Relations, 1 mars 1998, Mars
[" UiVJWiSi'JItfi P .f%CN .iüJii Ihl'Jn) 998 3,95$ ^b'608 k_.4\t.,.« ?\u2022> 977003437800003 relations La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, sous la responsabilité de membres de la Compagnie de Jésus et d\u2019une équipe de chrétiens et de chrétiennes engagés dans la promotion de la justice.DIRECTRICE Carolyn Sharp SECRÉTAIRE À LA RÉDACTION Jean Périgny ASSISTANT À LA RÉDACTION Fernand Jutras COMITÉ DE RÉDACTION Gregory Baum, Dominique Boisvert, Normand Breault, Céline Dubé, Joseph Giguère, Julien Harvey, Marie-Paule Malouin, Guy Paiement, Francine Tardif COLLABORATEURS André Beauchamp, Michel Beaudin, Jean-Marc Biron, Jacques L.Boucher, René Boudreault, Raymonde Bourque, Guy Dufresne, Jean-Marc Éla, Vivian Labrie, Jean Pichette, Jean-Paul Rouleau BUREAUX 25, rue Jarry ouest Montréal H2P 1S6 tél.: (514) 387-2541 téléc.: (514) 387-0206 ABONNEMENTS Hélène Desmarais 10 numéros (un an): 28,00$ (taxes incl.) Deux ans: 49,00$ (taxes incl.) À l\u2019étranger: 29,00$ Abonnement de soutien: 75,00$ Visa et Mastercard acceptés TPS: R119003952 TVQ: 1006003784 Les articles de Relations sont répertoriés dans Repères et dans l\u2019Index de périodiques canadiens, publication de Info Globe.Dépôt légal, Bibliothèque nationale du Québec.ISSN 0034-3781 On peut se procurer le microfilm des années complètes en s'adressant à University Microfilm, 300 North Zeeb Road, Ann Arbor Michigan 48106-1346 USA.Envoi de publication - Enregistrement no 0143 Marshall McLuhan l\u2019a bien pressenti: dans le village global, ce sont les mêmes médias qui nous rapprochent et nous immobilisent.Dans l\u2019univers des 500 canaux, l\u2019instantané de l\u2019image nous hypnotise.Le langage omniprésent des vidéoclips, avec sa rapidité obnubilante et sa disjonction systématique, menace de tout réduire à une propagande aussi ingénieuse qu\u2019habile.L\u2019exigence de produire une programmation continue, en de multiples lieux et formats, accentue le sentiment du vide.Le mirage de î\u2019im-médiateté abolit la distance nécessaire à toute réflexion critique.Les questions de sens s\u2019éclipsent.Or, dans ce numéro, c\u2019est précisément sur cette question de la fabrication de sens dans un monde de plus en plus médiatisé que DÉFIS DU VILLAGE GLOBAL Luc Chartrand nous invite à réfléchir.Les trois funérailles spectaculaires de l\u2019été 1997 nous ont-elles rapprochés dans le deuil?Ou, au contraire, en enveloppant la mort d\u2019une fausse intimité, nous ont-elles éloignés de notre propre finitude?La médiatisation de ces événements a-t-elle répondu au besoin légitime de modèles et de héros communs à toute époque et à toute société?Ou a-t-elle versé dans un culte des idoles qui nous dépossède de la quête de sens présente au coeur de la vie humaine?Voilà un article qui intéressera tous ceux et celles qui s\u2019interrogent sur les mutations culturelles du village global.Dans notre monde, plusieurs s\u2019habituent à isoler la tête du coeur.Pourtant, ne serait-il pas possible de comprendre et de croire?Notre dossier souligne la très grande pertinence de cette vieille question.Celle-ci nous appelle à dépasser les illusions d\u2019une foi facile pour relever le défi d\u2019une foi complexe, capable d\u2019aborder les interrogations les plus urgentes de notre époque, tant sur le plan scientifique que social.Dans un éloquent plaidoyer pour un dialogue de la foi avec les sciences, André Beauchamp déplore le peu de place que nous faisons aux nombreuses problématiques qui découlent de l\u2019univers scientifique.Pour sa part, Gregory Baum met en évidence le nécessaire discernement intellectuel que la foi doit déployer pour réussir son engagement dans le monde.Vous trouverez aussi, dans ce numéro, un article remarquable de Guy Paiement qui s\u2019attaque vigoureusement aux causes de l\u2019appauvrissement.Il dirige notre regard au-delà des rapports et des statistiques, au-delà des analyses et des études, pour réfléchir au déficit de sens qui hante notre société.Pour contrer l\u2019appauvrissement, il suggère à notre intelligence de s\u2019arrêter aux interrogations fondamentales: la reconstruction du lien social, le développement de la solidarité, la redécouverte de la citoyenneté.Les défis du village global font appel plus que jamais à l\u2019intelligence.Seule cette capacité humaine de questionner, de sonder les profondeurs du réel, de se doter individuellement et collectivement du sens peut garantir l\u2019avenir.Avec ce numéro, Relations croit participer à cette corvée essentielle.Carolyn Sharp 34 relations mars 1998 face à l\u2019actualité avec André Beauchamp, Jean-Marc Dufort, André LeBlanc, Michel Lessard, Maricarmen Merino- Beaudoin et Guy Paiement DE PYLONES ET DE VERGLAS Cette tempête, qui est un peu notre Titanic, nous rappelle qu\u2019il n\u2019y a pas de société à l\u2019épreuve de tout.écris le présent texte au soir du 13 janvier, non pas au plus fort de la crise qui est survenue le vendredi M9 janvier 1998, alors qu\u2019un million trois cent mille foyers étaient privés d\u2019énergie électrique, mais à un moment stratégique, où après le verglas trop lourd, s\u2019annonce le grand froid et qu\u2019on se demande si tout cela tiendra le coup.Depuis une vingtaine d\u2019années, il émerge une littérature abondante autour de la catastrophe et de l\u2019accident technologique.Déjà nous connaissons de mémoire St-Basile (incendie de BPC), Mississauga (déraillement d\u2019un train contenant des substances dangereuses), Love Canal (évacuation d\u2019un site contaminé).La «tempête de verglas», l\u2019effondrement d\u2019une partie du système de transport d\u2019énergie électrique dans le triangle fatidique (St-Jean, St-Hyacinthe, Granby) et la destruction des réseaux de distribution de cette même énergie dans l\u2019Outaouais, les Basses-Laurentides, Montréal et la Montérégie vont désormais constituer dans la littérature de catastrophe un chapitre original.C\u2019est une catastrophe naturelle qui dérive en accident technologique.La crise est gigantesque, les facteurs d\u2019une extrême complexité et tous interreliés comme ces fils qui tombent sur les routes pour les bloquer et empêcher l\u2019intervention, ou le verglas sur les structures des ponts Champlain, Jacques-Cartier, Victoria, Mercier rendant ces derniers inutilisables et ne laissant ou- vert que le pont-tunnel Hyppolite-Lafontaine, ce mal aimé enfin secourable.Blocage de l\u2019énergie qui engendre blocage des transports et des communications, qui empêche l\u2019intervention efficace, etc.L\u2019originalité de cet accident technologique, c\u2019est qu\u2019il nous livre pieds et mains liés à notre ennemi séculaire: le bon vieil hiver.Nous ne sommes pas en présence de pollution, de grève, de terrorisme.Mais nos pylônes ont été prévus pour des tempêtes jugées extrêmes et peuvent porter cinquante millimètres de verglas.Il en est tombé, en certains endroits, presque cent.Encore une fois, les modèles prédatifs se sont trompés.Il y a, chaque année, quelque part, un nouveau record battu par Dame Nature: le 14 juillet 1987 à Montréal, le déluge au Saguenay-Lac-St-Jean en 1996, le torrent à Chambly, le 14 juillet 1997.Je me rappelle la tempête du siècle, le 4 mars 1971.L\u2019originalité de la présente catastrophe, c\u2019est d\u2019une part que la tempête de verglas a duré cinq jours par suspension de l\u2019hiver mais qu\u2019ensuite l\u2019hiver a repris son cours.Une partie importante du système électrique québécois s\u2019est écroulée.Les centrales turbinent, l\u2019énergie est là; mais le transport ne va plus, ni la distribution.Pour tout remettre en place, il faut six heures, douze heures, trois jours, deux semaines, peut-être deux mois.Et nous voilà sans armes à nous battre contre l\u2019hiver.Sans chaleur (sauf les sages ou les riches qui ont encore un poêle ou le gaz), relations mars 1998 35 face à l\u2019actualité sans lumière, sans télé, sans eau.Nous voici infiniment plus dépourvus que nos ancêtres qui se battaient chaque année contre ce même froid, avec leurs moyens de fortune.Et que dire des Montagnais, des Iroquois, des Cris, des Inuit?La technologie nous a affreusement fragilisés en nous donnant l\u2019illusion et l\u2019insolence de la force.L\u2019ennemi n\u2019est pas la pollution, l\u2019accident, l\u2019erreur humaine, même s\u2019il faudra bien faire enquête pour essayer de reconstruire le fil des événements et apprendre de tout cela.L\u2019ennemi, c\u2019est l\u2019hiver.Depuis cinquante ans, Hydro a chassé le bonhomme hiver.L\u2019hiver a repris ses droits: nous sommes des nordiques.Ne vous fiez pas aux fils simplement.Gardez votre poêle et votre lampe.Gardez du gaz.N\u2019oubliez pas le chemin qui mène à la source.Nous savons en environnement qu\u2019un milieu diversifié résiste mieux aux accidents qu\u2019un milieu homogène.La monoculture est infiniment fragile.Le réseau électrique québécois, véritable géant technologique, vient en cinq jours de montrer son extrême fragilité.Les observateurs disent que le film Titanic, qui connaît tant de succès, constitue le symbole de notre siècle.Le navire imbrisable a sombré au premier voyage sur le premier iceberg venu.On dit aussi que la chanson fétiche de l\u2019orchestre de Ray Ventura «tout va très bien, madame la marquise», traduisait la fausse sécurité de l\u2019entre-deux guerres.La tempête de verglas, c\u2019est un peu notre Titanic.Il n\u2019y a pas de société à l\u2019épreuve de tout.Il n\u2019y a pas d\u2019amour inébranlable: on le sait tellement depuis trente ans.Il n\u2019y a pas de technologie à toute épreuve.Le fleuron des fleurons de la fierté québécoise a cédé sous la glace, un 9 janvier.Il n\u2019y a eu ni sabotage, ni conflit, ni vindicte divine.Juste le vieil hiver qu\u2019on nous a appris à tant haïr depuis 25 ans et qui sera toujours notre vieil ami-ennemi.Aux soirs de la crise, j\u2019ai beaucoup écouté la radio, dans ma petite maison perdue dans le bois et la neige, parfois à la chandelle, parfois avec le courant électrique tant aimé.J\u2019ai eu peur.Je me suis senti seul et fragile.En entendant le récit de tant d\u2019hommes et de femmes luttant contre le noir, le froid et la solitude, je me suis dit que la sécurité n\u2019est jamais dans les seuls pylônes, mais dans une autre dimension qui touche à la prévoyance, à la solidarité, à l\u2019autonomie.J\u2019ai présidé des audiences publiques sur des lignes d\u2019Hydro-Québec et j\u2019ai tant entendu de témoignages enflammés dénonçant leur laideur, leur danger, leur iniquité.Désormais, nous serons quelques millions à préférer les pylônes debout.Les pylônes nous ressemblent.Mieux vaut être debout et tenir bon.Le verglas nous dévoile notre vulnérabilité.Vulnérabilité technique: jamais il ne faut mettre toute son espérance dans la technique.Vulnérabilité stratégique: jamais on ne doit mettre tous ses oeufs dans le même panier.Vulnérabilité métaphysique: celle-là, tempête ou non, argent ou non, technique ou non, un jour ou l\u2019autre il faut la connaître.Le 9 janvier 1998, et encore le 13, nous étions des millions à l\u2019apprendre encore, pour la première fois.¦ André Beauchamp POUR UN JUBILE SUR LES TRACES D\u2019ISRAËL Ce rendez-vous de l\u2019an 2000, s\u2019il est fidèle au vrai Dieu, pourrait donner des fruits étonnants.Quand Christophe Colomb rentra de son premier voyage, plusieurs voix européennes saluèrent sa «découverte» comme «l\u2019événement le plus important après l\u2019incarnation du Fils de Dieu».Mais quand, en 1992, des festivités plutôt triomphalistes en marquèrent le cinquième centenaire, personne n\u2019avait prévu que ce rappel du passé aboutirait notamment au soulèvement des Indiens zapatistes du Mexique, un an plus tard.Des revirements tout aussi imprévisibles ne pourraient-ils pas alors faire suite à la commémoration prochaine de Y Événement autrement plus important: l\u2019arrivée dans un coin précis de notre planète, il y a deux mille ans, de Celui que vingt siècles de christianisme proclament Fils de Dieu fait chair?Il va de soi que ce moment charnière dans l\u2019histoire humaine soit souligné avec éclat: un couple qui refuserait de se laisser fêter à l\u2019occasion d\u2019un 25e ou 50e anniversaire de mariage laisserait plus que songeur.Toute la question est de savoir quel contenu les chrétiens vont y mettre.Or, quand Jean-Paul II et les autorités d\u2019autres Églises invitent à vivre l\u2019an 2000 comme un grand jubilé, ils font plus ou moins explicitement référence à une institution précise de l\u2019Ancien Testament et ils ouvrent des pistes qui peuvent mener très loin, principalement au niveau écologique, socioéconomique et religieux.Des vacances pour la terre.La Bible nous dit que, pour ordonner le temps, les Israélites ont depuis toujours retenu le septième jour pour en faire un temps de repos.Leur objectif était d\u2019abord de pallier ainsi le risque d\u2019épuisement des humains et des bêtes (Ex 23,12), même si, progressivement, on y ajouta le double souci de rappeler la sortie d\u2019Égypte (Dt 5,15) et d\u2019imiter le Créateur (Gn 2,3).Mais ce rythme septénaire fut bientôt étendu à la succession des ans pour aboutir ainsi au concept et à la pratique de l\u2019année sabbatique, dans le but avoué de permettre à la terre de se reposer à son tour (Ex 23,10-11).Rêvant de champs bien arrosés où couleraient le lait et le miel, les paysans palestiniens se heurtaient, au quotidien, à un écosystème très fragile où, fécond en épines et chardons, le sol aride occasionnait beaucoup de sueurs à ceux qui le cultivaient.Pour en freiner la dégénérescence et en activer la santé, on le mettait en vacance pour un an.Une telle mesure peut paraître modeste aux producteurs modernes qui, par les fertilisants et l\u2019irrigation, jouissent d\u2019un potentiel agricole que les générations précédentes ne pouvaient imaginer.Mais, en plus de remettre en question notre usage irresponsable des ressources non renouvelables, cette sagesse des anciens n\u2019accuse-t-elle pas nos mentalités et comportements qui font de nous des propriétaires plutôt que de 36 relations mars 1998 face a l\u2019actualité simples usagers, des véritables prédateurs plutôt que de bons gestionnaires?Une société à corriger.Mais l\u2019année sabbatique visait beaucoup plus.Diverses causes tendant à créer et à maintenir une société faite de personnes libres et d\u2019esclaves, de créanciers et de débiteurs, de riches et de pauvres, elle tentait, par la libération des esclaves et la remise des dettes, de rétablir les conditions de liberté et l\u2019égalité des chances pour tous, comme au temps du désert (Ex 21, 2; Dt 15).Telle était la façon juridique de contrer la pauvreté.Cette approche utopique rencontra une vive opposition (cf Is 5,8).Sa récurrence fut alors étalée sur quarante-neuf ans, la cinquantième année, déclarée sainte, était celle du grand jubilé qui poursuivait les mêmes objectifs (Lv 25).Si, dans les faits, elle ne fut, elle aussi, que rarement appliquée, elle n\u2019en resta pas moins une référence de choix pour les prophètes et pour Jésus (Is 65,17; Le 4, 16-21).Notre rendez-vous de l\u2019an 2000 perdra ses allures d\u2019innocence si, dans cet esprit, il suscite des concertations, des pressions et actions concrètes pour résister au néo-libéralisme dévastateur, appuyer des alternatives plus humaines et lutter ensemble pour approcher de l\u2019objectif «pauvreté zéro».Le Dieu de Jésus à mettre au centre.C\u2019est le jour du Grand Pardon que débutait le jubilé (Lv 25,9).La foi et le culte d\u2019Israël mettaient donc un lien étroit entre la remise des dettes, la libération des esclaves et la rémission des péchés.Le vrai Dieu répond effectivement «Me voici!» à l\u2019appel de celui dont le jeûne, le seul valable, consiste à briser les jougs, à partager son pain, à accueillir les sans-abri (Is 58,6-9).Le Dieu de Jésus ne sera pas différent: «Remets-nous nos dettes comme nous-mêmes avons remis à nos débiteurs» (Mt 6,12).Si la célébration prochaine est fidèle à cet aspect essentiel du vrai Dieu, ce sera alors le jubilé par excellence et ses fruits étonneront.Pourrait-on d\u2019ailleurs se contenter de moins?Car, arrivé à quarante fois cinquante, c\u2019est-à-dire à une plénitude, on y rappellera «le plus grand événement de l\u2019histoire: l\u2019incarnation du Fils de Dieu»! ¦ André LeBlanc bibliste LES DROITS HUMAINS AU MEXIQUE Tant qu\u2019on refusera de voir la réalité et qu\u2019on traitera les faits de façon discrétionnaire, l\u2019impunité triomphera.La Commission nationale des droits humains du Mexique (CNDH) reconnaît, dans son Rapport quantitatif des plaintes, 2974 violations des droits de la personne perpétrées entre le premier janvier 1997 et le 31 octobre 19971.Selon le rapport de cette commission étatique, toutes ces violations ont été commises par différents organismes et ministères du gouvernement.Selon ces données de la CNDH, nous constatons, entre autres, que 1113 violations ont été faites par la Direction générale de prévention et de réadaptation sociale du ministère de l\u2019Intérieur; 443 par le procureur général; 190 par le ministère de la Défense; et 176 par le Conseil fédéral de conciliation et d\u2019arbitrage.Cela signifie que presque 65% des plaintes faites auprès de la Commission nationale des droits humains du Mexique visent en particulier des organismes d\u2019État responsables de la protection et de la sécurité des citoyens.Pourtant le nombre de cas que le gouvernement reconnaît officiellement n\u2019est que la pointe de l\u2019iceberg.Selon Amnistie internationale, la CNDH manipule les chiffres afin de favoriser la rhétorique du gouvernement en matière des droits humains.Ces chiffres, ajoute Amnistie internationale, minimisent la gravité de la situation en ce qui concerne l\u2019augmentation des disparitions, des tortures et des enlèvements extra-judiciaires, et cachent l\u2019iniquité des jugements rendus par la justice quand il s\u2019agit des droits humains2.Malgré ces chiffres de l\u2019horreur, le problème des violations des 1.\tCommission nationale des droits humains, Publication no 4, Proceso 1097, p.62.2.\tJournal La Jornada, 6 novembre 1997.3.