Relations, 1 décembre 2000, Décembre
[" Envoi de Poste-publication - Enregistrement no 09261 ?\"770034' '378000 Marc Chabot L\u2019écran pornographique ReLatiONS société politique religion NuméRO 665 DecemBRe 2000 Les ombres du passé Entre mém Des silences qui tuent L\u2019histoire et ses fantômes L\u2019Église est humaine ¦&< \"jûi ARTISTE INVITEE : STÉPHANIE BÉLIVEAU Haro sur les migrants clandestins Controverse : Mieux vaut prévenir que guérir? sommaiRe NuméRO 665, DécemBRe 2000 4 actuaLités émeRgeNce 9\tLA CHARITÉ MASQUÉE DES FÊTES Guy Paiement aiLLeuRS 24\tLA ROUMANIE APRÈS CEAUSESCU Andrea Varga coNtRoveRse 26\tMIEUX VAUT PRÉVENIR QUE GUÉRIR?Francine Tardif et Denis Allard RegaRD 2 8\tL'ÉCRAN PORNOGRAPHIQUE Marc Chabot 32\tHARO SUR LES MIGRANTS CLANDESTINS Philippe Tremblay 35 eN BRef pRisme 56\t« HANDS UP! » Wajdi Mouawad 38 muLtiméDias 40 LiVRes Couverture : Stéphanie Béliveau, Le non-dit, 1996, techniques mixtes et COLLAGE SUR TOILE, 101.5X119.5 CM.PHOTO DANIEL ROUSSEL Photo d'immigrants illégaux : Canapress/Chuck Stoody DOSSieR ÎO LES OMBRES DU PASSÉ ENTRE MÉMOIRE ET PARDON La souffrance toujours présente des victimes du passé réclame justice et réparation, afin de réintroduire ces victimes dans une histoire d\u2019où elles ont été arrachées.Mais quelles formes peuvent prendre la mémoire et le pardon sous cet horizon historique et politique conflictuel9 Quels rôles doivent-ils jouer pour donner au présent la chance d\u2019advenir dans toute sa nouveauté?On n\u2019en finit jamais avec son passé, certes.Mais ce passé, jamais simple, doit pouvoir être composé au temps d\u2019un avenir à garder ouvert.12 DES SILENCES QUI TUENT Jean Pichette 15 L'HISTOIRE ET SES FANTÔMES Entrevue avec Régine Robin Jean-Claude Ravet 19 L'ÉGLISE EST HUMAINE Gregory Baum ARTISTE INVITÉE En 1997, Stéphanie Béliveau a reçu le prix Pierre Ayot, décerné par la Ville de Montréal pour saluer le travail de la jeune relève en arts visuels.Diplômée de LUniversité Concordia - où elle a reçu le 1\" prix en peinture et dessin en 1991 - et de l'Université du Québec à Montréal, elle s\u2019est distinguée au cours des dernières années par de nombreuses expositions individuelles.Ses deux dernières expositions solo.Dessins et contrastes et La chambre des plâtres, ont été présentées à la Galerie Trois Points.Elle a également participé à de nombreuses expositions de groupe, tant à Montréal qu'à Québec et à Prague.Stéphanie Béliveau est représentée par la Galerie Trois Points, à Montréal.ReLatiONS La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, sous la responsabilité de membres de la Compagnie de Jésus et d\u2019une équipe de personnes engagées dans la promotion de la justice.BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: (514) 387-2541 téléc.: (514) 387-0206 relations@cjf.qc.ca DIRECTEUR Jean Bellefeuille RÉDACTEUR EX CHEF Jean Pichette RÉDACTRICE EX CHEF ADJOIXTE Anne-Marie Aitken SECRÉTAIRE DE RÉDACTIOX Jean-Claude Ravet DIRECTIOX ARTISTIQUE Mathilde Hébert RÉVISIOX/CORRECTIOX Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTIOX Gregory Baum, Michel Beaudin, Guy Dufresne, Élisabeth Garant, Joseph Giguère, Vincent Greason, Fernand Jutras, Nicole Laurin, Françoise Nduwimana, Guy Paiement, Carolyn Sharp, Francine Tardif COLLABORATEURS André Beauchamp, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, René Boudreault.Normand Breauit, Marc Chabot, Jean-Marc Éla.Vivian Labrie, Jean-Paul Rouleau IMPRESSION HLN.Sherbrooke ABONNEMENTS Hélène Desmarais 8 numéros (un an) : 30 $ (taxes incluses) Deux ans : 55 $ (taxes incluses) À l'étranger : 35 $ Étudiants : 25 $ TPS: Ri 19003952 TVQ : 1006003784 Les articles de Relations sont répertoriés dans Repère et dans ïIndex de périodiques canadiens, publication de Info Globe.Dépôt légal.Bibliothèque nationale du Québec.ISSN 0034-3781 Envoi de Poste-publication Enregistrement n° 09261 2 ) ReLatiONS décembre 2000 eDitoRiaL Cynisme et politique \u2014 Faut-il rappeler que seul un électeur sur deux prend la peine de se déplacer pour choisir le président américain?Cela devrait déjà suffire à indiquer que la démocratie ne se porte peut-être pas aussi bien qu\u2019on le dit.Quand la moitié de la population considère que la chose politique ne vaut pas la peine qu\u2019on s\u2019y attarde, il devient difficile de se proclamer « la plus grande démocratie du monde ».Qu\u2019à cela ne tienne : le fils d\u2019un ancien président - et frère du gouverneur de la Floride - peut se porter candidat à la présidence et se présenter, sans rire, comme quelqu\u2019un qui n\u2019est pas du sérail politicien! Son adversaire démocrate n\u2019est bien sûr pas en reste : le coût faramineux de la campagne -4 milliards $US selon le Washington Post - n\u2019est pas imputable aux seuls républicains, et on sait à quel point le président Clinton, le patron d\u2019Al Gore, était passé maître dans l\u2019art du financement.Les gens ont de plus en plus le sentiment que les décisions qui comptent vraiment échappent à nos élus et qu\u2019une petite minorité de nantis dirigent le monde de facto.La lassitude à l\u2019égard de la politique n\u2019a donc rien pour surprendre.Nos voisins du Sud ne jouissent à cet égard d\u2019aucun monopole : le désintérêt de la population face aux élections canadiennes en témoigne.Il y a là un terreau extrêmement dangereux sur lequel peuvent essaimer - ici comme ailleurs - les populismes de tous poils, en se parant d\u2019ailleurs souvent d\u2019habits religieux mâtinés d\u2019un fondamentalisme qui contribue à masquer la richesse du fait religieux.Guy Debord parlait jadis de la société du spectacle.Le temps qui passe lui donne de plus en plus raison.La télévision - et ses présentateurs baignant dans le star system - met en Un automne électoral vient de prendre fin en Amérique du Nord.En fait, au moment d\u2019écrire ces lignes, il n\u2019est pas encore terminé, et il est possible que chez nos voisins du Sud, l\u2019automne se transforme en hiver électoral.On pourrait même parler d\u2019une hibernation de la démocratie, tant le spectacle offert est désolant.La saga politico-judiciaire dans laquelle se sont engoncés les États-Unis a au moins le mérite de dévoiler le cynisme qui loge au cœur de la vie politique américaine.Tous les moyens sont bons pour aspirer à la Maison-Blanche, y compris les tentatives d\u2019empêcher un dépouillement manuel des bulletins de vote, sous prétexte que les machines seraient plus objectives que les humains! Stéphanie Belle illustration de la sempiternelle Béliveau,\tméfiance des Américains à l\u2019égard des Silence.1994,\tinstitutions, à laquelle n\u2019échappe plus le Techniques mixtes processus électoral lui-même.Comme si et coi,lace sur le politique n\u2019était pas encore suffisam-toile.53X56 cm.ment déprécié aux États-Unis.scène un vide politique où l\u2019électeur sert de plus en plus de simple faire-valoir pour l\u2019application de décisions sur lesquelles il n\u2019a aucune prise.La politique est devenue un - mauvais - divertissement, et les « vraies nouvelles » concernent désormais les mouvements boursiers abandonnés à eux-mêmes.L\u2019émiettement du pouvoir législatif, concentré entre les mains de l\u2019exécutif, voire du premier ministre (ou du président), nourrit ainsi une personnalisation du pouvoir (ou de ce qui en reste) allant de pair avec cette « spectacularisation » de la politique.La nature a cependant horreur du vide, comme chacun sait.Aussi l\u2019évidement de l\u2019espace politique dans les images lisses de la télévision s\u2019accompagne-t-il d\u2019événements qui en disent peut-être davantage que ce que l\u2019on veut bien entendre.Les manifestations qui accompagnent désormais les grandes rencontres internationales comme celles de Seattle ou de Prague témoignent du refus d\u2019abandonner l\u2019espace politique aux pouvoirs de la finance et de ses sbires technocratiques.C\u2019est une exigence minimale pour une société qui se veut démocratique.Dans cette perspective, l\u2019idée d\u2019ériger un mur de béton de 3,8 km à l\u2019intérieur de la ville de Québec, à l\u2019occasion du Sommet des Amériques, en avril prochain, n\u2019est pas moins honteuse que l\u2019imbroglio politico-juridique chez nos voisins américains.Dans les deux cas, les « grands » de ce monde cherchent à faire fi de la volonté de leurs commettants.Cela devrait inquiéter tous les démocrates de ce monde.Jean Pichette RÉDACTEUR EN CHEF (ï) décembre 2000 ReLatiONS actuaütes L'auteur est CONSULTANT EN AFFAIRES AUTOCHTONES Le homard dans les filets de la Cour suprême L'action des Micmacs de Burnt Church pourrait produire un effet boule de neige René Boudreault L\u2019arrivée des vents froids d\u2019automne a réussi à calmer les ardeurs des belligérants de la baie de Mira-michi, dans ce qu\u2019il est dorénavant convenu d\u2019appeler la crise du homard.Agents fédéraux des pêcheries, pêcheurs blancs et micmacs ont croisé le fer, de mars à octobre, dans une atmosphère de poudrière.Il n\u2019y a heureusement pas eu de drame irréversible, mais les tirs à la carabine, les interventions musclées, les bravades aquatiques et la participation de groupes d\u2019appui auraient pu dégénérer en tragédie.La position idéologique, l\u2019analyse et l\u2019action des Micmacs de Burnt Church pourraient cependant faire boule de neige auprès des autres organisations autochtones, dans un contexte où leurs droits constitutionnels ne sont reconnus ni dans la Constitution canadienne ni dans les négociations de divers ordres avec les gouvernements.Comment concilier l\u2019exercice des droits des Micmacs et les prérogatives de la Couronne de gérer la ressource halieutique au bénéfice de tous?Les événements de Burnt Church laissent pour l\u2019instant cette question sans réponse.Ils tirent leur origine du jugement de la Cour suprême du Canada émis le 17 septembre 1999 au sujet de l\u2019affaire Marshall.Démarche inusitée, l\u2019interprétation du jugement originel a été précisée de façon unanime par la même Cour, le 17 novembre 1999, sans doute en raison de la crise sociale que le jugement avait provoquée.L\u2019intérêt en jeu est majeur : le homard est une bouée de sauvetage de première importance pour l\u2019économie chambran-lante des provinces de l\u2019Atlantique et pour celle des Premières Nations mic-maques.Vingt-sept d\u2019entre elles ont conclu des ententes de pêche formelles avec le gouvernement fédéral alors que deux autres refusent de négocier et se battent contre le colonisateur (Burnt Church, au Nouveau-Brunswick, et Indian Brook, en Nouvelle-Écosse).Encouragées par l\u2019Assemblée des Premières Nations du Canada, et à l\u2019instar de certains conseils tribaux, bandes et conseillers en matière de droits des autochtones, les deux bandes prétendent que les droits du traité de 1760 sont absolus.Toute négociation avec la Couronne constituerait ainsi une forme d\u2019extinction de ces droits.À l\u2019affirmation de la capacité législative et réglementaire du Parlement fédéral, les Micmacs opposent leur droit à l\u2019autodétermination (tout au moins à l\u2019autonomie gouvernementale).Le droit des Micmacs de pêcher pour leur subsistance est clair.Il doit être compris au sens du jugement Marshall (et d\u2019un autre arrêt de la Cour suprême, dans l\u2019affaire Van Der Peet, en 1996), soit un droit limité de prélever la ressource et de l\u2019échanger contre d\u2019autres biens pour pourvoir aux besoins de base en matière de logement, de transport, d\u2019habillement et de commodités de la vie, en sus de leurs besoins alimentaires et rituels.En somme, il s\u2019agit de combler à peu de chose près les mêmes besoins économiques que ceux des pêcheurs blancs, le profit commercial en moins.Nous sommes donc ici loin d\u2019une décision - et encore moins d\u2019une intention - révolutionnaire de la Cour.La Cour dit aussi que tous les droits ancestraux (et ceux issus de traités) sur les terres et les eaux adjacentes sont assujettis aux restrictions pour fins de conservation, que tout droit ancestral ou autre doit donc être utilisé de façon responsable et qu\u2019il incombe à l\u2019État d\u2019établir un régime de réglementation qui respecte ces objectifs.Plusieurs autres jugements de la Cour suprême du Canada envisagent de façon complémentaire ces questions (affaires Moosehunter, en 1981, Sparrow et Sioui, en 1990, Côté-Decontie, Adams, Gladstone, Badger, en 1996, et Delgamuukw, en 1997).L\u2019actuelle incompréhension des droits des uns et des autres est sans doute alimentée par le fait que ce sont les tribunaux qui reconnaissent et définissent les droits des peuples autochtones, le pouvoir politique n\u2019intervenant que lorsque surgissent des crises.Pêches et Océans Canada a ainsi racheté plusieurs licences commerciales de pêche pour redistribuer ces quotas aux Micmacs, ce qui satisfait la majorité des bandes mic-maques.En vertu de la jurisprudence actuelle, et à défaut d\u2019une entente négociée et de possibilité de consultation des autochtones récalcitrants, la Couronne n\u2019a d\u2019autre choix que de réglementer l\u2019activité de façon unilatérale et de restreindre ou de porter atteinte au droit concerné.Encore faut-il que le gouvernement assume la responsabilité de fiduciaire des droits des autochtones, que la restriction ne soit raisonnable et justifiée, le règlement pas indûment rigoureux, qu\u2019il y ait un objectif impérieux, que le droit des autochtones soit priorisé et qu\u2019il y ait recherche d\u2019équité sur les plans économique et régional.Dans une société de droit qui se veut tout simplement viable, le droit des uns s\u2019arrête là où commence celui des autres.Seules l\u2019ouverture des positions gouvernementales, témoignant d\u2019une volonté réelle de donner une portée concrète aux droits reconnus par la Cour suprême, et la souplesse du processus de négociation peuvent délier l\u2019impasse sur la clarification des droits des autochtones.Malheureusement, Pêches et Océans Canada a la mauvaise habitude d\u2019imposer unilatéralement aux groupes autochtones ses libellés d\u2019entente, leur encadrement juridique et leur contenu.En toutes circonstances, une harmonisation négociée des droits des uns et des autres est pourtant de rigueur.© ReLatiONS décembre 2000 mffSsBKÊBÊi 1*hju L'éducation religieuse des jeunes : une nouvelle approche La foi ne s'impose pas, elle se propose Anne-Marie Aitken Les évêques du Québec viennent de publier un document d\u2019orientation qui pose des jalons pour la proposition de l\u2019Évangile du Christ aux jeunes générations.Ce texte - Proposer aujourd'hui la foi aux jeunes, une force pour vivre - apporte une certaine fraîcheur sur ce sujet complexe que la récente loi 118 sur la déconfessionnalisation scolaire a remis à l\u2019avant-scène.Dépourvu de langue de bois ou de vocabulaire réservé aux initiés, il ouvre de nouvelles perspectives sur la transmission de la foi.L\u2019imagination et la créativité sont ici au rendez-vous.Espérons qu\u2019il n\u2019est pas déjà trop tard.D\u2019entrée de jeu, les évêques reconnaissent qu\u2019en matière d\u2019éducation de la foi, il faut distinguer entre la mission de l\u2019école et celle des communautés croyantes.Ce n\u2019est pas le rôle de l\u2019école publique de susciter la foi ou l\u2019appartenance ecclésiale, mais celui des familles, des paroisses et des réseaux chrétiens.L\u2019école, à travers la formation morale et spirituelle quelle propose aux jeunes, les habilite à affronter les défis d\u2019humanisation du monde et leur donne accès aux ressources humaines et spirituelles qui éclairent leur croissance humaine.Le fond de tableau est donc clair : en plus de l\u2019initiation sacramentelle quelles offrent déjà, les paroisses doivent développer des capacités nouvelles pour faire des propositions aux jeunes.Sur ce point, les évêques sont en parfait accord avec le ministre de l\u2019Éducation (Réponse à la diversité des attentes morales et religieuses, juin 2000), pour qui les cours d\u2019enseignement religieux sont distincts des pratiques ecclésiales et familiales d\u2019initiation à une religion.Conçus et proposés comme des enseignements propres au contexte scolaire, le ministre va même jusqu\u2019à dire « qu'ils ne visent ni l'embrigadement ni l\u2019endoctrinement ».De là à penser que cette visée appartient aux Églises, il n\u2019y a qu\u2019un pas! Les évêques invitent à un renouvellement de perspective pour envisager la proposition de la foi aux jeunes générations : passer du fleuve à la source et des cours aux parcours, car la foi est moins une tradition à perpétuer qu\u2019une recherche à entreprendre dans un contexte de pluralisme religieux et de quête de sens.Ils soulignent que l\u2019initiation chrétienne ne peut s\u2019appuyer uniquement sur la raison, sur la mémoire ou sur des convictions.Elle doit aussi faire appel à l\u2019expérience pour favoriser la découverte de la foi en tant que force pour vivre.Cet engagement de toute la personne se réalise à travers des chemins à explorer, des parcours à proposer et des récits à raconter bien décrits dans le document.Les évêques sont soucieux d\u2019articuler l\u2019expérience des jeunes avec la culture dans laquelle ils baignent et la décou- décembre 2000 ReLatiONS actuaLîtés Le règlement durable de la question micmacque passe par une évaluation objective des besoins de subsistance des Micmacs, par la reconnaissance de leur accès prioritaire et équitable à la ressource et à sa gestion, par l\u2019harmonisation de leurs besoins avec ceux des Blancs de la région et par une application progressive, répartie dans le temps, du règlement.Un arbitrage externe et objectif pourrait aider à trouver une solution, à condition que les parties acceptent de lui soumettre le litige et s\u2019engagent à se plier à son ordonnance.