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Titre :
Relations
Revue mensuelle catholique d'intérêt général préoccupée par la justice sociale qui contribue fortement à l'analyse de la société, au Québec et ailleurs. [...]

Les jésuites canadiens rêvaient, depuis longtemps, de publier une revue catholique d'intérêt général analogue à celles de leurs confrères d'Europe ou des États-Unis : Études, Civilta cattolica, Month, America, etc. L'oeuvre sociale créée avec l'École sociale populaire du père Joseph-Papin Archambault en sera le tremplin.

L'idée prend corps peu avant le début de la Deuxième Guerre mondiale avec la parution de la revue L'Ordre nouveau (1936-1940) à laquelle participent les pères Jacques Cousineau, Joseph-Papin Archambault, Omer Genest, Joseph Ledit et Jean d'Auteuil Richard. Ce dernier est chargé de fonder et de diriger une nouvelle revue qui visera un lectorat élargi; il conservera son poste jusqu'en 1948.

Parmi tous les titres suggérés, c'est Relations qui est retenu. Il fait, bien sûr, référence aux Relations des jésuites, par l'entremise desquelles ceux-ci avaient fait connaître leurs actions en Nouvelle-France. Ce titre convient, en outre, au domaine que la revue se propose d'explorer, celui des relations humaines sur tous les plans : familial, religieux, social, économique, politique, national et international.

Dès le début, Relations prend une physionomie à peu près définitive avec ses rubriques fixes : éditoriaux, grands articles, commentaires, chroniques diverses, comptes rendus de livres. Le succès dépasse les espoirs : dès le second numéro, 4000 exemplaires s'envolent, plus de 7000 en décembre 1943, 15 000 en 1946.

Plusieurs raisons expliquent ce succès : le caractère engagé de la revue, l'appétit des lecteurs privés des revues européennes durant la guerre, la collaboration des laïcs. La revue mène des luttes décisives contre les cartels, en particulier contre le trust de l'électricité. Elle prépare ainsi l'opinion à la nationalisation qui viendra 20 ans plus tard.

En 1950, les évêques, dans leur Lettre sur le problème ouvrier, reconnaissent la vocation industrielle et urbaine du Québec. Dans ce vaste mouvement, Relations est plus qu'un simple témoin; elle y participe intensément, à certaines heures, jusqu'à risquer son existence. C'est pour ces raisons que la revue Relations peut être décrite comme une tribune du catholicisme de gauche québécois.

En octobre 1956, Relations publie le numéro du 15e anniversaire. Quelles causes sert la revue? Celles de l'Église et des âmes, celles de la personne humaine et de la justice sociale, celles de la communauté canadienne-française et de la patrie canadienne et, enfin, les causes d'ordre international.

À partir de 1966, Relations s'efforce de suivre davantage l'actualité, surtout dans le domaine social. L'effort de la revue s'ajuste aux événements mais demeure généralement dispersé. Relations se positionne comme un outil d'analyse et commente l'actualité dans des dossiers qui lui permettent de prendre un certain recul et d'attirer la collaboration d'intellectuels spécialisés et réputés. La revue demeure attentive aux défis que posent les mutations du temps présent à la foi religieuse et à la volonté d'engagement, au Québec et dans le monde.

Ce mensuel existe depuis 1941. Une telle longévité, dans le domaine du magazine engagé qui s'oppose à la logique marchande, est une rareté. Parmi ses collaborateurs, mentionnons les pères Émile Bouvier, L.-C. de Léry et P.-É. Racicot, Jean Vallerand, Ernest Robitaille, Paul Gérin-Lajoie, Victor Barbeau et Fernand Dumont, Gregory Baum, ainsi que plusieurs auteurs littéraires, dont Wajdi Mouawad, Élise Turcotte et Hélène Monette.

Sources

BEAULIEU, André et autres, La presse québécoise des origines à nos jours, vol. 7 : 1935-1944, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université Laval, 1985, p. 208-212.

CORNELLIER, Louis, « Revue - 70 ans de Relations », Le Devoir, 12 mars 2011, p. F5.

ST-AMANT, Jean-Claude, « La propagande de l'École sociale populaire en faveur du syndicalisme catholique 1911-1949 », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 32, n° 2, 1978, p. 203-228.

Éditeurs :
  • Montréal, Canada :École sociale populaire,1941-2024,
  • Montréal, Canada :un groupe de Pères de la Compagnie de Jésus,
  • Montréal :Éditions Bellarmin,
  • Montréal :Centre justice et foi
Contenu spécifique :
Janvier - Février
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
six fois par année
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseur :
  • Ordre nouveau (Montréal, Québec : 1936)
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Références

Relations, 2001-01, Collections de BAnQ.

