Voir les informations

Détails du document

Informations détaillées

Conditions générales d'utilisation :
Droit d'auteur non évalué

Consulter cette déclaration

Titre :
Relations
Revue mensuelle catholique d'intérêt général préoccupée par la justice sociale qui contribue fortement à l'analyse de la société, au Québec et ailleurs. [...]

Les jésuites canadiens rêvaient, depuis longtemps, de publier une revue catholique d'intérêt général analogue à celles de leurs confrères d'Europe ou des États-Unis : Études, Civilta cattolica, Month, America, etc. L'oeuvre sociale créée avec l'École sociale populaire du père Joseph-Papin Archambault en sera le tremplin.

L'idée prend corps peu avant le début de la Deuxième Guerre mondiale avec la parution de la revue L'Ordre nouveau (1936-1940) à laquelle participent les pères Jacques Cousineau, Joseph-Papin Archambault, Omer Genest, Joseph Ledit et Jean d'Auteuil Richard. Ce dernier est chargé de fonder et de diriger une nouvelle revue qui visera un lectorat élargi; il conservera son poste jusqu'en 1948.

Parmi tous les titres suggérés, c'est Relations qui est retenu. Il fait, bien sûr, référence aux Relations des jésuites, par l'entremise desquelles ceux-ci avaient fait connaître leurs actions en Nouvelle-France. Ce titre convient, en outre, au domaine que la revue se propose d'explorer, celui des relations humaines sur tous les plans : familial, religieux, social, économique, politique, national et international.

Dès le début, Relations prend une physionomie à peu près définitive avec ses rubriques fixes : éditoriaux, grands articles, commentaires, chroniques diverses, comptes rendus de livres. Le succès dépasse les espoirs : dès le second numéro, 4000 exemplaires s'envolent, plus de 7000 en décembre 1943, 15 000 en 1946.

Plusieurs raisons expliquent ce succès : le caractère engagé de la revue, l'appétit des lecteurs privés des revues européennes durant la guerre, la collaboration des laïcs. La revue mène des luttes décisives contre les cartels, en particulier contre le trust de l'électricité. Elle prépare ainsi l'opinion à la nationalisation qui viendra 20 ans plus tard.

En 1950, les évêques, dans leur Lettre sur le problème ouvrier, reconnaissent la vocation industrielle et urbaine du Québec. Dans ce vaste mouvement, Relations est plus qu'un simple témoin; elle y participe intensément, à certaines heures, jusqu'à risquer son existence. C'est pour ces raisons que la revue Relations peut être décrite comme une tribune du catholicisme de gauche québécois.

En octobre 1956, Relations publie le numéro du 15e anniversaire. Quelles causes sert la revue? Celles de l'Église et des âmes, celles de la personne humaine et de la justice sociale, celles de la communauté canadienne-française et de la patrie canadienne et, enfin, les causes d'ordre international.

À partir de 1966, Relations s'efforce de suivre davantage l'actualité, surtout dans le domaine social. L'effort de la revue s'ajuste aux événements mais demeure généralement dispersé. Relations se positionne comme un outil d'analyse et commente l'actualité dans des dossiers qui lui permettent de prendre un certain recul et d'attirer la collaboration d'intellectuels spécialisés et réputés. La revue demeure attentive aux défis que posent les mutations du temps présent à la foi religieuse et à la volonté d'engagement, au Québec et dans le monde.

Ce mensuel existe depuis 1941. Une telle longévité, dans le domaine du magazine engagé qui s'oppose à la logique marchande, est une rareté. Parmi ses collaborateurs, mentionnons les pères Émile Bouvier, L.-C. de Léry et P.-É. Racicot, Jean Vallerand, Ernest Robitaille, Paul Gérin-Lajoie, Victor Barbeau et Fernand Dumont, Gregory Baum, ainsi que plusieurs auteurs littéraires, dont Wajdi Mouawad, Élise Turcotte et Hélène Monette.

Sources

BEAULIEU, André et autres, La presse québécoise des origines à nos jours, vol. 7 : 1935-1944, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université Laval, 1985, p. 208-212.

CORNELLIER, Louis, « Revue - 70 ans de Relations », Le Devoir, 12 mars 2011, p. F5.

ST-AMANT, Jean-Claude, « La propagande de l'École sociale populaire en faveur du syndicalisme catholique 1911-1949 », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 32, n° 2, 1978, p. 203-228.

Éditeurs :
  • Montréal, Canada :École sociale populaire,1941-2024,
  • Montréal, Canada :un groupe de Pères de la Compagnie de Jésus,
  • Montréal :Éditions Bellarmin,
  • Montréal :Centre justice et foi
Contenu spécifique :
Octobre
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
six fois par année
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseur :
  • Ordre nouveau (Montréal, Québec : 1936)
Lien :

Calendrier

Sélectionnez une date pour naviguer d'un numéro à l'autre.

Fichier (1)

Références

Relations, 1995-10, Collections de BAnQ.