\u2022 Stéphanie Béliveau, La tente, 1999, Peinture et collage SUR TOILE, 193X236 cm.Photo : Daniel Roussel actuaütes Le nouveau millénaire de la faim L'auteur est CONSEILLER EN DÉVELOPPEMENT INTERNATIONAL © verte de la foi exprimée à travers de grandes figures bibliques.De nombreux domaines sont pris en compte : du sentiment de solitude au besoin d\u2019être aimé, de la montée de la conscience écologique à la protection de l\u2019environnement, de l\u2019expérience du mal au sens de la justice, jusqu\u2019à la reconnaissance de la fragilité des réalisations humaines et de l\u2019incertitude des lendemains.La volonté ici est de présenter la foi comme un agir autant que comme un savoir.Une première question se pose alors : quels lieux vont permettre à ces jeunes d\u2019expérimenter la foi comme un engagement en faveur d\u2019un monde meilleur?Car la foi n\u2019est pas seulement un agir et un savoir, elle est aussi une appartenance à une communauté de disciples.Cette dimension affective est particulièrement importante à l\u2019adolescence.Dans quels lieux d\u2019Église les adolescents se sentiront-ils chez eux?Comment les guider vers des lieux qu\u2019ils devront eux-mêmes construire mais que nous, adultes, avons aussi à leur offrir dans le respect de leur liberté?Une autre question apparaît en filigrane : le rôle des sacrements dans l\u2019initiation chrétienne.Dans le texte, il semble aller de soi que le baptême concerne les petits enfants et que le pardon, la première communion et la confirmation se célèbrent durant l\u2019enfance.Tant que ces évidences ne seront pas revues et corrigées, les cheminements de foi suggérés ne pourront pas s\u2019effectuer correctement.À cet égard, l\u2019expérience du catéchuménat des adultes - qui allie démarche personnelle et découverte communautaire, à travers les étapes bien balisées mais suffisamment souples que représentent les sacrements de l\u2019initiation - est éclairante pour l\u2019ensemble de la vie.Elle constitue un bon point d\u2019appui pour envisager les sacrements non comme l\u2019expression d\u2019une conformité sociale mais comme celle d\u2019un désir profond suscité par une foi qui s\u2019engage dans et pour ce monde.\u2022 Pour lutter contre la sous-alimentation, la coopération internationale ne suffit pas : il faut aussi de la solidarité Claude Giles Le dernier rapport annuel de la FAO (Organisation des Nations Unies pour l\u2019Alimentation et l\u2019Agriculture) sur « L\u2019état de l\u2019insécurité alimentaire dans le monde 2000 », dévoilé en octobre dernier, le confirme une nouvelle fois : la fin de la faim dans le monde n\u2019est pas pour demain.Selon les estimations de la FAO, 826 millions de personnes, dont 792 millions dans les pays en développement, sont sous-alimentées - c\u2019est-à-dire qu\u2019elles ont un apport alimentaire insuffisant pour satisfaire les besoins énergétiques de base, et ce, de façon continue.Certains ont peut-être raison d\u2019être particulièrement révoltés en apprenant que les pays dits « développés » comptent 34 millions de personnes sous-alimentées.Il est néanmoins tout aussi troublant de voir l\u2019Afrique subsaharienne de nouveau couronnée région du monde où la « gravité de la faim est la plus élevée ».Devrait-on se consoler de cette prédiction de la FAO voulant que d\u2019ici 15 ans, le nombre de personnes sous-alimentées devrait tomber à quelque 580 millions, soit plus de deux fois la population des États-Unis?La télévision nous a tellement habitués à des images de « misère noire » qu\u2019on en vient presque à trouver normal que la FAO identifie les populations sub-sahariennes comme étant les plus affectées par la sous-alimentation.Certains de ces pays connaissent l\u2019instabilité politique, voire des conflits ouverts.Les aléas climatiques, la fragilité des écosys- tèmes, les productions agricoles insuffisantes et la pression démographique peuvent expliquer en grande partie ces conditions de survie précaires.Mais une cause domine sans conteste toutes les autres : la pauvreté.Comment expliquer cette pauvreté chronique des pays subsahariens dont les populations sont sous-alimentées?La pauvreté souvent extrême de ces pays, qu\u2019on dit « en développement » pour nous rassurer, est maintenue - voire aggravée - entre autres par les promoteurs d\u2019une économie mondiale fondée sur les lois du marché, FMI (Fonds Monétaire International) et Banque mondiale en tête.Ces institutions sont soutenues par la plupart des pays donateurs dans une perspective de mondialisation de l\u2019économie n\u2019obéissant qu\u2019au seul point de vue néolibéral.Elles imposent ainsi aux pays pauvres des mesures d\u2019ajustements structurels qui ont pour effet, à court terme, d\u2019appauvrir leurs populations tout en augmentant leur dette par l\u2019octroi de nouveaux crédits.On vous appauvrit pour, par la suite, vous venir en aide en vous dictant les règles du jeu qui auront pour effet de vous fragiliser davantage.C\u2019est une forme d\u2019aide extérieure qui vise davantage à assurer la survie d\u2019un système que ReLatiONS décembre 2000 actuaütes l\u2019intégrité des pays et la dignité de leurs populations.Vouloir entraîner les « pays en développement » à participer à la mondialisation de l\u2019économie selon le modèle néolibéral, c\u2019est comme demander aux champions du monde de soccer de rivaliser avec nos équipes de hockey pour l\u2019obtention de la coupe Stanley.L\u2019économie des pays subsahariens, comme celle de la plupart des pays pauvres, est dans une très large mesure informelle : elle fonctionne selon des règles différentes de celles des grandes institu- tions financières (les GIF).Ce modèle ne convient d\u2019ailleurs pas davantage à une grande partie des populations des pays plus riches, qui s\u2019organisent de plus en plus pour le faire savoir.Dans les quelques pays où les stratégies des GIF donnent les résultats escomptés - à coups de privatisation et d\u2019inflation - par ces riches acteurs de l\u2019économie mondiale, on constate que les affaires de l\u2019État s\u2019améliorent et que les populations s\u2019appauvrissent.Mais de quel État s\u2019agit-il?D\u2019un État qui se désengage de ses responsabilités vis-à- vis des populations et qui est dirigé par une très mince couche de la société partageant le pouvoir économique.Quelles seraient les conditions gagnantes d\u2019une véritable lutte contre la faim dans le monde?Bien sûr, à court terme, il faut maintenir l\u2019aide d\u2019urgence qui répond à des besoins spécifiques de populations ciblées à un moment donné.Mais il faut éviter d\u2019ériger l\u2019aide d\u2019urgence en un système qui contribue à maintenir les populations dans le besoin.Au niveau macro, le fait d\u2019alléger -voire d\u2019abolir - le fardeau de la dette des pays les plus pauvres leur permettrait de consacrer une plus grande partie de leurs ressources à l\u2019amélioration des conditions de vie.Il faut donc une politique d\u2019aide qui soutienne les États de droit dans l\u2019exercice de leurs responsabilités à l\u2019égard des populations.Au niveau micro, les initiatives des populations à la recherche de solutions par la mise en valeur des ressources du milieu doivent être appuyées : une véritable politique d\u2019aide doit renforcer la dignité de l\u2019être qui se prend en main.\u2022 La mondialisation de l'État policier?Un an après Seattle, la contestation se durcit et la répression policière s'accroît Louise Boivin La réunion du FMI et de la Banque mondiale, à Prague, fin septembre, et celle du G-20, à Montréal, quelques semaines plus tard, témoignent de ce durcissement.Verra-t-on un déploiement de l\u2019armée au Sommet des Amériques, en avril 2001, à Québec?Nous étions environ 12 000 à manifester - des Européens de l\u2019Est et de l\u2019Ouest, surtout - dans les rues de Prague pendant que le FMI et la Banque mondiale tenaient leur 55(\u2019 sommet annuel avec les ministres des Finances des pays riches et les gouverneurs de banques.Le réseau international décentralisé, composé d\u2019une diversité de groupes militants et d\u2019individus qui se coordonnaient depuis des mois par l\u2019entremise d\u2019Internet, prenait enfin un visage.L\u2019appel lancé par la Coalition tchèque INPEG (Initiatives against Economie Globalization) avait été repris par le réseau de l\u2019Action mondiale des peuples et, le 26 septembre, une Journée mondiale d\u2019action contre le FMI, la Banque mondiale et le capitalisme mondial se tenait également dans une centaine de villes, dont Moscou, Paris, Bombay, Dakar, Capetown, Sydney, Montréal, New York, La Paz et Mexico.Le FMI et la Banque mondiale se réunissaient pour la première fois dans un pays de l\u2019ancien Bloc de l\u2019Est où, comme ailleurs, la détérioration des conditions de vie de larges parties de la population a suivi l\u2019imposition de politiques de libéralisation de l\u2019économie, de déréglementation, de privatisation, de hausse des taux d\u2019intérêt et de réduction des décembre 2000 ReLatiONS À Montréal, la force utilisée par la police contre les manifestants, lors de la première journée de la réunion du G-20, en octobre, n\u2019avait pas été vue depuis de nombreuses années et était disproportionnée par rapport aux actes d\u2019une minorité de manifestants.En plus d\u2019asperger ces derniers de poivre de cayenne, la police les a pourchassés à cheval dans les rues, assénant des coups de matraque et des coups de pied à quiconque ne courait pas assez vite ou s\u2019arrêtait pour aider quelqu\u2019un tombé ou frappé.La majorité des 39 personnes arrêtées ont été accusées de participation à une émeute alors que la manifestation ne méritait nullement cette appellation.Même la liberté de presse a été violée lors de la manifestation : des journalistes et photographes de presse ont été contraints par la cavalerie de quitter les lieux où se déroulait une arrestation de manifestants par l\u2019escouade anti-émeute.Un photographe s\u2019est même fait pointer avec un lance-lacrymogène par un policier l\u2019intimant de quitter les lieux où il tentait de photographier un manifestant qui se faisait arrêter.La surenchère actuelle des médias québécois, de l\u2019État, des forces policières et des services canadiens de renseignements de sécurité (SCRS) autour d\u2019une présumée menace de violence terroriste lors du Sommet des Amériques pourrait servir de justification à des violations encore plus graves de droits, comme celui de manifester son opinion ou de s\u2019associer.Plusieurs des chefs d\u2019État des Amériques invités à Québec pour discuter de la création de la Zone de libre-échange des Amériques disposent d\u2019une riche expérience dans ce domaine.Ils savent comment labourer le terrain pour les organisations transnationales.\u2022 actuaLités dépenses sociales.Le Centre des congrès où se tenait la rencontre des 20 000 dignitaires de la finance a été littéralement encerclé, et ceux-ci n\u2019ont pu quitter la rencontre que grâce à une escorte policière.Même si la Coalition tchèque appelait à une manifestation de désobéissance civile non violente, comme à Seattle, certains manifestants ont opté pour la confrontation active en érigeant et en incendiant des barrières de protection avec toutes sortes d\u2019objets trouvés dans les environs, et en lançant des pavés et quelques cocktails Molotov aux policiers afin de les faire reculer.Après avoir utilisé les canons à eau, les gaz lacrymogènes et des balles de caoutchouc, les 11 000 policiers déployés ont sillonné la ville, le soir et les jours suivants, et ont arrêté des centaines de manifestants -et quelques touristes! - encore présents dans les rues de Prague.Près de 900 personnes ont été emprisonnées et plusieurs ont été brutalisées : jambes, bras et dents cassées, femmes obligées de se dénuder et de faire des exercices devant les hommes policiers.De nombreux détenus, privés d\u2019eau, de nourriture et de médicaments, n\u2019ont pu contacter un avocat.Quelques dizaines de manifestants sont même restés emprisonnés des semaines après leur arrestation.L\u2019indifférence des médias face à cette brutale répression a tranché avec leur acharnement, dans les mois qui ont précédé les événements, à associer la présence d\u2019éventuels manifestants à la menace de violence terroriste.Arrestation d\u2019un manifestant, à Prague, LE 16 AVRIL DERNIER, À l'occasion de la RÉUNION DU FMI ET de la Banque mondiale TENUE AU MÊME MOMENT À Washington.Photo : Canapress/ Rene Volfik ReLatiONS décembre 2000 emeRfieNce La charité masquée des Fêtes L'auteur est agent DE RECHERCHE ET DE DÉVELOPPEMENT au Centre Saint-Pierre Photo : Pascale Simard Encore une fois, les débuts de l\u2019hiver nous ramènent les rhumes, les mitaines et les grandes quêtes charitables.De multiples organisations, y compris nos chaînes de télé, vont inviter la population à être généreuse et à faire don de quelques boîtes de conserve ou d\u2019un peu de monnaie pour « les pauvres ».Même si l\u2019on est plus ou moins agacé par l\u2019abondance des sollicitations, on donnera quand même, comme si l\u2019on retrouvait, l\u2019espace de quelques jours, une fibre ou deux d\u2019une solidarité sociale passablement effilochée.Ce sursaut annuel d\u2019intérêt pour les plus mal pris de notre société risque toutefois de masquer les multiples fonctions politiques de toute l\u2019opération.Dans un premier temps, le don de nourriture pointe directement vers les limites et les trous de notre filet social.Ce n\u2019est pas sans raison, en effet, que tant de groupes revendiquent un barême-plancher pour les personnes les plus appauvries.Si les gens avaient les moyens de se nourrir convenablement, on aurait évidemment beaucoup moins besoin des grandes quêtes annuelles.En même temps, et c\u2019est sans doute leur seconde fonction politique, les pratiques charitables contestent une approche technocratique des services sociaux.Elles visent alors à humaniser l\u2019aide aux personnes appauvries et à sauver, assez souvent, la dignité de ces dernières.Cette seconde fonction n\u2019est pas négligeable mais elle masque si souvent la première qu\u2019on devrait y regarder de plus près.En définitive, et malgré tout le dévouement déployé, l\u2019ensemble de ces opérations cautionne le statu quo politique actuel et ne le change guère.Au contraire, le gouvernement peut affirmer, comme i} l\u2019a fait l\u2019an dernier devant un comité des Nations Unies, que l\u2019aide ainsi dispensée par la société comble les limites de ses politiques.Il n\u2019a donc pas à les revoir.Que faire?Faut-il, à terme, abolir progressivement la majeure partie de l\u2019aide alimentaire, chercher avec les intéressés des solutions à l\u2019endettement et pousser fort pour exiger un revenu décent pour tous et toutes?Je me rappelle que, lors de leur apparition, dans la Lors de leur apparition, dans la foulée de la crise des années 80, les banques alimentaires espéraient fermer une fois la crise résorbée.On connaît la suite.foulée de la crise des années 80, les banques alimentaires espéraient fermer une fois la crise résorbée.On connaît la suite.Une fois mis en place avec beaucoup de dévouement et peu de moyens, les organismes charitables ont été pris par la mécanique du fonctionnement et de la croissance.La course aux subventions a découragé la réflexion indispensable et engendré la répétition des mêmes gestes.Rapidement, la population fragilisée s\u2019est habituée à bricoler des solutions de rechange à sa précarité économique en comptant de plus en plus sur la permanence de ces services.Pour leur part, les grandes industries alimentaires y ont assez vite trouvé un moyen bon marché de se débarrasser de leurs surplus ou de leurs invendus, ménageant ainsi leurs prix.Elles profitèrent même de « reconnaissance » pour fins d\u2019impôt sans jamais s\u2019interroger sur les conséquences sociales de leur « dumping charitable ».