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[" non - tnregisir \\ \\ w Wajdi Mouawad Le don de l\u2019idiotie i.« |.\t\\ T.m / \\\\ v m ReLatiONS société politique religion NuméRO 666 jaNvieR-févRieR 2001 Apocalypse now?Message pour temps de crise La force de l\u2019espérance Une machine à fantasmer ARTISTE INVITÉ : SYLVAIN BOUTHILLETTE sommaiRe NuméRO 666, jaNvieR-févRieR 2001 4 actuaLités émeRgeNce 9\tLA\tVOIX DE LA RUE Guy Paiement aiLLeuRS 24\tLE\tTIGRE NÉOLIBÉRAL À L'ASSAUT DES DEUX CORÉES Kim Chun-Sam coNtROveRse 2 6 FAUT-IL DÉCRIMINALISER LA PROSTITUTION?Jean-Guy Nadeau et Yolande Geadah RegaRD 28\tLE\tTROU DANS LA PLANCHE Marc Chabot 52\tQUELLES FRONTIÈRES POUR LE VILLAGE GLOBAL?Groupe de travail sur les réfugiés du CJF 31 eN BRef pRisme 56\tLE\tDON DE L'IDIOTIE Wajdi Mouawad 58 muLtiméDias 40 LiVRes DOSSieR 10 APOCALYPSE NOW?Par la richesse de l\u2019imaginaire qu\u2019il met à notre disposition et sa manière originale de concevoir l\u2019histoire, le livre de l'Apocalypse permet de jeter sur notre temps un regard nourri d\u2019espérance, capable de terrasser les fatalités dans lesquelles notre monde semble s\u2019enfermer.Mais encore faut-il emprunter les bons sentiers que nous propose ce texte et se garder des fausses pistes qui nous détournent de ce qu\u2019il donne à entendre.Et si ce livre nous proposait autre chose qu\u2019une vision apocalyptique du monde?12 MESSAGE POUR TEMPS DE CRISE Fernand Jutras 15 LA FORCE DE L'ESPÉRANCE Pablo Richard 19 UNE MACHINE À FANTASMER Richard Dubois ARTISTE INVITÉ Peintre mais aussi sculpteur et musicien, Sylvain Bouthillette est un artiste résolument touche-à-tout dont l'œuvre s'inspire beaucoup de principes tirés du bouddhisme tibétain.En plus de sa participation à de nombreuses expositions de groupe, ce diplômé en arts visuels de l\u2019Université Concordia a présenté ses œuvres en solo à Montréal, Toronto, Kitchener et Alma.11 prépare actuellement une exposition solo à la galerie Langage Plus, à Alma, et en prépare une autre qui sera vue l\u2019an prochain à la Maison de la Culture Côte-des-Neiges, à Montréal.Dans les prochains mois, Sylvain Bouthillette participera également à une exposition de groupe à la Galerie Clark, à Montréal.ReLatiONS La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, sous la responsabilité de membres de la Compagnie de Jésus et d\u2019une équipe de personnes engagées dans la promotion de la justice.BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 lél.: (514) 387-2541 téléc.: (514) 387-0206 relalions@cjf.qc.ca DIRECTEUR Jean Bellefeuille RÉDACTEUR El\\ CHEF Jean Pichette RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE Anne-Marie Aitken SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Jean-Claude Ravet DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert RÉVISION/CORRECTION Éric Massé IMPRESSION HLN.Sherbrooke COMITÉ DE RÉDACTION Gregory Baum, Michel Beaudin, Guy Dufresne, Élisabeth Garant, Joseph Giguère, Vincent Greason.Fernand Jutras, Nicole Laurin, Françoise Nduwimana, Guy Paiement, Carolyn Sharp, Francine Tardif COLLABORATEURS André Beauchamp, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, René Boudreault.Normand Breault, Marc Chabot.Jean-Marc Éla, Vivian Labrie, Jean-Paul Rouleau Les articles de Relations sont répertoriés dans Repère et dans l'Index de périodiques canadiens, publication de Info Globe.Dépôt légal.Bibliothèque nationale du Québec.ABONNEMENTS Hélène Desmarais 8 numéros (un an) : 30 $ (taxes incluses) Deux ans : 55 $ (taxes incluses) À l'étranger : 35 $ Étudiants : 25 $ TPS: R119003952 TVQ : 1006003784 Nous reconnaissons l'aide financière du gouvernement du Canada, par l'entremise du Programme d'aide aux publications (PAP), pour nos dépenses d'envoi postal.ISSN 0034-3781 Envoi de Poste-publication Enregistrement n\" 09261 2 ) ReLatiONS janvier-février 2001 eDitORiaL 60 ans de combat souffle dont Relations peut être fière, surtout à une époque où le sens de la durée s\u2019estompe derrière l\u2019éphémère.Au fil des années et des directions de la revue, les prises de position de Relations ont pu varier, voire diverger.La ligne de fond est cependant demeurée la même : un parti pris pour la démocratie, un regard critique et éclairé sur les questions qui touchent l\u2019avenir de la société et de l\u2019Église québécoises, un engagement courageux pour dénoncer les injustices et proposer des voies alternatives.Bien sûr, certaines choses seraient dites autrement aujourd\u2019hui, tant elles nous paraissent historiquement datées.La mission prophétique de l\u2019Évangile, source d\u2019inspiration de Relations, se laisse néanmoins toujours lire dans la revue quand cesse le péché d\u2019anachronisme.Relations est d\u2019abord un lieu de parole.Une parole vraie, qui place donc en son centre la défense de la liberté de pensée.Une denrée rare à l\u2019heure actuelle, alors que sévissent les « vérités » assénées au nom de la fatalité, comme si les mots pouvaient se suffire à enrober un réel qui n\u2019aurait pas besoin d\u2019eux pour être.« Au commencement était le Verbe » : il est toujours actif, nous aidant à tracer un chemin que nulle carte n\u2019a déjà tracé.Certes, nos pas ne sont pas toujours assurés, surtout quand l\u2019horizon se bouche et que le soleil tar-Sylvain bouthillette, mahakala bombardant le de à se lever.Mais qui a dit que la li-coNomoNNEMENT mental, 1999, Techniques mixtes berté était toujours confortable?Ce bien sur bois, 156 x 184 cm\tprécieux, qui rythme le chemin parcou- ru par la revue depuis six décennies, résonne toujours à nos oreilles comme un appel à l\u2019engagement dans le monde.elations fête aujourd\u2019hui ses 60 ans.Sans fanfare ni trompette.XV En revêtant une nouvelle parure, l\u2019automne dernier, elle se préparait déjà à cet important événement.La voici prête à affronter le troisième millénaire, dans la fidélité à ce quelle a toujours été : « plutôt cavalerie légère, avion de reconnaissance et de combat », selon la définition qu\u2019en donnaient ses fondateurs jésuites en 1941.Depuis 60 ans, mois après mois, Relations nourrit la réflexion de milliers de lecteurs.Certains d\u2019entre eux suivent même la revue depuis ses tout premiers pas, en janvier 1941.Des milliers de pages de lecture, réparties dans 666 numéros réalisés avec la collaboration de plusieurs centaines de personnes! Un Cela en a froissé plus d\u2019un dans le passé.Et continuera de le faire.Mais la liberté ne se fait pas que des amis.Elle se paie cher parfois.Que réserve l\u2019avenir à Relations Nul ne le sait, mais nous ferons tout pour qu\u2019elle continue d\u2019occuper la place unique qui est la sienne dans l\u2019univers médiatique québécois.Relations restera donc cette parole soucieuse d\u2019éclairer le présent afin que nos lendemains puissent profiter de cette lumière.Nous comptons sur votre fidélité, chers lecteurs, et sur celle des réseaux de pensée et d\u2019actions qui partagent nos positions.Nous espérons que vous nous accompagnerez encore longtemps dans ce pari de l\u2019espérance.À l\u2019occasion de ses noces de diamant, Relations vous offre ses meilleurs vœux pour l\u2019année qui ouvre le troisième millénaire.Dans le livre de Y Apocalypse, auquel nous consacrons le dossier de ce numéro, chacune des sept Églises d\u2019Asie Mineure reçoit la promesse d\u2019un don : l\u2019arbre de la vie, une couronne, une pierre blanche sur laquelle est gravé un nom nouveau, l\u2019étoile du matin, un vêtement blanc, la colonne du temple, un trône.Chacun d\u2019eux est un symbole de vie.Souhaitons-nous les uns les autres d\u2019accueillir la vie comme un don qui nous est fait personnellement et collectivement.Une vie plus forte que la mort qui la traverse.Un don à faire fructifier dans la reconnaissance de sa fragilité et de ses limites, et non à maîtriser de toutes nos forces comme si nous étions les seuls maîtres du monde.L'équipe de Relations janvier-février 2001 ReLatiONS actuaLités Les fausses vertus du privé L'auteur est PROFESSEUR AU Département DE BIOLOGIE DE l'Université Laval IL faut cesser de croire que le système public de santé est moins efficace Jacques Larochelle Oue réservent les lendemains de la Commission Clair au système de santé québécois?Difficile à prévoir, d\u2019autant plus qu\u2019au moment d\u2019écrire ces lignes, le rapport de ladite commission n\u2019a pas encore été rendu public.Les apôtres de la privatisation ont à ce point fait entendre leurs sirènes qu\u2019il importe cependant de rappeler un certain nombre de faits concernant les « vertus » du privé dans le domaine de la santé.Pour les chantres de la privatisation, il va de soi que les lois du marché obligent les entreprises privées à une efficacité administrative inégalable dans les services publics.Pourquoi alors ne pas faire la démonstration qu\u2019un dollar achète plus de soins dans un pays où le système de santé est à dominance privée?N\u2019est-il pas aisé de prouver que les compagnies d\u2019assurance et les hôpitaux privés dépensent moins d\u2019argent à des fins administratives que les institutions gérées par les fonctionnaires?Il est intéressant de comparer le coût global de la santé au Canada, où la fraction privée des dépenses de santé atteint les 30 %, à celui observé aux États-Unis, où cette fraction dépasse les 55 %.Première surprise : selon les statistiques de l\u2019OCDE, en 1998, les dépenses de santé sont 80 % plus élevées aux États-Unis (4 178$ par personne) qu\u2019au Canada (2 312 $ par personne, en dollars ajustés).Et ce qui explique l\u2019écart n\u2019est pas tant le coût de base des soins que ce que les entreprises privées y ajoutent sous forme de dépenses énormes pour l\u2019administration.la publicité et les démêlés juridiques, les salaires exorbitants pour les dirigeants et, bien sûr, les profits à tous les niveaux.Les coûts de santé plus élevés aux États-Unis se justifieraient s\u2019ils se traduisaient par des soins supérieurs offerts à l\u2019ensemble des citoyens.Or, selon une étude d\u2019experts publiée au début de 1999 dans le prestigieux New England Journal of Medicine (NJEM), « le système de santé aux États-Unis est à la fois le plus coûteux et le plus inadéquat de tous les pays industrialisés ».Cette conclusion est d\u2019ailleurs pleinement confirmée par l\u2019Organisation mondiale de la santé qui, dans sa dernière évaluation de la performance globale des systèmes de santé, classe les États-Unis au 37e rang des pays de la planète.Le même classement démontre que dans les pays les plus renommés pour leur système de santé, la fraction privée des dépenses se tient généralement en deçà de celle observée au Canada et aux États-Unis.C\u2019est notamment le cas des pays Scandinaves (18,2 %) et de la France (25,3 %), d\u2019ailleurs classée au premier rang.De sérieux problèmes en matière de qualité et d\u2019accès aux soins minent le système américain.Cela tient largement au fait que, dans un contexte dominé par des entreprises privées dont la valeur est établie par les cours boursiers, les soins sont vus comme des dépenses qu\u2019on doit limiter pour augmenter les dividendes aux actionnaires.Cela donne lieu à un écrémage des cas qui fait en sorte que beaucoup de malades chroniques ont de » 3 2 ReLatiONS janvier-février 2001 actuaLités la difficulté à s\u2019assurer et à se trouver des fournisseurs de soins.Comparons maintenant l\u2019efficacité administrative du secteur public de la santé au Canada avec le secteur privé des États-Unis, pays renommé pour le rendement de ses entreprises.D\u2019après une étude publiée dans le NJEM, en 1991, les coûts administratifs des compagnies américaines d\u2019assurance-maladie correspondaient à 11.9% des indemnités totales versées aux bénéficiaires; au Canada, dans les régimes publics, ces coûts étaient dix fois moindres (1,2%).En 1990, la Croix Bleue comptait par exemple plus d\u2019employés pour répondre aux réclamations de ses 2,7 millions d\u2019assurés du Massachusetts que l\u2019ensemble des programmes publics de santé au Canada, qui géraient pourtant l\u2019assurance-maladie de 27 millions de personnes.La performance des hôpitaux privés américains, à but lucratif, n\u2019est guère plus reluisante.Selon une étude parue dans le NJEM en 1994, ces hôpitaux consacraient 31,8% de leur budget à la bureaucratie administrative (excluant toutes les autres activités de soutien) contre 10,4 % pour les hôpitaux publics au Canada.Des données plus récentes indiquent que l\u2019écart a même tendance à augmenter.Les chiffres montrent qu\u2019il est faux de prétendre qu\u2019un monopole public favorise le gaspillage alors que la concurrence privée cultive l\u2019efficacité.Dans le domaine de la santé, il est au contraire solidement démontré à l\u2019échelle internationale que l\u2019assurance-maladie universelle et la gestion publique de la santé permettent d\u2019éviter les coûts énormes résultant des duplications, des contestations et des fraudes associées à un régime dominé par les assureurs et les hôpitaux privés.Puissent nos élus ne pas l\u2019oublier.\u2022 Péril en la démocratie La concentration de la presse menace l'espace public Anne-Marie Gingras L\u2019achat de Vidéotron par Québécor et l\u2019acquisition des trois journaux d\u2019UniMédia - Le Droit, Le Soleil et Le Quotidien - par Gesca (Power Corporation) ont fait la une des journaux.À chaque mouvement de concentration, des préoccupations au sujet du pluralisme en information et des conflits d\u2019intérêt sont publiquement exprimées.Pour pallier ces problèmes, Guy Crevier, président et éditeur de La Presse, affirmait que l\u2019achat des journaux d\u2019UniMédia ne remettrait pas en cause la diversité des opinions et l\u2019indépendance des rédactions.Cette affirmation laisse supposer que la diversité existe déjà et que l\u2019indépendance des rédactions est totale! La concentration de la presse pose un certain nombre de questions à la démocratie.11 faut tout d\u2019abord préciser que les médias constituent une bonne partie de l\u2019« espace public », c\u2019est-à-dire un lieu où sont débattues les questions d\u2019intérêt public.En démocratie, l\u2019espace public permet (en théorie) aux citoyens et aux citoyennes de prendre connaissance des enjeux qui les affectent et ensuite de participer, de voter et de militer en toute connaissance de cause.Dans un contexte de concentration, un nombre toujours plus restreint d\u2019acteurs dicte les règles de l\u2019espace public.Au Québec, Québécor et Gesca détiennent ainsi 96,5 % de la presse quotidienne francophone.André Desmarais (Power Corporation), Pierre-Karl Péladeau (Québécor), Jean Monty (BCE) et Izzy Asper (CanWest Global Communications) ont la main haute sur la majeure partie de l\u2019espace public.Leurs décisions ou celles des cadres qu\u2019ils ont choisis déterminent ce qui sera lu, écouté et vu.Elles ont donc un impact fondamental sur nos « images collectives », sur notre manière de comprendre le monde, sur nos représentations sociales.Directement ou indirectement et de manière plus ou moins prononcée, les médias des entreprises privées font la promotion d\u2019un certain nombre de valeurs : l\u2019individualisme, le respect de l\u2019ordre établi, la charité, la méfiance envers les organisations de travailleurs, la confiance envers le capitalisme et le libre-échange.Dans cette partie de l\u2019espace public sous l\u2019égide de ces trois magnats des médias, la consommation et l\u2019amusement sont hypervalorisés et l\u2019éventail idéologique va du centre à la droite.Bien sûr, les propriétaires et leurs cadres ne contrôlent pas le travail des journalistes de manière tatillonne, et nombreux sont les journalistes à qui on n\u2019a jamais ordonné de modifier leur texte.Mais le travail est bel et bien organisé par la direction des médias, qui décide de l\u2019affectation des ressources humaines, techniques et financières ainsi que du style du média.Dans la presse écrite, par exemple, la direction a la main haute sur la une et le patron décide de l\u2019orientation idéologique des éditoriaux.On constate aisément que ce qui fait problème n\u2019est pas seulement la concentration de la presse, mais l\u2019appartenance d\u2019un si grand nombre de médias à des entreprises privées dont la perspective, les objectifs et les principes directeurs sont rigoureusement les mêmes! Alors, mis à part les inévitables conflits d\u2019intérêt, que Le Soleil, le Droit et Le Quotidien soient détenus par Conrad Black ou André Desmarais ne change pas fondamentalement la donne.La propriété croisée (de journaux et de stations de télévision, par exemple) risque d\u2019enfermer des pans entiers de l\u2019espace public dans un « esprit semblable ».Ceux et celles qui s\u2019informent par le biais des journaux de Québécor et de la station TVA ne risquent pas d\u2019être dépaysés! La multiplication des sources d\u2019information, à l\u2019ère d\u2019Internet, ne change pas fondamentalement cette L'auteure est PROFESSEURE DE SCIENCE POLITIQUE À l'Université Laval janvier-février 2001 ReLatiONS actuaLites rm\u2014lffw .¦ g-g Gesca : 52,5 % tions (fusions de services, mises à pied, fermetures) qu\u2019à l\u2019augmentation de la qualité de l\u2019information.On veut bien davantage satisfaire ses actionnaires ou étendre son emprise sur le marché que promouvoir une information variée, riche et critique.Bien qu\u2019il faille vraiment faire le bilan, un à un, des mouvements de con- dynamique.On s\u2019affaire ainsi activement à intégrer les sites web aux empires médiatiques (ou à en créer), reproduisant ainsi les contenus des médias traditionnels.Ces sites sont rendus accessibles par des « portails » qui dirigent, voire dictent nos choix.Enfin, il faut souligner que si les internautes ont accès à des sources d\u2019information infinies sur le web, peu d\u2019individus disposent du temps nécessaire pour devenir de véritables « citoyens du monde ».Quant à l\u2019impact réel de la concentration de la presse sur la qualité de l\u2019information, toutes les recherches soulignent que la synergie et la volonté de faire du profit mènent davantage aux rationalisa- centration pour comprendre dans le détail l\u2019impact réel des transactions, il faut tout de même souligner que lorsque le retour sur l\u2019investissement guide les choix stratégiques, il est peu probable qu\u2019il en résulte une amélioration de la qualité de l\u2019information.\u2022 Québécor : 44 % Le Devoir : 3,5 % (U Attention, zone d'arrondissement Après plus de trente ans d'hésitations et de réformes partielles, le gouvernement du Québec va de l'avant dans la réorganisation municipale Guy Dufresne Ce ne sont plus les instances supra-municipales qui sont véritablement ciblées par l\u2019État, mais bien la constitution de grandes villes disposant d\u2019une capacité administrative accrue.Le modèle d\u2019organisation retenu par le gouvernement semble être un alliage de centralité et de localité : centralité au plan du gouvernement municipal et localité au plan des conseils d\u2019ar- rondissements.Toutefois, la recherche d\u2019une plus grande équité fiscale et d\u2019une efficacité administrative accrue ne saurait faire l\u2019économie d\u2019un renforcement démocratique.Pour les citoyennes et les citoyens, l\u2019arrondissement semble être la clé de voûte de l\u2019organisation démocratique de la structure politico-administrative des nouvelles villes.Compte tenu des délais très serrés de la mise en marche des nouvelles villes, il est peu probable qu\u2019émergent de vérita- bles partis politiques municipaux à la mesure des territoires concernés.On peut alors craindre que les partis politiques provinciaux ou les grands groupes d\u2019intérêts, déjà organisés à l\u2019échelle des territoires fusionnés, ne tentent de contrôler le jeu à l\u2019échelle du nouveau territoire.Le 4 novembre 2001, les citoyens des « nouvelles » villes iront aux urnes pour l\u2019élection de leurs conseillers et maire.D\u2019ici là.ce sont des comités de transition qui verront à mettre en place l\u2019organisation des villes.Ces comités, composés de sept personnes désignées par le gouvernement, devront : choisir le directeur général, le greffier et le trésorier; réaliser la transition syndicale; produire le ReLatiONS janvier-février 2001 actuaLités premier budget de la ville; ajuster les limites des arrondissements.De plus, compte tenu de la contrainte du calendrier de réorganisation, le mandat des comités de transition ne pourra s\u2019exécuter qu\u2019en disposant d\u2019une forte centralisation.En conséquence, les premiers élus municipaux se retrouveront à la gouverne d\u2019une administration municipale centralisée.11 y aura un risque de tension dans les rapports entre le conseil exécutif de la nouvelle ville et les conseils d\u2019arrondissements.Cette tension pourrait produire soit une avancée démocratique ou une dérive centralisatrice, selon l\u2019importance réelle des arrondissements.La question des pouvoirs dévolus aux arrondissements soulève l\u2019incertitude.La ministre Harel déclarait (en novembre dernier) quelle aurait pu accorder plus de pouvoirs aux arrondissements si seulement les maires avaient apporté une contribution plus positive à la réorganisation municipale.À l\u2019heure des comités de transition, la participation des maires à l\u2019implantation des nouvelles villes pourrait rendre un fier service aux citoyens dans le sens d\u2019un renforcement de la capacité d\u2019action des arrondissements.La question du financement des arrondissements représente une zone d\u2019incertitude forte.Idéalement, la réponse à cette question devrait permettre de considérer les écarts de richesses et de revenus des arrondissements.Le territoire de proximité est une référence spatiale et identitaire qui demeure l\u2019espace premier de l\u2019action citoyenne.La formule du conseil d\u2019arrondissement permet la prise en compte de cette réalité du territoire et marque l\u2019importance de la délimitation de l\u2019arrondissement.11 s\u2019agit là d\u2019un enjeu déterminant pour les citoyens, particulièrement pour ceux de l\u2019actuelle ville de Montréal.Le conseil d\u2019arrondissement aura des compétences notamment dans les domaines suivants : l\u2019urbanisme, la protection des incendies, la voirie locale, l'enlèvement des matières résiduelles, les loisirs, les parcs et la culture.Le conseil sera élu par les citoyens : il disposera donc de la légitimité et de la responsabilité démocratique.L\u2019action citoyenne des résidents d\u2019un arrondissement impliquera non seulement le droit de vote mais aussi une réelle capacité d\u2019opposition et de recours au référendum.Ce pouvoir des citoyens est certainement une avancée démocratique pour les résidents des villes actuelles de Québec et de Montréal.L\u2019organisation démocratique des nouvelles villes demande que soit confirmé le rôle essentiel des conseils d\u2019arrondissement, tant dans la phase d\u2019implantation coordonnée par le comité de transition que lors de l\u2019accession des premiers élus à la gouverne des arrondissements et de la ville.Pour que cela puisse advenir, il importe que les citoyens soient vigilants et attentifs à la mise en marche de l\u2019organisation des nouvelles villes.Le premier exercice sera déterminant en ce qui concerne les bons et mauvais plis que prendront tant les villes que les arrondissements.C\u2019est pourquoi il importe que les fondations des conseils d\u2019arrondissements (délimitation territoriale, financement, pouvoirs et modes de fonctionnement) soient solidement établies.En cas contraire, il ne resterait plus qu\u2019un pouvoir municipal centralisé.Il est essentiel que l\u2019action citoyenne puisse se manifester afin que l\u2019arrondissement soit la clé de voûte de l\u2019organisation démocratique des nouvelles villes.Encore faut-il qu\u2019on lui en donne l\u2019espace.