Relations, 1 octobre 1998, Octobre
[" 3,95$ no 644 octobre 1998 irvey, s.j.y e de foi, e du pays 977003437800010 relations La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, sous la responsabilité de membres de la Compagnie de Jésus et d\u2019une équipe de chrétiens et de chrétiennes engagés dans la promotion de la justice.DIRECTRICE Carolyn Sharp SECRÉTAIRE À LA RÉDACTION Anne-Marie Aitken ASSISTANT À LA RÉDACTION Fernand Jutras COMITÉ DE RÉDACTION Gregory Baum, Dominique Boisvert, Normand Breault, Céline Dubé, Joseph Giguère, Marie-Paule Malouin, Guy Paiement, Francine Tardif COLLABORATEURS André Beauchamp, Michel Beaudin, Jean-Marc Biron, Jacques L.Boucher, René Boudreault, Raymonde Bourque, Guy Dufresne, Jean-Marc Éla, Vivian Labrie, Jean Pichette, Jean-Paul Rouleau BUREAUX 25, rue Jarry ouest Montréal H2P 1S6 tél.: (514) 387-2541 téléc.: (514) 387-0206 ABONNEMENTS Hélène Desmarais 10 numéros (un an): 28,00$ (taxes incl.) Deux ans: 49,00$ (taxes incl.) À l\u2019étranger: 29,00$ Abonnement de soutien : 75,00$ Visa et Mastercard acceptés TPS: R119003952 TVQ: 1006003784 Les articles de Relations sont répertoriés dans Repères et dans l\u2019Index de périodiques canadiens, publication de Info Globe.Dépôt légal, Bibliothèque nationale du Québec.ISSN 0034-3781 On peut se procurer le microfilm des années complètes en s'adressant à University Microfilm, 300 North Zeeb Road, Ann Arbor Michigan 48106-1346 USA.Envoi de publication - Enregistrement no 0143 La récente décision de la Cour suprême du Canada sur le renvoi constitutionnel aura fait couler beaucoup d\u2019encre.Le gouvernement Chrétien en attendait une arme contre le projet souverainiste, mais la Cour a reconnu 1) la divisibilité du Canada, 2) la légitimité d\u2019une démarche démocratique menant à la souveraineté du Québec et 3) la nécessité d\u2019entreprendre des négociations si une majorité de Québécois optait clairement pour l\u2019indépendance.Dans une telle éventualité, le souci de la paix sociale et le respect du bien commun imposeraient au Québec et au Canada de s\u2019asseoir pour négocier.C\u2019est là une vérité élémentaire.De même, le simple bon sens exige que ces négociations soient menées de bonne foi: au lieu de s\u2019acharner à «faire payer» «l\u2019adversaire», il faudra faire en sorte que les différentes parties sortent gagnantes de cet exercice.NÉGOCIER Du côté québécois, on ne pourrait donc pas se comporter comme si la souveraineté du Québec était sans conséquence pour l\u2019avenir du Canada anglais.D\u2019ailleurs, les meilleurs penseurs souverainistes ont toujours admis la chose.Mais ne versons pas dans l\u2019angélisme.Comme le dit la Cour, ces négociations seraient difficiles tant sur le plan politique que sur le plan affectif.Il faut s\u2019attendre à ce qu\u2019une certaine combativité colore les discussions.Saura-t-on faire le départ entre la combativité honnête et l\u2019agressivité malsaine?La feuille de route du parti libéral du Canada et le ton du ministre Stéphane Dion, en particulier, ont de quoi nous laisser perplexes.La Cour parle peu d\u2019une obstruction systématique entraînant l\u2019échec des négociations.Il serait inadmissible que le gouvernement canadien recoure à pareille stratégie pour imposer le statu quo contre la volonté démocratique du peuple québécois.Nous croyons donc que le Canada «anglais» a le devoir de se doter d\u2019un gouvernement capable de négocier dans la dignité.Si la Cour est si peu loquace à ce sujet, n\u2019est-ce pas qu\u2019elle s\u2019inspire d\u2019une certaine relecture politique de l\u2019histoire canadienne?Prenant à son compte la position de Vamicus curiae h l\u2019effet que le peuple québécois n\u2019est pas un peuple opprimé, la Cour semble oublier que ce peuple continue de subir un rapport de force inégalitaire, rapport de force dont la constitution de 1982 n\u2019est que la dernière manifestation.Cette expérience de subordination au sein de la Confédération n\u2019a cessé d\u2019alimenter l\u2019idée de la souveraineté du Québec et, n\u2019en déplaise à ceux et celles qui voudraient qu\u2019on cesse d\u2019en parler, cette idée continuera de faire son chemin tant que persistera l\u2019inégalité.D\u2019ailleurs, si la revue Relations insiste tant sur le respect des droits des Québécois anglophones, ce n\u2019est pas au nom d\u2019un quelconque principe «canadien» du respect des minorités, mais précisément parce que nous souhaitons faire mieux.Dès 1979, les évêques québécois soulignaient l\u2019importance de tenir compte des droits des peuples autochtones dans tout processus d\u2019accession à la souveraineté du Québec.Depuis le référendum de 1980, Relations est revenue à plusieurs reprises sur cet enjeu fondamental.Nous nous réjouissons donc que la Cour en confirme l\u2019importance, mais nous regrettons l\u2019ambiguïté qui demeure: qui représentera ces intérêts?La question autochtone, comme la question québécoise, en est une d\u2019autodétermination, et personne ne peut négocier au nom et à la place d\u2019un peuple, sans avoir été dûment mandaté pour le faire.Cette exigence rend plus complexe la démarche menant à la souveraineté?Sans doute, mais nous ne pouvons pas plus ignorer l\u2019injustice engendrée par l\u2019exclusion centenaire des peuples autochtones du processus politique, que nous résoudre à la voir se perpétuer au sein d\u2019un Québec souverain.Carolyn Sharp 226 relations octobre 1998 à l\u2019actualité avec Normand Breault, Guy Dufresne, Gérard Laverdure et Gisèle Turcot DE LIMPORTANCE D\u2019UNE OPPOSITION FORTE Y a-t-il un candidat à la mairie de Montréal qui accepterait de jouer le rôle de chef de l\u2019opposition?Le 1er novembre prochain, les citoyennes et les citoyens de Montréal vont élire le maire de la ville et les conseillers municipaux.Les candidats à la mairie auront eu l\u2019occasion de manifester leur intérêt pour Montréal, pourtant un seul sera élu maire.Que feront les perdants de la course à la mairie?Acepteront-ils de remplir le difficile, mais nécessaire devoir d\u2019opposition?Le maire sortant, avec ses forces et ses faiblesses, aurait sans doute été un meilleur maire si une opposition organisée, au sein du Conseil municipal, l\u2019avait conduit à manifester davantage ses qualités.Parmi tous les candidats à la mairie de Montréal, qui donc s\u2019intéresse suffisamment à la ville pour accepter de diriger l\u2019opposition au Conseil municipal?Il y a dans le processus électoral au moins deux exigences démocratiques fondamentales: l\u2019élection libre des dirigeants politiques, mais aussi l\u2019existence d\u2019une opposition organisée qui puisse surveiller et critiquer les dirigeants, et offrir d\u2019autres options aux électeurs.Le décideur politique qui doit faire face à une opposition organisée est un meilleur dirigeant.Ce rôle d\u2019opposition doit être assumé si l\u2019on veut protéger les citoyens de l\u2019arbitraire des dirigeants et contribuer à l\u2019amélioration des rapports gouver-nants-gouvernés.Mais l\u2019histoire récente nous apprend que les candidats à la mairie sont peu ou pas intéressés par ce rôle ingrat.C\u2019est sans doute pourquoi nous assistons à une course d\u2019entrepreneurs politiques, qui s\u2019éclipseront rapidement en cas de défaite, laissant le gagnant gouverner seul.Règle générale, l\u2019opposition se compose des partis politiques minoritaires qui s\u2019opposent à l\u2019équipe au pouvoir.Ces partis ont un rôle de surveillance et de critique des actions des dirigeants, ainsi qu\u2019un rôle d\u2019information auprès de la population.Ces deux rôles sont essentiels à la vie démocratique.Depuis plus d\u2019un an ( août 1997), l\u2019opposition est majoritaire au Conseil municipal de Montréal, mais on ne peut que constater son éclatement en de nombreuses factions, son manque de cohésion et d\u2019orientation politique, en un mot, son manque de direction.C\u2019est dire qu\u2019une opposition forte dépend moins du nombre de ses membres que de la qualité de son leadership et de son organisation.Pour les candidats à la mairie de Montréal, le choix n\u2019est plus de gagner ou de disparaître de la scène politique municipale.Depuis 1978, un candidat à la mairie peut se présenter avec un colistier à la charge de conseiller, ainsi il peut être élu à l\u2019un ou l\u2019autre poste.Ce dispositif permet aux candidats de siéger au Conseil municipal en cas de défaite comme maire, et ainsi diriger l\u2019action d\u2019opposition des élus de leur parti.Rappelons que sui- relations octobre 1998 227 face à l\u2019actualité te à l\u2019élection de 1994, Jean Doré avait renoncé à diriger l\u2019opposition, même après avoir été proclamé élu en lieu et place de sa colistière Thérèse Daviau (la loi électorale fut amendée pour permettre le retrait du candidat défait).L\u2019administration Bourque a pu ainsi diriger la ville en n\u2019ayant comme principale opposition que ses propres membres! On connaît également la série de déboires du Rassemblement des Citoyens de Montréal.En fait, l\u2019absence d\u2019une réelle opposition sur la scène politique municipale montréalaise semble favoriser la formation de partis politiques opportunistes en situation électorale, comme Vision Montréal constitué l\u2019année même de sa victoire (1994).Et ce type de formation politique disparaît généralement en cas de défaite.Qui se souvient, par exemple, du Parti des Montréalais de Jérôme Choquette en 1994?Le rôle d\u2019opposition est une nécessité démocratique; il manifeste la confiance raisonnable que les citoyennes et les citoyens placent dans leurs dirigeants.Gérard Bergeron1 rappelle que «l\u2019opposition la plus simple à saisir est celle du langage parlementaire courant.Elle se dégage du principe de la représentation électorale».L\u2019élection demeure un double processus qui permet de choisir les dirigeants et en même temps d\u2019imposer une limite à leur action.Mais Jacques T.Godbout2 fait remarquer qui si «la fonction première du mécanisme d\u2019opposition était de réduire le plus possible les risques d\u2019une action néfaste des gouvernants envers les communautés locales, elle devient maintenant, au contraire, celle de trouver un système qui fournit les meilleurs gouvernements possibles».Le rôle d\u2019opposition permet ainsi de faire un certain apprentissage du rôle de gouvernant; c\u2019est pourquoi on ne peut que s\u2019inquiéter de la quasi-disparation d\u2019un véritable parti politique municipal au profit de formations politiques opportunistes.Pour que l\u2019élection du 1er novembre marque un réel progrès démocratique pour Montréal, il faut souhaiter un équilibre dynamique, au sein du Conseil municipal, entre le pouvoir des dirigeants et celui d\u2019une opposition forte.Qui donc parmi les candidats à la mairie est prêt à diriger l\u2019opposition?Celui-là mériterait d\u2019être maire, un jour.¦ Guy Dufresne Étudiant au doctorat en science politique 1.Bergeron, Gérard, L\u2019État en fonctionnement, Ste-Foy/Paris, Presses de l\u2019Université Laval/L\u2019Harmattan, 1993, p.69.2 Godbout, Jacques T., La démocratie des usagers, Montréal, Boréal, 1987, p.65.QUEL AVENIR POUR LES COMMUNAUTÉS RELIGIEUSES?Quand on n\u2019a plus rien à perdre, l\u2019imagination vient à la rescousse de la vie.Réunis en congrès national à Sainte-Adèle, Québec, du 4 au 8 juin 1998, environ 450 responsables de congrégations religieuses canadiennes tant masculines que féminines ont palabré à partir de leurs propres questions et préoccupations, sans assister à une seule conférence.On avait baptisé cet exercice collectif «Écouter des voix.Ouvrir la voie».Il fallait un certain courage pour reprendre la route, maintes fois empruntée, d\u2019un discernement sur le présent et l\u2019avenir de la vie religieuse au tournant du troisième millénaire.Un avenir plus qu\u2019incertain.À vue humaine, les courbes démographiques annoncent, depuis une trentaine d\u2019années, le déclin inéluctable des formes canoniques instituées au cours des siècles pour donner corps à la suite de Jésus.Les dernières statistiques recueillies par la Conférence religieuse canadienne (CRC) indiquent, pour cette période, une diminution de 50% des effectifs et un taux extrêmement faible de recrutement au pays, tant chez les instituts de frères et de soeurs que dans les congrégations cléricales (religieux prêtres).Faut-il pour autant désespérer et se résigner à la fatalité?Rien n\u2019est moins sûr.D\u2019un côté, quelques thèmes d\u2019ateliers proposés à ce congrès en disent long sur le réalisme tenace des participants.Quelle spiritualité demande l\u2019exercice du leadership aujourd\u2019hui?Comment maintenir vive la flamme de la mission dans une communauté vieillissante?Nous serons de moins en moins nombreux, et plus pauvres, et alors.?Quelles règles d\u2019éthique suivre lorsque nos responsabilités d\u2019employeur paraissent entrer en conflit avec les ressources disponibles?Bref, com- ment résoudre sans s\u2019y perdre les problèmes courants (ce qu\u2019un responsable appela «le merdier quotidien»), dans un monde religieux toujours fasciné par l\u2019utopie évangélique?Mais le réalisme ne tue pas le rêve, et on a exploré des questions relevant d\u2019un autre registre.Comment dire Dieu dans une culture qui le confine dans l\u2019anonymat?Quelles formes alternatives de vie religieuse imaginer, par exemple en remplaçant les voeux traditionnels de pauvreté, chasteté, obéissance, par un voeu de non-violence?Comment exprimer notre solidarité avec les plus pauvres, voire comment mondialiser la solidarité à l\u2019heure de la mondialisation de l\u2019économie?Dans quelle mesure utiliser notre pouvoir corporatif pour infléchir les politiques des entreprises dans le sens du respect de l\u2019environnement et de la justice sociale?À souligner en rouge; le processus d\u2019inculturation de la mission évangélique dans une ère néo-libérale.Religieux et religieuses - même parvenus à l\u2019âge de la retraite - s\u2019exercent à intervenir dans un monde qui change, où les rapports se mondialisent, où le pouvoir quitte le terrain local pour loger à des enseignes transnationales.Ce contexte économique et social encourage à ne rien négliger pour que les pauvres, ceux et celles à qui Jésus de Nazareth nous envoie porter la Bonne Nouvelle, aient des défenseurs et des alliés intelligents.Du genre des auteurs de l\u2019ouvrage intitulé «Une soupe au caillou», publié par les soins de la CRC pour offrir une analyse socioculturelle et théologique du néo-libéralisme.Ou bien du genre de soeur Nicole Fournier, qui apparut sur nos écrans de télévision suite à l\u2019explosion qui éventra l\u2019Accueil Bonneau à Montréal, en juin dernier.À 228 relations octobre 1998 face à l\u2019actualité visage découvert, les yeux pleins de compassion, elle affirmait néanmoins d\u2019une voix tranquille que le nombre des individus qui ont besoin de cette oeuvre a considérablement augmenté depuis qu\u2019on a modifié le régime de l\u2019assurance-chômage.Il y eut un temps de lamentations sur les pertes encourues dans les communautés religieuses.Ce temps est révolu.Les énergies qui restent, secondées par une dizaine de milliers de membres associés au Canada, sont canalisées sur plusieurs fronts : approfondissement de la spiritualité commune à plusieurs instituts, autour de quelques centres de spiritualité soutenus à plusieurs; participation missionnaire maintenue dans les autres continents, et même fondation de nouveaux postes de mission; approches renouvelées de la mission éducative, du travail pour la justice sociale, de la présence au monde de la santé et en pastorale jeunesse.Notons également un intérêt croissant pour les technologies de la communication.Les jeunes naviguent sur Internet?On aura son site Web pour s\u2019afficher encore vivant ou, comme l\u2019a fait une religieuse, pour offrir un site d\u2019information sur les nouveaux ministères (Earth Ministries) ou pour créer un forum de dialogue ouvert à tous les détenus, initiative d\u2019un moine américain.On se servira aussi de ces instruments modernes comme d\u2019outils de pression pour faire entendre sa voix quand les droits humains les plus élémentaires sont bafoués, ici ou dans des pays qui font du commerce avec le nôtre, au Mexique par exemple.Le rapport Dumont, en son temps, préconisait la stratégie du provisoire pour aider les chrétiens d\u2019ici à passer «de l\u2019héritage au projet».Il semble que les congrégations religieuses de ce pays empruntent justement ce chemin pour vivre jusqu\u2019au bout leur mission.N\u2019est-ce pas ce que Joan Chittister, bénédictine américaine, appelle «le temps du risque» (Le feu sous les cendres, Bellarmin, 1998)?Quand on n\u2019a plus rien à perdre, l\u2019imagination vient à la rescousse de la vie, surtout si on se met à l\u2019écoute de l\u2019Esprit du Dieu vivant qui parle au coeur.Chose certaine, en fréquentant les sentiers de la solidarité humaine aux côtés d\u2019un Dieu bien incarné, nous aurons plus de chances d\u2019entrevoir les futurs horizons de la vie religieuse.Pas ses formes, peut-être.Mais après tout, pourquoi serions-nous si malheureux de nous trouver dans le cortège de Sarah et d\u2019Abra-ham, qui partirent avec une promesse au coeur, mais sans savoir où ils allaient?