(Mes amis de l\u2019aide internationale ont plus d\u2019une fois grimacé devant ces gestes qui leur rappelaient l\u2019état de dépendance engendré par les dons de nourriture des « grandes puissances », dont évidemment nous sommes encore.) Mais il y a pire : le droit à la nourriture, reconnu par la Charte des Nations Unies, signifiait le droit d\u2019avoir les moyens de se nourrir.Insidieusement, sans trop qu\u2019on s\u2019en aperçoive, il est devenu le droit d\u2019être nourri, faisant ainsi régresser nombre de citoyens et de citoyennes à un état infantilisant.Y a-t-il une issue?Je pense que oui et quelle est en train de se vivre sur deux plans.D\u2019abord, parmi les gens directement concernés, bon nombre tournent actuellement le dos au don de nourriture pour mettre plutôt leurs forces en commun et se redonner ensemble une meilleure emprise sur leur vie.Cela donne naissance à des cuisines collectives, à des mini jardins, à des groupes d\u2019achats coopératifs et à des complicités avec des producteurs agricoles.Même si ces expériences ne changent pas de façon magique la précarité économique des gens, elles nourrissent cependant un terreau favorable où vivre en citoyens et en citoyennes avec les autres prend désormais des visages concrets et créateurs.Ensuite, des organismes l\u2019ont pour leur part bien compris et accompagnent désormais la mise en place de cette autre dynamique sociale, retrouvant la sève de l\u2019éducation populaire et le sel de l\u2019initiative politique.L\u2019avenir est peut-être en train de nous faire signe.Guy Paiement décembre 2000 ReLatiONS (Y) dOSSieR Les ombres du passé Entre mémoire et pardon Jean Bellefeuille et Jean Pichette Peut-on envisager une réparation pour les victimes de l\u2019esclavage aux États-Unis, ces millions de Noirs dont les ancêtres ont été arrachés à leur terre d\u2019Afrique?On peine à imaginer les milliards de dollars que cela pourrait représenter.Et on s\u2019étourdit à réfléchir sur les critères pouvant présider à la fixation de ces sommes, ainsi qu\u2019à leur répartition.Cette boîte de Pandore semble pourtant sur le point d\u2019être ouverte : des avocats s\u2019activent en effet à préparer une poursuite à ce sujet contre le gouvernement américain.L\u2019affaire peut paraître incongrue mais soulève au fond des questions auxquelles nulle société n\u2019échappe.Comment les membres d\u2019une société peuvent-ils, aujourd'hui, affronter les crimes commis par leurs devanciers?La question est d\u2019autant plus complexe qu\u2019elle en induit une seconde : peut-on parler de « crime » quand les actes reprochés s\u2019inscrivent dans un cadre juridique et moral historiquement daté, qui enveloppait d\u2019un voile de légalité - voire de légitimité - ce qui nous apparaît maintenant répréhensible?La réponse à cette seconde question, on s\u2019en doute, n\u2019est pas moins complexe.Elle ne peut cependant être balayée sous le tapis au nom, par exemple, d\u2019irréductibles différences entre l\u2019esclavage des Noirs aux États-Unis, le drame des Juifs sous l\u2019Allemagne nazie ou le massacre des autochtones depuis la conquête du Nouveau Monde.Tous ces drames - et cette liste n\u2019est évidemment pas exhaustive! - sont singuliers et ont généré une douleur toujours unique, incommensurable.Ils méritent donc d\u2019être pensés comme tels, même si la possibilité de réfléchir d\u2019une façon plus large sur ces questions prend - ou plutôt devrait prendre - aujourd\u2019hui la forme d\u2019une injonction, d\u2019un devoir politique.Devoir politique.On parle beaucoup du devoir de mémoire, de la nécessité de garder vivante la fibre du passé, ce suc du présent.Mais de quel passé parle-t-on alors?De celui qu\u2019on lit dans les livres d\u2019histoire écrits par les vainqueurs, avec une plume trempée dans le sang de leurs victimes?Ou de l\u2019autre histoire, celle qui se profile parfois au détour d\u2019une page laissant entendre la voix de ceux et celles à qui la parole a été dérobée?Laquelle des deux dit vrai?Et que veut dire le vrai dans cette histoire?À moins de vouloir (re)sombrer dans les lubies positivistes du NIX'1 siècle, il faut reconnaître que cette « vérité » de l\u2019histoire est morte.L\u2019histoire est plurielle, polysémique, en perpétuelle réinvention.En finir avec l\u2019idée d\u2019une vérité de l\u2019histoire - qu\u2019un examen objectif rendrait accessible - n\u2019implique pourtant nullement qu\u2019il nous faille renoncer à toute vérité.Nous ne sommes pas condamnés à devoir choisir entre une illusoire vérité et la « vérité » clamée par ceux qui, au nom d\u2019un relativisme absolu, finissent par faire de la réalité elle-même une illusion.Non, l\u2019histoire ne se tisse pas en pleine clarté; oui, elle est parsemée d\u2019ombres, des ombres que le regard rétrospectif ne suffit pas à éclairer.L\u2019histoire s\u2019écrit dans l\u2019ombre et la lumière.À clamer que ces ombres n\u2019existent, plus, comme si cela pouvait les faire disparaître, c\u2019est l\u2019histoire elle-même qu\u2019on menace, c\u2019est notre présence historique au monde qui se trouve mise en question.Si le devoir de mémoire permet de garder vivant ce qui est tapi dans les replis de l\u2019histoire, il appelle pourtant, en contrepoint, un devoir de pardon, qui peut seul nous libérer du poids d\u2019une histoire autrement insupportable.Sinon, comment l\u2019histoire pourrait-elle continuer à s\u2019écrire?Comment pourrait-on, aujourd\u2019hui, continuer à en dessiner les contours de demain?C\u2019est précisément au carrefour toujours incertain de la mémoire et du pardon que loge le devoir politique, qui fait résonner au présent l\u2019écho du passé, comme un appel à la responsabilité de garder l\u2019avenir ouvert, C\u2019est une lourde responsabilité.Une responsabilité énorme, parce quelle est gardienne de la préservation du lit de l\u2019histoire, sans lequel le fleuve du temps, notre temps humain, cesserait de couler.10) ReLatiONS décembre 2000 Stéphanie Béliveau, Le baiser rouge, 1996, Techniques MIXTES ET COLLAGE sur toile, 99X143,5 cm.Photo : Daniel Roussel C\u2019est pourquoi rien ne saurait justifier qu\u2019on ignore le tribunal de l\u2019histoire lorsqu\u2019on y est convoqué.Pas même le risque d\u2019y laisser sa chemise.Parce qu\u2019en se lavant les mains à l\u2019égard du passé, sous prétexte - inavoué - qu\u2019il serait trop onéreux de projeter un peu de lumière sur l\u2019ombre, c\u2019est la possibilité de braquer les projecteurs vers l\u2019avant qui disparaît.L\u2019histoire devient alors un grand trou noir, qui absorbe jusqu\u2019à la possibilité de dire que nous pouvons encore, avec nos grandeurs et nos misères, tenter de l\u2019ériger.Pour nous, à Relations, ce ne sont pas de vains mots.En avril dernier, nous avons publié une lettre ouverte de chrétiens et de chrétiennes faisant part de leur inquiétude devant l\u2019intransigeance et la dureté de ton de la déclaration de l\u2019Assemblée des évêques du Québec dans le dossier des « orphelins de Duplessis ».Nous permettions ainsi à une voix discordante et courageuse de se faire entendre - aucun média n\u2019ayant jusque-là cru bon de publier cette lettre.Il ne s\u2019agissait pas pour nous d\u2019arrêter une position éditoriale au sein d\u2019un comité de rédaction divisé - comme le reste de la société - sur cette question.Nous voulions plutôt rendre visibles des divergences existant au sein de l'Église quant à la façon de faire face, aujourd\u2019hui, à ces événements du passé.Nous étions - et demeurons - convaincus qu\u2019aucun consensus fictif ne pourra régler la question.Nous promettions au printemps de revenir sur les questions fondamentales que soulève la triste histoire des « orphelins de Duplessis ».Nous y voilà.Nous ne proposons pas de revenir dans le détail sur ce dossier.Ni sur celui des écoles résidentielles, qui ont vu souffrir et pleurer les autochtones d\u2019ici.En cette fin d\u2019année jubilaire, nous offrons plutôt un regard oblique sur la difficulté croissante de vivre avec son passé, de s\u2019y lier tout en déliant « Notre héritage n\u2019est précédé l\u2019avenir.À l\u2019heure des règle- d\u2019aucun testament.» ments de comptes, où les avo- René Char cats en disputent aux spécialistes en communications stratégiques, nous voulons d\u2019abord rappeler que l\u2019avenir ne peut s\u2019ériger sur la négation du passé.Un passé décomposé, qu\u2019il faut réapprendre à conjuguer au même temps.Le temps de la justice, qui loge d\u2019abord dans le partage d'un même souci : celui de rendre notre monde, aujourd\u2019hui, habitable par tous.décembre 2000 ReLatiONS (11 dOSSieR Des silences qui tuent Les drames du passé, lorsqu'on leur refuse le droit d'être mis en mots, continuent à vivre au présent.Il faut pourtant dire les choses pour assurer le maintien d'un avenir ouvert et se libérer du poids de l'histoire.Jean Pichette Il n\u2019y a pas de pardon sans parole.Parce qu\u2019il faut des mots pour communier à une même histoire.Les mots sont les vêtements de nos vies.Sans eux, nos corps déshabillés du langage se murent dans un silence mortifère.Un silence sans profondeur, proche cousin du bruit, ce son informe qui meuble le vide sans jamais l\u2019habiter.11 n\u2019y a pas de mémoire sans communion.Sans la parole d\u2019une expérience partagée, reconnue, où les positions occupées par les bourreaux et leurs victimes appartiennent au même monde.En les enfermant dans un silence humiliant, on condamne les oubliés de l\u2019histoire à revivre sans mots les horreurs du passé.Mais sans ces mots qu\u2019on leur dérobe, sans les mots pour la dire, cette expérience des sans-mots n\u2019existe plus.Elle n\u2019a jamais existé.L\u2019histoire peut continuer de faire semblant d\u2019avancer, mais elle piétine dans une cage construite sur le mensonge.L\u2019autisme guette alors les forts, les faibles et tous leurs descendants, de plus en plus claustrés, chacun dans son monde.La langue se délite, quitte le fleuve où chacun s\u2019abreuvait et laisse tout le monde plus pauvre, en érigeant des murs de grisaille.Rond d\u2019œil entre les barreaux.Paupière, animal cilié, rame vers le haut, libère un regard.Iris, nageuse, sans rêve et triste, le ciel, gris-cœur, doit être proche.Oblique, dans la bobèche de fer, la mèche qui fume.Au sens de la lumière Tu devines l\u2019âme.(Si j\u2019étais comme toi.Si tu étais comme moi.N\u2019étions-nous pas debout sous un même alizé?Nous sommes des étrangers.) Les dalles.Dessus, serrées l\u2019une contre l\u2019autre, les deux flaques gris-cœur : deux bouchées de silence.Paul Celan, grille de parole Dans son « testament littéraire », Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, le Suédois Stig Dagerman écrivait pourtant, en 1952, que « l\u2019humanité n\u2019a que faire d\u2019une consolation en forme de mot d\u2019esprit : elle a besoin d\u2019une consolation qui illumine.» Il ajoutait ensuite, avec l\u2019humour mordant dont il était capable, que « celui qui souhaite devenir mauvais, c\u2019est-à-dire devenir un homme qui agisse comme si toutes les actions étaient défendables, doit au moins avoir la bonté de le remarquer lorsqu\u2019il y parvient.» Encore faut-il pouvoir cultiver cette distance à soi-même que l\u2019idéologie de l\u2019im-médiateté rend désormais suspecte.Comme si l\u2019écoute de soi, à l\u2019abri de l\u2019autre, pouvait révéler à chacun la vérité de son être, ainsi censé se tenir entièrement en lui-même; comme si entrer en soi-même ne passait pas aussi - d\u2019abord! - par les mots, ceux qui s\u2019élaborent patiemment, dans le rapport à l\u2019autre.Faut-il s\u2019étonner, les mots étant désormais réputés voiler la réalité, que le pardon soit devenu à ce point difficile aujourd\u2019hui?Le pardon permet de délier des rapports autrement prisonniers d\u2019actions passées parce qu\u2019il réinscrit ces rapports dans l\u2019ordre de la parole, seule capable d\u2019ouvrir l\u2019horizon, en creusant un sillon de sens dans une expérience commune - fut-elle conflictuelle.Hannah Arendt, philosophe juive devenue américaine après avoir fui son Allemagne natale dans les années 30, avait bien compris cette dimension anthropologique du pardon.Elle écrivait ainsi, dans Condition de l'homme moderne, que « si nous n\u2019étions pardonnés, délivrés des conséquences de ce que nous avons fait, notre capacité d\u2019agir serait comme enfermée dans un acte unique dont nous ne pourrions jamais nous relever; nous resterions à jamais victimes de ses conséquences, pareils à l\u2019apprenti sorcier qui, faute de formule magique, ne pouvait briser le charme.» Le pardon s\u2019inscrit dans un cadre politique.Il permet de briser les chaînes du passé - qui prendrait autrement la forme d\u2019une fatalité - et de garder l\u2019avenir ouvert, au lieu de l\u2019enclore dans le prolongement inévitable d\u2019actions passées.Le pardon comporte ainsi une responsabilité pour le présent ; celle de faire advenir d\u2019autres possibles.Il ne se réduit pas pour autant à une forme d\u2019amnésie ou d\u2019oubli de ce qui a été.C\u2019est au contraire la distance qu\u2019il ouvre entre ce qui a été et ce qui sera qui permet de redonner vie à la mémoire.En desserrant ce qui fige la mémoire, le pardon laisse l\u2019histoire se déployer dans son indétermination, véritable appel à assumer - individuellement et collectivement - les responsabilités de chacun à l\u2019égard du temps présent.Quand les sutures langagières du tissu social se déchirent, quand le politique s\u2019abandonne lui-même à la fatalité (sous couvert d\u2019« adaptation ») et nourrit en retour la réduction de la parole en clichés et slogans, c\u2019est le terreau du pardon qui s\u2019assèche.La multiplication des demandes de pardon et la difficulté croissante de l\u2019obtenir participent ainsi d\u2019une même logique : la démission collective face à la responsabilité de prendre en charge le devenir du monde.Après tout, si on accepte les « fatalités » d\u2019aujourd\u2019hui, pourquoi faudrait-il s\u2019attendrir sur celles d\u2019hier?On sait cependant que les « fatalités » se nourrissent de misère et d\u2019exclusion : plus on les impose, plus on s\u2019expose à voir monter en retour la clameur des laissés pour compte.Ceux d\u2019hier comme ceux d\u2019aujourd\u2019hui.En les enfermant dans un silence humiliant, on condamne les oubliés de Thistoire à revivre sans mots les horreurs du passé.12) ReLatiONS décembre 2000 M '\"A.« i Ç-1\t£»¦ 3ES39 r/filtp \u2022 r * ^T.;< ÿ^SfglPi istJ \"-4 - '¦ .V':-v;.&?