\u2022 Une rebuffade pour la droite?Aux lendemains des dernières élections, la droite canadienne ne se porte peut-être pas si mal François Rocher L\u2019Alliance canadienne (AC) n\u2019a que marginalement fait mieux par rapport à l\u2019élection de 1997.Le Reform Party avait alors récolté 19,4 % des suffrages exprimés et fait élire 60 députés à la Chambre des communes; cette fois-ci, il a obtenu 25,5 % des voix et 6 députés de plus.Stockwell Day a réussi à accroître le soutien à son parti dans toutes les provinces canadiennes, à l\u2019exception de la Nouvelle-Écosse.Il a particulièrement bien fait en Saskatchewan (47,7 % du vote) et au Manitoba, où ce parti a enregistré sa progression la plus significative - de 23,7 à 32,4 % du vote; il a réussi à consolider ses appuis en Alberta et en Colombie-Britannique.Mais ces résultats ne font que confirmer le caractère régional de l\u2019AC.On se rappellera que la principale, sinon l\u2019unique raison qui avait amené Preston Manning à transformer le Reform Party en ce qui allait devenir l\u2019AC, était de convaincre les électeurs de l\u2019Ontario d\u2019appuyer sa formation politique.Le discours qu\u2019il a prononcé en janvier dernier, à la veille du congrès de formation de l\u2019AC, s\u2019intitulait « Think Big ».Le 28 novembre, à son réveil, il devait se dire : « qui trop embrasse, mal étreint ».L\u2019AC a certes accru ses appuis en Ontario, passant de 19,1 à 23,6 % des voix exprimées.Mais la percée tant souhaitée et tant attendue n\u2019a pas eu lieu.Plusieurs raisons, notamment d\u2019ordre conjoncturel, expliquent ces résultats.L\u2019élection a été déclenchée par un Premier ministre qui savait fort pertinemment que LAC n\u2019était pas prête à affronter l\u2019électorat.Bien que politicien expérimenté sur la scène provinciale, L'auteur est professeur au Département de SCIENCE POLITIQUE DE l'Université Carleton, À Ottawa janvier-février 2001 ReLatiONS actuaLites L\u2019Ontario est particulièrement sensible à la question de l'unité canadienne et juge risquée l\u2019approche décentralisatrice prônée par M.Day, sans compter que l\u2019Alliance continue à y être perçue comme étant peu ouverte à l\u2019endroit de la diversité qui caractérise la société canadienne.Quant au Québec, le principal clivage politique ne suit pas la ligne de fracture gauche/droite, mais se polarise en fonction de la question nationale, comme chacun sait.Tant que le Bloc québécois constituera une force politique significative, le succès des formations de droite y sera hypothéqué.En dépit des résultats plutôt décevants de l\u2019AC, il serait toutefois inexact de que la droite se porte mal au Canada.Parce que le vote de droite demeure assez imposant si on combine les voix reçues par l\u2019Alliance et le Parti progressiste-conservateur, qui rassemblent toujours environ 40 % de l\u2019électorat canadien.Mais aussi parce que les libéraux au pouvoir, sentant que la principale menace vient de la droite, seront tentés d\u2019« emprunter » des politiques mises de l\u2019avant par l\u2019Alliance afin de consolider leur base électorale.Ce phénomène est déjà perceptible à plusieurs égards : le mini-budget de Paul Martin en est une démonstration éloquente avec ses 100 milliards de baisse d\u2019impôts en cinq ans.Finalement, les libéraux ne pourront pas toujours compter sur la faiblesse de l\u2019opposition pour se maintenir au pouvoir et l\u2019usure du temps risque fort d\u2019avantager, à terme, l\u2019Alliance et son approche populiste de droite.\u2022 Sylvain Bouthillette, Broccouni l'illuminé, 1999, Huile sur toile, 127 X 168 cm Stockwell Day en était à ses premières armes sur la scène politique fédérale.Si les campagnes électorales mettent beaucoup l\u2019accent sur les chefs, il n\u2019en demeure pas moins que l\u2019organisation dans les comtés est un facteur important pour « faire sortir le vote ».Cela a très bien fonctionné dans l\u2019Ouest, où ce parti a des racines profondes, mais s\u2019est avéré particulièrement difficile en Ontario et dans les provinces de l\u2019Atlantique.Par ailleurs, et quoiqu\u2019on en pense, les campagnes combinées des libéraux et des néo-démocrates ont pu jeter un doute sur les intentions de l\u2019Alliance en ce qui concerne l\u2019avenir des programmes de soins de santé au Canada.De même, le discours plutôt incohérent de ce parti au sujet des référendums sur les questions controversées que sont l\u2019avortement, l'immigration et la peine de mort, a pu décourager certains électeurs d\u2019appuyer ce parti.Le refus de Joe Clark de participer à la fusion des forces de droite a continué à diviser le vote dans plusieurs circonscriptions électorales.Mais ces facteurs conjoncturels n\u2019expliquent pas tout.Pour bon nombre d\u2019électeurs à l\u2019est du Manitoba, l\u2019Alliance n\u2019est que la réincarnation du Reform Party, sous un autre nom et avec un nouveau chef.Cette formation demeure donc entachée des tares qui affectaient la formation précédente.En Ontario, notamment, un gouvernement fédéral fort a toujours été perçu comme une bonne chose - comme sur la côte de l\u2019Atlantique, la région comptant le plus sur les programmes fédéraux pour soutenir des économies locales en pleine restructuration.Non seulement s\u2019agit-il d\u2019un contrepoids efficace aux gouvernements provinciaux qui voudraient en mener trop large, mais les programmes fédéraux de soutien aux entreprises ont largement contribué à la modernisation de l\u2019infrastructure économique de la province la plus populeuse du Canada.Qui plus est, la présence des libéraux à Ottawa constitue une police d\u2019assurance pour bon nombre d\u2019Ontariens contre les excès du gouvernement conservateur de Mike Harris.© ReLatiONS janvier-février 2001 La voix de la rue L'auteur est agent DE RECHERCHE ET DE DÉVELOPPEMENT au Centre Saint-Pierre La marche des femmes et le projet de loi contre la pauvreté - qui ont donné lieu, ces derniers mois, à une vaste consultation dans toutes les régions du Québec - ont mobilisé des milliers de personnes.Les revendications retenues ont été portées au Parlement mais ont obtenu des réponses officielles des plus timides.L\u2019augmentation de dix cents du salaire minimum a été reçue comme une gifle par les femmes, et la promesse de fournir un peu d\u2019argent aux maisons pour femmes violentées comme un simple prix de consolation.Le refus gouvernemental du projet de loi contre la pauvreté, même enrobé d\u2019une promesse de stratégie globale contre la pauvreté pouvant s\u2019inspirer de certains principes affirmés dans le projet, a suscité une grande déception.Des milliers de personnes entendent bien veiller à ce que les choses n\u2019en restent pas là.Les deux événements valorisent la démocratie directe.Les personnes consultées ont discuté de leur vie, de leurs difficultés, de leurs rêves et de leurs désirs de changer les situations inacceptables.Elles ont débattu de nombreuses propositions dans d\u2019innombrables assemblées.Ce regain d\u2019intérêt pour la discussion publique et politique a de quoi susciter l\u2019admiration, surtout dans le contexte d\u2019indifférence actuel.11 me semble témoigner d\u2019une valorisation de l\u2019État et de sa capacité à se poser en partenaire de la société civile.Alors que plusieurs lobbies veulent réduire à trois fois rien les interventions du Parlement, une telle confiance est ici vraiment importante pour l\u2019avenir de notre système démocratique.Au cœur de tous ces efforts, je trouve la conviction que l\u2019agenda de justice sociale de la rue doit entrer au Parlement et devenir le sien : c\u2019est peut-être là le point déterminant de ces deux initiatives collectives.Les personnes exclues de la richesse collective comprennent que de nouveaux partages des richesses doivent avoir lieu.Elles se tournent alors vers l\u2019État, qui seul peut changer l\u2019agenda en cours et soutenir leurs efforts de changement.L'agenda de justice sociale de la rue doit entrer au Parlement et devenir le sien.Peut-être les députés et le gouvernement n\u2019ont-ils pas vu ce formidable goût de changement, le réduisant à une brochette de revendications d\u2019un lobby plus ou moins influent.Veulent-ils conserver leur marge de manœuvre et ne pas se laisser imposer un nouvel agenda, fut-il porté par des milliers de citoyennes et de gens appauvris?Soit.Il n\u2019en reste pas moins que l\u2019intention gouvernementale, exprimée au dernier Sommet socioéconomique, de reconnaître le mouvement communautaire comme nouveau partenaire politique - ce qui en avait déjà laissé plus d\u2019un sceptique - vient de prendre du plomb dans l\u2019aile.Cette incompréhension gouvernementale va-t-elle nourrir le scepticisme ambiant et augmenter la méfiance de la population à l\u2019égard des députés et du gouvernement?Va-t-elle convaincre les gens à l\u2019œuvre dans ces initiatives collectives de mieux s\u2019organiser comme mouvement social, de proposer des lieux nouveaux de réflexion politique, ou encore des projets économiques alternatifs?Se pourrait-il que plusieurs députés, de plus en plus réduits au rôle de figurants au Parlement, redécouvrent dans le temps qui s\u2019ouvre les vertus de contacts plus réguliers avec la population?Chose certaine, l\u2019écart grandissant qui se creuse entre la population la plus fragilisée de notre société et le Parlement ne sera pas réduit par quelques pirouettes ou « astuces » politiques.Le gouvernement pourra toujours continuer à jeter du lest et à répondre à l\u2019une ou l\u2019autre des demandes.Mais ce sera se raconter des histoires.Car cet écart révèle l\u2019absence d\u2019orientations décisives.Chaque ministère y va, depuis des mois, de sa réforme.Mais on cherche en vain les liens transversaux.À l\u2019heure où le gouvernement décide enfin d\u2019unifier les municipalités, il n\u2019a pas encore dépassé les découpages issus des réformes des différents ministères.11 y a fort à parier qu\u2019il n\u2019y parviendra pas, à moins qu\u2019il décide d\u2019écouter attentivement la population.Il ne s\u2019agit pas ici de tenter de lui vanter ses réalisations, qui sont nombreuses.Ni de se limiter à redorer son credo politique, qui trouve encore des échos.Il s\u2019agit de se taire et de redonner la parole à un peuple qui a des idées neuves et une bonne longueur d\u2019avance sur les faiseurs d\u2019images.Guy Paiement Photo : Pascale Simard janvier-février 2001 ReLatiONS dOSSieR Apocalypse now?Anne-Marie Aitken 1 y a de l\u2019apocalypse dans l\u2019air.Non seulement parce que nous avons changé de millénaire et que ce numéro de Relations porte le chiffre de la Bête, mais aussi parce que notre planète souffre de toutes sortes de maux et de malheurs auxquels nous n\u2019entrevoyons pas d\u2019issue immédiate.Saisis par une impression de fin du monde, tout au moins de fin d\u2019un monde, nous sommes guettés par l\u2019impuissance, voire par le désespoir, déçus de ne pas voir se réaliser les rêves pour lesquels nous déployons cependant tant d\u2019énergie.Nous ne sommes pas les seuls dans ce cas : aujourd\u2019hui comme hier, cinéastes, romanciers, auteurs de BD, journalistes et sectes s\u2019approprient le thème apocalyptique pour sombrer dans l\u2019épouvante et le chaos.Pourtant, le mot grec qui ouvre le dernier livre de la Bible ne connote rien de catastrophique.Il signifie « dévoiler » : enlever ce qui, au premier regard, empêche la lecture ou la compréhension d\u2019un événement.Dans le livre de l\u2019Apocalypse, ce dévoilement s\u2019opère à travers la prophétie d\u2019un homme emprisonné parce qu\u2019il refuse, au nom de ses convictions, de se soumettre au pouvoir absolu de l\u2019empereur romain.Dans sa prison, il « voit », plus exactement il entend la Voix lui donner l\u2019ordre d\u2019écrire ce qu\u2019il voit.Il rédige alors un message apocalyptique à travers lequel il lance un appel au courage et à la résistance à ceux et celles qui, comme lui, subissent la persécution.Ce message plein d\u2019espérance déploie un certain sens de l\u2019histoire.La différence entre la prophétie et l\u2019apocalypse est éclairante pour mieux saisir ce sens de l\u2019histoire.Les prophètes agissent dans le monde existant où ils lisent et rappellent l\u2019action de Dieu.Les écrivains apocalyptiques, eux, condamnent l\u2019ordre établi, annonçant la venue d\u2019un âge futur en rupture radicale avec l\u2019âge présent, marqué par l\u2019emprise des puissances maléfiques.Pour les uns comme pour les autres, le monde est dans l\u2019histoire.Seule la perspective change : les prophètes cherchent à reconstruire le monde qui est sur la terre, les autres à restaurer la conscience et l\u2019espérance en annonçant un monde différent dans cette même histoire.Ainsi pourrait-on traiter les uns de réformistes, les autres de radicaux.L\u2019auteur de 1 Apocalypse, lui, nous convie à ne pas attendre la fin des temps pour reconnaître que l\u2019histoire est ouverte sur l\u2019à-venir et que cet avenir est déjà inscrit comme un germe dans le présent, Le monde n\u2019est pas malade, il est en travail d\u2019enfantement! L\u2019avènement de ce monde nouveau fonde notre espérance.Les chrétiens le nomment Royaume de Dieu, déjà là et pas encore, tout proche de l\u2019œil de celui qui ne se limite pas au visible.D\u2019autres le reconnaissent à travers une histoire qu\u2019ils perçoivent non close sur elle-même mais habitée d\u2019une transcendance qui épouse son immanence même.Dans un cas comme dans l\u2019autre, l\u2019ouverture de l\u2019histoire peut triompher des enfermements mortifères.10) ReLatiONS janvier-février 2001 J ''à RIGODON « C\u2019est maintenant, et toujours maintenant.Il n\u2019y a pas à attendre bien que ce soit comme une obligation d\u2019attendre.» Maurice Blanchot Les divers articles de ce dossier tentent de s\u2019approcher, chacun à leur manière, de ce surgissement de l\u2019espérance au sein de toute noirceur et voie sans issue.Trois textes, trois regards.Fernand Jutras nous avertit d\u2019emblée qu\u2019il faut une bonne dose d\u2019humour pour approcher la grandiose mise en scène qu\u2019est le livre de Y Apocalypse.Après avoir écarté les fausses pistes que la lecture de l\u2019ouvrage a empruntées au cours de l\u2019histoire et qu\u2019elle est encore susceptible d\u2019emprunter aujourd'hui, il défriche le chemin pour dégager quelques ouvertures et beaux points de vue à ne pas manquer.Pablo Richard, enrichi par sa rencontre avec les popu- Sylvain bouthillette, lations opprimées d\u2019Amérique latine, livre une lecture rigodon, sérigraphie, originale de l\u2019histoire qu\u2019il voit à deux dimensions : la vi- 1999,60 x 72 cm sible et l\u2019invisible, tout en soulignant la puissance des mythes qui aident à se forger une conscience historique et une identité.Quant à Richard Dubois, il nous livre sa lutte avec une écriture et nous apprend la patience de la lecture.Par sa façon non conformiste de remettre l'Apocalypse au goût du jour, son article fournit un excellent contrepoint.Apocalypse now?Puisse ce dossier vous faire désirer l\u2019apocalypse pour bientôt, si ce n\u2019est pour maintenant.janvier-février 2001 ReLatiONS (11 dOSSieR ' Message pour temps de crise L'Apocalypse est avant tout un message d'espérance qui donne le courage de tenir dans l'épreuve et d'inventer une nouvelle façon de vivre.Fernand Jutras econnu comme un des livres les plus controversés de la Bible, l'Apocalypse rebute et fascine à la fois.Ce texte effraie par sa démesure, le foisonnement et la violence de ses symboles.Il attire par son langage mystérieux et par tous les fantômes qu\u2019il ne manque pas de faire lever dans l\u2019imaginaire du lecteur.Écrit sur le tard par rapport aux autres livres du Nouveau Testament, soit vers les années 90, c\u2019est avec difficulté qu\u2019il a été accepté par l\u2019Église comme livre canonique, même s\u2019il est rapidement devenu une des œuvres les plus populaires.On ne compte plus les œuvres d\u2019art, à toutes époques, qui s\u2019en sont inspirées.Évidemment, des sectaires de tout acabit en ont donné les interprétations les plus débridées.Notons en passant qu\u2019une autre lecture, toujours dans la ligne de la prédiction de l\u2019avenir, a eu beaucoup de succès en Occident : le millénarisme.Quelques versets de l'Apocalypse, au chapitre 20, annoncent que le Christ victorieux reviendra un jour, pour régner pendant mille ans.Ce passage (d\u2019autant plus difficile à interpréter qu\u2019un jour, pour Dieu, égale mille ans, selon le psaume 90), fut abondamment commenté, entre autres par Augustin et Joachim de Flore.En est issue une utopie qui a fait fortune : l\u2019espoir d\u2019un âge d\u2019or à venir, qui a inspiré plus d\u2019un visionnaire à toutes les époques.Une des excroissances aberrantes de cette utopie vivace fut la grande Peur du millénaire.Partiellement inventée par l\u2019historien Michelet à propos de l\u2019arrivée de l\u2019an 1000, elle a été ressuscitée récemment à propos de l\u2019an 2000.Pétard mouillé, comme on l\u2019a vu, et qui montre bien comment, d\u2019une certaine manière, les humains aiment bien jouer à se faire peur.Vacarme, fracas, épreuves Je crois avoir commencé à comprendre l'Apocalypse un soir, dans une église de Montréal, lors d\u2019une soirée de prière qui clôturait une Marche en souvenir de monseigneur Roméro.La porte de l'Enfer, détail.Auguste Rodin, 1889 X «iN yr1 \u2022\"V \u2022 MK Fausses pistes L\u2019Apocalypse étant un livre codé, il est nécessaire de l\u2019aborder avec la bonne clé.Or, les interprétations les plus populaires nous orientent vers de mauvaises pistes.Non, l'Apocalypse n\u2019est pas un simple film d\u2019horreur, pétard psychédélique de feu et de sang dont se réclament plusieurs œuvres contemporaines.Fracas et violence caractérisent de fait tous les récits apocalyptiques qui nous sont connus.C\u2019est le propre de ce genre littéraire, florissant dans le monde juif des deux derniers siècles avant Jésus Christ.Cependant, cette violence n\u2019est jamais gratuite : elle est au service d\u2019un message plus profond, comme nous le verrons plus loin.L'Apocalypse chrétienne de Jean n\u2019est pas non plus une prédiction du futur.L\u2019auteur n\u2019est ni un Nostradamus, ni un Alvin Toffler {Le choc du futur, Denoël, 1971).Deux chapitres (21 et 22) parlent bien d\u2019un lointain futur, celui de la dernière venue du Christ, à la fin des temps, mais en des termes très vagues; le but de l\u2019auteur n\u2019est pas de prédire l\u2019avenir, mais de donner un sens à l\u2019Histoire.Les quelque vingt autres chapitres sont ceux d\u2019un prophète, c\u2019est-à-dire, selon l\u2019expression d\u2019Isaïe, d\u2019un « veilleur », un voyant qui perçoit et proclame, dans un style apocalyptique, les enjeux réels qui se cachent dans la réalité qui lui est contemporaine.Inutile donc d\u2019essayer d\u2019y retracer les événements de l\u2019an 2000, ni l\u2019annonce de catastrophes imminentes.Pour protester contre la guerre et la torture, des jeunes avaient inventé une mise en scène apocalyptique (inspirée d\u2019ailleurs du film Apocalypse Now) : sur un fond de vrombissement d\u2019hélicoptères militaires, on frappait à grands coups de barres de fer des tôles suspendues à des échafauds.Vacarme assourdissant qui exprimait parfaitement, par ailleurs, le sentiment que partageaient tous les participants : l\u2019intolérable devant le massacre de milliers d\u2019innocents et le désir impérieux de changer cette situation.L\u2019apocalypse est en effet une manière fracassante de dire les choses, une mise en scène.C\u2019est pourquoi il faut une certaine dose d\u2019humour pour lire l'Apocalypse de Jean.Certes, il n\u2019y a pas de quoi rire dans ce texte qui déborde de bruits et de fureur.Mais, justement, ce 12 ReLatiONS janvier-février 2001 Les deux bêtes Alors, je vis monter de la mer une Bête qui avait dix cornes et sept têtes, sur ses cornes dix diadèmes et sur ses têtes un nom blasphématoire.La Bête que je vis ressemblait au léopard, ses pattes étaient comme celles de l\u2019ours, et sa gueule comme la gueule du lion.Et le Dragon lui conféra sa puissance, son trône et un pouvoir immense.L\u2019une de ses têtes était comme blessée à mort, mais sa plaie mortelle fut guérie.Émerveillée, la terre entière suivit la Bête.Et l\u2019on adora le Dragon parce qu\u2019il avait donné le pouvoir à la Bête, et l\u2019on adora la Bête en disant : qui est comparable à la Bête et qui peut la combattre?Alors je vis monter de la terre une autre Bête.Elle avait deux cornes comme un agneau, mais elle parlait comme un dragon.Tout le pouvoir de la première Bête, elle l\u2019exerce sous son regard.Elle fait adorer par la terre et ses habitants la première Bête dont la plaie mortelle a été guérie.Elle accomplit de grands prodiges, jusqu\u2019à faire descendre du ciel, aux yeux de tous, un feu sur la terre.Elle séduit les habitants de la terre par les prodiges qu\u2019il lui est donné d\u2019accomplir sous le regard de la Bête.Elle les incite à dresser une image en l\u2019honneur de la Bête qui porte la blessure du glaive et qui a repris vie.11 lui fut donné ' d\u2019animer l\u2019image de la Bête, de sorte quelle ait même la parole et fasse mettre à mort quiconque n\u2019adorerait pas l\u2019image de la Bête.