RIS ou Zotero

Enregistrer
[" relations octobre 1995\t3,55 $ no 614 cette idole qui nous gouverne Sur la souveraineté du Québec: des textes de Michel Freitag, Guy Paiement et Guy Rocher 977003437800010 Les prises de position de Re/at^sur ia pu ^ÆSste.Mais «r^SS^peut-elle prendre parti?5SS.ÏÏbernent poiitipue, une re^^contenterdesouder Ne vaudrait-il pas mieux rester dans a^ ^\tC'^ no°resoriété.Pour ce fai- ^^^^^^°-^°SerdeSPiSteS^ ii fai it nous brancher, p\titiiipr nour ouvrir une b Répondre oui à 'a^™Jenïou°eetde Québécois^ P^utren-dre possible un projet\tpositivement, forts de\tcoopération et de par- un surcroît de di9n; \\Z- oui à .a référendum, le deti a\tCarolyn Sharp présent.relations La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, sous la responsabilité de membres de la Compagnie de Jésus et d\u2019une équipe de chrétiens et de chrétiennes engagés dans la promotion de la justice.DIRECTRICE Carolyn Sharp SECRETAIRE A LA REDACTION Jean Périgny ASSISTANT A LA REDACTION Fernand Jutras COMITE DE REDACTION Gregory Baum, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Jacques Boucher, Céline Dubé, Joseph Giguère, Julien Harvey, Marc Lemire, Marie-Paule Malouin, Guy Paiement, Francine Tardif COLLABORATEURS André Beauchamp, Michel Beaudin, Alain Bissonnette, René Boudreault, Pierre-André Fournier, Vivian Labrie, Jean Pichette, Jean-Paul Rouleau, Shirley Roy BUREAUX 25, rue Jarry ouest Montréal H2P 1S6 tél.: (514) 387-2541 ABONNEMENTS Hélène Desmarais 10 numéros (un an): 26,00$ (taxes incl.) Deux ans: 47,00$ (taxes incl.) À l\u2019étranger: 27,00$ Abonnement de soutien: 50,00$ TPS: R119003952 TVQ:1006003784 Les articles de Relations sont répertoriés dans Repères et dans Y Index de périodiques canadiens, publication de Info Globe.Dépôt légal, Bibliothèque nationale du Québec.ISSN 0034-3781 On peut se procurer le microfilm des années complètes en s'adressant à University Microfilm, 300 North Zeeb Road, Ann Arbor Michigan 48106-1346 USA.Envoi de publication - Enregistrement no 0143 226 relations octobre 1995 face à \u2019actualité avec Gregory Baum, Dominique Boisvert, Gleema Nambiar et Guy Paiement PROJET DE SOCIETE ET SOUVERAINETE Nos beaux projets risquent de tourner court si nous ne nous donnons pas la souveraineté comme moyen.X a l\u2019approche du référendum sur l\u2019avenir du Québec, plusieurs font monter les enchères: «Nous dirons OUI si le gouvernement met en place un projet de société plus juste et plus solidaire!».Même si je pense qu\u2019un autre projet de société que celui du «Québec inc.» soit nécessaire, je ne crois pas qu\u2019il faille attendre d\u2019avoir un tel projet bien ficelé pour régler la question de la souveraineté.La souveraineté est un outil, rien de plus, mais nous devons l\u2019avoir en main si nous voulons travailler à établir une autre façon de vivre et de faire de la politique.Dans le contexte fédéral actuel, il est devenu impossible de penser et d\u2019agir «autrement».Le gouvernement de monsieur Chrétien continue de promouvoir un Canada de plus en plus centralisé et de se soumettre assez naïvement aux impératifs du libéralisme économique.La réforme des programmes sociaux du ministre Axworthy en est un bon exemple et le gouvernement actuel de l\u2019Ontario montre assez bien ce qui risque de se retrouver bientôt dans les autres provinces.Trop de questions importan- tes, qu\u2019il s\u2019agisse de l\u2019autonomie amérindienne, de l\u2019accueil des nouveaux arrivants ou encore de la formation professionnelle, se heurtent constamment à la volonté hégémonique d\u2019Ottawa et restent en plan.La souveraineté constitue le moyen privilégié pour établir un autre rapport de forces avec les autres partenaires et se donner les outils nécessaires pour façonner autrement notre société.Si nous ne croyons pas qu\u2019une telle chose est possible, alors aussi bien nous avouer que notre «société distincte» disparaîtra de la carte et deviendra une sorte de grosse Louisiane.D\u2019autre part, plusieurs initiatives récentes du gouvernement actuel mettent déjà en branle beaucoup d\u2019énergie et de créativité de la part de la population.Les soubresauts de la réforme de la santé ont montré que les gens d\u2019ici ne veulent pas seulement des changements, mais des transformations qui tiennent compte de leurs besoins.Les États généraux de l'éducation constituent un autre lieu important de prise de parole qui parle aussi de l\u2019avenir souhaité.La réforme de l\u2019aide sociale qui vient d\u2019être annon- relations octobre 1995 22 7 cée touchera également à la nécessité d\u2019un autre contrat social à base de solidarité.Les réformes de la ministre du Travail qui touchent à la formation professionnelle, à l\u2019implication plus grande des entreprises et qui annoncent même une transformation de la durée du travail vont à contre-courant de ce qui existe dans le reste du Canada et ne manquent pas d\u2019audace.Tous ces efforts soulèvent actuellement des milliers de citoyens et de citoyennes.Ils ont certes la limite d\u2019être encore morcelés.Incomplets.La vision d\u2019ensemble qui s\u2019en dégage n\u2019est pas encore très claire.Mais il y a là un réservoir d\u2019idées neuves, créatrices, qui ne pourront pas aller très loin si le Québec ne peut pas récupérer tous les pouvoirs dont il a besoin pour les mettre à terme.Dans cette perspective, si l\u2019on entend pousser sur un autre projet de société, il me semble pertinent de constater qu\u2019il a dé- jà commencé à se mettre en place.Mais il risque de tourner court si nous refusons de nous donner le moyen d\u2019être différent.La différence acceptée sera le point de départ d\u2019une nouvelle entente possible.Tel est le sens d\u2019un OUI.Ni chèque en blanc à un parti ou à un gouvernement, il est encore moins une façon de conserver le type actuel de pouvoir, plus ou moins rongé par l\u2019esprit bureaucratique.Le OUI est porteur d\u2019une chance inouïe: celle de nous donner, à tous et à toutes, le goût d\u2019être souverain, c\u2019est-à-dire d\u2019être fondamentalement capable de répondre de ses actes, de les habiter, et d\u2019être ainsi en mesure de sauver ensemble, dans la fragilité et la rencontre, une certaine saveur d\u2019humanité.¦ Guy Paiement au nom du Comité de rédaction de Relations LA COLLEGIALITE DANS L\u2019EGLISE Malgré Vatican II, le dialogue reste difficile entre Rome et les conférences épiscopales quarante évêques américains viennent de rédiger un long mémoire, à l\u2019ordre du jour de la conférence épiscopale nationale.Contre la tendance actuelle de Rome d\u2019augmenter la centralisation dans l\u2019Église, on y réaffirme le principe de la collégialité, reconnu par le Concile Vatican II1.La collégialité implique le dialogue et la coopération entre Rome et les conférences épiscopales.Selon ce mémoire, la pratique de la collégialité rendrait plus pastoral, plus bénéfique et plus efficace le ministère universel du Pape.Depuis quelques années, y lit-on, la politique de Rome a changé.Dans le passé, les évêques rédigeaient et discutaient leurs documents pastoraux en toute liberté et les adoptaient par scrutin, avant de les envoyer à Rome.Mais depuis quelque temps, ces documents doivent préalablement être soumis à Rome et les corrections proposées par le Vatican ne sont plus discutées mais acceptées en silence, comme si elles étaient imposées.Le mémoire donne des cas concrets.On y trouve une liste des documents influencés par Rome à l\u2019insu des évêques.Par exemple, une lettre secrète du Cardinal Ratzinger, adressée au comité qui rédigeait le document des évêques sur le rôle des femmes dans l\u2019Église, a profondément influencé la version finale, sans que la conférence épiscopale ait eu le droit d\u2019en connaître le contenu.Cette tactique du Cardinal a été employée dans d\u2019autres situations.Il arrive souvent que les évêques ne soient pas consultés par Rome.Ainsi, la traduction anglaise du nouveau catéchisme a été achevée par un petit groupe lié à Rome, et à l\u2019insu des conférences épiscopales des pays anglophones.Les évêques devaient attendre patiemment, «comme des enfants», le résultat final.Ils ont découvert, au moment de la publication, que le langage sexiste avait été réintroduit dans le texte.Le directoire pour le clergé, publié par la Congrégation romaine, a été préparé sans qu\u2019on ait consulté les conférences épiscopales, même si c\u2019est un sujet où l\u2019expérience de l\u2019Église locale est capitale.De même, la lettre apostolique Ordinatio sacerdotalis a été envoyée aux Églises locales sans aucune consultation préparatoire, laissant aux évêques le fardeau de répondre aux questions difficiles posées par des femmes, des théologiens et d\u2019autres groupes dans l\u2019Église.Cette lettre a d\u2019ailleurs créé un immense problème pastoral, qui aurait pu être évité par un dialogue avec les conférences épiscopales.Au lieu de se taire dans une telle situation, les évêques devraient accepter leur responsabilité, répondre à Rome, et s\u2019engager dans un dialogue.La collégialité fait partie de la tradition catholique la plus ancienne.Mais actuellement, explique le mémoire, Rome a tendance à réinterpréter le texte de Vatican II sur ce sujet, à adopter la position prise par la minorité au Concile, et à restreindre le plus possible le principe de la collégialité.En mettant l\u2019accent sur la relation individuelle de l\u2019évêque au Pape, on néglige la relation collégiale des conférences épiscopales avec Rome et entre elles.On donne une grande importance à un corps supra-collégial, c\u2019est-à-dire au collège des cardinaux, au lieu de respecter le collège des évêques, dont le fondement théologique est assuré.Même si les synodes sont des institutions très anciennes, on cherche aujourd\u2019hui à minimiser leur rôle dans l\u2019Église: Rome impose le secret sur ce qui s\u2019y passe et interdit la publication des discours des évêques.De même, la réponse de Rome à des rapports écrits par une conférence épiscopale ne doit pas être communiquée à une autre conférence épiscopale: on ne veut pas que les conférences épiscopales pratiquent la collégialité entre elles! Le mémoire des évêques américains déplore ce climat spirituel dans l\u2019Église qui ne permet pas la discussion ouverte de cer- 1.On trouvera le texte complet dans National Catholic Reporter, 28 juillet 1995, p.12-14.228 relations octobre 1995 tains problèmes pastoraux et qui fait croire à des catholiques, même quelquefois à des évêques, qu\u2019ils sont déloyaux au Pape quand ils ne sont pas d\u2019accord avec certaines directives romaines.Il est tout à fait normal que les évêques ne partagent pas toujours les mêmes idées sur des pratiques pastorales.Une discussion publique aiderait l\u2019Église à mieux percevoir sa situation historique et à mieux exercer son ministère.Le mémoire fait une liste des sujets qui devraient être discutés ouvertement: on y retrouve la pénurie des prêtres, l\u2019ordination des hommes mariés, l\u2019égalité des femmes dans l\u2019Église, la contraception, la relation des Églises locales avec Rome, l\u2019identification avec les pauvres et les méprisés, l\u2019éthique sexuelle, l\u2019alliance de certains catholiques conservateurs avec la droite politique, et les causes pro- UN RÉSEAU CULTURE Pour inventer diverses manières libres de marcher à la suite du Christ On n\u2019a plus à démontrer le fossé qui s\u2019est peu à peu créé entre l\u2019Église et la modernité.Résistances historiques face à la science, réticences face à l\u2019évolution des moeurs, hésitations face aux droits humains, tout cela et bien d\u2019autres exemples ont laissé la durable impression d\u2019une Église constamment en retard sur le monde et sur la défensive.Si bien que pour beaucoup de nos contemporains, et plus encore chez les jeunes, l\u2019Église a malheureusement perdu une grande partie de sa pertinence et de sa crédibilité.Pourtant, l\u2019Évangile a été et peut encore être Bonne Nouvelle.Jésus de Nazareth est venu rendre libres et aimés les exclus, les pauvres et les opprimés de sa société, nous invitant à le suivre et à faire de même en mémoire de lui.Sa parole comme ses actes ont été à la fois incarnés au coeur des réalités de son temps, et en rupture avec tout ce qui enchaînait les coeurs et les esprits.Peut-il encore en être de même aujourd\u2019hui?Oui, répondent les membres du nouveau réseau Culture et foi1, lancé modestement au printemps de 1995.Pour la cinquantaine de personnes, presque toutes laïques, réunies au Cégep Bois-de-Bou-logne, le 11 juin dernier, Jésus et l\u2019Évangile ont gardé toute leur actualité et leur vigueur.Mais il faut pour cela décaper les mots et les traditions, retrouver la sève d\u2019origine et traduire pour aujourd\u2019hui l\u2019héritage reçu d\u2019hier.Bref, il faut inculturer la Bonne Nouvelle dans la modernité.Défi redoutable, auquel les chrétiens et chrétiennes ont toujours été confrontés, aux différentes époques comme sur les divers continents.Mais qui prend une urgence toute particulière au 1.Animé par un comité de coordination de huit membres, le réseau peut être rejoint à l\u2019adresse suivante: Culture et foi, 4858 Côte-des-Neiges, app.304, Montréal H3V 1G8.fondes de cette grande tragédie qu\u2019est la pédophilie chez certains membres du clergé.La situation de l\u2019Église dans le monde d\u2019aujourd\u2019hui exige que les évêques soient des leaders spirituels qui osent appliquer la tradition catholique à une situation nouvelle.Il est donc regrettable, dit le mémoire, que très souvent on exige comme critère principal pour la nomination d\u2019un nouvel évêque qu\u2019il soit un homme safe, alors qu\u2019un leader doit d\u2019abord être créateur, capable de prendre des risques et ne pas avoir peur de se tromper quelquefois.Ce mémoire est un nouveau genre de documents ecclésiastiques.¦ Gregory Baum ET FOI moment où la transmission des valeurs entre générations pose des questions inédites et où les structures institutionnelles de l\u2019Église sont soumises, du moins en Occident, à un vieillissement accéléré.Cet effort de rapprochement, sinon de réconciliation, entre l\u2019Évangile et la modernité prendra nécessairement bien des formes.En plusieurs endroits, particulièrement en Europe et en Amérique du Nord, il se développe dans des mouvements critiques, où chrétiens et chrétiennes de la base dénoncent certaines positions institutionnelles considérées comme incohérentes, passéistes ou parfois même antiévangéliques: positions sur l\u2019accueil des divorcés réengagés, sur la contraception et la sexualité en général, sur le célibat des prêtres et les ministères ordonnés pour les femmes, etc.Souvent formés autour de la revendication pour une plus grande participation des baptisés à la vie ecclésiale (ce qu\u2019on appelle parfois la démocratie en Église), ces regroupements de chrétiens jugent important de transformer l\u2019institution elle-même, dont l\u2019image est trop souvent un contresigne de ce que Jésus a voulu être pour ses contemporains.Mais à côté de cette nécessaire dimension critique, de plus en plus de d\u2019hommes et de femmes interpellés par Jésus sentent plutôt le besoin de vivre, d\u2019expérimenter, d\u2019inventer diverses manières libres de marcher à la suite de Jésus.Créer des petites communautés, s\u2019engager au service des exclus et de la justice, traduire dans nos mots d\u2019aujourd\u2019hui un vocabulaire devenu trop souvent incompréhensible ou insignifiant, développer une véritable spiritualité «laïque» au lieu de transposer toujours une spiritualité monastique, trouver de nouveaux lieux de ressour-cement, expérimenter de nouvelles formes de prière qui tiennent davantage compte de notre incarnation dans le monde, voilà autant de voies que les membres du réseau Culture et foi ont le goût d\u2019explorer.En ce sens, le réseau se veut essentiellement un espace d\u2019expériences et de parole libres, ouvert à tous ceux et celles qui sont relations octobre 1995 229 des chercheurs de Dieu et qui sont préoccupés des rapports entre la foi et la culture.Et, comme disait l\u2019un des membres, «laissons pousser les fleurs là où elles sont, sans vouloir trop vite les classifier, les récupérer, les récolter ou séparer l\u2019ivraie du bon grain».*** Nos églises se vident.Notre clergé vieillit.Nos jeunes semblent suivre des chemins différents des nôtres.Peut-être y a-t-il là un signe de l\u2019Esprit?Ce ne serait ni la première fois, ni la dernière, que l\u2019Esprit invite à prendre le large, à quitter la sécurité de la terre ferme, et à se laisser porter vers des rivages inconnus.Peut-être nos églises sont-elles appelées à changer de rôle?Peut-être la notion même de clergé est-elle appelée à des bouleversements?Peut-être nos jeunes nous réservent-ils d\u2019heureuses surprises?À cet égard, relire l\u2019histoire de l\u2019Église est particulièrement utile: on y constate combien les formes de presque tout, même de ce qu\u2019on considère souvent comme «immuable», n\u2019ont cessé de changer au fil des siècles et des sociétés.Dans un monde en profonde mutation (c\u2019est presque devenu un cliché!), l\u2019Église doit plus que jamais relever le défi de l\u2019incarnation et de l\u2019inculturation.C\u2019est à cet effort que Culture et foi veut modestement contribuer.¦ Dominique Boisvert LES «MINORITÉS VISIBLES» Oui à un projet nationaliste qui reconnaît les immigrants comme citoyens à part entière et qui vise l\u2019égalité sociale.mars 1995: le Comité de solidarité avec les immigrants de la Coalition Solidarité Populaire Québec (SPQ) présentait son mémoire à la Commission nationale sur l\u2019avenir du Québec.Il y déclarait que les immigrants, au Québec, sont fatigués d\u2019être étiquetés comme «allophones» et comme politiquement captifs de la minorité anglophone.Le mémoire affirmait: « Nous voulons être reconnus et acceptés pour ce que nous devrions être, des citoyens à part entière de la société québécoise qui, sans abandonner notre identité, partageons un espace civil commun.(.) L\u2019immigrant comme le Québécois «de souche» partagent le même souci: améliorer leurs conditions de vie et de travail.De cette convergence des besoins socio-économiques, pourrait émerger l\u2019embryon d\u2019une solidarité sociale à bâtir ensemble sous le signe de la justice sociale.(.) Pour nous, la souveraineté doit être un moyen pour atteindre un but, celui d\u2019un mieux-être collectif».Par la suite, j\u2019ai demandé à trois membres de ce comité pourquoi les «minorités visibles» devraient appuyer l\u2019indépendance du Québec.Pour Jacqueline Hekpazo, de la Maison d\u2019Afrique, les minorités devraient se faire entendre dans autant de forums québécois que possible, y compris dans les organisations nationalistes dont elles sont pour l\u2019instant presque absentes: Mouvement national des Québécois, Partenaires pour la souveraineté, Sociétés St-Jean-Baptiste, etc.Bara Mbengue, du Conseil central de la CSN, encourage aussi les «minorités visibles» du mouvement ouvrier à accroître leur participation dans tous les aspects de la vie publique: syndicats, débat politique, mais aussi dans les organisations progressistes comme le SPQ.Quant à Madeleine Parent, militante syndicale et féministe de longue date, elle invite les «allophones», qui ont tendance à s\u2019impliquer dans le secteur anglophone, à mieux comprendre le contentieux qui oppose francophones et anglophones.Trop souvent, les leaders d\u2019organisations progressistes anglophones, comme le CTC ou le NPD, ont vu les Québécois comme des citoyens de seconde zone.D\u2019où l\u2019importance, pour les immigrants, de s\u2019impliquer dans des organisations enracinées au Québec, comme la Fédération des femmes du Québec et sa marche contre la pauvreté, ou les mouvements de protestation contre les coupures dans la santé, etc.Bien qu\u2019il soit essentiel pour les «minorités visibles» de s\u2019engager dans la vie politique québécoise, plusieurs d\u2019entre nous restent marginalisés dans le ghetto des emplois sous-payés.Cela est encore plus vrai des femmes qui, sans égard à leurs qualifications, se retrouvent souvent au salaire minimum.La seule façon efficace de s\u2019intégrer pleinement à la société est d\u2019avoir un travail décent; car c\u2019est en travaillant ensemble que les gens peuvent développer une meilleur e compréhension de leurs héritages culturels respectifs et en venir à reconnaître chaque individu pour sa contribution sociale.Mais comment réaliser cela quand les emplois sont de plus en plus rares?Dans la société québécoise, il est clair pour nous, des «minorités visibles», que la langue n\u2019est pas le seul facteur de crainte face aux communautés culturelles; le racisme expérimenté par les minorités venant des colonies francophones en est la preuve.Au Québec, comme au Canada, le racisme vient de la crainte que le caractère essentiellement blanc de la société soit modifié par l\u2019arrivée des immigrants, menaçant ainsi le bien-être économique des colonisateurs d\u2019origine européenne.Pour déraciner le racisme, nous devons déraciner les inégalités économiques.Le nationalisme proposé par le SPQ ne se contente pas d\u2019affirmer que «chaque citoyen du Québec devrait être pleinement reconnu comme Québécois, sans égard à son origine, sa langue ou ses croyances religieuses»; il propose aussi des mesures concrètes pour réaliser une plus grande égalité sociale.C\u2019est seulement en s\u2019engageant côte à côte, dans les luttes politiques avec les autres Québécois engagés dans de telles organisations progressistes, que nous pourrons déraciner un jour le racisme d\u2019ici.