¦ Gisèle Turcot Supérieure générale des Soeurs du Bon-Conseil LE MARCHÉ AUX ESCLAVES Loin d\u2019être disparu, l\u2019esclavage se porte bien, sous de nouveaux visages.Commémorer le passé servirait-il à occulter le présent?Nous rappelons l\u2019abolition de la traite des Noirs, il y a 150 ans, en France.Nous sommes moins prompts à débusquer les formes modernes de l\u2019esclavage, plus subtiles parfois mais non moins cruelles.L\u2019esclavage se porte bien: il se construit sur la pauvreté, l\u2019endettement, le désespoir et l\u2019indifférence générale.Faire l\u2019éloge de l\u2019esclavage, de la torture, comme d\u2019autres font l\u2019éloge aujourd\u2019hui de l\u2019économie néo-libérale, de la mondialisation des modèles aliénants?Cela me serait bien facile, tellement la culture marchande est omniprésente.Utiliser les autres comme une marchandise ou comme des objets jetables après usage, n\u2019est-ce pas la clé de l\u2019enrichissement rapide?Avoir des esclaves pour nous servir, répondre à tous nos désirs, quelle aubaine! Sur une plage de la Méditerranée, raconte la journaliste Dominique Torrès, arrive un véhicule 4X4.Une famille en descend: un couple et trois enfants.Des gens bien, à l\u2019aise.La femme et les enfants courent à la plage, sauf une petite fille d\u2019une dizaine d\u2019années qui n\u2019ira pas.Elle, la petite domestique, va transporter et installer tout le bazar.Elle restera seule à l\u2019écart en plein soleil, les autres sous leur parasol.Personne ne lui parle.Pourquoi s\u2019émouvoir?C\u2019est pratique courante dans beaucoup de pays.Esclavage: état de ceux qui sont sous une domination 1.Torrès Dominique, Esclaves, 200 millions d\u2019esclaves aujourd\u2019hui, Paris, Phébus, 1996; p.190.Excellent dossier sur le sujet.tyrannique.Esclave: personne de condition non libre, considérée comme un instrument économique pouvant être vendu ou acheté, et qui est sous la dépendance d\u2019un maître (Petit Larousse, 1993).Intéressante aussi la définition du Larousse de 1926: «état ou condition d\u2019un individu sur lequel s\u2019exercent les attributs du droit de propriété ou certains d\u2019entre eux».Esclavage rime avec exploitation, mépris, dépersonnalisation, humiliation, souvent aussi avec violence, torture, jusqu\u2019au meurtre.L\u2019esclavage est du genre féminin et concerne particulièrement les enfants.Le mot évoque dans notre culture l\u2019époque révolue de la traite des Noirs d\u2019Afrique vers le continent américain.Si cette pratique a presque disparu sous sa forme traditionnelle, chaînes aux pieds, elle s\u2019est modernisée.Selon la journaliste française Dominique Torrès, qui poursuit ses recherches depuis dix ans sur la question, la réalité de l\u2019esclavage prend aujourd\u2019hui de nouveaux visages: «descendants d\u2019anciens captifs qui appartiennent aujourd\u2019hui à un maître (Afrique et Asie surtout).anciens petits propriétaires endettés, spoliés de tous leurs biens, condamnés à travailler leur vie entière - et leurs enfants après eux (Inde, Pakistan, Brésil).enfants privés d\u2019enfance et livrés aux employeurs marrons de l\u2019artisanat, de l\u2019industrie ou de l\u2019agriculture.domestiques sans identité légale.employés migrants embauchés loin de leurs pays, privés de papiers et corvéables à volonté1 ».L\u2019esclavage pour dettes touche aussi l\u2019Amérique latine (Guatemala, Colombie, Brésil).Les employés domestiques traités en esclaves se retrouvent dans un grand nombre de pays, des émirats du Golfe Persique à l\u2019Europe, en passant par le Liban.Les femmes viennent des Philippines, d\u2019Asie et d\u2019Afrique.C\u2019est relations octobre 1998 229 face à l\u2019actualité tout un monde entouré de discrétion et de silence.Il y a beaucoup de domestiques étrangères au Canada.En Chine, l\u2019esclavage prend la forme des laogaï, immenses prisons où opposants politiques et prisonniers de droit commun sont affamés et battus pour de meilleurs rendements2.Les conditions de travail dans les zones franches et dans de nombreuses usines et filiales d\u2019entreprises transnationales s\u2019apparentent à l\u2019esclavage3.Enfin l\u2019esclavage sexuel de la prostitution des femmes et des enfants4 entraînés de force dans ce commerce dégradant pour les touristes et les réseaux de pédophilie aux ramifications mondiales se développe rapidement.Sans compter les femmes que l\u2019appauvrissement y pousse à contre-coeur.On a vu dernièrement que des magistrats, des politiciens et des policiers y étaient mêlés.Le marché de l\u2019esclavage est florissant et ses conditions pires qu\u2019au siècle dernier.On y investit des milliards par courtiers en placements interposés, sans le savoir et sans vouloir le savoir.Si notre justice ne dépasse pas celle des gens d\u2019affaires et des politiciens.Après avoir exploré plus d\u2019une centaine de sites sur l\u2019Internet, je vois qu\u2019il y a de nombreuses organisations qui luttent encore aujourd\u2019hui contre l\u2019esclavage, dont Anti-Slavery International5 (ASI).On ne peut lutter contre cette abomination qu\u2019en groupes organisés et en réseaux reliés mondialement.Car pour agir intelligemment et efficacement, il faut être bien informé.Devant l\u2019esclavage et la torture, l\u2019exploitation et les humiliations, pouvons-nous nous taire et mener une petite vie tranquille?Si nous nous taisons, Dieu fera crier les enfants et les pierres à notre place.¦ Gérard Laverdure Association des chrétiens pour l\u2019abolition de la torture (ACAT) 2.\tIdem., p.17.3.\tSelon le texte de Pedro Ortega Méndez, secrétaire général de la Fédération textile, vêtements, cuirs et peaux - CST du Nicaragua, L\u2019esclavage moderne: les zones franches (4 mai 1997 - traduit par DIAL).4.\t100 millions d\u2019enfants seraient asservis, dont 20 millions vendus par leurs parents, selon le Bureau international du Travail; 200 millions de personnes vivraient dans la servitude, selon l\u2019ONU (1994).5.\tAnti-Slavery-International, la plus vieille organisation de défense des droits humains (1848) basée à Londres.Courrier électronique: «antislavery@gn.apc.org».On peut devenir membre et agir avec eux pour 40 livres/année.Sur Internet, demandez «slavery», ou «esclavage» à un chercheur pour trouver des sites.- Le Nouvel Observateur no 1737 (19 au 25 février 1998) consacre son dossier à l\u2019esclavage.COLOMBIE: LA VIOLENCE QUI SE RAFFINE On s\u2019en prend non seulement aux défenseurs des droits, mais à leur famille.Depuis trop longtemps, la Colombie est devenue un pays de violence, de violation des droits humains, d\u2019exploitation des petites gens coincées entre le gouvernement, les guérillas, les narcotraficants et les paramilitaires à la solde des grands propriétaires.Plusieurs individus appartiennent à plus d\u2019un de ces groupes.Et nombreux sont ceux qui restent impunis, même si leur responsabilité personnelle a été sûrement établie.Mme Beatriz Jaramillo, du Comité permanent de défense des droits humains Hector Abad Gomez, déclarait, en juin dernier, qu\u2019on assiste aujourd\u2019hui, en Colombie, à une recrudescence et à un raffinement dans la violence et la violation des droits humains.Traditionnellement, les paysans et les petits travailleurs qui défendent collectivement leur droit de manger, d\u2019avoir un toit et de pouvoir élever leur famille, ont été la cible des pouvoirs en place, qui ne se sont jamais privés de les intimider, de les enlever et même de les faire disparaître.Puis on s\u2019est attaqué à des membres de la classe moyenne ou même de la bourgeoisie qui, pour des raisons humanitaires ou très souvent religieuses, s\u2019étaient portés à la défense de ces victimes et de leurs droits.Avocats, prêtres, chefs syndicaux., ont connu persécution, menaces de mort.Certains ont même été assassinés, alors que d\u2019autres ont dû trouver refuge à l\u2019étranger.Invitée par Développement et Paix, Beatriz Jaramillo est venue mettre en lumière l\u2019escalade dans la violation des droits et dans la lutte des puissants contre ceux et celles qui travaillent à l\u2019avènement d\u2019une société juste.On s\u2019en prend maintenant aux proches de ces militants.Quelqu\u2019un se porte à la défense des paysans, des pauvres dont les droits sont bafoués; on ne s\u2019atta- quera pas à lui ou à elle directement, mais on va molester sa femme, sa mère, ses enfants, etc.Menée de façon systématique, cette stratégie place le militant dans une situation intenable.Bien des personnes vouées à la défense des petits ont fait intérieurement le sacrifice de leur vie, mais elles ne veulent aucunement faire subir à d\u2019autres les conséquences de leur engagement.Devant cette montée de la violence et face à l\u2019impunité dont jouissent beaucoup d\u2019abuseurs, il est très difficile, uniquement de l\u2019intérieur de la Colombie, de poursuivre et de gagner la lutte pour le respect des droits.Il faut un appui fort et soutenu de personnes, de groupes et même de gouvernements étrangers.Par exemple, des gens d\u2019ici pourraient faire pression auprès du gouvernement du Canada pour qu\u2019il demande au gouvernement colombien de nettoyer son armée de toutes les factions directement compromises avec les multiples groupes paramilitaires reconnus responsables d\u2019abus de droits humains dans ce pays.Par ailleurs, le Comité chrétien pour la défense des droits humains en Amérique latine a développé un service d\u2019interventions urgentes permettant de réagir rapidement à des cas patents de violation de droits, en écrivant aux personnes et aux pouvoirs concernés.Les actions de ce genre n\u2019ont jamais été plus nécessaires, comme nous oblige à le constater le témoignage vibrant de Beatriz Jaramillo, et ce à l\u2019heure même où l\u2019ONU s\u2019apprête à célébrer, le 10 décembre, le cinquantième anniversaire de la Déclaration universelle des droits humains.¦ Normand Breault Responsable des programmes, CJF 230 relations octobre 1998 d Julien Harvey, s.j.homme de|$ ¦\tam : > ¦ homme du Ml «Opter pour le métier de prêtre et pour la vie religieuse en 1944 était très loin de signifier un abandon du souci social, ou même du souci politique.Devenir prêtre, surtout prêtre séculier, c\u2019était accepter en même temps de devenir responsable de paroisse, ce qui était en fait l\u2019unité politique la plus forte, le lieu de la communauté.Et je puis vous assurer que nous savions assez de théologie alors pour bien voir que cette situation n\u2019avait rien d\u2019étranger à l\u2019Évangile.Au contraire.Rattacher sa vie à l\u2019aventure de Jésus Christ signifiait sans doute un universalisme, mais un universalisme qui se réalisait dans un enracinement national.Un prêtre d\u2019alors, c\u2019était d\u2019abord un homme de la communauté, bien conscient de devenir humain en devenant Québécois et en en aidant d\u2019autres à le devenir.» Julien Harvey, in Trente ans de révolution tranquille, sous la direction de Marc Lesage et Francine Tardif, 1989, p.180. homme de foi, homme du pays QUE DIRAIT JULIEN?par Carolyn Sharp Devant la récente décision de la Cour suprême, il nous a été impossible de ne pas nous demander: «qu\u2019est-ce que Julien en aurait dit?» Impossible aussi de mesurer notre chagrin de ne jamais savoir la réponse.Le maître-penseur que nous avons eu le bonheur de côtoyer aurait, selon son habitude, lu, analysé et commenté cet avis à une vitesse foudroyante.Et il nous en aurait proposé une lecture fine et perspicace, où nous aurions reconnu ses valeurs de base: passion pour ce pays, parti pris pour la justice, foi enracinée.Pendant trente ans, ces options fondamentales ont façonné sa participation à Relations.Nous en retrouvons la trace dans ses écrits, dans ses conseils, comme aussi dans ses rapports avec nous: toujours exigeant, toujours charitable, toujours fidèle.Pendant trente ans, il nous a aidés à garder ces options au coeur du travail de Relations, rappelant sans cesse la nécessité de travailler pour la justice si nous voulons nous mettre à la suite de Jésus, la nécessité d\u2019aimer ce pays si nous souhaitons construire son avenir.?Professeur d\u2019Écriture sainte, Julien Harvey était déjà un penseur arrivé à maturité quand, à la fin des années 60, il entra au nouveau comité de rédaction de Relations.Aumônier du refuge Meurling, ses options sociales étaient claires.Pour lui, tout projet de société digne de ce nom devait prendre en compte le besoin du plus pauvre.Il aura contribué d\u2019ailleurs à inscrire cette option, qui était au coeur de la mission jésuite telle que définie par la Congrégation générale de 1974-75 (Julien y était délégué), dans la conscience évangélique de l\u2019Église québécoise et canadienne comme dans le débat public sur l\u2019avenir du Québec.Nous reproduisons dans ce numéro «L\u2019homme d\u2019ici et le salut offert», un des premiers articles que Julien a publiés dans les pages de Relations.Sa relecture, croyons-nous, vous donnera le plaisir de retrouver dans nos pages, pour une dernière fois, cette plume que vous avez beaucoup appréciée.Mais notre choix n\u2019obéit pas seulement à une nostalgie bien légitime.Vous verrez ressortir de cet article les thèmes qui ont balisé sa pensée et qui caractérisent ce qu\u2019il laisse, non seulement à la revue, mais aussi à l\u2019Église et à la société québécoise.Trente ans plus tard, la pertinence de ses propos s\u2019impose toujours.Il rappelait sans cesse la nécessité de travailler pour la justice si nous voulons nous mettre à la suite de Jésus, la nécessité d\u2019aimer ce pays si nous souhaitons construire son avenir.La vie, c\u2019est-à-dire l\u2019incarnation de ses options de fond, a amené Julien à abandonner une carrière universitaire, mais la réflexion et la recherche intellectuelle sont demeurées pour lui un souci constant.Il a choisi d\u2019être vulgarisateur; écrire simplement, pour être lu et compris des gens ordinaires, ne fut jamais chez lui une manière de renoncer aux exigences de la pensée.Au contraire, il y puisait le motif et le moyen d\u2019aiguiser sa vision, affirmant que l\u2019analyse et la critique doivent nécessairement déboucher sur le souci du réel et la formulation de solutions viables.?Nous avons voulu, par une parole simple et chaleureuse, souligner la contribution remarquable de Julien Harvey.Guy Paiement a accepté avec empressement de mettre par écrit l\u2019homélie qu\u2019il a prononcée lors des funérailles, texte qui nous fut demandé à plusieurs reprises.Des compagnons de route de Julien, André Beau-champ et Jean-Marc Dufort, nous parlent de l\u2019homme, de son amour de la vie et de la générosité qui animait ses relations.Francine Tardif, Gregory Baum et Joseph Giguère, qui l\u2019ont côtoyé au comité de rédaction, nous tracent un portrait du penseur engagé, de son amour du pays, de la vision ignatienne qui animait ses écrits.René Boudreault, Élisabeth Garant et Fernand Jutras nous donnent un aperçu de son travail quotidien, de son sens de la justice et de l\u2019esprit de dialogue qui animaient ses engagements.Ce portrait, nous le savons incomplet.Les articles que Julien a signés se dénombrent par centaines, dont 232 dans les seules pages de Relations.Il a siégé sur des dizaines de comités, de conseils, toujours prêt à donner un coup de main, gratuitement, à ceux et celles qui le consultaient (la résistance de Julien a l\u2019idée de percevoir des honoraires fait d\u2019ailleurs parti du folklore du Centre justice et foi).Il a mené des combats sur de nombreux fronts, inspiré dans cette action multiple par une vigoureuse unité d\u2019esprit et une profonde cohérence.Trente-deux pages de revue ne sauraient contenir la vie d\u2019un tel homme.Devant la grandeur du personnage et de son oeuvre, nous espérons humblement que notre regard chaleureux, parfois intime, rendra justice à la profonde complicité qui le liait au lectorat de Relations, complicité dont les échos ne cessent, depuis six mois, de retentir à nos oreilles.Tous et toutes, sa présence dans ses pages et dans nos vies nous aura enrichis.Tous et toutes, nous aurons trouvé la route moins ardue pour avoir eu la chance de fréquenter Julien.¦ 232 relations octobre 1998 j- L\u2019HOMME DES BÉATITUDES Julien a toujours gardé un engagement pastoral, entre autres comme vicaire dominical, dans une paroisse de St-Henri par Guy Paiement Guy Paiement, jésuite, est agent de recherche au Centre St-Pierre et membre de notre comité de rédaction.Cet article reprend l\u2019homélie qu\u2019il a prononcée en l\u2019église St-Vincent-Ferrier, le 4 avril dernier, aux funérailles de Julien Harvey.Le récit des Béatitudes que nous trouvons chez Luc a été l\u2019objet de la méditation répétée de Julien Harvey: c\u2019est pourquoi je l\u2019ai choisi.Je voulais deviner la source où il allait boire, l\u2019inspiration qui le faisait vivre et durer.Or, il s\u2019agit d\u2019un récit qui, à première vue, nous coupe le souffle.Il nous demande d\u2019entrer dans un monde de paradoxes, et ce qu\u2019il dit ne nous enferme pas dans un clos dont on pourrait rapidement faire le tour, mais nous ouvre, au contraire, des portes multiples et des perspectives inédites.Luc a regroupé plusieurs affirmations qui remontent vraisemblablement à Jésus lui-même, et qu\u2019il a pu prononcer à différentes étapes de sa vie.Elles empruntent aux promesses de bonheur qu\u2019on retrouve à plusieurs endroits dans la Bible et comportent, en parallèle, des anticipations de malheurs pour ceux qui tardent à s\u2019ouvrir à leur prochain et donc à l\u2019imprévu du Dieu vivant.Pour faire comprendre le sens de ces paroles, Luc les situe au moment où Jésus vient de choisir ses disciples (6,12-16), donnant ainsi à entendre qu\u2019il s\u2019agit là d\u2019une sorte de charte fondatrice pour ceux et celles qui voudront marcher avec lui, qui auront été touchés par sa passion et habités par son rêve.Tout le monde des scribes s\u2019entend pour dire que la grande passion du Galiléen était l\u2019irruption imminente du Royaume de Dieu, la conviction que le Souffle subversif de Dieu était à l\u2019oeuvre dans son pays traversé par les injustices des grands propriétaires terriens, la magouille des avocats pharisiens, la domination des consciences par la caste sacerdotale de Jérusalem, l\u2019appauvrissement de la population pratiqué par les troupes d\u2019occupation et avalisé par la cour d\u2019Hérode.Une source de j'oie C\u2019est à tous ces gens dépossédés de leur terre, endettés à vie, exploités dans les vignes, dominés par leurs élites, que Jésus s\u2019identifie et avec qui il partage sa grande passion.Il y a en eux et autour d\u2019eux, leur confie-t-il, une Présence qui est à l\u2019oeuvre et qui veut leur bonheur.Il appartient à chacun de la voir, de l\u2019accepter, de lui faire de la place.Il y a en eux une source qui chante et à laquelle il faut aller boire.Une fois qu\u2019ils se seront mis en route pour la trouver, ils en sentiront la présence, ils en trouveront le jaillissement tranquille et découvriront la joie qu\u2019elle procure, une joie qu\u2019aucun pouvoir ne pourra leur ravir.Mais pour y arriver, il les invite à ne pas accepter les règles des puissants, les jeux piégés de tous ceux qui nous dominent et nous exploitent.Quand quelqu\u2019un te frappe sur la joue droite, il s\u2019attend à ce que tu acceptes ses règles du jeu et que tu lui répliques en le frappant, toi aussi, sur la joue.Mais non, ne te laisse pas programmer par les règles qu\u2019il veut t\u2019imposer, retrouve plutôt ta liberté intérieure, ta source! Reprends relations octobre 1998 233 homme de foi, homme du pays l\u2019initiative