À tous, petits et grands, riches et pauvres, hommes libres et esclaves, elle impose une marque sur la main droite ou sur le front.Et nul ne pourra acheter ou vendre, s\u2019il ne porte la marque, le nom de la Bête ou le chiffre de son nom.C\u2019est le moment d\u2019avoir du discernement : celui qui a de l\u2019intelligence, qu\u2019il interprète le chiffre de la Bête, car c\u2019est un chiffre d'homme : et son chiffre est 666.Apocalypse, 13, 1-4.11-18 (traduction TOB) foisonnement d\u2019images violentes est une mise en scène.Il faut regarder avec un œil amusé ce théâtre dont la machinerie a de quoi faire pâlir Shakespeare et Spielberg réunis.Mise en scène d\u2019autant plus déroutante quelle emprunte et mélange des images provenant de sources bibliques très anciennes et très éloignées de notre culture.Il ne faudrait surtout pas lire l'Apocalypse au premier degré.Ce théâtre violent porte un message.Il est d\u2019abord portrait symbolique de la réalité contemporaine de l\u2019auteur.L'Apocalypse est en effet un livre bien daté.Sous prétexte de lire le futur (ce qui est l\u2019artifice de toutes les apocalypses), il décrit de fait le vécu des chrétiens de l\u2019époque.Une situation très pénible, d\u2019après ce que nous pouvons en savoir par ailleurs : persécutions violentes sous l\u2019empereur Néron, dans les années 60, sporadiques par la suite; destruction du Temple de Jérusalem en 70, ce qui fut une catastrophe épouvantable aussi pour les premiers chrétiens d\u2019origine juive; dissensions grandissantes avec les Juifs, parce que le christianisme continuait à se démarquer du judaïsme; conflit surtout avec l'empire romain qui en était venu à imposer le culte religieux de l\u2019empereur, intolérable pour les chrétiens.L'Apocalypse est donc un livre qui appartient à une période d\u2019épreuves.Et on commence à en comprendre l\u2019intention quand, justement, on découvre qu\u2019il est un message d\u2019espérance.La clé principale de ce livre codé est relativement simple ; il y a un combat à finir entre l\u2019Agneau (entendez le Christ crucifié et ressuscité) et les forces du Mal (l\u2019antique Dragon et son acolyte, la fameuse Bête, qui personnifie l\u2019empire romain).Le message fondamental au service duquel résonne tout ce vacarme de trompettes et de chevauchées est celui-ci : « Courage et persévérance, car la résurrection est déjà le gage de la victoire finale du Christ! » Voilà ce qu\u2019ont probablement facilement compris les contemporains de ce livre.L'Apocalypse leur aura permis de tenir le coup dans l\u2019épreuve et donné le courage de continuer d\u2019inventer une nouvelle façon de vivre.Brûlante actualité Ce livre, très actuel pour les lecteurs des années 90, le reste aussi pour nous, malgré un abord très difficile.Répétons qu\u2019un certain humour demeure nécessaire.11 serait dangereux de pousser trop loin la dichotomie Bien et Mal, et de démoniser qui que ce soit.Laissons aux fondamentalistes la grande pureté et les démarcations trop claires.Cela dit, les correspondances avec notre époque sont nombreuses.La réalité fondamentale ne demeure-t-elle pas la même?L\u2019effort pour rendre notre monde plus humain est une lutte sans fin.Le grand combat est toujours à reprendre.Qu\u2019il suffise d\u2019évoquer la destruction de l\u2019environnement, les conflits dévastateurs dans de nombreux pays du monde, la montée des fondamentalismes, l\u2019écrasante suprématie du Marché sur toutes les affaires humaines.Il n\u2019est pas très difficile, non plus, d\u2019appliquer la figure de la Bête à certains systèmes dont les effets sont tout à fait janvier-février 2001 ReLatiONS (13 dOSSieR pervers et déshumanisants.Par la propagande officielle, cette « Bête » continue de marquer ses sujets sur le front (manière de penser) ou sur la main (manière de travailler).Et son « culte » nous est toujours imposé, comme en témoignent les nombreuses liturgies télévisées qui sacralisent pouvoir, performance et argent.Les victimes et les exclus sont nombreux.C\u2019est pourquoi ce régime fratricide doit cesser.Le verdict du chapitre 18 s\u2019applique toujours : « Babylone » (nom symbolique pour cet empire) doit disparaître, car on a trouvé chez elle le sang des innocents.Nous vivons à notre tour une période de crise.Une certaine réalité avance sur nous comme un rouleau compresseur contre lequel nous nous sentons impuissants.Qui, par exemple, peut prétendre arrêter la destruction des États-nations un peu partout dans le monde?Qui peut stopper la mainmise du Marché sur tous les aspects du vivant, sur l\u2019environnement, la santé, l\u2019éducation?Nos victoires sont bien petites, mais les déceptions sont grandes et les échecs démoralisants.Impression intolérable de fatalité, pour plusieurs.L\u2019espérance chavire.C\u2019est ici que nous avons besoin d\u2019apocalypse.Comme disait Tolstoï, « nous choisissons l\u2019apocalypse parce que nous n\u2019avons plus d\u2019espérance ».Le rôle spécifique de l\u2019apocalypse est en effet de décaper l\u2019imaginaire et de reconstruire l\u2019espérance, comme elle l\u2019a fait pour les chrétiens des années 90.Ce rapide survol nous laisse sur une question : que serait aujourd\u2019hui l\u2019équivalent de l\u2019apocalypse?Nos victoires sont bien petites, mais les déceptions sont grandes et les échecs démoralisants.Il me semble d\u2019abord quelle n\u2019a pas nécessairement à être chrétienne, ni même religieuse.11 est tout à fait possible d\u2019affirmer des valeurs transcendantes et radicales en dehors d\u2019un contexte religieux.Cela dit, les chrétiens, à la condition d\u2019y croire eux-mêmes, ont certainement un trésor bien spécifique à partager.Puisqu\u2019en Jésus Christ Dieu a fait alliance avec les plus pauvres, il devient intolérable que soit versé le sang des innocents; l\u2019attention aux petits, aux délaissés et aux victimes devient un critère pour une nouvelle manière de vivre.Une apocalypse moderne parlera elle aussi de fin d\u2019un monde et utilisera, bien sûr, un langage symbolique.De ce côté, nous sommes bien servis : bombes atomiques et bactériologiques, guerre des étoiles, pollution, conflits et désastres de toutes sortes, les thèmes ne manquent pas et certains médias y puisent d\u2019ailleurs abondamment.Le message en sera un de rupture.Certaines valeurs, telles la dignité de la personne, la justice ou la paix, tombent de manière verticale sur nos systèmes et idéologies.S\u2019il faut rompre vraiment, cela implique fracas et cassure.Le message, enfin, en sera un qui puisse reconstruire et ranimer l\u2019espérance.La vie est plus forte que l\u2019inertie, la bêtise, le mal et même la mort! Reste à nous demander où sont les « prophètes », les « voyeurs » d\u2019aujourd\u2019hui, pour dire ces paroles de feu.Ils sont ces jeunes qui frappent sur des tôles ou qui jouent du Heavy Metal.Ils sont de bruyants manifestants qui affrontent matraques et poivre de Cayenne pour crier : « Nous ne sommes pas de la marchandise! ».Ils sont des poètes ou des artistes.Ils sont.Mais peut-être est-il bon de relire l'Apocalypse de Jean pour mieux les entendre! \u2022 La chute de Babylone Je vis ensuite un autre ange descendre du ciel.Il avait un grand pouvoir et la terre fut illuminée de sa gloire.Il s\u2019écria d\u2019une voix forte : « Elle est tombée, elle est tombée, Babylone la grande; elle est devenue demeure de démons, repaire de tous les esprits impurs, repaire de tous les oiseaux impurs et odieux.Car elle a abreuvé toutes les nations du vin de sa fureur de prostitution : les rois de la terre se sont prostitués avec elle, et les marchands de la terre se sont enrichis de la puissance de son luxe.» Et j\u2019entendis une autre voix qui.du ciel, disait : « Sortez de cette cité, ô mon peuple, de peur de participer à ses péchés, et de partager les fléaux qui lui sont destinés.Car ses péchés se sont accumulés jusqu\u2019au ciel, et Dieu s\u2019est souvenu de ses injustices.Payez-la de sa propre monnaie, rendez-lui au double ce quelle a fait.Dans la coupe où elle a mêlé ses vins, mêlez-en pour elle le double.» Autant elle s\u2019est complu dans la gloire et le luxe, autant rendez-lui de tourment et de deuil.Puisqu\u2019elle dit en son cœur : je trône en reine et ne suis point veuve, jamais je ne verrai le deuil, à cause de cela viendront sur elle, en un seul jour, les fléaux qui lui sont destinés : mort, deuil, famine, et elle sera consumée par le feu.Car puissant est le Seigneur Dieu qui l\u2019a jugée.Alors ils pleureront et se lamenteront sur elle, les rois de la terre qui ont partagé sa prostitution et son luxe, quand ils verront la fumée de son embrasement.Ils se tiendront à distance par crainte de son tourment, et ils diront : « Malheur! Malheur! Ô grande cité, Babylone, cité puissante, il a suffi d\u2019une heure pour que tu sois jugée! » Et les marchands de la terre pleurent et prennent son deuil, car nul n\u2019achète plus leurs cargaisons, cargaisons d\u2019or et d\u2019argent, de pierres précieuses et de perles, de lin et de pourpre, de soie et d\u2019écarlate; bois de senteur, objets d\u2019ivoire, de bois précieux, de bronze, de fer ou de marbre, cannelle et amome, parfums, myrrhe et encens, le vin et l\u2019huile, la fleur de farine et le blé, les bœufs et les brebis, les chevaux et les chars, les esclaves et les captifs.Apocalypse 18 (traduction TOB) 14) ReLatiONS janvier-février 2001 La force de l'espérance WiFÉ» i s« ni.\u2022A -j fc-»' \u2019v ~^sm\\ mmàà&m .«\u2022-v\\ÿsTv.i Loin d'être un discours sur la fin du monde, ['Apocalypse donne sens à l'histoire et nourrit la résistance à l'oppression.Pablo Richard a ^ $ e livre de l'Apocalypse s\u2019adresse aux â A sept Églises d\u2019Asie Mineure : « Ce que tu vois, écris-le dans un livre et jLvLdy envoie-le aux sept Églises » (Ap 1, il), il s\u2019agit bien d\u2019un livre éminemment ecclésial.Le Christ est présent au milieu de ces sept Églises : il les connaît, les corrige et les anime.Parmi elles, il y a des communautés parfaites (comme celles de Smyrne et de Philadelphie), il y a des communautés déficientes (Éphèse et Thyatire), d\u2019autres en pleine crise (celle de Sardes), et enfin une qui est carrément abominable (celle de Laodicée).À cette dernière, Jésus ressuscité adresse sans doute une des paroles les plus tendres de Y Apocalypse : « Regarde, je me tiens à la porte et je frappe.».Ces Églises ne comportent pas de structure hiérarchique.Leur chef, c\u2019est le Christ lui-même.Contrairement à ce que l\u2019on pense souvent, Y Apocalypse n\u2019est pas un livre de peur et de terreur, mais un livre d\u2019espérance.Il ne joue pas tant sur la persécution et l\u2019oppression que sur le chaos et l\u2019exclusion dans lesquels vivent les chrétiens.Au cœur de ce contexte, YApocalypse cherche à reconstruire l\u2019espérance, la conscience et l\u2019identité des croyants, pour les rendre capables de résister et de rêver d\u2019un monde meilleur.Dans la Bible, les prophètes agissent à l\u2019intérieur du système : ils dénoncent le roi, les prêtres et les autres dirigeants d\u2019Israël.Les auteurs d\u2019apocalypse, eux, sont loin du système.Ils subissent le chaos plus que l\u2019oppression.C\u2019est pourquoi ils s\u2019attachent à reconstruire l\u2019espérance plutôt qu\u2019à dénoncer le système.Aujourd\u2019hui, nous passons - nous aussi - de la prophétie à l\u2019apocalypse, de la protestation à la proposition, de la seule dénonciation à la mise en place de la résistance.L'Apocalypse est un livre très actuel, justement parce qu\u2019il cherche à reconstruire l\u2019espérance et la conscience, dans un contexte de chaos et d\u2019exclusion.Ce qui est le plus important à repérer dans le livre de YApocalypse est l\u2019eschatologie, c\u2019est-à-dire le discours sur la fin ultime de l\u2019histoire.L\u2019événement eschatologique majeur de YApocalypse est la résurrection du Christ et sa présence vive dans l\u2019Église, dans l\u2019histoire et dans le cosmos.Le temps eschatologique le plus marquant n\u2019est donc ni le passé ni l\u2019avenir, mais le présent.Dans plusieurs chapitres centraux du livre, le Christ apparaît comme un Christ vivant au milieu de la communauté, accomplissant une mission décisive pour l\u2019histoire présente.Dans le premier chapitre, il s\u2019adresse à chacune des sept Églises.Du cinquième au septième chapitre, le Christ ressuscité intervient pour ouvrir les sept sceaux et pour révéler le sens de l\u2019histoire.Au chapitre 14, centre littéraire de tout le livre, le Christ apparaît debout sur le mont Sion, avec tout le peuple de Dieu : ceux qui ne se sont pas laissés prendre par l\u2019idolâtrie de la Bête et ceux qui suivent l\u2019Agneau où qu\u2019il aille.À la fin du temps présent, selon le verset 10 du chapitre 19, le Christ célèbre une liturgie avec la multitude des saints, parce qu\u2019il a jugé la grande Prostituée, vengé le sang des martyrs, établi le règne de Dieu et inauguré les noces de l\u2019Agneau.Tout ceci dans le temps présent.Si l\u2019on considère le livre de YApocalypse dans sa structure d\u2019ensemble, on s\u2019aperçoit que le thème du temps présent occupe les chapitres 4 à 19.De 1,19 à 3, 22, on assiste au jugement des sept Églises au moment de L'auteur, Chilien, vit À San José au Costa Rica.Il enseigne la Bible en Amérique latine André Clément, Camerae Luminosae, 1989 janvier-février 2001 ReLatiONS (15 dOSSieR commencer le temps présent; de 19, vision apocalyptique du futur.à 22, 5, se dévoile la Sylvain Bouthillette, DJE, 1999, SÉRIGRAPHIE, 60 X 72 cm Une histoire à deux dimensions U Apocalypse parle assurément du futur.Cependant, on ne peut pas dire que le livre en soit un sur la fin du monde, du Jugement dernier au retour du Christ à la fin des temps.Beaucoup centrent l\u2019Apocalypse sur ces thèmes, oubliant l\u2019eschatologie présente déjà mentionnée.Il est commun d'utiliser l'Apocalypse pour calculer la date de la fin du monde et ainsi semer la terreur.Selon cette opinion, Jean aurait écrit tout ce qui devait arriver, depuis le début de la rédaction du livre jusqu\u2019à la fin du monde.L\u2019Apocalypse serait un agenda du futur.Pour étayer cette thèse, on utilise principalement la symbolique des sept sceaux, des sept trompettes et des sept signes.Les six premiers sont interprétés comme étant déjà survenus, et l\u2019on annonce que bientôt se produira le dernier : l\u2019ouverture du septième sceau, le retentissement de la septième trompette et le dévoilement du septième signe, début de la fin du monde.Toutes ces interprétations futuristes sont loin de l\u2019esprit et de la lettre de l\u2019Apocalypse.Que dit l'Apocalypse sur l\u2019eschatologie future dans les chapitres 19 à 22?Le récit met en scène cinq moments décisifs.D\u2019abord le premier combat eschatologique (19, 11-21) où le Christ combat la Bête, le faux Prophète et les rois de la terre.Tous sont vaincus.On n\u2019y parle pas de la seconde venue de Jésus mais de la manifestation glorieuse du Christ et de l\u2019anéantissement des forces du mal.Le deuxième moment est le règne de mille ans (20, 1-6) ; Satan est enchaîné, tous les martyrs ressuscitent et régnent avec le Christ pendant mille ans.Il n\u2019y est pas question d\u2019une violente prise du pouvoir (les millénaristes), ni du règne de l\u2019Église (saint Augustin), seulement de la réalisation visible et historique, dans le futur, du règne de Dieu sur la terre.L\u2019interprétation millénariste détruit le sens spirituel du texte et identifie le règne de Dieu à un projet politique de domination violente par les chrétiens.L\u2019interprétation augustinienne détruit le sens eschatologique du texte et identifie l\u2019Église au règne de Dieu.D\u2019autres interprétations sont dangereuses car elles veulent contrôler la forme violente ou institutionnelle du règne de Dieu dans le futur.L\u2019interprétation que je propose respecte le sens donné au règne de Dieu dans les évangiles.Si les forces du mal ont été anéanties, si Satan a été enchaîné et si les martyrs ressuscitent, il est évident qu\u2019il sera possible -mille ans avant le Jugement dernier - de travailler à l\u2019avènement du règne de Dieu sur la terre, tel qu\u2019il a été décrit et défini dans les évangiles.Le chiffre mille est ici clairement symbolique : temps significatif, temps de plénitude.Puis a lieu un second combat eschatologique (20, 7-10).Après mille ans, Satan libéré essaie de séduire les nations et VApocalypse ne nous sort pas de l'histoire; elle n'est pas une échappatoire ou un utopisme, voire un rêve eschatologique.W * Wm rars&.î 'SSM' de détruire le règne de Dieu, mais il est anéanti de la même façon que le furent précédemment la Bête et le faux Prophète.Survient alors le Jugement dernier (20, 11-15) : résurrection universelle, jugement de Dieu, anéantissement de la mort et du lieu des morts (si toutefois ils étaient encore morts), des condamnés (je pense qu\u2019ils ne sont pas demeurés renégats étant donnée l\u2019immense miséricorde de Dieu).Apparaît ensuite la nouvelle création (21, 1 à 22, 5).Avant que ce monde disparaisse, Dieu crée un ciel nouveau et une terre nouvelle.La nouvelle Jérusalem, symbole d\u2019une nouvelle civilisation, descend du ciel sur la terre.Ce n\u2019est pas nous qui allons au ciel, c\u2019est le ciel qui vient sur la terre.Pourquoi l'Apocalypse parle-t-elle de l\u2019avenir?Ce n\u2019est sûrement pas pour satisfaire notre curiosité.Il y a trois questions auxquelles le discours apocalyptique ne cherche pas à répondre : « où?», « quand?» et « comment?» L'Apocalypse parle de l\u2019avenir pour donner sens et orientation à l\u2019histoire présente; pour découvrir et se réjouir déjà à partir de cet avenir - ne serait-ce que de manière symbolique - des petites victoires que l\u2019humanité et l\u2019Église vont remporter.Ceci a toujours été la fonction de l\u2019utopie : orienter notre vie, notre pensée et toute l\u2019histoire dans une certaine direction.Si nous marchons dans cette direction, alors l\u2019histoire a du sens.L'Apocalypse présente une conception de l\u2019histoire qui ressemble beaucoup à celle que possèdent les pauvres.L\u2019histoire ne réside pas seulement dans ce qui se voit, s\u2019entend, se sent ou se touche.Le plus important réside dans ce qui ne se voit pas.« L\u2019essentiel est invisible pour les yeux » (cf.Le Petit Prince).L\u2019histoire possède ainsi deux dimensions : une visible et empirique; une autre invisible et transcendante.L'Apocalypse nomme la première « terre » et la seconde « ciel ».11 n\u2019y a cependant pas deux histoires, mais une seule 16) ReLatiONS janvier-février 2001 et unique qui revêt deux dimensions.La dimension transcendante est ce qui est le plus loin du visible, le plus loin de la souffrance et de l\u2019oppression, y compris de la mort au sein même de l\u2019unique histoire.La dimension empirique et visible de l\u2019histoire est normalement la dimension que contrôlent les puissants, alors que les pauvres et les opprimés vivent dans la dimension invisible et transcendante de cette même histoire.C\u2019est pourquoi Jésus ose s\u2019exclamer en disant : « Je te bénis Père, Seigneur du ciel et de la terre, d\u2019avoir caché ces choses aux sages et aux habiles et de les avoir révélées aux tout-petits » (Mt 11, 25).L\u2019Apocalypse est la révélation aux pauvres, le dévoilement de la dimension occultée et transcendante de l\u2019histoire d\u2019où notre espérance tire son fondement ultime.LApocalypse ne nous sort pas de l\u2019histoire; elle n\u2019est pas une échappatoire ou un utopisme, voire un rêve eschatologique ou millénariste avec l\u2019intention violente de maîtriser l\u2019histoire; elle est au contraire une praxis historique : action humaine qui se fonde dans cette dimension transcendante de l\u2019histoire, dans cette orientation que Dieu même a donnée à l\u2019histoire et que l'Apocalypse nous dévoile comme avenir.Des mythes libérateurs 11 est important de comprendre la signification du langage de l'Apocalypse qui s\u2019exprime en symboles, visions et mythes.La théologie libérale et intellectuelle déprécie cette manière de parler apocalyptique.Elle va jusqu\u2019à affirmer que le genre apocalyptique est la dégénérescence de la littérature prophétique, que le mythique - à l\u2019opposé de l\u2019historique - est quasiment synonyme de fausseté.Aujourd\u2019hui, nous valorisons ce langage de l'Apocalypse.Une personne peut s\u2019exprimer légitimement avec des concepts ou avec des symboles.Paul, dans ses lettres, s\u2019exprime en termes de loi, de péché, de grâce et de foi.L'Apocalypse s\u2019exprime avec des symboles : « les yeux comme des flammes de feu », « un visage comme le soleil », et de nombreux autres.Les symboles sont polysémiques.C\u2019est leur force et leur richesse.En ce sens, ils sont toujours disponibles et vivants.Les visions constituent un cadre organisé de symboles.Les visions ne sont pas faites pour être lues, mais pour être contemplées; elles cherchent à transmettre une conviction fondamentale, un esprit, une force précise.Chaque vision de l'Apocalypse représente une identité, une conscience et une spiritualité.Le mythe, quant à lui, est un récit organisé autour de symboles.Le chapitre 12 dans son ensemble est un mythe.Il raconte l\u2019affrontement entre la Femme (symbole de la vie, du peuple, de l\u2019Église, de Marie) et le Dragon (symbole de la mort), d\u2019abord dans le ciel, puis sur la terre.Ce mythe transmet la conviction du triomphe de la vie sur la mort.L\u2019hymne liturgique en 12,10-11 explique le sens de ce mythe.Le mythe est historique au sens où il est une manière de raconter l\u2019histoire.Dans les cultures indigènes d\u2019Amérique apparaissent d\u2019innombrables mythes, dans lesquels s\u2019exprime la réalité historique de ces peuples.C\u2019est dans le dialogue avec les indigènes que j\u2019ai appris l\u2019importance des mythes et la manière de les déchiffrer.Les symboles, les visions et les mythes occupent la fonction de mémoire historique; la narration des mythes rappelle au peuple le sens de son histoire et de son identité.Il existe également un lien entre le mythe et la praxis : le mythe organise la manière d\u2019agir d\u2019un peuple, oriente son action et le mobilise selon un sens historique déterminé.Il existe une relation entre le mythe, la praxis et la politique, puisque le mythe définit le pouvoir que détient un peuple et sa position comme peuple en face du pouvoir établi.Reconstruire les mythes d\u2019un peuple, c\u2019est reconstruire son identité historique et sa pratique libératrice.Les mythes de l'Apocalypse occupent une fonction similaire.Certaines voix accusent l'Apocalypse d\u2019être violente et de fomenter la violence.L'Apocalypse montre et dénonce, avant tout, la violence du système dominant : celui dévoilé dans le quatrième sceau (6, 8 : pouvoir de tuer), le pouvoir violent du Dragon, de la Bête et du faux Prophète (chapitres 12 et 13) et de la ville de Rome présentée comme une prostituée « qui s\u2019enivre du sang de tous les saints et du sang des témoins de Jésus » (17, 3-6).L'Apocalypse décrit aussi les douleurs cosmiques et historiques dont souffre l\u2019empire romain, parce qu\u2019il est un pouvoir oppresseur.Ainsi les sept trompettes et les sept signes reproduisent fondamentalement les plaies d\u2019Égypte du livre de l'Exode.Maintenant on parle d\u2019un nouvel Exode au cœur de l\u2019empire romain, pour que celui-ci libère ceux qui souffrent de son oppression.Enfin, l'Apocalypse décrit la « violence » des opprimés et du peuple de Dieu.Ce sont normalement des scènes de lamentation, comme celle qui apparaît en 14, 6-20 ou au chapitre 18.