\tRevue Proceso, 1094, p.30.droits de la personne n\u2019existe pas pour le gouvernement mexicain.En effet, le président Ernesto Zedillo, non seulement n\u2019a pas rencontré le secrétaire général d\u2019Amnistie internationale qui voulait lui remettre les recommandations de l\u2019organisation, mais il n\u2019a pas non plus considéré pertinent de mentionner, dans son Rapport sur l\u2019état de la nation, la question des droits humains.Pas un seul mot.En dépit de l\u2019insistance du gouvernement pour nier la situation, les rapports des ONG nous montrent une autre réalité.Selon le rapport du Réseau de protection aux journalistes et aux médias ( Violation de droits humains et harcèlement aux journalistes au Mexique), «depuis le début du gouvernement du président Ernesto Zedillo, un journaliste est agressé chaque 48 heures et un autre meurt chaque 90 jours».Selon une étude faite par la Fondation Manuel Buendia (du nom d\u2019un journaliste assassiné), la moyenne en deux ans des agressions perpétrées contre les journalistes était de 173 attaques sous le gouvernement de Carlos Salinas, alors qu\u2019elle était de 240 durant les deux premières années de l\u2019administration Zedillo3.Pourtant le président Zedillo apparaît aux yeux de la dite communauté internationale comme un démocrate ouvert au dialogue.En 1994, après le soulèvement de l\u2019armée zapatiste de libération nationale au Chiapas, le ministère de la Défense a vu son budget augmenté de 90%.Depuis, les hauts commandements militaires répondent de plus en plus aux besoins de la lutte politique interne et non pas à des questions d\u2019intérêt national, d\u2019autant que le système politique mexicain commence à s\u2019écrouler.Il faut souligner que d\u2019après la Commission nationale des droits humains, elle-même, le ministère de la Défense occupe la cinquième place entre les instances du gouvernement accusées de violer les droits de la personne.Si nous tenons compte du rô- relations mars 1998 37 face à l\u2019actualité le prépondérant de l\u2019armée mexicaine dans la répression contre les leaders sociaux, nous pouvons nous faire une idée de ce que cachent les chiffres officiels.D\u2019après Javier Sicilia, journaliste à la revue Proceso, il y a eu 67 attaques perpétrées contre des leaders sociaux dans les États de Guerrero, Oaxaca et Chiapas, au mois d\u2019août 1997.Ces attaques ont fait 25 morts ou disparus: des autochtones, des paysans, des revendicateurs sociaux et des partisans du Parti de la révolution démocratique, un parti de l\u2019opposition.Toutes ces personnes étaient méconnues au niveau de la politique fédérale, mais reconnues pour leur implication au niveau local.Ces attaques des militaires et des groupes para-militaires financés par le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) et par les grands propriétaires fonciers, visent aussi les membres de l\u2019Église.L\u2019assaut perpétré le 4 novembre dernier contre l\u2019évêque du Chiapas, Mgr Samuel Ruiz et son coadjuteur Mgr Paul Vera, ainsi que d\u2019autres personnes qui l\u2019accompagnaient, montrent clairement l\u2019importance grandissante de la guerre de basse intensité.Cependant, le président Ernesto Zedillo ne reconnaît toujours pas l\u2019existence d\u2019une détérioration des droits de la personne au Mexique4.Le Rapport quantitatif des plaintes de la Commission nationale des droits humains cite aussi le procureur général de la République.D\u2019après la Commission de défense et de promotion des droits humains, une ONG mexicaine, le procureur général de la République, chargé de poursuivre les délits de torture, non seulement omet parfois la loi, mais l\u2019applique discrétionnairement.La Commission de défense et de promotion des droits humains concorde avec Amnistie internationale sur sa perception du travail accompli par la Commission nationale des droits humains.L\u2019organisme souligne que la CNDH enquête et dénonce les faits de façon discrétionnaire et que, dans le meilleur des cas, elle émet une recommandation sans lier la cause à l\u2019effet, ce qui renforce l\u2019impunité de la torture au Mexique5.¦ Maricarmen Merino-Beaudoin journaliste et recherchiste 4.\tJournal Reforma, 6 octobre 1997.5.\tCommission mexicaine de défense et promotion des droits humains, A.C., Considérations sur le 2e Rapport du gouvernement mexicain et la mise en oeuvre de la Convention contre la torture et d\u2019autres traitements ou des peines cruelles, inhumaines ou dégradantes, Série documents, no 8, mars 1997, p.18.L\u2019AFFAIRE LATIMER: UN DEBAT SANS SOLUTION?aux prises avec ce genre d\u2019épreuve.Des mesures urgentes s\u2019imposent pour soutenir les malades et les familles Le procès de Robert Latimer, ce fermier de la Saskatchewan, a trouvé récemment sa conclusion, d\u2019ailleurs fort attendue par la presse et l\u2019opinion publique.L\u2019homme avait délibérément fait mourir sa fille Tracy, âgée de douze ans et atteinte de paralysie cérébrale.Normalement, ce crime est passible d\u2019une sentence minimale de 25 ans de prison, sans possibilité de libération conditionnelle avant dix ans.Après le verdict de culpabilité, l\u2019avocat de l\u2019inculpé a aussitôt déposé devant la Cour une demande d\u2019exemption constitutionnelle, qui fut reçue par le juge Noble de la Cour du banc de la Reine.Latimer fut condamné à deux ans moins un jour de détention, le jugement ayant voulu tenir compte des circonstances et du caractère particulier du crime, perpétré par pitié avant tout autre motif.À l\u2019audition de cette sentence, le débat s\u2019est immédiatement engagé à l\u2019échelle du pays.Pour l\u2019organisme de solidarité des parents, la sentence est bien venue: selon l\u2019organisme, il faut vivre ce qu\u2019ont vécu les Latimer pour comprendre leur décision.À l\u2019inverse, le groupe Handicap-Vie-Dignité, appuyé par le Conseil du premier ministre du Nouveau-Brunswick, clame sa déception: «l\u2019existence des personnes handicapées n\u2019a pas la même valeur que celle des autres citoyens.».Le monde juridique et les experts en éthique se sentent évidemment pris en serre entre ces positions extrêmes.Les juristes déplorent l\u2019absence d\u2019une troisième catégorie de meurtre et d\u2019une claire juridiction sur la sentence.Normalement cette juridiction, de nature extraordinaire, relève du législateur et non du juge.De leur côté, les éthiciens se veulent sensibles au désespoir des parents d\u2019enfants handicapés comme à l\u2019importance d\u2019une vie humaine qui n\u2019a pas réclamé la mort.Enfin, le médecin remarquera que, laissée à elle-même, la douleur ne peut se soulager tant du côté des parents que du côté du patient.Ceux-ci ne pourront alors que désespérer.Ne peut-on pas faire appel à une équipe spécialisée dans ce genre de cas où le patient, c\u2019est le malade et son entourage?Il est toujours possible de soulager la douleur.Ce qui frappe d\u2019abord l\u2019observateur - et la chose peut valoir en bien d\u2019autres circonstances -, c\u2019est le caractère restreint de ce débat.La couverture de presse n\u2019a pratiquement pas tenu compte de T racy: elle n\u2019avait pas de voix au chapitre, et pour cause! Pourtant, sa douleur, on le sait, n\u2019est pas permanente, à moins qu\u2019il n\u2019y ait eu opération.Le droit n\u2019a pas ici ses coudées franches: il s\u2019agit d\u2019un cas isolé et le législateur n\u2019y a en rien pourvu.Le droit à la vie est érodé, et l\u2019expression «meurtre par compassion» est inexacte à force d\u2019ambiguïté.Dans le cas qui nous occupe, la compassion se trouve ici entièrement du côté de celui qui décide la mort de l\u2019autre: elle ne peut être partagée et, si par hasard elle l\u2019était, ce sentiment ne pourrait jamais venir au jour! Au total, un débat sans solution.Sans solution?Pour élargir ce débat, et surtout aider les acteurs de ce drame, certaines mesures urgentes s\u2019imposent dès l\u2019abord: aider le malade et les siens à supporter dans la dignité cette épreuve particulièrement 38 relations mars 1998 face à l\u2019actualité pénible; amender le code criminel en y incluant le cas du meurtre commis par pitié; procéder à un sondage auprès des malades en faisant attention à ses conséquences sociales; avoir enfin, outre une équipe spécialisée, des intervenants à la fois compétents et attentifs aux divers besoins du malade et de sa famille.En somme, venir en aide à des personnes humaines en mal d\u2019isolement et de désespoir.Si l\u2019affaire Latimer a ému tant de gens d\u2019un bout à l\u2019autre du pays, ce n\u2019est pas sans raison: le problème évoqué ici est extrême.Un intervenant au cours du débat télévisé qui a suivi le jugement de la Cour a bien mis le doigt sur la réponse, qui dépasse l\u2019ordre individuel : aider les malades à vivre jusqu\u2019à la fin, sans devenir pour leurs proches une charge trop lourde.Encore un coup, il s\u2019agit d\u2019une affaire de société.¦ Jean-Marc Dufort Centre justice et foi LE PARC DES BOUFFONS L\u2019ex-parc Berri, une scène où les jeunes itinérants n\u2019ont vraiment pas de quoi rire.Un bouffon est un personnage qui suscite le rire par ses comportements insolites ou encore par les propos délirants qu\u2019il tente d\u2019exprimer avec le plus grand sérieux du monde.Sur la scène théâtrale, les bouffons occupent joyeusement un rôle de second plan.Par contre, sur la scène publique et politique, les bouffons occupent souvent et tristement un rôle de premier plan.Leurs prestations sur cette scène peuvent inciter à rire, mais les conséquences qui découlent de leurs propos ou de leurs gestes transforment la comédie politique en drame social.Depuis deux ans, le parc Berri est devenu une scène où se sont succédé quelques bouffons d\u2019importance.Relevons-en quelques-uns.En avril 1996, nos élus municipaux ont décidé de réglementer le carré Berri en le transformant en parc de la Ville.Ce geste a eu pour conséquence de limiter les allées et venues de plusieurs centaines de jeunes marginaux qui avaient adopté cet espace public comme lieu de socialisation au coeur de la métropole.Comme chacun sait, les parcs de la Ville de Montréal sont sujets à une réglementation stricte.Par exemple, il est défendu d\u2019y circuler entre minuit et six heures du matin.Est-ce que le véritable motif de la réglementation de cet espace public n\u2019était pas de nettoyer le carré Berri de tous les itinérants qui y circulent?Ainsi, les policiers, ces (fiers-à) bras droits de la Ville ont dès lors acquis légalement le droit de vider le parc Berri de tous ces «pollueurs-visuels-urbains» qui nuisent tellement à l\u2019image - et à l\u2019économie?- de la plus belle métropole fleurie du Québec.Petit intermède aussi clownesque.Voici qu\u2019en souvenir d\u2019une grande dame d\u2019Église qui s\u2019était démarquée pour avoir porté assistance aux itinérants de son époque (précisément à cet endroit), nos illustres dignitaires ecclésiastiques ont baptisé le parc Berri en «place Émilie Gamelin».Est-ce que l\u2019Église de Montréal n\u2019aurait pas mieux fait de dénoncer cette politique d\u2019exclusion sociale qu\u2019avait entraînée la nouvelle législation du parc Berri?Mais non, elle a préféré se taire et s\u2019assurer une visibilité publique en se rangeant une fois de plus du côté des autorités, tout en rappelant aux passants que cet endroit qui, autrefois, accueillait les itinérants, n\u2019était plus désormais qu\u2019un souvenir inscrit sur une pierre.En octobre 1997, une autre démonstration de force s\u2019est déroulée dans le parc Berri et dans le quartier latin avoisinant.La SPCUM n\u2019entendait pas à rire, cette fois-ci.Sous les nobles motifs de la guerre aux motards, à la drogue (et aux punks, pourquoi pas.), nos joyeux croque-mitaines de l\u2019harmonie morale et visuelle urbaine n\u2019ont pas hésité à ramasser tous les jeunes du quartier qui «avaient l\u2019air» suspects.C\u2019est ainsi que de simples étudiants de l\u2019UQAM se sont retrouvés face contre terre et menottés dans le dos, aux côtés de leurs «complices» vestimentaires qui arboraient eux aussi vestes de cuirs ou cheveux de couleurs.Deux mois plus tard, quelques jours avant Noël, quelle ne fut pas ma surprise d\u2019apercevoir dans le même quartier, nos joyeux croque-mitaines policiers transformés en Pères Noël.De concert avec «Le Bon Dieu dans la rue», ils étaient affairés à distribuer des sacs de couchage pour soulager la «misère» des itinérants du parc Berri; misère dont ils sont parfois la cause.Le spectacle de cette mutation en Pères Noël était stupéfiant.Heureusement que le ridicule ne tue pas; il y aurait eu une hécatombe ce jour-là.Je ne sais pas dans quelle mesure nous sommes conscients que les décisions et les gestes bouffons de nos dirigeants ont des conséquences malheureuses sur la vie ordinaire des jeunes marginaux de notre cité.Dans cette première quinzaine de janvier 1998, suite à la mémorable tempête de verglas qui s\u2019est abattue sur Montréal, nous avons tous goûté à la signification profonde des mots «restriction» et «privation».Lorsqu\u2019un règlement municipal visant le contrôle de «l\u2019itinéraire des itinérants» est décrété et appliqué souvent par la force face à des jeunes et des démunis qui n\u2019ont pas les moyens de faire face à la musique, cet état de restriction et de privation devient le lot quotidien d\u2019une survie précaire.Le parc Berri est un bon exemple de ce que peut être une société dirigée par des bouffons politiques.Est-il étonnant que la grogne s\u2019élève parfois au sein de cette population?Est-ce bien le meilleur de ce que nous avons à offrir pour nos jeunes d\u2019aujourd\u2019hui, ces adultes de demain?¦ Michel Lessard Jésuite et travailleur de rue relations mars 1998 39 face à l\u2019actualité LE FORUM DU DÉVELOPPEMENT SOCIAL Une fois de plus, la société civile reprend la parole.Quand la Commission Bélanger-Campeau avait invité la population à prendre la parole sur les propositions du lac Meech, elle avait eu la surprise de constater que toutes les régions voulaient parler de la régionalisation des pouvoirs, même si ce sujet n\u2019était pas prévu à l\u2019agenda des discussions.L\u2019insistance fut si générale que le Parti Québécois, qui prit le pouvoir peu de temps après, décida de tenir compte de cette requête et nomma des députés comme répondants des différentes régions.Lors des Commissions préréférendaires sur l\u2019avenir politique du Québec, les commissaires eurent, eux aussi, de la difficulté à maintenir les citoyens ou les groupes à l\u2019intérieur des règles de l\u2019agenda prévu.Le très grand nombre ne se contentait pas, en effet, de se prononcer sur la question, mais présentait des éléments très concrets pour donner du contenu à ce nouveau pays souverain.Là encore, la vague fut si forte que le gouvernement dut en tenir compte et demanda à Gilles Vigneault d\u2019écrire le préambule de la question référendaire, où il fut question du pays à construire.Moins d\u2019un an après, à la fin mai 1995, la Marche des femmes «Du pain et des roses» se termine par une série de requêtes précises pour combattre la pauvreté.Le gouvernement eut la sagesse politique d\u2019en tenir compte et plusieurs demandes furent acceptées, comme celle exigeant l\u2019équité salariale ou encore celle de l\u2019augmentation du salaire minimum.Dans tous ces événements, la société civile a cru bon d\u2019échapper à l\u2019agenda politique déjà prévu et le pouvoir en place, de tenir compte des courants sociaux qui se manifestaient alors avec une certaine force, qu\u2019il s\u2019agisse de la négociation des pouvoirs au niveau des régions, de la dimension sociale de la souveraineté politique ou de la pauvreté des femmes.Je crois que la décision du Conseil supérieur de la santé et des services sociaux de tenir un Forum national sur le développement social s\u2019inscrit dans cette même trajectoire.Il s\u2019agit, en effet, de redonner la parole aux citoyens et aux citoyennes des diverses régions du Québec, pour les inviter à prendre acte de la situation du développement social dans leur milieu, à préciser les enjeux à gagner collectivement et à formuler leurs demandes aux diverses instances politiques.Inutile de dire qu\u2019une telle initiative a d\u2019abord été accueillie avec scepticisme.Les bouleversements provoqués par la hantise du déficit zéro ont laissé, chez plusieurs, un goût amer.D\u2019autres ont cru voir, dans cette offensive sociale, une nouvelle astuce gouvernementale pour faire oublier les coupures et désamorcer les oppositions en concentrant l\u2019attention sur la discussion d\u2019idées généreuses.Mais la décision de participer a fini par l\u2019emporter.Beaucoup y ont vu l\u2019occasion de reprendre la parole sur des conditions de fond à mettre en place pour imaginer une autre façon de faire de l\u2019économie.Au lieu de déplorer encore plus la tendance du gouvernement à suivre les nouveaux chantres du tout à l\u2019économie, on a voulu reprendre le chemin de la participation sociale comme d\u2019un outil pour travailler à un autre modèle de développement.Il y a ici, à n\u2019en pas douter, une autre façon de se situer face à l\u2019État et qui consiste, non pas à le diminuer mais à le mettre davantage au service de l\u2019ensemble des citoyens et des citoyennes.Du coup, la vieille notion de «bien commun» semble reprendre du service et révèle sa grande parenté avec une démocratie plus participative.Le Forum national est donc parti.Dans une première phase, dix-sept régions ont accepté de tenir des assises.Ce sont les Conseils régionaux de développement qui ont la tâche de les mettre en place.Au moment où l\u2019on se parle, la moitié des régions ont tenu leur rencontre, totalisant déjà 5500 personnes.À la fin d\u2019avril, toutes ces réflexions devraient aboutir à des recommandations concrètes au niveau national.On verra alors quel sort le gouvernement leur fera.Mais, de même que ce dernier n\u2019a pu arrêter le verglas, pourra-t-il davantage arrêter tout un peuple qui entend toujours, crise après crise, inscrire le développement social au coeur du développement économique et politique?