sur ton propre terrain et tends l\u2019autre joue! Si tu donnes seulement à celui qui t\u2019a donné, que tu prêtes uniquement à celui qui fait de même, comment peux-tu sortir du jeu des seuls intérêts qui s\u2019opposent, de la logique du marché où tout se Il a maintenu les positions qu\u2019il estimait justes et les a défendues.Mais sans colère, dans le respect de ses adversaires, avec une générosité du coeur et de l\u2019esprit qui donne de la saveur à son témoignage.vend et tout s\u2019achète?Comment peux-tu faire confiance à cette dignité que tu partages avec l\u2019autre?Comment faire grandir cette humanité qui nous est commune et qui est comme cette eau de source qui ne s\u2019épuise pas quand on la boit à plusieurs?Oui, vous serez heureux, votre faim et votre soif de joie seront apaisées, vous ne craindrez plus ceux qui veulent vous ratatiner ou vous marginaliser si, du moins, vous faites confiance à cette source qui est en vous et si vous acceptez d\u2019aller y boire! Et alors, un jour, vous constaterez avec surprise et admiration que vous avez peut-être des complicités avec le Très-Haut, comme un fils ou une fille qui se découvre des attitudes ou des valeurs qu\u2019il partage avec l\u2019un ou l\u2019autre de ses parents.Julien a visiblement été inspiré par ce vieux récit.Il a même écrit que Jésus n\u2019était pas un rêveur et que les Béatitudes comportaient des pistes stimulantes pour la transformation de notre société.Année après année, dans ses recherches, ses contacts, ses écrits, il a cherché des traductions viables de ce qu\u2019il appelait avec d\u2019autres la Charte du Royaume.Pensez seulement aux pauvres, et plus précisément à ses amis de Saint-Henri avec qui il aimait s\u2019entretenir, à tous ces itinérants du Refuge Meurling qu\u2019il appelait affectueusement ses «chums».C\u2019est avec eux et avec beaucoup d\u2019autres, en les portant en lui, en prenant leurs yeux, leur point de vue, qu\u2019il lisait le journal du matin ou par- courait les bibliothèques.D\u2019abord exégète brillant, puis supérieur de communauté avisé, il a été de plus en plus sensible aux déterminants sociaux de notre vie.Il a compris que des transformations politiques importantes devaient avoir lieu pour permettre à de plus en plus de personnes d\u2019avoir leur place au soleil et de partager ce bonheur que tout le monde, en définitive, cherche et poursuit.Ainsi, c\u2019est en cherchant des conditions concrètes pour favoriser la promotion humaine de l\u2019ensemble de la collectivité qu\u2019il a pris fermement parti pour la souveraineté politique du pays.C\u2019est aussi pour éviter aux nouveaux arrivants d\u2019être laissés pour compte ou confinés à des ghettos qu\u2019il a proposé à toute notre société cet objectif d\u2019une culture publique commune, outil qui permettrait à tout le monde de vivre de façon conviviale tout en conservant les richesses particulières léguées par ses ancêtres.C\u2019est encore ce souci de l\u2019exclu qui l\u2019a fait rechercher patiemment de nouvelles alliances avec les divers peuples autochtones.J\u2019ajouterai que c\u2019est en songeant à toutes ces femmes et autres personnes exclues qu\u2019il connaissait que Julien se permettait d\u2019être critique de tous ces fonctionnaires romains qui tentent d\u2019enfermer le Souffle qui a traversé le dernier concile et qui continue encore de nous étonner.Une source de liberté Au fil des années, Julien n\u2019a jamais renié ses solidarités ou ses amitiés.Il a maintenu les positions qu\u2019il estimait justes et les a défendues.Mais il le faisait sans colère, dans le respect de ses adversaires, avec une générosité du coeur et de l\u2019esprit qui donne de la saveur à son témoignage.Si nous sommes, aujourd\u2019hui, rassemblés pour faire mémoire de ce grand chêne qui vient de tomber, c\u2019est, bien sûr, pour évoquer ce qu\u2019il a été pour nous et pour les autres.Il est normal d\u2019évoquer notre tristesse et de la porter ensemble.Mais nous ferions injure à celui que nous aimons si nous ne faisions pas attention à cette source qui l\u2019habitait, à sa passion pour une société qui fait de la place à tout le monde, à une économie qui demeure civilisée, dans la mesure où elle accepte sans cesse de se voir à partir des yeux de ceux et de celles qu\u2019elle exclut.Or, la chose est d\u2019autant plus nécessai- re que nous sommes de plus en plus programmés par les jeux du pouvoir.De mille et une façons, sournoisement, ils s\u2019infiltrent en nous et nous susurrent que nous n\u2019avons pas le choix.Nous serions donc manipulés à jamais par les puissants de ce monde?Les transformations mondiales qui se mettent en place seraient devenues autant de visages de la vieille Fatalité des anciens?Nos gouvernements n\u2019ont vraiment plus le choix?La loi d\u2019airain de l\u2019économie, inéluctablement, devrait devenir la seule qui compte?À leur tour, les citoyens que nous sommes n\u2019ont donc plus le choix: qu\u2019ils se contentent d\u2019être des consommateurs, s\u2019ils ont de l\u2019argent, pour faire rouler l\u2019économie! Qu\u2019ils deviennent les clients dociles des services publics s\u2019ils ne peuvent pas suivre le grand jeu de Monopoly qui se met en place.À la limite, plus personne n\u2019a le choix! Nous acceptons peu à peu d\u2019être colonisés de l\u2019intérieur.Programmés par les autres.Envieux de ce que possède le voisin et luttant farouchement pour avoir le même compte en banque, le même bungalow, la même voiture, la même piscine! Faut-il pourtant nous rappeler que le grand rêve américain que nous avons poursuivi depuis trente ans s\u2019est brisé?Que les jeunes se désespèrent de ne rien trouver d\u2019autre que des parents frustrés qui courent après des bonheurs futiles?Que de plus en plus de personnes sont essoufflées et cherchent autre chose?C\u2019est alors que le message qui nourrissait Julien peut nous rejoindre.Oui, retrouver, sous les branches mortes et les arbres vermoulus, la source! Cette source qui est en nous et qui demeure la sève de ce qui se trouve en nous de meilleur! Cette source qui est en nous et qui vient de bien plus loin que nous, cette source qui jaillissait au coeur du Nazaréen et à laquelle Julien est allé boire.Je voudrais terminer en évoquant une autre Béatitude.C\u2019est la dernière en date et elle se trouve dans l\u2019évangile de Jean.Après avoir lavé les pieds de ses disciples, Jésus leur a demandé de conserver vivante sa mémoire en sortant de table, comme il l\u2019avait fait.De regarder, en somme, toute table, la table de l\u2019avoir, la table du pouvoir, la table du savoir en empruntant les yeux de celui qui n\u2019est pas à table et qui en souffre.Et il a terminé sa demande en leur promettant du bonheur: «Heureux, bien heureux serez-vous, si, du moins, vous la mettez en pratique»! (Jean 13,17).Tel pourrait être le testament de Julien; tel est à tout le moins, son témoignage fraternel.¦ 234 relations octobre 1998 Entouré de quelques amis, Julien fait découvrir à un visiteur étranger les joies de la cabane à sucre.! MAI' NOTRE I \t Il y a des vies sinueuses, pleines de bouleversements et de dérapages; et il y en a d\u2019autres qui apparaissent comme de lumineuses trajectoires rectilignes, ainsi la vie de Julien Harvey.Elle a suivi son cours dans une mouvance limpide aux reflets rieurs comme la nappe tranquille et scintillante de la rivière du Moulin au bord de laquelle il est né et a grandi.Plutôt robuste physiquement et d\u2019une intelligence insatiable, ses études classiques au petit séminaire de Chicoutimi ont laissé le souvenir d\u2019une étoile filante aux bras toujours chargés de livres qu\u2019il consommait avec une avidité concentrée1 2.Études au terme desquelles il est entré directement chez les Jésuites pour devenir, comme il se devait, un prêtre miséricordieux et un savant merveilleux.Ce savant, que j\u2019ai connu plus immédiatement quand je me suis joint à l\u2019équipe de Relations, au détour des années 90, a 1.\tL\u2019auteur est directeur du Centre St-Pierre et membre de notre comité de rédaction.2.\tJe remercie monsieur Guy Harvey, le frère de Julien, qui m\u2019a fourni des informations sur l\u2019enfance de son grand frère à Rivière-du-Moulin et au petit séminaire de Chicoutimi, et qui a accepté de relire mon article.3.\t«L\u2019espérance et les espoirs au Québec», Relations, juin 1971, p.167.pendant quelque temps constitué pour moi une sorte d\u2019énigme.À mes yeux, il savait tellement tout que parfois je me demandais presque si ce n\u2019était pas par bonté qu\u2019il se laissait interpeller le plus sérieusement du monde jusque par les moindres questionnements surgis de l\u2019effervescence de nos discussions.Plus généralement, j\u2019étais fasciné et impressionné de voir ce maître-penseur, tel un ouvrier humble, loyal et consciencieux, repérer, décortiquer et absorber livres, rapports et documents de toutes sortes pour ensuite, avec une fidélité absolue, confier aux pages de la revue le meilleur de ses réflexions et de ses travaux.Ce qui m\u2019a le plus aidé à me sentir à l\u2019aise dans l\u2019entourage de ce géant a été de constater progressivement qu\u2019il suffisait de trois petites lettres familières pour exprimer ce qui semblait être le centre de gravité de sa démarche intellectuelle: celles qui composent l\u2019adverbe ici.Formulant interrogations et pistes nouvelles pour l\u2019Église locale, signalant des voies à notre aventure comme peuple, traçant des entrelacs de structures conviviales destinées à favoriser l\u2019intégration des personnes immigrantes, proposant des stratégies pour notre système d\u2019éducation, élaborant des modèles culturels propres à notre société, recherchant constamment l\u2019équation entre l\u2019universalisme et un humanisme qui fût une authentique expression de nous-mêmes.il dessinait et redessinait, en les perfectionnant sans arrêt, des perspectives, des formes, des projets, de «l\u2019espoir expérimentable», selon ses propres mots3, pour enraciner l\u2019espérance des gens d\u2019ici.Je me suis souvent questionné, dans les premiers temps de ma proximité avec Julien, sur ce qui avait attaché au ciel québécois ce météore étincelant qui, à l\u2019instar de bien d\u2019autres, aurait pu filer une brillante carrière internationale.Aujourd\u2019hui, après relations octobre 1998 235 Photo prêtée par Mme Thérèse Benguerel homme de foi, homme du pays CHRONOLOGIE DE LA VIE\t DE JULIEN HARVEY\t 23 juil.1923\tNaissance à Chicoutimi 1935-1944\tÉtudes secondaires et collégiales au petit séminaire de Chicoutimi 7 sept.1944\tEntrée chez les Jésuites, à Montréal 1950\tMA en Philosophie (Facultés S.J., Montréal) 1951-53\tProfesseur de grec au Collège Ste-Marie, Montréal 21 juin 1956\tOrdination sacerdotale à Montréal 1957\tMA en Théologie (Facultés S.J., Montréal) 1958\tMA en Études orientales (Univ.Johns Hopkins, Baltimore, MD) 2 fév.1961\tProfession des derniers voeux (Rome) 1967\tDSS (Institut biblique pontifical, Rome) 1962-1976\t-\tProfesseur d\u2019exégèse, de théologie biblique, d\u2019orientalisme et de langues bibliques aux Facultés jésuites, de 1961 à 1968, et à l\u2019Université de Montréal, de 1967 à 1976 -\tProfesseur invité à l\u2019Université McGill et à l\u2019Université Grégorienne de Rome -\tAnimateur à Télé-Métropole («Le temps s\u2019ouvre»), et à Radio-Canada («Dialogue») 1962-1977\tAumônier du Refuge Meurling 1969-75; 81-98\tRédacteur à la revue Relations 1971\tDD Honoris causa (United Theological College, Univ.McGill) 1971\tThéologien-conseil des évêques du Canada au Synode romain 1974-1980\tSupérieur provincial des Jésuites du Canada français 1976-1980\tPrésident de la Conférence religieuse canadienne 1980-1995\tVicaire à la paroisse Ste-Élisabeth (dans le quartier St-Henri) 1980-1998\tVice-président du Centre de plein air Marie-Paule 1983-1990\tDirecteur du Centre justice et foi 1985-1988\tMembre du Conseil des communautés culturelles et de l\u2019immigration 31 mars 1998\tDécès à Montréal quelques années de l\u2019osmose qu\u2019entraîne la vie d\u2019un comité de rédaction, je me demande comment j\u2019ai pu me poser une question dont la réponse est si évidente.Julien n\u2019affichait pas un nationalisme déclaratif et exubérant.Sage, et ayant été échaudé à quelques occasions, il n\u2019avait pas tendance à décliner gratuitement et à chaque instant son identité québécoise.Mais il avait le pays enraciné tellement creux au fond de lui-même, tellement étroitement mêlé à son être intime et originel, qu\u2019il ne fallait que bien peu de temps à son contact, quand on gardait disponibles les vibrations du coeur et de l\u2019esprit, pour entendre le chant puissant de cette appartenance.Cette espèce de certitude intérieure qu\u2019il avait du pays lui venait-elle d\u2019avoir germé et poussé dans le «royaume du Saguenay»?De Marie-Louise, sa mère, institutrice et femme d\u2019idées, qui à l\u2019époque de la Seconde Guerre animait la vie du foyer en fredonnant des chants de la résistance française?Du contact avec les habitants qui amenaient leurs billots au moulin à scie de son père Jules, où il travaillait tous les étés?De son cours classique où, comme il en témoignait au colloque sur le bilan de la Révolution tranquille, il fut marqué par des « hommes passionnés d\u2019histoire et de traditions nationales, comme Victor Tremblay4»?Tout ce qui précède et bien d\u2019autres choses encore ont de toute évidence nourri les racines de sa conscience identitaire.Il semble, cependant, qu\u2019on doive entourer d\u2019un halo plus intense l\u2019influence de cet écosystème particulièrement fécond qu\u2019était alors le petit séminaire de Chicoutimi.C\u2019est là que Félix-Antoine Savard avait fait ses études et qu\u2019un peu plus tard, depuis son antre de professeur, il a engendré son Menaud Maître-Draveur.C\u2019est également à partir de cette institution régionale que s\u2019est exercé, pendant de nombreuses années, le rayonnement de Mgr Eugène Lapointe, fondateur du syndicalisme catholique au Québec.Ce vivier intellectuel des fils du «royaume», où l\u2019adolescent Julien était «quart-pensionnaire5», était animé par des prêtres enseignants au nationalisme extraverti qui semble avoir laissé des traits incandescents dans l\u2019horizon d\u2019espérance de générations d\u2019élèves.Aussi loin qu\u2019on remonte, en suivant la piste du sentiment national de Julien, on réalise qu\u2019il ne s\u2019est sans doute jamais perçu autrement que comme Québécois.Rien, nulle part, dans tout ce qu\u2019il a dit, écrit, évoqué, publié, ne permet de croire qu\u2019il ait pu, à un moment donné, si bref eût-il été, envisager significativement d\u2019assumer l\u2019identité canadienne comme creuset de fusion de l\u2019humanité universelle avec son humanité particulière.Évidemment, vivant dans la même réalité que ses contemporains, il a partagé avec eux les formes successives d\u2019expression découlant de l\u2019évolution historique du nationalisme québécois.Il s\u2019inclut bien sûr lorsque, retraçant cette évolution, il écrit, en 1984: «Nous sommes passés d\u2019un nationalisme surtout religieux, à un nationalisme surtout linguistique et culturel, puis à un nationalisme surtout économique, pour enfin voir naître une espérance politique qui saurait regrouper tous ces facteurs6».L\u2019enjeu fondamental de la souveraineté, c\u2019est le pouvoir de devenir ce que l\u2019on est.Confessant avoir mis son espérance dans le nationalisme québécois7, Julien en accueillait l\u2019affirmation et la maturation progressives avec la conscience joyeuse de devenir lui-même un peu plus ce qu\u2019il était à travers un tel pro- 4.\t«En mon pays suis en terre lointaine.», dans 30 ans de Révolution tranquille, sous la direction de Marc Lesage et Francine Tardif, Montréal, Bellarmin, 1988, p.179.5.\tL\u2019évève «quart-pensionnaire» prenait ses repas chez lui et couchait au séminaire pour profiter des périodes d\u2019étude.6.\t«L\u2019indispensable nationalisme québécois», Relations, mai 1984, p.117.7.\tIbid., p.117.8.\t«En mon pays suis en terre lointaine.», op.cit., p.181.9.\t«Identité québécoise et nationalisme», Relations, novembre 1990, p.273.10.\t«En mon pays suis en terre lointaine.», op.cit., p.181.11.\t« Identité québécoise et nationalisme», Relations, novembre 1990, p.273.12.\t«En mon pays suis en terre lointaine.», op.cit., p.180.13.\t«L\u2019homme d\u2019ici et le salut offert», Relations, mai 1968, p.155.Voir ci-dessous, p.250.14.\t«L\u2019espérance et les espoirs au Québec», op.cit., p.167.236 relations octobre 1998 cessus.Et inversement, il ressentait durement les échecs et revers de l\u2019émancipation québécoise.En 1989, dans son intervention au colloque sur le bilan de la Révolution tranquille, précédemment évoqué, il affirmait que le «résultat du référendum de 1980 avait été une des déceptions majeures de sa vie8».Emprunté à un poème de François Villon, le titre de son exposé disait, d\u2019ailleurs: «En mon pays suis en terre lointaine.».Ceux pour qui le nationalisme est une mode, un vernis superficiel, un thème conjoncturel, fugace comme un rapport de force électoral, ne pouvaient comprendre que pour Julien la question du Québec représentait un enjeu d\u2019humanité.Pour lui, les humains n\u2019étaient pas que des individus filant chacun sur sa voie, comme autant de bolides sur des autoroutes particulières, avec des terre-pleins entre chacune.Il voyait plutôt les projets individuels d\u2019humanité comme des cellules réalisant leur destin en lien avec un corps constitué par une communauté nationale donnée, celle-ci formant en quelque sorte un microcosme de l\u2019humanité elle-même.«Il y a nationalisme, écrivait-il en 1990, lorsque les membres d\u2019une communauté humaine reconnaissent que les êtres humains qu\u2019ils sont deviennent vraiment humains lorsqu\u2019ils sont marqués par leur appartenance à une communauté de taille plus restreinte que l\u2019humanité elle-même, mais généralement plus large que la tribu ou le village.Ils deviennent humains en devenant Anglais, ou Grecs ou Français9».Au colloque de 1989, quand il exprimait comment il ressentait «la joie et la difficulté de vivre dans un pays incertain10», on sentait qu\u2019il évoquait de cette manière nostalgique son désir de voir réussir le projet global qui lui permettrait enfin d\u2019appartenir à une véritable communauté nationale québécoise, achèvement de son propre projet d\u2019humanité.Tout en prenant bien garde de ne pas ensevelir sa pensée sous des conclusions prématurées, on peut dire que pour Julien Le jeune Julien Flarvey, avant son entrée chez les Jésuites.