¦ Gleema Nambiar Étudiante au doctorat en sociologie à l\u2019Université McGill 230 relations octobre 1995 DOSSIER cette idole qui \u2014 nous gouverne\u2014 n encense onr ame idole somores nne ron Gounod, Faust (La ronde de Méphisto) relations octobre 1995 231 LE MENSONGE NÉO- par Carolyn Sharp Mystification et mensonge.Voilà le dur jugement que notre dossier porte sur le néo-libéralisme.Le retour du libéralisme économique, avec son insistance sur la liberté absolue du marché, domine le discours politique actuel, justifiant la croissance des écarts entre riches et pauvres, l\u2019exclusion de millions d\u2019affamés, la rapacité des élites prospères.Plus que jamais, nous vivons dans un monde où une femme peut voir son enfant mourir de faim alors que les silos à céréales voisins sont pleins.Notre dossier s\u2019intéresse surtout aux coûts humains et sociaux de l\u2019idéologie néo-libérale.Mais nous aurions pu aussi parler de la destruction de la nature.Car, lorsque le marché est la seule source de valeur, la terre se réduit à sa valeur immobilière et n\u2019est plus qu\u2019un avoir, à exploiter ou à vendre, mais surtout à faire profiter.Nous sommes heureux d\u2019entrouvrir ce dossier par une entrevue avec Michel Freitag.Celui-ci attire notre attention sur l\u2019économisme, cette doctrine selon laquelle le marché se suffit à lui-même.Cette vision libérale de l\u2019économie reconnaît dans les règles du marché des lois naturelles, immuables et hors de tout contrôle humain.Selon l\u2019économisme, toute intervention extérieure dans la libre marche de l\u2019économie, que ce soit au nom de valeurs fondamentales ou de priorités politiques, fait déraper le marché de son cours naturel et cause des dommages innombrables.Finalement, l\u2019économisme insiste sur la capacité du libre marché de fournir la seule base nécessaire à l\u2019organisation de la vie en société.Les effets pervers de l\u2019économisme sont multiples.D\u2019une part, il s\u2019en prend à la solidarité collective, en réduisant des relations humaines à des rapports marchands.D\u2019autre part, il mine la souveraineté des peuples, c\u2019est-à-dire leur capacité de se prendre en main, de se donner des orientations collectives et de fabriquer ensemble un avenir.La résistance à l\u2019emprise de l\u2019économisme sur notre société et sur notre monde a nécessairement plusieurs dimensions.La domination du monde financier international, dont le caractère supranational devient de plus en plus évident, exige des solutions qui soient élaborées au-delà des frontières nationales.Plusieurs organisations non gouvernementales mettent de l\u2019avant la nécessité d\u2019une ou plusieurs chartes internationales des droits sociaux, afin de limiter les abus du marché financier et de contrecarrer les effets néfastes des ententes de libre-échange.La démocratisation des instances internationales de prise de déci- L\u2019idolâtrie continue de nous appauvrir, de mentir quant aux vrais coûts des sacrifices et de nous convaincre de l\u2019impossibilité d\u2019un projet de société différent.sions, par exemple le Fonds monétaire international (FMI), permettrait non seulement aux voix des exclus de se faire entendre dans les discussions internationales, mais favoriserait la création de mesures fiscales, telle une taxe internationale sur la spéculation monétaire, susceptible de freiner la surconcentration des richesses.De même, la mondialisation du commerce fait apparaître l\u2019urgence des efforts de solidarité de tous ceux et celles qui se mobilisent au nom de la dignité humaine.En même temps, l\u2019enracinement humain dans les communautés et les sociétés particulières exige des réponses à l\u2019échelle locale et nationale.Pour les sociétés industrialisées, la nationalisation des dettes publiques est une piste de solution pour régler la crise fiscale créée par les politiques néolibérales de nos gouvernements.De mê- LIBERAL me, le renforcement des liens de solidarité parmi les membres d\u2019une même société permettrait l\u2019expérimentation de nouveaux modèles de développement.?** Quant à Michel Beaudin, il porte un regard théologique sur le néo-libéralisme qu\u2019il ose qualifier d\u2019idolâtrie sacrificielle.Certains s\u2019étonneront de la radicalité de ce jugement.Après tout, ne vivons-nous pas à une époque sécularisée dont un des acquis est l\u2019émancipation de l\u2019économie de tout discours religieux et moral?Pourtant, comme le montre si bien l\u2019auteur, l\u2019évacuation de tout sens de la transcendance humaine ou divine permet au néo-libéralisme de substituer le totalitarisme des valeurs marchandes à toute autre forme de valeur.La «divinisation» du marché crée une nouvelle forme de fondamentalisme, économiste celui-là, sur l\u2019autel duquel sont sacrifiées la vie et la dignité de millions d\u2019êtres humains.Dans le livre de l\u2019Exode, le récit du veau d\u2019or raconte que l\u2019idolâtrie commence par l\u2019appauvrissement du peuple: «Arrachez les anneaux d\u2019or qui sont aux oreilles de vos femmes, de vos fils et de vos filles, et apportez-les-moi» (Ex 32, 2).En même temps, la construction du veau d\u2019or détourne le peuple de sa recherche d\u2019une société nouvelle qui soit fondée sur une alliance avec le Dieu de la vie.De nos jours, les voies de l\u2019idolâtrie sont plus subtiles.Les veaux d\u2019or sont d\u2019abord des concepts et des idées.Dans notre société de communication instantanée, des images proclament inlassablement des prêts-à-penser qui, pour reprendre l\u2019expression de Chomsky, servent à fabriquer notre consentement.Mais l\u2019idolâtrie continue de nous appauvrir, de mentir quant aux vrais coûts des sacrifices et de nous convaincre de l\u2019impossibilité d\u2019un projet de société différent.Depuis déjà quelque temps, les lecteurs de Relations sont habitués à retrouver dans nos pages une critique du néo-libéralisme.Dans ce dossier, nous vous invitons à aller plus loin, afin de scruter les fondements de «cette idole qui nous gouverne».¦ 232 relations octobre 1995 SOUVERAINETE NATIONALE ET ÉCONOMISME MONDIALISÉ Entrevue avec Michel Freitag1 Bourse de Paris \u2022r.rrs - «.« J*-*- Lm économie, réduite au «savoir faire de l\u2019argent», pré-J tend gérer l\u2019ensemble de la vie sociale.Mais ce nouveau totalitarisme est une idéologie imposée, à la-I quelle on doit résister au nom de la solidarité, qui est le tissu de toute société.Un petit pays comme le Québec peut jouer un rôle important dans cette résistance.Relations : L\u2019Idée de nation semble aujourd\u2019hui largement discréditée, dans la mesure même où se déploie l\u2019économie mondiale.Que pensez-vous de cette opposition ?Michel Freitag: L\u2019économie, à travers la logique de la mondialisation, a pris la valeur d\u2019un nouvel impérialisme, d\u2019un nouveau totalitarisme, légitimé 1.M.Freitag est professeur au département de sociologie de l\u2019UQAM.Reconnu comme un des penseurs importants dans le milieu québécois, il propose une analyse de la société moderne, dans toutes ses dimensions.Il co-dirige le Groupe d\u2019étude inter-universitaire sur la post-modernité.par le néo-libéralisme.La notion de société «libérale et démocratique», politiquement désarticulée et entièrement soumise à l\u2019économisme, constitue le slogan de cette représentation du monde; cette dernière a produit à son tour le modèle-type de son adversaire, sous la figure du nationalisme et de toute espèce de communautarisme, qu\u2019il soit politique, culturel ou religieux.Notons que si les avocats et les serviteurs du nouvel impérialisme planétaire ont situé l\u2019enjeu à ce niveau, c\u2019est peut-être qu\u2019il y réside aussi pour ceux qui s\u2019opposent à cette domination mondialisée de l\u2019économisme et se demandent quelle forme sociale concrète peut lui être opposée.Rel.: L\u2019histoire d\u2019une interdépendance accrue des économies nationales se développe sur une très longue période.En quoi cette logique pourrait-elle maintenant bouleverser l\u2019espace politique moderne?M.F.: Par-delà tous les débats théoriques et politiques sur les vertus du libre échange national et international, l\u2019économie mondiale était restée, jusqu\u2019à la deuxième grande guerre, une sorte de champ, certes ouvert aux intérêts mercantiles particuliers, mais dans lequel s\u2019affrontaient d\u2019abord les intérêts et stratégies d\u2019une pluralité d\u2019économies nationales.Ces économies restaient elles-mêmes sous la dépendance de volontés et de stratégies politiques ou sociétales.Or, ce qui s\u2019est joué depuis, d\u2019abord sous l\u2019égide d\u2019une lutte du libéralisme contre le communisme, est d\u2019une tout autre nature.Il s\u2019agit désormais d\u2019un renversement des fondements de la souveraineté elle-même: des instances politiques propres aux entités sociétales modernes, quelles qu\u2019elles soient, elle est en train de passer à une logique économique désincarnée, qui prétend s\u2019affranchir de toute subordination et de tout contrôle politique.relations octobre 1995 233 Cette mutation touche directement aux fondements mêmes de l\u2019existence de la société.Ces fondements avaient été assurés d\u2019abord par la référence faite à une culture commune puis, dans la modernité, à la volonté réfléchie de la société, s\u2019exprimant dans l\u2019espace politique.C\u2019est à l\u2019égard de celle-ci que les milieux économiques et financiers sont finalement parvenus non seulement à s\u2019émanciper, mais à imposer leur propre rationalité, leur logique et leur La mondialisation de l\u2019économie coïncide avec la mise en place d\u2019une domination directe de l\u2019économie sur, virtuellement, la totalité des pratiques sociales et l\u2019ensemble des institutions politiques de solidarité collective.idéologie, comme unique forme légitime de régulation de la vie sociale.Cela signifie que la mondialisation de l\u2019économie à laquelle nous assistons, depuis une vingtaine ou une trentaine d\u2019années, coïncide avec la mise en place d\u2019une domination directe de l\u2019économie sur, virtuellement, la totalité des pratiques sociales et l\u2019ensemble des institutions politiques de solidarité collective.Rel.: Est-ce à dire que vous niez l\u2019existence des contraintes économiques?M.F.: J\u2019affirme simplement que les lois économiques ne sont pas des lois naturelles objectives.Si c\u2019était le cas, on devrait être surpris que cette réalité, et les lois qui la régissent, aient mis si longtemps à se révéler dans l\u2019histoire humaine.En fait cette révélation, celle de la «main invisible» régissant les interactions humaines commandées par l\u2019intérêt individuel, n\u2019a émergé qu\u2019à la fin du XVIIle siècle, c\u2019est-à-dire précisément lors de la naissance conjointe du capitalisme industriel et de la science économique classique.Et l\u2019on devrait aussi se demander comment l\u2019humanité a pu 234 survivre et se développer jusque-là, en ignorant et en violant sans cesse de telles lois, avant que les économistes ne les découvrent et que les politiques en imposent le respect par tous les moyens.Rel.: Comment peut-on alors penser l\u2019économie ?M.F.: Les lois économiques sont institutionnellement et idéologiquement établies, le plus souvent de manière indirecte et détournée.La forme essentielle de cette institutionnalisation des lois économiques a été l\u2019imposition de la propriété privée, comme fondement ultime de la régulation et de la production des rapports sociaux.Cette imposition s\u2019est accompagnée d\u2019une dissolution souvent autoritaire des cadres normatifs qui régissaient les anciens rapports collectifs de la possession.Il reste néanmoins que c\u2019est seulement dans le champ ouvert par la propriété privée, et les transactions contractuelles en découlant, que les pratiques économiques des individus et des groupes se sont trouvées virtuellement soustraites à l\u2019emprise de toutes les normes collectives qui régissaient jusque-là la production, la répartition et surtout l\u2019usage de tous les biens nécessaires ou désirables dans la vie.Se soumettre à de telles lois implique a priori le renoncement et le rejet de toute finalité normative dans la vie sociale, hormis celle qui s\u2019exprime dans l\u2019affirmation et la protection du droit de la propriété privée et le respect des mécanismes régulateurs du marché.Les économistes néo-libéraux et ultralibéraux auréolés de Prix Nobel d\u2019économie, depuis une vingtaine d\u2019années, ne disent pas autre chose.Vous savez que le Nobel reconnaît l\u2019économie comme seule véritable discipline scientifique et donc objective parmi toutes les sciences humaines.Cela laisse d\u2019ailleurs sous-entendre, de la part de la plus haute autorité scientifique mondiale, ou celle du moins qui jouit du plus fort rayonnement publicitaire, que seules les lois de l\u2019économie sont appelées à régir l\u2019ensemble de la réalité humaine, sociale et historique de manière rationnelle.Un prix de consolation est offert à la dimension humaniste sous la forme du prix Nobel de la Paix.Rel.: La dimension économique de la réalité sociale est quand même bien antérieure au discours néo-libéral.On la trouve déjà dans l\u2019Antiquité.M.F.: Le mot économie vient du grec oikonomia, l\u2019oikos signifiant la maison, la maisonnée, l\u2019espace organisé du violations octobre 1995 vre ensemble.Ce sens originel du terme a été usurpé par ce que les Grecs désignaient péjorativement sous le nom de chrématistique, le savoir-faire de l\u2019argent.Les Grecs réprouvaient le «chrématistique», parce qu\u2019ils avaient bien perçu le caractère asocial et antisocial des activités formellement régies par le seul principe du profit ou de la différence de valeur provenant de l\u2019échange.Celui-ci fait abstraction des valeurs associées à l\u2019usage concret et, virtuellement, de toutes les normes et finalités sociales régissant les rapports sociaux impliqués dans la production, l\u2019échange et la consommation; bref, il oublie l\u2019interdépendance des services que les hommes se rendent dans le vivre ensemble.Le basculement de cette conception traditionnelle, concrète, communautaire de l\u2019économie à la notion formelle, abstraite et individualiste qui domine aujourd\u2019hui, s\u2019est produit entre la fin du Moyen-Âge et le XVIIe siècle.Idéologiquement, la transition a été marquée par le débat théologique et politique autour du prêt à intérêt, considéré, aussi bien par les Grecs qu\u2019au Moyen-Âge, comme illégitime en principe, et qui devait dès lors être laissé aux étrangers.On jugeait en effet que les citoyens ou les chrétiens ne pouvaient s\u2019adonner à une telle pratique, sans se soustraire du même coup aux normes, aux obligations et aux devoirs qu\u2019ils avaient d\u2019abord à l\u2019égard de la Cité ou de leur prochain.M.Michel Freitag Jacques Grenier Ilya urgence politique à soustraire la vie humaine au chantage des milieux financiers qui fuient d\u2019un État à l\u2019autre pour échapper à toute responsabilité collective concrète.warn* r£ÏXi mm-.u Or, la domination de la «chrématisti-que», sous le nom usurpé de l\u2019économie, représente précisément la subordination de toutes les structures normatives régissant les rapports sociaux concrets à la logique des rapports marchands, qui en fait formellement abstraction.C\u2019est alors cette logique des rapports entre étrangers, non tenus à quelque solidarité concrète autre Les institutions financières internationales et transnationales n\u2019éprouvent de solidarité avec aucune collectivité humaine concrète et ne sont d\u2019ailleurs représentatives d\u2019aucune d\u2019entre elles, ni elles-mêmes responsables vis-à-vis d\u2019aucune.que celle de l\u2019éventuelle réciprocité de leurs intérêts, qui a progressivement prévalu, à l\u2019encontre de la logique normative et politique de la solidarité collective.Rel.: Diriez-vous que la logique économique a fini par réduire la société en un simple espace de marché ?M.F.: Pour contrer la domination unilatérale de cette logique «chrématisti-que», maintenant dite économique, les sociétés modernes ont été contraintes de mettre en place de nouvelles formes de solidarité collective, elles aussi plus abstraites et bureaucratiques, celles de l\u2019État-provi-dence.Il y a environ un siècle et demi, les conséquences de la suprématie accordée à la propriété privée individuelle ont en effet commencé à se faire sentir massivement, à travers notamment la dégradation de la condition ouvrière et l\u2019impérialisme.Avec l\u2019extension de la démocratie politique, toutes les sociétés avancées se sont engagées, de manières d\u2019ailleurs très diverses, dans la voie du réformisme social-démo-cratique ou social-bureaucratique.Des limites législatives se sont progressivement imposées à l\u2019autorégulation de marché, alors même qu\u2019étaient pris en charge un nombre croissant de besoins sociaux générés par ce développement spontané de l\u2019économie, au fur et à mesure qu\u2019il détruisait les anciennes solidarités sociales.J\u2019ajoute qu\u2019il est urgent d\u2019inventer maintenant, par-delà ces formes bureaucratisées et technocratisées de solidarité collective et de gestion sociale, de nouvelles politiques économiques communautaires, dans lesquelles les termes mêmes d\u2019économie et d\u2019économie politique puissent retrouver leur sens originel.Rel.: Pourquoi?M.F.: L\u2019accroissement des charges de l\u2019État-providence, associé à l\u2019alourdissement continu de sa bureaucratie, puis à l\u2019autonomisation technocratique de celle-ci, a fini par entrer en contradiction avec le maintien et l\u2019accroissement de l\u2019autonomie des puissances financières.Ces puissances ont étendu leur hégémonie sur l\u2019économie mondiale en se déployant dans tous les espaces échappant aux juridictions nationales et en jouant systématiquement ces juridictions nationales et souveraines les unes contre les autres.C\u2019est sous cette hégémonie du monde financier international, ou plutôt supranational, que s\u2019est produite la crise de l\u2019État-providence.Elle s\u2019est manifestée, en premier lieu, sous la forme de la crise fiscale des États.relations octobre 1995 Il en est résulté une perte ou un abandon de la souveraineté politique des États nationaux au profit du système financier international.Ce système est devenu virtuellement, surtout depuis l\u2019effondrement du communisme, l\u2019unique et ultime instance souveraine de