¦ Guy Paiement Centre St-Pierre, Montréal À LIRE DANS NOS PROCHAINS NUMÉROS Dominique BOISVERT - L\u2019économie du point de vue de l\u2019environnement Guy DUFRESNE - Montréal: l\u2019évolution de la démocratie municipale Florian SAUVAGEAU - Le monde des télécommunications Normand BREAULT - Une entrevue avec Madeleine Parent Gilles HOGUES - Les avocats: la mondialisation d\u2019une profession Gregory BAUM - Faut-il parler de Dieu?40 relations mars 1998 Ce que nous appelons l\u2019évidence, même formalisée, n\u2019est jamais qu\u2019un «entre-deux-irrationnels».Leçon de nescience, non de science.Leçon précieuse, néanmoins, pour qu\u2019aucun savoir ne se croie complet, définitif, absolu.Henry Duméry Est-il possible de comprendre et de croire?La question est loin d\u2019être théorique.Selon la réponse qu\u2019on apporte, on devient fondamentaliste, ou rationaliste, ou peut-être sage.Et on lit l\u2019histoire de l\u2019Occident, et l\u2019histoire du Québec, comme grande noirceur ou comme contribution intéressante à l\u2019aventure humaine, même au Moyen-Âge et même avant la Révolution tranquille.La question est incontournable pour une revue comme Relations, qui se dit chrétienne et qui prétend donner à penser à tous ses lecteurs et lectrices, quelle que soit leur foi ou leur incroyance.Qui ose aussi prétendre que l\u2019option foi chrétienne n\u2019encombre pas sa lecture de l\u2019histoire mais l\u2019éclaire.Les deux textes que nous vous offrons sont de deux collaborateurs durables de la revue, Gregory Baum et André Beauchamp.Indépendants, mais souvent convergents.Dans un plaidoyer éloquent pour l\u2019intelligence au service de la foi, Beauchamp ouvre les portes à un véritable dialogue entre les sciences et les questions contemporaines qui s\u2019y logent.Baum, de son côté, explore l\u2019utilisation des sciences sociales que font les évêques américains et canadiens, en soulignant l\u2019arbitrage nécessaire de l\u2019option pour les pauvres pour ne pas se perdre dans les dédales disciplinaires.Baum et Beauchamp savent «penser en donnant son assentiment», pour reprendre une formule d\u2019Augustin et de Thomas d\u2019Aquin.Tous deux croient à une fiabilité de Dieu, accessible seulement à travers des signes et non des évidences.Mais qui introduit dans la pensée critique cette cohérence qui semble bien, malgré des tâtonnements inévitables, assurer l\u2019ordre du monde.Julien Harvey EST-IL POSSIBLE DE COMPRENDRE ET DE CROIRE?1 , AuC?MSB > 'itaîp relations mars 1998 41 Icône: Le Christ et le Père Menas.Photo: SUPERSTOCK dossier LE DIALOGUE SCIENCE ET FOI par André Beauchamp1 Intervenant bien connu dans le monde de l\u2019environnement, principalement en ce qui touche la participation publique, l\u2019éthique et la gestion du risque, l\u2019auteur, qui est aussi théologien, est sans cesse confronté à faire le pont entre science et foi.Un dialogue toujours à poursuivre, selon lui, et qui en est à un moment crucial.Dans la mentalité courante, il y a un conflit entre la foi et la science, conflit qui laisse entendre que les deux réalités ne peuvent subsister chez la même personne.Pour beaucoup de gens, un scientifique devrait être un athée, ou du moins un agnostique alors qu\u2019un croyant devrait ressembler à un poète, à un être plus ou moins rationnel, peu apte à comprendre le raisonnement scientifique.Je me souviens, au cours d\u2019un mariage entre une croyante et un agnostique, d\u2019avoir parlé sur le couple en intégrant un certain nombre de données biologiques dans une perspective darwinienne.J\u2019ai reçu de vives remontrances d\u2019un jeune homme présent, lui-même agnostique, qui ne pouvait tolérer qu\u2019un prêtre puisse faire des liens explicites avec des théories scientifiques actuelles.C\u2019est comme si je lui avais volé une partie de son héritage.C\u2019est ainsi que, dans la mentalité populaire, une mentalité longuement diffusée dans le milieu de l\u2019enseignement, au secondaire, au cegep et à l\u2019université, la science fait reculer la foi.La foi serait une peau de chagrin qui se rétrécirait au fur et à mesure que la science progresse.On évoque également le phénomène de la sécularisation.Autrefois la société était dominée par les structures religieuses qui imposaient à la société son cadre, ses rythmes, son calendrier, son éthique, ses références symboliques.Peu à peu, la société devenue adulte se prend elle-même en charge et élimine progressivement les résidus de l\u2019ancienne appartenance chrétienne.Ainsi la foi serait-elle le signe d\u2019un passé dépassé, souvent évoqué par la formule méprisante: «tu crois encore à cela, toi?» Le cela pourra désigner l\u2019existence historique de Jésus, les symboles de la foi chrétienne, des mythes bibliques comme celui de la création, des exigences éthiques de toutes sortes.Peu importe.La frontière entre un présent plein de sens et de science et un passé crédule et honteux semble démarquer les modernes des anciens.Signes d\u2019inquiétude Cette antagonisation de la science et de la foi n\u2019arrive toutefois pas à s\u2019imposer partout, ni intégralement.D\u2019une part, nous assistons à un retour de croyances que nous aurions pu penser disparues à jamais.Je pense entre autres à l\u2019astrologie dont le discours n\u2019a rien à voir avec la science, mais qui fait l\u2019objet d\u2019un inlassable commentaire.L\u2019horoscope ressemble à une homélie quotidienne dans laquelle un gourou nous explique les voies d\u2019une bonne parole et leur mise en oeuvre dans la vie.Les douze signes du zodiaque sont mieux connus que les dix commandements de Dieu.Pourtant, à la longue, sur une vie, les dix commandements sont plus porteurs de sens et de bonheur.Ils sont sans doute plus exigeants.L\u2019astrologie, au contraire de l\u2019astronomie, ne repose sur aucune base scientifique sérieuse.Et pourtant l\u2019espace qu\u2019elle occupe dans les médias semble sans limite.On a été étonné d\u2019apprendre que la secte du Temple solaire recrutait ses adeptes non pas chez les ignorants mais chez des gens formés, instruits et occupant souvent des postes importants au sein de grands organismes privés ou publics.Or, le paradoxe d\u2019un discours comme celui du Temple solaire est de mêler le discours scientifique avec le discours ésotérique, de les relier, de les confondre au point que l\u2019univers de la croyance ne semble plus que la transcription du discours scientifique.Ceux et celles qui ont connu la revue Planète il y a trente ans, animée par Louis Pauwels, l\u2019auteur, avec Jacques Bergier, du livre fétiche Le matin des magiciens, savent ce passage subtil qui va de l\u2019insolite à l\u2019hypothèse scientifique nouvelle suggérée comme une piste de recherche puis de l\u2019hypothèse à l\u2019affirmation et à la conviction, puis de la conviction à la croyance désormais perçue comme une évidence scientifique.Il est en ce sens paradoxal de constater que la science sert de tremplin à l\u2019émergence de nouvelles croyances, comme si la science ne suffisait jamais, contredisant ainsi le postulat évoqué plus haut selon lequel la science ferait reculer la foi.Il n\u2019y a rien d\u2019aussi difficile à acquérir que la démarche scientifique et il n\u2019est pas rare qu\u2019on perçoive la science comme une croyance plutôt que comme une donnée qui nous est offerte pour la vérification, l\u2019expérience, la recherche ou, comme dit le philosophe Popper, pour sa falsification.Combien de lecteurs d\u2019Hubert Reeves et de d\u2019Albert Jacquard cherchent plus un maître à penser, un philosophe, parfois un éthicien qu\u2019un scientifique susceptible de les aider à comprendre les lois de l\u2019astrophysique ou les processus complexes de la génétique.Dans notre milieu, les enquêtes sur les gens dignes de foi placent très haut les scientifiques, devant les responsables religieux, les éthiciens, les politiciens, les journalistes, les dirigeants économiques.Ainsi les scientifiques sont-ils perçus non comme des scientifiques, mais comme des sages, des maîtres à 1.Cet article reproduit une conférence donnée par l\u2019auteur à l\u2019Auberge de l\u2019Oratoire St-Joseph, le 23 septembre 1997, suite à la parution de son livre, Devant la création: regards de science, regards de foi (Montréal, Fides, 1997; 145 p.).42 relations mars 1998 penser.Stephen Jay Gould, Stephen Hawkins, Joël de Rosnay, Roger Lewin, Jacques Ruffié, Conrad Lorenz et autres deviennent insensiblement des maîtres de croyance.La science leur sert de prétexte.La demande sociale à leur égard est la plupart du temps de l\u2019ordre de la sagesse, de la philosophie, et même carrément de l\u2019enseignement ésotérique.Jacques Langui-rand a bâti sa carrière sur ce glissement constant entre le commentaire sur la vulgarisation scientifique et le propos de sagesse plus ou moins proche du Nouvel Âge.Le deuxième signe d\u2019inquiétude vient du soupçon actuellement très répandu contre la science et sa demi-soeur, la technologie.Cette critique vient essentiellement du milieu écologiste.Elle part du constat de la destruction de la nature et de la menace que constitue pour l\u2019équilibre de la planète le développement exponentiel de l\u2019espèce humaine.Qu\u2019on l\u2019exprime sous les termes de pollution, d\u2019épuisement des ressources, de changements climatiques, de désertification ou de risque technologique majeur, peu importe.La critique de fond reste la même.La science n\u2019a pas su prévoir les ef- fets pervers de certains développements.Quoique impressionnante, son emprise sur le réel reste fragile et même les postulats de la science déterministe sont maintenant mis en doute au nom de la théorie du chaos, de l\u2019aléatoire et de l\u2019indétermination.Pour beaucoup de gens, un scientifique devrait être un athée, un agnostique, alors qu\u2019un croyant devrait ressembler à un poète, à un être plus ou moins rationnel.La science elle-même semble mise au banc des accusés.La technologie, pour sa part, a enclenché une série de modifications en cascade, dont le résultat global et la synergie d\u2019en- relations mars 1998 semble échappent à tous nos modèles de prédiction.La technologie nous promet le paradis, et il faut bien avouer que le confort et l\u2019agrément de la vie actuelle dépassent tout ce que nos ancêtres ont connu.Mais plusieurs prédisent aussi l\u2019échec, voire la mort de l\u2019espèce par excès: excès de consommation, de pollution, de violence.La bonne fée se change en méchante sorcière.À cet égard, la pensée écologiste est résolument pessimiste, souvent tragique.Par un effet de boomerang, elle accuse la pensée chrétienne d\u2019être à la source de la crise écologique, à cause du fameux texte de Genèse 1, 28: «emplissez la terre et soumettez-la».Voir l\u2019être humain extérieur et supérieur à la terre, ce serait donner libre cours à la violence humaine.C\u2019est ainsi qu\u2019au cours des années soixante et soixante-dix, on a accusé l\u2019héritage chrétien d\u2019être la cause intellectuelle du malheur écologique et qu\u2019on a invité les savants à se tourner vers d\u2019autres sagesses, orientales pour la plupart, vers le bouddhisme en particulier.Remarquez au passage la double accu- 43 Photo: Richard Pharaoh/RÉFLEXION PHOTOTHÈQUE dossier sation contradictoire adressée à la foi chrétienne.Elle serait obscurantiste et contre les progrès de la science et devrait disparaître devant la science selon le procès intenté tout au long du XIXe siècle; elle aurait au contraire trop favorisé l\u2019orgueil humain et la maîtrise sur l\u2019univers, selon la critique récente.De temps en temps, dans ce double procès, c\u2019est toute démarche religieuse, quelle qu\u2019elle soit, qui est dénoncée et la foi chrétienne est alors attaquée comme prototype de la démarche religieuse.Le courant rationaliste prétend expliquer par la seule raison toute la réalité.De temps en temps, et c\u2019est l\u2019autre aspect du procès, on fait le reproche contraire et l\u2019on accuse la foi chrétienne d\u2019un excès de rationalité, pour en appeler à des démarches intuitives, affectives, proches du vécu et de l\u2019expérience.Un dialogue à poursuivre La thèse que j\u2019aimerais vous proposer, c\u2019est que nous entrons dans une phase nouvelle des relations entre science et foi, entre science et religion.Dans notre milieu, l\u2019antagonisme me semble encore très vif entre les gens de la science et l\u2019Église catholique, pour des raisons qui ne sont pas liées au rapport science et foi, mais aux rapports de pouvoir entre l\u2019Église et la société dans le contexte historique québécois: pensons au cléricalisme des années cinquante, aux luttes dans les universités et à la militance marxiste des années 60 et 70, aux luttes encore vives dans le milieu scolaire autour des questions de confes-sionnalité scolaire et de laïcité.Ces tensions, encore mal résolues, créent des blocages et enveniment les questions plus larges du rapport science et foi, science et religion, science et croyance.Les conflits de pouvoir se dégagent mal des questions proprement intellectuelles.Quand on parle de science et de démarche scientifique, on réfère principalement à la méthode scientifique moderne, dont l\u2019initiateur fut Claude Bernard qui, en 1865, a établi les principes fondamentaux de la recherche scientifique: l\u2019observation, l\u2019hypothèse, l\u2019expérimentation, la vérification.Aujourd\u2019hui on croit moins naïvement à une seule et même méthode, valable pour tous les savoirs dans tous les domaines scientifiques.Chaque science doit plutôt définir son territoire et préciser les concepts, les outils, les parcours qui sont les siens.Le plus grand défi de toute méthode scientifique est d\u2019éviter des erreurs, d\u2019établir une distance rigoureuse entre l\u2019observateur et l\u2019objet étudié, en sorte qu\u2019un autre observateur doive nécessairement arriver aux mêmes résultats.D\u2019où la complexité des protocoles de recherche pour dépister l\u2019erreur et assurer l\u2019objectivité du savoir.Les nombreux débats autour de la science nous permettent toutefois de comprendre que: -\tmalgré son objectivité, la science reste une production sociale; elle est l\u2019oeuvre d\u2019un sujet qui a lui-même ses ambitions, ses valeurs, ses convictions, d\u2019autant plus importantes qu\u2019elles sont plus refoulées.Derrière la science il y a toujours des convictions et des postulats, au moins la conviction de la valeur de la science et le postulat que l\u2019esprit peut atteindre la vérité; -\tla méthode scientifique n\u2019épuise pas toute la connaissance, comme le montre bien la tension entre les savoirs scientifiques et les savoirs populaires; -\tles objets étudiés par la science dépendent d\u2019une série de questions préalables qui ne sont pas nécessairement d\u2019ordre scientifique, comme l\u2019intérêt du chercheur, les politiques de recherche, l\u2019effet de mode, la demande industrielle, la pression militaire; -\tle développement de la science et l\u2019importance qu\u2019on lui accorde dépendent de conditions sociales et intellectuelles globales, qui ne sont pas elles-mêmes des réalités scientifiques.La Grèce antique, qui a connu de grands savants, attachait peu d\u2019importance au développement technologique.L\u2019essor actuel dépend d\u2019un contexte intellectuel global, qui a libéré la rationalité propre à la science.Et cet héritage est probablement chrétien, dans le sens de la bénédiction de la Genèse «maîtrisez la terre», et de ce que Max Weber a appelé l\u2019esprit du capitalisme.Par ailleurs, l\u2019importance du phénomène scientifique est si grande dans notre société et la contribution de la science et de la technologie à notre société si déterminante qu\u2019il serait illogique de mépriser la science, de la rejeter ou de prétendre s\u2019en passer.Par ailleurs, si la science s\u2019inscrit dans la rationalité humaine, ce que Descartes appelle justement la raison, elle n\u2019épuise pas toutes les capacités de l\u2019esprit humain: les autres voies du savoir, l\u2019intuition, l\u2019esthétique, la construction des valeurs, etc.Pour exister, dirions-nous, la science a besoin d\u2019un certain nombre de croyances.Les croyances, pour leur part, ne sont pas nécessairement irrationnelles ou absurdes.Elles correspondent à d\u2019autres facettes de l\u2019esprit humain, qui vont du mythe à l\u2019éthique, de la philosophie à la mystique.C\u2019est donc en termes de dialogue et de débats qu\u2019il faudrait penser les relations entre science et foi.Dans la longue histoire du christianisme, les débats entre science et foi ont été nombreux et il n\u2019est pas rare qu\u2019une certaine compréhension de la foi a conduit à nier des découvertes scientifiques ou à interdire leur diffusion.Le cas Galilée est célèbre puisque, reprenant le système de Copernic, Galilée affirmait que la terre tournait autour du soleil et non le contraire.Or, l\u2019Écriture nous raconte que lors d\u2019un combat, Josué arrêta le soleil dans sa marche (Josué 10, 12-13).Le milieu ecclésial, figé dans la lettre biblique, restait prisonnier d\u2019un genre littéraire.Pendant longtemps, sur les cartes géographiques, on a essayé de localiser le paradis terrestre.D\u2019autres cherchent encore la montagne où aurait accosté l\u2019arche de Noé après le déluge.L\u2019âge de l\u2019humanité et celui de la terre ont également été l\u2019objet d\u2019infinies querelles, car l\u2019on voulait prendre au pied de la lettre l\u2019Écriture sainte et voir toute l\u2019évolution en six jours, ou en six mille ans, ou en six époques géologiques.Impasses à nos yeux absurdes.Le long développement de la science a permis de comprendre la Bible d\u2019une autre manière et de distinguer le récit mythique, qui est riche de sens mais sans portée historique, de la démarche proprement scientifique.Or, il y a une propension constante, pas seulement chez les chrétiens, à confondre mythe et histoire, vérité mythique et vérité scientifique.J\u2019ai essayé, dans mon livre, de réfléchir sur la création et les origines.Mais le défi est bien plus large et les maldonnes ne cessent pas entre science, foi et croyances.Et que dire quand on entre dans les sciences humaines, psychologie et sciences sociales?La foi, pour sa part, ne se situe pas dans le registre de la vérité scientifique.La foi est indémontrable.On croit ou on ne croit pas.Mais on ne croit pas par ailleurs sans