\t?Les rescapés Après cela je vis : c\u2019était une foule immense que nul ne pouvait dénombrer, de toutes nations, tribus, peuples et langues.Ils se tenaient debout devant le trône et devant l\u2019Agneau, vêtus de robes blanches et des palmes à la main.Ils proclamaient à haute voix : « Le salut est à notre Dieu qui siège sur le trône et à l'Agneau.» Et tous les anges rassemblés autour du trône, des anciens et des quatre animaux tombèrent devant le trône, face contre terre, et adorèrent Dieu.Ils disaient : « Amen! Louange, gloire, sagesse, action de grâce, honneur, puissance et force à notre Dieu pour les siècles des siècles! Amen! » L\u2019un des anciens prit alors la parole et me dit : « Ces gens vêtus de robes blanches, qui sont-ils et d\u2019où sont-ils venus?» Je lui répondis : « Mon Seigneur, tu le sais! » 11 me dit : « Ils viennent de la grande épreuve.Ils ont lavé leurs robes et les ont blanchies dans le sang de l\u2019Agneau.C\u2019est pourquoi ils se tiennent devant le trône de Dieu et lui rendent un culte jour et nuit dans son temple.Et celui qui siège sur le trône les abritera sous sa tente.Ils n\u2019auront plus faim, ils n\u2019auront plus soif, le soleil et ses feux ne les frapperont plus, car l\u2019Agneau qui se tient au milieu du trône sera leur berger, il les conduira vers des sources d\u2019eaux vives.Et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux.» Apocuavse 7, 9-17 (traduction TOB) janvier-février 2001 ReLatiONS dOSSieR Cette violence montre la désespérance des opprimés et leur cri pour que justice se fasse.Elle ne doit pas être interprétée trop littéralement.11 s\u2019agit davantage d\u2019un procédé littéraire que d\u2019une violence réelle.En outre, ces textes remplissent la fonction de catharsis, c\u2019est-à-dire de purification et de soulagement, comme dans les tragédies grecques et les comédies modernes.L\u2019Apocalypse reproduit ces scènes de jugement violent pour tempérer justement tout désir de vengeance.Dans les débuts du christianisme, on peut repérer trois courants importants : les chrétiens non hellénistes (issus du judaïsme hébreu non hellénisé), les chrétiens hellénistes (issus du judaïsme hellénistique et de l\u2019hellénisme lui-même) et le Vous avez dit millénarisme?Jean-Claude Ravet Il faut le dire d\u2019emblée, le terme « millénarisme » n\u2019a rien à voir avec l\u2019attente angoissée de l'an 1000 ou de l\u2019an 2000, annonciatrice de catastrophes, même si les médias nous ont accoutumés à cette signification, lors du passage au nouveau millénaire.D\u2019autant plus que la terreur apocalyptique qu\u2019aurait ressentie l\u2019Europe à l\u2019arrivée de l\u2019an 1000 est en grande partie un mythe créé par l\u2019historien Michelet, qui cherchait à opposer aux lumières de la Révolution laïque l\u2019obscurantisme religieux du Moyen Âge.De fait, le millénarisme réfère à l\u2019annonce, faite au chapitre 20 de l'Apocalypse, d\u2019une période de bonheur, de paix et de justice, d\u2019une durée symbolique de mille ans, suspendant le temps des persécutions et précédant le temps du Jugement dernier.Cette période paradisiaque était vue comme la revanche des Justes sur la domination de Satan, précipité dans l\u2019abîme.À cet égard, ce temps intermédiaire de justice sociale et de prospérité sur la terre que postule le millénarisme le distingue du courant apocalyptique comme tel qui insiste, pour sa part, sur la venue imminente de la fin du monde et de l\u2019histoire.Le millénarisme a été le courant dominant au sein de l\u2019Église primitive, durant les premiers siècles, confrontée aux persécutions romaines et à l\u2019annonce, dans les Évangiles, du retour prochain du Christ ressuscité (la parousie).Toutefois, la christianisation de l\u2019empire romain avec la conversion de l\u2019empereur Constantin, au IVe siècle, entama sa progressive marginalisation.Mais c\u2019est à saint Augustin que l\u2019on doit la « liquidation » du millénarisme chrétien primitif, qui en fit une simple allégorie spirituelle se rapportant à l\u2019Église (Cité de Dieu, XX, 7).C\u2019est ainsi qu\u2019en 431, un an après la mort du Père de l\u2019Église, le concile d\u2019Éphèse condamna comme hérétique cette croyance.Cependant, l\u2019espérance millénariste resurgira au Moyen Âge, en particulier avec le moine Joachim de Flore, au XIIe siècle, comme l\u2019utopie de pauvres (dont un grand nombre de femmes) socialement exclus, exploités et méprisés qui y puisent une force historique de résistance et de révolte contre l\u2019ordre féodal.La courant chrétien apocalyptique (issu du judaïsme apocalyptique, représenté principalement par le Livre de Daniel).Ce troisième courant, présent aussi dans les deux autres (spécialement dans les évangiles synoptiques et dans les lettres de Paul), a pris corps et a trouvé son expression grâce au livre de l\u2019Apocalypse.L'Apocalypse n\u2019est donc pas seulement un livre, mais aussi l\u2019expression de tout un courant du judaïsme et du christianisme des origines.L\u2019abandon de l'Apocalypse par l\u2019Église s\u2019est payé très cher.D\u2019un côté s\u2019est imposé un type de christianisme intellectuel, libéral; d\u2019un autre, se sont développés divers types d\u2019apocalypses sectaires, millénaristes et violentes.L\u2019étude approfondie et sereine de l'Apocalypse permet d\u2019acquérir une vision globale et modérée du christianisme dans ses origines comme dans ses développements ultérieurs.\u2022 contestation religieuse, anti-autoritaire et égalitaire, s\u2019unit à une protestation sociale d\u2019envergure.Elle inspire de vastes mouvements sociaux, hérétiques et révolutionnaires, comme les mouvements des paysans en Allemagne et en Bohême au XVe et XVIe siècles, dont l'un des plus connus est celui de Thomas Münzer.L\u2019écrivain russe Zamiatine à cet égard affirmait que « seuls les hérétiques découvrent des horizons nouveaux dans la vie sociale; seuls les hérétiques, rejetant le présent au nom de l\u2019avenir, sont l\u2019éternel ferment de la vie et assurent l\u2019infini mouvement en avant de la vie ».La laïcisation du mouvement millénariste, dont on retrouve des éléments importants dans les grandes révolutions en Europe, se prolongea au XIXe siècle dans la formation des mouvements ouvriers.Engels et Kautsky considéreront d\u2019ailleurs les mouvements millénaristes comme précurseurs du communisme.Cependant, malgré cette visée presque constante d\u2019une société égalitaire et délivrée de l\u2019injustice et de l\u2019exploitation, on ne peut méconnaître la présence d\u2019aspects proprement réactionnaires dont le Troisième Reich nazi offre un exemple extrême.Ne résident-ils pas dans la prétention à la réalisation historique d\u2019une utopie mobilisatrice, qui gomme dès lors comme superflue toute médiation historique et politique du projet de société?Une utopie réalisée est une anti-utopie.Si le millénarisme a pu trouver dans les défenseurs du progrès une affinité autour de l\u2019espérance en un monde délivré du mal, il s\u2019apparente davantage aux mouvements contemporains qui visent à organiser le pessimisme.Il n\u2019entretient aucune illusion envers l\u2019histoire laissée à elle-même : le destin heureux de l\u2019humanité ne s\u2019accomplira que dans la rupture, la discontinuité, le refus du réel tel qu\u2019il est, nourris d\u2019une espérance contre toute espérance.Peut-être faudrait-il enfin réserver le terme de chiliasme (autre nom pour millénarisme) à certains mouvements sectaires du Nouvel Âge qui insistent davantage sur une notion chronologique (l\u2019ère du Verseau) du règne de « mil ans » ou sur un repli communautaire face à un monde corrompu, pour les différencier du millénarisme proprement dit qui privilégie quant à lui la nécessité d\u2019une transformation socio-économique de la société comme partie intégrante de l\u2019œuvre du salut.18 ReLatiONS janvier-février 2001 Une machine à fantasmer Lutte, combat, empoignade.Abandon et reprise jusqu'à ce que Le texte livre un message audible aujourd'hui.En mangeant le livre amer, on lui trouve une saveur inédite, un brin déconcertante.Richard Dubois « Tout texte est une machine paresseuse qui réclame une active coopération interprétative de la part du lecteur.» Umberto Eco alaise.Je voulais trouver ça beau, un texte de Jean, le préféré de Jésus Christ.Et puis, par association d\u2019idées, de Jean à Jean, du Baptiste à l\u2019apôtre, il y a une conti-:.On les imagine beaux, blonds, le regard bleu, profond : une sorte d\u2019aryens doux, un peu visionnaires, un peu christs eux-mêmes, à peine retouchés par Pasolini.J\u2019étais partant, et preneur.Mais le texte m\u2019a arraché un sourire pénible à toutes les dix lignes.Puis il m\u2019est tombé des mains.Puis j\u2019ai pensé : une mauvaise vidéo, un mauvais script de Stephen King, avec lueurs vertes clignotantes pour faire peur au monde.Et puis ces voix qui me parlent : celle de Dieu ou de Jésus Christ.Une histoire de baudruche, ou comment ça se dégonfle.J\u2019écoute ces voix et je me dis : voilà un bon batteur d\u2019estrade, un fin finaud, un comédien qui travaille admirablement ses effets et qui profite de la terreur inspirée par la boucane ambiante pour dire un peu n\u2019importe quoi, quitte à s\u2019enfarger dans ses statistiques.J\u2019ai pensé à une bonne communication de propagande, un chauffage de salle, un gros truc publicitaire.Personnellement, je n\u2019ai rien contre : quand le produit est bon, on met le paquet pour le vendre.Il faut juste, nous, lecteurs, nous en rendre compte et distinguer la vision eschatologique de l\u2019appel du pied des cheer leaders.L\u2019autre malaise, plus profond, ce sont les accents apocalyptiques de ce texte - devenus banals de nos jours - qui d\u2019Autriche en Italie, en Flandre ou en Provence, émaillent les discours de l\u2019extrême droite.Le catastrophisme, même de gauche, m\u2019énerve.En particulier le catastrophisme antioccidental et le discours sur les effets destructeurs de la culture occidentale.Est-ce bien l\u2019Occident qui périclite, pourrit, débilite et fait mourir le monde quand des Japonais massacrent des Chinois, des Chinois des Tibétains, ou quand, plus près de nous, les Kurdes sont la cible des Turcs, des Iraniens et des Irakiens; quand des Hutus règlent leurs problèmes de Tutsis à coups de machette ou que les tueurs psychopathes indonésiens font dix mille morts en trois semaines au Timor?L\u2019autoflagellation a fait son temps.La victimisation de mon nuité : Jésus les L'auteur est écrivain P#;» Ginette Bouchard, Témoin silencieux n° II, RFA, 1987 janvier-février 2001 ReLatiONS m WëM, dOSSieR interlocuteur, soigneusement entretenue, devenue rituel ou business, est un truc et une arme dirigée contre moi.J\u2019en salue l\u2019efficace - voyez-moi rentrer les épaules, m\u2019excuser, me tasser un peu plus sur moi-même - mais c\u2019est usé jusqu\u2019à la corde, éventé, mort.C\u2019est un rapport de forces.C\u2019est politique.Intéressé.Ce n\u2019est pas moral.Bref, quand on tue, je ne pense pas Occident, je relis Ricoeur : « Il ne faut pas chercher à établir une échelle de l\u2019inhumain » {La mémoire, l'histoire et l\u2019oubli, Seuil, 2000).L\u2019inhumain est hors d\u2019échelle.Et personne n\u2019a le monopole de la vertu.L\u2019Apocalypse, ce n\u2019est pas seulement les autres, ce n\u2019est pas seulement de l\u2019arithmétique, ou du hardware - l\u2019apocalypse juive, polonaise, arménienne, vietnamienne, cambodgienne, rwandaise, et les mini-remake du Kosovo, du Timor, du Rwanda, du Nigeria : même avec des petits chiffres, on est en pleine horreur.L Apocalypse, c\u2019est aussi du qualitatif.Ce peut être dans le soft publicitaire et l\u2019hystérie du Boxing Day; c\u2019est ma dernière carte à puce, arborant un bébé (!) au rictus méchant; ce sont ces « normaux » qui paient 4000 dollars pour vivre une scène Le livre Et je vis un autre ange puissant qui descendait du ciel.Il était vêtu d\u2019une nuée, une gloire nimbait son front, son visage était comme le soleil, et ses pieds comme des colonnes de feu.Il tenait dans la main un petit livre ouvert.Il posa le pied droit sur la mer, le pied gauche sur la terre, et cria une voix forte, comme rugit un lion.Quand il eut crié, les sept tonnerres firent retentir leurs voix.Et quand les sept tonnerres eurent retenti, comme j\u2019allais écrire, j\u2019entendis une voix qui, du ciel, me disait : « Garde secret le message des sept tonnerres et ne l\u2019écris pas.» Et l\u2019ange que j\u2019avais vu debout sur la mer et sur la terre leva la main droite vers le ciel et jura, par Celui qui vit pour les siècles des siècles, qui a créé le ciel et ce qui s\u2019y trouve, la terre et ce qui s\u2019y trouve, la mer et ce qui s'y trouve : il n\u2019y aura plus de délai.Mais aux jours où l\u2019on entendra le septième ange, quand il commencera de sonner de sa trompette, alors sera l\u2019accomplissement du mystère de Dieu, comme il en fit l\u2019annonce à ses serviteurs les prophètes.Et la voix que j\u2019avais entendue venant du ciel me parla de nouveau et dit : « Va, prends le livre ouvert dans la main de l\u2019ange qui se tient debout sur la mer et sur la terre.» Je m\u2019avançai vers l\u2019ange et le priai de me donner le petit livre.Il me dit : « Prends et mange-le.Il sera amer à tes entrailles, mais dans ta bouche il aura la douceur du miel.» Je pris le petit livre de la main de l\u2019ange et le mangeai.Dans ma bouche il avait la douceur du miel, mais quand je l\u2019eus mangé, mes entrailles en devinrent amères.Et l\u2019on me dit : « Il te faut à nouveau prophétiser sur des peuples, des nations, des langues et des rois en grand nombre.» ApOCALWSE 10 (TRADUCTION TOB) de meurtre dont ils pourraient être la victime; c\u2019est la jeune cuvée de romanciers français, unanimement tournés vers le cauchemar, les décapitations, les enfants crucifiés et les éviscérations sur fond de rire idiot (Le Nouvel Observateur, « Les nouveaux barbares », 26 août/lcr septembre 99).Mais je parlais de malaise.Il y a aussi les symboles du texte de Jean.Ils vacillent, tiraillés entre des signifiés intempestifs : Satan est l\u2019empereur, mais aussi les Nicolaïtes; les étoiles (mais aussi les candélabres) sont les Églises; l\u2019épée effilée désigne tantôt des décrets mortels, tantôt la guerre; les chevaux blancs symbolisent l\u2019éternité (mais le blanc, c\u2019est aussi la joie); la ceinture d\u2019or la royauté; la balance est la famine (!); les sauterelles sont les envahisseurs historiques du peuple juif, le cavalier au cheval blanc désigne ou bien le Christ, ou bien les Parthes.décrits comme les fauves de la terre.Incrédules, exténués, on conclut : le symbole est un truc, au mieux une pagaille, la tentative ratée, trop pressée, de cacher les ficelles et de rafistoler la machine.Idem pour les chiffres.Échantillon.Sept, c\u2019est la perfection : le chiffre s\u2019applique à Dieu - mais aussi au Dragon rouge feu à sept têtes.Mais sept mille personnes, cela n\u2019est pas le peuple élu ou parfait, c\u2019est simplement l\u2019ensemble des classes de la société.Quant à six, c\u2019est le mal.Trois étant aussi parfait que sept, le chiffre six répété trois fois est le mal absolu; quatre, c\u2019est le cosmos, mais 144 000, c\u2019est 12 fois 12(12 apôtres, 12 tribus d\u2019Israël).Mais là où l\u2019on craque, c\u2019est quand la voix narrative annonce : « Il se fit un silence dans le ciel.Environ une demi-heure.».Groggy, je vais me coucher : je n\u2019ai pas fréquenté si longtemps l\u2019école pour gober pareille jonglerie chiffrée.Dure, la boule à mythes.Fin du malaise.On l\u2019a exprimé.On respire déjà mieux.Tâtons maintenant l\u2019autre versant de la montagne.Relecture.Après dix paragraphes pris au hasard, une petite voix clandestine chuchote : et s\u2019il n\u2019y avait rien, là-dedans?Rien qui nous parle à nous, en ce début de millénaire?Qu\u2019ai-je à faire, citoyen obligé de la planète NASDAQ, obscur nobody dont le ciel est quotidiennement strié des milliards informatisés de Vivendi-Bronfman, d\u2019AT&T et de Nokia, de ces sept Églises, de Pergame à Éphèse à Philadelphie, qui structurent le discours apocalyptique?Il y a là - il y avait là - une géographie réelle, des luttes politiques et des déchirements internes bien réels, et surtout : une possibilité de victoire d\u2019un camp sur l\u2019autre.Mais cela est fini, daté, mort.Dans l'Apocalypse, les méchants sont légion.On les appelait Satan.C\u2019est de bonne guerre.Les chrétiens d\u2019alors étant en lutte avec tout le monde, Satan était leur Saddam à eux.Diaboliser : un truc de guerre.Information et désinformation.Ballottés entre prolifération symbolique infinie et petite histoire de groupuscules bien oubliés, il faut peut-être, oui, assumer que la modernité de ce texte soit un astre mort.Surtout qu\u2019on prend soin de nous menacer des foudres du ciel, si jamais l\u2019on s\u2019avisait de retrancher ou d\u2019ajouter quoi que ce soit au texte.Quant à la peur comme remède.Si on aime les frissons, il faut plutôt lire Michio Kaiku.professeur de physique théorique 20) ReLatiONS janvier-février 2001 vsM* *eN $iAA Put MoPtf'E 1 jm 'tiw faiMJte à l\u2019Université de New York, dont le passionnant Hyperspace annonce (ou rappelle) : Andromède, à 125 kilomètres/seconde, qui s\u2019en vient bouffer notre galaxie; Nemesis, l'étoile de la Mort, l\u2019astre qui a suscité et suscitera encore des cataclysmes impliquant l\u2019extinction de toute vie sur terre; la fin assurée de l\u2019Univers dans le froid absolu, ou dans le Big Crunch, avec des températures dix mille fois supérieures à celle du soleil; et puis cet astéroïde d\u2019un kilomètre de diamètre passé nous saluer en 89, juste derrière la lune.Il faut assumer, oui, que le texte de Jean soit lu sans espoir - même de peur.Au mieux un contre-feu, au pire un repoussoir?Ce serait toujours cela de pris, en effet, si Y Apocalypse de Jean donnait l\u2019envie de quitter à jamais son infernale, sa démoralisante a-temporalité - car enfin, à quoi bon se battre si les temps sont venus, si Dieu décide tout, s\u2019il va nécessairement gagner, et si les bons sont finalement les bons, et les méchants finalement les méchants?Nous sommes des fils et des filles de l\u2019Histoire - fin des apocalypses?Thèse, antithèse, prothèse.Cherchons encore.Comme le déclarait un jour Castoriadis, « l\u2019autonomie dans la pensée, c\u2019est une interrogation illimitée ».Notre lecture de l'Apocalypse est bien sûr une lecture matérialiste.Elle est forcément telle, au sens où une époque finit par intérioriser certaines nécessités mentales, intellectuelles, discursives, comme obligées, évidentes - ainsi la distance critique, le doute méthodique, la résistance aux mythes et aux pouvoirs immenses de la Parole dirigée, venue d\u2019en haut.Poursuivons, enchaînons, affrontons nous-mêmes l\u2019implacable, l\u2019inéluctable antithèse, et osons donner le coup de pied de l\u2019âne au matérialisme même.Guy Scarpetta, critique d\u2019art, essayiste, écrivain, conservateur mais intelligent, soumet une hypothèse intéressante dans un chapitre de L\u2019Impureté intitulé « Questions catholiques ».Et si les dogmes catholiques, écrit-il pour prendre exemple sur ce qu\u2019il y a de pire sur le plan intellectuel, n\u2019étaient au fond qu\u2019un discours de combat, voulant prémunir/prévenir les fidèles contre des excès laïcs déjà palpables à l\u2019époque, ou pressentis - le péché originel pour contre-investir les excès connus d\u2019un rousseauisme généralisé, l\u2019Incarnation du Verbe pour réaffirmer la force du symbole face au primat de la nature, la Vierge mère contre la reproduction liée à un cycle mécanique?Étrange « perspective dégradée » (Baltru-saïtis), où le Vatican serait soudainement vu comme progressiste.Poursuivons tout de même.Et si l'Apocalypse, comme montage audiovisuel un peu ringard, voulait montrer l\u2019extrême fragilité (vanité?) d\u2019une éventuelle civilisation de l\u2019image - un monde d\u2019images de synthèse, comme si la synthèse dialectique pouvait prendre fin en abolissant la réflexion, cette antithèse au terrorisme du réel?Si, pour enchaîner avec le paradoxe scarpettien, l'Apocalypse comme remède de cheval -bruit, fureur, fin de tout, victoire du Bien, justice armée, etc.-voulait aussi nous prévenir, deux mille ans à l\u2019avance, de l\u2019idéologie trompeuse du consensus mou, politiquement correct mais moralement débile?Car l\u2019apocalypse, dans son extrême brutalité, c\u2019est au moins quelque chose de clair.C\u2019est brutal, c\u2019est macho, c\u2019est militaire, et sans réplique possible ; il n\u2019y a pas beaucoup d\u2019élus, et les ci-devant vont devoir faire la queue au guichet, trembler, courber l\u2019échine, lécher en aller-retour et cracher un paquet de fric.Quant aux petits méchants qui tuent leurs voisins, ils ne vont pas s\u2019en tirer en clamant qu\u2019ils sont d\u2019un petit pays victime d\u2019un complot planétaire.Le message est reçu cinq sur cinq : on n\u2019invoque pas Dieu en vain! Ni Allah pour justifier la guerre sainte, ni Dieu le Père pour bénir les chars d\u2019assaut des soldats du Christ au Vietnam, ni Yahvé pour dévaster les quartiers palestiniens de Gaza ou asphyxier une Palestine déjà bouclée, morcelée, battue, humiliée.Dans l'Apocalypse, chers électeurs, il y en a pour tout le monde.La queue de la comète, c\u2019est Internet.Fatigue.Envie d\u2019un coup de balai au monde d\u2019hier.Je me plonge dans « Internet all over » (ART PRESS).J\u2019entends déjà marmonner les vieux sceptiques, les « assis » (Rimbaud), les encroûtés, les plates, les terrorisés par la vie, le changement : « Internet ne change rien.Internet c\u2019est de la porno, de la surveillance, de la censure, etc.».En 1920.les vieux débris de leur époque disaient de Marcel Duchamp et de son célèbre urinoir baptisé Fountain : l\u2019apocalypse en art est arrivée! Je veux bien accorder qu\u2019internet, ce n\u2019est rien.C\u2019est juste un mode, une vitesse supérieure X + 1, en n\u2019oubliant pas, comme disait le défunt Oulianov, qu\u2019il y a des sauts quantitatifs Et si l#Apocalypse voulait nous prévenir, deux mille ans à l'avance, de l'idéologie trompeuse du consensus mou, politiquement correct mais moralement débile?janvier-février 2001 ReLatiONS (21 dOSSieR qui deviennent du qualitatif.Ça bouge, et ça fait bouger.Ça dérange, ça insiste et ça finit par changer un peu le monde qui a toujours tendance à nous faire somnoler les neurones.Avec la mondialisation et la chute du mur de Berlin, Internet est aussi ce qui a marqué le baisser de rideau du XXe siècle, qui s\u2019est véritablement clos vers 19 h 30, un certain 9 novembre 1989, à Berlin, sous l\u2019œil intéressé de Peter Jennings.Assumons-en, pour un siècle au moins, les conséquences.Voir autrement.Lire autrement.Questionner autrement.Les vieux textes comme l'Apocalypse n\u2019ont plus de sens si on ne cherche pas à y déceler du neuf, au moins une mise en abyme inédite, une chat box inconnue, une instance dialoguante originale, une puce interactive qui nous propulse sur une planète encore inaperçue.Je ne rêve pas trop d\u2019un contenu nouveau, de questions philosophiques nouvelles.Y aura-t-il une fin de l\u2019univers?Ya-t-il eu un commencement?Dieu est-il le Big Bang?Des questions que tous les savants de la fin du siècle ont à un moment ou l\u2019autre posées.En octobre dernier, à propos du nouvel accélérateur géant européen, Libération parlait du boson de Higgs comme de la « particule de Dieu ».Il reste donc la forme.Je pense aux trous de l'Apocalypse, là où l\u2019on peut mettre le doigt et retourner le tissu, voir de quoi il est fait.C\u2019est plein de trous, l'Apocalypse.Il y a là quelqu\u2019un qui dit : « Tiens secrètes les paroles des sept tonnerres » (10, 4), et puis un autre (ou le même?) qui ordonne : « Ne tiens pas secrètes les paroles prophétiques de ce livre » (22, 10) - je pense à part moi : mais tu veux quoi, au juste?Et puis l'Apocalypse contient en abrégé une historiette sur les livres que l\u2019on bouffe, qui font mal, mais qui donnent des forces.Mise en abyme : et si l\u2019Ange parlait sans le savoir du texte même qui le contient, l'Apocalypse, imbuvable, mais nous renvoyant à d\u2019autres livres pour mieux lutter contre le mal?