régulation et de domination au niveau mondial.Il échappe à tout contrôle normatif et politique, démocratique ou non.Rel.: Dans cette perspective, comment analysez-vous le problème de la dette, qui obnubile pratiquement toute la classe politique ?M.F.: La domination de l\u2019économie sur le politique et du système financier international sur les États soi-disant souverains s\u2019appuie massivement sur l\u2019imposition de l\u2019idée que l\u2019obligation de payer ses dettes s\u2019applique désormais de manière absolue aux États eux-mêmes; le respect de cette obligation, imposé par des organismes supranationaux adéquats, représente la condition première de l\u2019établissement d\u2019un nouvel ordre mondial, exclusivement régi par la logique propre de l\u2019économie.Par le biais de la dette, une part de plus en plus considérable de la richesse mondiale se trouve ainsi drainée vers les institutions 235 CANAPRESSE financières internationales et transnationales; ces institutions n\u2019éprouvent de solidarité avec aucune collectivité humaine concrète et ne sont d\u2019ailleurs représentatives d\u2019aucune d\u2019entre elles, ni elles-mêmes responsables vis-à-vis d\u2019aucune.Mais si, pour un particulier, la sanction de non-paiement de la dette est la faillite et celle du créancier, la mort du débiteur, s\u2019ensuit-il que les sociétés devront aussi mourir, dans le tissu même de leurs rapports sociaux, pour payer leurs dettes?C\u2019est précisément ce qui arrive déjà à certaines et ce qui désormais menace toutes les autres.La capitalisation exponentielle de la dette par l\u2019intérêt représente à cet égard, non seulement dans le très long terme mais même déjà à moyen terme, si l\u2019on en juge du point de vue de la vie des sociétés, une absurdité tant humaine qu\u2019arithmé-tique.Aucune société, à moins d\u2019être réduite au statut juridico-économique de société commerciale, n\u2019est tenue de payer ses dettes.Elle peut seulement y être contrainte par la force, c\u2019est-à-dire, ultimement, par d\u2019autres sociétés créancières, ou par des milieux financiers qui se seraient fait conférer par toutes les sociétés concrètes la maîtrise du monde.Rel.: Comment peut-on se sortir de ce qui apparaît à première vue comme une impasse ?M.F.: La subordination à l\u2019économisme planétaire, financier et de plus en plus spéculatif, est d\u2019autant plus grande qu\u2019une société s\u2019en est plus remise au financement international.Il y a donc urgence d\u2019une nationalisation ou socialisation de l\u2019endettement; ce qui veut dire aussi une annulation virtuelle des dettes et créances, à l\u2019intérieur de la société comprise comme forme de solidarité a priori.Car la solidarité, comme condition de la vie sociale, s\u2019impose elle aussi, elle ne se mendie pas seulement.Concrètement, cela implique pour des entités politiques solidaires, comme le Canada ou le Québec, la légitimité absolue d\u2019une législation aménageant la prise en charge nationale de la dette publique et l\u2019imposant au besoin.Cela pourrait prendre la forme de l\u2019abolition des privilèges fiscaux, qui ne seraient plus accordés que sous le mode d\u2019une remise de bons du trésor ou d\u2019obligations d\u2019épargne à caractère public.Ce marché obligataire, par son caractère national, serait évidemment un marché fermé.Toute spéculation y serait donc aussi limitée à une spéculation sur la ri- 236 chesse collective, et sur les lois politiques présidant à son partage.Cela redonnerait un peu de sens à la démocratie politique et à l\u2019autonomie législative.Il y a urgence politique à soustraire la vie humaine au chantage des milieux financiers qui sont politiquement irresponsables et fuient d\u2019un État à l\u2019autre pour échapper à toute responsabilité collective concrète, quitte à prendre alors le risque d\u2019une catastrophe mondiale.Rel.: Pour ce faire, et dans le cas particulier du Québec, la souveraineté vous semble-t-elle une voie méritant d\u2019être envisagée ?La souveraineté, pour avoir du sens, doit être comprise non comme un moyen plus efficace d\u2019adaptation de la société québécoise à l\u2019économie mondialisée, mais comme une façon de développer une capacité collective-communautaire de résistance.Elle doit être un outil pour l\u2019élaboration d\u2019un projet orienté vers la réalisation de fins proprement humaines.M.F.: La société québécoise et la grande majorité de sa population participent directement et sans résistance particulière au type de société techno-économique que je viens d\u2019évoquer, et en particulier aux modèles culturels médiatiques et consuméristes qu\u2019elle a développés.Mise à part la question de la langue, il est tout aussi difficile ici qu\u2019ailleurs de voir émerger un modèle alternatif de société possédant en même temps une certaine cohérence, relativement aux principaux problèmes qui se posent dans le monde contemporain, et un minimum d\u2019implantation dans ce qu\u2019on pourrait appeler une volonté collective.On peut cependant émettre au moins l\u2019hypothèse suivante: sur la base d\u2019un sen- relations octobre 1995 timent d\u2019appartenance sociétale articulé défensivement autour de la question linguistique, l\u2019accession à l\u2019indépendance politique permettrait, peut-être plus qu\u2019ailleurs, à une telle volonté de se former et de s\u2019affirmer; l\u2019entité politique ainsi créée pourrait elle-même prendre place de manière positive dans le mouvement de résistance et de contestation du laisser-faire «chréma-tistique» qui domine notre époque.Quoi qu\u2019il en soit, face au développement de cette logique, appuyé par l\u2019idéologie néo-libérale, l\u2019affirmation d\u2019une telle solidarité politique particulière ne peut pas être jugée comme un mouvement rétrograde, comme plusieurs le font, en confondant l\u2019assujettissement au système mondial et le progrès de la liberté et de la civilisation.Rel.: Mais l\u2019affirmation des communautés nationales ne fait-elle pas l\u2019impasse sur un ensemble de problèmes qui débordent leurs frontières politiques respectives ?M.F.: Bien sûr, ce qu\u2019exige l\u2019évolution contemporaine du monde, c\u2019est la création de véritables institutions politiques internationales, voire supranationales.Celles-ci devraient être capables d\u2019imposer des finalités réfléchies au développement aveugle de la puissance économique et technologique, et visant à la création d\u2019une véritable société responsable au niveau mondial.Mais c\u2019est seulement en s\u2019appuyant sur des solidarités concrètes, par définition particulières, et sur des exigences d\u2019autonomie cultivées localement dans une visée de synthèse, que de telles institutions peuvent voir le jour.Le potentiel de solidarité communautaire que possède la société québécoise pourrait ainsi se trouver mobilisé par l\u2019indépendance politique, pour participer à un tel mouvement de solidarité et de responsabilité sociétale et civilisationnelle au niveau supranational, voire même d\u2019abord au niveau régional, nord-américain.La souveraineté, pour avoir du sens, doit donc être comprise non comme un moyen plus efficace d\u2019adaptation de la société québécoise à l\u2019économie mondialisée, mais comme une façon de développer une capacité collective-communautaire de résistance.Elle doit être un outil pour l\u2019élaboration d\u2019un projet orienté vers la réalisation de fins proprement humaines.Rel.: Une petite nation peut-elle vraiment s\u2019opposer au rouleau compresseur de la mondialisation de l\u2019économie?M.F.: L\u2019histoire occidentale nous fournit, à cet égard, quelques indications po- O o La souveraineté, pour avoir du sens, doit être comprise comme une façon de développer une capacité collective de résistance, en vue d\u2019un projet à fins plus humaines.En ce sens, la récente Marche des femmes est un exemple éloquent du potentiel de solidarité communautaire que possède la société québécoise.sitives.Le premier de ces exemples est celui du judaïsme ancien, dans lequel toute la civilisation occidentale continue à reconnaître, à travers la Bible, une de ses sources essentielles.Or, le peuple hébreu était un petit peuple, marginal par rapport aux puissances impériales qu\u2019étaient alors l\u2019Égypte et les grandes royautés mésopotamiennes.Il s\u2019est constitué lui-même dans la résistance, à travers l\u2019épreuve affrontée de la domination extérieure et de la pénétration intérieure, et par sa volonté d\u2019affirmer envers et contre tout une identité propre, à caractère d\u2019abord archaïque, tribal et patriarcal.L\u2019universalisme qu\u2019a alors atteint la culture éthique qu\u2019il a élaborée en propre tire toute son essence, toute sa force, toute sa signification d\u2019un tel refus de la domination et de la dissolution; il s\u2019est nourri de la disproportion même des rapports de puissance dans lesquels un peuple particulier s\u2019est trouvé engagé en s\u2019affirmant.On pourrait encore évoquer l\u2019exemple grec ou celui des communes bourgeoises des derniers siècles du Moyen-Âge.Mais il est aussi possible de se référer à l\u2019exemple contemporain de petits pays, où les solidarités collectives et l\u2019affirmation d\u2019une identité communautaire tendent moins qu\u2019ailleurs à se dissoudre en une multitude de variables statistiques ou médiatiques, d\u2019intérêts catégoriels impersonnels; les groupes d\u2019intérêts particuliers eux-mêmes se manifestent plus visiblement aux yeux de tous et restent plus dépendants d\u2019une condition collective et communautaire partagée.Je pense à des sociétés comme les pays Scandinaves ou la Suisse, et à leur résistance à une intégration européenne dans laquelle le politique se trouve subordonné à l\u2019économique.Je pense à la valeur normative nouvelle qu\u2019acquiert dans le monde contemporain la recherche de l\u2019autarcie; celle-ci se veut le maintien d\u2019une minimum d\u2019autosuffisance territoriale, et la capacité d\u2019assurer en même temps un certain projet de vie collective impliquant un certain degré de maîtrise sur les formes de l\u2019intégration interne, et de contrôle sur l\u2019articulation de la société propre au monde extérieur.Une telle autonomie implique alors à son tour que l\u2019espace intérieur de la société ne soit pas lui-même considéré et produit comme une abstraction.Il ne peut re- poser que sur une pluralité d\u2019entités locales, elles aussi en même temps autonomes et solidaires dans le partage de finalités humaines communes.En un mot, les petits pays peuvent, souvent mieux que les grands, servir de modèles ou de laboratoires à la réhabilitation de l\u2019idée de l\u2019organicité de la société.Celle-ci n\u2019exclut en rien la reconnaissance de la liberté individuelle, mais lui est au contraire complémentaire: abstraite de toute participation normative et expressive à une communauté culturelle ou à un corps politique, la liberté individuelle devient en effet insignifiante et s\u2019épuise dans l\u2019arbitraire et l\u2019im-médiateté des actes qu'elle pose et des résultats qu\u2019elle obtient.Car c\u2019est de son appartenance à une totalité qui la dépasse que la liberté individuelle reçoit toujours le sens qu\u2019elle donne à son exercice; c\u2019est seulement par sa reconnaissance collective qu\u2019elle détient le droit de s\u2019exercer et que lui est donné l\u2019espace où elle peut s\u2019accomplir matériellement et significativement.¦ (entrevue réalisée par Jean Pichette) relations octobre 1995 237 LE NEO-LIBERALISME COMME «RELIGION» par Michel Beaudin1 LB économie vous semble bien éloignée de toute reli-+ gion ?Mais c'est justement le propre des faux absolus d\u2019avoir l\u2019air propre, inattaquable et.de faire des I victimes.Un théologien nous introduit ici à la «théologie» du libre marché, ce nouveau fondamentalisme dans lequel nous baignons plus ou moins consciemment.Ce titre, comme mon propos, pourront paraître bien insolites.Dans notre société moderne et sécularisée, l\u2019ordre public prétend ne plus rien devoir aux logiques religieuses, désormais refoulées dans un «domaine» bien circonscrit et gardées à vue.La raison émancipatrice, source d\u2019un progrès indéfini, n\u2019a-t-elle pas remplacé ce monde trouble de l\u2019arbitraire religieux antique, avec ses idoles, ses sacrifices sanglants et ses mythes, comme fondement de l\u2019ordre social?Et pourtant l\u2019évolution de la société, devenant méconnaissable au fur et à mesure de la remise de sa conduite au seul «libre marché», laisse songeur.D\u2019autant que le discours économique dominant fait une appréciation si positive de cette évolution que même ceux qui interprètent autrement le nouvel ordre des choses semblent parfois frappés de «paralysie» intellectuelle et sociale.L\u2019orientation néo-libérale actuelle de l\u2019économie me semble la donnée fondamentale expliquant le remodelage sociétal en cours sous nos yeux.Le préfixe «néo» veut simplement souligner le retour, sous un mode nouveau, du vieux libéralisme ou capitalisme sauvage du XIXe siècle, qui retrouve un élan inédit après l\u2019heureuse parenthèse des décennies 40 à 70, où le modèle fordo-keynésien avait lié la croissance à l\u2019amélioration du bien-être des populations.Cette «nouveauté» consiste en l\u2019éclatement des frontières économiques nationales protectrices et donc en la compétition tous azimuts des entreprises ainsi qu\u2019en la «satellisation» ouverte des États par le marché, au lieu de l\u2019ancien «laisser-faire».En fait, ce sont bien les forces du marché qui nous «gouvernent» aujourd\u2019hui.Mon attention a cependant été retenue par cette chose étrange: d\u2019où vient qu\u2019on remette si peu en question le néo-libéralisme, malgré ses effets humains, sociaux et environnementaux proprement désastreux?D\u2019où vient que celui-ci prétende même représenter la seule et définitive solution de ces problèmes et que la population soit à ce point mystifiée par ce processus et son idéologie, qu\u2019elle s\u2019enfiévre pour les échappatoires du «divertissement», du spectacle et des jeux de hasard2?De façon étonnante, malgré la clarté des analyses socio-politico-économiques du néo-libéralisme qui démontrent que les mécanismes de ce modèle font jouer la croissance contre l\u2019emploi et qu\u2019il lui est inhérent que les gens aillent mal pour que l\u2019économie aille bien, rien ne semble ralentir sa fuite en avant.Ni les approches anthropologiques, qui y discernent une nouvelle étape du processus de marchandisation du monde (K.Polanyi) commencé il y a environ trois siècles et constituant la forme spécifiquement moderne de la violence (J.-P.Dupuy), ni la dénonciation courante de ses injustices par les Églises ne semblent ébranler les certitudes du néo-libéralisme.J\u2019en suis venu à soupçonner que les mécanismes et l\u2019idéologie du néo-libéralisme sont mus par de puissants et secrets ressorts qui échappent à la critique courante; c\u2019est pourquoi, à ce niveau, la saisie de sa dynamique requiert, sans se substituer aux analyses traditionnelles, une approche non économique dont les points de référence échappent à la culture même du capitalisme.Le capitalisme néo-libéral n\u2019obéirait-il pas à une «religion» et à une «théologie» dont la force serait redoublée par leur ap- parente sécularité?Je ne prétends pas ici que les avancées de la raison moderne ne soient qu\u2019illusion, au contraire.Mais celles-ci n\u2019ont pas empêché et ont parfois camouflé davantage un déplacement de la question de la transcendance que sa disqualification ou son élimination.L\u2019économie capitaliste aurait d\u2019abord tiré son prestige d\u2019une réaction émancipatrice à l\u2019égard du sacré et de toutes les formes de sujétion extérieure, mais ce mouvement se serait à son tour sacralisé3 et enfoncé dans l\u2019idolâtrie.Les peu- Le contexte et l\u2019ambiance actuels semblent évoluer dans une direction néonietzschéenne: les victimes sont coupables de leur sort et leur sacrifice est nécessaire et bénéfique pour la société! les primitifs n\u2019auraient donc pas le monopole des processus de «divinisation».Loin d\u2019être un «domaine» neutre, objectif, échappant à tout choix de valeurs et de «foi», l\u2019économie comporterait ainsi un horizon métaphysique propre, une «religion», ainsi qu\u2019une forme de légitimation s\u2019apparentant à une «théologie» au sens d\u2019un discours interprétatif sur le divin et le religieux, et empruntant même à des éléments dégradés d\u2019une théologie chrétienne contemporaine de l\u2019émergence du capitalisme.Il ne s\u2019agira pas simplement de détecter ces dimensions attribuées au libéralisme ancien et au néo-libéralisme actuel, mais aussi de les qualifier.Je prétends aussi que nous avons affaire à une religion et à une théologie de type idolâtrique et sacrificiel5.238 relations octobre 1995 Les enjeux Un premier enjeu de la perception du néo-libéralisme comme idolâtrie sacrificielle me paraît résider dans la possibilité ou non de faire prévaloir une transcendance humaine et sociale à l\u2019encontre du totalitarisme du marché et, cela, tant au niveau de la conscience collective que de la réalité historique elle-même.Dans la mesure où le système de marché envahit toutes les sphères humaines en y imposant sa rationalité propre, basée sur le calcul de rentabilité et les transactions d\u2019affaires, il tend à se substituer à tout autre critère d\u2019évaluation et à se transformer en une simple dynamique opératoire aveugle, impersonnelle et échappant à toute maîtrise extérieure.Il prend ainsi un caractère insidieux, subtil, qui s\u2019infiltre partout et jusqu\u2019au coeur de nos perceptions, pour en effacer les points de référence et produire une paralysie et une soumission douce vis-à-vis d\u2019un processus sacralisé apparaissant comme invincible.Des entrevues que j\u2019ai faites récemment avec des leaders du monde des affaires témoignent éloquemment de cette dynamique: la plupart de mes interlocuteurs percevaient le cours actuel de l\u2019économie comme une impasse; ils ne s\u2019en voyaient tout de même pas moins forcés, à court et moyen terme, d\u2019en jouer le jeu, d\u2019où un certain désarroi.C\u2019est dire l\u2019emprise du néo-libéralisme sur la société.Si l\u2019utopie est indispensable à la relativisation et au réalis- 1.\tL\u2019auteur est professeur de théologie à l\u2019Université de Montréal.2.\tVoir à ce sujet: Ingrid Carlander, «Remède miracle contre la crise: «Faites vos jeux».Détresse sociale et rêves de fortune», Le Monde diplomatique, août 1994, p.18-19.3.\tPatrice Perreault, Un pour soi et tous pour un.Une lecture de notre société selon la théorie de René Girard, document manuscrit, Faculté de théologie, Université de Montréal, 1991, p.30.4.\tStéphane Bureau, «Le confort et l\u2019indifférence», La Presse, 25 mars 1991, p.A-2.5.