¥*&$&$ Stéphanie Béliveau, Le caducée, 1999, Techniques mixtes sur toile, 132X155 CM.Photo : Daniel Roussel Des temps discordants S\u2019il permet de conjuguer ensemble des temps sociaux différents, le pardon ne résout pas tout.En rendant possibles de nouveaux départs, il donne certes au passé une texture inédite.Mais ce passé peut-il pour autant être jugé à l\u2019aune des critères du présent, en rupture avec cet avant?On mesure ce que la critique du passé, au nom d\u2019un universalisme abstrait (l\u2019Humanité avec un grand H), peut comporter comme risque d\u2019anachronisme.11 est toujours périlleux de regarder le passé à travers les lunettes du présent.Mais il ne l\u2019est pas moins de refuser de tourner le regard vers lui, surtout lorsque nous marchons dans ses traces encore fraîches, au côté de frères et de sœurs à qui on ne permet pas de voir la rose dans la croix d\u2019une souffrance passée qui continue à les meurtrir.On reproche ainsi fréquemment aux victimes de l\u2019histoire, comme les orphelins de Duplessis ou les Autochtones ayant fréquenté les écoles résidentielles, d\u2019oublier de prendre en compte le contexte global dans lequel se sont déroulés les faits pour lesquels ils demandent réparation.Suffit-il pourtant d\u2019invoquer « l\u2019air du temps » passé pour se dédouaner de la responsabilité de dénouer les fils d\u2019un avant qui reste un maintenant - sans demain - pour certains?Bien sûr, pour garder l\u2019histoire ouverte, il faut savoir élaguer le passé.Le trop-plein de mémoire comme le déni de ce qui a été forment deux écueils entre lesquels doit naviguer le temps présent.Une navigation à vue pour laquelle nous ne disposons d\u2019aucune carte, et dont les périls nous apparaissent plus clairement quand on déplace le regard du côté du droit, qui se prémunit des excès de mémoire avec le mécanisme de la prescription.Une fois échu le temps de prescription, celui-ci empêche tout recours juridique et permet d\u2019éviter la confusion entre le temps de l\u2019histoire et celui du droit.L\u2019apparition du « crime contre l\u2019humanité », imprescriptible, est toutefois en train de bouleverser cette articulation des temps sociaux.Daniel Bensaïd, dans Qui est le juge?Pour en finir avec le tribunal de l'Histoire, a bien identifié certaines dérives vers lesquelles peut mener un tel embrouillement.Quand l\u2019historien monte au prétoire ou que le juge doit remonter dans un temps historique, c\u2019est la capacité du droit de ponctuer différemment le temps qui se trouve menacée.Le droit institue le temps en le rendant discontinu : il donne à la société la capacité d\u2019agir sur son devenir, de donner au monde des formes quelle choisit plutôt que de simplement les subir.Le droit est donc d\u2019abord une affaire politique : quand il s\u2019affranchit complètement d\u2019elle, il devient une technique de gestion privée de sa capacité d\u2019orienter le cours du monde.Dans cette optique, l\u2019inflation judiciaire va de pair avec le désinvestissement du politique, amputé de sa capacité de faire décembre 2000 ReLatiONS 13 dOSSieR des choix entre les possibles.La dissolution de la sphère publique et la réduction du juridique à l\u2019arbitrage entre intérêts privés vont de pair : elles nourrissent toutes deux un rapport au temps prisonnier d\u2019un présent sans boussole, parce que délesté d'un passé commun, signifiant, et d\u2019un avenir dont l\u2019avènement puisse se profiler comme projet collectif.Entre un passé oublié ou refoulé dans les musées et un avenir en forme de catastrophes à éviter, le présent se creuse une niche de plus en plus étroite, immédiate, invitant chacun à s\u2019adapter à son environnement.Sur les décombres de ce passé enterré avant que d\u2019être entièrement mort, non-scène où les repères se perdent dans un no man's land normatif prenant des airs d\u2019absolu, peuvent alors fleurir les « victimes » et leurs « intérêts bafoués ».Et pourtant.La judiciarisation qui mine le politique ne doit pas servir à disqualifier d\u2019emblée toute revendication à l\u2019égard d\u2019injustices passées.Les avo-casseries - et les montants parfois faramineux à la clé - n\u2019excusent pas tout.Quand la question des coûts liés à une éventuelle réparation empêche de se ressaisir du passé pour reconnaître que des torts ont été commis, parfois avec la meilleure volonté du monde, il n\u2019y a plus de gagnants : que des perdants.Si la judiciarisation menace le politique, le refus de délier certaines cordes du passé parce quelles éveillent des sentiments de honte ou de culpabilité ne contribue certainement pas à le fortifier.Peut-être une culture qui a trop cultivé le sentiment de culpabilité finit-elle par accoucher d\u2019un monde qui non seulement cherche à enfouir des pans entiers de sa mémoire, mais les nie lorsqu\u2019on les lui rappelle.La reconnaissance d\u2019une faute - ou d\u2019une erreur - n\u2019est pourtant pas malsaine.Bien au contraire.Elle témoigne de la capacité de donner au présent une impulsion lui permettant de prendre une direction collectivement voulue.Puisqu\u2019 « il y a à chaque fois une singularité du malheur », rappelle le philosophe Paul Ricœur, il ne s\u2019agit pas ici de juger, du haut d\u2019une science historique, du malheur d\u2019individus.Mais il faut garder dans notre horizon de pensée cette belle phrase de la romancière américaine Ursula Le Guin : « la fraternité commence par le partage de la souffrance ».On sait toute la difficulté à « dire » la Shoah, à exprimer l\u2019indicible.Cela se traduit pour certains par l\u2019impossibilité de se représenter l\u2019événement autrement que sous une forme documentaire redoublant en quelque sorte le réel - en autant que faire se peut.Il s\u2019ensuit une exigence éthique : celle de rendre le langage le plus transparent possible, afin qu\u2019il ne déforme 1.Je renvoie, sur cette question, au magnifique livre de Rachel Ertel, Dans la langue de personne.Poésie yiddish de l\u2019anéantissement.Paris, Seuil, 1993.Quand la question des coûts liés à une éventuelle réparation empêche de se ressaisir du passé pour reconnaître que des torts ont été commis, il n'y a plus de gagnants : que des perdants.pas les faits et que ceux-ci puissent atteindre le plus directement possible les gens à qui on cherche à transmettre la mémoire de l\u2019horreur.D\u2019autres, au contraire - comme le poète juif Paul Celan, dont la famille a été décimée dans les camps -introduisent les ténèbres au cœur même du langage, y voyant la seule façon de témoigner d\u2019un monde éclaté.1 Peu importe ici la voie choisie.11 est cependant clair que la continuité du monde passe par la parole.La parole, qui est partage et reconnaissance réciproque.Sans elle, le monde est condamné à s\u2019éteindre en silence, dans une pluralité de silences repliés sur eux-mêmes.C\u2019est dans l\u2019ordre du langage que les sans-mots de l\u2019histoire -\tpetits ou grands oubliés - peuvent retrouver la dignité.Si leur expérience de victimes ne peut être dite et reconnue dans un langage partagé par tous, qui puisse faire sens pour chacun, c\u2019est l\u2019espace social tout entier qui se trouve peu à peu gangrené.Parce que la langue, en se morcelant, en s\u2019enfermant dans le singulier, perd sa capacité d\u2019ériger un monde qui ne soit pas une simple juxtaposition d\u2019individus - ou de ce qui en reste quand ils ne peuvent plus se regarder dans le miroir de la parole.Tout cela laisse bien sûr entière la question d\u2019une éventuelle réparation financière, dont la crainte suffit - à tort -\tà bloquer la reconnaissance de responsabilités pour des événements passés.Il n\u2019y a pourtant nul lien de causalité nécessaire entre la reconnaissance d\u2019un tort et une réparation financière.De la même façon que le pardon délie le présent des affres du passé, il faut savoir distinguer les questions du pardon et de la réparation financière, sauf à vouloir transformer le premier en monnaie d\u2019échange.La simple marchandisation du pardon, dans un monde où tout se vend, ne peut rendre signifiants, malgré la douleur, des événements du passé.Ni le sens ni la solidarité ne s\u2019achètent.Le pardon doit être un lieu de réunion, pas de division.Il faut donc abattre les clôtures, et d\u2019abord celle du silence ou des demi-mots.Alors seulement une éventuelle réparation financière pourra être envisagée, en prenant bien garde quelle ne crée de nouvelles injustices.Il n\u2019y a pas de recette universelle en la matière.Sauf à s\u2019engager collectivement, et de manière indéfectible, pour tous les démunis, les sans-voix, ceux qui sont laissés sur la touche.Il s\u2019agit là d\u2019une responsabilité politique, soit notre responsabilité à tous.Pour l\u2019assumer, il nous faut apprendre à briser les idoles du présent, qui enferment le passé dans un bocal et bloquent les voies de l\u2019avenir.Parce qu\u2019on n\u2019abandonne pas les gens à leur misère.Tout simplement.\u2022 ÏSEK IWêêsë 14, ReLatiONS décembre 2000 L'histoire et ses fantômes Entrevue avec Régine Robin Le regard jeté sur le passé est indissociable de la façon de penser le présent et d'envisager l'avenir.L'histoire est constamment revisitée, comme un livre dont on efface les pages pour les réécrire.Régine Robin, professeure de sociologie à l'UQAM, s'intéresse depuis de nombreuses années aux différents usages sociaux du temps et aux rapports qu'ils nouent avec la mémoire collective, cet incubateur d'identité.Née dans une famille juive polonaise peu avant la guerre, « survivante », elle a à cœur de penser cet héritage et l'expérience traumatique qu'il renferme.Elle a déjà publié plusieurs livres (essais et romans) sur ces questions et termine actuellement un ouvrage à paraître en mars chez Stock, Berlin Chantiers.Essai sur les passés fragiles.ï, .~r ùèjpf&-é\" Relations : Le passé étant par définition derrière nous, on le présente habituellement comme quelque chose qui pourrait faire l\u2019objet d\u2019un savoir objectif partagé par tous.Vous affirmez au contraire que le passé est malléable et qu\u2019il fait l\u2019objet de multiples usages permettant de faire face au présent.Pouvez-vous indiquer quelle place joue la mémoire dans cette dynamique?Régine Robin : Paul Ricœur, dans son dernier livre, Histoire, mémoire, oubli, met en dialogue les deux notions clés d\u2019histoire et de mémoire.L\u2019un et l\u2019autre de ces termes - et cela est très significatif - nous permettent de nous référer au passé.J\u2019insiste pour ma part sur la notion de mémoire, de mémoire collective, beaucoup plus récente que celle d\u2019histoire, aussi vieille que le monde.Le sociologue Maurice Halbwachs a été l\u2019un des premiers à vraiment l\u2019utiliser, à la fin des années 20.11 croyait qu\u2019il existe une structuration sociale du souvenir, impliquant qu\u2019on ne se souvient jamais seul, et une mémoire vivante, affective, par opposition à ce qu\u2019il appelait la mémoire figée ou la mémoire morte, qui est celle des historiens.Cette notion de mémoire est redevenue à la mode dans les années 70, en particulier avec l\u2019historien français Pierre Nora et son équipe.Les lieux de mémoire, le grand monument issu de leurs travaux, évoque tout lieu abstrait ou concret qui symbolise une valeur affective du passé.C\u2019est une histoire symbolique écrite au second degré.Mais ce que Nora appelle « mémoire » est justement constitué de ces appropriations de groupe qui ne relèvent plus de grands récits nationaux, en train de s\u2019effriter lentement depuis quelques années : le mythe de la république, depuis la Révolution française, du progrès, de la démocratie, de l\u2019intégration de tous dans une identité nationale.Au fond, l\u2019œuvre de Nora constitue une plainte devant la non-coïncidence de l\u2019histoire et de la mémoire.Tant qu\u2019on a un grand récit national, l\u2019élaboration scientifique du passé de la part des historiens, la « mémoire savante », coïncide avec ce grand récit.Jamais parfaitement, bien entendu.Quand cela ne coïncide plus du tout, les historiens font leur histoire mais chaque groupe a ses propres questionnements, sa propre mémoire, ses propres victimes et héros qui ne sont pas forcément reconnus par l\u2019ancien grand discours national.Chacun met de l\u2019avant son rôle de victime, sa place dans l\u2019histoire.Cela se voit très bien aux États-Unis et en France, avec l\u2019émiettement des mémoires dans des récits ethnicistes : à chacun son récit et ses héros.Le succès de la notion élaborée par Nora montre quelle correspond à une sensibilité réelle.L\u2019histoire était quelque chose de froid, un discours de spécialiste : la mémoire nous implique directement, chacun ayant voix au Franck Michel, chapitre avec quelque chose à dire.L\u2019entreprise de Pierre Nora Dubrovnik, est cependant impensable sans le constat d\u2019un divorce entre Yougoslavie, i 990 histoire et mémoire, entre la grande saga nationale et l\u2019élaboration scientifique.Ce n\u2019est pas pour rien qu\u2019elle correspond à la volonté de « renationaliser » l\u2019histoire ou à un réenchantement du discours sur le passé.Rel.: Une telle séparation de l\u2019histoire et de la mémoire ne risque-t-elle pas d\u2019amener les historiens à s\u2019arroger le monopole de la distance critique face au passé, la mémoire étant alors vue comme le lieu de toutes les dérives possibles?R.R.: Il s\u2019est peu à peu mis en place une dialectique allant dans ce sens, à laquelle Ricœur lui-même n\u2019échappe pas complètement, même si sa position est plus nuancée.L\u2019opposition entre mémoire et histoire n\u2019est pourtant pas si simple.Les his- décembre 2000 ReLatiONS 15 dOSSieR toriens sont peut-être souvent du côté de la distance critique, mais ils sont tout aussi bien des pourvoyeurs de munitions, de récits qui attisent le feu.En Allemagne, par exemple, toute une école d\u2019historiens se plaint de ce que l\u2019histoire ne sert pas assez à redonner force et dignité à la nation.Le passé est toujours un enjeu considérable pour le présent.Le passé n\u2019est jamais passé, il n\u2019est jamais mort.Quand il en a l\u2019air, il reste tapi dans un coin, attendant son heure.Mais dans l\u2019imaginaire, dans la circulation des discours, dans les usages courants qu\u2019on en fait, dans la façon dont les peuples ou les groupes, les classes, vont s\u2019identifier à des phénomènes du passé, tout est possible, tout est ouvert.Et ce sont les conjonctures discursives et symboliques qui déterminent ce qui va être disponible ou non à un moment donné.Rel.: Le présent se construit à partir d\u2019éléments du passé qu\u2019il trafique, fabrique.Ces éléments deviennent des instruments pour un usage présent.Cela signifie-t-il qu\u2019une certaine mythification du passé est inévitable?R.R.: Les mythes sont des armes redoutables à notre disposition pour le présent.Ils permettent de donner de l\u2019épaisseur au temps, de créer de la durée, donc de l\u2019enracinement.On se reconnaît dans des ancêtres réels ou imaginaires, des filiations dont une société ne peut absolument pas faire l\u2019économie.Quand une société n\u2019a pas de telles figures, elle s\u2019en invente; quand elle les a perdues, elle s\u2019en fabrique.Mais en règle générale, on trouve quand même à sa disposition du déjà-là.C\u2019est un donné de société, simplement, cela n\u2019empêche pas de faire un travail de décryptage, de démystification.Quand on v < yj* ¥~ ' iHÜ WËÈÊM MMi js-îïU- La réconciliation de l'Allemagne et de la Pologne Après la Seconde Guerre mondiale, l\u2019Europe était profondément divisée.L\u2019Allemagne, le grand agresseur, était entourée de peuples quelle avait envahis et humiliés.Des millions de personnes avaient perdu la vie.Mais la haine et la vengeance n\u2019avaient pas d\u2019issue.Certains commençaient à rêver d\u2019une Europe unie, d\u2019une Europe constituée de nations qui se respecteraient mutuellement.Ainsi naquit, dès les années 50, un processus de réconciliation entre la France et l\u2019Allemagne de l\u2019Ouest.Entamé au milieu des années 60, celui entre l\u2019Allemagne de l\u2019Ouest et la Pologne mit plus de vingt ans à se réaliser.Après la guerre, les Polonais avaient de bonnes raisons d\u2019avoir peur des Allemands qui avaient envahi leur pays, occasionnant de nombreuses pertes humaines.En août 1945, la Conférence des Alliés, à Potsdam, a repoussé les frontières de la Pologne jusqu\u2019à la rivière Oder, à l\u2019ouest, incluant ainsi la Silésie et la Poméranie autrefois allemandes.La Conférence de Potsdam a également décrété que les Allemands vivant dans ces régions devaient être rapatriés de façon humaine et disciplinée.Toutefois, dans la pratique, on assista à une expulsion violente et chaotique, véritable exemple de purification ethnique légale, au cours de laquelle plusieurs milliers de personnes ont péri.En Allemagne, les exilés de la Silésie et de la Poméranie ont protesté contre leur expulsion.S\u2019ils ne voyaient pas d\u2019objection au fait de punir les Allemands coupables de crimes de guerre, ils s\u2019élevaient contre l\u2019exil imposé aux Allemands innocents et contre leur expropriation sans aucune compensation.Ils pressaient donc le gouvernement allemand de ne pas reconnaître la nouvelle frontière, car ils espéraient retourner chez eux un jour.Leur prise de position a suscité un climat dans lequel l\u2019ouverture à la Pologne était rendue impossible.En 1965, l\u2019Église protestante d\u2019Allemagne a brisé la glace en publiant un document dans lequel elle déclarait que les Allemands, qui étaient responsables de la guerre, de millions de morts et de la misère de certains pays européens, devaient accepter - comme punition divine de leurs crimes - leur défaite, la perte de leurs provinces orientales, ainsi que le rapatriement de leurs compatriotes à la suite de la création de la nouvelle Pologne.L\u2019éthique chrétienne exigeait même que les Allemands cherchent la réconciliation avec les Polonais, sans rien demander en retour.La même année, les évêques catholiques de Pologne ont envoyé une lettre à leurs homologues allemands, leur demandant humblement de persuader leurs compatriotes de reconnaître la nouvelle frontière de l\u2019Oder, car les Polonais vivaient dans un constant état d\u2019anxiété face à cette incertitude.Dans leur lettre, les évêques polonais disaient que non seulement ils pardonnaient, mais aussi qu\u2019ils demandaient pardon.Cette dernière remarque leur a valu la critique du gouvernement polonais, et même celle de la population en général.