motifs.Comme on dit, «le coeur a ses raisons que la raison ne connaît pas».Il n\u2019y a pas, au sens strict, de preuves de l\u2019existence de Dieu.Il y a, comme dit Thomas, des voies pour intuitionner sa présence et pour établir sa plausibilité, sa non-contradiction.En adhérant au mystère de Dieu, la personne croyante ne s\u2019enferme pas pour autant dans l\u2019illogisme et l\u2019irrationalité.Elle a ses raisons de croire.44 relations mars 1998 D\u2019où le va-et-vient continuel entre l\u2019expérience de la foi et les savoirs humains qui entourent la personne croyante: savoirs scientifiques, savoirs philosophiques, savoirs empiriques, intuitions et perceptions de tous genres.Plus encore, c\u2019est le devoir de la personne croyante de rendre compte de l\u2019espérance qui l\u2019habite et donc d\u2019essayer de traduire ses convictions dans et à travers un discours de sagesse qui puisse intégrer les acquis scientifiques de son époque.La fin du XIXe siècle a été l\u2019époque du scientisme triomphant.On a pensé réduire l\u2019univers à une mécanique simple, facilement décodable.Or, le réel s\u2019est révélé plus riche et plus complexe qu\u2019on ne le pensait et nous percevons mieux l\u2019illusion de puissance qui animait certains scientifiques de cette époque.En contestant la science totalitaire, les croyants rendaient service à l\u2019humanité.Aujourd\u2019hui, c\u2019est l\u2019être humain lui-même qui devient un simple objet de l\u2019ingénierie génétique.Ce que la protestation fait émerger sous le signe de la dignité humaine, du caractère sacré de la vie, d\u2019exigences éthiques absolues n\u2019est pas toujours ni nécessairement convaincant.Mais il y a, derrière ce discours, une intuition d\u2019une vérité plus profonde.Quand, dans les milieux de pointe de l\u2019élevage bovin, on a réussi à alimenter les vaches avec des protéines animales, on a fait sauter le verrou biologique entre hervibore et carnivore.La maladie dite de la vache folle a jeté la ruine et la panique en Angleterre.Elle nous oblige à refaire nos classes et à nous interroger plus profondément sur notre compréhension de la nature.En ce sens, il est bon et utile de pouvoir contester la science à partir des croyances, pour forcer la science à élucider ses propres démarches.Dans sa défense, Galilée disait que la science nous aide à comprendre le ciel et la religion à s\u2019y rendre.La science permet de comprendre la structure de l\u2019univers et elle pave la route à la technologie, laquelle permet de transformer l\u2019univers.Mais l\u2019oeuvre de donner sens échappe à l\u2019étroite rationalité de la science.Elle nous renvoie à d\u2019autres savoirs et à une sagesse plus proche de l\u2019esprit que de la raison.Cette sagesse ouvre à son tour la porte à d\u2019autres types de questions, les questions éthiques et symboliques, puis les questions proprement religieuses.Science et foi, dialogue impossible?Certes pas.Dialogue de sourds?Souvent! Il ne suffit pas d\u2019accuser les gens de science de sembler enfermés dans leurs savoirs et de paraître agressifs envers la religion.C\u2019est la tâche des gens de foi de compren- L\u2019oeuvre de donner sens échappe à l\u2019étroite rationalité de la science.Elle nous renvoie à d\u2019autres savoirs et à une sagesse plus proche de l\u2019esprit que de la raison.dre la démarche scientifique, sa rigueur et son ascèse et de s\u2019ouvrir à la culture de leur époque.J\u2019aurais tendance à souhaiter que les gens formés en théologie reçoivent une meilleure formation scientifique, en mathématique, en biologie, en chimie, en histoire des sciences.Et je m\u2019effraie de voir le peu d\u2019intérêt que l\u2019on porte maintenant, souvent sous prétexte de générosité et d\u2019implication sociale, aux grandes questions intellectuelles de notre époque.Il y a w dans la foi une dimension affective indénia- (/) S ble, un élan du coeur, une adhésion de tou- % te la personne.Mais l\u2019absolu du sentiment < religieux reste dangereux.Thomas d\u2019Aquin 0\tsituait la foi dans l\u2019intelligence.J\u2019aurais ten- 1\tdance à dire que l\u2019intelligence de la foi, c\u2019est notre défi le plus urgent.¦ Notre époque se caractérise par les exploits de la technologie et de la science.relations mars 1998 45 dossier SCIENCES SOCIALES ET OPTION POUR LES PAUVRES par Gregory Baum LM auteur, théologien et sociologue, présente un cas intéressant.L\u2019utilisation différente des sciences sociales, par les évêques américains et canadiens, illustre ¦ comment l\u2019objectivité de ces sciences est de fait influencée par des éléments subjectifs, entre autres parce qu\u2019on appelle «l\u2019option pour les pauvres».Les sciences sociales et économiques utilisent une méthodologie objective.Elles s\u2019appuient sur une recherche empirique, testent leurs hypothèses et soutiennent leurs conclusions au moyen d\u2019arguments qui peuvent être vérifiés par d\u2019autres chercheurs.Mais en même temps, ces sciences reflètent aussi quelque chose de «subjectif», qui découle des talents et des options du chercheur.Dans ce texte, je veux explorer cette «subjectivité».Pour éviter d\u2019être trop théorique, je vais partir d\u2019exemples concrets d\u2019analyse sociale qui ont été utilisés dans l\u2019enseignement social de l\u2019Église.En prenant cette approche, je pourrai montrer que «l\u2019option pour les pauvres» a une certaine influence sur la façon d\u2019analyser la société.Au cours des dernières décennies, grâce à l\u2019influence de la théologie de la libération et au travail de pionnier des Conférences des évêques latino-américains, à Medellin en 1968 et à Puebla en 1979, l\u2019Église catholique a essayé de retrouver le sens social de l\u2019Évangile.Nous avons fini par reconnaître que le péché du monde inclut les structures de discrimination, d\u2019oppression et d\u2019exploitation, et que le salut promis par Jésus Christ inclut la libération de ces structures injustes.La foi inclut l\u2019appel à la justice.Les évêques latino-américains ont appelé cela «l\u2019option pour les pauvres», c\u2019est-à-dire la disponibilité 1) à regarder la société à partir de la perspective des faibles et des marginalisés; 2) à témoigner publiquement de notre solidarité avec leur lutte pour la justice.Les chrétiens qui répondent à cet appel doivent nécessairement entrer en dialogue avec les sciences sociales et économiques.Le pape Paul VI a incité les chrétiens à s\u2019engager dans l\u2019analyse sociale1, et le pape Jean-Paul II, s\u2019adressant à un rassemblement de jeunes Américains, a lancé cet appel: «À l\u2019intérieur des structures de vos institutions nationales et en collaboration avec tous vos compatriotes, vous voudrez chercher les raisons structurelles qui favorisent ou qui causent les diverses formes de pauvreté dans le monde et dans votre propre pays2».Puisqu\u2019il y a divers courants dans les sciences sociales et économiques, les chrétiens voudront choisir parmi eux ceux qu\u2019ils jugent les plus fiables et les plus dignes de confiance.Dans leur choix, les chrétiens seront guidés par un critère théologique.Et comme nous le verrons, ils feront confiance aux recherches qui sont guidées par une «subjectivité» qui a une affinité avec «l\u2019option pour les pauvres».La féminisation de la pauvreté Dans leur lettre pastorale «La justice économique pour tous», les évêques américains regrettent qu\u2019on assiste à une féminisation de la pauvreté dans leur pays3 4.Ils affirment, comme un fait démontrable, que la pauvreté augmente aux États-Unis et que parmi les pauvres, le pourcentage des femmes grandit, spécialement chez les femmes chefs de famille.En notes, ils réfèrent à plusieurs études empiriques qui prouvent ces affirmations.Ici, ils s\u2019appuient sur une recherche objective en sciences sociales.Bien que ces études empiriques soient objectives et puissent être réalisées à nou- veau par n\u2019importe quel chercheur, il y a là aussi quelque chose de subjectif, qui dépend des talents et des options personnels des sociologues.Ces études sont guidées par la «question» que les sociologues ont choisi de poser.Parmi toutes les questions qui pouvaient être posées, ils ont choisi la question sur l\u2019appauvrissement des femmes.Dans l\u2019histoire des sciences sociales, l\u2019attention au sort des femmes est relativement nouvelle.Dans une culture conservatrice qui empêche le questionnement de l\u2019ordre établi, on a fait peu de cas de la situation des femmes et des pauvres.Mais quelques sociologues posent des questions critiques parce qu\u2019un engagement éthique les pousse à corriger les omissions et les distorsions actuelles dans la compréhension que la société a d\u2019elle-même, auto-compréhension jusqu\u2019ici peu remise en question par les sciences sociales.Leur recherche, tout en étant objective, est portée par «une intention»: elle se voit comme partie d\u2019un projet scientifique qui vise à mettre en lumière une injustice que la société néglige et ainsi à inviter cette société à intervenir.Cette brève réflexion montre que la recherche en sciences sociales, tout en suivant une méthodologie objective (qui est exempte de valeurs), contient aussi des éléments subjectifs (qui sont influencés par des valeurs): «la question» qui est choisie par les chercheurs, de même que «l\u2019intention» qui porte leur effort scientifique.1.\tOctogesima adveniens (1971 ), no 4.2.\tDiscours de Jean-Paul II au Yankee Stadium à New York: voir Origins, 9 (1979), p.311.3.\tVoir la première version de « La justice économique pour tous», Origins, 14 (1984), p.363.Le même matériel se retrouve dans la version finale de la Lettre pastorale, et pourtant le terme «féminisation de la pauvreté» a été abandonné: Origins 16 (1986), p.429.4.\tDossier sur «L\u2019appauvrissement zéro», octobre 1997, no 634, p.231-248.46 relations mars 1998 La définition de la pauvreté i Le spécialiste en sciences sociales a tendance à affirmer qu\u2019il a toute l\u2019objectivité de la science derrière lui.La dimension subjective va même plus loin.Après tout, si quelqu\u2019un étudie l\u2019étendue de la pauvreté, il est nécessaire de définir ce qu\u2019il entend précisément par pauvreté.Nous savons, comme le montrait un récent dossier de Relations, qu\u2019il n\u2019y a pas de consensus parmi les experts en scien- Les éléments subjectifs incluent à la fois le choix du «paradigme» qui guidera la recherche et la « familiarité» du chercheur avec l\u2019objet de sa recherche.ces sociales sur la définition de la pauvreté4.Il y a au moins deux «paradigmes» différents de la pauvreté: le premier, plus répandu, comprend la pauvreté en termes purement économiques comme un manque d\u2019argent; le second voit la pauvreté comme un phénomène humain débilitant, causé par le manque de ressources et l\u2019effondrement des relations sociales.Dans notre société, la pauvreté matérielle entraîne souvent la solitude, l\u2019anxiété, la dépression et l\u2019isolement croissant.La façon dont les chercheurs définissent la pauvreté les mène dans des directions différentes: elle les amène à regarder d\u2019autres séries de données, et elle les conduit à des hypothèses différentes sur la manière de surmonter la pauvreté.Le paradigme purement économique se concentre sur le manque de ressources monétaires, n\u2019accorde aucune attention aux expériences personnelles du pauvre et, sans le dire explicitement, encourage l\u2019idée que la pauvreté peut être surmontée simplement en distribuant plus d\u2019argent.Le paradigme socioéconomique, au contraire, attire l\u2019attention sur l\u2019impact social que la pauvreté économique a sur les gens dans notre société, s\u2019intéresse à ce que les démunis ressentent et à la façon dont ils en sont amoindris et, sans le dire explicitement, suggère que pour aider les pauvres à surmonter leur épreuve, il faut plus que de l\u2019argent: il faut créer une communauté.On voit que les faits ne sont jamais simplement des faits.Ils sont toujours sélec- tionnés, parmi une chaîne infinie d\u2019événements, par l\u2019activité de l\u2019esprit qui cherche.Les faits sont réels, ils sont un donné objectif et existent à l\u2019extérieur de l\u2019esprit de l\u2019observateur; mais ils sont détectés, rassemblés et organisés suivant le paradigme de l\u2019esprit qui observe.Le paradigme choisi guide la recherche sociale scientifique.Si la pauvreté est définie en termes purement économiques, le chercheur ne voit rien d\u2019autre que le manque d\u2019argent; si la pauvreté est définie en termes socioéconomiques, le chercheur recueille des données beaucoup plus vastes, se met à l\u2019écoute des gens dont il étudie les conditions et en arrive à un compte rendu différent des faits.De ce qui précède, je tire les conclusions suivantes.Dans la recherche en sciences sociales, les éléments subjectifs (la subjectivité) incluent à la fois le choix du «paradigme» qui guidera la recherche et la «familiarité» du chercheur avec l\u2019objet de sa recherche.Le paradigme choisi implique habituellement des valeurs, et la familiarité est créée par l\u2019écoute, avec empathie, des gens dont on étudie l\u2019environnement social.Bref, une manière de découvrir la «subjectivité» à l\u2019oeuvre dans la recherche en sciences sociales est d\u2019examiner «la question» posée par le chercheur, «l\u2019intention» portée par son projet de recherche, «le paradigme» qui guide la cueillette et l\u2019organisation des données et, dernier point mais non le moindre, «la familiarité» du chercheur avec son objet de recherche.Les causes de la présente crise Les sciences sociales et économiques ne s\u2019intéressent pas seulement à l\u2019analyse, mais veulent aussi découvrir les causes des phénomènes sociaux et économiques.Quand les scientifiques cherchent les causes de la crise dans laquelle la société contemporaine se trouve plongée, l\u2019enquête touche nécessairement des questions très personnelles, comme la propre relation a o 0) o relations mars 1998 47 Photo: Peter Tenzer/RÉFLEXION PHOTOTHÈQUE dossier des scientifiques avec cette société, soulevant ainsi bien des craintes et des espoirs.Il semble bien que dans de telles situations, la seule méthode scientifique ne suffit pas à fournir une réponse acceptable pour tous ou à trancher le débat.On en trouve un bon exemple dans la première version de la Lettre pastorale américaine sur «La justice économique pour tous5», déjà citée.Les évêques américains voulaient savoir pourquoi le chômage et la pauvreté grandissaient, pourquoi s\u2019élargissait le fossé entre riches et pauvres et pourquoi des secteurs toujours plus grands de la société étaient repoussés dans les marges et exclus de toute participation.Les évêques nous disent, dans cette première version, que les experts économiques et sociaux qu\u2019ils ont consultés étaient divisés sur la question.Certains d\u2019entre eux - que j\u2019appellerai le premier groupe - affirmaient que la structure du capital et l\u2019orientation de l\u2019économie avaient connu des transformations majeures et que pour cette raison, la réparation des dommages et le dépassement des injustices actuelles exigeraient rien de moins que de profonds changements structurels.Les autres experts - le second groupe - étaient en désaccord avec cette approche.Ils affirmaient, au contraire, que le déclin actuel n\u2019était pas dramatique, qu\u2019il ne signifiait nullement une rupture avec le passé, qu\u2019il était dû à de simples politiques malavisées, prises par les gouvernements ou certaines industries, et qu\u2019il pouvait en conséquence être graduellement surmonté par l\u2019adoption de mesures appropriées.Les évêques ont aussi mentionné un autre problème que les experts consultés n\u2019avaient pas pu résoudre6.Les évêques voulaient savoir si l\u2019effondrement économique et la misère généralisée du tiers monde étaient le résultat de l\u2019évolution de ces sociétés, face à laquelle la société nord-américaine était un simple spectateur; ou bien si ces conditions étaient plutôt produites par des développements dans les pays du tiers monde qui étaient, d\u2019une manière ou d\u2019une autre, reliés à l\u2019accroissement de la richesse et du pouvoir de la société nord-américaine.Ici encore, les scientifiques consultés furent incapables de résoudre ces questions, malgré le fait que tous avaient recours à une méthodologie objective et fournissaient des conclusions basées sur une recherche empirique.Et parce que les scientifiques ne purent en arriver à un consensus, les évêques américains décidèrent de ne pas aborder ces questions critiques dans la version finale de leur lettre pastorale sur le capitalisme néolibéral et déréglementé.Pas besoin d\u2019ajouter qu\u2019il y a une foule d\u2019autres questions cruciales sur lesquelles les chercheurs sont profondément divisés, même si tous utilisent la même méthodologie objective et appuient leurs conclusions sur une méthode scientifique: les bénéfices du libre-échange, les résultats de la réduction rapide du déficit gouvernemental, les conséquences économiques de la souveraineté du Québec, etc.Comment est-il possible que les centres de recherche et les laboratoires d\u2019idées, aussi bien canadiens qu\u2019américains, qui dépendent tous de la recherche empirique et utilisent tous la méthode scientifique, puissent en arriver à des conclusions aussi différentes?La réponse est simple: leur recherche est guidée par des subjectivités différentes.Une option différente Les différences entre les évaluations scientifiques qui ont réduit les évêques américains au silence n\u2019ont cependant pas empêché les évêques du Canada et du Québec de prendre parti dans leur enseignement social.S\u2019appuyant sur le premier groupe d\u2019experts, ils ont choisi de présenter une critique forte du capitalisme contemporain.En voici un exemple, tiré du Message du 1er mai des évêques québécois, en 1992: «Ce qu\u2019il y a de plus intolérable dans l\u2019ordre économique actuel, c\u2019est le recul des droits sociaux et démocratiques devant ce qu\u2019il faut bien appeler la dictature du marché.On assiste en effet à un affaiblissement important des pouvoirs démocratiques au profit des pouvoirs économiques.Le marché impose sa loi, un marché devenu mondial, libre-échangiste, férocement concurrentiel.Des compagnies transnationales imposent par le chantage les conditions de leur implantation et de leurs opérations sur notre territoire7».Cette analyse est aussi confirmée dans d\u2019autres déclarations pastorales faites par les évêques du Québec et du Canada, au cours des ans.Pourquoi les désaccords entre experts sociaux et économiques n\u2019ont-ils pas obligé nos évêques à demeurer silencieux?Comment donc eux et leurs conseillers ont-ils pu décider que le premier groupe de scientifiques était plus fiable que le second, puisque les deux groupes étaient en mesure de fournir des preuves rigoureuses, ba- sées sur la recherche empirique et sur la méthode scientifique?La réponse est dans la dimension subjective de toute recherche scientifique telle que nous l\u2019avons décrite plus haut en parlant de «la question» po- Comment est-il possible que les centres de recherche et les laboratoires d\u2019idées, aussi bien canadiens qu\u2019américains, qui utilisent tous la méthode scientifique, puissent en arriver à des conclusions aussi différentes?sée par le chercheur, de «l\u2019intention» sous-tendant le projet scientifique, du «paradigme» adopté pour l\u2019enquête et de «la familiarité» avec l\u2019objet social étudié.