\tVoir l\u2019encadré, p.240.On aura compris que la sacrificialité concernée ici désigne les sacrifices imposés au nom d\u2019une fausse absolutisation, qui découlent donc de l\u2019idolâtrie et non pas de l\u2019expérience du sacrifice de soi volontaire pour une cause ou pour le bien des autres.Sur ce thème, voir Hugo Assmann, « Idolâtrie du marché et sacrifices humains», dans H.Assmann et F.J.Hinkelammert, L\u2019idolâtrie du marché.Critique théologique de l'économie de marché, coll.Libération, Paris, Cerf, 1993, p.197.me de tout projet historique, il faut bien se rendre compte ici que ce modèle économique prétend coïncider avec cette utopie; plus rien ne peut alors le retenir contre lui-même! C\u2019est un exemple du visage qu\u2019y prend l\u2019idolâtrie.En corollaire, le second enjeu me paraît consister dans la possibilité ou non d\u2019un rapport non sacrificiel à l\u2019économie.Le contexte et l\u2019ambiance actuels semblent évoluer dans une direction néo-nietzschéenne.Le libéralisme traditionnel avait le souci de concevoir la recherche de l\u2019intérêt propre ou l\u2019anti-solidarité comme une voie (optima- le?) vers l\u2019intérêt général ou la solidarité.Aujourd\u2019hui, surtout aux États-Unis, le néolibéralisme se fait plus ouvertement cynique.De la pauvreté vue comme une retombée regrettable et non intentionnelle du processus capitaliste, on passe rapidement à une attitude d\u2019indifférence vis-à-vis des pauvres et même carrément accusatrice1 2 3 4 5: les victimes sont coupables de leur sort et leur sacrifice est nécessaire et bénéfique pour toute la société! Voulons-nous d\u2019une économie et d\u2019une société articulées sur la seule option pour les plus forts et les gagnants, et faisant ces- / âUÊ 7_\t_ f ï -i_____ _____L relations octobre 1995 239 Jean-F.Leblanc/STOCK ser d\u2019exister socialement les perdants?Dans une économie non de rareté mais de surproduction, comme le capitalisme actuel, la pauvreté est négation de la reconnaissance mutuelle des personnes comme sujets humains; elle est donc «sacrificielle».Le totalitarisme qui est en cause ici est un processus invisible, qui ne peut être rendu visible que par les victimes ou les sacrifiés.De notre position vis-à-vis de ceux-ci dépendra la capacité de «voir» la réalité du capitalisme néo-libéral et de faire en sorte que l\u2019économie redevienne ce dont son étymologie témoigne (oikos ou maison -nomos ou gestion), c\u2019est-à-dire l\u2019organisation de la société comme une maisonnée fraternelle où il y ait place pour tous, plutôt que cette «fabrique» à exclure les plus vulnérables qu\u2019elle est devenue.Il y a donc là le défi de reconstruire l\u2019espérance en un monde habitable, en redressant les priorités en faveur des «sacrifiés».Ces enjeux et défis sont aussi ceux des Églises et de la théologie chrétiennes.La perspective de la foi leur donne cependant une dimension particulière.En tout premier lieu, je crois que le néo-libéralisme n\u2019a pas seulement des implications éthiques, mais qu\u2019il interpelle aussi le sens de Dieu et de la foi.Ses prétentions absolutisantes posent la question de la possibilité ou non pour Dieu de s\u2019exprimer dans notre monde, au lieu de laisser les seules idoles «bavardes» parler à sa place.Dans la tradition biblique, cette possibilité se décide dans la prise en compte ou non des exclus ou des sacrifiés.Les Églises, la théologie comme la société, ne pourront entendre ce Dieu que si elles arrivent à se démarquer idéologiquement du système dominant et à se rapprocher des «perdants».C\u2019est là que se décidera la présence ou l\u2019absence de Dieu, car l\u2019idolâtrie néo-libérale occulte le visage paternel (et maternel) de Dieu en niant la radicale fraternité des fils et des filles dont celui-ci interdit le sacrifice.La foi trouvera donc son sens, non pas dans la proclamation décontextualisée de l\u2019«existence» de Dieu, mais dans la pratique du discernement de sa présence et du débusquage des idoles.Autrement, elle sera reléguée dans une transcendance an-historique, socialement insignifiante, laissant toute la place en ce monde-ci à la seule «transcendance» du système de marché.Est-il besoin d\u2019ajouter que ma réflexion se veut un geste de résistance face au totalitarisme du marché et de son idéologie, un écho modeste de la contestation qui, de souterraine et mal nommée parfois, est en train de s\u2019affirmer un peu partout, réaction salutaire d\u2019une société qui récuse l\u2019irréversibilité de la «conquête des esprits» par un capitalisme prématurément triomphant?¦ Idoles et J\u2019entends par «idole» toute réalité ou toute idée qui serait absolutisée ou sacralisée et au nom de laquelle des humains ou leur dignité seraient relativisés ou «sacrifiés»; il s\u2019agirait ici d\u2019une sacrificialité intrinsèque au paradigme du marché et à son idéologie, et donc d\u2019ordre structurel, systémique.La nouveauté du capitalisme comme violence sacrificielle consisterait en ce que, contrairement aux formes traditionnelles de violence qui se justifiaient par des idées ou réalités extérieures ou autonomes, ici, la légitimation sacrificielle «s\u2019identifie entièrement à la formulation des mécanismes économiques» (H.Assmann).Elle s\u2019y incarne au point qu\u2019il soit difficile de l\u2019en distinguer.Ce type d\u2019idolâtrie est donc compatible avec l\u2019inconscience que les acteurs peuvent en avoir.Pas besoin donc de faire des procès d\u2019intention, ce qui ne veut pas dire qu\u2019il n\u2019y ait pas de responsabilité humaine ni de manipulation d\u2019intérêts en cause.Mais comme le soulignait une religieuse américaine, Mary Jegen: «peu importe que nous soyons personnellement innocents des actes que nous considérons injustes, nos institutions pèchent à notre place».C\u2019est donc au coeur même des mécanismes économiques eux-mêmes qu\u2019il faudra débusquer cette idolâtrie, au prix, sinon, de rester impuissants devant le déferlement néo-libéral.L\u2019utilisation du concept d\u2019«idolâtrie» ne présuppose pas nécessairement l\u2019existence et la croyance en des divinités au sens proprement religieux.Le dictionnaire Robert en fait un synonyme de «fétichisme», notion brillamment analysée par Marx et appliquée au capitalisme.La Bible, pour sa part, signale deux types d\u2019idolâtrie: 1) par perversion ou manipulation de Yahweh par les croyants pour mieux opprimer; 2) par substitution, c\u2019est-à-dire quand Dieu est remplacé par des dieux étrangers ou encore des faux dieux.sacrifices Dans les deux cas, l\u2019idolâtrie apparaît comme une «force spirituelle» que le pouvoir ou système de domination se donne, en s\u2019identifiant avec le transcendant au nom duquel il opprime.Les idoles se caractérisent, à l\u2019opposé de Yahweh qui «a entendu les cris (pas les prières!) de son peuple», par leur indifférence au sort des plus faibles.Selon le psaume 115, «elles ont une bouche, mais elles ne parlent pas, elles ont des yeux, mais elles ne voient pas, des oreilles, et elles n\u2019entendent pas».Au fond, «elles ne sont qu\u2019or et argent, travaillés par des mains humaines» et donc illusion de divinité, comme le Mammon du Nouveau Testament et le faux prophète de la Bête de l\u2019Apocalypse qui empêche «d\u2019acheter ou de vendre» toute personne qui ne serait pas «marquée de la marque de la Bête» (Ap 13,17).Dans les deux cas aussi, l\u2019idolâtrie est à la racine du péché social (de l\u2019injustice) et de la destruction, en toute bonne conscience, des êtres humains1.Retenons donc la triangulation terrible de l\u2019idolâtrie, du pouvoir oppresseur et des sacrifices humains.Retenons aussi que l\u2019idolâtrie apparaît dans la Bible non comme un phénomène neutre, privé et «religieux» au sens étroit, mais bien comme un phénomène social.La domination, d\u2019autre part, et la résistance à celle-ci y acquièrent le statut de « lieu » où se décide la foi ; elles ont des implications spirituelles.Enfin, j\u2019avancerais que l\u2019Occident capitaliste moderne est concerné par les deux types d\u2019idolâtrie, dans la mesure où les racines de sa structuration et de sa légitimation coïncident avec une perversion du christianisme, et où il absolutise ou prête une fausse transcendance à des «choses» comme l\u2019argent et les marchandises ou à un processus comme celui du marché.1.Pabro Richard, « Présence et révélation de Dieu dans le monde des opprimés», Concilium, 242, 1992, 43-44.240 relations octobre 1995 L\u2019IDOLÂTRIE SACRIFICIELLE NÉO-LIBÉRALE par Michel Beaudin La «main invisible» est au-dessus de nous, abstraite, intériorisée, impersonnelle, à l\u2019abri de toute atteinte.Cette loi sacralisée du marché fait des victimes par milliers, mais cela apparaît comme «coût social» nécessaire, voire bénéfique.Pour voir clair dans cet affreux rituel, il faut prendre le parti des victimes! Pour traiter de l\u2019idolâtrie et de la sacri-ficialité inhérentes au néo-libéralisme, j\u2019examinerai successivement le fonctionnement de celui-ci en tant que processus d\u2019auto-transcendance, puis son idéologie (sans dénier leur imbrication intime dans la réalité).Je conclurai par un aperçu 1.Pour cette section, je renvoie à une élaboration plus complète dans mon article: «Sotériologie, capitalisme et salut chrétien», dans J.-C.Petit, J.-C.Breton, Seul ou avec les autres ?Le salut chrétien à l\u2019épreuve de la solidarité, Coll.Héritage et projet, 48, Montréal, Fides, 1992, 237-281.sur l\u2019alternative, interpellant au passage l\u2019engagement du christianisme.Il va sans dire que l\u2019espace de cet article obligera à un traitement restreint, se limitant à esquisser quelques pistes.Commençons par comprendre le fonctionnement du schéma sacrificiel économique.Il me paraît fonctionner par une sacralisation du marché, lequel, à travers la définition de «limites» concernant à la fois les mécanismes économiques possibles et les valeurs admissibles, débouche sur des sacrifices tout aussi admissibles.Cette idolâtrie du marché comporte d\u2019abord un processus d\u2019auto-transcendance des mécanismes économiques, dont la naturalisation et la personnalisation constituent des préambules.Je me contenterai d\u2019évoquer rapidement ces trois composantes1.- La naturalisation.Le capitalisme néolibéral prétend d\u2019abord représenter l\u2019«état de nature» de l\u2019économie.Ce qui a pour effet de «normaliser» son fonctionnement (par exemple, l\u2019instrumentalisation du travail humain sous forme d\u2019emploi) et ses objectifs.Du coup aussi, ses opposants sont assimilés aux forces du «chaos».Et pourtant le capitalisme n\u2019est-il pas né dans le feu et le sang?Son avènement fut non pas spontané, mais imposé par les États-nations taillés sur mesure à cet effet.Cette prétention entraîne deux corollaires.On attribue au marché des vertus autorégulatrices qui disqualifient toute intervention extérieure dans le processus économique, «naturalisent» les coûts sociaux qui en résultent et rendent impossible l\u2019identification de toute responsabilité humaine ou de tout arbitraire par rapport à ses effets.Et le marché peut aussi revendiquer relations octobre 1995 241 de marquer la «fin de l\u2019histoire» (Fukuyama).Il récuse toute alternative (c\u2019est son caractère anti-utopique et totalitaire) et prétend à une «catholicité» ou universalité dédouanant sa poussée pour une mondialisation à tout prix.Ce système apparaît alors comme qualitativement et chronologiquement indépassable.On devine sans peine les implications de ces prétentions.-\tLa personnalisation.On aura peut-être aussi remarqué le processus de «personnalisation» dont font l\u2019objet tant les marchandises que les entreprises et le capital2.La publicité montre souvent une inversion de priorité entre les personnes et les biens ou affuble ceux-ci de qualités humaines.Les «sociétés anonymes» que sont les entreprises se voient prêter des attitudes propres aux personnes: elles «construisent», «reluquent» les actifs d\u2019un concurrent, «conquièrent» des marchés, etc.Alors que le «travail » abstrait de l\u2019argent est valorisé, le travail humain, concret, est vu comme un boulet et une tare dont l\u2019appareil productif doit se débarrasser.À mesure que les relations sociales se «marchandisent», les relations entre les produits du marché prennent le statut de relations sociales.Les personnes devenant elles-mêmes des produits, le «sacrifice» des personnes n\u2019est plus alors qu\u2019une formalité.-\tLa sacralisation.Enfin, tous ces attributs conduisent à une «surnaturalisation» du marché, qui s\u2019exprime au mieux dans la croyance en ce système comme «ordre spontané» dont la sagesse connaîtrait mieux que les humains les voies de la distribution de la richesse3 et commanderait donc l\u2019abstention de toute intervention dans ses mécanismes.Cet aspect est symbolisé par la «main invisible» d\u2019Adam Smith, supposée ordonner au mieux tous les intérêts à la manière de l\u2019antique «providence» chrétienne.Du coup, le marché peut fonctionner comme une «divinité» autosuffisante et donc de façon autoréférentielle, circulaire.Cela est bien illustré par la course à la compétitivité, dont les fruits ne doivent jamais se transformer en mieux-être social (services.), mais être aussitôt réinvestis dans la course, pour ne pas perdre de terrain.La concurrence elle-même n\u2019a pas d\u2019autre point de repère que l\u2019action des concurrents et s\u2019avère sans but extérieur à elle-même, «infinie».L\u2019économiste Michel Beaud a bien exprimé cette «infinitude» perverse: «Le capitalisme n\u2019est ni une personne, ni une institution.Il ne veut ni ne choisit.Il est une logique à l\u2019oeuvre à travers un mode de production: logique aveugle, obstinée, d\u2019accumulation4.» Le marché est ainsi «fétichisé», appa- raissant comme une entité objective, métaphysique, un «au-dessus» des humains et, ce qui ne diminue en rien la fascination à son égard, l\u2019idole reste invisible, abstraite, intériorisée, impersonnelle et donc à l\u2019abri de toute atteinte.D\u2019où cette remarque d\u2019un homme d\u2019affaires interviewé, qui réduisait son propre agir à «lire» le marché comme on lit la température et à décider en conséquence.Le directeur général du FMI, Michel Camdessus, peut ainsi faire du marché le mandataire du Royaume5, une sorte de réalité «avant-dernière», et Michael Novak, un théologien néo-conservateur de l\u2019Américain Enterprise Institute, voir carrément le «capitalisme démocratique» comme l\u2019incarnation du Royaume.Ce processus d\u2019absolutisation est finalement transféré aux marchandises elles-mêmes («qualité totale».), aux buts de la vie définis par le marché (enrichissement sans limites.), aux «lois du marché» ou mécanismes de la compétition comme exigences transcendant la vie humaine (visée d\u2019une concurrence «parfaite»); il se traduit inévitablement par la sacralisation des résultats du marché, y compris les inégalités structurelles et le sacrifice des perdants.On ne s\u2019étonnera pas qu\u2019une telle «spiritualisation» du marché, où l\u2019objet devient sujet et la créature, le Créateur, provoque une foi et une espérance invincibles dans le système et donne à ses porteurs les plus engagés une aura de «croisés».Les sacrifiés L\u2019évocation spontanée et en vrac de quelques paradoxes pourrait nous donner une première saisie synthétique de la rigidité dogmatique du néo-libéralisme et surtout nous faire comprendre l\u2019appréhension qu\u2019éprouvent nos enfants d\u2019être un jour «sacrifiés» malgré des études, aussi solides soient-elles.De 1983 à 1990, l\u2019Occident a vécu la plus forte croissance économique de l\u2019histoire et, pourtant, la situation de l\u2019emploi et la pauvreté n\u2019ont cessé de s\u2019aggraver durant cette période.Malgré une surproduction agricole, 2 millions de Canadiens (dont 500 000 Québécois) doivent maintenant recourir à une aide alimentaire.À Montréal même, 450 centres de distribution sont en opération.Au Canada, pays supposément classé au premier rang pour le développement humain, 1,4 millions d\u2019enfants vivent dans la pauvreté.20% de la population ne reçoit que moins de 1 % du revenu national, si on tient compte de son endettement.Partout, on ne parle que de restaurer la compétitivité des entreprises au prix de licenciements massifs et d\u2019une diminution des conditions de travail1.Le chômage est devenu une condition du fonctionnement du système économique pour «contenir les pressions inflationnistes» et accroître la flexibilité du marché du travail.Comment qualifier la logique qui justifie de tels coûts humains au nom d\u2019une «saine» administration ou d\u2019une «rationalisation» (terme propre à l\u2019expérience humaine pourtant)?Du côté du tiers monde, les paradoxes sont encore plus brutaux.L\u2019obligation faite à des gouvernements d\u2019«honorer» leur dette extérieure malgré leur incapacité a entraîné, selon l\u2019UNICEF, la mort de 500 000 enfants sur une courte période, dans les années 802.Et cela continue.Les programmes d\u2019«ajustement structurel» imposés par la Banque mondiale et le FMI dans ces mêmes pays, pour en garder le contrôle économique au profit du capitalisme international, entraînent des catastrophes sociales sans faire l\u2019objet d\u2019une remise en question.Ne sommes-nous pas en présence d\u2019un sacré, mais bien dissimulé?Jamais n\u2019aura-t-on assisté à des phénomènes d\u2019exclusion à si grande échelle et à des visions si peu universalistes que depuis qu\u2019on parle d\u2019ouverture et de mondialisation des marchés3! 1.\tLa compagnie ATT annonçait pour l\u2019année 1990 la suppression de 8500 emplois en raison de «la mise en place d\u2019une technologie plus avancée» et de la «vive concurrence».Cette annonce entraîna aussitôt une hausse du titre! («ATT supprime 8500 emplois», Le Devoir, 12 décembre 1989).2.\tL\u2019ajustement à visage humain, Paris, Economica, 1987.3.\tR.Petrella, «L\u2019homme et l\u2019outil: les valeurs qui basculent», Le Monde diplomatique, sept.1987, p.20.242 relations octobre 1995 mjsk Le néo-libéralisme transforme les populations en mendiants de «jobs», sinon de nourriture, en «quêteux» d\u2019investissements ou de subventions.Les sacrifices De même, soulignons que les sacrifices font partie inhérente de ce système qu\u2019est le marché.Selon Hugo Assmann, on y trouve une rigidité dogmatique qui impose des limites au désirable, à partir de ce qu\u2019il estime comme possible (les mécanismes), ou admissible (l\u2019idéologie).L\u2019activité et même le sens de la vie humaine sont définies en fonction de ce système.Par exemple, les besoins humains n\u2019existent que s'ils peuvent se traduire en pouvoir d\u2019achat.Ou encore, on revendique pour le marché l\u2019exclusivité de la distribution de la richesse.Dans cette compréhension du economically correct, l\u2019incapacité du marché de tenir ses promesses est liée non pas à quelque 2.\tIbid., p.247-249.3.\tF.A.Hayek, le père du néo-libéralisme, est le principal théoricien du marché comme «ordre spontané».4.\tHistoire du capitalisme, 1500-1800, Paris, Seuil, 1981, p.161.5.\t«Marché et Royaume, la double appartenance», Documents Épiscopat, 12, juillet-août 1992.raté du système, mais à son fonctionnement régulier.Il est «normal» qu\u2019il y ait des victimes.Par «nécessité» interne donc, le système de marché est potentiellement destructeur du sujet humain, du sujet de droits (citoyen), en le réduisant à un sujet de marché.L\u2019être humain est incorporé à la logique du capital ou à celle des facteurs de production de richesse.Quelle ironie dans cette désignation des employés comme première «ressource» de l\u2019entreprise! Ne nous désigne-t-on pas le plus souvent par notre fonction économique, d\u2019ailleurs variable: «consommateurs», «main-d\u2019oeu-vre», «contribuables», «clients», «bénéficiaires»?Et qu\u2019arrive-t-il quand nous ne sommes plus «employables» ou «recyclables»?Nous sommes relégués au statut d\u2019« inutiles », sacrifiés, au point de nous rendre nostalgiques de celui d\u2019«exploités».C\u2019est dans cette hantise que vivent maintenant les citoyens et des régions entières, même dans un pays comme le Canada, peu peuplé et riche.Le néo-libéralisme transforme les populations en mendiants de «jobs», sinon de nourriture, en «quêteux» d\u2019investissements et de subventions.Tout projet collectif s\u2019en trouve radicalement relativisé, au profit du seul projet ad- relations octobre 1995 missible: la compétition, au sein d\u2019un néolibéralisme totalitaire qui abolit tout écart possible entre ce qui est et ce qui pourrait être.Les sacrifices humains, certes légaux puisqu\u2019ils sont le résultat d\u2019une obéissance aux lois du marché, elles-mêmes avalisées par la loi civile, apparaissent donc comme nécessaires; mais elles n\u2019ont aucune connotation de culpabilité, car elles paraissent résulter d\u2019un automatisme, d\u2019un processus impersonnel.Il s\u2019agit d\u2019une victimisation indirecte, médiate, où les victimes ne font pas l\u2019objet d\u2019une visée expresse et n\u2019intéressent pas en tant que telles, ce qui permet de «contenir» toute réaction menaçante pour le système et de «stabiliser» la violence.