À travers ces quelques mots, les évêques faisaient tout simplement allusion à la violence et à l\u2019esprit vindicatif avec lesquels les Polonais avaient chassé les Allemands de leurs maisons.Les évêques catholiques allemands ont répondu à leurs confrères polonais avec un manque de générosité totale.C\u2019est pourquoi un groupe de catholiques allemands a décidé, en 1968, de publier un rapport fournissant, à l\u2019instar du document protestant, des arguments théologiques en faveur de la reconnaissance des nouvelles frontières polonaises par le gouvernement allemand.Il pressait ce dernier de poser des gestes de réconciliation avec la Pologne.En 1970, profitant du débat public entamé par les Églises, le gouvernement allemand de Willy Brandt a négocié un traité commercial avec la Pologne, première étape d\u2019un long processus de réconciliation qui ne devait s\u2019achever qu\u2019en 1990.G.B.est conscient de cette instrumentalisation du passé, on fait attention à ce qu\u2019on manipule, à ce qu\u2019on élabore, on fait attention au récit qu\u2019on produit.C\u2019est déjà énorme.Savoir qu\u2019un mythe est un mythe, c\u2019est le sortir de l\u2019illusion mortifère de la sacralisation.À cet égard, les artistes jouent très souvent le rôle de ceux qui désinstrumentalisent le passé, qui font entrer de l\u2019air en posant d\u2019autres questions, en déplaçant les problèmes.Ils permettent d\u2019autres types d\u2019interrogations et donnent des voix, au moyen de la fiction, qu\u2019on n\u2019entendrait jamais autrement.C\u2019est en ce sens que Walter Benjamin parlait de la voix des vaincus de l\u2019histoire.Rel.: Cela permet-il d\u2019ouvrir la voie vers ce qu\u2019on pourrait appeler une mémoire authentique?R.R.: Je ne suis pas sûre qu\u2019à l\u2019inverse des passés trafiqués, il y ait des passés totalement authentiques.On ne peut jamais ressusciter le passé.Le discours sur le passé est toujours une construction.Le caractère passé du passé est une chose; la façon de l\u2019élaborer, d\u2019en rendre compte, en est une tout autre.Le passé est construit dans des récits, des gestes, des artefacts, comme dans les musées.Il est construit en fonction des questions qu\u2019on lui pose, en fonction des traces du passé, de la façon dont ces traces sont élaborées, dont elles sont réinterrogées.Je ne suis donc pas sûre qu\u2019il y ait, en face du totalement fabriqué, du simulé, du faux, un totalement vrai; mais disant cela, je ne donne pas dans un relativisme absolu.Il y a bien production de savoir, mais il faut se garder d\u2019une coupure trop rigide entre la connaissance et le légendaire.Cependant, une mémoire qui déconstruit l\u2019hyper-instrumenta-lisation du passé passe par une mise à distance de ce dernier.Elle met à jour les trous, les silences, l\u2019indicible de l\u2019histoire qui doit nourrir notre parole sur le passé.Un journaliste à la radio arménienne, au moment du démembrement de l\u2019URSS, s\u2019était dit très inquiet parce qu\u2019il ne savait pas ce que l\u2019avenir lui réservait.Un autre lui avait répondu qu\u2019il avait tort : « l\u2019avenir est tout à fait prévisible, ajouta-t-il.C\u2019est le passé qui est totalement imprévisible.C\u2019est ça qui est terrible.» Rel.: Que voilà un beau paradoxe! Mais s\u2019il faut tenir compte du présent dans le passé, il faut également être attentif au surgissement inopiné du passé dans le présent.R.R.: 11 faut être attentif à ce que Walter Benjamin appelait le non-advenu.Il y a dans l\u2019histoire des éléments du passé en attente d\u2019explication, en attente de rencontre.Il faut y être attentif pour éviter une espèce de ronron de l\u2019explication causale, où on sait d\u2019avance ce qu\u2019on va trouver.Mais faire face au passé est une opération très difficile.Combien de fois, dans l\u2019exemple allemand, on tombe sur des jeunes regardant des albums de photos où le pépé est là, avec le costume SS, la croix gammée, le portait du Führer au dessus du buffet?Il y a là une Robert walker, espèce d\u2019agression de l\u2019inattendu qui vous tombe dessus.\tAuschwitz, ' Pologne, 1980 Rel.: Comment peut-on faire face à ce passé imprévisible?R.R.: Prenons une image parlante.Quand j\u2019évoquais un passé trafiqué, j\u2019insinuais aussi que toute société a des squelettes dans ses placards.Tout dépend de ce qu\u2019on fait quand on ouvre les placards et qu\u2019on trouve ces squelettes.Ou on les regarde en face et on se dit : « Mon Dieu! Je ne savais pas que j\u2019allais trouver ce squelette en ouvrant cette armoire », et on les affronte quand même.Ou bien on referme aussitôt la porte.Mais on peut aussi simplement entrouvrir la porte.La confrontation au passé est toujours quelque chose de complexe et de - parfois - traumatique.C\u2019est pourquoi le passé est toujours à réinventer de quelque façon.Reprenons l\u2019exemple de l\u2019Allemagne, qui constitue mon champ de recherche privilégié.Il est évident qu\u2019il n\u2019a pas été simple d\u2019y parler du nazisme.Dans les deux Allemagnes, on a trouvé des trucs pour ne pas en parler.À l\u2019Est, on disait qu\u2019on était du bon côté, qu\u2019on avait été des anti-fascistes.En se plaçant ainsi du côté des vainqueurs, des Soviétiques, on évitait de regarder le passé en face.C\u2019était un déni.Les choses étaient un peu plus compliquées en Allemagne de l\u2019Ouest, du côté des vaincus-vaincus, qui ne pouvaient pas construire de mythe les présentant comme des héritiers des anti-fascistes.Après le procès de Nuremberg, les Allemands de l\u2019Ouest sont donc entrés dans une espèce de grand silence.On a parlé d\u2019autre chose.Le miracle économique, avec le Plan Marshall, a facilité une espèce de grand refoulement.Les enfants ne posaient pas de questions à leurs parents sur cette période.La révolte des jeunes dans les années 60 a cependant tout chambardé.Les jeunes ont commencé à se poser des questions et les choses à bouger.Pendant 20 ans, il y a eu une production de savoir extrêmement intéressant, reflétant une pluralité de points de vue.Mais dans les années 80, est apparu ce qu\u2019on a appelé la querelle des historiens.Il fallait arrêter de considérer le national-socialisme comme une période exceptionnelle et le replacer dans son contexte historique, le voir comme une « L'avenir est tout à fait prévisible.C'est le passé qui est totalement imprévisible.C'est ça qui est terrible.» décembre 2000 décembre 2000 dOSSieR réponse à la barbarie soviétique.On a alors commencé à se construire un national-socialisme « en réponse à.», ce qui était devenu possible avec l\u2019anti-communisme généralisé.On voit bien que le regard sur les traumas du passé passe très souvent ou bien par la forme du déni, ou bien par le refoulement ou encore par une réélaboration tardive qui occulte un élément qu\u2019on ne veut pas voir.Rel.: Toutes les sociétés n\u2019ont quand même pas à vivre un trauma comme celui qu\u2019a connu l\u2019Allemagne.R.R.: Bien sûr que non, mais il y a toujours du refoulement, du déni ou de l\u2019occultation.Prenons l\u2019exemple du Québec.Moi qui suis de l\u2019extérieur, je suis toujours frappée, les rares fois où il est question des années 30 - d\u2019une société qui flirte avec le fascisme, avec un nationalisme d\u2019extrême-droite à la Lionel Groulx, avec des sympathies affichées pour Franco, Salazar et Mussolini, avec un antisémitisme allant de soi -, je suis toujours frappée donc dès qu\u2019on évoque tout cela, par la mise en avant systématique d\u2019un discours de suture qui vise à colmater immédiatement une brèche face à l\u2019intolérable.Mais un jour, cette occultation cessera.Par où cela viendra-t-il?Peut-être d\u2019un historien, du cinéma, d\u2019un écrivain, d\u2019un politique.11 n\u2019y a aucune prévisibilité de la chose.Et puis on se dira : « C\u2019est drôle, il y a 10 ans, on n\u2019aurait pas pu dire ça, et on ne sait pas exactement pourquoi.» Rel.: Dans vos écrits, vous insistez beaucoup sur le travail du deuil pour faire face à ces expériences traumatiques.En quoi consiste-t-il?R.R.: Cette notion provient du champ de la psychanalyse, de Freud lui-même.Tout le monde est un jour confronté à la perte d\u2019un être cher.C\u2019est extrêmement douloureux, et il faut du temps pour faire le deuil.Il faut que tout l\u2019investissement pulsionnel et affectif placé en la personne perdue se retire pour qu\u2019on se rende compte quelle est vraiment partie, que la perte et l\u2019absence parmi les vivants sont irrémédiables.Par ce travail du deuil, la personne va pouvoir se représenter sa perte, élaborer son souvenir et poser son désir sur quelqu\u2019un d\u2019autre.Mais pour toutes sortes de raison, parfois, cela se passe mal : il y a fixation pathologique sur la personne perdue et il n\u2019y a absolument pas moyen de dépasser cette perte.La réconciliation en Afrique du Sud Les Anciens savaient déjà que la justice est incapable de préserver la paix dans une société et, puisque la juste punition des fautes peut susciter du ressentiment, qu'il est nécessaire de conjuguer justice et amnistie.Les Anciens considéraient donc qu\u2019un bon jugement témoigne d\u2019un sain équilibre entre la justice et l\u2019amnistie, la justice affirmant les valeurs sociales reçues, et le pardon évitant un ressentiment qui déstabilise.On peut exporter cette notion psychanalytique à l\u2019échelon du collectif, avec les limites que cela comporte.Il y a eu dans les années 60 un livre très important de deux psychanalystes, A.et M.Mitscherlich, Le deuil impossible, à propos des Allemands qui étaient incapables de faire le deuil face à la perte d\u2019Hitler, pour lequel ils avaient marché comme un seul homme.Qu\u2019est-ce qu\u2019on fait quand on ne fait pas le deuil?On n\u2019en parle pas, on fait autre chose.On refoule.On efface tout et on passe le plus vite possible à autre chose.D\u2019où la frénésie de la reconstruction.Faire le deuil - sans refouler, sans déplacer, en acceptant la perte, en la dépassant - est quelque chose d\u2019extrêmement compliqué.Comme il n\u2019y a pas de mémoire juste, cela se fait en général très mal dans les sociétés.Rel.: Cette notion du travail du deuil se rapproche en quelque sorte de la définition que donne Hannah Arendt du pardon, comme ce qui délie le présent des chaînes du passé et permet de maintenir l\u2019avenir ouvert.R.R.: En effet.Il faut délier le présent du passé, sans l\u2019oubli.C\u2019est la notion de déliaison qui est ici importante, et non celle de pardon, qui me cause problème à cause de sa connotation religieuse.Il y a d\u2019autres façons d\u2019opérer cette déliaison : l\u2019amnistie, des lois prises par un État qui efface la faute en fonction d\u2019un événement donné.Toutes les sociétés ont recours à l\u2019amnistie, faute de quoi, après des guerres fratricides, des événements qui ont mis en cause une grande partie de la population, tout le monde serait en train de se venger, de traîner tout le monde devant les tribunaux.Par instinct de survie, pour assurer le redémarrage d\u2019un présent pris dans les rets du passé, les sociétés décrètent l\u2019amnistie.C\u2019est une forme de pardon.Il y a aussi la prescription.Après un certain temps, pour délier le présent du passé, on estime qu\u2019on ne peut plus poursuivre les gens pour certains crimes.Mais il existe aussi la non-prescription des crimes contre l\u2019humanité, depuis 1948.C\u2019est ici que je m\u2019éloigne du pardon.Je suis tout à fait favorable à cette imprescriptibilité.Il y a des types de passé qu\u2019on ne peut pas délier socialement, qui se délieront comme ils pourront par la temporalité même.Face à l\u2019impardonnable.(Entrevue réalisée par Jean-Claude Ravet) C\u2019est le principe qui a été adopté par les commissions de vérité établies dans plusieurs pays d\u2019Afrique et d\u2019Amérique latine, afin de promouvoir la réconciliation nationale après la terreur qu\u2019ont pratiquée des régimes dictatoriaux.La Commission «Vérité et Réconciliation » d\u2019Afrique du Sud.créée en 1995 après la chute du régime de l\u2019apartheid, fut la plus respectée et la plus efficace.Sa mission : révéler les horreurs commises pendant l\u2019apartheid, honorer les victimes de la violence et offrir aux malfaiteurs la possibilité du pardon.Desmond Tutu, l\u2019archevêque anglican de Capetown, qui en fut le président, a insufflé une vigueur spirituelle à tout ce processus de réconciliation.18 ReLatiONS décembre 2000 \u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014 L'Eglise est humaine Le 12 mars dernier, Jean-Paul II a demandé publiquement pardon pour les fautes que l'Église a commises dans le passé.Le mois suivant, lors de son voyage en Terre sainte, il a posé des gestes audacieux, accompagnés de paroles de repentance.Ces faits témoignent que l'Église acquiert une nouvelle compréhension d'elle-même qui puise à la source de l'enseignement du concile Vatican II.Il vaut la peine de prendre la mesure de ce changement.Gregory Baum 1.Hans Urs von Balthasar, « Casta Meretrix », dans Sponsa Christi, Einsiedeln : Johannes Verlag, 1961, p.203-204.Durant la solennelle liturgie de repentance, célébrée à Saint-Pierre-de-Rome, le pape a remercié Dieu de la sainteté accordée à la vie de l\u2019Église et lui a demandé pardon pour les fautes commises au nom de celle-ci.Il faut se rappeler qu\u2019au concile Vatican II, les évêques se sont fortement opposés à ce que l\u2019Église confesse ses péchés.Ils ont rejeté ou réduit à leur plus simple expression les textes qui proposaient de reconnaître la participation de l\u2019Église catholique aux divisions du corps du Christ sur cette terre.Ainsi lorsque Unitatis re-dintegratio, le Décret sur l\u2019œcuménisme, parle des péchés des catholiques, il ne peut s\u2019empêcher de mentionner, aussitôt après, ceux des protestants.Dans l\u2019Église primitive et durant le Moyen Âge, les auteurs chrétiens ont évoqué les péchés de l\u2019Église avec beaucoup de liberté.Dans l\u2019article Casta MeretrixHans Urs von Balthasar a bien mis en valeur les images paradoxales que ces écrivains chrétiens ont utilisées pour décrire l'Église.Ils ont vu en elle à la Yves Arcand, Sans titre, de la série Le paradis A-T-IL VUE SUR LA MER?, 1988 Les séances de la commission étaient ouvertes au public et télédiffusées à travers le pays.Plus de 20 000 Noirs, hommes et femmes, sont venus raconter les actes de violence qu\u2019ils ont subis, et plus de 7000 malfaiteurs ont avoué les crimes qu\u2019ils ont commis.Tout ce processus a profondément marqué la perception que les Sud-Africains se font de leur pays.Les Noirs - la grande majorité de la population - ont apprécié que leurs souffrances soient reconnues publiquement, et les Blancs, même ceux qui avaient soutenu le système de l\u2019apartheid, ont été horrifiés de la violence des crimes commis, à leur insu, par l\u2019ancien régime.On leur avait dit que les rapports sur la répression publiés dans les journaux étrangers étaient de la propagande communiste! La commission sud-africaine a réussi à amorcer un mouvement social de réconciliation, dans tout le pays, en vue de créer une nouvelle Afrique du Sud où Noirs et Blancs se respectent mutuellement et construisent ensemble la justice sociale.Pourtant, elle avait reçu un mandat très limité.Elle pouvait écouter les victimes et les honorer, mais elle n\u2019avait pas le pouvoir de les dédommager, même si eiles vivaient dans la misère.Tout ce quelle pouvait faire, c\u2019était d\u2019avertir le gouvernement que les victimes méritaient un dédommagement.Celles-ci devaient donc encore attendre.Par contre, la commission avait le pouvoir d\u2019offrir l'amnistie aux malfaiteurs ?décembre 2000 ReLatiONS (19 .»