« Alors les morts furent jugés d\u2019après le contenu des livres.» J\u2019aime qu\u2019on respecte les livres.J\u2019aime finalement tous les défauts de ce texte : que l\u2019auteur se trouve supérieur : « C\u2019est ici qu\u2019il faut de l\u2019intelligence.» (17, 9); qu\u2019il prenne partie pour les « patrons des navires de mer » dont la vie luxueuse, hélas, a pris fin avec la chute de Babylone; que la destruction du tiers, puis du dixième puis du douzième de la population donne quelque chose comme 117 % de la population terrestre.J\u2019aime qu\u2019on dise que la Bête 1, au service de laquelle œuvre la Bête 2, n\u2019est pas une bête, mais une image, un montage vidéo : « On lui donna même d\u2019animer l\u2019image de la Bête pour la faire parler.», (13,15), j\u2019aime que le narrateur prenne en charge la signification des symboles, coupant court à la glose.U Apocalypse, c\u2019est plein de trous.Une trame interrompue.Mal rapiécée.Mais un texte parfois humain.Une inspiration pour les artistes?Ce serait si beau.Peut-être sa dimension « fantastique », avec son côté naïvement monstrueux, finalement grotesque, est-elle tout ce qui peut encore sauver l'Apocalypse de l\u2019oubli.Je me replonge dans Les structures anthropologiques de l\u2019imaginaire, de Gilbert Durand, et je trouve : « L\u2019aube de toute création de l\u2019esprit humain, tant théorique que pratique, est gouvernée par la fonction fantastique.» Là, peut-être, Y Apocalypse a encore du sens.LApocalypse comme machine à fantasmer, droit au délire, exigence de flou au sein de la théorie, de flottement au cœur du théorème, d\u2019art au milieu des sciences, devoir d\u2019incertitude et besoin d\u2019errance, de dérivation, de déviation, car enfin, car au bout du compte, qu\u2019est-ce qui est fondamentalement en jeu, sinon le visage menaçant du temps, et quoi de mieux que l\u2019art et les artistes, nos maîtres en « fantasmes » et en liberté, pour nous aider à réactiver la chaîne Eros-Chronos-Thanatos?Pas seulement Thanatos, avec ses images de mort violente, comme si Freddy ou Scream II ne faisaient pas dix fois mieux dans le dégoulinant - Eros.Une fois seulement, vers la fin, Y Apocalypse se met à parler au vrai monde : « Que l\u2019homme assoiffé s\u2019approche, que l\u2019homme de désir reçoive l\u2019eau de la vie.» Eros.Désir.Douze lignes avant la fin.Prendre en compte le désir de l\u2019homme, sa peur de mourir, c\u2019est si difficile?Et j\u2019adore le gratuitement qui clôt la phrase.Que voulez-vous : je fais moi aussi partie du monde, et mon nom est Visa Mastercard.Et je suis à nouveau partant, et preneur.L'Apocalypse, comme « fantastique » généralisée.Comme « irruption de l\u2019inadmissible au sein de l'inaltérable légalité quotidienne.» Merci Caillois.\u2022 l'Apocalypse, c'est plein de trous.Une trame interrompue.Mal rapiécée.Mais un texte parfois humain.Une inspiration pour les artistes?Ce serait si beau.Pour prolonger la réflexion LIVRES BLANCHOT, Maurice, L\u2019Écriture du désastre, Paris, Gallimard, 1980.BLOCH, Ernst, L\u2019Esprit de l\u2019utopie, Paris, Gallimard, 1977.BLOCH, Ernst, Thomas Münzer, théologien de la révolution, Paris, Julliard, 1964.CHAMBERLAND, Paul, Le Recommencement du monde.Méditations sur le processus apocalyptique, Longueuil, le Préambule, 1983.CARRIÈRE, Jean-Claude, Entretiens sur la fin des temps, Fayard, 1998.COHN, Norman, Les fanatiques de l\u2019Apocalypse, Julliard, 1962.COHN, Norman, Cosmos, chaos et le monde qui vient.Du mythe du combat à l\u2019eschatologie, Paris, Allia, 2000.DELUMEAU, Jean, Mille ans de bonheur.Une histoire de paradis (2), Fayard, Paris.1995.ECO, Umberto, Le nom de la rose, Paris, Grasset, 1982.GOUGUENHE1M, Sylvain, Les fausses terreurs de l\u2019An Mil.Attente de la fin des temps ou approfondissement de la foi?Picard éditeur, Paris, 1999.MESTERS, Carlos, L\u2019Apocalypse.Espérance d\u2019un peuple qui lutte, Montréal, Éditions Paulines, 1988.PRÉVOST, Jean-Pierre, Pour en finir avec la peur, l\u2019Apocalypse, Socabi et Éditions Paulines, 1983.PRÉVOST, Jean-Pierre, Pour lire l\u2019Apocalypse, Novalis/Cerf, 1991.REVUE Religiologiques, « Millénarismes.Au seuil de l\u2019an 2000 », sous la direction de Gérard Rochais, UQAM, automne 1999.22) ReLatiONS janvier-février 2001 Les jeudis de ReLatioNs 60 ans, ça se fête! Comment peut-on penser le rapport entre justice sociale et religion d\u2019une façon qui soit signifiante pour tous?Peut-on aborder la justice sociale par un biais religieux et néanmoins prétendre s\u2019adresser aux croyants comme aux non-croyants?L\u2019équipe de Relations vous invite à venir réfléchir sur ce thème dans le cadre d\u2019une table ronde.et à souffler les bougies d\u2019un gâteau pour marquer le 60e anniversaire de la revue! Cet événement aura lieu au Centre justice et foi 25, rue Jarry Ouest (Métro Jarry ou De Castelnau) le jeudi 25 janvier, à 19 h.Entrée libre Prochain numéro Claudia Bernal, VlDA-ARTE-RIA, TECHNIQUES MIXTES SUR BOIS, 1997, 32 X 124 CM Le numéro de mars de la revue Relations, disponible à la fin du mois de février, comprendra notamment : \u2022\tun dossier sur la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA), quelques semaines avant le Sommet des Amériques, qui se tiendra à Québec au mois d\u2019avril.Quels sont les véritables enjeux cachés derrière ce qui se présente comme un simple accord commercial?Faut-il ou non s\u2019en inquiéter?; \u2022\tdeux regards sur le recours aux délateurs -aussi nommés les repentis - dans notre système judiciaire; \u2022\tun article sur la situation en Colombie, dans le cadre de la rubrique « Ailleurs »; \u2022\tles textes de nos chroniqueurs Wajdi Mouawad et Guy Paiement; \u2022\tdes oeuvres de notre artiste invitée, Claudia Bernai.; .f & V\t% ,rP; ' Jb - H > v \u2022 .V r A ' janvier-février 2001 aiLLeuRS Le tigre néolibéral à l'assaut des deux Corées Un demi-siècle après une guerre qui a divisé le pays en deux, la réunification des frères ennemis coréens semble désormais envisageable.Reste à savoir si l'éventuelle Corée unie ne fera qu'étendre au Nord la logique néolibérale prévalant au Sud.Kim Chun-Sam CHINE CORÉE DU NORD Pyongyang Mer du Japon Séoul\\ CORÉE DU SUD L'auteur, Sud- coréen, EST MEMBRE de PICIS (Policy and Information Center for International Solidarity) L a communauté internationale, par le biais des grands médias, a pris I connaissance des deux principaux événements survenus en Corée du Sud ces dernières années : la crise financière (fin 97 - début 98) qui a secoué non seulement la Corée du Sud, mais aussi une bonne partie de l\u2019Asie orientale; et la récente rencontre au sommet des deux Corées qui a donné lieu à des retrouvailles, largement télévisées, entre des familles séparées.Lors du premier événement, les commentateurs internationaux, après avoir adopté un ton angoissé face au désastre imminent, ont admiré le « miracle de la reprise ».Ils ont présenté le second événement comme le dernier acte de la guerre froide entre les deux Corées, grâce au chemin ouvert par le président Kim Dae-jung « vers la réconciliation et la paix », qui lui a valu le prix Nobel de la paix.Cette manière de présenter les événements contient une part de vérité.En effet, les principaux indicateurs économiques font non seulement état d\u2019une pleine reprise mais aussi d\u2019un retour à une croissance fixe.Le taux de change s\u2019est stabilisé, la réserve en monnaie étrangère s\u2019améliore considérablement, le marché financier s\u2019est rétabli, l\u2019infla- tion est sous contrôle et le taux de croissance atteint un niveau supérieur à zéro.11 est également vrai que les tensions ont considérablement baissé depuis les rencontres entre les états-majors des Corées du Nord et du Sud.Les deux pays ont fait un pas vers la reconnaissance mutuelle de leur société respective.Ils ont tourné le dos à l\u2019hostilité et à la méfiance qui se sont installées à la suite de la guerre de Corée, il y a 50 ans.L\u2019envers du miracle économique Ces points de vue sélectifs ne rendent toutefois pas totalement compte de ce qui est en train de s\u2019instaurer dans la péninsule.Même si le grand capital et le gouvernement avaient déjà essayé d\u2019introduire des politiques néolibérales avant la crise, c\u2019est le FMI qui a pu imposer un programme de restructuration allant dans ce sens, en échange de ses « remèdes » d\u2019urgence à la crise.Les trois années qui ont suivi la crise ont donné lieu à une lutte quasi constante des Coréens socialement opprimés pour défendre les droits élémentaires du travail acquis après des années de lutte.Ouvriers, paysans et population appauvrie, de concert avec des militants progressistes, ont engagé une bataille acharnée afin de contrer les efforts conjoints des institutions financières internationales, du gouvernement et des entreprises pour mettre en place des programmes d\u2019ajustement structurel.Ils ont organisé plusieurs grèves générales et d\u2019innombrables manifestations en solidarité avec divers mouvements sociaux.Les revendications de la gauche coréenne incluaient la réduction du temps de travail, l\u2019amélioration des avantages sociaux, l\u2019abolition du travail temporaire, la sécurité d\u2019emploi, la participation des syndicats aux décisions touchant la gestion du travail, la garantie de logement pour les sans-abri, le retrait des plans de privatisation du secteur public, le retrait des politiques d\u2019emploi qui relèguent les femmes au rang de travailleuses occasionnelles ou en situation irrégulière, etc.Les trois années de restructuration néolibérale engagée par le FMI ont cependant accru la dépendance du pays à l\u2019égard des économies étrangères et des fluctuations internationales.Cela a favorisé l\u2019instabilité économique, les licenciements, les emplois temporaires et l\u2019augmentation du chômage, la polarisation de la richesse, la destruction du tissu social et, par-dessus tout, une forte baisse du niveau de vie des Sud-Coréens.Toujours dans cette logique d\u2019ajustement structurel, le gouvernement annonce de nouveaux projets de privatisation et de vente du secteur public à l\u2019étranger, malgré la forte opposition que ces projets suscitent.C\u2019est la face sombre du « miracle de la reprise », qui semble avoir échappé aux grands médias.La mise à l\u2019écart des mouvements sociaux Le traitement médiatique des projets de réunification n\u2019a pas été moins partial.Malgré les divisions qui régnent entre les forces progressistes coréennes sur des questions clés concernant les rapports entre le Nord et le Sud, il est généralement admis que les échanges récents ont été conduits presque entièrement par le grand capital, excluant ainsi le point de vue des organisations progressistes.Les propositions de celles-ci sur la réunification et sur les questions à mettre à l\u2019ordre du jour en vue d\u2019une paix véritable et 24 ReLatiONS janvier-février 2001 aiLLeuRS d\u2019une réconciliation durable sur la péninsule ont donc été ignorées.Ceci est dû en partie à la position de retrait que les forces progressistes ont adoptée dès le premier Sommet et durant les échanges qui ont suivi.En fait, l\u2019annonce des rencontres, juste avant les élections générales d\u2019avril, a autant surpris la gauche coréenne que le grand public.Celle-ci a déploré l\u2019absence de plan concret pour faire face à la nouvelle situation politique, qui a entraîné la mise en place, durant ce processus, de programmes dispersés largement inefficaces.Des questions délicates mais néanmoins vitales ont ainsi été écartées des négociations malgré les luttes populaires des derniers mois en Corée du Sud : la présence des forces américaines en Corée; les discussions sur le désarmement et un traité de paix pour remplacer l\u2019actuel cessez-le-feu; la Loi sur la sécurité nationale.Celle-ci interdit toute expression d\u2019opinions ou toute activité politique que la Cour interprète comme « favorable au Nord ».Elle a été utilisée par le régime en place - pendant des décennies - afin d\u2019opprimer le mouvement démocratique et le mouvement ouvrier, qui en demandent l\u2019abolition complète depuis 50 ans.La liberté.du capital À l\u2019opposé, le monde des affaires a joué un rôle central dans les échanges visant à rapprocher les deux Corées.Hyundai, un des trois plus importants conglomérats de Corée du Sud, constitue ainsi un acteur de tout premier plan.Son fondateur et président honoraire, Chung Ju-yung, a même rencontré le président de la Corée du Nord, King Jong-il, pour discuter de projets de développement économique.Responsable des circuits touristiques au mont Kumgang, dans l\u2019est de la Corée du Nord.Hyundai est actuellement engagée dans plusieurs grands projets industriels et de construction en divers lieux du pays.Afin de faciliter cette expansion des affaires du Sud vers le Nord, des « zones économiques spécifiques » ou « zones franches » ont été créées.Ces zones répondent à des besoins différents - et concurrentiels - des deux pays : la Corée du Nord voudrait bien attirer des devises étrangères sans rien modifier de son système politique et économique, alors que la Corée du Sud souhaite utiliser la main d\u2019œuvre bon marché du Nord et se positionner dans ce quelle considère être un marché potentiel important, qui pourrait permettre de renverser l\u2019actuelle diminution des profits.Ces zones franches illustrent bien la direction prise dans les échanges avec le Nord.Les gens de Hyundai sont même fiers d\u2019affirmer qu\u2019aucun conflit de travail ne perturbera le Nord, où la firme a déjà planifié des investissements à long terme.Si les capitaux ont pu migrer vers le Nord sans presque aucune restriction, il en va cependant tout autrement des échanges entre les mouvements sociaux et populaires, qui ont été sérieusement limités.Cela reflète bien la vision que le gouvernement se fait du processus de réunification : en maintenant sa supériorité militaire - bloquant ainsi le processus de paix - et en conférant au capital un rôle de premier plan qui sert d\u2019abord les intérêts du capitalisme sud-coréen, c\u2019est l\u2019absorption du Nord par l\u2019économie néolibérale du Sud qui se profile.Tout se joue bien sûr derrière la scène, pendant que les projecteurs éclairent les sourires, les poignées de mains, les parades et les chics repas ponctuant les échanges « pour la paix et la réconciliation ».Les Coréens du Nord comme du Sud, qui ont subi l\u2019oppression et l\u2019exploitation consécutives à la division du pays pendant les 50 dernières années, ont longtemps souhaité une réunification démocratique des deux Corées.L\u2019amélioration soudaine des conditions politiques, favorisant une réunification, laisse enfin entrevoir la fin d\u2019un régime basé sur la haine.Mais dans ce processus, il est clair qu\u2019on ne peut dissocier le mouvement pour un changement démocratique du mouvement pour la réunification.Il est crucial, pour le peuple coréen comme pour le monde, de comprendre que les progrès réalisés par le mouvement démocratique, au Sud, seront déterminants pour veiller à ce que les intérêts des peuples des deux Corées soient bien servis par la réunification.La forme que le processus de réunification prendra dépend pour une large part de ce que le peuple de Corée pourra gagner dans sa lutte pour les droits démocratiques fondamentaux, pour un niveau de vie décent et pour un pouvoir politique capable de faire face aux attaques du capitalisme et de la mondialisation néo-libérale.Les actions et les décisions que les forces progressistes prendront, dans les prochaines années, auront donc des conséquences importantes sur l\u2019avenir de la Corée réunifiée.\u2022 Des réfugiés coréens fuient les troupes CHINOISES, PRÉS DE Pyongyang, en 1950, PENDANT LA GUERRE de Corée.Photo : Canapress/Archives janvier-février 2001 ReLatiONS (25 coNtROveRse Faut-il décriminaliser la prostitution?Professeur à la Faculté de théologie de l'Université de Montréal, l'auteur A ÉTÉ INTERVENANT dans le milieu de LA PROSTITUTION À Montréal La criminalisation ne règle rien.Mieux vaut transformer notre regard sur les prostituées.Jean-Guy Nadeau Même adulte et consensuelle, la prostitution est une occupation dangereuse pour ceux et celles qui en vivent et qui, trop souvent, en crèvent.Une étude récente révélait que les femmes prostituées souffrent de post-traumatic stress disorder, ou de « fatigue du combat » dans des proportions beaucoup plus grandes (66 %) que celles de l\u2019ensemble de la population (5 %) ou même des anciens combattants du Viêtnam (20 % à 30 %).Mais alors, pourquoi les associations de prostituées, qui affichent cette étude sur le site Internet du Whore Activist Network et connaissent bien la réalité qu\u2019elle décrit, prônent-elles la décriminalisation, voire la régulation de la prostitution?Brièvement, c\u2019est parce qu\u2019elles estiment que la plus grande part de la violence et du traumatisme liés à la prostitution proviennent de sa criminalisation, de sa clandestinité et de sa stigmatisation.« Si c\u2019était pas de la police, ça serait pas pire », me disaient des femmes prostituées.Ou encore : « Souvent on se fait dire : ferme ta gueule, t\u2019es rien qu\u2019une putain! » Certains groupes, surtout féministes, refusent cette position.Ils l\u2019attribuent à l\u2019aliénation des prostituées ou à leurs manipulateurs présumés.Ils critiquent alors leur prétention de liberté et affirment, comme le Document d\u2019information sur la revendication V-6 de la Marche mondiale des femmes en l'an 2000, que « la prostitution constitue une exploitation sexuelle, même lorsqu\u2019il y a consen- tement » et quelle a un impact négatif sur l\u2019ensemble des femmes et des filles.On ne saurait, certes, identifier le refus de la prostitution avec le refus de celles qui en vivent, de même qu\u2019on n\u2019identifie pas le rejet de l\u2019esclavage avec celui de ses victimes.Mais il y a là quelque chose de choquant pour les personnes qui en ressortent infantilisées et à nouveau dénigrées.Redéfinir la prostitution Un homme est mal placé pour trancher cet important débat, mais il ne saurait s\u2019y soustraire.Les hommes, tout en restant dans l\u2019ombre, ne constituent-ils pas la grande majorité des acteurs de la prostitution dite féminine?Aussi faut-il refuser de définir la prostitution comme l\u2019activité de la femme qui se prostitue ou de la personne qui offre ses services sexuels contre rémunération.Comme s\u2019il n\u2019y avait qu\u2019un acteur dans la rencontre prostitu-tionnelle! Je la définis plutôt comme un rapport sexuel commercial et ponctuel, socialement organisé, où des personnes, à travers les objets de leur échange, s\u2019identifient et parfois entrent en relation.Certes, ce rapport est objectivant, souvent violent et exploité par des acteurs occultes.De plus, il table largement sur la misère sexuelle, affective, sociale et économique de l\u2019autre.Mais le fait qu\u2019il soit commercial constitue-t-il en soi un crime?J\u2019ai observé les effets pervers du régime actuel.J\u2019ai rencontré des prostituées, des ex-prostituées et des militantes diverses dont les convictions me sont apparues fort sensées.Tout en étant conscient de la situation et de l\u2019idéologie occupationnelle des personnes prostituées, je ne peux qu\u2019être sensible à leur discours.La criminalisation ne règle rien Je suis donc favorable à la décriminalisation de la prostitution adulte au Canada.On ne réglera rien, on n\u2019a rien réglé à punir, enfermer ou taxer ceux et celles qui s\u2019y adonnent.Bien souvent, il n\u2019y a là qu\u2019hypocrisie et surenchère de l\u2019aliénation.« Tout ce à quoi on sert, finalement, c\u2019est à renouveler le stock », me disaient des policiers désabusés.Certaines voix proposent de ne criminaliser que les clients, en vue de mettre fin à la demande et de promouvoir l\u2019égalité des femmes.Comme si la sexualité, à une telle échelle, se réglait à coup de diktats plutôt que d\u2019éducation! A-t-on oublié le peu d\u2019effet des règles de l\u2019Église quant au comportement sexuel?Et pourtant, l\u2019enfer n\u2019était pas rien! Quant à la violence, à la paix publique, à la contrainte exercée par les souteneurs et les trafiquants, d\u2019autres articles du Code criminel s\u2019en chargent déjà.Ils pourraient d\u2019ailleurs être davantage utilisés pour la protection des personnes prostituées, si leur activité n\u2019était pas criminalisée.Ma position est moins déterminée quant à la régulation de la prostitution.Ce qui urge, c\u2019est de changer notre rapport aux personnes prostituées.Car on ne saurait simplement - en réglementant la prostitution - banaliser davantage encore le rapport au corps et à l\u2019intimité, et surtout balayer les arguments concernant l\u2019exploitation des pauvres et des femmes à travers la prostitution.Cependant, la prostitution n\u2019est pas le viol.Dans le viol, l\u2019homme prend.Dans la prostitution consensuelle, le rapport à l\u2019autre, fut-il encore de domination, est médiatisé, civilisé, justement par l\u2019argent.Peut-être vaut-il mieux alors, comme le demandent les personnes prostituées, civiliser encore davantage l\u2019échange prostitutionnel.entre autres par sa décriminalisation?