À moins que cette réaction, se trompant de cible, ne jette le blâme que sur les seules autorités politiques.Ces sacrifices apparaissent surtout comme «inévitables», déjà légitimés d\u2019avance par la référence à des limites infranchissables, dont l'arbitraire reste toujours camouflé.Ils prennent alors pudiquement le nom de «coût social», comme chez l\u2019économiste néo-libéral Milton Friedman.Nous verrons comment, à travers la «théologie» néo-libérale, ces sacrifices peuvent même devenir «bienfaisants».243 Le salut, version capitaliste Nous pouvons tirer de tout ce qui précède une doctrine du salut (ou sotériologie) capitaliste pouvant se schématiser ainsi1: 1)\tLe salut comme «ciel» serait constitué de ce que le capitalisme énonce comme finalité ou promesse: la croissance et l\u2019enrichissement sans limite.Mais en pratique, cette visée se faisant en contexte de concurrence féroce, le salut s\u2019épelle plutôt en termes de «survie» des plus forts.2)\tD\u2019où la voie obligée de ce salut: la stricte obéissance à la prescription de la compétitivité.3)\tEnfin, ce salut comporte un prix: bien sûr, celui des «sacrifices» représentés par l\u2019épargne investie et les efforts de rigueur des gestionnaires, mais surtout des «sacrifiés».Il s\u2019agit de toutes les personnes et peuples touchés par ce qu\u2019on appelle les coûts humains et sociaux de la compétition, et en particulier ces «perdants» que la «théologie» néo-libérale tend à faire disparaître de la scène sociale, allant jusqu\u2019à qualifier de «bienfaisant» leur sacrifice que nous savons constitutif de la dynamique marchande.1.Pour de plus amples développements, voir mon article déjà cité, p.251-260.Une «théologie» sacrificielle Pour s\u2019imposer, le «libre» marché a besoin d\u2019autres influences, à part les mécanismes économiques.D\u2019où la sacralisation de ces mécanismes eux-mêmes, mais aussi l\u2019élaboration d\u2019une idéologie (une «théologie»).Celle-ci vient définir l\u2019anthropologie (homme, société), l\u2019éthique (valeurs), la science (économique) et, du même coup, les sacrifices admissibles ou compatibles avec le paradigme du marché.Comme pour le fonctionnement du marché lui-même, la force de cette idéologie est d\u2019avoir modelé le sens commun et de s\u2019être donné le prestige d\u2019une métaphysique.Je m\u2019attarderai surtout aux deux premiers points, en commençant par un rappel de l\u2019histoire.Les abus du féodalisme, de l\u2019absolutisme royal et les guerres de religions donnaient beau jeu aux nouveaux régimes d\u2019organiser la société non plus à partir d\u2019un ordre normatif extérieur ou de ce que l\u2019homme devait être, mais à partir de ce qu\u2019il était6.Il en sortira la conception de I 'homo oeconomicus (âge du gain, égoïste et agressif), qui abolit la distance entre l\u2019état civil de l\u2019être humain et son état de nature.Locke, Mandeville et A.Smith en feront la projection sociale en fondant la société sur l\u2019économique et son opération, sur le marché.Pour la première fois dans l\u2019histoire, le lien social se fonde non sur la bienveillance mutuelle et la coopération entre les so- ciétaires, mais sur leur opposition; la «main invisible» du marché assure automatiquement (indépendamment des intentions) l\u2019harmonie des intérêts individuels divergents et des conduites asociales de chacun.Il ne restait qu\u2019à tirer les implications normatives de ce «miracle».À partir du présupposé de la rareté des ressources, les premiers théoriciens du libéralisme économique font valoir que, grâce au marché, ce sont l\u2019envie et l\u2019intérêt propre, considérés dans la morale traditionnelle comme des «vices», qui sont justement les moteurs de la croissance et donc du bien commun et de la paix.Le marché comme tel peut donc se substituer à l\u2019éthique courante.Nous touchons, ici, selon H.Assmann, au point-clé de la racine «théologique» de la sacrificialité du système de marché: «la confiscation et l\u2019adultération de ce qu\u2019il y a de plus essentiel dans le christianisme, la conception chrétienne de l\u2019amour du prochain et, par conséquent, de l\u2019amour de Dieu7».Il faut bien saisir cette subtilité: l\u2019éthique du marché n'inverse pas le précepte de l\u2019amour du prochain, mais le pervertit.En effet, le bien commun ou la solidarité continuent d\u2019être proclamés comme visée.D\u2019où le prestige des gens d\u2019affaires et de leur credo: ces gens ne sont pas des malfaiteurs, mais nous veulent du bien.Cependant, le chemin optimal et exclusif choisi est celui de la poursuite compétitive de l\u2019intérêt propre.Au lieu de la compassion, l\u2019éthique du marché fait de l\u2019égoïsme et des règles du marché l\u2019expression la plus rationnelle et la plus haute.Ainsi muni, le système de marché peut récuser comme immorale toute interférence extérieure dans sa mécanique «naturelle»; il peut être excusé d\u2019enfreindre toute autre règle morale que la sienne propre, réduite au «calcul des vies» et donc des «morts nécessaires», aux critères «de la propriété et du contrat» (F.A.Hayek8).C\u2019est ce qui autorise aussi M.Friedman à opposer le devoir moral de réaliser des profits pour les actionnaires à la notion de «responsabilité sociale de l\u2019entreprise9».C\u2019est aussi ce qui fait dire au directeur général du FMI: «Nous sommes des gestionnaires appelés au service de la rigueur, pour l\u2019efficacité, car elle seule ouvre des chances réelles à la solidarité10»! Fort d\u2019un «dieu» supposé apte à étendre son règne et à faire réussir l\u2019humanité à partir de la pratique du côté sombre du péché originel11, fort de l\u2019«évangile» du marché et contrôlant l\u2019interprétation des résultats par une science économique ne faisant que codifier son paradigme12, le système de marché peut «démoniser» ses opposants et leurs utopies de solidarité; et il peut se lancer en toute « bonne conscience» à la conquête du monde, sans égard aux moyens et au prix, c\u2019est-à-dire dans une circularité sacrificielle parfaite.Malgré une logique célébrant la mort comme vie, il peut susciter «une foi illimitée en son caractère rédempteur et salvifique13».En fait, comme l\u2019avait bien perçu Max Weber, «quand le marché s\u2019abandonne à sa propre légalité (.) toutes les formes originaires de relations humaines lui répugnent».Il est, «à sa racine même, étranger à toute confraternisation14».La concurrence ou l\u2019anti-solidarité illimitée demeure sa véritable loi.Cette rigidité «religieuse» agit comme une nouvelle fatalité {fatum), condamnant l\u2019humanité, depuis deux siècles et au nom de la «liberté», à n\u2019exister que comme champ de bataille.6.\tVoir à ce propos mon article déjà cité, p.242-247.7.\tH.Assmann, op.cit., p.234.8.\tEntrevue au journal El Mercurio, 19 avril 1981.9.\tCité dans P.Lemieux, «L\u2019éthique des affaires», La Presse, 5 avril 1989, p.B-3.10.\tM.Camdessus, op.cit., p.8.Je souligne.11.\tJung Mo Sung, Neoliberalismo y pobreza.Una economica sin corazon, San José, DEI, 1993, p.92.12.\tP.Thureau-Dangin rappelle qu\u2019appliquée à 244 relations octobre 1995 Quelques pistes pour l\u2019espérance En écho aux enjeux soulevés dans le premier article, je voudrais évoquer, en conclusion, quelques pistes.La résistance à l\u2019idolâtrie sacrificielle néo-libérale commence d\u2019abord par sa perception et la compréhension de sa nature.Ce «devoir de culture» (Goethe) est une précondition d\u2019une maîtrise sociale de notre destin.Nous devons mettre à contribution toutes les ressources de nos traditions intellectuelles pour détecter les fausses divinités Pour les chrétiens et les chrétiennes, la contribution à une alternative me paraît passer, bien sûr, par un engagement au coude-à-coude avec les mouvements sociaux, mais également par une revitalisation du meilleur de leur tradition de foi.marché et l\u2019État, l\u2019heure n\u2019est-elle pas venue d\u2019une maîtrise de ceux-ci et de leur agenda par la société ou par le sujet social?D\u2019ailleurs, ces derniers sont à reconstruire à même cette lutte, après des siècles de dislocation par l\u2019anti-solidarité du processus marchand.La démocratie économique pourrait en être la traduction, mais animée par une solidarité réelle, depuis les relations quotidiennes jusqu\u2019aux plus institutionnalisées, en somme par une inversion de l\u2019éthique du marché pour laquelle l\u2019intérêt commun n\u2019est jamais directement visé.Cette orientation présuppose, théoriquement et pratiquement, l\u2019adoption de la perspective des «sacrifiés».C\u2019est de ce point précis que peuvent être réellement «transcendées» les limites frauduleusement imposées par le capitalisme néo-libéral.Pour les chrétiens et les chrétiennes, la contribution à une alternative me paraît passer, bien sûr, par un engagement au coude-à-coude avec les mouvements sociaux, mais également par une revitalisation du meilleur de leur tradition de foi.D\u2019une part, leur sensibilité religieuse peut les rendre particulièrement aptes à détecter la «religion» et la «théologie» idolatri-ques et sacrificielles du néo-libéralisme.D\u2019autre part, je pense à la prise au sérieux de la transcendance dans l\u2019histoire, caractéristique du christianisme, c\u2019est-à-dire seulement où elle peut contredire celle du capitalisme.Je pense aussi à la prise au sé- rieux de la relation organique entre les humains, qui commande d\u2019accorder une attention prioritaire aux conditions de maintien et de développement de la vie corporelle concrète.«Ce qui différencie le «sacri-fiable» et le «non sacrifiable», c\u2019est son appartenance réelle ou non à la communauté15.» C\u2019est bien «j\u2019avais faim.» que nous dira le Christ au Jugement ultime16.La «Bête apocalyptique» ou l\u2019«Empire» de notre temps, le capitalisme, refuse ce pain à une grande part de l\u2019humanité.Enfin, les Églises et la théologie sont ramenées par l\u2019histoire à cette pierre de touche absolue qu\u2019est la situation des victimes, perspective qui coïncide avec celle de la Bible.La théologie de la libération a fait des «non-personnes» son point de départ.Les réactions qu\u2019elle a suscitées contre elle de la part des pouvoirs ne mentent pas sur le fait qu\u2019elle ait ainsi touché le système en son point névralgique.Quand les «perdants» redécouvrent leur droit de ne pas être sacrifiés et que des croyants et croyantes se lèvent à leurs côtés, alors le Dieu d\u2019Abraham et de Jésus, sensible aux «Isaacs» de l\u2019histoire, redevient visible; et c\u2019est alors, théologiquement, que l\u2019absolutisation du marché devient impossible.Retrouverons-nous ce «zèle pour la maison (oikos) du Seigneur», de ce Dieu qui est aussi «Économiste», c\u2019est-à-dire qui veille sur sa «maison» qu\u2019est l\u2019humanité?mortifères et leurs auréoles mystificatrices que le néo-libéralisme a inscrites dans le tissu historique jusqu\u2019à en changer le sens.Il nous faut retrouver l\u2019indispensable dialectique entre l\u2019utopie et la réalité historique, sans laquelle la vie collective périclite, comme nous le constatons maintenant, ce qui supposerait une conscience claire de la singularité et de la relativité historiques du capitalisme, malgré ses prétentions.Au-delà de l\u2019oscillation de plus en plus factice des récentes décennies entre le une Terre de six milliards d\u2019individus, la théorie néo-classique considère l'utilité marginale d\u2019un homme comme nulle (p.24).13.\tH.Assmann, op.cit., p.202-203.14.\tEconomia y sociedad, v.I, Mexico, Ed.Fondode Culture Economica, 1964, p.494-495, cité dans J.de Santa Ana, op.cit., p.43.15.\tJung Mo Sung, La idolatria del capital y la muerte de los pobres, San José, DEI, 1991, p.101.16.\tIbid., p.89.C'est en adoptant la perspective des «sacrifiés» que peuvent être «transcendées» les limites imposées par le capitalisme néo-libéral.Quand les «perdants» refusent d\u2019être sacrifiés et que des croyants se lèvent à leurs côtés, Dieu redevient visible.a-»-* » / relations octobre 1995 245 Céline Dubé Le 11 août, nous apprenions la mort de Lise Poulin Simon, décédée du cancer, à 58 ans.Le nom de Lise Poulin est associé à la lutte pour l\u2019emploi, et surtout pour le plein emploi.Refusant l\u2019idée reçue du chômage inéluctable pour une partie de plus en plus importante de la population active au nom de lois «objectives» de la réalité économique, Lise Poulin a cherché avec passion à construire une économie pour les êtres humains et à leur service, en faisant du défi de l\u2019emploi une valeur clé.Son parcours est typique des femmes de sa génération: après une phase familiale intense, elle fait un retour aux études, un doctorat en sciences à McGill, auprès de Jack Weldon, puis une carrière universitaire féconde.Elle s\u2019engage inlassablement sur plusieurs fronts, surtout dans le cadre du Forum pour l\u2019emploi.Son nom est alors étroitement associé à celui de sa collègue Diane Bellemare.Les hommages ont afflué de la part des milieux sociaux, des syndicats ainsi que du Comité des Affaires sociales de l\u2019AÉQ.Une mémoire à conserver, une oeuvre à poursuivre.Pour la première fois en près de quinze ans d\u2019existence, le Mouvement d\u2019éducation populaire et d\u2019action communautaire du Québec (MÉPACQ) organise un colloque sur l\u2019Éducation populaire autonome, ses pratiques et les enjeux auxquels les groupes font face.Ce colloque aura lieu au Collège St-Augustin (Cap Rouge), les 27-28 et 29 octobre 1995.Plus de 250 personnes travaillant et militant dans 450 groupes de base, membres d\u2019une des douze Tables régionales, partageront autour des objectifs suivants: créer une meilleure cohésion au sein du MÉPACQ, renforcer les pratiques en éducation populaire autonome, préciser son rôle dans la conjoncture actuelle.Pour plus d\u2019informations, composez le (514) 843-3236.Pour marquer le vingtième anniversaire de sa création, le Conseil du statut de la femme organisait, au printemps 1993, des colloques sur le thème Femmes et développement régional.L\u2019objectif était d\u2019amener les femmes à mieux saisir les enjeux qui émergent de la rencontre des grandes tendances internationales ou nationales et du mouvement de régionalisation.Les actes des colloques sont maintenant disponibles, sous le titre «Femmes en région - De tous les débats - Analyses présentées à l\u2019occasion des colloques Femmes et développement régional».On peut se les procurer au CSF, tél.: 1-800-463-2851 ou (418) 643-4326.Le discours du budget fédéral, le 27 février 1995, a marqué un recul important pour la politique sociale du Canada.Publié sous le titre Le budget de 1995 et le financement global, le rapport du Conseil national du bien-être social analyse les propositions du budget de 1995 et leurs conséquences désastreuses sur les personnes ayant des besoins bien réels.Il présente d\u2019autres moyens, plus avantageux, pour assurer le financement de l\u2019assistance sociale et des services sociaux.Enfin, il se termine par un appel aux décideurs à faire preuve d\u2019ouverture et de souplesse dans l\u2019établissement des politiques.Pour obtenir des exemplaires de ce rapport, vous pouvez composer le (613) 957-2961.Du 5 octobre au 4 novembre, au Centre de créativité des salles du Gesù, se tient l\u2019événement Art sacré 1995.Le thème est T Art de l\u2019Icône.Le public pourra voir et apprécier des Icônes anciennes et actuelles.Afin de pénétrer dans l\u2019expérience millénaire de la création de l\u2019Icône, le Centre de créativité offre, du 10 au 21 octobre, des ateliers d\u2019initiation à l\u2019Icône et des conférences sur ce sujet.Au programme de l\u2019événement, le Centre présente des récitals de musique sacrée, d\u2019orgue et de poésie.Un vernissage aura lieu le jeudi 5 octobre, à 17h00.Pour information: tél.: (514) 861-4378.Un groupe de 70 pays en voie de développement a réclamé et obtenu de l\u2019ONU que l\u2019année 1996 soit désignée comme 1\u2019 Année internationale de l\u2019élimination de la pauvreté.Ces pays prétendent que si on avait réussi à éliminer de la face de la terre certaines maladies en l\u2019espace de 25 ans, on pourrait très bien réussir la même chose avec la pauvreté.Personnes et groupes de bonne volonté sont donc invités à s\u2019unir pour faire changer les choses.Le Père Joseph Wresinski, d\u2019ATD Quart Monde, lançait un appel sans équivoque en ce sens: «Là où des hommes et des femmes sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de l\u2019homme sont violés.S\u2019unir pour les faire respecter est un devoir sacré.» Le 17 octobre 1995, Journée mondiale du refus de la misère, une journée appropriée pour réfléchir en ce sens.246 relations octobre 1995 SOUVERAINETE ET NATIONALISME ETHNOCENTRIQUE par François Rocher1 ¦ ¦ &É \u2022 t-' Existe-t-il aujourd\u2019hui une vraie «nation québécoise»?Chose certaine, l\u2019accession du Québec à la souveraineté nous obligerait à redéfinir les rapports entre la majorité et les minorités et à remettre en question le nationalisme ethnocentrique qui alimente encore la démarche souverainiste.À l\u2019issue des commissions régionales sur l\u2019avant-projet de loi déposé par le gouvernement du Parti québécois, le président de la Commission de Montréal, M.Marcel Masse, soulignait le fait que les Québécois n\u2019étaient pas encore prêts à se prononcer sur la souveraineté et que le débat devrait inclure la définition d\u2019un projet de société : « Et ça, c\u2019est nouveau par rapport à 1980, alors que les gens s\u2019attardaient davantage à l\u2019idée d\u2019un pays.Cette fois-ci, on dit: Un pays, oui, mais pour en faire quoi2».Ce commentaire illustre assez bien l\u2019évolution qu\u2019a connu le Québec au cours des quinze dernières années.C\u2019est moins la 1.\tCarleton University, science politique.2.\tPaul Roy, «Le Québec a besoin d\u2019un projet de société», La Presse, 6 mars 1995, p.A1-A2 et Pierre O\u2019Neil, «Les Québécois ne sont pas prêts à voter», Le Devoir, 4-5 mars 1995, p.A1-A10.3.\tCommission nationale sur l\u2019avenir du Québec, Rapport (Québec: Conseil exécutif, 1995) p.15.4.