* *C: iwt dOSSieR Malgré ses faiblesses, la liturgie de repentance demeure un événement sans aucun précédent dans l'histoire de l'Église.Ce n'est pas rien.L'archevêque Desmond Tutu, PENDANT UN TÉMOIGNAGE DEVANT LA Commission « Vérité et Réconciliation », EN DÉCEMBRE 1997.Photo : Canapress/ Peter Andrews fois l\u2019Épouse du Christ, choisie, sauvée et sanctifiée par lui, et l\u2019épouse infidèle qui partage la couche des grands de ce monde.Cependant, même lorsqu\u2019elle s\u2019égare, l\u2019Esprit l\u2019accompagne, la conviant à la repentance et la restaurant dans sa vraie nature.Dieu la sanctifie malgré ses infidélités.La sainteté de l\u2019Église est donc l\u2019œuvre de la miséricorde de Dieu.Après la Réforme protestante, alors quelle se trouvait sur la défensive, l\u2019Église catholique a abandonné ces images paradoxales.Elle s\u2019est mise à parler d\u2019elle-même en termes d\u2019Église sainte, uniquement.Et le concile Vatican II ne s\u2019est pas totalement départi de cet héritage.À la lumière de cette histoire, on comprend mieux que la liturgie de repentance, célébrée le 12 mars dernier, un premier dimanche de carême, fut un événement sans précédent.Ce jour-là, le pape, les cardinaux et les fidèles rassemblés ont demandé pardon pour les péchés commis au nom de l\u2019Église.C\u2019est l\u2019aboutissement d\u2019aspirations qui ont vu le jour au concile Vatican II, mais qui ne s\u2019étaient pas encore réalisées.On a dit que cette demande de pardon n\u2019était pas assez précise, qu\u2019elle laissait de côté un certain nombre d\u2019éléments qui auraient dû être mentionnés et, enfin, qu\u2019elle ne faisait pas allusion aux fautes commises aujourd\u2019hui.On a dit aussi quelle ne tenait compte que des péchés des fils et filles de l\u2019Église et non de ceux commis par l\u2019Église elle-même, perpétuant ainsi l\u2019idée que celle-ci est sans ride et sans tache.Il y a une part de vérité dans ces critiques.Cependant, malgré ses faiblesses, la liturgie de repentance demeure un événement sans aucun précédent dans l\u2019histoire de l\u2019Église.Ce n\u2019est pas rien.quand ils reconnaissaient leurs crimes, même sans exprimer de regret ou de repentir.Cette amnistie les protégeait d\u2019une poursuite devant une cour mise sur pied à la demande des victimes ou de leurs familles.Bien des Noirs ont critiqué la commission à cause de cela.À ces défauts, il faut ajouter le fait qu\u2019elle n\u2019avait pas le mandat d\u2019écouter les victimes de crimes commis avant l\u2019institution de l\u2019apartheid en mai 1960.Pourquoi un mandat si limité?L\u2019élection de mai 1994 avait mis en place un nouveau gouvernement, présidé par Nelson Mandela, dans lequel était représenté l\u2019ancien parti au pouvoir.La nouvelle Afrique du Sud n\u2019est pas le fruit d\u2019une révolution mais d\u2019un processus démocratique exigeant des compromis.La commission fut ainsi le résultat de négociations menées au parlement, et le mandat limité quelle a reçu était la meilleure formule qu\u2019on puisse obtenir dans les circonstances.ReLatiONS décembre 2000 Au cours de cette liturgie solennelle, les péchés commis par l\u2019Église ont été répartis en six catégories : les péchés commis dans le service de la vérité; les péchés qui ont endommagé l\u2019unité du corps du Christ; les péchés envers le peuple d\u2019Israël; les péchés commis contre l\u2019amour, la paix, le droit des peuples et le respect des cultures et des religions; les péchés contre la dignité des femmes et l\u2019unité du genre humain; les péchés en lien avec les droits fondamentaux des personnes.Faut-il voir dans cette liturgie une expression d\u2019hypocrisie?Je ne le pense pas.À travers elle, l\u2019Église catholique apparaît touchée par la repentance, ouverte au pardon de Dieu, et vouée à une nouvelle pratique.Elle se perçoit - ce qui n\u2019était pas le cas dans le passé - comme une communauté de croyants ayant reçu de Dieu la mission de dénoncer les péchés du monde, d\u2019être au service du bien-être des hommes et des femmes partout, d\u2019honorer les droits humains, de rechercher la justice Pourquoi les chefs noirs, et avec eux la majorité des Noirs, ont-ils respecté et honoré la commission en dépit de son mandat limité?Si nous demandons la justice et la justice seule, disaient-ils, nous provoquerons une guerre civile.Nous voulons pardonner parce que sans la volonté de pardonner, nous n\u2019entrerons jamais dans une nouvelle société.Comme peuple chrétien, disait Desmond Tutu, nous sommes appelés à offrir le pardon.G.B. Pardon ou bonne conscience?Charles Coocoo Je me pose des questions sur la demande de pardon des Églises envers les autochtones.Quelle est la portée de ce pardon?S\u2019agit-il seulement d'un mot magique pour avoir bonne conscience?La première démarche que l\u2019Église devrait faire vis-à-vis des peuples autochtones serait de rétablir, une fois pour toutes, les faits historiques.Cela permettrait à nos Anciens de transmettre l\u2019histoire véritable, telle qu\u2019ils la véhiculent oralement, pour réajuster l\u2019image des autochtones diffusée dans la société québécoise et canadienne.L\u2019Église catholique devrait aussi comprendre quelle doit cesser de canoniser certains autochtones.Une canonisation est une forme d\u2019endoctrinement, comme si l\u2019Église réduisait notre peuple à n\u2019être que catholique.L\u2019Église doit reconnaître qu\u2019avant la venue des colonisateurs, les peuples autochtones étaient déjà des êtres spirituels.Ils avaient des croyances, des valeurs, des rituels et des cérémonies, en relation avec la nature, les animaux, l\u2019univers et une énergie supérieure qu\u2019on définit comme le Créateur.Dans ma langue maternelle, nous disons Matisiwin, ce qui signifie vie saine, équilibre, respect et harmonie.Telle était notre spiritualité avant qu\u2019on nous en impose une autre.L\u2019Église doit, enfin, être tolérante face à la richesse spirituelle que nous avions, que nous tentons de rétablir et qui fait de nous un peuple avec une culture, une spiritualité différente.J\u2019ai moi-même décidé de suivre le chemin des Anciens et mon respect s'est amplifié en découvrant d\u2019autres religions.J\u2019ai vraiment compris le sens mystique du visage du Christ, et pourtant je suis fidèle et fier des traditions et des croyances de mes ancêtres.Il importe que l\u2019Église aborde l'aspect de la Terre-mère qui est considérée comme faisant partie de notre identité et de notre dignité humaine.Dans ma communauté, les réactions ont été variées face à la demande de pardon.Certains ont carrément rejeté la demande, d'autres ont été emballés, croyant voir là une demande sincère.Certaines personnes ont dit quelles allaient pardonner, puis oublier.C\u2019est une réaction de peur, de déracinement.D\u2019autres n\u2019ont pas encore répondu, elles réfléchissent, se consultent et discutent.Le déchirement des familles, l\u2019imposition de la scolarisation dans les pensionnats, les abus physiques, sexuels, la tentative d\u2019assimilation sont là quelques exemples de plaies laissées sur notre être profond, sur notre identité culturelle et spirituelle.L\u2019Église doit demander au peuple autochtone comment nettoyer la plaie profonde quelle a ouverte.Un dialogue, une écoute et la tolérance aux différences s\u2019imposent.En reformant le cercle de la vie et en invitant les Anciens et les gens à s\u2019exprimer, en nous reconnectant avec la Terre-mère, en recherchant l\u2019aide de personnes spécialisées, nous avons amorcé le processus de guérison.Je suis confiant qu\u2019un jour, grâce à cette démarche, nous comprendrons mieux le sens profond du mot pardon.Je souhaite que la prochaine génération puisse un jour répondre à cette demande de pardon.Nous devons cesser de transmettre notre mal d\u2019être, notre souffrance à nos petits-enfants.Enfin, cette demande de pardon doit, d\u2019abord et avant tout, être sincère et dirigée vers Jésus le Christ, avant d'être dirigée vers mon peuple.L\u2019Église doit demander pardon au Christ de ne pas avoir accompli la mission qui lui était confiée.Certains chrétiens n\u2019ont pas encore vraiment pris conscience du mal qui nous a été fait; ils continuent de faire l\u2019autruche.Toutefois, certains ont eu la curiosité de connaître davantage nos pratiques spirituelles et ont manifesté une certaine tolérance à l\u2019égard de nos différences.Certains ont compris que la foi que nous pratiquons ne se limite pas à l\u2019étiquette religion, mais s\u2019exprime à travers un mode de vie vécu quotidiennement et basé sur des valeurs profondes.Alors nous pourrons amorcer un dialogue en vue d\u2019une meilleure compréhension, d\u2019un respect mutuel.Heureusement, la patience nous est donnée pour vivre ce dialogue avec l\u2019Église.Charles Coocoo EST BÉNÉVOLE SOCIAL DE WEMOTACI et la paix, enfin de respecter les diverses cultures et religions des nations.Il faut espérer que cette liturgie dise la vérité! Que l\u2019Église doive respecter les religions du monde est une attitude que certains théologiens avaient suggérée juste après la Première Guerre mondiale.Il a fallu attendre le décret Nostra aetate, à Vatican II, pour quelle soit officiellement reconnue.La visite de Jean-Paul II en Terre sainte, visite au cours de laquelle il a adressé un message saisissant aux chrétiens, aux juifs et aux musulmans - qui sont tous les trois héritiers des promesses de Dieu faites à Abraham - est en lien avec cette liturgie de repentance et de pardon.Au cours d\u2019une série de gestes publics, le pape s\u2019est uni à la prière des juifs et des musulmans et a exprimé sa solidarité avec ces deux communautés de foi.Dans le discours qui a suivi, il a abordé des questions qui ont d\u2019importantes implications politiques.Reconnaissant que l\u2019histoire de ces trois communautés est marquée par la rivalité et l\u2019animosité réciproques, il leur a demandé de renouveler leur foi en la miséricorde de Dieu, d\u2019apprendre à se respecter mutuellement, d\u2019essayer de dialoguer et de coopérer afin de créer une société juste et pacifique.La mission de l\u2019Église au Moyen-Orient, il va de soi, n\u2019est pas de chercher à convertir les juifs et les musulmans à la foi chrétienne, mais plutôt de purifier l\u2019Église de ses actions passées, de promouvoir la solidarité entre ces trois groupes et de soutenir les efforts culturels, sociaux et politiques qui concourent au bien commun.Tous ces événements manifestent que l\u2019Église commence à se percevoir d\u2019une façon neuve.Ce qui se passe ici est un « changement de paradigme », c\u2019est-à-dire un nouvel ensemble décembre 2000 ReLatiONS 21 dOSSieR de thèses qui expliquent le comportement des chrétiens.L\u2019introduction d\u2019un nouveau paradigme, faut-il le souligner, produit toujours un conflit entre ceux qui l\u2019appuient et ceux qui défendent encore l\u2019ancien, même s\u2019il n\u2019explique plus ce qui se passe concrètement.Quelle est l\u2019origine du nouveau paradigme manifesté dans la grande liturgie de repentance célébrée par le pape?Cette nouvelle perception de la mission de l\u2019Église est enracinée dans des expériences qui ont vu le jour ces dernières décen- II n'est pas étonnant qu'on ait assisté à des tensions et à des débats au sein de V Église catholique.Rome elle-même s'avère divisée.nies.On a vu, en effet, émerger une nouvelle praxis dans de nombreux groupes et réseaux, une nouvelle écoute de la parole de Dieu, de nouvelles expériences religieuses favorisant la découverte du Christ dans la rencontre des pauvres et des exploités, une nouvelle théologie découlant d\u2019une lecture de l\u2019Évangile à partir de ce que vivent les pauvres, et une série d\u2019affirmations audacieuses à travers plusieurs documents ecclésiaux.La foi en Jésus Christ s\u2019exprime ici à travers la solidarité, la résistance et l\u2019espérance - dans un engagement pour la justice et l\u2019amour soutenu par la grâce de Dieu.La révélation de Dieu en Jésus Christ acquiert alors une compréhension nouvelle.Dans quelles conditions historiques ce changement de paradigme s\u2019est-il opéré?Le XXe siècle a donné lieu à toutes sortes de guerres, de génocides, de menaces nucléaires et de violences organisées.Il a aussi été le théâtre d\u2019un commerce effréné de ventes d\u2019armes, de famines manipulées politiquement, de destruction d\u2019êtres humains, de pollution de l\u2019environnement et, maintenant, de la mondialisation d\u2019un capitalisme déréglé qui engendre de nouvelles richesses et, pour la grande majorité, exclusion, misère et pauvreté.Dans cet âge marqué par de nombreuses catastrophes, des chrétiens ont appris à lire l\u2019Évangile de Jésus d\u2019une autre façon.Ils sont convaincus que Dieu envoie son Église pour quelle agisse comme protectrice et libératrice du genre humain et comme gardienne de son environnement naturel.Tout changement de paradigme entraînant avec lui des conflits, il n\u2019est pas étonnant qu\u2019on ait assisté à des tensions et à des débats au sein de l\u2019Église catholique.Rome elle-même s\u2019avère divisée.Dans une déclaration du 6 août 2000, le Cardinal Ratzinger a défendu l\u2019ancien paradigme en rappelant que l\u2019Église catholique est la seule vraie Église, que l\u2019ouverture aux autres religions est dangereuse et que la pratique du dialogue œcuménique et interreligieux est en train de devenir une idéologie.La béatification récente de Pie IX appartient au même courant réactionnaire.Par contre, le message envoyé par Jean-Paul II le 26 septembre 2000, lors d\u2019une conférence interreligieuse tenue à Lisbonne, au Portugal, appuie le nouveau paradigme.Dans ce message, le pape loue l\u2019ouverture du concile Vatican II aux religions du monde et rappelle « l\u2019esprit d\u2019Assise », référence à l\u2019assemblée d\u2019Assise de 1986, durant laquelle les représentants des grandes religions, y compris le pape, ont prié ensemble.Jean-Paul II propose que, dans ce nouveau siècle, le dialogue interreligieux s\u2019intensifie.Les théologiens et les prédicateurs qui interprètent l\u2019Évangile selon l\u2019ancien paradigme mettent en valeur l\u2019aspect surnaturel du salut divin, tandis que les fidèles qui lisent le message chrétien à la lumière du nouveau paradigme préfèrent une notion de salut intégral qui reconnaît le lien intrinsèque entre la foi et la justice, entre la grâce divine et la transformation de la société, entre la révélation de Dieu et la sagesse humaine répandue à travers le monde.La liturgie de repentance du 12 mars 2000 et la visite du pape à Jérusalem appuient de façon exemplaire le nouveau paradigme selon lequel l\u2019Église se comprend envoyée dans le monde pour annoncer l\u2019éthique de Jésus et devenir, comme lui, servante des humains dans leurs efforts de bâtir une société de justice et de paix.