\u2022 ' le nationalisme était un humanisme global et ouvert, qui synthétisait et harmonisait destin individuel et destin collectif, projet démocratique et idéal évangélique.Sur les liens entre nationalisme et démocratie, il citait Jean-Jacques Rousseau, lequel, disait-il, «a fortement contribué à formuler la pensée démocratique moderne» et pour qui «le nationalisme est la seule vraie façon d\u2019ajouter la fraternité aux deux autres piliers de la société démocratique, la liberté et l\u2019égalité11».Par ailleurs, étant un croyant aux idées parfaitement sécularisées, il considérait que pour être libre de chercher Dieu, il fallait d\u2019abord pouvoir être heureux sans lui, et sa pensée chrétienne est venue naturellement renforcer sa recherche d\u2019identité na- o 3 CD Q.CD O 3 3 CD Q.Aussi loin qu\u2019on remonte,\tœ en suivant la piste du sentiment national w de Julien, on réalise qu\u2019il ne s\u2019est sans doute jamais perçu autrement que comme Québécois.tionale.Rappelant son option pour la prêtrise et la vie religieuse, il commentait: «Rattacher sa vie à l\u2019aventure de Jésus Christ signifiait sans doute un universalisme, mais un universalisme qui se réalisait dans un enracinement national.Un prêtre d\u2019alors, c\u2019était d\u2019abord un homme de la communauté, bien conscient de devenir humain en devenant Québécois et en aidant les autres à le devenir12».J\u2019ai tendance à croire que, chez Julien, la force native de l\u2019identité explique certaines choses.Possiblement la rectitude et la sérénité de son trajet de vie, que je signalais au début.Probablement aussi la vigueur et la santé de sa recherche intellectuelle.Sa recherche était guidée par une force d\u2019attraction qui lui donnait un axe et la maintenait au sol, là où il y avait des choses significatives à chercher.Il ne s\u2019est pas perdu dans un universalisme éthéré et décroché des réalités particulières.Bien que très poussée, savante même, sa démarche intellectuelle nous rejoint et nous intéresse tous et toutes en tant qu\u2019humains, car, ultimement, c\u2019est le sens de sa propre vie qu\u2019il n\u2019a cessé de chercher, c\u2019est la faisabilité de son propre projet qu\u2019il s\u2019est constamment efforcé de vérifier et de valider.«Nous avons appris cette chose merveilleuse qu\u2019est la liberté13», écrivait-il, en 1968, en conclusion d\u2019un de ses premiers articles dans Relations.« De toute façon, il faut aller vers la liberté14», répétait-il de nouveau en 1971.Et on pourrait aligner bien d\u2019autres formules de la même veine.La liberté a constitué le thème moteur d\u2019une importante partie de ses recherches.Deux grandes phases marquent sa poursuite de la liberté.Dans un premier temps, il a cherché une mystique de la liberté et des moyens qui permettent au peuple québécois de vivre selon son identité et, dans un deuxième temps, il a cherché à traduire cette liberté dans un projet profondément respectueux des autres formes culturelles et nationales d\u2019expression de la liberté humaine.Il est mort avant que ne soient achevés l\u2019un et l\u2019autre de ces chantiers.Mais par la puissance identitaire qui l\u2019a propulsée, par l\u2019intelligence et la rigueur avec laquelle elle a été menée, par la générosité qu\u2019elle a constamment dégagé et par la grandeur de l\u2019humanisme qui l\u2019a inspirée, sa démarche nationaliste demeure sans doute une des plus exemplaires que je connaisse.¦ relations octobre 1998 237 homme de foi, homme du pays PROPHÈTE DU «VIVRE ENSEMBLE» par Élisabeth Garant1 A l\u2019été 1980, Julien Harvey se voit confier par Jacques Couture, alors ministre de l\u2019Immigration, le mandat «d\u2019étudier la situation des Haïtiens résidant illégalement au Québec et de proposer des modalités pour une éventuelle opération de régularisation de leur statut».L\u2019enquête qu\u2019il mène tambour battant et le «rapport Harvey» qu\u2019il dépose moins d\u2019un mois plus tard préparent l\u2019amnistie de quelque quatre mille immigrants haïtiens clandestins.Mais c\u2019est aussi l\u2019occasion pour lui de mieux saisir toute l\u2019importance du défi que pose l\u2019immigration à la société québécoise.L\u2019accueil du réfugié et de l\u2019immigrant, d\u2019une part, et l\u2019organisation juste et harmonieuse de la vie avec ces hommes et ces femmes d\u2019origines de plus en plus diversifiées, d\u2019autre part, s\u2019imposent alors à lui comme des enjeux incontournables pour l\u2019avenir.Il choisit d\u2019y consacrer une grande partie de son temps, de ses analyses et de son engagement.ce qu\u2019il fera pendant plus de quinze ans.Ce dossier est devenu, à cause de lui, une dimension essentielle de la mission du Centre justice et foi.Julien pensait l\u2019immigration dans la continuité de l\u2019histoire du peuple québécois.L\u2019arrivée des immigrants, leur accueil n\u2019effacent pas ce qui a été vécu ici depuis des siècles, comme si le pays repartait de zéro.Au contraire, les nouveaux arrivants, à leur manière, nous incitent à redécouvrir la convivance qui nous a faits ce que nous sommes, en même temps qu\u2019ils sont eux-mêmes conviés à s\u2019inscrire dans ce «vivre ensemble» d\u2019égal à égal.Car, pour Julien, le devoir d\u2019accueil est toujours lié à la mise en oeuvre d\u2019une égalité de droits: ceux et celles qui se joignent à nous doivent bénéficier des mêmes acquis sociaux.Il était particulièrement sensible à l\u2019importance de la cohésion sociale, et à la fraternité qui la rend possible.Avec d\u2019autres, il a donné le nom de «culture publique commune» à cet effort pour mettre en valeur tout ce qui peut nous rassembler et nous aider à surmonter nos divisions.Cet «art de vivre ensemble», fondé entre autres sur le français langue commune, sur l\u2019histoire du Québec et sur la Charte des droits, il souhaitait le voir partagé et cultivé Il était particulièrement sensible à l\u2019importance de la cohésion sociale, et à la fraternité qui la rend possible.Avec d\u2019autres, il a donné le nom de «culture publique commune» à cet effort pour mettre en valeur tout ce qui peut nous rassembler et nous aider à surmonter nos divisions.par les quatre grandes composantes de la société québécoise: majorité francophone, minorité anglophone, nations autochtones et groupes ethnoculturels.L\u2019Église, en particulier, lui semblait appelée à devenir un centre de rapprochement sans fusion et de réconciliation sans assimilation, et il s\u2019inquiétait de la réponse timide de trop de chrétiens à cet appel à construire la fraternité.«Le Christ, disait-il, nous a laissé cette difficile tâche de mettre au pluriel le commandement de l\u2019amour des autres.Lui qui savait que nous sommes d\u2019espèce unique mais que les cultures nous ont faits tellement différents.» Mais il avait trop l\u2019expérience des personnes et des réalités sociales pour ne pas mesurer le chemin à parcourir et les retards inévitables.Il ne se lassait donc pas, à l\u2019exemple des prophètes qu\u2019il avait priés et étudiés2, de rappeler l\u2019urgence de travailler sans relâche à changer les mentalités.C\u2019est ce sur quoi il insistait encore l\u2019an dernier, dans le vingtième numéro du bulletin Vivre ensemble.Il avait intitulé son texte «Attendez que je me rappelle.», évoquant la figure de René Lévesque pour expliquer à nouveau les liens entre l\u2019histoire du Québec et l\u2019évolution des questions d\u2019immigration, sans doute, mais surtout pour souligner le travail à faire: Notre intérêt pour le nationalisme territorial, pour une importance de l\u2019histoire en milieu pluraliste, pour une école laïque ouverte et respectueuse des croyances de tous, pour une citoyenneté attentivement démocratique, pour des accommodements raisonnables préférés à la confrontation, tout cela demeure valable mais ne se réalise pas sans qu\u2019on s\u2019en occupe activement.Autant dans les couches plus anciennes de la population que chez les nouveaux arrivants.Au moment où Julien écrivait «Attendez que je me rappelle.», il était encore notre mémoire vivante.Aujourd\u2019hui, c\u2019est à nous de porter le message qu\u2019il nous laisse.Le Québec de la fraternité à bâtir.Le Québec où chacun se découvre un chez-soi dans la mesure où il contribue à édifier la maison commune.Le Québec qui s\u2019approprie son histoire pour la continuer avec d\u2019autres.¦ 1.\tMembre du comité de rédaction de Relations, responsable au Centre justice et foi du secteur des Communautés culturelles auquel Julien Harvey collabqrait.2.\tSa thèse de doctorat en Écriture sainte portait sur le genre littéraire du «plaidoyer prophétique» dans l\u2019Ancien Testament.238 relations octobre 1998 LA LIBERTÉ DE SERVIR par Francine Tardif1 O 3 3 CD Q.CD O 3 3 CD Q.¦o CD C/3 Q) E ra û.O o -C CL Un homme libre est toujours exposé à la critique et penser demeure une aventure risquée.C\u2019est pourquoi les intellectuels libres - les êtres qui comme Julien Harvey poursuivent inlassablement leur quête, sans chercher, mais sans craindre, la controverse - sont si rares.Plus rares sont les intellectuels - et là encore Julien en était - qui choisissent de consacrer leur intelligence et leur liberté à l\u2019avènement du monde annoncé par le Sermon sur la montagne.Pour moi, Julien Harvey incarnait, avec force et lucidité, cette double figure d\u2019intellectuel libre et «d\u2019homme des Béatitudes».Aussi, pour évoquer certains des chemins qu\u2019il m\u2019a ouverts, ce sont les Béatitudes que je me permettrai de suivre.- Heureux ceux qui ont une âme de pauvre.Dans sa vie la plus quotidienne, Julien avait fait du voeu de pauvreté une voie de liberté et une forme éloquente de 1.\tSociologue et membre de notre comité de rédaction.2.\tVoir pages 240 et 246.témoignage chrétien.Peut-être cette fameuse, mais si rare, «âme de pauvre» constitue-t-elle d\u2019ailleurs la base d\u2019une réponse cohérente à l\u2019offensive néo-libérale.À la spirale de consommation, opposer une simplicité de vie qui ne tienne ni du martyre ni du sacrifice perpétuel.Résister à la tentation de la possession, et cultiver plutôt -sur l\u2019horizon le plus large possible - le sens du partage, de l\u2019usage collectif des biens et des ressources.- Heureux les doux.Douceur n\u2019est synonyme ni de lâcheté, ni de mollesse, ni de tiédeur.La douceur du coeur ne s\u2019oppose donc pas à l\u2019expression d\u2019une forte individualité, surtout si celle-ci se nourrit d\u2019appartenances communautaires, de souci des plus humbles et d\u2019amour du prochain.Pourquoi alors est-il devenu si exceptionnel de retrouver de fortes individualités conjuguées à de fortes identités collectives?Qui nous a fait croire qu\u2019il fallait sacrifier l\u2019une à l\u2019autre?C\u2019est là, me semble-t-il, le véritable piège tendu par l\u2019individualisme ambiant - ce piège que Julien a su éviter -et la source de tant de violence.- Heureux les affligés.À lire les psaumes qu\u2019il a laissés2, on perçoit des échos des moments d\u2019affliction, de souffrance et d\u2019incertitude qui ont marqué la vie de Julien.En toute discrétion, loin de notre complaisance, Julien a su trouver en lui-même, dans l\u2019amitié de ses compagnons et dans sa tradition spirituelle, le courage de maintenir vivants ses engagements premiers.Pourtant, si Julien trouvait espérance et consolation dans la spiritualité, celle-ci ne l\u2019éloignait jamais longtemps du tumulte du monde.Rien ne s\u2019oppose davantage à relations octobre 1998 239 homme de foi, homme du pays «l\u2019opium du peuple» que le christianisme sur lequel il a misé sa vie et, à bien des égards, rien ne manque plus à notre époque.- Heureux les affamés et les assoiffés de justice.Julien a déjà écrit que Jésus n\u2019était pas un rêveur.Les affamés ne le Par son exemple, Julien nous rappelait constamment que penser n\u2019est pas un luxe, mais un privilège qui entraîne des responsabilités.sont généralement pas non plus, confrontés à l\u2019urgence qui les tiraille.Julien le savait.D\u2019où l\u2019importance, presque obsessive chez lui, d\u2019accorder la plus haute attention aux conditions matérielles de vie.Il n\u2019était pas l\u2019homme des grands rêves, des lendemains chimériques qui chanteront peut-être.Non par peur de rêver, mais parce qu\u2019il se souciait d\u2019abord et avant tout d\u2019ici et de maintenant, des êtres de chair et d\u2019os.Et c\u2019est à cette échelle qu\u2019il nous invitait à juger les idées, quitte, au moins pour quelques-uns d\u2019entre nous, à renoncer à certaines de nos trop belles envolées lyriques.- Heureux les miséricordieux.Quiconque s\u2019arrête aux exigences de la justice ne peut faire l\u2019économie d\u2019une ré- flexion sur le pardon.Thème difficile, mais incontournable, tant dans les rapports individuels que collectifs: comment, en effet, faire en sorte que le devoir de mémoire ne s\u2019oppose pas à la poursuite de l\u2019histoire?Comment maintenir un regard aimant sans tomber dans la complaisance?Questions toujours ouvertes que Julien a continué de poser et de reposer, osant parfois des débuts de réponse qui nous manquent déjà.-\tHeureux les coeurs purs.Rien en Julien n\u2019évoquait l\u2019appât du gain, matériel ou intellectuel.Cette «pureté du coeur» se reflétait parfaitement dans son approche du travail intellectuel, conçu par lui comme une activité de service.J\u2019ai rarement rencontré d\u2019intellectuel pour qui la réflexion et l\u2019érudition se retrouvaient aussi intimement liées au souci d\u2019intervention, d\u2019engagement, de défense des plus faibles.Par son exemple, Julien nous rappelait constamment que penser n\u2019est pas un luxe, mais un privilège qui entraîne des responsabilités.Exemple éloquent, mais pourtant si difficile à suivre.-\tHeureux les artisans de paix.La paix exige d\u2019abord la reconnaissance véritable de l\u2019autre.Julien a eu cette audace de la rencontre (avec les embûches et les bénéfices que cela suppose), que ce soit avec les autochtones, les itinérants, les diverses confessions religieuses ou les nouveaux arrivants.Devant chacun de ses interlocuteurs, il avait également le courage des paroles vraies, refusant le confort des faux consensus.C\u2019est encore comme artisan de paix que Julien a fait face aux controverses, se refusant absolument à toute attaque personnelle.Peut-être est-ce justement à leur attitude devant l\u2019adversité que l\u2019on reconnaît les véritables artisans de paix.- Heureux les persécutés pour la justice.Persécution.Justice.Royaume.Des mots qui renvoient à la scène politique, à laquelle Julien a accordé tant d\u2019importance.À une époque où les parlements ont largement perdu le respect de la population, Julien a maintenu le cap sur le et la politique, soucieux d\u2019appuyer les actions qui lui paraissaient justes et de combattre les autres.S\u2019avancer sur ce terrain, c\u2019est évidemment prendre le risque du manque de recul ou des positions trop rapides.Néanmoins, c\u2019est là le prix d\u2019un engagement dans la Cité, et ce prix Julien restait prêt à le payer.La suite.Heureux donc les Julien Harvey de ce monde, ces êtres au coeur pur dont la présence nous rend un peu meilleurs, un peu plus soucieux du bien commun.Un de mes amis avançait récemment que ce sont les inégalités et l\u2019injustice qui, à chaque génération, suscitent l\u2019émergence d\u2019hommes comme Julien; en ce sens, me disait-il, Julien Harvey est d\u2019une race éternelle.Je voudrais le croire, et croire que le Québec - cette terre qu\u2019il a défendue avec la même constance jusqu\u2019à la fin - peut encore engendrer des êtres de la qualité et de l\u2019intégrité de Julien Harvey.C\u2019est la grâce que je nous souhaite.¦ GRANDE VOIX DE LA SOUFFRANCE (Psaume 39) Je m\u2019étais pourtant dit que je ne mettrais pas en colère, Et que je me tairais, Au moins pour ne faire peur à personne.Mais je me suis trop retenu, Et mon silence me fait mal.Aujourd\u2019hui, il faut que je dise Le cri de ma colère Seigneur, il faut finalement que tu m\u2019expliques, Combien de temps encore cela va durer.Je sais bien que la vie humaine n\u2019est pas plus large que la main, Que c\u2019est presque rien devant Toi.Je sais que la bonne santé a la solidité du vent, Que je ne suis qu\u2019une ombre mobile, Une ombre dont les biens serviront à d\u2019autres.Est-ce que je puis vraiment avoir un espoir, Seigneur?Finalement, tu es le seul possible! Alors, purifie-moi du mal que tu vois en moi, Et protège-moi contre les moqueries.Maintenant, je retourne une fois pour toutes au silence: à Toi d\u2019agir! Mais cesse une bonne fois de me frapper, Tu vas me détruire.Je veux bien croire que tu veux ainsi me corriger; Mais c\u2019est comme si tu frappais le vent.