«La question» posée par le premier groupe d\u2019experts sur le système économique actuel ne se limitait pas aux seuls indicateurs économiques, mais s\u2019intéressait aussi et surtout à l\u2019impact du système sur le bien-être des gens.Parce que ces scientifiques ont accordé de l\u2019attention aux conséquences humaines de la pauvreté, parce qu\u2019ils ont écouté les pauvres et qu\u2019ils étaient «familiers» avec les difficultés qui leur étaient imposées, ces scientifiques étaient cruellement conscients de l\u2019impact négatif du présent système et, en conséquence, pour des motifs éthiques, ils proposaient d\u2019importantes transformations structurelles.Et ils posaient aussi la question de savoir si l\u2019économie dominante n\u2019était pas mue, consciemment ou non, par l\u2019intention de défendre l\u2019ordre établi.Quelle était «l\u2019intention» sous-tendant la recherche menée par le premier groupe de scientifiques?C\u2019était de découvrir de nouvelles données, d\u2019examiner les phénomènes sociaux habituellement négligés, et de corriger le point de vue dominant, défendu par la science économique majoritaire et sanctifié par l\u2019ordre établi.Il est important de reconnaître ici que l\u2019engagement éthique, en faisant de la recherche scientifique, 5.\tVoir Origins, 14(1984), p.342.6.\tVoir Origins, 14 (1984), p.370.7.\tL\u2019Église canadienne, vol.25, no 7, p.199 48 relations mars 1998 peut facilement conduire à des préjugés ou à un manque d\u2019objectivité méthodologique.Quand cela se produit, la sociologie ou l\u2019économique perdent leur caractère scientifique et deviennent une rhétorique de persuasion ou même une forme de propagande.Mais l\u2019engagement éthique peut éviter ces dangers si le chercheur s\u2019applique à suivre une méthodologie objective, testant ses hypothèses par une recherche empirique rigoureuse.La science économique dominante, représentée par le second groupe d\u2019experts, utilise un paradigme qui implique une définition purement économique de l\u2019être humain, le fameux homo economicus.On tient ici pour acquis que les êtres humains agissent toujours pour améliorer autant que possible les conditions matérielles de leur vie.En d\u2019autres mots, les gens seraient tellement motivés par la maximisation de leur propre avantage que leur conduite, et spé- cialement leur conduite économique, serait scientifiquement prévisible.Dans cette perspective, la compétition, qui pousse les gens à se dépenser et à faire mieux que leur voisin, apparaît comme la force motrice de l\u2019économie et même comme le moteur de révolution historique.Au contraire, les scientifiques du premier groupe adoptent un paradigme plus complexe de l\u2019être humain: ici, on tient pour acquis que les gens agissent pour toute une variété de motivations, incluant l\u2019utilité économique, la loyauté envers la famille et la communauté.Tout en regardant les marchés comme des institutions importantes, ces scientifiques considèrent aussi que les gens, poussés par la solidarité sociale, veulent collectivement assumer une certaine responsabilité pour le bien-être économique de tous.C\u2019est pourquoi ils critiquent un système économique qui n\u2019est régi que par les seules forces du marché.L\u2019option pour les pauvres Ces brèves réflexions sur la question, l\u2019intention, la familiarité et le paradigme qui agissent dans toute recherche sociale scientifique révèlent que la dimension subjective, ou la «subjectivité», qui guident la recherche du premier groupe a une certaine affinité avec l\u2019éthique sociale catholique et, en particulier, avec l\u2019option pour les pauvres.Quand ils sont confrontés aux grands débats qui ont cours dans les sciences sociales et économiques, chaque partie présentant son point de vue comme étant appuyé sur une recherche empirique rigoureuse, les chrétiens sont en mesure de prendre parti en examinant la subjectivité à l\u2019oeuvre dans les divers projets de recherche.Car, bien que tous s\u2019efforcent d\u2019appliquer, aussi fidèlement que possible, une méthodologie objective, ils sont guidés par des questions, des intentions et des paradigmes différents, tout comme ils ont des degrés différents de familiarité avec leur objet d\u2019étude; en d\u2019autres mots, ils opèrent à partir d\u2019ensembles de valeurs différents.Et les chrétiens feront confiance aux résultats de la recherche scientifique dans la mesure où les valeurs qui l\u2019ont guidée correspondent à leur éthique sociale.Les évêques du Québec et du Canada ont appliqué ce principe dans leurs interventions pastorales: ils ont proposé une critique systématique du néo-libéralisme.Les évêques américains, comme nous l\u2019avons vu plus haut, ont préféré demander la justice économique pour tous, sans analyser les effets déshumanisants du néo-libéralisme.Les évêques américains ont aussi affirmé l\u2019option pour les pauvres, mais ils ont préféré ne pas prendre parti dans le débat entre économistes.On peut supposer que l\u2019une des raisons, c\u2019est que la libre entreprise fait partie intégrante de la culture américaine, tandis que le Canada a développé une tradition de social-démocratie et a pu bénéficier, en conséquence, d\u2019un éventail * politique plus large que les États-Unis.O\t,\t^ o Mais, dans les deux pays, les eveques | sont soutenus, dans leur enseignement cri-! tique, par un vaste réseau d\u2019institutions ca-« tholiques et oecuméniques: centres, grou-§- pes, équipes de recherche, revues, hebdo-^ madaires, bulletins et autres publications, S dans lesquels les catholiques engagés en | faveur de la justice communiquent leur ana-£ lyse sociale, supportent l\u2019engagement social et cherchent à influencer l\u2019opinion et la conscience publiques.¦ Dans les questions d'éthique sociale, les chrétiens doivent prendre position face aux multiples écoles de pensée.relations mars 1998 49 dossier L\u2019année 1997 marquait le 60e anniversaire de Pides, l\u2019une des plus anciennes et des plus prestigieuses maisons d\u2019édition québécoises.Fondée en 1937, par le Père Paul-Aimé Martin, elle s\u2019est rapidement imposée sur la scène culturelle et religieuse, où elle joue depuis un rôle de tout premier plan.Son catalogue comprend plus de mille titres dont bon nombre sont parus en traduction dans diverses maisons d\u2019édition, à travers le monde.Éditrice des plus illustres auteurs québécois, la maison est reconnue, entre autres, pour les grands ouvrages de référence qu\u2019elle a multipliés, au fil des décennies.Depuis longtemps, Fides est le plus important éditeur religieux du Canada français.En publiant chaque année environ soixante-dix nouveautés, Fides, toujours fidèle à la volonté et à la vision de ses fondateurs, entend remplir plus résolument que jamais sa double mission: culturelle et religieuse.La septième édition des Conférences Notre-Dame-de-Québec aura lieu encore cette année, pendant les dimanches du carême, à la basilique de Québec.Ces conférences sont une idée originale de Mgr Maurice Couture, archevêque de Québec, qui s\u2019est inspiré des Conférences No-tre-Dame-de-Paris, une tradition vieille de trois siècles.Elles commencent à 15h30 et sont précédées d\u2019un concert donné par des artistes de Québec.On entendra, du 1er mars au 5 avril 1998, des exposés sur la place et la transmission de la foi aujourd\u2019hui, le débat sur le Jésus historique et le Jésus de la foi.Les conférenciers seront: Jacques Grand\u2019Maison, Hélène Anctil, Normand Proven-cher, Paul-Hubert Poirier, Jacques Bélanger et Mgr Maurice Couture.Pour informations: M.Jean Gagnon, au (418) 692-2533.Roger Poirier n\u2019est plus.Aumônier de la JOC à Montréal, puis à Hull, vicaire-général de Mgr Proulx, le dynamique OMI prit part active à la lutte populaire relatée dans son livre: «Qui a volé la rue principale?».Directeur du Centre St-Pierre à Montréal, il a porté une attention bienveillante aux gens du quartier Centre-sud, particulièrement aux membres de la communauté gaie.Premier accompagnateur spirituel du défunt groupe Dignité, il co-fonda la Maison Plein-coeur, pour malades atteints du sida.Proche des gens d\u2019ici, Roger s\u2019est toujours préoccupé de la planète; en témoigne son engagement à Développement et Paix.Hommage lui soit rendu! La Plate-forme des Organisations haïtiennes des droits de l\u2019Homme lançait un cri d\u2019alarme face à l\u2019actuelle conjoncture de crise et à l\u2019occasion du 49e anniversaire de la proclamation et de l\u2019adoption par les Nations unies de la Déclaration universelle des droits de l\u2019Homme.Ce pressant cri d\u2019alarme s\u2019explique non seulement par l\u2019extrême gravité de la conjoncture de crise, mais surtout par l\u2019absence d\u2019une véritable interprétation de ladite crise.Le courant politique Lavalas semble vouloir étouffer le projet d\u2019institutionnalisation démocratique dans le pays.Le peuple et les citoyens sont de plus en plus témoins d\u2019un vide institutionnel, politique, économique et social.La persistance des cartels Lavalas à gérer un tel vide met en évidence le danger d\u2019un retour à l\u2019arbitraire et à l\u2019autoritarisme.D\u2019où la pertinence d\u2019une alternative qui viserait à construire un contre-pouvoir revendicatif, inventif, démocratique et populaire.Le Regroupement des femmes sans emploi du Nord de Québec (RQSE du Nord) est un lieu d\u2019implication et de solidarité pour les femmes sans emploi, majoritairement assistées sociales et chefs de famille monoparentale.Dans le cadre d\u2019un projet présenté au Programme promotion de la femme en 1996-1997, le regroupement effectuait dernièrement un sondage auprès de 153 femmes assistées sociales et 41 intervenantes de sept régions différentes.Le sujet portait sur l\u2019intégration des femmes assistées sociales au marché du travail.Les résultats de ce sondage sont maintenant disponibles dans un document ayant pour titre: «Un pont à bâtir entre la réalité des femmes assistées sociales et le marché du travail».Pour informations, on peut composer le (418) 622-2620.Soixante-quinze ans après l\u2019admission de femmes pasteurs, les baptistes d\u2019Angleterre et du Pays de Galles viennent de nommer la première femme surintendante.La nomination de Pat Took comme «pasteur des pasteurs» constitue une première pour les baptistes du monde entier.À ce titre, elle est chargée de promouvoir l\u2019union et de représenter les baptistes dans le contexte oecuménique.Depuis 1985, Pat Took est pasteur de l\u2019Église baptiste multiraciale de Leytonstone, à Londres.Elle croit que la flexibilité et l\u2019indépendance des Églises baptistes leur permettent de garder leurs fidèles beaucoup plus que ne le font certaines Églises qui enregistrent une forte baisse de leurs membres.L\u2019Union baptiste de Grande-Bretagne compte 150 000 membres.50 relations mars 1998 hors-dossier CATHARSIS ET MIMÊSIS DÉJOUÉS.par Luc Chartrand1 L- ¦% j ms?Cette photo des funérailles de la princesse Diana a été vue sur les écrans du monde entier.Dans une culture qui pourtant tente de camoufler la mort, celle, coup sur coup, de trois personnages connus, à la fin de l\u2019été 1997, largement diffusée par les médias, remet sur la carte cet inéluctable rendez-vous.«Une fin d\u2019été chargée en émotion!» Voilà une thématique qu\u2019aurait pu choisir un responsable des relations publiques d\u2019une grande chaîne de télévision.s\u2019il avait pu connaître à l\u2019avance les événements du mois d\u2019août dernier.Mais justement, qui aurait osé planifier un tel déferlement de décès?Brusquement, la mort prend d\u2019assaut l\u2019ensemble des médias québécois quand s\u2019écrase le petit avion de Marie-Soleil Tougas et de son compagnon, le cinéaste Jean-Claude Lauzon.À peine remis de nos 1.L\u2019auteur, dominicain, est professeur au Collège dominicain de philosophie et de théologie, à Ottawa.émotions, le monde entier plonge dans le deuil.Cette fois, il s\u2019agit d\u2019une princesse, Lady Di, qui trouve la mort avec son ami, le milliardaire égyptien Dodi al-Fayed.Un accident de voiture dans des circonstances accablantes pour ceux qui font les médias.n\u2019empêche pas une diffusion massive de l\u2019événement.À peine l\u2019odeur de l\u2019encens envolée de la cathédrale de Westminster, Mère Teresa de Calcutta tire sa révérence du monde de la pauvreté.En quelques semaines, trois morts.Ces trois personnes, appartenant à trois univers différents, reçoivent chez nous un même traitement médiatique.Peu de gens demeurent indifférents à ces disparitions.Pourtant nos sociétés occidentales n\u2019avaient-elles pas tenté d\u2019éliminer toute trace de familiarité avec la mort, pour l\u2019aseptiser et nous la rendre étrangère?Comme l\u2019affirme Philippe Ariès: «L\u2019attitude ancienne où la mort est à la fois familière, proche et atténuée, indifférente, s\u2019oppose trop à la nôtre où la mort fait peur au point que nous n\u2019osons plus dire son nom».Retournement de situation bien concret! Pourrait-on soutenir, depuis août dernier, la dernière partie de cette affirmation?Mais a-t-on vraiment dit la «mort»?Bien que le corps de Marie-Soleil Tougas ne fut pas exposé, les corps de Lady Di et de Mère Teresa ont été entourés des traditionnels rites d\u2019ensevelis- relations mars 1998\t51 sement.Quelles que soient les modalités, chacune d\u2019elles se retrouve «sur les planches» médiatiques.En apparence, aucune «tricherie» possible avec la mort, aucune «stratégie» d\u2019occultation ne rendent possible de passer à côté de ces événements.Au contraire, le trouble et l\u2019émotion forte, quasi insoutenable, laissent croire à une prise de conscience radicale.Impossible, semble-t-il, de poursuivre sa route sans songer que la mort peut fixer un rendez-vous sans prévenir, sans le moindre signe annonciateur.L\u2019une des nôtres.Le choc causé par la disparition tragique de la jeune comédienne et animatrice se comprend.Régulièrement, elle entre dans les demeures par le biais du petit écran - expression faussée depuis l\u2019apparition des écrans de grande taille, permettant presque un contact physique avec les personnages télévisuels.Elle était devenue, par habitude ou par illusion, un membre de la famille.En apprenant son décès, la première réaction: «Nous ne la reverrons plus.».À partir de ce moment, les mécanismes habituels reliés au deuil se mettent en branle.Le besoin de parler de l\u2019être disparu apparaît.Les diffuseurs de toute sorte se sont relayés pour nous en mettre plein la vue et les oreilles.S\u2019agit-il pour autant de sentiments vrais, de réactions conformes à l\u2019événement?Vivons-nous par procuration notre propre angoisse face à l\u2019au-delà?La mise en scène médiatique ne réclamait pas une grande ingéniosité.La vie de cette femme comportait des engagements exceptionnels.Son implication sociale peu banale incarnait un souci réel de venir en aide de différentes façons à des jeunes enfants confrontés à la maladie et, éventuellement, obligés d\u2019affronter la mort.Témoignage exceptionnel qu\u2019une célébration liturgi- Être un comédien, une personnalité reconnue, relève du rêve pour la grande majorité des consommateurs de médias.Toutefois, être attachant et généreux suscite en nous des dispositions bien réelles.que aurait certainement rendue interpellante pour la foi chrétienne.Voilà un «hic», cette jeune personne, bien de sa génération, n\u2019était pas baptisée.Pourtant, la générosité qui la caractérisait favorise spontanément un lien à la charité chrétienne.Son attitude et sa détermination ne se référaient à aucune prétention de cet ordre, encore moins à une action explicite se voulant réponse à l\u2019amour de Dieu.Le visage de Dieu semble absent.La célébration laïque des funérailles pourrait le laisser croire.Toutefois, le lieu choisi pour rassembler famille, parents, amis et collègues de travail ne peut justifier une telle interprétation.Une église traditionnelle, remplie à craquer, pour ne pas dire prise d\u2019assaut transmet un message différent.Dans une église traditionnelle, Grégory Charles animait, dans un rituel particulier, la cérémonie de funérailles de Marie-Soleil Tougas.L\u2019espace choisi devient l\u2019occasion de déceler un décalage, un malaise, un différend.À sa manière, notre culture s\u2019engage dans un processus de réappropriation et d\u2019invention de rites funéraires.Pour cette raison, elle tente de créer son propre rituel, qui se veut conforme à ce qu\u2019est la défunte, en s\u2019inspirant du modèle «spectaculaire».Nous avons assisté à une sorte de «happening», qui comporte des éléments intéressants mais qui n\u2019ont répondu que partiellement aux attentes des gens présents (ce n\u2019est pas ici le lieu d\u2019apporter les éléments critiques ou d\u2019une analyse quant à cette célébration).