.LEGER, Lauraine: Les sanctions populaires en Acadie.Région du comté de Kent.Montréal, Ed.Leméac, 1978, 183 pages.LEMIEUX, J.M.: Llle aux Grues et 111e aux Oies.Les îles, les seigneurs, les habitants, les sites et les monuments historiques.Montréal, Ed.Leméac, 1978, 188 pages.LONERGAN, Bernard J.F.: Pour une méthode en théologie.Traduit de l\u2019anglais sous la dir.de Louis Roy.\"Héritage et projet\u201d 20.Montréal, Ed.Fides, 1978, 464 pages.FEVRIER 1979 63 BELLARM UN LIVRE-CHOC UU CE D Q CL O Œ.H < LU a -j co ÜJ cr h- O z Z Notre silence a déjà trop duré par Anthony Apakark Thrasher Les Esquimaux, peuple dégénéré?Ou les Blancs cherchent-ils à les anéantir?Un témoin gênant: Ce volume a été écrit en prison, par un Esquimau accusé d\u2019un meurtre qu\u2019il n\u2019a sans doute pas commis.^ïrhorry ApakarK în ¦ */¦ Jean Sarrazin (Montréal-Express, à Radio-Canada) en a parlé comme d\u2019un document sans précédent sur le sort fait par les Blancs aux Inuit.Témoignage d\u2019un prenant réalisme sur la vie dans les prisons canadiennes.Des milliers d\u2019exemplaires déjà vendus dans la version anglaise.165 pages, $5.95 Chez votre libraire ou aux Editjons Bellarmifl 8100, boul.Saint-Laurent Montréal H2P 2L9 Tél.: (514) 387-2541 V!______________________________________J 64 RELATIONS "]
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.