Écoute plutôt ma prière et mon cri, Prends au sérieux mes larmes.Car je suis ton hôte, ton invité, Comme mes ancêtres avant moi.Et laisse-moi un peu de paix et de sourire, Avant que je quitte cette vie que malgré tout j\u2019aime.Julien Harvey, s.j.240 relations octobre 1998 ¦ Dans son modeste logement de la rue Palm, Julien savait confectionner la célèbre «cipaille» saguenéenne.Dire de Julien Harvey qu\u2019il aimait la vie ressemble à un euphémisme.Je pense qu\u2019il dégustait toutes les facettes de la vie, mais que son acquiescement au plaisir était toujours subordonné à d\u2019autres devoirs prioritaires: la justice, la présence à autrui, ou tout simplement le travail.Il confiait avoir été, dans la grande période active de sa vie, dix ans sans prendre de vacances.Mais quand il pouvait en prendre, son grand plaisir était le canot-camping.Partir avec quelques collègues faire les grandes routes de canot du Québec, pagayer, portager, coucher sur la dure.Mais aussi célébrer l\u2019amitié, admirer la nature qu\u2019il connaissait fort bien, s\u2019en imprégner infiniment à la Teilhard, faire cuire du poisson sur la rive et.prendre un bon gin en regardant les étoiles.Pour Julien, la route de canot, dans sa frugalité et son dépouillement, correspondait à la fois à ses goûts et à son volontarisme.Il admirait le détachement Zen, racontant ces histoires de moines vieillissants qui n\u2019ont plus, dans leur cellule, que quelques petits bouts de bois, qu\u2019ils donnent aux visiteurs pour se libérer un peu plus.L\u2019anecdote éclairait sa propre trajectoire car, depuis plus de dix ans, il vivait dans un humble logement de St-Henri, 1.Président d\u2019Enviro-Sage et associé de longue date au Centre justice et foi.qu\u2019il partageait avec un ou deux confrères.Longtemps, il a vécu de «son salaire de militant» pour payer sa part du loyer et de l\u2019épicerie, se vêtir, soutenir des organismes du quartier, voyager.sans oublier tous ceux qui venaient le voir pour solliciter quelque chose.Car Julien se faisait «taper» régulièrement, bien que, vers la fin, il ait eu des sursauts devant les demandes trop insistantes de certains habitués.Un peu comme François, mais dans le contexte moderne, Julien a beaucoup fréquenté «Dame Pauvreté» et s\u2019est donc progressivement détaché d\u2019un certain nombre de choses qu\u2019il aimait, sans pour autant perdre le goût de la vie.Par exemple, il ne gardait jamais un livre donné ou acheté.Il le lisait, puis le donnait à la bibliothèque.Il n\u2019a jamais conduit d\u2019automobile (comme Fernand Dumont, d\u2019ailleurs), prétextant sa myopie, mais de plus myopes que lui conduisent.L\u2019absence d\u2019auto le ramenait dans la condition commune, celle des transports en commun, ou le rendait dépendant de ses amis.Julien faisait d\u2019autrui une priorité: autrui passait avant lui.On ne le dérangeait jamais.La Révolution tranquille Quand j\u2019ai connu Julien Harvey, en 1969-70, par le biais de l\u2019Office de catéchèse et de l\u2019émission de télévision Le temps s\u2019ouvre, il fumait et avait la réputation de boire sec.C\u2019était l\u2019heure où, chez les Jésuites et dans le clergé diocésain, les sorties relations octobre 1998 241 homme de foi, homme du pays Julien comme je le vois Saisir le personnage en son entier et en tracer le portrait reste, même pour ses intimes, une entreprise difficile.Julien possède en effet une riche personnalité, et les mille facettes qui la composent retiennent d\u2019abord l\u2019attention autant par l\u2019abondance des richesses humaines et spirituelles qu\u2019elles recèlent que par l\u2019attirance qu\u2019elles provoquent chez ceux et celles qui l\u2019ont approché.Disons tout d\u2019abord que Julien a hérité de ses ancêtres un amour de la terre et une familiarité avec la nature sauvage qui en a fait aux yeux de ses compagnons d\u2019excursion un coureur des bois exceptionnel.Nous l\u2019avons vu maintes fois s\u2019orienter à l\u2019aide de la carte et de la boussole avant de «couper» par la montagne.Ce geste, familier chez lui, est significatif: il témoigne de sa parfaite indépendance d\u2019esprit à l\u2019égard des sentiers battus.Marcheur infatigable, il se déplaçait avec l\u2019agilité d\u2019une gazelle.La mobilité qui caractérisait sa démarche se retrouve aussi à d\u2019autres plans.Julien travaillait à sa table avec une rapidité incroyable et il s\u2019exprimait avec autant d\u2019aisance que de verve.On ne compte plus le nombre de ses amis, comme on ne mesure pas davan- tage le respect et la compassion dont il les entourait.Les pauvres et les démunis ont eu très tôt ses préférences.Étudiant jésuite, il a beaucoup travaillé à l\u2019expédition des secours d\u2019après-guerre aux peuples européens que le conflit des années 39-45 avait privés de tout.Jeune prêtre, il avait adopté un groupe vivant dans une maison de transition et qu\u2019il appelait «ses amis du Meurling»: c\u2019était sa paroisse et ses commensaux du dimanche matin.Au cours de ces dernières années, il aidait encore le pasteur de la paroisse Ste-Élisabeth, dans le quartier St-Henri.Cette charité discrète, chère à son père saint Ignace, se reflète encore dans ses rapports avec ses frères jésuites.En ces occasions, il était avec tous d\u2019une bonne humeur et d\u2019un humour inépuisables - fruits sans doute d\u2019une patience longtemps cultivée et qui ne se démentait jamais.La connaissance approfondie des langues anciennes a fait de lui un bibliste recherché.Ce savoir était d\u2019ailleurs servi par une puissance d\u2019analyse peu commune et une mémoire exceptionnelle, qui alimentaient sa recherche sur toutes les questions qu\u2019il touchait.Ses lecteurs et ses compagnons de travail l\u2019ont cons- taté à propos de deux grands enjeux: la question du nationalisme et la question scolaire.En ces matières, comme dans le reste d\u2019ailleurs, l\u2019homme gardera, à travers des convictions profondes, un grand respect des personnes et des opinions différentes des siennes.Les dernières années de Julien furent pénibles.Des douleurs persistantes à la colonne et un accident cardiaque alourdirent considérablement ses journées de travail.Le séjour à St-Henri, seul en logement, lui devint à charge.Il consentit enfin - trop tard sans doute - à gagner la maison Bellarmin.Peu avant son décès, il avait eu le temps de participer à la rédaction d\u2019un important mémoire sur l\u2019immigration.Homme de foi, il s\u2019est voulu l\u2019écho fidèle de cette parole de Dieu qu\u2019il chérissait; homme pour les autres, il n\u2019aura pensé qu\u2019à servir; ami de la nature, il y trouva maintes sources d\u2019inspiration.Les pierres mêmes, qu\u2019il connaissait bien - il était géologue amateur et archéologue -, se le rappelleront.Jean-Marc Dufort confrère jésuite dépassaient largement les entrées.Plusieurs raisons expliquaient ces départs.D\u2019abord la sécularisation de la société et donc le déplacement du leadership de l\u2019Église vers la société civile: combien de leaders cléricaux, hommes de pouvoir, ont alors été attirés par un poste prestigieux dans la fonction publique ou parapublique, et y ont effectivement mené une belle carrière?L\u2019ascétisme ancien cédait à un certain hédonisme.Tout était devenu plus facile, moins tendu.Les structures d\u2019autorité et les contrôles se relâchaient.L\u2019argent s\u2019est mis à affluer, procurant le plaisir d\u2019un certain confort.Les interdits sexuels sont tombés et l\u2019amour est devenu une réalité possible, même chez des hommes de quarante ans qui étaient entrés bien jeunes dans le système clérical.Relire sur ce point le petit roman-confidence de Ga-brielle Poulin, Cogne la caboche (Stanké, 1979).Comme tous les autres, le père Julien Harvey a laissé tomber le col romain pour l\u2019habit civil.Il l\u2019a fait non pour atténuer son engagement religieux, mais parce que l\u2019habit créait une distance importante dans la situation nouvelle.L\u2019habit séculier traduisait une situation de non-pouvoir.Mieux que d\u2019autres, Julien a compris le déplacement du pouvoir et l\u2019a accepté.Si la Révolution tranquille s\u2019est faite sans violence et sans résistance acharnée, on le doit à des gens tels que Julien Harvey, qui ont acquiescé profondément à un passage du pouvoir vers le service.Un jour, Julien a cessé de fumer.Pour des raisons médicales et écologiques, bien sûr, mais aussi parce que ce luxe inutile le détournait de l\u2019essentiel.Un jour, Julien a cessé aussi de boire du gin, sauf aux grandes occasions.Lui qui aimait palabrer d\u2019interminables heures jusqu\u2019à tard dans la nuit et qui reparaissait, le lendemain, frais comme une rose alors que les autres traînaient leur mal de tête, lui que l\u2019alcool ne rendait ni agressif ni grivois, il a pratiquement renoncé à prendre un verre.À mon MÊÊimÊÊimÊÊÊÊiÊÊÊÊiiÊÊm Amoureux de la vie dans toutes ses facettes, Julien m\u2019a toujours paru un homme dévoré par la justice.C\u2019était là son premier amour.avis, il l\u2019a moins fait par peur ou par ascèse (il invoquait des raisons médicales) que par solidarité avec les pauvres, y compris les alcooliques, ses amis du refuge Meurling.Du groupe de l\u2019émission Le temps s\u2019ouvre, nous étions restés quelques amis: René Beaugrand, prêtre de St-Hyacinthe, Louis-Roger Dumas, journaliste, qui a fait carrière à Radio- 242\trelations octobre 1998 Canada puis à la Ville de Québec, Germaine Brassard, l\u2019épouse de Louis, conseillère en communication, Julien et moi.Le père Émile Legault était aussi de la partie au début, mais la maladie puis la mort nous l\u2019ont ravi.Nous nous voyions une ou deux fois par année, chez les Dumas, chez René Beaugrand, ou chez moi.Nous faisions de fameuses agapes, chantant, riant, discutant, refaisant le monde.Malgré ses maigres ressources, Julien apportait toujours des fleurs pour Germaine, un cadeau pour les enfants.Il s\u2019intéressait à tout: aux questions politiques et sociales, à l\u2019information, au jardinage, aux voyages, à l\u2019économie, à la littérature et au théâtre, même s\u2019il n\u2019était pas un littéraire.Julien nous précédait toujours d\u2019un livre, d\u2019une rencontre, d\u2019une intuition.Puis il s\u2019est mis à parler de cuisine et de recettes.La décision de vivre en appartement l\u2019a forcé à renouer avec les rites culinaires: les sauces, les épices, les cuissons, la mise en table.À travers la cuisine, Julien rencontrait sa mère, découvrait les valeurs de l\u2019intimité, du bon et du beau dans leur acception première.Un ascète jouisseur Je dirais de Julien qu\u2019il était un ascète jouisseur.Il n\u2019était pas inculte, oh que non! Il appréciait les bonnes choses, les étoffes chaudes, les vins corsés, les fromages fins, la belle écriture, la peinture, la sculpture.Il aimait l\u2019hymne à la joie de Bethoven, les chansons de Vigneault, le grégorien.Je ne l\u2019ai jamais vu danser.Il m\u2019a semblé très prude à l\u2019égard des femmes, lui qui était d\u2019une grande virilité.En ce domaine, ses choix étaient clairs.Par ailleurs, je me suis rendu compte qu\u2019il était plutôt timide en face d\u2019un groupe.À mon sens, sa préparation méticuleuse et l\u2019immense érudition qui soutenait ses interventions étaient ses moyens de défense pour gérer cette timidité profonde.Amoureux de la vie dans toutes ses facettes, Julien m\u2019a toujours paru un homme dévoré par la justice.C\u2019était là son premier amour.Il ne le montrait pas d\u2019une manière ostentatoire, mais par des tas de décisions personnelles, «auto-implicatives», qui l\u2019ont mené à la pauvreté radicale et à l\u2019acceptation de sa mort.Quand il a commencé à avoir mal au dos, quand il a compris qu\u2019il lui fallait oublier le canot-camping, ce fut très dur.Il a d\u2019ailleurs refusé le diagnostic et est parvenu à pratiquer à nouveau son sport préféré.Puis, en 1997, est venu l\u2019ACV.Vision double, incapacité de lire.Julien était prêt à s\u2019en aller à St-Jérôme finir sa route.Il en fut autrement.Il a recouvré un peu de santé et son acuité intellectuelle.Le corps se traînait, la toux l\u2019oppressait, la voix s\u2019étranglait.Mais à notre dernière fête, chez Beaugrand, il a bu du gin somptuairement.Pur, à grands verres! Une fois de plus, la dernière, nous avons refait le monde.Quelques semaines plus tard, quand il est mort seul dans sa chambre, après quelques conversations téléphoniques, il venait de terminer la lecture de tous les livres soumis au prix Richard-Arès et avait préparé une revue de littérature pour le secteur des Communautés culturelles du Centre justice et foi.Il était naturellement un lecteur rapide.La vie l\u2019a quitté avant qu\u2019il ne la quitte.Il n\u2019a pas connu l\u2019extrême déchéance.Le Seigneur est venu le chercher avant, comblant sans doute son extraordinaire désir de vivre et d\u2019aimer la vie dans la justice et la vérité.¦ 3 CD CL CD cT O 3 CD Q.\"O O CO EpKl *4#.* !!!!!!!!!! !\u2022 r\u201c\"T imimi I iiiiiiiiiiiii Quelque part en Haute-Mauricie, \u2022ès une excursion de deux semaines avec des confrères jésuites.IIIIIIIIIIIIIBCTI ¦1 irtr _ .* *2?.Vt , If km * y k ' ?» w \" ,4k : i r.* - Photo prêtée par le P.Irénée Beaubien homme de foi, homme du pays CONSTRUIRE LE DIALOGUE par René Boudreault1 «Celui qui ne vit pas selon les circonstances, celui qui ne vit pas selon son milieu, selon ses commodités, selon la matière, celui qui vit pour la Justice et pour la Vérité, sans s\u2019occuper des conséquences, celui-là n\u2019est pas un athée, car il est dans l\u2019Éternel et PÉternel est en lui.» Le pain et le vin, Ignazio Silone Cette citation du grand romancier italien Ignazio Silone nous servira pour illustrer l\u2019attitude et la motivation du père Julien Harvey, au fil des deux années qu\u2019ont duré les travaux du Forum paritaire québécois-autochtone, groupe de réflexion composé de porte-parole et de responsables d\u2019organisations autochtones et québécoises.Le Forum a publié, à l\u2019automne 1993, un manifeste concernant l\u2019avenir des relations entre les Autochtones et les Québécois2.Signé par les Larose, Pagé, Kistabish, Doray, Saganash, McKenzie, Simon, Landry, Drainville, Harvey, Cleary et autres, responsables d\u2019organisations syndicales, coopératives, religieuses, politiques et sociales, le manifeste faisait suite à une quinzaine de rencontres de discussion portant sur l\u2019identification des divergences et des convergences dans les relations entre Québécois et Autochtones.Conséquent avec la mission du Centre justice et foi, Julien Harvey a été l\u2019un des pionniers de ce groupe de réflexion, à la recherche d\u2019une formule concrète de convivialité qui s\u2019inscrirait dans un projet de société inclusif des uns et des autres.Dans le climat de tension juridique, politique et sociale entre la population autochtone et la population québécoise qui a suivi la crise de 1990, les participants au Forum se sentaient la responsabilité de s\u2019apprivoiser et d\u2019améliorer leur communication, afin de renforcer nos convergences politiques, sociales et économiques, et de mieux cerner les assises de nos relations mutuelles.À l\u2019écoute de tous et de toutes, tel un anthropologue auscultant la moindre parcelle de vérité pouvant émaner d\u2019un objet ou d\u2019une opinion émise, Julien Harvey était l\u2019enfant qui s\u2019émerveillait de la lueur d\u2019une idée et l\u2019érudit qui se passionnait des parallèles à établir avec d\u2019autres petits peuples.Chercheur infatigable, il repartait sur la piste de la synthèse des choses et de l\u2019or- ganisation de la pensée politique et sociale; écrivain consciencieux, il remettait cent fois sur le métier ses bouts de textes passés au moulin de la critique collective et les Conséquent avec la mission du Centre justice et foi, Julien Harvey a été l\u2019un des pionniers de ce groupe de réflexion, à la recherche d\u2019une formule concrète de convivialité qui s\u2019inscrirait dans un projet de société inclusif des uns et des autres.polissait à la manière du sculpteur jamais totalement satisfait, pressé de reprendre son thème sous un nouvel angle.Que de fois nous avons apprécié le rire moqueur de ce conteur haut en couleur, ravi d\u2019évoquer ses péripéties de canotage sur les rivières vierges du Québec, en pays algonquin et attikamekw, de deviser sur les grandeurs et les misères de l\u2019histoire de la Compagnie de Jésus, ou encore de nous entretenir de sa dernière analyse des politiques d\u2019immigration américaine, anglaise, allemande, suédoise et française, en regard des mérites respectifs de la conver- gence culturelle et de la culture publique commune.De sa participation au Forum paritaire québécois-autochtone, on retient de cet être de savoir affable et qui s\u2019intéressait à tout, la gentillesse de la personne, le courage du penseur libre, prêt à défendre ses opinions sur la place publique, la ténacité du combattant dans sa lutte contre le préjugé et l\u2019ignorance, la fougue de l\u2019intellectuel et sa soif insatiable d\u2019apprendre et de connaître, ainsi que la sagesse du vétéran dont l\u2019âge n\u2019a jamais altéré la fraîcheur de la pensée.Dans la liste de ses partis pris et de ses engagements, on comptera désormais sa position pour le droit à l\u2019autodétermination des peuples québécois et autochtones, leur nécessaire association, la protection juridique des droits des peuples autochtones sur le territoire québécois, la reconnaissance de leurs droits territoriaux et de leur droit à l\u2019autonomie politique, la protection et la mise en valeur des langues et des cultures nationales spécifiques des peuples autochtones et la mise en place d\u2019un mécanisme paritaire devant présider à la relation ou éventuellement à la redéfinition des rapports entre le Québec souverain et les nations autochtones.Dans ce chapitre de son combat pour la Justice et la Vérité, par-delà les circonstances, le milieu, les commodités et la matière, Julien a su nous communiquer la flamme du chercheur et, parce que l\u2019Éternel était en lui, il est sans doute maintenant dans l\u2019Éternel.Merci Julien.¦ 1.\tL\u2019auteur est spécialiste des questions amérindiennes et collaborateur régulier de Relations.2.\tVoir Julien Harvey, « Une proposition du Forum paritaire Autochtone-Québécois», Relations, mars 1994, p.35-37.244 relations octobre 1998 LA GRÂCE DE L\u2019AMITIÉ par Gregory Baum1 Dans le coin gauche, à l\u2019arrière-plan, nos deux théologiens, lors d\u2019un comité de rédaction de notre revue.