\u2022 26 ReLatiONS janvier-février 2001 coNtROveRse L'an dernier, la prostitution a été au centre d'un vif l'une insistant sur la décriminalisation de la prostitu-débat à Montréal quand on a voulu faire du quartier tion, l'autre, au contraire, sur sa criminalisation Centre-Sud une expérience pilote dans la réglementa- ouvrent une fenêtre sur les positions qui s'affrontent tion de la prostitution.Deux visions contradictoires, sur cette question.Le discours en faveur de la libéralisation de la prostitution ne sert qu'à en occulter la réalité sordide.Yolande Geadah La prostitution se caractérise aujourd\u2019hui par la mondialisation.Au cours de la dernière décennie, l\u2019industrie du sexe est devenue une des plus florissantes à l\u2019échelle mondiale.Elle génère plus de 52 milliards SUS par année.On estime à plus de 4 millions le nombre de personnes, à travers le monde, qui « travaillent » pour l\u2019industrie du sexe.Les personnes qui sont poussées à se prostituer, de gré ou de force, faute d\u2019alternatives économiques viables, sont majoritairement des femmes, surtout des Africaines et des Asiatiques, souvent très jeunes, voire mineures.En Asie, on estime qu\u2019un million de femmes vivent aujourd\u2019hui dans la prostitution forcée et l\u2019esclavage.Mais depuis l\u2019effondrement de l\u2019économie du camp socialiste, des femmes issues d\u2019Europe de l\u2019Est se retrouvent de plus en plus sur le marché du sexe dans les pays d\u2019Europe de l\u2019Ouest.Avec la mondialisation des marchés, des réseaux internationaux de proxénétisme ont proliféré aux quatre coins du monde et le trafic sexuel prospère comme jamais auparavant à l\u2019échelle planétaire.Chaque année, des milliers de femmes et d\u2019enfants disparaissent, enlevés de force à leur famille ou vendus volontairement par elle, ou encore leurrés par des promesses d\u2019emploi à l\u2019étranger.De graves confusions L\u2019argument de la tolérance cache trop souvent l\u2019ignorance ou l\u2019indifférence face à une réalité qui ne nous touche pas directement.Dans un contexte marqué par la mondialisation, comment concilier la revendication d\u2019une libéralisation avec l\u2019urgence d\u2019agir pour réprimer le proxénétisme et le trafic sexuel associés à la violence, à l\u2019aliénation et à l\u2019esclavage sexuel, totalement inacceptables?Avant de l\u2019appuyer, nous devons réfléchir sérieusement au modèle de société que nous voulons bâtir pour l\u2019avenir, et surtout aux conséquences à long terme de nos politiques dans ce domaine, tant au niveau national qu\u2019international.Accepter de considérer la prostitution comme une profession légitime aurait pour premier effet d\u2019ouvrir la porte au recrutement à plus vaste échelle, parmi les groupes les plus fragilisés de notre société dans un contexte économique précaire : jeunes, immigrants, minorités ethniques et autres.Cela favoriserait aussi l\u2019ouverture à l\u2019importation de marchandise humaine en provenance du Sud.À n\u2019en pas douter, les trafiquants et les promoteurs de l\u2019industrie du sexe seraient ravis d\u2019une telle libéralisation des marchés, qu\u2019ils s\u2019empresseraient de mettre à profit.Il existe une grave confusion, dans le débat actuel entourant la prostitution, autour des concepts, des valeurs et des solidarités que nous prétendons défendre.Vouloir appuyer le respect des droits humains fondamentaux des personnes prostituées, souvent victimes de violence et de discrimination, n\u2019implique nullement d\u2019appuyer aussi leur « droit » à perpétuer ce système d\u2019exploitation.La dépénalisation de l\u2019exploitation sexuelle commerciale ne suffira pas à résoudre le problème de la stigmatisation des personnes prostituées, encore moins celui de la violence à leur égard.Et il est faux de prétendre que seules les personnes prostituées connaissent la solution aux problèmes complexes de la prostitution.Ce système dépasse largement l\u2019expérience individuelle de celles qui exercent cette activité.Des alternatives possibles La mondialisation de la prostitution exige de nous des solutions globales et cohérentes.À l\u2019échelle mondiale, mieux vaut appuyer le courant qui exige des mesures concrètes visant à freiner l\u2019expansion de la prostitution, à court terme, et à la réduire de façon significative, à plus long terme.Pour cela, commençons par reconnaître la prostitution pour ce quelle est, à savoir, une exploitation sexuelle, jugée inacceptable, et une violation des droits humains fondamentaux des personnes prostituées, qu\u2019elles soient ou non consentantes.Nous devrions privilégier, comme choix collectif, la prévention auprès des jeunes, le soutien aux personnes prostituées pour les aider à s\u2019en sortir et leur accès à une gamme complète de services spécialisés, adaptés à leurs besoins.La criminalisation du proxénétisme et de la tenue de maisons closes doit être maintenue, accompagnée de mesures sociales et légales plus efficaces visant à prévenir, réprimer, punir le trafic et l\u2019exploitation sexuelle d\u2019autrui, tant sur le plan national qu\u2019international.À l\u2019instar de la Suède et de son plan gouvernemental - Kvinnofrid (la paix des femmes) -inspiré du mouvement féministe, il faut se donner les outils nécessaires pour changer les mentalités et les comportements à travers l\u2019éducation destinée aux jeunes et aux adultes, hommes et femmes.Cette approche globale et innovatrice est infiniment plus prometteuse que la tendance actuelle voulant entériner la marchandisation des corps et des sexes, au nom d\u2019un réalisme dépourvu de vision! \u2022 L'auteure est CHERCHEURE SUR DES QUESTIONS TOUCHANT LES FEMMES DANS LE DÉVELOPPEMENT, ACTUELLEMENT CHARGÉE DE PROGRAMME À l'AQOCI janvier-février 2001 ReLatiONS (27 RegaRD Le trou dans la planche Et si le professeur, comme l'artiste, avait pour tâche essentielle de former le regard, d'offrir une manière de voir le monde qui favorise le questionnement et l'effort de la pensée?Marc Chabot « L\u2019instituteur doit être, en quelque sorte, le seul trou dans la planche par lequel on peut regarder dans le verger; s\u2019il y a encore d\u2019autres trous, les enfants se pressent chaque jour autour d\u2019un autre, et se lassent bientôt définitivement de cette vue.» Rainer Maria Rilke, Œuvres 1, prose, Histoires du Bon Dieu, édition établie et présentée par Paul de Man, Paris, Seuil, 1996 L'auteur est PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE AU Collège François-Xavier-Garneau Karole Biron, Territoire d'objets, 1996 Je l\u2019écris sans nostalgie aucune : nous ne serons jamais plus ces instituteurs que décrit le grand poète Rilke.Il nous faudra repenser notre rôle et ses exigences.Le monde est le plus souvent un monde sans Dieu et sans initiateur.Les enfants entrent à l\u2019école avec la tête pleine de trous.Ils voient tout et ne savent plus regarder.Il n\u2019y a plus de verger, il n\u2019y a plus de trous dans les planches qui donnaient accès au verger.Sous prétexte que tout doit pouvoir se voir d\u2019un seul coup et le plus rapidement possible.On ne protège plus les enfants.Ils ont vu de tout.Le pire et le meilleur.Rien n\u2019a été regardé, tout a été vu.Dans chaque classe, il y a désormais des troupeaux d\u2019enfants lassés des exigences d\u2019un professeur qui a encore la prétention ou la naïveté de leur enseigner à regarder.« L\u2019art, disait le philosophe Schopenhauer, c\u2019est un artiste qui me prête ses yeux pour voir.» Le monde a besoin de l\u2019artiste et de l\u2019instituteur.La grande question pour l\u2019artiste, comme pour l\u2019enseignant aujourd\u2019hui, serait la suivante : comment peut-on offrir aux autres des yeux pour voir le monde?Il fut un temps où l\u2019œil de l\u2019enfant était tout petit.Il avait appris à voir en famille.Un père, une mère, quelques frères et sœurs.Parfois, il y avait des fêtes qui amenaient dans les maisons tout le reste de la famille.Plein de monde.Mais le regard des enfants n\u2019avait pas encore découvert le monde et la tristesse de l\u2019univers.Les parents essayaient de protéger les enfants de quelque chose, du monde peut-être, d\u2019un monde, c\u2019est certain.Il fallait d\u2019abord les habituer au beau.Le laid viendrait bien assez tôt.Plus personne ne peut protéger personne du monde.La première journée d\u2019école était une expérience toute simple mais absolument neuve.Venir à l\u2019école était le premier acte de liberté.Voici le monde, voici la terre, voici le ciel.Voici des pays, voici les autres.Voici une langue, ta langue.Voici un roman, de la poésie, des chiffres, des animaux, des arbres, des feuilles, des dictionnaires.Ton passé, tes ancêtres.L\u2019école ne donne pas la vie, elle fournit un ordre, un regard.Elle agence l\u2019essentiel.Cet ordre n\u2019est pas parfait, cet ordre suggère des manières d\u2019être et de faire.Mais à partir de lui, le monde peut se comprendre, peut, il faut oser le dire, commencer à exister, même si quelques instituteurs tiennent des discours contradictoires.Nous ne pensons plus l\u2019école comme un lieu de formation du regard.L\u2019école est une fabrique.On y usine des humains.Le professeur n\u2019est plus cette personne qui vient offrir à chaque être une seconde naissance.Il est vu et imaginé comme quelqu\u2019un qui doit remplir les heures creuses de la vie humaine.Je me demande même si les parents exigent encore des professeurs qu\u2019ils apprennent quelque chose à leurs enfants.Toutes les raisons pour être pessimiste sont là.Mais revenons au trou dans la planche.À quoi pouvait-il servir?Pourquoi une telle métaphore à propos de l\u2019éducation peut-elle être une solution contre le pessimisme ambiant?Qu\u2019est-ce que regarder?Que faut-il regarder?Pourquoi faut-il s\u2019embarrasser de ce trou dans la planche?Les grandes théories de nos sciences de l\u2019éducation n\u2019osent plus se pencher sur une métaphore aussi simple.Chaque fois qu\u2019on l\u2019énonce, elle semble être une simplification, une banalité, une belle idée inutile d\u2019un vieux poète.Voici une quarantaine d\u2019élèves qui viennent s\u2019asseoir dans une classe au cégep.Premier cours de philosophie.Peu d\u2019entre eux savent ce qu\u2019ils viennent faire dans un tel cours.Il est obligatoire, comme l\u2019école.La philosophie est une discipline impopulaire.Avant même de s\u2019asseoir au cours de philosophie, l\u2019élève a entendu parler de ce cours.La planche est déjà trouée.Philosopher, c\u2019est s\u2019obliger à penser comme le professeur.Philosopher, c\u2019est se demander si la chaise sur laquelle je suis assis est bien réelle.Philosopher, c\u2019est se faire imposer les idées des autres.Philosopher, c\u2019est se poser des questions inutiles.Les préjugés sont bien entretenus, ils sont en circulation libre.Le professeur marche sur un terrain miné.Tout ce qu\u2019il dit peut lui exploser à la figure.On imagine mal ce travail dans la société.Je dois les entretenir des débuts de l\u2019humanité pensante.De ce moment précis des premiers instants de la philosophie.Les humains pensaient, ils le savaient plus ou moins.Ils n\u2019en faisaient pas encore un fait de société.Mais voici une société.Une ville plus qu\u2019un pays, on la nomme Athènes.Une place publique, un centre-ville, l\u2019agora.Des hommes s\u2019y promènent, font du commerce, viennent y perdre du temps pour parler.Ils se disent citoyens.Ils s\u2019entretiennent de l\u2019état du monde, de l\u2019état des autres hommes, de l\u2019état de l\u2019État.Certains d\u2019entre eux tentent d\u2019élaborer quelques théories sur la naissance des dieux, d\u2019autres parlent de la naissance des cieux.Les hommes circulent et les idées aussi.Parlons de l\u2019amour, de la justice, de la disposition des étoiles.Parlons de la démocratie, du plaisir d\u2019être, de la souffrance, de la pitié et de l\u2019art de vivre.C\u2019est cela les débuts de l\u2019humanité pensante.28) ReLatiONS janvier-février 2001 L'idée de créer des écoles apparaît.Voici donc les stoïciens, les hédonistes, les cyniques, les sophistes.C\u2019est vers ce trou dans la planche que je dois les attirer.Chaque semaine pendant quatre heures.Chaque semaine, il faut trouver les mots pour faire oublier tout le reste de notre monde.Les autos, les vacances, la bière, la télé, les guerres actuelles, les chansons, le chômage, la déprime et les insignifiances de notre monde, les rires vides qui remplissent les écrans et les oreilles.Que l\u2019humanité pensante recommence, en eux et par eux.Mon travail est de souder les idées ensemble.Mon travail est d\u2019empêcher qu\u2019on oublie que nous existons par ces liens fragiles qui s\u2019établissent entre les hommes et les femmes.Que tout ce travail de la pensée des Anciens ne soit pas inutile pour notre monde.Procéder aux rapprochements des mondes.Nous ne pensons plus l'école comme un lieu de formation du regard.L'école est une fabrique.On y usine des humains.« Les hommes ne sont pas faits pour les chevaux, mais les chevaux pour les hommes : dès lors, tâchez de vous occuper de vous plus que de vos chevaux, car vous savez bien que vous allez avoir des chevaux de grand prix, tandis que vous-mêmes n\u2019aurez que peu de prix » (Diogène, fondateur du cynisme).Un trou dans la planche.Un silence dans la salle.Qui oserait dire qu\u2019il n\u2019est pas important de s\u2019occuper de soi?Ils écoutent.On ne peut pas dire qu\u2019ils n\u2019écoutent pas, les élèves.Ils sont souvent distraits.Mais ils écoutent.11 y a même l\u2019un d\u2019entre eux qui me demande de relire.Je m\u2019exécute.Puis, après la deuxième lecture, il me dit que si nous remplaçons les chevaux par les autos, on pourrait penser que le monde ne change pas tellement.Qu\u2019est-ce que s\u2019occuper de soi?Pourquoi faudrait-il gueuler contre l\u2019individualisme?Qu\u2019est-ce qu\u2019un humain qui a du prix?S\u2019agit-il de l\u2019économie?Et si aujourd\u2019hui, nous savons tout cela, comment se fait-il que le monde soit envahi par toutes ces psychologies ou thérapies pseudolibératrices?Qu\u2019est-ce que le bonheur?Doit-on se préoccuper des autres?Que suggérait un Diogène?Un Socrate?Un Héraclite ou un Épi-cure?¦ - ÜllSf: Ü.B janvier-février 2001 Qu\u2019un dénommé Socrate meure plusieurs siècles avant Jésus Christ est une chose absolument insignifiante.Nous n'avons même pas d\u2019images.Pourquoi devrait-on regarder par le trou de cette planche?11 n\u2019y a rien à voir.Mais Socrate meurt parce qu\u2019il croit que l\u2019humanité pensante n\u2019est pas encore l\u2019humanité pensante si elle n\u2019accepte pas le principe suivant : une vie sans examen ne vaut pas la peine d\u2019être vécue.Par le trou de la planche, il y a une question : pourquoi vit-on?Par le trou de la planche, il y a un questionnement sur l\u2019humanité.La vie a besoin d\u2019un horizon.La vie a besoin de se voir ailleurs que dans le présent.La vie a besoin d\u2019être réfléchie.Un être pensant s\u2019adresse aux autres êtres pensants.Un homme veut toucher les hommes en posant une question qui concerne tout le monde.Les caméras se pressent pour montrer la mort.Les caméras inondent le monde d\u2019images.Nous voyons tout, mais nous ne regardons rien.Le professeur a peu de temps pour dire qu\u2019il faut prendre le temps de voir.Les élèves s\u2019arrêtent dans nos classes en nous signalant qu\u2019ils ont autre chose à faire.« J\u2019ai un char à payer.» Ils vous laissent entendre qu\u2019ils vous accordent un privilège : celui d\u2019être là.La présence physique devrait suffire.Peu de temps pour les plaisirs de la lenteur.Peu de temps pour le regard.Peu de temps pour penser la mort d\u2019un vieux philosophe grec.La vitesse ne tue pas seulement sur les routes, elle finit par tuer le regard et, à plus long terme, elle tue l\u2019esprit.Les humains ne sont pas des chevaux, mais ils sont bien dressés par la publicité.Il y aurait toutes les bonnes raisons d\u2019être pessimiste.Ce monde peut, semble-t-il, se fabriquer sans l\u2019humanité pensante.Ce monde peut exister sans Socrate, sans les instituteurs et sans les trous dans la planche.Mais ce serait jeter la serviette un peu rapidement puisqu\u2019il ne faut jamais préjuger des effets possibles sur un être pensant d'un regard par le trou de la planche.Les changements et les transfigurations des esprits ne peuvent pas se voir immédiatement.Même un mauvais souvenir peut devenir une belle histoire.Le temps n\u2019est pas que le temps présent.Je conserve donc cette citation de Rilke tout près de moi.Le regard d\u2019un poète, la force d\u2019une métaphore, le plaisir du partage, la discussion quelle entraîne, tout est en place pour qu\u2019un être demeure un être pensant.Le regard dans Tailleurs.Le recommencement de l\u2019humanité pensante est pour nous une obligation.L\u2019humain a une histoire, mais il n\u2019y a jamais rien d\u2019acquis.\u2022 Par le trou de la planche, il y a une question : pourquoi vit-on?Par le trou de la planche, il y a un questionnement sur l'humanité.La vie a besoin d'un horizon.RegaRD Pour comprendre le monde, il faut oublier le monde.S\u2019éloigner du présent.Partir à la rencontre des autres, c\u2019est aussi se rencontrer, c\u2019est encore se rencontrer.Socrate n\u2019est qu\u2019un pommier dans le verger.Chaque être humain est un pommier.Il faut apprendre à regarder.Casser la lassitude.11 se pourrait bien que le trou dans la planche de Rilke soit encore utile.Il faut à la fois ouvrir le regard et boucher les yeux.Oublier le présent et plonger directement dedans.Montrer que l\u2019affirmation de Diogène nous concerne.Nier le temps et se préoccuper du temps.Il faut non seulement un trou dans la planche mais un paysage à contempler.Le professeur a entre les mains une matière.La poésie, la littérature, l\u2019histoire, la biologie ou la philosophie.L\u2019humanité pensante ne peut pas demeurer sans des humains vivants qui pensent.Convaincre que les questions ne sont pas inutiles.Sylvain bouthillette, Convaincre que le beau est tout autant dans la question que Champion, Dessin,\tdans les réponses.C\u2019est ce mouvement entre les questions et 1992, io x 16 cm les réponses qu\u2019il faut instaurer.La mort de Socrate peut être, aux yeux d\u2019un jeune de dix-sept ans, une mort insignifiante.Un procès comme les autres dans un monde où la justice n\u2019existe pas plus qu\u2019aujourd\u2019hui.Socrate est un entêté.Il meurt parce qu\u2019il n\u2019a pas voulu fuir son pays, parce qu\u2019il refuse l\u2019exil.Mais qu\u2019est-ce qu\u2019un homme s\u2019il s\u2019enfuit devant la certitude?Il y a des morts partout à la télé.Chaque soir on peut les compter et contempler le spectacle de la mort.La route fait ses morts, la guerre fait ses morts, les catastrophes naturelles font leurs morts.Il y a toujours une caméra pour la prendre sur le vif, pour nous l\u2019offrir comme un simple spectacle.Un corps bouge, un corps tombe.La seule chose qu\u2019on veut nous faire voir est la suivante : suivez bien le mouvement de ce corps qui retombe comme une roche sur le bord de l\u2019autoroute.La mort est une fatalité.La mort est un excellent spectacle.30 ReLatiONS janvier-février 2001 eN BRef La chèvre-araignée de monsieur Turner La société canadienne de biotechnologie Nexia Corporation, sise à Sainte-Anne-de-Bellevue, dont le directeur est Jeffrey Turner, pourrait bientôt produire, sous forme soluble dans le lait de chèvre, la molécule à l\u2019origine du fil de soie de l\u2019araignée.En effet, le gène de la protéine de soie d\u2019araignée a été introduit dans le patrimoine génétique de deux boucs, afin qu\u2019ils le transmettent de façon héréditaire à leur descendance femelle.On espère ainsi que les glandes mammaires des chèvres sécrètent cette précieuse protéine qui a été dès lors baptisée « BioSteel® » et brevetée telle! Une fois extraite du lait, on en tirerait un fil de soie extrêmement résistant aux tensions, plus que n\u2019importe quelle autre matière, même l\u2019acier.La naissance de chèvres issues des boucs transgéniques était attendue pour décembre 2000.« Pour un monde sans torture » Aux côtés d\u2019associations locales, de groupes de femmes, de groupes religieux et de syndicalistes, etc., Amnistie internationale vient de lancer une nouvelle campagne contre la torture qui se déroulera jusqu\u2019en octobre 2001.Elle invite à signer une pétition pressant le Canada de ratifier la Convention interaméricaine pour la prévention et la répression de la torture.À la veille du sommet des Amériques qui se tiendra à Québec, en avril 2001, ce geste aurait pour effet de renforcer le système américain de promotion et de défense des droits humains, un des principaux outils pour contrer cette pratique encore fort répandue dans les Amériques.Leonard Peltier Le 26 février prochain, Leonard Peltier aura passé 25 ans en prison.De la nation Anishinabe-Lakota et militant du American Indian Movement, il est perçu par beaucoup comme le symbole de l\u2019injustice du gouvernement américain envers les peuples autochtones.Amnistie internationale le considère comme un prisonnier politique injustement incarcéré et réclame sa libération immédiate.Accusé du meurtre de deux agents du FBI, sur la réserve de Pine Ridge, au Dakota du Nord, en juin 1975, il fut condamné à la prison à vie au terme d\u2019un procès des plus controversés.Un immense effort est actuellement fait pour inciter Clinton à exercer la grâce présidentielle avant la fin de son mandat, le 21 janvier 2001.C\u2019était la visée de la Marche pour la vérité et la réconciliation, devant le siège des Nations unies à New York, le 10 décembre, jour anniversaire de la Déclaration universelle des droits humains.Hit parade En octobre dernier, deux des plus grandes firmes de l\u2019industrie agro-pharmaceutique, Novartis (Suisse) et AstraZeneca (Angleterre/Suède), ont accepté la scission de leur section agro-chimique respective et la fusion de celles-ci entre elles.Syngenta (Suisse/ Angleterre/Suède), ainsi créée, devient le géant mondial de l\u2019agrobusiness, avec un chiffre d\u2019affaires d\u2019environ 7 milliards $US et 20 000 employés.Un saint patron pour les responsables politiques Le 31 octobre dernier, Jean-Paul II a proclamé Thomas More « saint patron » des parlementaires et des gouvernants de tout pays.Ce choix a fait l\u2019unanimité tant la figure de cet homme politique, ex-chancelier du roi Henry VIII, mort martyr en 1535, est honorée depuis des années et presque sous toutes les latitudes.Avant même d\u2019être canonisé par le pape Pie XI, en 1935, le nom de cet avocat des droits de la conscience contre l\u2019arbitraire de l\u2019État, avait été gravé par Lénine sur une stèle aux « Pères de la Révolution »! À une époque où s\u2019éclipse la conscience politique, il est bon de saluer la primauté de la vérité sur le pouvoir, rendue jusqu\u2019à l\u2019effusion de sang.Des potagers collectifs biologiques Le projet est simple : sensibiliser, informer et former les résidents d\u2019un quartier, ainsi que l\u2019ensemble de la population, à une pratique agricole biologique durable qui tient compte de l\u2019écosystème, depuis l\u2019être humain jusqu\u2019à la plus petite des créatures.Contrairement aux jardins dits communautaires où chacun cultive son coin de terrain de façon plutôt individualiste, ces potagers font appel à la collaboration entre voisins d\u2019un même quartier ou d'une même ville.Horticulteurs, architectes-paysagistes, jardiniers professionnels et membres d\u2019organismes écologiques travaillent main dans la main.L\u2019enthousiasme semble au rendez-vous de cette nouvelle initiative.