\u2022 Pour prolonger la réflexion LIVRES ABEL, Olivier, Le pardon.Briser 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revue Relations, qui sera disponible à compter du 23 janvier, comprendra-t-il notamment : Sylvain Bouthillette, DJE, 1999, Sérigraphie, 60X72 cm _ \" \\x'< \u2022\tun dossier sur l'Apocalypse, qui offrira différentes lectures de ce livre biblique riche en visions, en images et en symboles - souvent bien hermétiques à des lecteurs du XXIe siècle - pour nourrir l\u2019espérance, par une compréhension originale de l\u2019histoire, au sein d\u2019un monde en souffrances; \u2022\tun article sur la situation en Corée, 50 ans après le début d\u2019une guerre qui allait marquer la division du pays en deux États farouchement opposés l\u2019un à l\u2019autre; \u2022\tune controverse sur la prostitution, ce « plus vieux métier du monde », qui n\u2019en finit pas de hanter les sociétés du Nord comme du Sud; \u2022\tun regard sur les frontières qui se font et se défont, en ce début du XXIe siècle, nous obligeant à repenser les rapports entre « nous » et « eux »; \u2022\tles textes de nos chroniqueurs Wajdi Mouawad et Guy Paiement; \u2022\tdes oeuvres de notre artiste invité, le peintre Sylvain Bouthillette. aiLLeuRS La Roumanie après Ceausescu Les élections présidentielles de novembre se sont déroulées dans un climat de désenchantement Dix ans après la chute du communisme, la Roumanie déchirée par des forces opposées qui se disputent le pouvoir est incapable d'offrir à ses citoyens un avenir meilleur.Le pays devient, malgré lui, l'exportateur d'une force dont il a pourtant le plus grand besoin : ses jeunes.Andrea Varga ROUMANIE UKRAINE HONGRIE Transylvanie \u2022Timisoara Belgrade Va ta chie # Bucarest YOUGOSLAVIE BULGARIE Jeune Roumaine, l'auteure est DIPLÔMÉE EN LETTRES FRANÇAISES ET ALLEMANDES L e phénomène de l\u2019émigration n\u2019est pas quelque chose de nouveau en I Roumanie.Il a existé durant les longues années de la dictature de Ceausescu, de façon clandestine, malgré les risques encourus en cas de capture.Aux réfugiés politiques d\u2019autrefois se substituent aujourd\u2019hui les désespérés d\u2019un pays désormais « démocratique ».La Roumanie n\u2019existe dans ses frontières actuelles que depuis la fin de la Première Guerre mondiale et la disparition de l\u2019Empire austro-hongrois.On y trouve une dizaine de minorités dont les plus importantes, les Hongrois et les Allemands, vivent principalement en Transylvanie, à l\u2019ouest des Carpates qui constituent une frontière naturelle entre cette région, marquée par le catholicisme et le protestantisme, et celles de la Moldavie et de la Valachie (à l\u2019est de cet ensemble montagneux d\u2019Europe centrale), qui se trouvent plutôt dans l\u2019aire orthodoxe.Si la classe politique ne jouit d\u2019aucune confiance de la part de la population, l\u2019Église orthodoxe profite au contraire d\u2019une autorité croissante dans la partie orientale du pays.La situation géo- graphique de la Roumanie, coincée entre l\u2019Est et l\u2019Ouest, s\u2019avère d\u2019ailleurs exemplaire quant à l\u2019abîme qui continue de séparer l\u2019Europe occidentale de l\u2019ancien bloc des pays de l\u2019Est, écart que l\u2019intervalle communiste n\u2019a fait que creuser davantage.Depuis la chute des dictatures communistes, l\u2019Europe de l\u2019Est a connu d\u2019importants changements.La propriété de l\u2019État a cédé la place au capital privé, le libéralisme se substituant au communisme.L\u2019occidentalisation qui prévaut dans ces pays est maintenant vue comme la voie obligée pour améliorer le niveau de vie des habitants.L\u2019adhésion à l\u2019OTAN, sur le plan militaire, et à l\u2019Union européenne, sur le plan économique, procède de cette volonté de rattraper un retard en se ralliant aux plus forts.Dans certains de ces pays - dont la Pologne, la Tchéquie et la Hongrie - la situation s\u2019améliore lentement, après une très dure période de transition.Membres de l\u2019OTAN depuis l\u2019année dernière, ils se préparent à adhérer tôt ou tard à l\u2019Union européenne.Une interminable transition La situation de la Roumanie est toutefois très différente : elle semble bloquée entre le progrès et l\u2019immobilité.Elle n\u2019a pas su profiter de l\u2019énorme enthousiasme collectif de décembre 1989 et de la chance historique qui s\u2019offrait alors à elle.Les politiciens n\u2019arrêtent pas de parler de réformes et d\u2019une période de transition inévitable et douloureuse, en demandant aux citoyens d\u2019être patients.Mais cette transition semble se prolonger à l\u2019infini.Résultat : les gens ont perdu toute illusion.Ils constatent avec amertume qu\u2019une inflation dépassant annuellement les 20 % les rend chaque jour plus pauvres, alors qu\u2019une très petite couche de la population, formée pour la plupart d\u2019anciens fonctionnaires de la dictature (transformés en hommes d\u2019affaires influents), a réussi à faire carrière en profitant du désordre des premières années « de démocratie ».Il suffit de se promener dans les rues de Bucarest pour constater de choquantes disparités.Les voitures de luxe -achetées on ne sait trop comment - y côtoient les itinérants dans un décor de bâtiments gris où errent des milliers de chiens.Le salaire moyen est à ce point dérisoire qu\u2019un professeur de lycée, par exemple, doit dépenser la moitié de son salaire mensuel pour s\u2019acheter une paire de chaussures normales, de marque roumaine.Les gens vivotent d\u2019un jour à l\u2019autre; les retraités comptent leurs sous pour pouvoir acheter leur pain et leur lait quotidiens; les jeunes qui travaillent n\u2019espèrent même plus avoir un jour leur propre appartement.La plupart, même après le mariage et l\u2019arrivée des enfants, sont obligés de partager l\u2019appartement de leurs parents dans l\u2019un des fameux quartiers de HLM construits par Ceausescu.Hormis les nouveaux riches bien placés, la population vit donc dans une misère totale.Mais le problème le plus grave est que la Roumanie n\u2019est pas un état de droit.Les lois y sont d\u2019abord enfreintes par ceux qui les font.Des députés et sénateurs impliqués dans des affaires de corruption sont ainsi maintenus à l\u2019abri du système judiciaire grâce à leur immunité parlementaire.11 en résulte un discrédit de la classe politique et, plus grave encore, de la chose politique elle-même.La débrouillardise, incluant la tromperie et le vol, apparaît alors comme la meilleure façon de réussir.Le fait que des centaines de milliers de personnes aient perdu leurs (maigres) économies avec la faillite du jeu de vente pyramidale Caritas, en 1993, montre cependant les limites d\u2019un tel système.Ce n\u2019est pas le nouveau pouvoir absolu de l\u2019argent, et des relations permettant de tout arranger comme par miracle qui va combler le vide politique actuel.Ni, non plus, la montée du dis- 24 ReLatiONS décembre 2000 aiLLeuRS wS'**** \u2022V';irS:iE' I ffli 1 cours nationaliste dont les deux plus éminents représentants - Gheorghe Funar et Corneliu Vadim Tudor, chef du parti La grande Roumanie - sont impliqués dans d\u2019innombrables procès depuis plusieurs années, sans avoir jamais été condamnés.Faut-il s\u2019étonner, dans ce contexte, que certains regrettent le conducator et que les « gueules noires » (les mineurs de charbon) puissent mettre en danger l\u2019ordre public et imposer leurs diktats au gouvernement, en menaçant par exemple de marcher jusqu\u2019à la capitale, comme ce fut le cas en janvier 1999, moins de dix ans après avoir assiégé Bucarest et battu des citoyens innocents?Face à ce blocage, des jeunes éprouvent un ras-le-bol qui les incite à vouloir quitter le pays.Pour eux, les perspectives d\u2019un avenir meilleur semblant inexistantes, l\u2019émigration se présente comme l\u2019unique solution à long terme.Ils n\u2019ont rien à perdre et tout à gagner, plusieurs d\u2019entre eux sont d\u2019ailleurs très instruits ayant bénéficié d\u2019une formation universitaire.Les citoyens roumains ne peuvent cependant circuler librement dans le monde.La Roumanie, comme la Bulgarie, l\u2019Albanie et la Serbie, fait partie des pays isolés du reste du monde.Chaque fois qu\u2019ils veulent sortir de leur pays, les Roumains ont besoin d\u2019un visa, qui leur est refusé dans la plupart des cas.L\u2019exigence de ce visa traduit l\u2019instabilité politique et économique de la Roumanie, que l\u2019Europe regarde avec une grande méfiance.Le visa constitue en fait une barrière par laquelle les Occidentaux tentent d\u2019empêcher l\u2019émigration et le travail au noir.C\u2019est le pays tout entier qui se trouve ainsi puni, sans compter que les procédures pour obtenir un visa sont souvent humiliantes.Sus au fatalisme De telles mesures ont cependant un effet inverse : plus on cherche à les enfermer, plus les gens aspirent à sortir de leur pays-prison, devenu insupportable.L\u2019enfermement dans des frontières nationales, au XXF siècle, au cœur de l\u2019Europe, finit par peser lourdement sur les consciences.Aussi ne faut-il pas s\u2019étonner de voir des jeunes qui, sans trop réfléchir, profitent de la première occasion pour fuir la Roumanie.Sans papiers, ils sont condamnés au travail au noir et ont souvent du mal à légaliser leur situation.D\u2019autres préparent soigneusement leur fuite : ils partent avec un visa d\u2019étudiant et ne rentrent tout simplement pas au pays, ou bien choisissent avec minutie un pays (comme le Canada ou les États-Unis) qui pourrait être intéressé par leur dossier.Quelle que soit leur motivation, les jeunes veulent partir, non par choix mais par nécessité.Contrairement à la génération de leurs parents victimes du communisme, ils refusent d\u2019accepter la fa- talité de l\u2019histoire.Très ambitieux et pressés de réaliser leurs ambitions, certains progressent rapidement à l\u2019étranger.Il faut dire que ceux qui réussissent à partir sont souvent les mieux formés, ce qui représente un handicap certain pour l\u2019avenir déjà sombre du pays.Cependant, pour la majorité d\u2019entre eux, le désir d\u2019émigrer demeure, en fait, un rêve alimenté par le mythe de l\u2019Occident.Sans véritable culture politique, les Roumains peinent encore à prendre en mains leur destinée, peut-être bercés depuis trop longtemps par un certain fatalisme.Le communisme, qui n\u2019avait aucune base idéologique en Roumanie, leur avait été imposé de l\u2019extérieur, sans que la volonté du peuple n\u2019ait à cet égard joué de rôle décisif.La fin du régime de Ceausescu, lors des événements troubles de décembre 1989, n\u2019a pas non plus été le résultat d\u2019une véritable révolution, comme on se plaît souvent à le croire à l\u2019étranger.La Roumanie a été l\u2019un des derniers pays d\u2019Europe de l\u2019Est à mettre fin au régime communiste, comme une simple réaction à ce qui s\u2019était déjà passé en Allemagne de l\u2019Est, en Hongrie, en Tchécoslovaquie et en Pologne.Elle ne semble d\u2019ailleurs toujours pas savoir ce quelle veut vraiment.L\u2019Occident, par delà le mythe qui l\u2019entoure, constitue pour la Roumanie quelque chose d\u2019inconnu, la majorité des Roumains n\u2019ayant jamais quitté leur pays, comme les jeunes aspirent désormais à le faire.Il ne faut donc pas s\u2019étonner que le discours critique sur le néolibéralisme et la mondialisation, qui se développe ailleurs, ait peu d\u2019échos en Roumanie.Après tout, le pays se trouve dans un tel décalage historique par rapport à la logique de la mondialisation qu\u2019il est difficile de lui reprocher de ne pas savoir quoi en penser.\u2022 Peter Krausz, Sibiu, Roumanie (Transylvanie), 1994 décembre 2000 ReLatioNS (25 coNtRoveRse Mieux vaut prévenir que guérir?L'auteure est DOCTEURE EN SOCIOLOGIE IL faut reconnaître que prévenir, c'est aussi, parfois, s'abstenir Francine Tardif L\u2019unanimité est faite : ce sont les conditions socio-économiques et les modes de distribution de la richesse collective qui exercent la plus grande influence sur l\u2019état de santé général d\u2019une population.Certes, répliqueront plusieurs, mais rêver de temps meilleurs ne dispense pas d\u2019agir ici et maintenant.L\u2019existence d\u2019un système de santé et de services sociaux (universel et gratuit) reste un impératif, tout comme la prévention contribue à rétablir un certain équilibre des chances de vivre en santé.Les campagnes de vaccination ne changent pas le monde; elles sauvent néanmoins des vies.Un consensus pourrait donc s\u2019établir autour de la pertinence des programmes, recherches et interventions de prévention - mais ce serait fermer les yeux sur tous leurs « résultats paradoxaux », c\u2019est-à-dire contraires aux objectifs poursuivis.La prévention est un vaste domaine où de multiples experts exercent leurs compétences.La majorité le fait avec diligence et souci du bien commun.Mais les instances décisionnelles fondent leurs actions sur des critères administratifs ou politiques bien davantage que sur des données objectives -parfois ignorées, parfois inexistantes et parfois inaccessibles.Sans compter les conflits d\u2019intérêts qui agitent également les lieux de pouvoir.Faut-il alors s\u2019étonner que les résultats - lorsqu\u2019ils sont évalués, ce qui n\u2019est pas toujours le cas - ne soient pas à hauteur des investissements consentis ou des objectifs déclarés?Pendant que tant d\u2019experts cherchent leur bien, neuf Québécois sur dix évaluent quant à eux de « bon » à « excellent » leur état de santé, le plus haut taux rapporté de toutes les provinces canadiennes (Santé au Québec - Quelques indicateurs, MSSS, 2000).Osons une analyse sommaire.S\u2019estimant déjà en santé, seulement 10 % de la population pourrait se montrer sensible aux campagnes visant, par exemple, la modification des habitudes de vie.Jusqu\u2019à ce que l\u2019âge ou une maladie chronique ne frappe, l\u2019ensemble de la population paraît associer ses « problèmes de santé » à des « accidents » ponctuels auxquels le système de soins, notamment les urgences, doit rapidement répondre.On trouve ici un écho au dernier rapport de l\u2019Organisation mondiale de la santé montrant que trop d\u2019autorités sanitaires se concentrent sur les besoins présumés de la population (prévention, services de base, etc.) au détriment des attentes des citoyens vis-à-vis leur système de santé (soins directs, services d\u2019urgence).Or, constate-t-on, lorsque besoins et demandes ne correspondent pas, les interventions publiques se soldent le plus souvent par des échecs.Des effets paradoxaux « Aucun système n\u2019est parfait et erreur n\u2019équivaut pas à faute », diront plusieurs.On pourrait les suivre sur cette voie si certains efforts de prévention ne présentaient pas des dangers réels pour la population.Par exemple : \u2022 Le Programme Cœur de santé / Saint-Louis-du-Parc (Montréal), dont l\u2019un des premiers objectifs visait la réduction du tabagisme chez les 9-12 ans, est le seul qui a fait l\u2019objet d\u2019une évaluation sur le terrain.Résultat : un an après le début du programme, parmi les garçons n\u2019ayant jamais fumé, le risque d\u2019adopter la cigarette s\u2019est révélé trois fois plus important que dans les écoles témoins; deux ans après, le risque chez les filles était cinq fois plus important.\u2022\tPour promouvoir de saines habitudes de vie auprès de mères monoparentales vivant dans une grande pauvreté, diverses mesures de sensibilisation/intervention ont été prises, offrant lait, fruits, etc.Résultat : par crainte d\u2019être jugées incompétentes, et de risquer ainsi de perdre la garde de leurs enfants, plusieurs mères ont systématiquement fui les lieux où on espérait les accueillir.