- mmm g es théologiens sont célèbres pour leurs disputes.Hommes de foi et profondément engagés socialement l\u2019un et l\u2019autre, Julien Harvey et Gregory Baum se réser-¦I vaient une arène secrète où, invariablement, ils en venaient aux taquineries et aux références érudites.Le dernier mot revient à Gregory, qui tient à célébrer «l\u2019amitié de la pensée» qui l\u2019unissait à Julien, sans pour autant lui donner tout à fait raison.Julien Harvey me manque énormément.Nous étions collègues au comité de rédaction de la revue Relations.Il en était membre depuis trente ans; moi, depuis douze ans.Il avait une connaissance profonde de la société québécoise; j\u2019étais un novice.Il était le plus jeune: j\u2019avais trois semaines de plus que lui.Quand je suis arrivé à Montréal en 1986, comme j\u2019étais un théologien connu dans certains milieux d\u2019Église, le comité de rédaction, alors sous la direction d\u2019Albert Beaudry, m\u2019a généreusement invité à m\u2019associer à ses travaux.C\u2019est ainsi que Julien et moi sommes devenus collègues.Nous étions les deux «vieux» de l\u2019équipe.Nous n\u2019avions pas, Julien et moi, une amitié intime.Nous n\u2019échangions pas les 1.Théologien et membre de notre comité de rédaction.secrets et les soucis de nos vies personnelles.Nous étions plutôt liés par une amitié de la pensée.Aux réunions du comité de rédaction nous discutions ensemble de tous les grands thèmes liés à la théologie, à l\u2019éthique, ainsi qu\u2019à la situation politique et sociale du Québec.Ces discussions animées ont créé entre nous une complicité spirituelle qui m\u2019était précieuse et qui m\u2019a appris beaucoup.Julien était un homme de foi, qui regardait et interprétait le monde à la lumière de la révélation en Jésus Christ.Il était convaincu, comme la majorité des théologiens depuis le concile Vatican II, que la rédemption accomplie par Jésus vise le salut de l\u2019humanité et la transformation de nos sociétés.Dieu est à l\u2019oeuvre dans l\u2019histoire.Il faut dire que, pour notre équipe, la foi chrétienne a une dimension politique.Ju- lien admirait l\u2019État-providence créé après la Deuxième Guerre mondiale et y voyait une réalisation bénéfique, unique dans l\u2019histoire humaine.Selon lui, la social-démocratie, capable de restreindre et guider les forces du marché, a mis en place des conditions sociales qui génèrent un degré de sécurité et de justice sans précédent.Julien pensait aussi que l\u2019émancipation du Québec exigeait la souveraineté politique.Puisqu\u2019il espérait qu\u2019un Québec souverain deviendrait une société plus social-démocrate, il était amèrement déçu par la diffusion de la pensée néo-libérale dans le monde entier, y inclus le Québec.Une dispute théologique Même si nous partagions la même perspective théologique, Julien et moi nous sommes disputés de temps en temps sur des questions assez subtiles, ce qui amusait beaucoup nos collègues.Nous avions des positions différentes sur la place de la grâce divine dans la vie humaine.Une fois, lors d\u2019un panel tenu au Centre Manrèse de Québec, nous avons même discuté en public les orientations différentes qui nous inspiraient.relations octobre 1998 245 homme de foi, homme du pays mp Dans ma formation théologique, on m\u2019a enseigné à distinguer deux façons d\u2019envisager la vie spirituelle: une approche représentée par les Jésuites et l\u2019autre par la tradition augustinienne.Les Jésuites mettent l\u2019accent sur la volonté: pour plaire à Dieu, il faut faire de son mieux, il faut essayer fort.Il va sans dire qu\u2019ils croient aussi à la grâce divine.Cette grâce, selon eux, illumine l\u2019esprit et renforce la volonté de manière que les croyants puissent déployer tous leurs efforts, surmonter les impulsions mauvaises et faire le bien.La spiritualité des Jésuites est disciplinée.Ils examinent leur conscience, se repentent de leurs fautes, se fixent un idéal auquel ils aspirent, et décident de pratiquer les vertus nécessaires pour y arriver.Faisant confiance à la grâce divine, ils s\u2019efforcent, en y appliquant tous leurs «muscles ascétiques», de réaliser leur projet de sainteté.Selon un mot attribué - peut-être à tort - à leur fondateur, les Jésuites prient comme si tout dépendait de Dieu, mais ils agissent comme si tout dépendait d\u2019eux-mêmes.La tradition augustinienne est quelque peu différente.Suivant l\u2019enseignement de saint Paul, saint Augustin mettait l\u2019accent, d\u2019un côté, sur la nature blessée de l\u2019être humain et, de l\u2019autre, sur le caractère imprévisible et immérité de la grâce divine.Ce qui caractérise les humains, c\u2019est leur impuissance: ils sont radicalement incapables d\u2019accomplir le bien qu\u2019ils veulent faire.La grâce divine, qui guérit leur condition et leur donne de l\u2019énergie, arrive comme une surprise.Devant cette grâce on s\u2019étonne: on reconnaît son caractère gratuit, et on se demande pourquoi on a été choisi.C\u2019est ce que saint Paul a vécu lors de sa conversion et, trois siècles plus tard, saint Augustin a fait la même expérience.Selon la sagesse augustinienne, au lieu de tendre fortement ses «muscles ascéti- II était convaincu que la rédemption accomplie par Jésus vise le salut de l\u2019humanité et la transformation de nos sociétés.Dieu est à l\u2019oeuvre dans l\u2019histoire.ques», mieux vaudrait attendre patiemment le bon moment.Avant d\u2019entrer dans le lieu saint, il faut attendre que la pierre ait été roulée de côté.Au lieu de courir impatiemment dans le corridor de la prison et de secouer anxieusement la porte cadenassée, la sagesse augustinienne conseille d\u2019attendre humblement que la porte s\u2019ouvre et nous permette de sortir.Pour faire le bien, la volonté joue un rôle important, mais le pouvoir du vouloir est un don de Dieu.L\u2019amour dont nous sommes capables, les vertus que nous pratiquons et les bonnes SUR NOTRE VIOLENCE POLITIQUE (Psaume 79) Seigneur, comme nous l\u2019avons brisée, ta création! Comme nous en faisons, des ruines! Partout des cadavres, d\u2019hommes et de femmes Qui sont pourtant tes frères et soeurs.Toujours du sang, sur ce sol où tu as aimé vivre.Bien sûr, nous pensons toujours avoir raison de nous battre.Nous prenons très mal la moquerie ou l\u2019injure.Apprends-nous d\u2019abord à maîtriser notre rage, À apprivoiser notre fierté nationale.Et apprends-le aussi à ceux qui abusent de nous.Aide-nous à relire notre histoire avec miséricorde.À ne pas garder trop de rancune.Pour que ton projet de paix puisse avoir un peu de chance.Tourne-nous vers autre chose que la vengeance, Et fais-nous voir que Toi, tu ne te venges pas.Pour que la fête de la vie soit possible, Toi qui l\u2019as tant voulue pour nous.Julien Harvey, s.j.choses que nous accomplissons.sont toutes des surprises.Il n\u2019y a donc aucune raison de s\u2019en vanter.La relation entre la grâce divine et la volonté humaine est un sujet qui a été vigoureusement discuté dans l\u2019Église.Même dans le Nouveau Testament nous trouvons ces accents différents: d\u2019un côté, une prédication contre le péché, comme si nous devions nous convertir par un effort de notre propre volonté; et de l\u2019autre, la bonne nouvelle que Dieu nous a choisis lorsque nous étions encore loin de lui, prisonniers du péché.Pendant des siècles, on a débattu dans l\u2019Église s\u2019il fallait mettre l\u2019accent sur la volonté humaine et, donc, sur le grand effort à accomplir, ou bien sur le don immérité, et donc sur l\u2019aisance avec laquelle il n\u2019y a qu\u2019à suivre la voix de Dieu.L\u2019Église a condamné les positions extrêmes des deux côtés.Nous ne devons pas mettre l\u2019accent sur la volonté humaine au point que la grâce n\u2019apparaisse plus comme indispensable à la sainteté.Nous ne devons pas non plus mettre l\u2019accent sur la grâce divine au point que la volonté ne semble plus jouer un rôle indispensable dans la vie chrétienne.Mais les positions modérées de ces deux approches demeurent acceptables.La tradition jésuite et la tradition augustinienne, dans laquelle j\u2019ai été formé, font toutes les deux partie du catholicisme.Le singe et le chat J\u2019ai entendu dire qu\u2019un débat similaire existe dans l\u2019hindouisme.On y distingue deux écoles théologiques, l\u2019école dite «du singe» et l\u2019école dite «du chat».La première utilise l\u2019image d\u2019une guenon qui porte son petit sur l\u2019épaule: ici, le petit singe doit s\u2019agripper au cou de sa mère: l\u2019accent est mis sur la volonté.À l\u2019inverse, l\u2019autre école utilise l\u2019image d\u2019une chatte qui ramasse son petit par la peau du cou et l\u2019emmène avec elle: l\u2019accent est ici sur la gratuité.Julien et moi, nous n\u2019étions pas tout à fait d\u2019accord sur cette question.Peut-être avions-nous raison tous les deux?Dans les petites choses de la vie, ce serait la volonté qui compte; mais dans les grandes choses, comme nos désirs spirituels, nos engagements, et les tournants importants de l\u2019existence, ce serait plutôt la gratuité et la grâce qui entrent en jeu.Mais comme j\u2019aimerais savoir ce que Julien me répondrait! ¦ 246 relations octobre 1998 A L\u2019IMAGE DE JULIEN par Fernand Jutras1 TJ\"\t!\u2014 et FOI ¦L ctNTRE Justice i**\u2019 ¦: vm Le Centre justice et foi aura été profondément marqué par celui qui en fut le principal inspirateur et artisan.Parler du Centre, c\u2019est donc aussi parler de cet infatigable «scholar» et de la mission qu\u2019il avait formulée pour le CJF, mission que l\u2019équipe actuelle entend bien continuer de mettre en oeuvre.Représentant les Jésuites du Canada français à la 32e Congrégation générale de la Compagnie de Jésus, à Rome, pendant l\u2019hiver 1974-75, Julien Harvey fut profondément marqué par cette expérience.L\u2019assemblée avait endossé l\u2019option préférentielle pour les pauvres et proclamé l\u2019idée, difficilement acceptée à l\u2019époque, que l\u2019engagement pour la justice est pour un jésuite l\u2019expression nécessaire de sa foi en Jésus Christ.On peut penser qu\u2019il avait pris une part active aux délibérations et que leurs conclusions venaient confirmer ses convictions et ses aspirations personnelles.L\u2019engagement social lui était familier.Déjà, il avait accepté d\u2019interrompre sa carrière de chercheur et d\u2019enseignant universitaire pour exercer les fonctions de supé- 1.\tDirecteur du Centre justice et foi.2.\tLes Éditions Bellarmin ont été vendues à Fides, en 1990.3.\tLe secteur des Programmes organise les Soirées Relations, les journées d\u2019étude, sessions, clubs de lecture, etc.rieur provincial.Il se sentait aussi interpellé par ses amis, les plus pauvres, comme les itinérants du Refuge Meurling (Centre Préfontaine); et ses interventions sur les ondes de la télévision comme dans les pages de Relations l\u2019avaient amené à prendre position dans les grands débats sociaux de l\u2019heure.Rentré à Montréal, il allait se mettre en devoir d\u2019appliquer les résolutions du chapitre général non seulement dans sa vie religieuse personnelle, mais sur le plan de l\u2019animation communautaire.Pensons, par exemple, qu\u2019il aura à accompagner le discernement d\u2019un Jacques Couture et à superviser l\u2019évolution des collèges.À la fin de son mandat, il doit étudier la situation d\u2019un groupe d\u2019immigrants clandestins, et il découvre les enjeux sociaux, politiques et culturels de l\u2019immigration pour le Québec.C\u2019est dans ce contexte qu\u2019il s\u2019interroge sur l\u2019engagement social des Jésuites d\u2019ici.Il rêvait de continuer et de renouveler le défunt Institut social populaire, créé dès 1911 sous le nom d\u2019École sociale populaire.En 1983, avec quelques confrères, il fonde, dans la Maison Bellarmin, le Centre justice et foi (CJF).Modeste, le Centre regroupait, en plus d\u2019une bibliothèque spécialisée en sciences sociales, quelques oeuvres déjà existantes: les vénérables Éditions Bellarmin (circa 1889)2, la revue Relations (1941) et les Programmes de contacts directs avec le public3 que venait de lancer Karl Lévêque (1982).En 1985, s\u2019ajoutera le secteur des Communautés culturelles, manière d\u2019incarner quelques-unes des préoccupations majeures de Julien: l\u2019accueil des immigrants et la convivance entre Québécois de toutes origines.Principal porteur du projet, il fut le premier directeur général du CJF, et il occupera ce poste jusqu\u2019en 1990.Il se consacrera ensuite, comme simple membre du Centre, à ses dossiers favoris, dont le sort des Premières nations, la culture publique commune, et la laïcité scolaire.Chose certaine, sa propre spiritualité, sa vision sociale jouèrent un rôle central dans la formation du Centre.Le CJF aura été son oeuvre préférée, celle où il mit toutes ses énergies et tout son coeur.Puisqu\u2019il en était devenu en quelque sorte la mémoire vivante, je lui demandai un jour de mettre sur papier ce qui, de son point de vue, résumait l\u2019inspiration du Centre.Fidèle à son habitude, il s\u2019attela à sa vieille machine à écrire mécanique et me remit (quel- relations octobre 1998 247 homme de foi, homme du pays homme de foi, homme du pays ques minutes après!) un texte que je citerai ici abondamment.D\u2019abord, pourquoi ce nom (Justice et foi), dont l\u2019ordre des mots pouvait surprendre?«Au Québec, la foi et la pratique chrétienne ont eu et gardent encore une forte tendance du côté sacramentel, avec le risque trop fréquent de ne pas avoir de prolongement social.D\u2019où le besoin d\u2019une compensation sociale forte.La très grande majorité des services d\u2019Église sont orientés vers les croyants; il est heureux qu\u2019un centre soit d\u2019abord orienté vers les distants et les incroyants!» Le Centre justice et foi sera donc un centre ignatien voué à la promotion de l\u2019engagement social, inspiré par l\u2019Évangile lu dans la tradition jésuite, et agissant par l\u2019analyse sociale et le discernement spirituel qui la prolonge4.Son objectif: transformer notre société en une société plus juste, au nom de l\u2019Évangile et de la solidarité avec les plus démunis.Julien précisera: «L\u2019accent portera sur l\u2019intervention politique, économique, sociale, inspirée par l\u2019Évangile, mais en ne le manifestant que discrètement.» À la manière de Julien On remarquera d\u2019abord, dans cette définition de l\u2019oeuvre, l\u2019insistance sur l\u2019aspect «ignatien».Profondément jésuite, Julien plaçait cette inspiration à la source du Centre: «La motivation spirituelle proprement jésuite est que l\u2019incarnation se continue par nous dans l\u2019histoire.(.) L\u2019expérience spirituelle chrétienne proprement jésuite est celle de rencontrer Dieu en Jésus dans les autres, et particulièrement dans les pauvres (sous les diverses formes de pauvreté réelle de notre temps).C\u2019est l\u2019expérience qui doit rassembler l\u2019équipe d\u2019un centre social jésuite; ceux et celles qui rencontrent Dieu d\u2019abord ou exclusivement dans la liturgie, dans la nature ou dans les arts ne pourraient probablement contribuer que marginalement.» Notons que quelques confrères avaient été piqués par cette dernière remarque! La définition du Centre citée plus haut insiste aussi sur une façon de faire, bien particulière.«Lafaçon de procéder, d\u2019avancer de façon significative et efficace dans le temps, est de faire régulièrement de Y analyse sociale, personnellement et en équipe, pour ensuite prolonger cette analyse sociale en discernement spirituel.Cette deuxiè- 248 me démarche requiert de la liberté intérieure et extérieure (donc pauvreté permettant indépendance), des choix du meilleur (donc acceptation des risques dans la réalisation du Sermon sur la montagne) et l\u2019acceptation éventuelle de la souffrance (dans la vie de chacun et du Centre).Le discernement spirituel permet de choisir les tâches, les objectifs, les collaborations, parmi tout l\u2019éventail que la réalité offre.» J\u2019ai cru qu\u2019il valait la peine de citer ce paragraphe in extenso.Les intimes de Julien y retrouveront sa propre «façon de procéder et d\u2019avancer de façon significative et efficace dans le temps».Les changements Le Centre justice et foi aura été son oeuvre préférée, celle où il mit toutes ses énergies et tout son coeur.de cap dans sa carrière professionnelle, ses nombreux engagements, furent autant de réponses à cette manière de faire de l\u2019analyse et du discernement.Et les qualités qu\u2019il requérait de ses compagnons et compagnes du Centre furent éminemment les siennes! On reconnaîtra Julien tout particulièrement dans cet appel à la liberté face à tous les pouvoirs, y compris ceux de l\u2019Église: «La situation d\u2019un centre social jésuite dans l\u2019Église est celle d\u2019un groupe religieux: solidarité, mais sans subordination.Les principes énoncés précédemment doivent permettre une position plus prophétique qu\u2019institutionnelle, rendant possible la correction fraternelle également à l\u2019intérieur de l\u2019Église, assurant aussi le progrès dans la réflexion et les prises de position.Cette situation ne doit être contredite ni par les subventions ni par les engagements rémunérés.» Si certains furent parfois scandalisés de ses prises de positions (Julien disait en badinant qu\u2019un bon article devait fâcher 10% de ses lecteurs), combien de croyantes et de croyants n\u2019ont-ils pas accueilli comme une bouffée d\u2019air frais l\u2019un ou l\u2019autre de ses commentaires incisifs sur les politiques ecclésiales! Restait à définir plus précisément le lieu d\u2019intervention, le «créneau» du Centre.Le paragraphe qui suit, un peu compliqué parce qu\u2019il tente d\u2019être exhaustif, fut retouché en équipe, à partir d\u2019un brouillon composé par Julien, à la même époque: «Dans la pyramide sociale des classes et des rôles, sa relations octobre 1998 zone immédiate d\u2019influence et de rayonnement n\u2019est ni au sommet, auprès des décideurs (par le lobbying), ni à la base (par l\u2019animation directe ou la mobilisation), mais entre les deux, par le moyen de la conscientisation et de l\u2019éclairage des questions et des pratiques, auprès des multiplicateurs et des personnes militantes, des groupes populaires et des «mouvements sociaux.» «À ce niveau, sont visés autant les militantes que les professionnel(le)s ou les cadres; et le lieu propre du Centre est plus la culture générale interdisciplinaire que l\u2019enseignement.D\u2019ailleurs son intervention, au lieu d\u2019être institutionnelle (diocésaine, subventionnée, planifiée.) est plutôt une intervention libre, basée sur un discernement faisant suite à une analyse sociale, à partir du point de vue des pauvres5.» «Cette intervention est modeste, le Centre se considérant comme un partenaire parmi d\u2019autres; son rôle n\u2019est généralement pas de prendre le leadership pour une cause ou l\u2019autre, mais de collaborer, comme en appoint, là où l\u2019appelle le discernement.» Voilà l\u2019oeuvre que l\u2019équipe actuelle du Centre justice et foi, encore émue du départ de son père fondateur, entend continuer.Il faut reconnaître à Julien le mérite d\u2019avoir travaillé jusqu\u2019au bout.Quelques heures avant sa mort, il mettait à la poste une recherche qu\u2019il venait d\u2019effectuer sur des questions d\u2019immigration.On doit aussi saluer son courage et son humilité: il a su, dans les dernières années, se retirer de la direction, travailler avec une équipe entièrement renouvelée et accepter parfois des analyses et des discernements avec lesquels il n\u2019était pas toujours d\u2019accord, de prime abord.Sa notoriété, comme religieux, comme croyant solidaire de l\u2019Église, aura amené plusieurs chrétiens à s\u2019interroger et à réexaminer leurs positions, en matière de solidarité avec les démunis ou de laïcité scolaire par exemple; mais il aura aussi contribué, par son immense érudition, par la solidité et la profondeur de ses analyses et par la cohérence de ses engagements, à rendre crédible la foi chrétienne dans le Québec sécularisé de l\u2019après-Révolution tranquille, ce qui était son voeu le plus cher.