\tIbid., p.78.nécessité de voir le Québec être en mesure de contrôler les instruments politiques de sa destinée qui est questionnée que la finalité de la souveraineté, en termes de justice sociale, de redistribution de la richesse et de bien-être collectif et individuel.Cette vision instrumentaliste de la souveraineté domine le débat public et transpire du Rapport déposé par la Commission nationale sur l\u2019avenir du Québec.Ce document se penche davantage sur les modalités de l\u2019accession du Québec à la souveraineté et les aménagements économiques, politiques et sociaux du nouveau pays que sur la raison d\u2019être de la dynamique souverainiste.Malgré cette approche qui vise surtout à rassurer ceux qui craignent d\u2019éventuels réaménagements en profondeur du contrat social et politique d\u2019un Québec souverain, les auteurs du Rapport rappelaient en quelques lignes que la nécessité de la souveraineté «ne découle pas seulement d\u2019impératifs économiques.C\u2019est d\u2019abord pour la sauvegarde de l\u2019identité du peuple québécois, pour l\u2019épanouissement de sa culture et pour la réalisation de son contrat social qu\u2019elle s\u2019impose avant tout3».Le peuple québécois dont il est ici question s\u2019enracine dans la culture française.Mais le Québec n\u2019est pas homogène et compte de nombreux groupes ethnoculturels.Le document fait explicitement référence à la communauté anglophone, aux autochtones et aux communautés culturelles.Malgré cette diversité, il n\u2019est pas étonnant que la Commission ait recommandé «que le projet de loi sur la souveraineté précise que le Québec est un pays de langue française, et que le gouvernement s\u2019engage à assurer la protection et l\u2019épanouissement de la culture québécoise4», préalablement définie comme étant de tradition française.C\u2019est pourquoi, par un tour de passe-passe et d\u2019oblitération rhétoriques, le Rapport précise que la «société québécoise», et non le «peuple québécois», attend des relations octobre 1995 247 immigrants qu\u2019ils s\u2019intégrent à «sa» langue et à «sa» culture.Allant plus loin, il fut recommandé de substituer au concept de citoyenneté celui de nationalité, qui «réfère à l\u2019identité d\u2019une communauté d\u2019individus habitant un territoire donné5».Ce rapide rappel du document de la Commission nationale sur l\u2019avenir du Québec démontre que le discours nationaliste continue d\u2019entretenir une confusion entre les notions de peuple, nation, nationalité, citoyenneté et pays.Il oblige à faire une distinction qui m\u2019apparaît importante entre les fondements nationalistes de la démarche souverainiste, qui s\u2019ancre toujours dans une perception ethnocentrique de la nation québécoise, et le projet national mis de l\u2019avant par ceux qui militent en faveur de la constitution d\u2019un nouveau pays.Ce projet national me semble rassembler toutes les conditions indispensables à une vision po-lycentrique de la nation6.Ce qui fait qu\u2019une nation existe Malgré que la position officielle du gouvernement péquiste dise le contraire, le camp souverainiste continue à mettre de l\u2019avant une vision selon laquelle la société québécoise serait composée de deux catégories d\u2019individus: d\u2019un côté, la «nation québécoise» et, de l\u2019autre, les «communautés culturelles».Les rapports qui lient ces deux éléments sont à la fois exclusifs et partiellement inclusifs: exclusifs dans la mesure où la nation ou le peuple québécois ne font référence qu\u2019aux francophones québécois; inclusifs puisque les membres des communautés culturelles sont appelés à s\u2019intégrer au premier groupe.L\u2019ambiguïté demeure tout de même, car en dépit d\u2019une acculturation réussie, la «nation québécoise» est d\u2019abord celle des francophones québécois.Les membres des minorités visibles, ceux étant nés à l\u2019extérieur du Canada ou ayant une autre langue maternelle que le français ne participent pas à cette définition de la «nation québécoise».Par ailleurs, l\u2019identité qui tente de s\u2019imposer, tout en manifestant une ouverture à l\u2019endroit de l\u2019hétérogène, s\u2019inscrit dans des prétentions universalisantes qui posent l\u2019inaliénabilité de l\u2019identité québécoise et font de cette même identité le lieu privilégié de convivialité et d\u2019existence des Québécois de souche française.L\u2019accession du Québec à la souveraineté obligerait à une redéfinition des rapports entre la majorité et les multiples minorités et, plus fondamentalement, une remise en question du nationalisme ethnocentrique qui continue à alimenter la démarche québécoise.Il existe indubitablement, aujourd\u2019hui, une nation québécoise, tout comme, il y a trente ans, il existait une nation canadienne-française.La nation existe d\u2019abord et avant tout parce que ses membres se reconnaissent comme différents et mettent de l\u2019avant une identité qu\u2019ils posent comme étant la leur, parce que la nation est surtout un construit, ou pour reprendre les termes de Benedict Anderson, une communauté politique imaginée7.Elle renvoie à une réalité mouvante qui relève pour une grande part de la perception qu\u2019ont les individus de leur collectivité d\u2019identification et d\u2019appartenance.Pour plusieurs, elle s\u2019exprime à travers un ensemble de caractéristiques partagées par le plus grand nombre qui, amalga- mées, contribueraient à former une nation: langue, territoire, histoire, religion, valeurs, symboles, mythes, aspirations, habitudes, institutions, etc.Prises une à une, ces caractéristiques ne sont pas suffisantes pour justifier la reconnaissance de l\u2019existence d\u2019une nation.Considérées comme un tout cependant, elles sont suffisamment puissantes pour inciter une collectivité particulière à se considérer comme une nation.Ces supports identitaires peuvent varier; certains peuvent disparaître sans pour autant que l\u2019identité du groupe en soit affectée.En fait, le plus important reste la volonté de vivre en commun et de s\u2019épanouir comme groupe autonome.L\u2019existence d\u2019une nation s\u2019explique donc essentiellement par une expérience historique unique.Le nationalisme exprime l\u2019attachement à la nation à laquelle les individus appartiennent.En d\u2019autres termes, il s\u2019agit d\u2019un «sentiment d\u2019unification d\u2019un groupe de personnes qui ont une expérience historique commune, réelle ou imaginée, et une commune aspiration à vivre ensemble dans un groupe indépendant8».Elle implique la constitution d\u2019un «nous» pouvant être opposé à l\u2019«autre».Cet «autre» se trouve généralement à l\u2019extérieur des frontières politiques.Mais les «étrangers» peuvent aussi être identifiés, sinon stigmatisés, à l\u2019intérieur de l\u2019espace dit national.Ce peuvent être ceux qui ne partagent pas les caractéristiques considérées à un moment précis comme définissant les membres de la nation (langue, religion, valeurs) ou ceux qui refusent de s\u2019identifier à la nation déjà constituée.En somme, la nation relève d\u2019une perspective subjective, à savoir le sens d\u2019appartenance.Le nationalisme n\u2019en est que l'expression politique et sociale.Il fixe les conditions d\u2019appartenance et met de l\u2019avant une vision particulière de ce que devrait être la nation.Identité et culture C\u2019est ce sentiment de différence qui a amené bon nombre de francophones québécois, dans le sillage de la Révolution tranquille, à réclamer d\u2019abord un statut particulier pour le Québec dans le régime fédéral canadien, puis à épouser l\u2019idéal souverainiste.Pour s\u2019épanouir, une nation doit non seulement être convaincue d\u2019être singulière, distincte, mais elle exige d\u2019être reconnue comme telle9.L\u2019individu accède à son identité par l\u2019entremise d\u2019une culture particulière, et donc d\u2019une langue, qui est celle de sa communauté.Cette culture ou cette langue doit être en mesure de s\u2019épanouir et représente, de ce fait, un bien collectif que la communauté doit être en mesure de protéger et de développer.Cette culture doit non seulement pouvoir s\u2019exprimer, c\u2019est-à-dire être riche et florissante pour demeurer une condition de l\u2019identité des personnes qui y participent, mais elle doit aussi être en mesure de se réaliser, c\u2019est-à-dire être utilisée et valorisée dans l\u2019ensemble des activités économiques, sociales et politiques.La langue ou la culture qui définit l\u2019identité doit avoir de la valeur aux yeux de ses utilisateurs, sinon elle risque soit d\u2019être abandonnée au profit d\u2019une culture ou d\u2019une langue étrangère, soit d\u2019être dépréciée ou dévalorisée.En bout de piste, c\u2019est l\u2019identité des individus qui peut être remise en question si les conditions de sa réalisation ne sont pas rencontrées.248 relations octobre 1995 Finalement, cette culture doit être reconnue, c\u2019est-à-dire acceptée et prise en compte par les communautés qu\u2019elle côtoie.Le droit d\u2019exister fait partie de l\u2019identité.Elle doit représenter quelque chose non seulement pour les individus qui construisent leur identité sur la base de leur appartenance culturelle, mais aussi pour que les autres collectivités reconnaissent comme valables ces référents identitaires.Certains peuvent prétendre que le pôle essentiel d\u2019identification ne devrait pas être la langue ou la culture, mais qu\u2019au contraire les individus devraient être laissés libres d\u2019établir eux-mê- Ce sont surtout les francophones «de souche» qui se disent «nationalistes» et qui réclament un statut particulier pour le Québec ou, à défaut de l\u2019obtenir, la constitution d\u2019un nouveau pays.mes leur identité.Si cela peut être théoriquement attrayant, la réalité sociologique nous apprend plutôt que l\u2019identification à une communauté plus large n\u2019est pas sans importance dans la constitution de l\u2019identité des individus.Il peut être difficile, pour un Canadien d\u2019expression anglaise, de comprendre l\u2019importance accordée à la culture comme pôle d\u2019identification, dans la mesure où sa langue a toujours évolué dans un cadre majoritaire.Par manque d\u2019ouverture, parfois par intolérance, certains refusent toujours de voir dans la langue autre chose qu\u2019un moyen fonctionnel de communication.Ils refusent donc d\u2019engager un dialogue sur les conditions indispensables à l\u2019accession à l\u2019identité.De plus, bon nombre de Canadiens anglais s\u2019opposent, au nom de l\u2019intégrité de la «nation canadienne» et de la nécessaire unité pan-canadienne, à l\u2019octroi d\u2019un statut spécial à un groupe sociologique ou de pouvoirs particuliers à une communauté politique spécifique, notamment celle du Québec.Ils refusent donc de reconnaître les conditions nécessaires pour que la langue ou la culture constituent un pôle d\u2019identification.Ces conditions ne sont pas figées et peuvent donc varier dans le temps.Toutefois, elles impliquent la maîtrise de tous les pouvoirs jugés indispensables à la réalisation de la culture - c\u2019est-à-dire à l\u2019accomplissement des individus dans l\u2019ensemble de leurs activités économiques, sociales et politiques dans le cadre de leur langue ou de leur culture - afin que celle-ci soit un pôle d\u2019identification viable.C\u2019est pourquoi la seule solution qui fut longtemps jugée acceptable par bon nombre de Québécois faisait appel au principe 5.\tIbid., p.61.6.\tJ'emprunte à Yael Tamir la distinction entre nationalisme ethnocentrique et polycentrique.«The Enigma of Nationalism», World Politics, 47 (April 1995), p.430.7.\tBenedict Anderson, Imagined Communities, 2d ed.(London: Verso, 1991), p.6.8.\tBoyd C.Shafer, Le nationalisme.Mythe et réalité (Paris, Payot, 1964), p.16.de la dualité, de la reconnaissance d\u2019au moins deux communautés nationales au Canada et d\u2019une division des pouvoirs conséquentes de cette reconnaissance.Il semble pourtant que la culture politique canadienne se soit articulée autour d\u2019autres concepts, tels l\u2019égalité formelle entre les individus, les communautés linguistiques et les provinces.Cette quête identitaire n\u2019est toutefois pas le fait de l\u2019ensemble des Québécois.Elle interpelle essentiellement les francophones, et plus particulièrement ceux dits «de souche».Ce sont surtout eux qui se disent «nationalistes» et qui réclament soit un statut particulier pour le Québec dans le régime fédéral ou, à défaut de l\u2019obtenir, la constitution d\u2019un nouveau pays.Qu\u2019il suffise pour s\u2019en convaincre d\u2019observer le comportement électoral des Québécois.Ce sont quasi exclusivement des francophones qui ont historiquement appuyé le Parti québécois et, plus récemment, le Bloc québécois.Ce sont eux qui se sont opposés à l\u2019entente constitutionnelle de Charlottetown, lors du référendum de 1992.Ce sont eux qui, nous révèlent les sondages, sont prêts à appuyer la souveraineté.Les «autres» sont quasi unanimement attachés au Canada et se reconnaissent peu ou pas du tout dans la démarche souverainiste et encore moins dans les velléités nationalistes d\u2019une certaine élite politique et intellectuelle québécoise.En ce sens, la démarche nationaliste au Québec, qu\u2019elle s\u2019exprime par un désir d\u2019une plus grande autonomie politique ou par la volonté d\u2019accéder à la souveraineté, demeure le fait des francophones québécois.Plusieurs Canadiens anglais refusent un statut spécial au Québec.Ils n\u2019acceptent pas de reconnaître les conditions nécessaires pour que la langue ou la culture soient un pôle d\u2019identification.TCANAD/ 1 GUE AT, STROI UNITED d* I INDIVISIBLE relations octobre 1995 249 Jean-F.Leblanc/STOCK Une nouvelle communauté de destin On peut se demander en quoi la souveraineté modifierait le nationalisme québécois et contribuerait à rejeter les scories ethniques qui le caractérisent toujours.En effet, la culture de tradition française continuerait à être minoritaire sur le continent et des efforts pour la préserver et l\u2019épanouir continueraient à s\u2019imposer.Toutefois, la souveraineté lèverait l\u2019hypothèque que représente le statut de culture minoritaire dans un plus grand ensemble politique.Elle amènerait tous les Québécois à s\u2019identifier au nouvel espace politique.Elle permettrait non seulement de redéfinir les frontières politiques, mais aussi les frontières identitaires.Le Québec serait clairement un État français et la culture publique commune s\u2019enracinerait sans ambiguïté dans l\u2019héritage de la tradition culturelle française.Pour les membres des communautés anglophones et ethnoculturelles, il serait clair que l\u2019espace public s\u2019inscrirait dans une culture commune qui ne serait pas torpillée par les politiques canadiennes du bilinguisme et du multiculturalisme10.Cela permettrait de favoriser un sentiment d\u2019appartenance à un pays politiquement circonscrit et reconnu pour lui-même.Ainsi, la souveraineté mettrait fin à l\u2019ambiguïté de la double appartenance, qui confond aussi bien les Québécois francophones que les membres des groupes minoritaires, lesquels s\u2019interrogent à bon droit sur la nécessité de s\u2019intégrer à une société minoritaire dans le cadre canadien.Cela serait-il suffisant pour mettre fin au nationalisme?Il serait illusoire de le penser.On ne peut forcer un sentiment d\u2019appartenance.Au mieux, on peut mettre en place les conditions pour qu\u2019il se développe.La création d\u2019un pays et la reconfiguration de l\u2019État permettent dans un premier temps de redéfinir l\u2019espace institutionnel et ne renvoient pas aux sentiments et aux croyances de ses membres.C\u2019est pourquoi la notion de citoyenneté devrait continuer à s\u2019appliquer dans un Québec souverain, ne serait-ce que pour souligner le fait que le Québec est un État qui s\u2019inscrit dans la tradition occidentale de la démocratie libérale où tous possèdent les mêmes droits.La souveraineté ouvrirait néanmoins la porte à une valorisation de l\u2019espace identitaire québécois et de la langue française et favoriserait l\u2019intégration des membres des groupes ethnocul- turels à une culture publique commune au statut bien défini.Comme le mentionnait à juste titre Pierre Anctil, «les communautés culturelles, porteuses de renouveau et de créativités inédits jusque-là, voudront elles aussi faire reconnaître comme spécifiquement québécoise et pertinente à notre histoire leur contribution, telle qu\u2019élaborée et déployée sur notre territoire et aux fins de leur enracinement dans notre réalité francophone et démocratique11».C\u2019est ainsi qu\u2019elle contribuerait à atténuer le nationalisme porté quasi exclusivement par les francophones québécois en associant tous les Québécois à une nouvelle communauté de destin.En effet, les membres d\u2019une communauté nationale ne partagent pas seulement un sens d\u2019appartenance et des croyances communes, mais aussi des intérêts dans la préservation et le bien-être de la communauté.En définissant un espace public où l\u2019identité peut plus facilement s\u2019épanouir, qui n\u2019est pas remis en question continuellement pas une vision antagonique de la nation telle qu\u2019elle s\u2019exprime à l\u2019heure actuelle dans le cadre du Canada, la souveraineté, en confortant la nationalité québécoise, consoliderait non La souveraineté ouvrirait la porte à une valorisation de l\u2019espace identitaire québécois et de la langue française, et favoriserait l\u2019intégration des membres des groupes ethnoculturels à une culture publique commune au statut bien défini.seulement le sens d\u2019appartenance de tous les Québécois, mais aussi la vision selon laquelle la réussite individuelle serait étroitement liée à la prospérité de la communauté dont ils seraient partie prenante.C\u2019est la raison pour laquelle la souveraineté m\u2019apparaît être la condition obligée pour garantir la transition d\u2019un nationalisme ethnocentrique à un nationalisme polycentrique, qui, selon les Un outil pour l\u2019étude de la Bible LA BIBLE DE JÉRUSALEM SUR CD-ROM La Bible de Jérusalem en trois langues: français, grec et hébreu Une collaboration de «Les temps qui courent» et «Les éditions du Cerf» Prix: 285,95$ (frais d\u2019expédition et taxes en sus) Configuration minimale requise: Macintosh: 68040, système 7.5, 8 Mo, écran 256 couleurs, lecteur de CD-Rom double vitesse PC: 486, Windows, 8 Mo, écran 256 couleurs, lecteur de CD-Rom Documentation disponible sur demande.Pour renseignements et commandes, s\u2019adresser à: SffiCABI Société catholique de la Bible, 7400 boul.Saint- Laurent, Montréal H2R 2Y1, tél.: (514) 274- 4381 ; téléc.: (514) 274- 5184 250 relations octobre 1995 a »; ¦mm* termes de Yael Tamir, reconnaît et respecte les autres cultures et voit chaque nation comme enrichissant la civilisation commune.Mais ce passage au nationalisme polycentrique implique la constitution d\u2019une communauté de citoyens égaux, disposant des mêmes droits et unis par une commune allégeance à un ensemble de pratiques et de valeurs politiques, ce que Michael Ignatieff appelle le nationalisme civique12.C\u2019est cette dernière condition qui fait défaut à l\u2019heure actuelle, dans la mesure où cette allégeance est à la fois québécoise et canadienne et où ces deux entités politiques ne perçoivent pas de la même manière l\u2019importance de la consolidation d\u2019une identité de tradition française au Québec.C\u2019est aussi pourquoi il faut distinguer entre le nationalisme des francophones québécois, qui vise essentiellement à affirmer leur identité, et le projet national de ces derniers.Loin de vouloir créer un État-nation ou de vouloir amalgamer les notions de nation et d\u2019État, ce projet est ouvert à la diversité et reconnaît et en- 9.\tJe m\u2019inspire ici des travaux du philosophe politique Charles Taylor, «Pourquoi les nations doivent-elles se transformer en États?», dans Rapprocher les solitudes.Écrits sur le fédéralisme et le nationalisme au Canada (Ste-Foy, Presses de l\u2019Université Laval, 1992).10.\tCe point est développé plus en profondeur dans François Rocher, Micheline Labelle et Guy Rocher, «Pluriethnicité, immigration et citoyenneté: de la souveraineté pour lever les obstacles et les ambiguïtés», Cahiers de recherche sociologique, 25 (septembre 1995).11.\tPierre Anctil, «Culture québécoise et culture immigrante: vers une redéfinition de leurs rapports mutuels», Cité libre.Nouvelle série, 19 (1), (juillet-août 1991), p.16.12.\tMichael Ignatieff, Blood and Belonging.Journeys into the New Nationalism, (New York, Parker, Strauss and Giroux, 1993), p.10.courage les apports des groupes ethnoculturels.La société québécoise affiche une longue tradition démocratique ouverte à l\u2019altérité et au pluralisme, qui cherche à intégrer les immigrants et respecte les droits de la communauté anglophone.Les dangers qui guettent le nationalisme sont moins présents dans le projet souverainiste que dans son rejet.Si leur projet était rejeté, les Québécois francophones ne continueraient pas moins de se percevoir comme une nation.Toutefois, le projet national de ces derniers ne pourrait se développer que dans le cadre canadien.Il impliquerait une plus grande intériorisation du statut de minoritaire, qui ne pourrait se traduire que par une approche défensive de la langue et de la culture, ouvrant la porte à des stratégies de replis sur soi et de préservation des acquis.Tout ce qui contrecarrerait le maintien de la culture de tradition française serait perçu comme une menace, rapetissant la nation québécoise aux seuls francophones.De plus, on peut se demander comment il serait possible que la société d\u2019accueil, non reconnue pour elle-même par le reste du Canada, fasse reconnaître et accepter sa perception de soi par les autres, notamment par les nouveaux arrivants.La «nation québécoise» serait celle des seuls francophones, les «autres» étant sollicités aussi bien par ces derniers que par le reste du Canada qui continue à mettre de l\u2019avant la nécessité d\u2019accorder allégeance à un Canada qui se proclame bilingue et pour qui la dualité n\u2019a plus aucun sens.Sur le plan politique, la stratégie d\u2019autonomie a déjà donné tous ces maigres fruits et on voit mal comment le reste du Canada pourrait accéder aux demandes d\u2019un Québec qui s\u2019inscrit de moins en moins dans le nouveau credo dominant de l\u2019égalité formelle, vision incapable de percevoir et de chérir la diversité nationale de tout temps présente au Canada.