À preuve, la participation sollicitée par l\u2019animateur n\u2019a pas toujours trouvé preneur.Les mass media n\u2019ont pas l\u2019habitude de parler de «notre» mort et de l\u2019annoncer.D\u2019ailleurs, face à cet événement, les créateurs, qui avaient l\u2019habitude de retenir les services de la jeune comédienne depuis son enfance pour livrer leur produit, ne sont plus les concepteurs d\u2019un message élaboré selon une certaine stratégie.Les artisans des médias orchestrent des réactions face à une tragédie et, tant bien que mal, essayent de mettre de l\u2019ordre par des commentaires.Il faut inventer un modèle d\u2019un nouveau genre.À ce jeu, la célébration liturgique des funérailles a une longueur d\u2019avance.Aucun médium électronique, de par sa nature et sa fonction, ne peut utiliser adéquatement ce langage.La culture de masse nous a habitués à la transmission de certains modèles.La carrière de cette femme s\u2019est déroulée en lien étroit avec ce phénomène, car elle favorisait l\u2019identification avec les consommateurs de médias.Un fabricant automobile l\u2019avait fort 52 relations mars 1998 Photo: Bernard Brault/CANAPRESSE bien compris.Ne pouvant nous identifier avec la mort, il restait à trouver dans l\u2019existence de cette personne un modèle pour déjouer la question de l\u2019absurdité de «notre» mort.Et la culture médiatique excelle dans la proposition de modèles.Dans l\u2019hommage rendu à cette femme attachante et généreuse, qui a fréquenté notre quotidien, nous pouvons nous identifier.Son univers présente des caractéristiques qui nous sont communes.Être un comédien, une personnalité reconnue, relève du rêve pour la grande majorité des consommateurs de médias.Toutefois, être attachant et généreux suscite en nous des dispositions bien réelles.L\u2019accident bête, qui met fin à une carrière prometteuse, associé à l\u2019engagement pour la cause des enfants malades, vient donner une raison de vivre.La part d\u2019imaginaire joue dans notre façon de vivre l\u2019événement, mais le message qui se dégage de la confrontation avec la mort se veut premièrement en lien avec le sens de l\u2019existence.Une mimêsis réelle conduit à interroger notre présence au monde.Ce qui nous est proposé, à travers le témoignage: vivre et trouver le bonheur dans l\u2019engagement en faveur d\u2019autrui.inaccessible et semblable La tragédie routière impliquant Lady Di nous transporte dans l\u2019univers de la royauté.Princesse éplorée depuis plusieurs années, les médias l\u2019instituent héroïne devant les difficultés rencontrées.Elle avait su garder la faveur du public, au point de devenir le centre d\u2019intérêt de la monarchie anglaise.Présentant tous les atouts de la princesse de contes de fée, cette femme symbolisait pour les récits médiatiques le choix de la vérité sur les exigences de l\u2019institution.Sa séparation, puis son divorce d\u2019avec le prince Charles, traduisent les choix d\u2019une héroïne refusant le compromis du mensonge.Le conte de fée, qui normalement devait avoir une fin heureuse, se termine mal dans un tunnel parisien malgré l\u2019apothéose post-mortem.Stéphane Laporte l\u2019illustre avec beaucoup de finesse et de subtilité dans la chronique dominicale du journal La Presse.Voulant raconter l\u2019histoire de la princesse Diana à un enfant, il termine à quatre reprises son récit.Cette fiction littéraire lui permet, à la demande de l\u2019enfant, de présenter différentes étapes de vie de la princesse qui va du bonheur au malheur.L\u2019insistance de son interlocuteur l\u2019oblige à dire la vérité, à dire la mort de l\u2019héroïne.Les funérailles de la Princesse de Galles dans la cathédrale de Westminster constituent une reconnaissance officielle de ce qu\u2019elle a été pour le peuple anglais.La présence de plus de deux millions de personnes, le long du cortège, suggère un désaveu de la famille royale Windsor.Là aussi, le message est éloquent.Les médias, rendant publique la vie de cette femme, empêchent de tenir caché que la mère du prince William, héritier de la couronne britannique, choisit de quitter son époux, le prince Charles, et que cela risquait de la conduire aux bancs des accusés publics.Sa présence remarquée et recherchée auprès de nombreux organismes de charité, tout autant que ses nombreuses apparitions dans les médias, ont contribué à faire de cette femme une victime, comme tant d\u2019autres, des circonstances de la vie.Entre les lois de l\u2019institution monarchique anglaise, celle du monde médiatique et la liberté, cette femme n\u2019hésite pas.Le peuple d\u2019Angleterre lui avait déjà donné raison.Ses obsèques ne font que le confirmer.La belle et généreuse princesse permet à tous ceux et celles qui n\u2019ont pas choisi une situation pouvant conduire au rejet, et qui la vivent comme une conséquence imposée par la vie, de projeter leur désir d\u2019être approuvés et reconnus dans leur choix.Nous sommes en droit de croire que l\u2019importance accordée par l\u2019univers médiatique au décès de Lady Di permet une forme de projection, ce qu\u2019Aristote nommait catharsis.La non-reconnaissance du domaine religieux dans notre culture permet de vivre dans les rites funéraires rendus à cette personne royale nos propres attentes.L\u2019univers tout à fait différent entre la morte et le consommateur permet justement au mécanisme propre à la projection de se mettre en jeu.Sans rendre conscient son désir de reconnaissance et d\u2019approbation d\u2019ordre religieux, à travers sa situation personnelle et unique, le spectateur entrevoit un désir qui l\u2019habite.qui ravive notre espérance Faire référence à Mère Teresa, c\u2019est immédiatement penser à l\u2019aide apportée aux plus pauvres des pauvres.La mission évangélique sans compromis de cette femme la range presque du côté de la présence mythique.Déjà, avant sa mort, on pouvait entendre l\u2019expression «la sainte de Calcutta».Femme de foi, elle Deux visages connus de par le monde, deux rites traditionnels d\u2019ensevelissement, deux rôles médiatiques différents.***4w,*i 53 relations mars 1998 ne semblait liée à aucune institution religieuse, telle que nous les imaginons spontanément ici.Habillée d\u2019un sari blanc bordé de bleu, elle apparaît venant de nulle part.Mère Teresa se veut aux antipodes d\u2019une culture médiatique.Si elle n\u2019échappe pas aux regards des caméras et des photographes, ce n\u2019est certainement pas parce qu\u2019elle n\u2019aura pas essayé.L\u2019univers médiatique, pour sa part, a choisi de ne pas l\u2019éviter à cause de la radicalité de ses convictions et la transparence de son action.Sa présence suffisait pour rappeler la situation bien concrète de personnes pour qui elle voulait susciter aide et engagement.Son action se voulait d\u2019abord réponse à l\u2019amour de Dieu.Ceux et celles qui étaient à l\u2019article de la mort, elle les considérait uniquement comme des êtres créés à l\u2019image de Dieu.La simplicité entourant le dernier hommage qui lui est rendu rappelle l\u2019époque où le mort est exposé sur son lit.En effet, le Ici l\u2019espérance peut véritablement prendre, trouver une place, se creuser une niche.Celle qui vient nous dire que, dans le simple verre d\u2019eau donné, quelque chose d\u2019important se joue.corps de Mère Teresa a été comme remis à la population de Calcutta, pour qu\u2019il puisse s\u2019en approcher une dernière fois.La cérémonie publique organisée, retransmise de Calcutta, comportait certainement un protocole, mais il relevait d\u2019abord de la liturgie chrétienne de la mort.Les médias n\u2019avaient, dans ce contexte, d\u2019autre rôle que celui de rapporter l\u2019événement.La célébration n\u2019était ni conçue, ni faite, pour eux.Ils y étaient présents un peu comme des parents éloignés bien accueillis, qui demeurent, d\u2019une certaine manière, étrangers à l\u2019événement.Ils suivent le cortège des intimes.Ils ont d\u2019abord joué leur rôle à titre de diffuseurs d\u2019un événement, selon un aspect de leur mission: transmettre l\u2019information.Ils ne participent pas ici à un spectacle organisé et orchestré par et pour eux.Ici l\u2019espérance peut véritablement prendre, trouver une place, se creuser une niche! Non pas celle qu\u2019un discours pourrait fa- briquer, mais celle qui émane d\u2019un témoignage de vie.Celle qui vient nous dire que, dans le simple verre d\u2019eau donné, quelque chose d\u2019important se joue, voire quelque chose de grave se produit.Loin des caméras, sans leur support.C\u2019est ce que le caricaturiste du journal Le Soleil a bien saisi quand il présente les grandes «ailes» de Mère Teresa suivies des battements rapides des toutes petites «ailes» de Lady Di.Moyens, fortune, statut social inversement proportionnel.À première vue l\u2019image donne l\u2019impression d\u2019un modèle à suivre.De l\u2019intérieur des traditions judéo-chrétiennes, l\u2019archétype d\u2019un Dieu grand, fort, tout-puissant s\u2019est trop souvent imposé à nous.Sans que ce soit nécessairement son programme explicite, notre culture contribue à faire disparaître une telle conception de Dieu.Pourtant, les médias ne cessent de proposer des modèles permettant l\u2019identification du consommateur.Intéressés également à assouvir nos désirs, ils fabriquent des personnages «cultes», permettant de projeter ce que nous n\u2019osons nous avouer que par images interposées.L\u2019humour grinçant du caricaturiste nous indique que nous ne nous en sortirons pas facilement! Deux figures, véhiculées par les médias, se retrouvent juxtaposées à une réalité propre au christianisme: le Christ entraînant la multitude à sa suite.Et là, Mère Teresa vient déjouer toute tentative de mimêsls ou de catharsis.Elle est d\u2019un autre ordre.Quelle autre personne aurait pu ainsi être représentée?D\u2019une certaine manière, notre culture invite à une conversion.Son langage bien terre à terre donne à croire que Dieu, sans être reconnu et nommé, ne se trouve pas à l\u2019extérieur du monde, mais dans la communauté humaine.Dans ce nouveau contexte, il ne s\u2019agit plus d\u2019un Dieu qui invite à suivre un chemin, mais d\u2019un Dieu qui accompagne l\u2019être humain, tout au long de son existence.Le témoignage de Mère Teresa incarne cette jonction.Bien sûr, son engagement se veut premièrement en référence à son Dieu, mais elle le vit au coeur du monde.Sans jamais proposer un modèle, sans jamais se laisser enfermer dans des stéréotypes imaginés ou conçus par les médias, cette femme authentique acquiert une crédibilité dépassant les cadres des croyances chrétiennes.C\u2019est ainsi que la mort de Mère Teresa permet, d\u2019une certaine manière, un affrontement avec le mystère de la mort.La «mort spectacle», quant à elle, procure un divertissement, dispense d\u2019une véritable confrontation.La mort retransmise par les médias fait oublier le réel, ce n\u2019est pas celle à laquelle chacun de nous s\u2019attend! ¦ LES SOIRÉES RELATIONS SUR CASSETTES VIDÉOS Quelques sujets disponibles (on peut demander la liste complète): \u2022 Démocratie en Église: à l'heure des synodes (19-02-96) \u2022 Défis à la solidarité sociale (18-03-96J \u2022 Comment se porte l'école montréalaise ?\u2022 Conceptions autochtones de la justice (13-05-96) \u2022 Paul Valadier: «Une Eglise à la parole libre» (16-09-96) \u2022 Du pain et des roses: bilan et stratégies (21-10-96) \u2022 Multiples visages de l'Islam au Québec (18-11-96) \u2022 Quel Nord pour quel Sud?(20-01-97) \u2022 Faire carême en 1997 (17-02-97) \u2022 Le Rapport de la Commission royale sur les peuples autochtones (17-03-97) \u2022 Les migrations internationales (21-04-97) \u2022 Le virage ambulatoire: bilan et enjeux (26-05-97) \u2022 Et si nous retirions notre consentement.(22-09-97) \u2022 Allocation universelle (17-11-97) \u2022 Javier Giraldo: «Droits humains.en Colombie» (09-12-97) \u2022 Déclaration universelle des droits 1948-1998 (19-01-98) Achat: 25,00$ par cassette.Location (10 jours) : 7,00$ par cassette.Ces prix incluent la TPS et TVQ.Frais d\u2019expédition en sus.Chèques ou mandats-poste à l\u2019ordre du Centre justice et foi.Bien préciser le sujet de la cassette.S\u2019adresser à Pauline Roy.Centre justice et foi, 25 Jarry ouest, Montréal H2P 1S6 Tél.: (514) 387-2541 54 relations mars 1998 hors-dossier COMMENT CONTRER LE PROCESSUS D\u2019APPAUVRISSEMENT?par Guy Paiement1 ssfiSHSKif \u2022 yg !\u2022> s m'M m&Juù\\ Lutter contre la pauvreté et l\u2019appauvrissement ne suffit plus.Devant l\u2019impasse du néo-libéralisme qui nous enferme dans la seule logique des marchés, l\u2019auteur plaide pour une vision du développement solidaire qui privilégie une approche intégrée de l\u2019économique, du social, du politique, du culturel et de l\u2019écologique, seule prometteuse de solutions.D\u2019entrée de jeu, je dois vous avouer que je suis passablement las de traiter encore une fois de la pauvreté.Il existe, pour la seule région de Montréal, toute une bibliothèque d\u2019études et de rapports qui examinent l\u2019une ou l\u2019autre facette de la pauvreté.De même, pour ce qui a trait à l\u2019intervention, on retrouve une panoplie d\u2019initiatives des plus diversifiées.Comment expliquer que l\u2019on reprenne sans cesse les mêmes questions?Comment interpréter les maigres résultats de tant d\u2019efforts et de tant de ressources?Sommes-nous marqués par un malin destin qui fait de nous des Sisyphe modernes, condamnés comme lui à reprendre sans cesse la pierre que nous avions roulée jusqu\u2019en haut de la montagne et qui, l\u2019instant d\u2019après, roule de nouveau tout en bas?1.Guy Paiement, jésuite, est agent de recherche au Centre St-Pierre et membre de notre comité de rédaction.Une pensée d\u2019Albert Einstein m\u2019a sorti de ma morosité.«Lorsqu\u2019un problème, dit-il, nous résiste malgré d\u2019énormes efforts de recherche, nous devons mettre en doute ses données premières.L\u2019imagination est alors plus importante que le savoir.» En appliquant cette réflexion à la question de la pauvreté, je me suis dit qu\u2019il était peut-être nécessaire de chercher autrement à la comprendre.Pour faire bref, disons que je me suis demandé comment on pouvait analyser autrement le processus de l\u2019appauvrissement et par quel autre processus on pouvait espérer le combattre.J\u2019ai ainsi dégagé trois approches à la question et entrevu un autre processus.Inutile d\u2019ajouter que cette réflexion s\u2019est nourrie des expériences en cours dans les nombreux groupes populaires qui luttent quotidiennement contre la pauvreté et la bêtise institutionnalisée.On en trouvera ici plusieurs échos.La pauvreté et l\u2019appauvrissement Commençons par rappeler ce qui est bien connu: la pauvreté a plusieurs visages et se manifeste comme le résultat d\u2019un processus plus ou moins long selon les milieux.Dès les années 60, à Montréal, le Conseil des oeuvres avait averti les décideurs du temps qu\u2019il était socialement irresponsable de supprimer des quartiers entiers pour laisser place à Radio-Canada et à l\u2019autoroute sans se préoccuper de reloger les gens déplacés dans des logements à prix abordables.relations mars 1998 55 De même, on avait pointé du doigt la restructuration industrielle en cours et demandé des mesures de recyclage pour une main-d\u2019oeuvre peu scolarisée.On connaît la suite.Une dizaine d\u2019années plus tard, la décision de favoriser les banlieues par la construction d\u2019autoroutes et par l\u2019aide à la construction de maisons neuves a siphonné toute une population jeune hors de la métropole.À la même période, le gouvernement décidait de développer son système de santé et de services sociaux en investissant dans certaines villes considérées comme autant de pôles majeurs.Pendant trente ans, cette politique ne sera pas remise en cause et créera, non seulement des concentrations de services mais aussi des investissements économiques durables.La conséquence est maintenant sortie du placard: les pôles choisis ont attiré les ressources humaines, dépeuplant les petits villages, les vidant de leurs services et y laissant une population de plus en plus vieillissante, isolée et appauvrie.Ce «Québec cassé en deux» vient à peine d\u2019être reconnu et les récentes politiques de décentralisation, qui tentent de se mettre en place dans une atmosphère de foire d\u2019empoigne à saveur médiévale, sont loin de s\u2019accompagner d\u2019une réflexion sur un autre modèle de développement qu\u2019il nous faudrait collectivement mettre en place.Si l\u2019on replace maintenant ce Québec dans les filets fédéraux, il est facile de noircir encore plus le tableau.On sait, en effet, que depuis les années 70, le gouvernement fédéral a haussé de plus en plus le fardeau fiscal des particuliers et diminué celui des entreprises.Il en a découlé un appauvrissement certain de la classe moyenne et un effilochage du contrat social.La hausse des taux d\u2019intérêt a, par la suite, accentué les clivages en cours et permis de nouvelles concentrations de la richesse.L\u2019obsession du fonctionnement social Si je me permets de rappeler ces événements, c\u2019est d\u2019abord pour souligner que le processus d\u2019appauvrissement d\u2019une partie importante de notre population demeure un phénomène construit socialement et qu\u2019il nous faut l\u2019aborder globalement si nous voulons sortir, avant tout mentalement, de la culture de la Ligue nationale d\u2019improvisation.La seconde raison nous touche plus immédiatement.Tout se passe, en effet, comme si nous n\u2019avions retenu de ce processus que les conséquences multiples.En étant plus ou moins fascinés par les structures qui se sont échafaudées rapidement, nous nous sommes concentrés sur leur fonctionnement.Du coup, il devenait facile de constater que beaucoup de gens ne parvenaient pas à bien «fonctionner» dans cette société.Les pauvres sont alors devenus des individus affectés par une ou plusieurs dysfonctions sociales et une armée de professionnels avait pour tâche de les aider à mieux «fonctionner».Cette insistance obsessive portée à la fonction a évidemment permis de soulager des milliers de misères et de faire progresser l\u2019importance sociale des intervenants en place.Elle a aussi eu comme résultat un éclatement de la pensée et une tendance lourde à privilégier des logiques coupées les unes des autres.Nous en mesurons