¦ 4.\tCette définition fut élaborée par l\u2019équipe, avec Julien, en 1992, à l\u2019époque où il écrivit le texte que nous citons ici.5.\tJulien supposait que chaque membre du Centre ait un engagement personnel en milieu populaire. Pour clore ce dossier, nous reproduisons ici un des premiers articles publiés par Julien dans Relations (mai 1968, p.154-155).Lu après coup, ce texte inspiré devient une sorte de programme de vie.On y reconnaîtra en filigrane l\u2019inspiration qui a guidé ses recherches et ses combats et, déjà, ses principales préoccupations.L\u2019HOMME D\u2019ICI ET LE SALUT OFFERT Si l\u2019on reprend en catégories québécoises T affirmation de Dietrich Bonhoeffer qui caractérisait l\u2019homme moderne en disant que c\u2019est l\u2019homme devenu majeur, la date de notre arrivée à la majorité doit être le 7 septembre 1959.C\u2019est le jour où un grand politicien de la génération précédente est mort, Maurice Duplessis.Qu\u2019on observe ce qui s\u2019est passé chez nous depuis lors, dans les domaines vitaux de notre identité, et on constatera que la plupart des directions nouvelles de notre développement convergent vers cette date.Et les traits mêmes de notre recherche de nous-mêmes pendant la dernière décennie sont étonnamment lisibles en termes de réaction contre les lignes de force des quinze années qui avaient précédé.Evidemment, il n\u2019est pas question d\u2019appliquer ici un naïf post hoc propter hoc, ni de chercher un bouc émissaire; au niveau de nos problèmes fondamentaux, il y a eu depuis lors bien d\u2019autres facteurs: un renouveau de notre conscience nationale, l\u2019avènement massif des mass media, et aussi le Concile.Il demeure que le renouveau politique d\u2019après 1959 a servi de point de départ au déblocage.Il n\u2019est pas étonnant de constater maintenant qu\u2019un des traits majeurs de la quête de notre identité soit la réaction contre l\u2019institution.Ou plus exactement la méfiance à l\u2019égard de toute institution qui existait avant 1959.On n\u2019avait qu\u2019à regarder avec un peu d\u2019attention notre splendide pavillon du Québec à l\u2019Expo pour se rendre compte du fait.Beaucoup de ce qui précédait était là, mais était là comme passé.Sur le terrain religieux, si vitalement lié à l\u2019identité de la personne et du groupe, cette accession à la majorité s\u2019est traduite en termes de mise en question de V«establishment», de la très vaste institutionnalisation religieuse de chez nous.Je ne veux pas entrer ici dans la critique de ce fait; tous ceux qui se sont penchés tant soit peu sur notre histoire sociale d\u2019après 1760 savent que la seule structure qui nous a été alors laissée a été celle de l\u2019Eglise.Et il n\u2019est pas étonnant que celle-ci se soit lourdement chargée de tâches subsidiaires dans les deux siècles qui ont suivi.Et il n\u2019est pas étonnant que la mise en question doive être, après deux siècles, profonde.L\u2019Église, n\u2019a pas de charisme théocratique garanti et elle s\u2019est tirée d\u2019affaire comme elle a pu, comme les autres Québécois dont elle était formée.Après dix années, les traits de la révision sont déjà si accentués que la pensée théologique importée risque plus d\u2019embrouiller le problème que de l\u2019éclairer.Qu\u2019il s\u2019agisse de la théologie de la sécularisation ou de la théologie de la «mort de Dieu», l\u2019une allemande et l\u2019autre américaine, les deux ont en général leur contrepartie québécoise; mais elles ne doivent en aucune façon nous empêcher de nous pencher d\u2019abord sur ce qu\u2019est notre véritable dynamique interne dans la recherche présente de notre identité.Notre sécularisation a ses propres racines chez nous, et c\u2019est à partir de là que nous pourrons le mieux évoluer.Et cela même si nos traumatismes propres (Quebec is not a province, it is a state of mind!) risquent de nous pousser à une technique sommaire de guérison, qui nous sorte de l\u2019anxiété et de l\u2019aliénation pour nous amener à un nouveau paradis du consommateur religieux.Car j\u2019imagine ne surprendre ici personne si je fais remarquer qu\u2019un mauvais virage de notre pensée religieuse de fond rendra beaucoup moins possible la prise en main de notre destin.Et qu\u2019inver-sement la prise de conscience de notre identité et la question de notre souveraineté politique ont un retentissement théologique considérable dont aucun croyant lucide ne saurait se désintéresser.La véritable foi ne s\u2019établit que dans une personne libre, ou du moins capable de liberté.Toute la question est de savoir quelle forme prendra la liberté dont nous avons besoin.La révision est déjà si concrètement en marche que des formes nouvelles, qu\u2019on pourrait presque appeler des nouvelles institutions, se dessinent.Et la plus significative est ce que j\u2019appellerais le christianisme externe gratuit.En termes plus techniques, cela signifie la tendance à ne pas réparer l\u2019institution ni même à la rénover fondamentalement, mais à s\u2019installer hors de l\u2019institution, hors de l\u2019Église que nous constituons, pour devenir un type québécois de «troisième homme».C\u2019est un homme qui a besoin de foi, qui expérimente encore que l\u2019approfondissement des trois besoins fondamentaux relations octobre 1998 249 de connaître, d\u2019aimer et de créer arrive, si on devient adulte, au besoin d\u2019absolu.Et d\u2019un absolu donné.D\u2019un absolu donné en Jésus Christ.L\u2019homme d\u2019ici veut se savoir accepté par l\u2019absolu, il a besoin d\u2019une espérance, au-delà de ce pays qui, plus que symboliquement, est l\u2019hiver.Mais en même temps, cet homme a été pendant si longtemps un chrétien interne contraint ! Il a tellement lié, et depuis si longtemps, ce besoin d\u2019absolu à un réseau complexe de contraintes, de scrupules, de conventions superficielles, qu\u2019il est tenté de rejeter toute incarnation, toute vie de foi, toute marche à la suite de Jésus, pour ne conserver qu\u2019à l\u2019état cérébral et purement individuel cette précieuse foi en l\u2019acceptation de lui-même, le mal-aimé, dans l\u2019amour de Jésus Christ.Une Bonne Nouvelle confidentielle, qui guérit et fait vivre.C\u2019est déjà beaucoup.C\u2019est un indice de santé humaine fondamentale.Et c\u2019est sans doute le meilleur départ pour une pré-catéchèse.Ce qui serait dommage, c\u2019est que nous en fassions une situation normale, qui serait garantie à la fois par l\u2019anthropologie et par l\u2019Évangile.Car ce serait là une impasse, celle que j\u2019ai appelée le christianisme externe gratuit.Car c\u2019est là ce que le même Bonhoeffer appelait la «grâce à bon marché».Le grand martyr évangélique, qui a tant lutté contre la religiosité stérile qui inlassablement s\u2019agglutine au christianisme, est tout de même mort pour demeurer fidèle à l\u2019institution, à l\u2019Église visible, et structurée, et concrète.À la seule Église qui rassemble visiblement les hommes dans ce monde-ci.«La grâce à bon marché, c\u2019est prêcher le pardon sans la repentance, c\u2019est le baptême sans l\u2019acceptation d\u2019une discipline ecclésiale, c\u2019est la communion sans confession, c\u2019est l\u2019absolution sans confession personnelle.La grâce à bon marché, c\u2019est la grâce sans la Croix, la grâce sans Jésus vivant et incarné» (The Cost of Discipleship, p.47).Chez nous, en pleine période de désintoxication nationale, cela risque de devenir notre solution commode.Puisque l\u2019institution ancienne nous a traumatisés, vivons maintenant notre foi sans institution.Mais nous devons bien savoir que ce que nous sacrifions alors, c\u2019est Vincarnation.Ce que nous sacrifions, c\u2019est le seul Jésus qui soit, Jésus-vivant-comme-Église, qui continue de vivre et de transformer le monde présent, et cela au prix que cela coûte.Au même prix que l\u2019Incarnation et la Croix.Ce qui nous éloigne beaucoup d\u2019un christianisme sécurisant de consommateur.Et ce qui nous rapproche beaucoup du christianisme des pauvres, même si ce christianisme ne cesse d\u2019irriter notre lucidité croissante d\u2019hommes arrivés à la majorité.Ceci dit, il n\u2019est évidemment pas question du statu quo.Tout reste à faire.Notre conversion de la religiosité à la vraie vie chrétienne communautaire exige toujours autant la remise en question de nos institutions.Que nous ayons un grand besoin de saine sécularisation, et peut-être surtout de décolonisation au niveau ecclésial m\u2019apparaît évident.Et cela demande beaucoup plus de responsabilité, de compétence, de travail et de fidélité que l\u2019importation d\u2019institutions qui ont réussi ailleurs.C\u2019est pourtant seulement à ce prix que l\u2019Église continuera d\u2019avoir la confiance de l\u2019homme d\u2019ici.Ce dont nous avons d\u2019abord besoin actuellement, pour notre foi, ce sont des hommes qui soutiennent notre foi par des actes-, nous y sommes si peu habitués qu\u2019une affirmation de foi comme celle du cardinal Léger nous a laissés déconcertés, et plusieurs parmi nous ont été tout près de s\u2019en débarrasser par des explications faciles.Et pourtant, maintenant que le progrès social et technique assure de mieux en mieux les fonctions subsidiaires, et mieux souvent que les institutions ecclésiales n\u2019avaient su le faire, c\u2019est seulement à ce prix que notre foi saura répondre aux aspirations fondamentales de l\u2019homme d\u2019ici.Ces perspectives me semblent les seules qui puissent diriger notre pré-catéchèse, même si celle-ci devra souvent se contenter d\u2019aborder l\u2019homme québécois blessé sous des formes extrêmement simplifiées, incluant même parfois la mise entre parenthèses provisoire de toute religion incarnée.Mais si nous ne pouvons dépasser ce stade, nous n\u2019aurons pas réussi la réalisation de notre vocation d\u2019hommes.Nous pourrons toujours vivre avec notre vieille formule nationale: les choses vraiment difficiles doivent être laissées au «bon Dieu», les modérément difficiles aux étrangers, et nous nous chargeons bravement des autres.Mais nous savons déjà que nous serons cette fois-ci très, très malheureux, car nous avons appris, depuis 1959, que nous pouvons faire mieux que cela.Nous avons appris cette chose merveilleuse qu\u2019est la liberté.Et nous devons maintenant prendre le risque d\u2019en payer le prix.¦ 250 relations octobre 1998 Julien Harvey savait offrir une nouvelle vision des événements et orienter les débats vers l\u2019avenir.Souvent consulté par les ministères gouvernementaux, membre du Groupe de prospective de l\u2019AEQ, ses opinions suscitaient parfois des débats, mais il poursuivait la discussion avec patience et respect de l\u2019opinion de l\u2019autre sans jamais renoncer à ses convictions profondes.Mgr Pierre Morissette, président de l\u2019Assemblée des évêques du Québec Avec l\u2019audace des pionniers alliée à la prudence des Jésuites, le père Harvey a souvent proposé des voies nouvelles, adoptées ensuite largement, comme en font foi ses combats pour diffuser les notions de culture publique commune et de laïcité scolaire ouverte, notions reprises depuis lors dans la foulée des réformes apportées à mon ministère et aux autres programmes d\u2019études du primaire et du secondaire.André Boisclair, ministre des Relations avec les citoyens et de l\u2019Immigration du Québec Je sais, pour en avoir discuté avec lui, que Julien Harvey se sentait souvent à contre-courant de l\u2019ambiance actuelle qui, au nom d\u2019une remise en question de l\u2019État-pro-vidence et de la société «assurancielle», impose trop souvent des frustrations douloureuses à ceux et celles d\u2019entre nous qui sont les moins bien nantis.Le père Harvey a été un défenseur très actif et très intense de ces catégories de personnes.Pierre-Étienne Laporte, député d\u2019Outremont à l\u2019Assemblée nationale du Québec Le père Harvey fut l\u2019inspirateur incontournable de nos réflexions et de nos actions en faveur d\u2019une culture publique commune, ouverte à l\u2019ensemble des Québécoises et des Québécois.Il demeurera à jamais un phare pour tous ceux et celles qui travaillent à faire de la société québécoise un lieu d\u2019intégration, de solidarité et d\u2019ouverture sur le monde.Monique Vézina, présidente du Mouvement national des Québécois Julien Harvey a été un Jésuite de l\u2019option pour les pauvres.J\u2019admirais sa simplicité, sa solidarité avec le tiers monde, son intelligence et sa bonté.Provincial, il m\u2019a accueilli à bras ouverts, et je garde le souvenir d\u2019un homme qui se donnait entièrement au travail pour la justice, soutenant et encourageant toutes les initiatives en ce sens.J\u2019ai toujours été impressionné par sa force phy- sique et mentale, par la faculté qu\u2019il avait de se rappeler jusqu\u2019aux détails de ses incursions dans d\u2019autres cultures, en sachant les interpréter de manière positive.Un Jésuite étranger était le bienvenu chez lui et s\u2019y sentait à l\u2019aise.Compagnon de Jésus et compagnon des sans-compagnon, il va me manquer.Groum Tesfaye, S.J.Dublin, Irlande À ceux qui ont connu le père Julien Harvey plus intimement, nous offrons toutes nos sympathies.À ceux chez qui les termes convivance, solidarité, justice sociale, équilibre Nord-Sud trouvent encore une quelconque résonance, malgré l\u2019avènement de la pensée unique, le couronnement des NTIC et le sacre du marché, nous rappelons le devoir de mémoire.Et à lui, nous disons, tout simplement, MERCI.Rachida Azdouz, présidente de l\u2019Association pour l\u2019éducation interculturelle du Québec Le père Harvey nous a étroitement accompagnés dans notre réflexion sur la laïcisation de l\u2019enseignement et la responsabilité de l\u2019école envers l\u2019enseignement religieux.Il nous a montré le chemin du respect des différentes cultures et traditions religieuses, il nous a enseigné que l\u2019école doit se limiter à transmettre les éléments culturels de la religion, que «la paix sociale passe par cette évolution de l\u2019école».Lorraine Pagé, présidente de la Centrale de l\u2019enseignement du Québec Le père Harvey était de toutes les causes et plus particulièrement celles qui touchaient les plus pauvres.À différents niveaux, l\u2019Église a mis à contribution ses compétences, sa science, son discernement.Au Québec, quel groupe ecclésial n\u2019a pas, à un moment ou l\u2019autre, fait appel au Père Harvey pour un discernement communautaire, une retraite ou une session?Pour nous, femmes en Église, nous savons que nous perdons un grand allié.Céline Girard, coordonnatrice du Réseau Femmes et Ministères Nous avons appris avec regret le décès du Père Julien Harvey, qui était un fidèle collaborateur des camps familiaux depuis plusieurs années par son implication au Centre de plein air Marie-Paule.Nous avons grandement apprécié sa collaboration et son dévouement pour son soutien au quinzième anniversaire de notre organisme.Martin Plourde, directeur du Mouvement québécois des camps familiaux relations octobre 1998 251 lectures du mois avec Jean-Marc Dufort, Marie-Paule Malouin et Gisèle Turcot AU PAYS DES IMMIGRANTS Nancy L.Green, L\u2019odyssée des émigrants.Et ils peuplèrent l\u2019Amérique, Paris, Gallimard, 1994; 144 p.Née à Chicago, Nancy Green est maître de conférences à l\u2019École des Hautes Études en Sciences sociales à Paris.Spécialisée en histoire des migrations comparées en France et aux États-Unis, elle a publié, en 1985, Les travailleurs immigrés juifs à la Belle Époque, qui analyse les difficultés d\u2019intégration, au marché du travail parisien, des immigrants juifs d\u2019Europe de l\u2019Est.L\u2019année dernière, est paru Ready-to-wear and Ready-to-work: a Century of Industry and Immigrants in Paris and New-York, volumineuse étude de 426 pages, qui traite des liens entre l\u2019immigration et le monde de la confection.Et ils peuplèrent l\u2019Amérique, de taille plus modeste, date déjà de quelques années, sa version française ayant été publiée en 1994.Malgré son titre, il ne traite de l\u2019immigration qu\u2019aux États-Unis.L\u2019ouvrage n\u2019en demeure pas moins passionnant.Comme tous les numéros de la collection «Découvertes Gallimard», il est abondamment illustré.On ne peut se contenter de le lire.Je l\u2019ai donc parcouru comme un album de photos dont les images, vous le devinez, disent autant, sinon plus que les mots sur l\u2019expérience d\u2019émigrer.Je m\u2019étais engagée à le recenser pour Relations.Longtemps, il est resté là, à portée de la main, sur la petite table, près de mon fauteuil préféré.Combien de fois me suis-je plongée dans son examen?Je ne pourrais le dire.J\u2019ai eu du mal à en terminer la lecture.Chaque fois que je le reprenais, mon attention se laissait captiver par les illustrations et m\u2019emportait au loin, compagne imaginaire de ces émigrants d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui.Le texte pourtant ne manque pas d\u2019intérêt.Y déferlent chacune des vagues migratoires et les facteurs qui lui ont donné naissance.Le livre s\u2019ouvre avec l\u2019arrivée des Puritains du Mayflower et se referme sur celle des Mexicains et des Portoricains, en passant par l\u2019immigration forcée des Africains et par la venue de Britanniques, d\u2019Allemands, de Slaves, de Scandinaves, de Juifs, d\u2019Italiens, d\u2019Irlandais catholiques, d\u2019Asiatiques, etc.Sont aussi évoqués les conditions de la traversée, les difficultés d\u2019intégration des arrivants et le monde d\u2019Ellis Island, cette porte d\u2019entrée des États-Unis où, en une seule journée de 1907, accostent quinze paquebots chargés de 22 000 passagers chacun.Les débats qui surgissent, à partir de la fin du XIXe siècle, autour de l\u2019idée de freiner certains courants migratoires sont aussi exposés.Tout comme les lois qui tentent, à compter des années 1920, de réguler l\u2019afflux migratoire et d\u2019en contrôler la composition ethnique.La notion de «melting pot», apparue au début du XXe siècle, et celle plus récente du « salad bowl» y sont aussi abordées.L\u2019auteure, on le sent, maîtrise bien la question de l\u2019émigration.Elle mentionne chacun de ses aspects, même les plus délicats.Ainsi, elle signale dès les premières pages que l\u2019immigration en Amérique se trouve à l\u2019origine de la «conquête» et de la «soumission» des Amérindiens par «deux fléaux redoutables: l\u2019arme à feu et la maladie».Elle élabore à peine car son ouvrage, menu, étant bien illustré, il reste peu d\u2019espace pour le texte.Chacun des thèmes est donc abordé très brièvement.Les légendes des illustrations fournissent souvent des détails supplémentaires.Malgré tout, Et ils peuplèrent l\u2019Amérique n\u2019est pas un «livre à texte» qui analyse à fond le phénomène qu\u2019il étudie.Certes, j\u2019aurais aimé parfois une analyse plus dense.Malgré cela, ce «livre d\u2019images» m\u2019a séduite.Peut-être, justement, parce que l\u2019auteure ne nous y expose pas en détails sa réflexion.Elle nous propose de forger la nôtre à partir surtout d\u2019un éventail d\u2019illustrations.Si vous avez le goût non pas de déchiffrer un exposé sur l\u2019immigration, mais de faire plutôt une visite guidée au pays des immigrants, vous aimerez sans doute Et ils peuplèrent l\u2019Amérique.