¦ relations octobre 1995 251 RECENSIONS D\u2019OCTOBRE lectures avec André Beauchamp, Francine Tardif et Yvan Tétreault LE FRANÇAIS QUÉBÉCOIS: UN DÉFI  RELEVER Hélène Cajolet-Laganière et Pierre Martel, La qualité de la langue au Québec, Québec, IQRC, 1995; 167 p.en cette période préréférendaire à saveur surtout économique, le petit ouvrage d\u2019Hélène Cajolet-Laganière et de Pierre Martel arrive à point pour qui veut aiguiser sa réflexion sur la problématique délaissée du français québécois.Le but des auteurs est «de poser un diagnostic objectif et global concernant la qualité de la langue parlée et écrite au Québec» (14).Ce diagnostic prend en fait la forme d\u2019un «tour d\u2019horizon» (151) de la question de la qualité du français au Québec, et l\u2019objectivité dont les auteurs se réclament est celle de la multiplicité des points de vues.La synthèse d\u2019un nombre impressionnant d\u2019études, de sondages et de statistiques de toutes sortes met en évidence, tout au long de l\u2019ouvrage, la disparité surprenante des perceptions quant à la qualité de la langue.Pour l\u2019un la situation est accablante, pour l\u2019autre elle est tout à fait correcte.Les auteurs eux-mêmes s\u2019opposent à l\u2019opinion publique en général, très sévère au sujet de la qualité de la langue.Dégagés entre autres à partir d\u2019un dépouillement du journal La Presse (de 1960 à 1993), les jugements que portent les Québécois à l\u2019égard de leur langue sont presque uniformément négatifs.Notre français serait dégradé, mal prononcé, vulgaire, etc.Les auteurs expliquent ce constat peu nuancé par la tendance naturelle des médias à «faire la nouvelle avec une mauvaise nouvelle» (32), mais aussi par le fait que les opinions exprimées dans La Presse sont souvent celles d\u2019une élite qui «stigmatise les écarts» par idéologie (32).La sévérité de l\u2019opinion publique trouve probablement une autre explication dans ceci que la question de la qualité de la langue comporte deux volets (que les auteurs ne distinguent peut-être pas toujours suffisamment).Le premier concerne l\u2019aspect «dégradation ou amélioration» et vise à mesurer la façon dont la langue et les compétences de ceux qui l\u2019utilisent se sont progressivement transformées.Ce genre de question comporte d\u2019importants problèmes méthodologiques, dans la mesure où «nous ne disposons pas (.) de résultats d\u2019enquêtes scientifiques qui permettent une comparaison diachronique fiable de l\u2019évo- lution de la qualité de la langue au Québec» (145).Le second volet se résume par la question «la qualité de la langue est-elle satisfaisante¦?», qui soulève elle aussi de nombreux problèmes.Elle suppose en effet un point de comparaison, un standard à partir duquel évaluer la langue actuelle.Or, au Québec, des questions aussi fondamentales que «Quelle langue nous permet à la fois de communiquer notre expressivité et d\u2019exprimer ce que nous sommes tout en restant francophones à part entière?Quelle norme devons-nous enseigner dans les écoles?Quels sont les écarts (principalement lexicaux) qui doivent être reconnus comme appartenant au bon usage au Québec?» (158) attendent toujours une réponse.L\u2019ouvrage, de façon générale, s\u2019intéresse au premier de ces deux volets (une suite, en préparation, devrait être consacrée au second).Après le premier chapitre consacré à l\u2019analyse de l\u2019opinion publique, la question de la dégradation est d\u2019abord examinée à partir des grandes lignes d\u2019une histoire du français au Québec.Les auteurs insistent en particulier sur la question du patois des nouveaux arrivants, sur les déterminants qui ont contribué à donner au français québécois sa forme actuelle (con- 252 relations octobre 1995 servatismes, innovations, emprunts aux langues amérindiennes et à l\u2019anglais), sur la faible scolarité des Québécois, de même que sur les bouleversements de la Révolution tranquille.Les conclusions que les auteurs tirent de ce bilan historique sont positives.Ils notent par exemple que «depuis son origine jusqu\u2019à nos jours, le français du Québec s\u2019est rapproché du français de France: la prononciation québécoise d\u2019avant la Révolution tranquille était beaucoup plus dialectale qu\u2019elle ne l\u2019est aujourd\u2019hui» (69).De façon plus générale, les auteurs concluent que «contrairement à une opinion répandue, (.) la langue utilisée à la fin du régime français n\u2019était pas le français « pur» de l\u2019époque classique, mais un français déjà régionalisé, c\u2019est-à-dire en deçà du bon usage de l\u2019époque.(.) Dans ce sens, on peut affirmer que, déjà en 1759, se posait le problème de la qualité de la langue en terre d\u2019Amérique» (151).Le français québécois n\u2019est donc pas le résultat d\u2019une dégradation lente et continue qu\u2019aurait précédée un «âge d\u2019or» de la langue.Mais y aurait-il, actuellement, dégradation?Les auteurs consacrent la troisième partie à l\u2019examen de la qualité de la langue de l\u2019administration et de la législation, des médias (presse écrite, presse électronique, publicité et affichage) et des entreprises.Bien que les perceptions soient très diverses, la conclusion qui se dégage est que la situation, en général, s\u2019est nettement améliorée.Il reste cependant encore beaucoup de travail à faire.Compétences linguistiques insuffisantes, recours aux traductions (souvent mauvaises), alignement de la langue des médias sur le «français québécois parlé», etc., le français semble même connaître en ce moment une certaine détérioration qui appelle un ressaisissement.Même constat, en gros, en ce qui concerne la langue enseignée, qui fait l\u2019objet de la quatrième et dernière partie.Bien qu\u2019ils présentent de façon assez neutre la «querelle» des pédagogues entre l\u2019approche fonctionnelle (centrée sur une démarche personnelle de l\u2019élève) et l\u2019approche normative, les auteurs se font les partisans d\u2019un certain retour à droite: «il est temps de corriger certains effets pervers d\u2019un enseignement de la langue maternelle insuffisamment exigeant, aussi bien en ce qui concerne le fonctionnement à l\u2019école, les matières enseignées et la formation des maîtres» (149).Si l\u2019on peut regretter que davantage d\u2019attention n\u2019ait été accordée à certaines questions, notamment celle de la «hiérar- chisation socio-linguistique» (68) du français québécois, ou de l\u2019ambiguïté identitaire entourant la notion de jouai (objet de honte pour certains, «symbole de notre identité» (67) pour d\u2019autres), il ne fait pas de doute que La qualité de la langue au Québec s\u2019insère parfaitement dans la collection Diagnostic, qui «veut informer, provoquer la réflexion, stimuler la recherche et aider le lecteur à se former une opinion éclairée» (4).Souhaitons que l\u2019ouvrage contribue à modifier l\u2019opinion publique de façon à lui faire considérer la qualité de la langue non comme un motif d\u2019auto-flagellation, mais comme un défi devant être relevé de toute urgence.¦ Yvan Tétreault LA MAÎTRISE DU TERRITOIRE: TROIS CAS Christiane Gagnon, Les recompositions des territoires.Développement local viable, Paris, L\u2019Harmattan, 1994; 227 p.derrière le présent ouvrage, une thèse de doctorat, bien sûr, avec son immense recherche, sa technicité et un certain nombre de soucis théoriques.Mais derrière la recherche, un territoire et sa population, le lac St-Jean pour ne pas le nommer, et ses politiciens, ses institutions, ses groupes.Devant tout ce monde, écrasante, méprisante, omni-puissante mais pourtant obligée de faire des concessions et de s\u2019adapter à une réalité sociale mouvante, l\u2019Alcan, la multinationale de l\u2019aluminium qui considère le lac comme un réservoir à potentiel électrique et les gens comme des objets qu\u2019on achète ou des adversaires qu\u2019on écrase.La thèse de Christiane Gagnon, c\u2019est que le territoire se recompose à partir du local plutôt que du régional.La conscience régionale semble avoir peu de poids.Mais au niveau local, les tensions jouent entre l\u2019identité à soi-même et l\u2019ouverture à autrui, et le pouvoir se distribue inlassablement entre les acteurs sans que jamais on n\u2019en connaisse d\u2019avance tous les résultats.Pour illustrer son propos, Christiane Gagnon décrit trois expériences, sources de conflits: le projet de stabilisation des berges du lac St-Jean, qui a donné lieu à une enquête du Bureau d\u2019audiences publiques relations octobre 1995 sur l\u2019environnement (et non Bureau des audiences publiques); la fusion de Notre-Dame-de-Laterrière et la municipalité du village de Laterrière, avec annexion du cinquième du territoire à Chicoutimi; le recours collectif de citoyens de La Baie contre Alcan, à propos de la qualité de l\u2019air.De ces trois cas, j\u2019ai connu de plus près celui de la stabilisation des berges.Le dossier est bien mené et raconte que le BAPE a proposé une formule de consensus susceptible de rallier l\u2019ensemble des partenaires.Mais après presque deux ans de tergiversations, le gouvernement a plutôt penché du côté d\u2019Alcan.Malgré des nuances de détail (ce n\u2019est pas le gouvernement qui a nommé Louise Roy à la tête de la commission; il faudrait au moins une liste des personnes interviewées; les tensions entre le BAPE et le MENVIQ semblent ignorées), l\u2019analyse me semble solide et éclairante.Dans les trois dossiers, la population locale semble perdante.mais finit par sauver sa mise, pourrait-on dire.La thèse de fond de l\u2019auteure est bien ramassée: «Dans une société où régnent de plus en plus l\u2019incertitude et la complexité, la maîtrise effective ou virtuelle du territoire n\u2019appartient pas à un seul type d\u2019acteurs, contrôlant, par exemple, les réseaux de l\u2019économique et du mondial.Il y a une négociation (formelle ou informelle, directe ou indirecte) constante entre les divers acteurs convoitant les usages d\u2019un même territoire, des progressions et des reculs pour tous les protagonistes.Il n\u2019y a pas de frontières définitives séparant les gagnants des perdants: tout dépend des critères, du temps et de l\u2019espace de référence utilisés.Ce n\u2019est pas parce que, en apparence, la dynamique sociospatiale historique d\u2019une région n\u2019a pu être renversée, suite à l\u2019intervention des acteurs sociaux, qu\u2019il faut conclure à l\u2019échec.Au contraire.Comme le laissent entrevoir notamment les épilogues des trois enjeux, des retournements imprévisibles se sont produits dans le dénouement.» En lisant le livre de Christiane Gagnon, j\u2019avoue que, à sa place, j\u2019aurais eu tendance à porter des jugements plus durs sur Alcan, car ce partenaire-là ressemble plus à un fauve qu\u2019à un allié.L\u2019Alcan ne donne rien et ne montre aucun souci de la région.Elle concède quand elle ne peut faire autrement et que ses autres stratégies ont échoué.Pour son sens de la nuance et son ouverture à l\u2019interaction des acteurs, Christiane Gagnon ouvre des pistes rafraîchissantes sur la recomposition des territoires.¦ André Beauchamp 253 «TITID» EN ROMAN Moore, Brian, Dieu parle-t-il créole ?, Ville, de l\u2019Olivier, 1994; 271 p.toute ressemblance entre les personnages de l\u2019ouvrage et des personnes réelles serait purement fortuite».On ne retrouve pas dans le livre de Brian Moore cette mise en garde classique.Et pour cause.Quand le narrateur, un missionnaire québécois, raconte l\u2019histoire du Père Jean-Paul Cantave (Jeannot), l\u2019orphelin devenu le président charismatique de Ganae, cette «île des Caraïbes dévastée par la misère», on reconnaît - jusqu\u2019au malaise - celle de Jean-Bertrand Aristide, le président de la République d\u2019Haïti.Certes, quelques éléments romanesques ont été ajoutés, des événements ont été modifiés et la finale est oeuvre de fiction.Mais la transposition, reconnue sur la jaquette, n\u2019en est pas moins évidente.Le procédé est risqué, mais il est des cas - et l\u2019histoire d\u2019Haïti en est peut-être un - où la fiction est la voie royale d\u2019accès à une «réalité» qui ne se laisse pas appréhender autrement.Peut-être faudra-t-il un jour un roman pour faire comprendre l\u2019étrange histoire d\u2019amour entre «Titid» et son peuple, pour raconter l\u2019imprévisible ascension de ce fils du peuple à la présidence d\u2019un pays qui n\u2019avait connu jusque-là que des despotes.Malheureusement, l\u2019ouvrage de Brian Moore n\u2019est pas ce roman.Loin d\u2019avoir la profondeur d\u2019un Graham Greene, dont le roman Les Comédiens demeure à ce jour l\u2019une des meilleures évocations du duvaliérisme, Moore se contente de tracer une galerie de portraits plutôt fades qui traversent, sans jamais la vivre, une «révolution» sans âme.Le narrateur, le père Paul Michel, survole la plate surface des choses.On ne sent ni le souffle de la révolution, ni celui de la sainteté; on ne souffre ni du poids de la misère, ni de celui de la chaleur; on ne ressent ni les tourments du doute, ni la puissance du charisme, ni la brutalité de la répression.Rien.Sans émotion, sans lyrisme, il ne reste qu\u2019une histoire assez mal racontée qui, si elle n\u2019était aussi proche de celle d\u2019Haïti, n\u2019aurait pas grand intérêt.Les observateurs avertis de l\u2019histoire récente d\u2019Haïti auront peut-être un certain plaisir à reconnaître l\u2019un ou l\u2019autre des personnages secondaires, l\u2019un ou l\u2019autre des événements évoqués.Quant aux autres, ils auraient probablement intérêt à choisir soit de meilleures analyses politiques, soit un meilleur roman.¦ Francine Tardif LIVRES REÇUS Voici quelques-uns des livres que les éditeurs ont fait parvenir à Relations au cours des derniers mois.-\tPierre Grelot, La condition de la femme d\u2019après le Nouveau Testament, Paris, Desclée de Brouwer, 1995; 167 p.-\tSa Sainteté Le Dalaï-Lama et Jean-Claude Carrière, La force du bouddhisme.Mieux vivre dans le monde d\u2019aujourd\u2019hui, Paris, Robert Laffont, 1995; 253 p.-Jean Vanier, L\u2019histoire de l\u2019Arche.Des communautés à découvrir, Montréal, Nova-lis, 1995; 128 p.-\tJean Vanier, La spiritualité de l\u2019Arche.Une présence révélée au quotidien, Montréal, Novalis, 1995; 95 p.-\tDaniel Pennac, Monsieur Malaussène, Paris, Gallimard, 1995; 547 p.-\tColl, (sous la dir.de Simon Langlois et Yves Martin), L\u2019horizon de la culture.Hommage à Fernand Dumont, Ste-Foy/Qué-bec, Presses de l\u2019Université Laval/IQRC, 1995; 556 p.-\tMichel Soëtard, Pestalozzi, Paris, PUF, 1995; 128 p.-\tPaul-Émile Roy, Pierre Vadebon-coeur.Un homme attentif, Laval, du Méridien, 1995; 168 p.-\tGérard Deledalle, John Dewey, Paris, PUF, 1995; 128 p.-\tD.Hameline, A.Jornod et M.Belkaïd, L\u2019école active.Textes fondateurs, Paris, PUF, 1995; 128 p.-\tGuy Veillet, Ici maintenant, St-Alphon-se, De La Paix, 1995; 88 p.-\tJ.-C.Dupuis, L.Giroux et L.-M.Noël, Le sida.Accompagner une personne atteinte, Montréal, Logiques, 1995; 266 p.-\tMarie-Claude Lespérance, La mythologie du beau.Le dictionnaire de l\u2019ornement, Montréal, Logiques, 1995; 359 p.-\tColl., Que sont devenus les chrétiens de gauche?, Paris, Témoignage Chrétien, 1995; 86 p.-\tColl., Revue Apprentissage et socialisation, La prévention sociale (vol.16, no 1 et 2, hiver-été 1993); 305 p.Le placement des enfants en milieu substitut (vol.16, no 3, automne 1993); 188 p., Cap-Rouge, Presses Inter Universitaires.-\tClermont Barnabé, Introduction à la qualité totale en éducation, Cap-Rouge/Ca-sablanca/Montréal, Presses Inter Universitaires/Continents/Transcontinental, 1995; 147 p.-\tDenis Therrien, La didactique de la mathématique, Cap-Rouge, Presses Inter Universitaires, 1994; 235 p.¦ à signaler ?Montagnaises de Parole, documentaire vidéo.Des grands-mères, des mères et des jeunes filles prennent la parole pour la première fois.Une formidable recherche sur la vie quotidienne et les préoccupations des femmes des neufs communautés montagnaises du Québec, réalisée par Rolande Rock, Marie-Jeanne Basile et Jinny Rock.Pour information: (418) 529-9188.?La Maison WAMPUM, un carrefour de rencontre des nations autochtones et allochtones du Qué- bec.Un lieu pour rencontrer des témoins du renouveau spirituel des premières nations.Pour information: (514) 525-5133.?La chanson Sucre Amer, écrite par Stanley Péan et mise en musique par Vincent Potel.Cette chanson dénonce les conditions de vie misérables de 500 000 Haïtiens esclaves dans les camps de travail, en République dominicaine.Les profits serviront à financer des initiatives locales.Tél.: (514) 523-2434.254 relations octobre 1995 LE CENTRE JUSTICE ET FOI, VOUS CONNAISSEZ?Le Centre justice et foi est un centre jésuite de recherche et d\u2019analyse, voué à la promotion de l\u2019engagement social.Créé en 1983, le CJF est l\u2019héritier d\u2019une longue tradition, commencée avec l\u2019École sociale populaire, en 1911, et continuée par l\u2019Institut social populaire, en 1950.Le CJF est constitué d'une équipe d'une quinzaine de personnes, laïques et religieuses, oeuvrant, avec de nombreux collaborateurs extérieurs, dans trois secteurs d'activité.\u2022\tLa revue Relations, mensuel d\u2019analyse sociale, politique et religieuse, est engagée dans la promotion d\u2019un projet de société pour le Québec depuis plus de 50 ans.\u2022\tLe Secteur des communautés culturelles porte son attention sur le défi de l\u2019accueil et de l\u2019intégration des réfugiés et des immigrants et sur la convivance entre Québécois de toutes origines.Il publie un bulletin de liaison de pastorale interculturelle, Vivre ensemble.\u2022\tLe Secteur des programmes propose des activités publiques, comme les Soirées Relations, des journées d\u2019étude et des sessions sur différents thèmes de la vie sociale, économique, politique, éthique et religieuse.Le CJF participe à divers réseaux de solidarité et maintient des liens avec des organismes du milieu, autour d\u2019objectifs communs.Dans ses champs d\u2019analyse et de recherche, le Centre privilégie toutes les questions relatives à un projet de société qui intègre davantage les exclus; les questions qui touchent la situation des femmes, le nouveau besoin d\u2019éthique, le rapport du christianisme et de la société moderne, la solidarité internationale.Centre justice et foi 25, Jarry Ouest, Montréal H2P 1S6.Tél.: (514) 387-2541 Téléc.: (514) 387-0206 relations octobre 1995 255 relations octobre 1995 3,55$ no 614 SOMMAIRE face à l\u2019actualité\t227 Projet de société et souveraineté (G.R) - La collégialité dans l\u2019Église (G.B.) - Un réseau Culture et foi (D.B.) - Les «minorités visibles» (G.N.) dossier\t231 Cette idole qui nous gouverne Carolyn Sharp\tLe mensonge néo-libéral\t232 Michel Freitag\tSouveraineté nationale et économisme\tmondialisé\t233 Michel Beaudin\tLe néo-libéralisme comme «religion»\t238 L\u2019idôlatrie sacrificielle néo-libérale\t241 en bref\t246 article\t247 François Rocher\tSouveraineté et nationalisme ethnocentrique 247 lectures\t252 Photographie de la page couverture: Canapresse NOTRE PROCHAINE SOIRÉE RELATIONS Après Beijing: quelles avenues pour les femmes?À Montréal:\tÀ Québec: au 7400, boul.Saint-Laurent\tà l'Auditorium de la CSN (métro Castelneau)\t155, boul.Charest Est le lundi 16 octobre 1995, à 19h30\tle mercredi 25 octobre 1995, à 19h30 Contribution volontaire: 5,00$ octobre 1995 Envoi de publication - Enregistrement no 0143 Port payé à Montréal 25, rue Jarry ouest, Montréal H2P 1S6 "]
de

Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.

Lien de téléchargement:

Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.