\u2022\tOn ne compte plus les recherches sur les attitudes, valeurs ou comportements associés aux risques de transmission du VIH/SIDA .Résultat : l\u2019usage et l\u2019utilité des travaux subventionnés restent nébuleux, tout comme il reste à établir des liens rigoureux entre les résultats de recherche, les interventions menées et les modifications souhaitées des comportements dans les groupes visés.\u2022\tCombien de temps, d\u2019énergie et d\u2019argent les autorités sanitaires ont-elles consacré à la lutte contre l\u2019alcool au volant?Résultat : même en admettant l\u2019impact des campagnes de « sensibilisation », il a fallu l\u2019adoption de mesures législatives sévères pour que s\u2019imposent les modifications réelles de comportement.Enfonçons le clou : les mauvaises habitudes de vie (tabagisme, alcoolisme, mauvaise alimentation, toxicomanie) ne relèvent pas seulement de choix individuels, mais découlent grandement des milieux de vie ou de travail.Ce ne sont donc pas les interventions préventives qui manquent : c\u2019est la misère qui mine la santé physique et mentale d\u2019une trop large part de la population.Déjà lourdement désavantagées, ces personnes n\u2019ont pas, en plus, à être exposées aux « résultats paradoxaux » de la « prévention ».Aussi nous semble-t-il essentiel d\u2019exiger des autorités compétentes un passage obligé par la réflexion éthique, notamment autour des principes de non-malveillance, d\u2019imputabilité et, surtout peut-être, de précaution; ce dernier pouvant d\u2019ailleurs mener à la conclusion que prévenir, c\u2019est parfois s\u2019abstenir.\u2022 26) ReLatiONS décembre 2000 coNtROveRse Les campagnes de prévention en santé publique font Si tous s'entendent sur le bien-fondé de l'objectif désormais partie du paysage des sociétés modernes,\tvisé, soit une meilleure santé pour tous, les moyens Tout le monde a vu à la télévision, par exemple, les\tpour y arriver ne font cependant pas l'unanimité, publicités contre l'alcool au volant ou le tabagisme.Les résultats paradoxaux ne doivent pas être un frein à une action responsable Denis Allard Le constat occasionnel d\u2019effets paradoxaux des programmes de prévention soulève des questions fondamentales pour les personnes qui font de la santé publique leur métier.Ces questions sont de trois ordres : la définition même de ces effets, l\u2019identification des causes de ces effets et l\u2019adoption d\u2019une éthique de l\u2019intervention qui en tient compte.Il y a là un important travail de réflexion et de recherche à faire pour approfondir ce questionnement.Je ne peux ici que l\u2019évoquer.Il faut être prudent avec l\u2019utilisation du concept d\u2019effet paradoxal et se questionner sérieusement sur la réalité que recouvre chacune des mentions.Le vrai effet paradoxal survient lorsqu\u2019un programme de prévention produit à la fois des effets positifs et négatifs chez la population visée.Un programme de prévention en santé du cœur auprès d\u2019écoliers peut, par exemple, produire les effets recherchés sur l\u2019alimentation et l\u2019exercice physique, mais aussi des effets contraires d\u2019augmentation du tabagisme.Par ailleurs, un programme de prévention de l\u2019exposition des travailleurs à des fumées de soudage qui implique des modifications aux équipements de travail et qui aboutit à des changements drastiques (robotisation) menant à des mises à pied, relève plus d\u2019un effet contradictoire.Dans les deux cas, les conséquences sont négatives pour les groupes visés.Cependant, il faut noter que la source du problème et les solutions possibles ne sont pas du même ordre.Dans le premier cas, la source du problème est peut-être dans les mécanismes du programme.Il y aurait quelque chose dans le programme de promotion de la santé du coeur qui inciterait les jeunes à fumer plutôt qu\u2019à cesser de le faire, et il faut trouver ce « quelque chose ».Dans le second cas, la modification de l\u2019environnement de travail est le bon mécanisme pour réduire l\u2019exposition aux fumées, mais son application produit un effet pervers (les mises à pied).La solution est donc de travailler à prévenir cet effet en atténuant les réactions de l\u2019employeur.Cette solution vaut d\u2019autant plus que les effets pervers sont exceptionnels dans un programme dont les résultats sont positifs pour la grande majorité des participants.La qualité éthique de l\u2019intervention peut être maintenue en intervenant pour adapter le programme aux situations exceptionnelles et sauvegarder l\u2019ensemble du programme.Dans le premier cas, la situation est différente.Si ce qui ne va pas dans le programme ne peut être identifié rapidement, l\u2019éthique commande une pause dans l\u2019offre du programme, du moins de ses volets qui produisent des effets non désirés.Renforcer l\u2019éthique l\u2019intervention La santé publique intervenant sur des problèmes sanitaires de plus en plus complexes, il n\u2019est pas étonnant que les choix d\u2019intervention puissent produire à l\u2019occasion des situations paradoxales ou contradictoires.Ce qui pourrait l\u2019être, par ailleurs, serait que les intervenants en santé publique ne cherchent pas à se prémunir contre ces éventualités ou n\u2019apprennent rien de celles qu\u2019ils ont dû affronter.Dans cette perspective, il y a assurément un travail à faire pour renforcer l\u2019éthique de l\u2019intervention en ce domaine.On peut déjà identifier des balises qui offrent des garanties de protection du public.La première est l\u2019ouverture de la conception des programmes à une discussion des parties prenantes (« stakeholders »), avec un effort particulier pour réfléchir aux possibles effets négatifs.La seconde est l\u2019expérimenta-tion-évaluation des programmes à petite échelle pour limiter la portée d\u2019éventuels effets pervers.La troisième, dans l\u2019éventualité de tels effets, est l\u2019arrêt du programme et l\u2019identification de l\u2019origine des problèmes.La quatrième voudrait que la relance du programme ne se fasse que si les solutions trouvées font l\u2019objet d\u2019un large consensus chez les principaux intéressés, la relance faisant elle-même l\u2019objet d\u2019une mise en œuvre limitée et encadrée.Il faudrait éviter toutefois que ces quelques balises pour l\u2019éthique de l\u2019intervention ne soient un frein aux exigences de l\u2019action responsable.La santé publique est un moyen que l\u2019État se donne pour contrôler des situations à risque pour la santé des populations.L\u2019urgence ou l\u2019importance du risque peut commander à l\u2019occasion des actions rapides (urgences environnementales, épidémies, etc.) qui ne laissent pas le temps d\u2019une mise à l\u2019épreuve préalable de toutes les modalités d\u2019intervention.Il faut toutefois que la santé publique soit prête à s\u2019ouvrir à un questionnement de ses pratiques passées, présentes ou futures.Il ne faudrait pas non plus que cette ouverture pour dépister les effets pervers et leurs causes ne soit elle-même la source d\u2019un paradoxe qui voudrait que la connaissance de limites particulières de certains aspects d\u2019un programme ne devienne la porte d\u2019entrée pour le coulage du programme tout entier.L\u2019éthique de la responsabilité appelle à la transparence de la santé publique, mais cette transparence appelle aussi à la responsabilité des citoyens.\u2022 L'auteur est chargé DE LA FONCTION ÉVALUATION À la Direction DE LA SANTÉ PUBLIQUE de Montréal-Centre décembre 2000 ReLatiONS (27 RegaRD_____ L'écran pornographique De La pornographie à La télévision, un même désir de tout montrer fait rage, au nom de La vérité.Et si celle-ci Logeait dans La pénombre?Marc Chabot « Ce qui s\u2019appelait il y a vingt ans la pornographie a aujourd\u2019hui pour nom la télévision.» « Le vit et rien d\u2019autre », Entretien avec l\u2019écrivain NORVÉGIEN NlCOLAJ FrOBENIUS, DANS LIBÉRATION, JUIN 2000.L'auteur est PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE AU Collège François-Xavier-Garneau I 1 y a de ces affirmations qui viennent nous rejoindre en plein cœur.Des affirmations qui, si nous nous en donnons la peine, obligent à la réflexion.On s\u2019installe confortablement pour lire des journaux et des revues, on a une heure ou deux devant soi.Des retards à combler dans nos lectures.Les piles qui dorment à côté de nos chaises en font foi.Il faut bien, de temps à autre, essayer de rejoindre l\u2019actualité, le quotidien.Mais ce soir, la lecture s\u2019est arrêtée là.Un seul article.Un entretien avec un écrivain que je ne connaissais absolument pas.Une seule phrase vient me rappeler que la réalité est faite pour être réfléchie, même lorsqu\u2019elle voudrait se contenter d\u2019être la réalité.L\u2019écrivain norvégien Nicolaj Frobenius, trente-cinq ans, auteur de deux romans - Le pornographe timide (Actes Sud, 2000) et Le valet de Sade (Actes Sud, 1998) - établit un lien étroit entre pornographie et télévision.Si étroit que l\u2019une est devenue l\u2019autre.Lentement.Le temps aidant.La télévision pourrait s\u2019appeler la pornographie.La télévision est maintenant ce qu\u2019était ou ce que voulait être la pornographie il y a vingt ans.Dernière affirmation d\u2019un court entretien.Moi, lecteur, j\u2019ai le choix : j\u2019avale, je digère et je continue ou j\u2019arrête et je réfléchis.La pornographie, il y a vingt ans, était une idéologie qui voulait libérer les corps, montrer les corps, dévoiler l'intime, d'une certaine manière, abolir l'intime.Rien de moins.Il fallait que la pédagogie nouvelle de la sexualité, l'empire du jouir, règne partout dans les maisons.Le pays de la pornographie Mais qu\u2019était donc la pornographie il y a vingt ans?Comment la pensait-on?Quelle place occupait-elle dans l\u2019univers discursif?Que voulait-elle dire?Que voulait-elle montrer?Que voulait-elle nous apprendre?J\u2019essaie de me souvenir.La pornographie, il y a vingt ans, juste à la fin de ce que l\u2019on nommait la révolution sexuelle, était une idéologie (j\u2019appelle idéologie tout discours ayant des intentions de dire le vrai et quelques prétentions à le trouver) qui voulait libérer les corps, montrer les corps, dévoiler l\u2019intime, d\u2019une certaine manière, abolir l\u2019in- time.Rien de moins.Il fallait que la pédagogie nouvelle de la sexualité, l\u2019empire du jouir, règne partout dans les maisons.Or, l\u2019ultime intime était le sexuel.L\u2019ultime intime était la jouissance, l\u2019orgasme, le plaisir, les jeux érotiques.La jouissance allait désormais se dire et se revendiquer sur la place publique1.Il faut que toutes les jouissances se disent, s\u2019affirment, et il faut surtout les montrer.La phrase qu\u2019on entendait le plus souvent était la suivante : « la pornographie, c\u2019est l\u2019érotisme des autres ».Les jouissances, les courtes, les longues, les amoureuses et les essentiellement physiques allaient être revendiquées partout.Soulignons qu\u2019une multitude d\u2019essais du même genre allaient paraître durant les années 80 : Le rapport Hite sur les hommes et sur les femmes, L\u2019orgasme au féminin, Mosaïque de la pornographie, Les sexes de l'homme, Le pénis et la démoralisation de l'Occident, La pomme d'Ève, L'envers de la nuit, Le pique-nique sur l'Acropole, Le nouveau désordre amoureux.Mais surtout, il devenait de plus en plus clair qu\u2019on ne pourrait plus s\u2019entendre sur une définition de la pornographie.C\u2019était le début d\u2019un éclatement d\u2019une théorisation de la sexualité des hommes et des femmes.Le résultat du travail réel du discours pornographique.Nous allions entrer dans une période de confusion et d\u2019autojustification qu\u2019encourageait d\u2019ailleurs l\u2019individualisme.Les sophismes libérateurs annulant les sophismes féministes.Les sophismes libérateurs annulés par le droit et les sophismes marchands.La confusion finit toujours par obliger tout le monde au silence.Les vendeurs aiment bien les périodes de confusion parce qu\u2019ils peuvent vendre le pire et le meilleur.Tout l\u2019Occident était renvoyé chez soi.Vous avez désormais la responsabilité individuelle de définir vos limites.Tout le monde fixant individuellement ses zones exploratoires, ses aventures, ses fantasmes.Ce ne sont plus les goûts qui ne se discutent plus, c\u2019est le cul tout entier.Chaque individu s\u2019épuisant à définir son territoire, selon les circonstances, selon les rencontres, selon les autres.Tout était dans tout.La loi étant incapable de s\u2019imposer pour tous, il était recommandé à tous de devenir son propre législateur en matière de jouissance.Et tous ces discours doivent vivre ensemble, ou mieux, tenter de survivre en même temps.Tous ces discours se multipliant à l\u2019infini, il ne reste plus que de la multiplicité, des témoignages, du vécu mal vécu.Voici la sexualité des hommes.Voici la sexualité des femmes.Voici le plaisir que nous vous préparons si vous avez les sous, voici la sexualité que vous 1.Je me souviens d'y avoir participé en écrivant dans l'essai collectif au masculin, publié à l'Aurore en 1980.Sur la quatrième de couverture, on pouvait lire : La sexualité masculine n'est pas abrupte et monolithique, mais diverse, variée, avec autant de nuances qu'il y a d'individus.Il n\u2019y a pas de différence fondamentale entre les orgasmes des femmes et ceux des hommes.28 ReLatiONS décembre 2000 pouvez pratiquer si vous n\u2019avez pas les sous.Cassettes vidéo, littérature, cinéma, capoteries.Jouez beaucoup et pensez plus tard.Il n\u2019en fallait pas plus à la télévision pour profiter des embrouilles théoriques.Il n\u2019y a plus d\u2019ordre, nous vivrons du désordre, de tous les désordres.Le discours pornographique a revendiqué le droit de tout dire et de tout montrer.Les corps des uns et des autres.Mais surtout que chaque pensée soit dévoilée, annoncée, décrite, racontée.11 fallait mettre des mots sur chaque morceau de chair.Je touche et je dis le plus rapidement possible ce que je ressens.Le discours pornographique s\u2019est imposé comme discours de vérité, comme étant la vérité.Le vrai.Le dernier dire.Il s\u2019est imposé comme savoir, comme pédagogie, comme éducation des corps et des âmes.11 a profité du silence imposé pendant des siècles.Il avait l\u2019intention de déculpabiliser, de déniaiser, de séparer l\u2019amour et la jouissance.Il est devenu le plus vaste discours de plomberie corporelle.Il a rivé sa caméra sur le génital, inventé les cris de la jouissance.Il est devenu la norme.Il est devenu la loi.Tout doit être dit.Tout doit être vu.Tout doit être raconté.Tout doit être parcellisé.Tout doit être représenté.Tout est dans le sentir.Tout est dans le spectaculaire.Tout doit être contradictoire.Rien ne doit être pensable.Tout être peut et, si possible, doit se présenter devant un public plus ou moins considérable pour témoigner de son manque à jouir, de ses découvertes.Le jouir se mesure, se compte.Pas un mois sans un nouveau sondage qui prétend nous dire ce qu\u2019il en est de l\u2019état de jouissance d\u2019une population donnée.Le pays télévisuel Ces principes acceptés, il ne restait plus à la télévision qu\u2019à les faire siens.Le mimétisme aidant, elle en a généralisé les effets dans tous les secteurs de la vie en société.D\u2019où la prolifération du témoignage télévisuel, de la banalisation des discours, de l\u2019accumulation des idées contradictoires.Il ne s\u2019agit plus de penser, il s\u2019agit de se répandre, de se distinguer, de s\u2019inventer un personnage, de raconter son plaisir et son malheur.En chaque être, il y a une confession en préparation.Le but de la télévision est de faire croire qu\u2019elle fait œuvre d\u2019éducation et de cacher que son intention première est la suivante : nous nous dégageons de toutes responsabilités sur ce qui se dit, s\u2019entend ou se voit.Nous entretenons la confusion parce que d\u2019elle seule peuvent venir l\u2019orgie d\u2019images et les Le discours pornographique a revendiqué le droit de tout dire et de tout montrer.Les corps des uns et des autres.Mais surtout que chaque pensée soit dévoilée, annoncée, décrite, racontée.iAjs l^ L ^ 'A /voTfcC ^-4 ^ yJi
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