¦ Marie-Paule Malouin 252 relations octobre 1998 UNE ÉGLISE EN HABIT DE COMBAT Marc Girard, La mission de l\u2019Église au tournant de l\u2019an 2000.Un chemin de discernement basé sur la Parole de Dieu, Montréal, Médiaspaul, 1998; 312 p.Préface de Pierre Morissette, président de l\u2019Assemblée des évêques du Québec Fruit d\u2019une retraite offerte aux évêques, en janvier 1997, cet ouvrage propose de redécouvrir la Parole de Dieu comme source et souffle assez puissant pour nous guider aujourd\u2019hui vers une nouvelle manière de faire Église.L\u2019auteur-prédicateur, professeur d\u2019Écriture sainte à la faculté de théologie de l\u2019Université du Québec à Chicoutimi et nouveau membre de la Commission biblique pontificale, auteur de plusieurs études bibliques, relève avec brio ce défi.À la jonction du discernement spirituel et de la réflexion pastorale, ce livre étonne par l\u2019ampleur des connaissances bibliques mises au service d\u2019une lecture de l\u2019actualité.Il donne la parole au disciple Cléopas, en route vers Emmaüs, habillé en journaliste observateur astucieux d\u2019une Église en mal d\u2019espérance et en quête de voies d\u2019avenir.Il aborde successivement diverses facettes de la mission à réinventer: la géographie, l\u2019économie, la psychologie, la sociologie de la mission, pour dégager les valeurs qui fondent une spiritualité et les stratégies de l\u2019action pastorale.Ces six chapitres sont encadrés par une introduction et une conclusion sur le discernement à vivre en Église à la lumière de la Parole de Dieu.Il est question ici d\u2019une «Église en habit de combat».Ses modèles portent le nom des grands prophètes Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, Amos et Jean le Baptiste; ils s\u2019appellent aussi Ruth, la tenace, Élisabeth, la stérile devenue féconde, puis Jonas, le complexé.Quant à son Dieu, il ressemble au «Dieu très bas» de Christian Bobin: «À une société de conflits et de rapports de force, l\u2019Évangile du lavement des pieds oppose l\u2019idéal d\u2019une Église où tout le monde est sur un pied d\u2019égalité, où tout le monde choisit librement d\u2019être esclave, où tout le monde se fait laveur de pieds.Cela va infiniment plus loin que le prétendu idéal d\u2019une Église démocratique.Non plus tous au pouvoir, mais.tous en libre servitude.une sorte d\u2019Église-Sagouine» (p.214).Et l\u2019auteur évoque trois thèmes spirituels qu\u2019il lectures du mois se plaît à aborder: «l\u2019incroyable beauté de ce qui n\u2019a pas d\u2019apparence, l\u2019efficacité insoupçonnable de la solidarité et la capacité de ressouder», traits qu\u2019il retrouve chez les pauvres, ces faibles que Dieu a choisis, selon Paul (1 Corinthiens 1,26-29).Pour le plus grand plaisir de son public lecteur, Marc Girard joint à une pédagogie rigoureuse, mise au service d\u2019interprétations percutantes et rafraîchissantes des textes bibliques, l\u2019art de créer et de manier les images.Et elles sont légion! Le chapitre sur la psychologie de la mission illustre à merveille cet heureux mélange (p.101-132).Dans un premier temps, le regard sombre de Cléopas débusque chez les agents de pastorale le «complexe du lièvre» et le «complexe de l\u2019animal vaincu», aux prises avec des peurs paralysantes, puis le «complexe du dinosaure» qui prend beaucoup de place pour disparaître aussitôt, sans parler du «complexe du castor», ce rongeur infatigable et entêté qui cherche «à endiguer les courants toujours au même endroit», et du «complexe du siffleux» ou de la marmotte qui se résigne aux refuges spiritualistes.Dans un second temps, celui d\u2019un «lent réchauffement par la Parole», le bibliste nous éveille à la fabuleuse expérience de Jonas: l\u2019envoi en mission, l\u2019épreuve subie dans les trois matrices que sont le bateau, la mer et l\u2019immense poisson, la reprise de la mission et la méprise sur la mission.Puis vient le «discernement à effectuer sur l\u2019adaptation au temps présent», proposé à l\u2019aide de la terminologie de l\u2019automobile: attention au «réflexe du pied sur le frein», «du pied au plancher», gare au «réflexe du foudre de Jupiter» chez les agressifs, ou au «réflexe du préservatif», repli des passifs.Le chapitre est complété par une réflexion inspirée de la psychanalyse freudienne, qui invite au «discernement à effectuer sur la relation personnelle à l\u2019Église», et notamment à «inscrire un très léger bémol sur la spiritualité du prêtre et de l\u2019Évêque.(qui) décrit le prêtre comme marié à l\u2019Église ou comme époux».En finale, Marc Girard alias Cléopas propose d\u2019«apprendre l\u2019art de dédramatiser toute situation - ou s\u2019apprivoiser au concept d\u2019une Église-monde à l\u2019état de foetus» (p.227).Citant Paul aux Romains, il la voit qui gémit, en travail d\u2019enfantement avec toute la création, et nous avec elle.Ce qui provoque parfois des nausées, mais donne aussi l\u2019espérance d\u2019une vie tournée vers l\u2019avenir (p.227-228).Le message est clair: au lieu de se fatiguer à ruminer les pertes subies, disons-nous que la véritable Église n\u2019est pas encore née.«Cela devient moins énervant, alors, de porter l\u2019Église».Sportifs, musiciens, écolos, scientifiques et gens du commun, tous trouveront dans ce livre une démarche tonifiante présentée dans une langue agile et moderne.L\u2019ouvrage a la facture d\u2019un manuel, dont la présentation graphique facilite le repérage des idées principales et secondaires de l\u2019exposé mais dérange parfois la lecture méditative.Chacun des chapitres se termine par des questions favorisant l\u2019intériorisation puis l\u2019échange.On peut y voir une sorte de guide du maître, qui ne donne pourtant pas de réponses toutes faites.Un livre qui affirme cette conviction chère à l\u2019auteur: beaucoup mieux que les réorganisations et restructurations, «la lecture communautaire de la Bible peut devenir une véritable clef du renouvellement de notre vie en Église» (p.252), comme le suggère le sous-titre.Impossible de parcourir cet ouvrage sans constater que son auteur possède une énorme parenté avec cet autre Saguenéen, Julien Harvey, bibliste et spécialiste des langues anciennes lui aussi, devenu journaliste et pasteur, écrivain prolifique et conteur à l\u2019imagination si fertile.De quoi rêver que nous ressemblions de plus en plus à ces esprits audacieux et pleins de talent, ces géants à la foi robuste et au coeur tendre dont notre Église a tellement besoin pour ce temps de mission.¦ Gisèle Turcot QUAND LA CHARITÉ SE FAIT ACTION SOCIALE Marie-Paule Malouin, Entre le rêve et la réalité: Marie Gérin-Lajoie et l\u2019histoire du Bon-Conseil, Montréal, Bellarmin, 1998; 310 p.Cest dans l\u2019action sociale qui, au tournant du siècle, a inspiré Marie Lacoste et la fédération des associations féminines canadiennes-françaises, qu\u2019on trouve la racine de l\u2019oeuvre des Soeurs du Bon-Conseil dont Marie Gérin-Lajoie, fille relations octobre 1998 253 lectures du mois de Marie Lacoste, fut la fondatrice.Puisant aux meilleures sources et s\u2019inspirant de traditions bien établies, religieuses et au-teure ont décidé de présenter la vie et le travail de la communauté à partir de trois milieux: St-Jérôme, Ste-Brigide et le Centre social d\u2019aide aux immigrants.De cette recherche est issu un ouvrage écrit d\u2019une main alerte, où foisonnent récits et dialogues savoureux qui mettent en relief personnages et événements.La vie et l\u2019engagement des Soeurs y sont présentés sans apprêts et de manière plaisante.Le livre débute ex abrupto avec l\u2019achat de la résidence des infirmières de l\u2019Hôpital général.À sa manière toute personnelle, le cardinal Léger avait, en effet, signé à l\u2019intention des Soeurs l\u2019option d\u2019achat de l\u2019institution pour en confier la charge - religieuse et financière - aux Soeurs.Selon l\u2019auteure, Marie Gérin-Lajoie avait sur les problèmes de la pauvreté des vues plus larges que celles de son évêque.Dans une société industrielle déséquilibrée, la charité traditionnelle ne suffisait plus à endiguer le flot de la misère devenue quasi générale.Secourir les démunis devient alors une question de justice.Quant à la charité, elle subsistera, mais devra prendre un chemin analogue et se muer en action sociale.Ces idées paraissaient avancées pour l\u2019époque.Elles émanaient d\u2019une jeune femme familière avec la pensée de son oncle, le sociologue Léon Gérin, et formée à l\u2019observation personnelle des faits sociaux.Bien loin d\u2019être une contrefaçon de la charité, comme le croyaient alors des bien-pensants, qui n\u2019y voyaient que des relents de protestantisme, elles s\u2019étendaient à l\u2019ensemble de la collectivité et postulaient, en plus d\u2019une initiation à l\u2019enseignement social de l\u2019Église, une formation en économie politique et en méthodes d\u2019action sociale.Il fallut, au dire de l\u2019historienne, bien des démarches et des luttes épuisantes pour mener à bien ce projet et le faire accepter par les plus hautes autorités ecclésiastiques.Il n\u2019existait pas, à l\u2019époque, de formes de vie religieuse susceptibles de l\u2019incarner, et on voyait mal des femmes -des religieuses par surcroît! - s\u2019occuper d\u2019oeuvres sociales, alors que l\u2019espace était occupé presque entièrement par des oeuvres morales et spirituelles à dominante masculine.Les cercles d\u2019étude deviendront pour cette femme tenace le moyen de faire avancer son projet.On trouve ici l\u2019indice clair d\u2019une «politique de l\u2019intelligence» qui caractérise cette communauté nouveau genre.Intelligence déliée par une formation permanente de type scientifique; intelligence pratique à base d\u2019adaptation constante aux changements qui ne cesseront de caractériser révolution du milieu socio-religieux dans lequel elle baigne.Les jeunes filles et les femmes s\u2019initieront donc aux sciences sociales.Même si, à plusieurs reprises, leur option en faveur d\u2019un enseignement post-scolaire se voit entravée, les Soeurs tiendront à conserver cet instrument de formation qu\u2019est le cercle d\u2019études, apte à rejoindre autant les chefs de file que les gens d\u2019oeuvres et les organismes d\u2019assistance.L\u2019un des grands mérites de ces femmes intrépides est aussi, au dire de l\u2019auteure, d\u2019avoir su allier, au coeur de l\u2019engagement consacré, la vie intérieure et l\u2019action sociale.La prière occupe chez elles une large place.En plus de s\u2019appliquer à des oeuvres d\u2019éducation religieuse et sociale et d\u2019établir des services qui les mettent en relation avec les personnes, elles désirent concourir à la création et au développement des oeuvres laïques d\u2019action sociale.Tel est le mandat défini par l\u2019Institut de la communauté.Ce mandat sera pour un temps freiné par le fait que la population et les bailleurs de fonds ne comprennent pas l\u2019utilité du service social.On s\u2019en méfie même comme d\u2019un mouvement foncièrement hostile à la religion.Ajoutons à ce service d\u2019ordre public un éventail d\u2019oeuvres privées, dites «de bienfaisance», qui dessine l\u2019un des nombreux visages de l\u2019Institut.Au reste, le Bon Conseil déplore - et l\u2019auteure le souligne - l\u2019absence de l\u2019économie domestique et des techniques ménagères dans la formation universitaire en service social.Quant aux sciences familiales, elles ne cherchent en rien, au temps de Marie Gérin-Lajoie, à promouvoir l\u2019engagement social des femmes.À mesure que le service social revêt une orientation professionnelle, le «travail total du social» basé sur une approche trop exclusivement individuelle, s\u2019en trouvera pour un temps altéré et nuira à l\u2019Institut.Naîtra bientôt cependant «l\u2019animation sociale qui offrira des cours de culture populaire et relancera les Soeurs sur de nouvelles voies».Il est heureux que le cheminement accidenté de la communauté du Bon-Conseil ait fait l\u2019objet d\u2019une étude menée par une historienne de métier comme Marie-Paule Malouin.Les faits et gestes rapportés y sont situés dans le contexte socioreligieux, des années 20 en rapide évolution jusqu\u2019à nos jours.Bousculées par les événements, ma! comprises ou carrément écartées de plusieurs champs de travail au cours de leur histoire, les religieuses orientent constamment leur action selon trois axes majeurs: la lutte contre l\u2019appauvrissement, le combat contre l\u2019isolement des marginaux et l\u2019éducation du sens social.Ce dernier trait est d\u2019emblée le plus important: éducatrices, les Soeurs du Bon-Conseil le furent dans toute la force du terme, et cet ouvrage le montre bien.Aux yeux de beaucoup, ce sera leur plus grand mérite.¦ Jean-Marc Dufort a signaler n «Des gens très fâchés», c\u2019est l\u2019une des quatre rubriques choisies par Julien Harvey pour son analyse sur la presse ethnique et le référendum dans le numéro 16 (hiver 1996) de Vivre ensemble, bulletin de liaison en pastorale interculturelle publié par le secteur des Communautés culturelles du Centre justice et foi.?Dans l\u2019aventure des paroisses (Vivre ensemble, numéro 12), il écrivait: «L\u2019Église assume la diversité sociale et culturelle des humains.La paroisse doit donc prendre en charge les différences, sachant qu\u2019elle est enco- re dans l\u2019histoire, en marche vers la réconciliation du Royaume».?«La crise d\u2019identité des adolescents immigrants est beaucoup plus faible au Québec qu\u2019ailieurs», observe Julien, à l\u2019été 1996 (numéro 18 du bulletin), quand il compare la situation des jeunes immigrants en Europe et ici.Pourquoi?Parce qu\u2019ils rencontrent ici une culture souple, modelée par deux siècles de convivance biculturelle.«Il y a là, conclut-il, une valeur importante, que tous les jeunes de tous les groupes ont intérêt à considérer.» 254 relations octobre 1998 Le FONDS Campagne de financement au bénéfice du Centre justice et foi Objectif: 1,000,000$ «[jeAnA, u'eAipni un n&uenA.He teswiœn Au/i la mcudtacfne eit un pvwjet {xHivUcfrue Valide, c^uil aaui la pleine de, jjOÀ/ie tâuAAj/i aujau/idlun.» Julien Harvey Le Centre justice et foi est un centre jésuite d\u2019analyse sociale.Créé en 1983, le CJF est l\u2019héritier d\u2019une longue tradition, commencée avec l\u2019École sociale populaire, en 1911, puis l\u2019Institut social populaire, en 1950.Le Centre est un lieu de rencontre, un laboratoire de recherche et un lieu de transformation de la réalité sociale.L'ÉQUIPE DU CJF Trois équipes y travaillent en étroite collaboration.\u2022\tRelations, revue mensuelle d\u2019analyse sociale, politique et religieuse, est engagée dans la promotion d\u2019un projet de société, depuis plus de 50 ans.\u2022\tLe Secteur des communautés culturelles porte son attention sur le défi de l\u2019accueil et de l\u2019intégration des réfugiés et des immigrants et sur la convi-vance entre Québécois de toutes origines.Il publie un bulletin de liaison de pastorale interculturelle, Vivre ensemble.\u2022 Le Secteur des programmes propose des activités publiques comme les Soirées Relations, des journées d\u2019étude et des sessions sur différents thèmes.LE FONDS JULIEN HARVEY Ce nouvel organisme sans but lucratif veut amasser un capital dont les intérêts serviront spécifiquement à soutenir le CJF dans la réalisation de sa mission.Supporté généreusement, depuis sa création, par la Compagnie de Jésus, le Centre éprouve le besoin de faire aujourd\u2019hui appel à d\u2019autres sources de financement.Un don au Fonds Julien Harvey exprime votre solidarité avec la mission du Centre justice et foi.Merci pour votre générosité! Formulaire d'adhésion Découper ou recopier l'essentiel de ce coupon Oui, je veux contribuer au Fonds Julien Harvey pour soutenir l'oeuvre du Centre justice et foi ?ami-e (moins de 25$); ?compagnon/compagne (25 à 500$); ?associé-e (500$ et plus) Nom: .Adresse:.Ville: .Code postal: Montant souscrit: Tél.: $ Reçu pour impôt (10$ et plus): ?oui ?non No enreg.: 0058214-20 Veuillez libeller votre chèque à l'ordre de: Centre justice et foi, Fonds Julien Harvey 25, rue Jarry ouest, Montréal H2P 1S6 R9810 relations octobre 1998 255 relations octobre 1998\t3,95$ no 644 SOMMAIRE face à l\u2019actualité\t227 De l\u2019importance d\u2019une opposition forte (Guy Dufresne) - Quel avenir pour les communautés religieuses?(Gisèle Turcot) - Le marché aux esclaves (Gérard Laverdure) - Colombie: la violence qui se raffine (Normand Breault) dossier\t231 Julien Harvey, s.j.: homme de foi, homme du pays \t\t\t \t\t\t \t\t\t \t\t\t \t\t\t \t\t\t \t\t\t \t\t\t \t\t\t \t\t\t \t\t\t \t\t\t lectures\t252 Page couverture: Fernand Jutras.Photos de la couverture et de la page 231 : Paul Hamel.NOTRE PROCHAINE SOIRÉE RELATIONS Solidarité internationale et libre-échange Pour renseignements, écrire ou téléphoner à Surveiller l'annonce qui paraît dans Le Devoir, Normand Breault ou Pauline Roy: 387-2541.le jour même de la rencontre.Le lundi 19 octobre 1998, de 19h30 à 22h00, à la Maison Bellarmin 25, rue Jarry ouest (métro Jarry).Contribution volontaire : 5,00$ octobre 1998 Envoi de publication - Enregistrement no 0143 Port payé à Montréal 25, rue Jarry ouest, Montréal H2P 1S6 "]
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