aujourd\u2019hui toutes les conséquences.Il n\u2019est pas vrai, nous le savons beaucoup mieux, que l\u2019augmentation, à titre d\u2019exemple, des soins de santé signifie nécessairement une meilleure santé de la population.Plusieurs d\u2019entre nous constatent également que le milieu ne peut prendre en charge les ex-psychiatrisés, les itinérants, les décrocheurs plus ou moins jeunes, les femmes violentées, les enfants après la classe, les personnes âgées en perte de réseau social et, tout récemment, les personnes en convalescence, sans fournir à ce même milieu des moyens adéquats pour le faire.En refilant aux citoyens des responsabilités de plus en plus nombreuses sans s\u2019assurer de la présence et de la vigueur du lien social, on a créé une tendance généralisée d\u2019agressivité, d\u2019impuissance et finalement de repli.Ajoutons, pour faire plus complet, que tout ce vacarme se déplie sur le fond d\u2019une crise majeure de l\u2019emploi et de sa fonction sociale traditionnelle d\u2019intégration ou de reconnaissance.Dans une société réduite à ses multiples fonctionnements éclatés, chacun cherche désormais à s\u2019en tirer le moins mal possible et la pauvreté est devenue une industrie qui fait vivre une armée de personnes, convaincues qu\u2019elles ne peuvent pas grand\u2019chose ou encore, ce qui est pire, qu\u2019on peut la faire disparaître grâce à de meilleures techniques, statistiques d\u2019abord, technocratiques par la suite.Le déficit du sens ou de la direction Cette hypertrophie du fonctionnement n\u2019a pas seulement abouti à sous-estimer la force des structures.Elle a aussi laissé peu de place aux significations, aux directions à prendre, au sens Trop souvent, certains modèles de développement se font au prix de l\u2019appauvrissement de populations que l\u2019on déplace.Maienn rto Bariin-Cianaria >4^ 56 relations mars 1998 Photo: Philippe Burnet/STOCK souhaitable.La chose ne devrait pas nous surprendre quand on se rappelle que les objectifs poursuivis par une société supposent des lieux de débats pour en discuter.Ils appellent préalablement des territoires concrets dont des citoyens se sentent responsables pour l\u2019avenir de leurs enfants.Or, les territoires avaient littéralement disparu de la carte au profit des «régions administratives».Les citoyens, pour leur part, avaient été ramenés à la fonction de «consommateurs» plus ou moins argentés ou encore de «clients» des multiples services offerts quand ils ne réussissaient pas à bien fonctionner dans leur milieu.Cette disparition du citoyen et de la citoyenne me paraît aujourd\u2019hui l\u2019appauvrissement le plus lourd de notre vie collective.Travailler à le retrouver signifie que l\u2019on s\u2019interroge sur l\u2019avenir de nos territoires concrets et que l\u2019on débatte du développement que l\u2019on souhaite voir s\u2019y déployer.Cela signifie, pour l\u2019intervention, une préoccupation nouvelle pour le pouvoir que peuvent et doivent exercer les innombrables citoyens et citoyennes.À ceux et celles qui pensent qu\u2019un tel effort est trop grand ou encore trop dangereux, je rappellerai le saut qualitatif qu\u2019a effectué notre société pour ce qui a trait à l\u2019environnement.Il y a quelques années, seule une poignée de petits groupes se préoccupait de l\u2019avenir d\u2019une rivière, de la diminution des saumons ou des morues, de la folie de la coupe à blanc de nos forêts.Aujourd\u2019hui, nous commençons à disposer, comme collectivité, d\u2019une législation pour protéger notre environnement.Le recyclage est entré dans les moeurs et même à l\u2019école.Tout est loin d\u2019être parfait mais il suffit d\u2019un seul discours du PDG d\u2019Hy-dro-Ouébec pour voir se lever toute une armée de citoyens et de citoyennes qui se portent à la défense de l\u2019avenir de l\u2019eau, cette ressource naturelle qui doit demeurer un bien commun pour toute la collectivité.Je pense qu\u2019il en est ainsi pour la citoyenneté.Les réseaux de personnes qui mettent sur pied des lieux de débats se multiplient de plus en plus.Qu\u2019il s\u2019agisse du développement local, de la reprise en main d\u2019une Caisse populaire ou d\u2019un plan d\u2019aménagement de la Ville, de la réforme de la fiscalité, de l\u2019appauvrissement zéro, de projets d\u2019économie plus socialisée ou encore, tout récemment, de l\u2019avenir du développement social, tout un courant plus ou moins souterrain de recherche d\u2019un autre modèle de développement est en train d\u2019irriguer notre société.C\u2019est dans ce bouillonnement de culture qu\u2019il nous faut désormais situer la pauvreté et le lent processus qui la maintient de génération en génération.Pour un développement solidaire Pour dire la même chose autrement, il me semble qu\u2019il n\u2019est plus suffisant de lutter contre la pauvreté ni même contre l\u2019appauvrissement.Il nous faut poser un autre horizon.Il nous faut viser à mettre en place les conditions de la reprise en main de notre territoire et de son développement.Un développement qui comprendra l\u2019économie, bien sûr, mais aussi la culture, l\u2019éducation permanente, le retissage entre les générations, le métissage culturel et quoi encore?Un développement qui, d\u2019emblée, se voudrait solidaire et non pas programmé pour une minorité de «winners ».Cette visée devra donner de la place à la formation du citoyen Dans une société éclatée, de plus en plus de personnes cherchent à se sortir le moins mal possible de leur situation de misère.'%.et de la citoyenne, c\u2019est-à-dire d\u2019une personne qui jouit des mêmes droits que tout le monde, qui se sait responsable de sa vie et de l\u2019avenir de son milieu, une personne qui n\u2019est pas d\u2019abord étiquetée à partir de ce qui lui manque mais qui se découvre des ressources, des expertises, des rêves un peu fous de changement pour elle et pour les générations qui montent.Tous nos divers «services publics» devraient se mettent au service d\u2019un public ainsi compris et valorisé.Avant d\u2019être un consommateur ou encore un client plus ou moins en manque, je demeure un citoyen qui a «droit de cité» dans son milieu.De certaines conséquences Si l\u2019on oriente résolument les interventions à partir de cet objectif privilégié, plusieurs conséquences se dessinent déjà.Au niveau des fonctions sociales, il est clair que l\u2019approche intersectorielle s\u2019impose et bouscule radicalement plusieurs façons de faire actuelles.Nos interventions sont éclatées parce que notre pensée est en miettes.Relier patiemment les interventions entre elles suppose que l\u2019on travaille en même temps à retisser le lien social entre les personnes.Beaucoup d\u2019organismes de première ligne, vous le savez, ont découvert cette priorité et la poursuivent depuis longtemps.Les responsables des comptoirs alimentaires vous le diront: beaucoup de personnes qui viennent quémander un sac de nourriture recherchent, en fait, un contact humain, une parole qui leur rappelle qu\u2019elles sont toujours dignes relations mars 1998\t57 de respect et qu\u2019elles échappent au rôle d\u2019inutiles ou de profiteurs que la société marchande leur étiquette sur le front.Cette réactivation du lien social devient ainsi une intervention décisive.Alors que l\u2019appauvrissement coupe les liens avec le réseau du milieu du travail, le réseau des amis ou des voisins, l\u2019intervention conviviale tisse à nouveaux le filet des solidarités minimales.Le quémandeur ne se perçoit plus seulement comme un être mis à part mais comme un sujet qui a la même dignité que n\u2019importe qui.Cette «opération dignité» a marqué des points ces dernières années dans plusieurs domaines, qu\u2019il s\u2019agisse des groupes de femmes, de défense des droits ou d\u2019aide alimentaire.À titre d\u2019exemple, quand certains groupes communautaires ont mis sur pied des «magasins-partage» au temps des fêtes de Noël, ils étaient touchés par la revendication de dignité qui s\u2019exprimait de mille et une façons.Au lieu de recevoir un panier de charité traditionnel, les participants sont alors venus faire leurs propres emplettes des Fêtes au magasin communautaire et participer à sa bonne marche.Les résultats de l\u2019opération sont suffisamment probants pour ouvrir l\u2019imagination à de nouvelles pistes et décourager aussi à l\u2019avance toutes les pratiques répressives que l\u2019on s\u2019acharne à vouloir encore mettre en place dans les interventions officielles.Au niveau plus structurel, nous sommes actuellement soumis à une «pétarade» de nouvelles structures.Qu\u2019il s\u2019agisse de la réforme Rochon, de la réforme Marois, de la réforme Chevrette ou de la réforme Harel, nos milieux sont bombardés de nouveaux sigles et assistent plus ou moins impuissants aux jeux de pouvoir des élites en place.En même temps, je constate que les groupes communautaires et populaires sont devenus de nouveaux acteurs politiques incontournables.Cette irruption s\u2019est manifestée au dernier Sommet socioéconomique et la «clause d\u2019appauvrissement zéro» qu\u2019ils ont alors revendiquée a su embêter tous les autres acteurs traditionnels.Mais la place que ces mêmes groupes occupent dans les différentes tables de décision n\u2019est pas encore très grande.La participation, d\u2019ailleurs, à ces nouveaux lieux, ne fait pas encore l\u2019unanimité et plus d\u2019un groupe craint d\u2019y être récupéré.Il me semble y avoir là une bonne mise en scène de ce qui se passe avec l\u2019ensemble de la population appauvrie.La pauvreté devient ici celle de la difficile participation aux décisions et le déficit démocratique qui en résulte est vraisemblablement plus important que notre dette publique.Visera-t-on, un jour, le «déficit démocratique zéro»?Dans cette veine, favoriser la participation des citoyens et des citoyennes à la marche des affaires publiques devient une pratique sociale urgente.Elle est particulièrement difficile dans le contexte actuel des réformes à gogo et les petits jeux de pouvoir, que se livrent les divers groupes déjà en selle, risquent fort de tirer le meilleur des réformes en cours dans les anciennes ornières.Malgré tout, des milliers de citoyens et de citoyennes réapprennent à se donner du pouvoir sur leur vie et sur leur milieu.Les expériences sont ici nombreuses et constituent, à mon sens, une nouvelle chance pour la démocratie.Tout se passe, en effet, comme si l\u2019approche suivie depuis la Charte des droits de l\u2019homme de 1948 donnait maintenant naissance à autre chose.Cette Charte a, en effet, permis de préciser les droits fondamentaux de toutes les populations et ces derniers ont très vite engendré ce qu\u2019on a appelé les besoins de base des populations de notre pays.C\u2019est encore d\u2019après cette liste, d\u2019ailleurs, que l\u2019on définit la pauvreté des gens et que l\u2019on continue de chercher les moyens de la diminuer.Or, la nouveauté qui perce actuellement consiste à préciser désormais les droits et les besoins du citoyen et de la citoyenne.En d\u2019autres termes, les droits humains sont maintenant remis dans la dynamique d\u2019un territoire concret et cet enracinement ouvre de nouveaux champs et de nouvelles responsabilités.Le besoin de nourriture devient alors celui d\u2019une politique de sécurité alimentaire dans une région donnée, le besoin de se loger; un droit du locataire et du propriétaire et des limites législatives à la hausse des loyers ou à la spéculation immobilière, le besoin d\u2019instruction; des mesures de recyclage et des formules de raccrochage, le besoin d\u2019un revenu décent; une assurance et une assistance sociale, voire un revenu de citoyenneté.Inutile de souligner que nous sommes encore au tout début de ces nouveaux droits et que le besoin de participation va ainsi beaucoup plus loin que le désir de faire «fonctionner» le Grand carrousel actuel de l\u2019économie de marché.Quand un petit groupe de mon quartier a décidé de reprendre en main le conseil d\u2019administration de leur Caisse populaire ou quand un autre a décidé de partir un mini-club d\u2019achats, ils faisaient plus que vouloir Visera-t-on, un jour, le «déficit démocratique zéro» ?Favoriser la participation des citoyens et des citoyennes à la marche des affaires publiques devient une pratique sociale urgente.participer au système déjà en place.Ils visaient de nouveaux rapports économiques et sociaux et, ultimement, un nouveau rapport au politique.Ce renouveau de la participation vise ainsi à refaire un tissu social qui, à son tour, permet d\u2019entrer autrement dans l\u2019économique et la politique.Ultimement, une telle participation vise à permettre au citoyen et à la citoyenne de créer de nouveaux droits, d\u2019identifier les conditions pour qu\u2019ils soient viables et d\u2019aménager des espaces où il soit possible de vivre ensemble autrement.Ai-je besoin d\u2019ajouter que nous sommes ici loin de cette tendance à favoriser le partenariat à tout prix, sans qu\u2019on ait une idée commune de ce qui est alors poursuivi?Ces réflexions nous amènent ainsi tout naturellement au niveau du sens, de la direction prise à long terme par notre société.C\u2019est là un aspect qui est souvent glissé sous le tapis et qui demeure pourtant actif dans les multiples pratiques des personnes.Tout se passe comme si nous avions cru, comme société, au grand rêve américain: «Un jour, ce sera ton tour!» À force d\u2019efforts, on pensait pouvoir gravir seul l\u2019échelle sociale et faire partie du Grand carrousel de l\u2019économie.Or, pour un bon nombre de personnes, la richesse est devenue de plus en plus aléatoire, proche parente des grands jeux du casino, si bien que l\u2019insécurité des milieux appauvris a vite immigré dans plus d\u2019un bungalow de la classe moyenne.Aujourd\u2019hui, beaucoup de gens constatent avec amertume les lambeaux de l\u2019ancien rêve.Mais aucun autre rêve n\u2019a actuellement la force suffisante pour sécréter les nouvelles solidarités dont nous aurions besoin pour vivre autrement et changer notre milieu.58 relations mars 1998 ü ffii V&'tê* _______________________________________________________________________________________________1___________________ Un bel exemple ^«opération dignité»: la mise sur pied de «magasins-partage» qui permettent de retisser le lien social entre les personnes.C\u2019est ici que les questionnements commencent à poindre et que les rêves personnels se cherchent des complices.Est-il vrai, par exemple, que le contraire de la pauvreté soit, sans plus, la richesse?Suffirait-il de donner un peu plus d\u2019argent aux pauvres pour les sortir du processus d\u2019appauvrissement?Faut-il chercher, par toute une batterie de moyens, à inclure les exclus dans notre société, alors que l\u2019on a découvert que ce sont précisément les structures en place de cette même société qui mettent de côté un nombre de plus en plus important de citoyens et de citoyennes?Faut-il attendre d\u2019avoir produit plus de richesse pour la distribuer aux plus mal pris ou si, comme le rappelait monsieur Pétrella, c\u2019est d\u2019abord le principe de la redistribution de la richesse qui doit guider la décision de la produire?Si je mentionne ces questions, ce n\u2019est pas d\u2019abord pour mousser la discussion théorique mais parce qu\u2019elles se posent de plus en plus dans notre milieu.Un nombre important de personnes de tous les milieux commencent à se dire que le contraire de la pauvreté n\u2019est pas d\u2019abord la richesse, mais une plus grande circulation des richesses.Que le développement local n\u2019est pas une simple façon de suppléer aux délestages des gouvernements mais une autre façon de faire appel aux multiples ressources existantes et de les convaincre de tisser des liens, de bâtir des passerelles, de partager des responsabilités concrètes pour ce qui touche à l\u2019avenir des jeunes décrocheurs, l\u2019isolement des femmes chefs de famille, la création d\u2019entreprises socialement utiles, et quoi encore?En d\u2019autres termes, nous avons déjà en place les divers éléments d\u2019une autre approche pour contrer le processus de l\u2019appauvrissement.Qu\u2019il s\u2019agisse du lien social à retisser, de la reprise en main de sa vie, de la redécouverte de réseaux de toutes sortes, de la capacité de rêver avec d\u2019autres pour changer les situations, nous voyons se déplier un autre itinéraire, avec, comme horizon, un développement des territoires par le plus de citoyennes et de citoyens possible.Se mettre au service de ce nouveau processus changera nos pratiques, nous obligera à promouvoir des interventions moins ponctuelles et plus intersectorielles.Cette approche devrait aussi débloquer les scléroses institutionnelles actuelles et favoriser une plus grande circulation des ressources.Pouvons-nous croire qu\u2019un tel processus ait des chances de se déployer et de réussir?Allons-nous rapidement mettre en place les marges de manoeuvre pour lui donner vie?Si, malgré la corrosion que connaissent nos efforts, nous persistons à répondre par l\u2019affirmative, c\u2019est peut-être que nous persistons à croire que l\u2019innovation sociale demeure encore le meilleur rempart contre la maladie, la pauvreté ou la bêtise.Ne s\u2019agit-il pas, en effet, de donner encore une chance à cette humanité têtue que nous partageons et qui dit NON à ceux qui voudraient nous enfermer dans nos rôles de consommateurs, de clients, d\u2019intervenants, de planificateurs, de gestionnaires ou de politiques?Je pense que nous sommes nombreux et nombreuses, ici et ailleurs, à tenter déjà une réponse neuve.¦ relations mars 1998 59 Photo: Magasin Partage, le Patro Le Prévost lectures du mois avec André Beauchamp, Andrée Dufour et Julien Harvey CHACUN EST IRREMPLAÇABLE Peter Kemp, L\u2019irremplaçable: une éthique de la technologie, Paris, Cerf, 1997; 322 p.Voici un ouvrage solide sur l\u2019éthique de la technologie.Le titre de l\u2019ouvrage, L\u2019irremplaçable, ne renvoie pas au caractère utilitaire des techniques qui en sont venues à s\u2019imposer à nous, mais à une citation du poète canadien Christopher Hodgkinson; «no one is indispensable, everyone is irreplaceable».Chaque être humain est irremplaçable et la technologie n\u2019a de sens que si elle sert le caractère irremplaçable de chaque être humain.En ce sens, l\u2019ouvrage de Kemp s\u2019inscrit à l\u2019intérieur de l\u2019impératif kantien et définit constamment l\u2019éthique comme une manière d\u2019assumer sa responsabilité.C\u2019est donc l\u2019éthique qui s\u2019impose à la technique et non le contraire.L\u2019auteur l\u2019affirme de différentes manières en s\u2019inscrivant explicitement dans le sillage d\u2019Aristote.«Aristote avait compris que ce n\u2019est ni la science, ni la technique, mais l\u2019éthique qui constitue le fondement de l\u2019amitié et de la vraie vie en société» (p.266).«Dans le monde actuel, nous n\u2019agissons plus dans la seule sphère des rapports personnels, car les technologies prolongent nos actes à travers le temps et l\u2019espace, et leur donnent par là une dimension nouvelle.Mais il s\u2019agit toujours de fixer des limites, car l\u2019éthique traite des limites qu\u2019il faut imposer aux applications de la technologie» (p.287).Le plan de l\u2019ouvrage est simple et plutôt linéaire.On a l\u2019impression que l\u2019auteur a publié son cours; les sources et les auteurs sont étudiés systématiquement, les uns après les autres.Après une bonne introduction évoquant les catastrophes modernes qui obligent à s\u2019interroger éthiquement sur la technologie, l\u2019auteur propose une réflexion générale sur l\u2019éthique.L\u2019exposé est classique, simple et compétent, avec une bonne section sur la proximité (exposé intéressant sur le visage selon Lévinas) et la distance (accueil et critique de la thèse de Hans Jonas); «La responsabilité pour l\u2019avenir ne peut donc pas seulement signifier qu\u2019on se préoccupe de la survie de l\u2019humanité, mais aussi qu\u2019on veuille aider l\u2019individu, le marginal, le non-conforme, le faible, à bien vivre» (p.107).Dans une deuxième partie, l\u2019auteur analyse des dossiers concrets: l\u2019éthique de l\u2019expertise, la bioéthique, le problème des risques, la télématique, la technologie mili- taire et l\u2019éthique de la recherche.Des domaines aussi vastes et aussi diversifiés ne peuvent être traités de manière exhaustive; mais, en chaque cas, l\u2019auteur témoigne d\u2019une maîtrise remarquable des concepts-clés, analyse de manière critique les ouvrages étudiés et s\u2019assure d\u2019inscrire ses propos dans son cadre global d\u2019analyse.Le côté manuel ou notes de cours apparaît, mais l\u2019ensemble reste d\u2019excellente tenue.J\u2019ai surtout apprécié la section sur la télématique.L\u2019auteur refuse le magistère des savants et suggère l\u2019implication des mouvements populaires (p.281).Mais, sur ce point, sa pensée est un peu courte.L\u2019ouvrage est traduit de l\u2019édition allemande, publiée en 1991.Mais j\u2019ai l\u2019impression que l\u2019original avait paru d\u2019abord en danois.La traduction contient aussi une mise à jour (voir par exemple la référence Dolly, en 1996) probablement revue par l\u2019auteur, lequel connaît manifestement le français et cite de nombreux auteurs français, dont Ricoeur, Thills, Testard, Lévinas, Sartre.À signaler aussi une bibliographie considérable, un index des noms et un index thématique.L\u2019ouvrage n\u2019est pas une charge contre la technologie, mais un appel à la responsabilité.«L\u2019éthique n\u2019a de sens que si l\u2019homme n\u2019est pas une simple machine.Et c\u2019est alors seulement qu\u2019on peut parler 60 relations mars 1998 lectures du mois sans absurdité d\u2019une éthique de la technologie.Inversement, l\u2019éthique est absurde, si l\u2019homme est une machine.L\u2019éthique nous enjoint de considérer l\u2019individu comme irremplaçable, elle nous dit que la communauté humaine est d\u2019une autre nature qu\u2019un système technique, bref, que donner et recevoir sont autre chose que des fonctions et des manipulations techniques» (p.289).Un livre en général bien documenté, indiscutablement savant, difficile mais abordable et qui s\u2019inscrit dans une perspective profondément humaniste.¦ André Beauchamp L\u2019HISTOIRE REVISITÉE Rémi Savard, L\u2019Algonquin Tessouat et la fondation de Montréal.Diplomatie franco-indienne en Nouvelle-France.Essai, Montréal, de l\u2019Hexagone, 1996; 236 p.Professeur d\u2019anthropologie à l\u2019Université de Montréal, Rémi Savard nous livre à travers cet ouvrage centré sur l\u2019un des chefs des Indiens Kichesipirinis de l\u2019île aux Allumettes, située dans le bassin de la rivière des Outaouais, non loin d\u2019Ottawa, un nouvel essai sur les peuples autochtones du Québec et du Canada.Reprochant aux historiens de traduire la seule vision des récits européens et de projeter une image unidimensionnelle du passé colonial, l\u2019auteur entend, grâce à la prise en compte des arrière-plans historiques et culturels des acteurs concernés, apporter une image nouvelle des premières relations entre les Amérindiens et les Européens.Dans un premier chapitre, intitulé «Paul Tessouat et Maisonneuve», l\u2019auteur s\u2019attarde longuement sur le baptême du protégé du gouverneur de Montréal, une protection qu\u2019il attribue au souci de ce dernier d\u2019éviter l\u2019alliance des Algonquins avec les rivaux des Français.Pour les jésuites, le baptême de ce chef arrogant, vaniteux et cordialement détesté mais qui, grâce à une éloquence peu commune, jouissait d\u2019une autorité certaine sur les siens, représentait une occasion d\u2019utiliser cet ascendant pour se rallier l\u2019ensemble de la communauté algonquine.On retiendra du chapitre deux, «La dynastie Tessouat», le besoin qu\u2019ont les Français des Indiens pour accomplir leur dessein politique et surtout économique en Amérique.Mais on retiendra également que les relations qu\u2019entretenaient les Algonquins et les autres autochtones avec les Européens visaient à assurer les avantageux commerces des fourrures.Les chapitres trois et quatre, «La résurrection des chefs» et «Les rituels diplomatiques», vont au coeur de la culture amérindienne.Les expéditions guerrières autochtones qui se terminaient par la prise des captifs avaient pour but de remplacer les guerriers décédés lors d\u2019un raid précédent et de préserver la souveraineté de chaque lignage.Quant à la cérémonie de la résurrection et de la transmission du nom, rituel qui suivait de quelques années la mort de l\u2019ancien chef, elle signifiait en fait une alliance, «un pacte de non-agression et d\u2019assistance militaire entre groupes» (p.90).La pratique de ce même cérémonial de condoléances chez les Iroquoiens atténue largement l\u2019image traditionnelle d\u2019importantes divergences culturelles existant entre les deux grands groupes linguistiques autochtones.Nous remarquons par ailleurs que le protocole diplomatique suivi par les gouverneurs et les missionnaires empruntait aux cérémonies rituelles autochtones.L\u2019auteur nous ramène également aux origines de la crise d\u2019Oka de 1990; avec la négociation de traités avec les nations amérindiennes, «acteurs souverains et indépendants sur le plan politique, les Européens, même si telle n\u2019était pas leur vision reconnaissaient de fait le caractère souverain de ces nations» (p.137).Dans le chapitre cinq, «Le baptême des chefs», R.Savard s\u2019interroge sur la signification d\u2019une telle cérémonie acceptée relativement facilement pour les Indiens.Ceux-ci percevaient ce rituel chrétien qui, finalement, divergeait relativement peu de leur propre cérémonie de résurrection des morts, comme une tactique destinée à obtenir des avantages militaires immédiats et une occasion de prestige interne pour les chefs.«Sorte de corollaire obligé de l\u2019alliance avec les Français» (p.144), le baptême, que missionnaires et gouverneurs «avaient tout intérêt à interpréter comme un assujettissement, relevait probablement pour plusieurs chefs indiens de la pantomime diplomatique» (p.154), estime l\u2019auteur.Le chapitre six, «Tessouat et le traité de Trois-Rivières», fait état des événements entourant la signature du traité de paix conclu en 1645 entre les Agniers (Mohawks) et les Français alors que l\u2019épilogue en rappelle l\u2019échec: le début dès 1647 du «raz de relations mars 1998 marée iroquois» contre les Français et les Algonquins.Le lecteur s\u2019étonnera sans doute du titre de l\u2019ouvrage, qui prête au chef Tessouat un rôle majeur dans la fondation de Montréal.Malgré les laborieuses tentatives de l\u2019auteur de nous le présenter comme un élément central des relations franco-indiennes, Tessouat se révèle en fait un personnage plutôt secondaire.Ainsi, le chapitre sur la dynastie Tessouat concerne ses prédécesseurs; les rituels diplomatiques étudiés ici sont ceux de la seconde demie du XVIIe siècle, d\u2019après la mort de Tessouat, survenue en 1654.Coincé entre Montma-gny et Maisonneuve, celui-ci fut d\u2019ailleurs ignoré lors des négociations entourant le Traité de Trois-Rivières et tenu à l\u2019écart au moment de sa signature.Malgré ces réserves, l\u2019ouvrage constitue un apport intéressant à la connaissance d\u2019éléments essentiels de la culture amérindienne, des relations entre les diverses nations autochtones, du rôle missionnaire et diplomatique des jésuites, des fortes rivalités entre les représentants de la métropole et des effets de la politique française sur la Nouvelle-France.Le recours à Tessouat apparaît en définitive comme un prétexte astucieux pour nous présenter les autochtones comme des acteurs déterminants et non plus passifs des relations franco-indiennes.En cela, il rejoint les efforts que font depuis quelques décennies les historiens et historiennes en vue d\u2019orienter les projecteurs sur les groupes sociaux ignorés par une historiographie longtemps centrée sur les classes sociales dirigeantes.¦ Andrée Dufour POUR UNE FÉDÉRATION D\u2019ÉTATS LIBRES Gilles Bourque et Jules Duchastel, L\u2019identité fragmentée.Nation et citoyenneté dans les débats constitutionnels canadiens, 1941-1992, Montréal, Fides, 1996; 384 p.Sans le dire, cet ouvrage nous offre une des voies de solution les plus élaborées et les plus solidement appuyées de la crise constitutionnelle canadienne.On nous montre d\u2019abord que la démocratie des 61 lectures du mois États-nations, en particulier de la nôtre, a été une démocratie des majorités.D\u2019où, presque partout, des difficultés identitaires, surtout parmi les minorités: l\u2019évolution de la société fait qu\u2019un Basque est un Espagnol mal adapté, qu\u2019un Corse est un Français mal dans sa peau, qu\u2019un Irlandais se sent peu identifié au Royaume-Uni.En d\u2019autres termes, l\u2019identité nationale est légitimée par la force de la majorité, et contestée par les minorités, ethniques ou nationales.Quand on reporte cette constatation sur la scène canadienne, québécoise et amérindienne, on ne peut éviter de l\u2019accentuer.D\u2019où des recherches d\u2019identité qui, en général, recherchent un statu quo souple ou une rupture indépendantiste, suivie d\u2019ententes de bon voisinage économique.Dans les pays de droit, c\u2019est la voie des référendums.Entre les pays de droit, c\u2019est celle des grands blocs, l\u2019Europe unie ou l\u2019ALENA.Existe-t-il d\u2019autres voies?Les auteurs ont choisi une méthode exigeante pour tenter une exploration, celle de l\u2019analyse lexicométrique appliquée au corpus formé des discours d\u2019ouverture des premiers ministres fédéraux et provinciaux, pendant une cinquantaine d\u2019années, soit environ 150 discours, couvrant 1300 pages.Tout ceci requiert une solide infrastructure universitaire, un logiciel approprié, des services assurés ici par l\u2019Université du Québec à Montréal, à laquelle sont rattachés les deux sociologues.L\u2019enquête révèle que la voie la plus sûre est celle de la souveraineté partagée, de l\u2019acceptation de la pluralité des cultures politiques et donc le développement d\u2019une identité canadienne postnationale.En d\u2019autres termes, il s\u2019agit de remplacer le régime confédéral par une union confédérale d\u2019États associés.Et cet État plurinational n\u2019est viable que si on y développe une identité postnationale, par reconnaissance réciproque.Les auteurs nous affirment qu\u2019ils ne sont pas constitutionnalistes et n\u2019entendent pas le devenir.Mais ils tracent les premiers pas de cette fédération d\u2019États libres, formée du Canada, du Québec et sans les Premières nations.Ils considèrent que l\u2019institution fédérale centrale serait un parlement élu, dont les pouvoirs seraient légers et la bureaucratie peu élaborée.Même si les auteurs ne le disent pas, on ne peut éviter de penser à la confédération suisse actuelle.Surtout lorsqu\u2019ils caractérisent ce fédéralisme comme un fédéralisme de discussion; en Suisse, on dit: de compromis.Et on insiste pour que l\u2019identité à l\u2019intérieur de chaque nation formant l\u2019État canadien ne devrait en aucune façon être appuyée sur un patriotisme national, mais constitutionnel.Est-ce là un ouvrage complet?On doit d\u2019abord se demander s\u2019il ne devrait pas comprendre un chapitre sur l\u2019éducation, surtout sur l\u2019école et les médias.Mais surtout un recenseur qui a déjà été helléniste ne peut s\u2019empêcher de faire un retour à la République de Platon, un très grand livre, mais un livre où la société bonne est faite par l\u2019intelligence, la mauvaise par l\u2019incompréhension, sans introduire des éléments irrationnels qui sont trop souvent au centre des malaises sociaux.On doit se demander si les auteurs n\u2019ont pas été souvent limités par les silences et les omissions du corpus exclusivement politique qu\u2019ils explorent.La notion de rapport de force, sans doute trop socialiste, n\u2019apparaît pas dans ce corpus.Devrait-elle être introduite, par une autre méthode?Car c\u2019est sans doute là que tous les efforts de création d\u2019une identité postnationale canadienne entreront en collision avec les aspirations légitimes des minorités amérindiennes et québécoises.Mais il reste que le jugement de Philip Resnick, un homme de grande expérience, me semble juste: «Je classerais ce livre parmi les meilleurs des cinq dernières années dans le domaine des sciences humaines».Le prix Richard Arès de 1976 a été décerné à ce livre, précieux dans le débat constitutionnel actuel.¦ Julien Harvey LIVRES REÇUS Voici quelques-uns des livres que les éditeurs ont fait parvenir à Relations au cours des derniers mois.-\tAndré Lussier, Les visages de l\u2019intolérance au Québec, Sillery, Septentrion, 1997; 245 p.-\tNicole Bouchard, Quand une femme devient mère, Montréal, Fides, 1997; 232 p.-\tMarie-Louise Barthélemy, Pierre-J.de Clorivière et Adélaïde de Cicé, Lettres de prison 1804-1806, Paris, Beauchesne, 1997; 302 p.-\tVincent Lemieux, La décentralisation, Ste-Foy, IQRC/Presses de l\u2019Université Laval, 1997; 132 p.-\tRiccardo Petrella, Écueils de la mondialisation.Urgence d\u2019un nouveau contrat social, Québec/Montréal, Musée de la civi-lisation/Fides, 1997; 50 p.-\tRenée Dupuis, Tribus, Peuples et Nations.Les nouveaux enjeux des revendications autochtones au Canada, Montréal, Boréal, 1997; 170 p.-\tClaude Boudreau, Serge Courville et Normand Séguin, Atlas historique du Québec.Le territoire, Ste-Foy, Presses de l\u2019Université Laval/IQRC/, 1997; 128 p.¦ a signaler n Bulletin Passerelles, juillet 1997, numéro 10.Quand les femmes se mobilisent pour la paix, la citoyenneté, l\u2019égalité des droits.Ce dossier représente simplement une première tentative de montrer, à travers les fiches, des femmes prenant en charge leur destin dans un environnement difficile.?Demeurons ensemble, vidéo sur le Conseil oecuménique des Églises et le mouvement oecuménique.À l\u2019occasion du 50e anniversaire de l\u2019Assemblée d\u2019Amsterdam, des images fortes et des voix éloquentes nous interpellent et nous mon- trent comment les Églises travaillent ensemble à manifester l\u2019unité pour laquelle le Christ a prié.?Éduquer pour la vie, Charles E.Caouette, Les Éditions Écosociété, Montréal, 1997,171 pages.Ce livre s\u2019adresse à tous ceux, parents, enseignants et professionnels de l\u2019éducation, qui pensent qu\u2019il est carrément inacceptable que ce soit à l\u2019école que les jeunes perdent le goût d\u2019apprendre et de se développer, qu\u2019ils y perdent surtout la confiance en eux-mêmes, en leurs ressources et en l\u2019avenir.62 relations mars 1998 Vous souhaitez \u2022\u2022t Explorer l'univers des sciences de la religion Réfléchir sur le sens de vos engagements Comprendre la complexité du paysage religieux Nouveauté Un été sur la montagne Passer l'été sur la montagne.Pourquoi pas?Quelques (ours intensifs: *\tIntroduction au phénomène religieux 5 moi -18 juin, 19h00 à 22h00 *\tHistoire religieuse du Québec 29 avril -15 juin, 19h00 à 22h00 *\tReligion et santé mentale juillet, 8h30 à 11)i30 *\tParapsychologie, sciences occultes et religion juillet, t3h00 à t6h00 Renseignements: Faculté de théologie Université de Montréal CP.6128, succursale Centre-ville Montréal (Québec) Canada H3C 3)7 Tél:\t(514) 343-7080 Fox.: (514) 343-5738 Université de Montréal Faculté de théologie relations mars 1998 63 relations mars 1998\t3,95$ no 638 SOMMAIRE face à l\u2019actualité\t35 De pylônes et de verglas (André Beauchamp) - Pour un jubilé sur les traces d\u2019Israël (André LeBlanc) - Les droits humains au Mexique (Maricarmen Merino-Beaudoin) - L\u2019affaire Latimer: un débat sans solution?(Jean-Marc Dufort) - Le parc des bouffons (Michel Lessard) - Le forum du développement social (Guy Paiement) \t\t\t \t\t\t \t\t\t \t\t\t \t\t\t \t\t\t \t\t\t Page couverture: Fernand Jutras.Photo: Mark Romine/SUPERSTOCK NOTRE PROCHAINE SOIRÉE RELATIONS Féminisme et oecuménisme: deux mouvements conciliables Pour renseignements, écrire ou téléphoner à Surveiller l'annonce qui paraît dans Le Devoir, Normand Breault ou Pauline Roy: 387-2541.le jour même de la rencontre.Le lundi 16 mars 1998, de 19h30 à 22h00, à la Maison Bellarmin 25, rue Jarry ouest (métro Jarry).Contribution volontaire : 5,00$ mars (février) 1998 Envoi de publication - Enregistrement no 0143 Port payé à Montréal 25, rue Jarry ouest, Montréal H2P 1S6 "]
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