À vos pelles! janvier-février 2001 ReLatiONS (31 RecaRD Quelles frontières pour le village global?Les mouvements de population du Sud vers le Nord transforment peu à peu les frontières des pays riches en passoires.Plutôt que de s'enfermer dans des citadelles assiégées, il importe de réfléchir à la façon d'accueillir ceux qui expriment, par leurs déplacements, une autre facette de la mondialisation.Groupe de travail sur les réfugiés du Centre justice et foi1 Les personnes se déplacent de plus en plus : pour des raisons de tourisme, d\u2019étude, de travail, d\u2019immigration (légale ou irrégulière, temporaire ou permanente) ou de protection.Cela est aussi vrai dans le tiers monde qu\u2019ici.Partout, les connaissances et les informations sur « ailleurs » circulent davantage et les moyens de transport se démocratisent.La vie n\u2019a plus la stabilité d\u2019antan : on change de travail, de ville, plusieurs fois dans une vie.Sans compter les changements technologiques qui ne cessent de bousculer nos habitudes.Même l\u2019immigration bouge.Autrefois, on immigrait une fois pour toutes, alors qu\u2019il est de plus en plus fréquent qu\u2019on revienne éventuellement dans son pays d\u2019origine ou qu\u2019on émigre plus d\u2019une fois dans une vie.Ce ne sont plus les villes et les villages, ni même les États-nations qui nous servent de principal cadre de référence, mais bien la terre entière, sorte de village global.Avec l\u2019informatique en particulier, on peut communiquer en « temps réel » presque partout sur la planète, sans égard aux barrières traditionnelles que constituaient les frontières étatiques : CNN et l\u2019information continue, Internet et courriels, accès multiplié aux chaînes de télévision de partout, circulation planétaire des films et des valeurs hollywoodiennes, etc.Sur le plan économique, le mot d\u2019ordre est partout à l\u2019élimination des barrières tarifaires, à la libre circulation des biens et des services, des ressources et des cerveaux.Partout, on cherche à réduire l\u2019interventionnisme de l\u2019État pour laisser libre cours aux mécanismes régulateurs du marché.Libre circulation des cerveaux, oui, mais pas celle des bras.Car si tous les pays veulent recruter « les meilleurs et les plus brillants », ils sont infiniment plus sélectifs quand hommes, femmes et enfants « ordinaires » viennent frapper à la porte.Même le libre marché compte alors sur l\u2019intervention de l\u2019État pour garder la frontière! Les statistiques sur l\u2019accaparement de la plus grande partie des richesses et des ressources planétaires par une infime minorité de ses habitants sont bien connues.Celles sur l\u2019accroissement des écarts entre riches et pauvres - tant entre pays qu\u2019à l\u2019intérieur de chacun - également.Soulignons cependant que ces disparités scandaleuses, surtout entre le Nord et le Sud, ne concernent pas que les richesses matérielles mais aussi le respect des droits humains, les libertés fondamentales, l\u2019accès à l\u2019éducation ou aux soins de santé, la dégradation écologique, etc.Il existe ainsi de nombreux pays et régions du monde où la vie est, selon nos critères occidentaux, proprement intolérable.Et comme ces critères sont exportés partout dans le monde, par le biais de la publicité et des consensus internationaux (droits humains, normes écologiques, etc.), il ne faut pas s\u2019étonner que de plus en plus de gens cherchent à quitter ces conditions inacceptables pour venir partager ce que leur font miroiter nos sociétés développées, célébrées comme « les plus meilleures » au monde! Le Canada, comme les États-Unis, l\u2019Australie et la Nouvelle-Zélande, par exemple, s\u2019est surtout peuplé par l\u2019immigration.D\u2019abord de colons européens, puis d\u2019immigrants venus de partout.Comme les autres pays riches et développés, nous avons à nouveau besoin d\u2019une immigration nombreuse pour compenser la forte baisse de notre natalité, atténuer les effets du vieillissement de la population et maintenir notre croissance économique.Même les pays européens qui n\u2019étaient pas traditionnellement des pays d\u2019immigration sont maintenant forcés d\u2019y songer, pour les mêmes raisons.Pendant ce temps, les pays pauvres et extrêmement populeux du Sud sont aux prises avec les problèmes inverses : population très jeune, chômage endémique, besoin de devises étrangères.Cela en incite plusieurs, comme les Philippines ou l\u2019Indonésie, à exporter systématiquement de la main-d\u2019œuvre à l\u2019étranger, dans les pays du Nord ou du golfe Persique.Cela vaut bien sûr pour la main-d\u2019œuvre non qualifiée (aides domestiques, travailleurs manuels ou journaliers) qui vient souvent, de manière officielle ou irrégulière, remplir dans nos pays les tâches ingrates que nous ne voulons plus accomplir.Mais ces mouvements migratoires nous amènent également des diplômés étrangers déjà formés, en particulier dans des domaines de pointe, comme l\u2019informatique.Cette immigration de plus en plus nombreuse profite donc à nos pays.Ouvrir ou fermer les frontières?Traditionnellement, les frontières avaient pour but de délimiter clairement les territoires où s\u2019exerçaient les pouvoirs d\u2019un 1.Joseph-Arthur Bergeron, Guy Bourgeault, Dominique Boisvert, François Crépeau, Jean-Marc Éla, Élisabeth Garant, Fernand Gauthier, André Lamothe, Philippe Tremblay.L'immigration ne constitue pas la panacée aux problèmes du Sud et l'ouverture des frontières ne saurait aucunement nous dédouaner de notre responsabilité de contribuer à l'amélioration des conditions de vie au Sud.32 ReLatiONS janvier-février 2001 années.Nous en sommes venus à la conclusion qu\u2019il faut aller, à terme, vers une plus grande ouverture des frontières, vers une plus libre circulation des personnes.C\u2019est pour nous la seule réponse possible, efficace et acceptable, à moyen et à long terme, aux problèmes démographiques, économiques et politiques que nous avons identifiés.Il est important de préciser que l\u2019immigration ne constitue pas la panacée aux problèmes du Sud et que l\u2019ouverture des frontières ne saurait aucunement nous dédouaner de notre responsabilité de contribuer à l\u2019amélioration des conditions de vie au Sud.qui rendrait moins criant le « problème » migratoire.Une réflexion favorable à une plus grande circulation des personnes ne doit pas faire abstraction des questions importantes de justice sociale soulevées par la mondialisation.Au contraire, le défi de créer un rapport au politique sur des bases nouvelles devient encore plus important dans une conjoncture de transformation du rôle des frontières.Certes, cette plus grande ouverture des frontières n\u2019est pas encore pour demain : les résistances sont fortes, et il y a bien des conséquences à prévoir et des terrains à préparer avant de pouvoir s\u2019ouvrir, de façon responsable, à une plus libre circulation des personnes.Mais cela est sans doute bien plus proche qu\u2019on ne le croit et exige donc une préparation en conséquence, si on veut éviter que nos pays se transforment en citadelles assiégées.Un travail important peut déjà être amorcé par la formation d\u2019une opinion publique favorable à l\u2019immigration et sensibilisée aux nouveaux enjeux des migrations internationales.Les choix pour l\u2019immigration faits par nos gouvernements, sur une base annuelle ou triennale, sont autant d\u2019occasions de mettre en place des conditions permettant une politique plus ouverte et généreuse.L\u2019ouverture des frontières ne peut se faire de façon improvisée.Elle requiert des aménagements politiques complexes qui appellent une réflexion urgente.Malheureusement, l\u2019examen de l\u2019évolution récente des politiques migratoires canadiennes montre qu\u2019ici, comme un peu partout en Occident, on renforce les contrôles et on augmente les mesures répressives dans le but officiel de contrer l\u2019immigration irrégulière et de lutter contre le trafic des personnes.État.De nos jours, ces frontières ont été considérablement relativisées.Aux plans politique et militaire, la jusqu\u2019ici sacro-sainte souveraineté nationale commence à faire place aux communautés supra-étatiques (comme l\u2019Union européenne) et au droit d\u2019ingérence humanitaire; au plan économique, les décisions - largement conditionnées par les marchés boursiers - sont de plus en plus l\u2019apanage des entreprises transnationales; au plan écologique, défis et solutions sont forcément transfrontaliers; aux plans juridique et criminel, les règles du ^0:' J *- jeu, comme les infractions et les sanctions, se déplacent du terrain national au niveau international (commerce de la drogue, pornographie, blanchiment d\u2019argent, trafic d\u2019êtres humains, tribunal pénal international); etc.Ajoutons encore qu\u2019à l\u2019intérieur de nombreux États souverains, se jouent d\u2019autres revendications identitaires, nationales ou régionales, religieuses ou culturelles, dont la situation particulière des peuples autochtones, partout dans le monde, constitue un cas exemplaire.Les contrôles qui s\u2019exerçaient traditionnellement aux frontières étatiques ont ainsi tendance à se déplacer vers d\u2019autres lieux et à recourir à d\u2019autres moyens : développement des fichiers informatiques sur les individus, des échanges internationaux d\u2019informations, des zones d\u2019habitation protégées, des nouveaux milieux d\u2019appartenance et d\u2019identification (par groupes sociaux ou religieux, au plan plus global que les États nationaux, ou au contraire à un niveau plus local : villes et régions), etc.Le Groupe de travail sur les réfugiés réfléchit depuis plus d\u2019un an sur les migrations internationales et les principaux défis quelles poseront au cours des 20 ou 30 prochaines « .Le béant fossé démographique qui se surimpose en sens inverse sur le fossé économique entre Nord et Sud, loin de diminuer, est en train de s\u2019élargir encore davantage.Ce facteur est en train de créer une pression incroyable en faveur du mouvement migratoire Sud-Nord, entraînant une réaction antilibérale d\u2019égale intensité dans les pays du Nord.Ce n\u2019est pas difficile de prévoir la suite.Malgré des frontières renforcées, l\u2019immigration illégale et clandestine va augmenter partout au Nord, dans le même temps que surgiront des mouvements volontairement obscurantistes.L\u2019équilibre démographique interne des États du Nord changera radicalement, et l\u2019on peut s\u2019attendre à voir naître des conflits sociaux intenses.» Immanuel Wallerstein, L\u2019après-libéralisme.Essai sur un système-monde A RÉINVENTER, PARIS, ÉDITIONS DE L\u2019AüBE, 1999 janvier-février 2001 ReLatiONS 33 RegaRD En Europe, autour de l\u2019espace Schengen où se pratique la libre circulation des personnes, on tente d\u2019ériger ce qu\u2019on a appelé la « forteresse Europe », confiant aux pays limitrophes de l\u2019Union européenne la responsabilité d\u2019en garder les frontières et de repousser tous ceux et celles qui tenteraient, sans droit, d\u2019y accéder.À leur frontière avec le Mexique, les États-Unis tentent en vain depuis des années, malgré des moyens militaires et policiers de plus en plus coûteux et sophistiqués et des centaines de morts chaque année, d\u2019endiguer le flot incessant des migrants clandestins venus d\u2019Amérique latine.Au Canada, on augmente les exigences de visas et on multiplie les moyens d\u2019intercepter à l\u2019étranger les voyageurs qui ne sont pas en règle.Cette augmentation des contrôles et de la répression s\u2019avère partout largement futile : elle fait temporairement baisser le nombre d\u2019entrées, avant que la créativité et le besoin des migrants (et des réseaux plus ou moins criminalisés de passeurs auxquels ils ont souvent recours) ne les poussent à trouver de nouvelles façons de contourner les obstacles.Plus les obstacles augmentent, plus les migrants potentiels sont poussés vers la clandestinité, avec ses risques et ses coûts humains et monétaires.La plupart des responsables politiques sont d\u2019ailleurs forcés d\u2019admettre, en privé, que ces mesures de contrôle ne réussissent pas à réduire de façon durable le nombre des clandestins sur le territoire.Ils continuent néanmoins à défendre publiquement ces mesures, essentiellement à cause de leur valeur symbolique : aux yeux de l\u2019opinion, la défense des frontières est l\u2019un des derniers vestiges de la souveraineté de l\u2019État.Il importe donc que les politiciens projettent l\u2019image de s\u2019en occuper, que cette défense des frontières s\u2019avère efficace ou non.Une tarte à partager Bien sûr, l\u2019immigration pose partout le défi - ancien, mais qui ne pourra que s\u2019amplifier - de l\u2019intégration et des identités nationales.Tous les pays vieillissants rencontrent ce défi de la transmission des héritages (histoire, valeurs, langue, religion, coutumes), même à leur propre jeunesse « de souche ».Les influences d\u2019ailleurs, et particulièrement des États-Unis, n\u2019ont pas besoin de l\u2019immigration pour peser de tout leur poids, aussi bien à la maison qu\u2019à l\u2019école et dans les médias.Toutes les sociétés du monde sont maintenant soumises à diverses formes de métissage, mais il est évident qu\u2019une immigration croissante va rendre le défi encore plus explicite.Différences culturelles, apprentissages linguistiques, codes vestimentaires, tout devient plus visible et la tentation est forte de voir dans l\u2019immigrant un bouc émissaire facile pour les défis identitaires que rencontrent de plus en plus les peuples d\u2019une planète mondialisée.L'augmentation des contrôles et de la répression s'avère partout largement futile.Plus les obstacles augmentent plus les migrants potentiels sont poussés vers la clandestinité.Les débats sur l\u2019identité québécoise, dans ou hors de la confédération, et la recherche laborieuse d\u2019une culture publique commune ne sont pas la malheureuse conséquence d\u2019une trop grande ouverture aux immigrants ou réfugiés de partout.Ils sont plutôt la traduction locale d\u2019un défi qui se pose partout : comment développer un vivre ensemble dont l\u2019identité spécifique reste beaucoup plus à construire qu\u2019à préserver?Nos attitudes face aux frontières et aux migrations se résument en fait souvent à un problème de tarte.Au sens figuré, nos pays riches ont accaparé une immense portion (richesse, ressources énergétiques, programmes sociaux, mais aussi pollution, gaspillage, déchets, etc.) sans aucune proportion avec notre population.Et nous n\u2019avons guère le goût, collectivement parlant, de partager notre morceau avec plein d\u2019autres gens, surtout si nous ne les avons pas invités! Nous voulons bien accueillir des immigrants, mais dans la mesure où ils produiront au moins autant de tarte qu\u2019ils en mangeront (immigrants investisseurs, compétences recherchées, etc.).À la limite, nous sommes prêts à partager un peu avec les plus mal pris (réfugiés ou aide internationale), mais à condition de choisir nos pauvres et de ne pas diminuer substantiellement notre portion.Individuellement, chacun a l\u2019impression d\u2019avoir durement mérité sa part.Il n\u2019est pas facile d\u2019admettre que notre richesse collective n\u2019a été possible que grâce à l\u2019accaparement d\u2019une proportion indue des ressources planétaires, et souvent à l\u2019exploitation plus ou moins voilée du travail et des richesses des autres (depuis la traite des esclaves jusqu\u2019aux règles du commerce mondial, en passant par la colonisation politique et économique, l\u2019endettement infernal du tiers monde, etc.).Pourtant, il n\u2019y a aucune raison pour qu\u2019un enfant né au Soudan, au Pakistan ou au Honduras soit condamné à l\u2019avance à n\u2019avoir pas un accès raisonnable à la nourriture, à l\u2019éducation, à la santé et au travail.C\u2019est pourquoi il deviendra toujours plus difficile, pratiquement, et inacceptable, moralement, de nous enfermer de plus en plus dans des villes et pays fortifiés (comme cela se répand aux États-Unis dans les gated communities) afin de tenter de protéger le plus longtemps possible, contre le partage avec l\u2019autre, ces acquis socio-économiques que nous considérons comme notre propriété privée.Avant d\u2019ouvrir concrètement les frontières, il est urgent d\u2019ouvrir les perspectives, d\u2019élargir nos horizons.Nos défis canadiens et québécois sont réels, mais ils sont aussi vécus par bien d\u2019autres sociétés.Ici comme ailleurs, ces défis ne peuvent plus être relevés isolément, à l\u2019abri des influences étrangères.Cela ne signifiera pas pour autant la fin des frontières : sous une forme ou une autre, elles continueront forcément de baliser les identités, les différences, les appartenances et les solidarités.Mais nos sociétés de demain seront forcément plus perméables, davantage pluralistes et, espérons-le, plus ouvertes au partage.Ce sera la condition d\u2019une mondialisation harmonieuse.Rien n\u2019est pourtant acquis d\u2019avance.Nos choix actuels contribueront à cette mondialisation pour ou contre les humains.Chose sûre, les frontières ne seront plus jamais ce quelles étaient.\u2022 34 ReLatlONS janvier-février 2001 LES PROS DE DIEU Le prêtre - le théologien -le religieux Richard Bergeron 216 pages * 24,95 $ Ombres et lumières de tous ceux et celles qui ont fait de Dieu leur «profession».COMMUNAUTÉS CHRÉTIENNES Pour une Église rassemblée et responsable Eugène Lapointe 208 pages * 21 $ Un survol historique et une théologie pratique renouvelée de la communauté chrétienne.POUR VTVRE DEBOUT Femmes et pouvoir dans l\u2019Église Marie Evans Boudin 160 pages * 19,95 $ Un plaidoyer en faveur de relations plus saines et plus justes entre femmes et clercs.TOUT COMMENCE PAR LA TENDRESSE.André Drouin 80 pages * 13,95 $ Le témoignage bouleversant de 16 ans d\u2019accompagnement spirituel de sidéens.EUGÈNE LAPOINTE COMMUNAUTÉS CHRÉTIENNES Pour me £glt$e rassembler et responsable POUR VIVRE DEBOUT Femmes et pouvoir dans l'Église André Drouin STout commence hm la tendtetoe.Marc Dumas (dir.) La psychosomatique Quand U corps parle à l'esprit Marie Guertm I cl conscience chez les personnes Alzheimer Élude de cas et éthique des comportements BRÈCHES THÉOLOGIQUES MARIE-THÉRÈSE NADEAU QUELLE MARIE AIMONS-NOUS?¦ -o ¦ Yvon Poliras Yvonne Demers Four vivre vraiment: l'Évangile LA PSYCHOSOMATIQUE Quand le corps parle à l\u2019esprit Marc Dumas (dir.) 192 pages * 21 $ Des voies nouvelles pour explorer la dimension spirituelle de la souffrance psychosomatique.LA CONSCIENCE CHEZ LES PERSONNES ALZHEIMER Étude de cas et éthique des comportements Marie Guertin 104 pages * 15,95$ Un guide pour mieux aider et comprendre les personnes Alzheimer.QUELLE MARIE AIMONS-NOUS?Marie-Thérèse Nadeau 144 pages * 19,95 $ A travers l\u2019histoire de la théologie mariale, une compréhesion actuelle du personnage de iVlarie.POUR VIVRE VRAIMENT: L\u2019ÉVANGILE Yvon Poitras, Yvonne Demers 144 pages * 14,95 $ Une manière de revisiter les Évangiles à partir du vécu en s\u2019ouvrant aux spiritualités étrangères.MÉDIASPAUL www.mediaspaul.qc.ca \u2014 Tn vente chez votre Cihraire pRisme Le don de l'idiotie L'auteur est DIRECTEUR ARTISTIQUE DU THEATRE DE QUAfSOUS L Avec ses poings serrés, portés en rage contre sa bouche dénudée, l'embryon, déjà, connaît la haine du monde qui l'attend.Alors, il recourbe son front et fait pousser ses ongles.Photo : Maryse Warda écriture est-elle un don?J\u2019en doute.Elle est l\u2019instrument d\u2019un esprit étrange et obscur, plus grand que l\u2019écriture, plus grand que l\u2019écrivain.Quelque chose proche de l\u2019hébétement, de l\u2019accablement, un état second où l\u2019on reçoit avec violence le sentiment de l\u2019idiot.Car il faut bien être idiot pour écrire le sang du monde, et puisque l\u2019époque est vendue aux vainqueurs et aux ressortissants d\u2019un monde brillant, l\u2019écriture, plus que jamais, exige de celui qui la porte d\u2019être lui-même porté par ce don triste et repoussant qu\u2019est le don de l\u2019idiotie.Je crois que ce don s\u2019est planté devant moi une nuit d\u2019orage et de bombardement.Il est dur de faire la différence entre un 455 qui tombe en chandelle et un coup de tonnerre.Les deux, cette nuit-là, étaient rentrés dans ma chambre : la bombe et le tonnerre.Bras dans les bras, frères siamois attachés par le foie, la rate, les poumons et le cœur, ils se sont approchés et m\u2019ont planté leur regard au fond de l\u2019enfance.Mon sang sortait de mon corps, et je hurlais de rage à l\u2019absence de ma mère, à l\u2019absence de mon père; je hurlais de rage au regard obscène de la lune et de tout l\u2019univers.Mon sang me sortait des yeux! Une flaque noire baignait à présent la chambre.Une flaque noire qui se mit à ramper vers les murs, jusqu\u2019au plafond, jusqu\u2019au ciel même de mon cerveau, mon cerveau qui 36 ReLatiONS janvier-février 2001 vit venir à lui - prenant naissance à même mes horribles menstruations -Satan.Il était aussi affreux que jadis il fut beau, lui, premier ange devant Dieu.Trois faces sculptaient sa tête.Celle du devant était rouge! Le grand poète, bien avant moi, l\u2019avait dit lors de son voyage en enfer.Il pleurait de ses six yeux, et dans chacune de ses gueules, il broyait trois fois mon visage.Il s\u2019approcha de moi et me cracha à la bouche les lambeaux de moi-même, en me hurlant à lame : « Réjouis-toi, car je te fais don de l\u2019idiotie : tu seras poète! Et tu écriras la cruauté et la haine.» Sans qu\u2019il n\u2019eut rien à ajouter, je compris que le malheur serait sur moi si je trempais ma plume ailleurs que dans le sang des autres.Aujourd\u2019hui, penché à ma table, j\u2019écoute et je prends garde à ce qu\u2019aucun de mes mots ne soit écrit à l\u2019encre.L\u2019ordonnance est claire.Elle me dit : ensanglante les hommes et fabrique-toi un encrier pouvant recevoir le glas de tes délires.C\u2019est en déchirant le ventre de ta mère que tu vins au monde.C\u2019est en déchirant le sexe de ton père que tu devins un homme.Mais ne laisse personne dire après ton passage : « Voilà qu\u2019il s\u2019en va, l\u2019enfant au regard grave, il ne fut pas généreux, son cœur est resté fermé.» Lève-toi et marche.Alors je me lève, et je marche.Et je raconte les histoires qui peuvent encore répondre à la mort.Et à la bombe qui tombe encore au fond de mon esprit ravagé, je dis que désormais, je hurlerai le difforme! Je hurlerai l\u2019inachevé, je hurlerai l\u2019embryon rejeté, recraché! Et pour que les générations futures, celles de dans vingt siècles, puissent déjà m\u2019entendre, je hurlerai avec la voix du fœtus de trois mois, lorsque pour la première fois il sent battre son cœur.Déjà, le fœtus a compris la colère! Avec ses oreilles difformes, inachevées, il entend le bruit du sang en cataracte couler dans les veines de sa mère.Avec ses poings serrés, portés en rage contre sa bouche dénudée, l\u2019embryon, déjà, con- naît la haine du monde qui l\u2019attend.Alors, il recourbe son front et fait pousser ses ongles.Et son corps, pas encore formé, son corps de céphalopode, son corps de gastéropode, comme une course infinie de toutes les époques de ses ancêtres, comme une course folle de la lumière, son corps de poulpe, devient tour à tour poisson et mollusque, pour ressentir dans le cartilage du poisson, et dans la bave du mollusque, l\u2019essence même de la haine que l\u2019océan porte pour l\u2019homme! Au bout de trois mois, le fœtus déjà a l\u2019intuition profonde de ce qui se trame au cœur des nuits glacées du Grand Nord! Le fœtus déjà ressent en lui la colère initiale, celle que ressentent encore les grands loups blancs du Nord qui sont, depuis si longtemps et pour longtemps encore, les ennemis jurés de l\u2019Homme, l\u2019Homme qui les pourchasse et les ensanglante dans les landes glacées de leur territoire fumant de froid! Les fœtus déjà tremblent, car eux, comme les loups, ont soif du sang de leur mère.Les fœtus, blottis au fond du ventre de la mère, parlent avec les loups, blottis au fond du ventre de la terre! Ils parlent avec les bêtes, eux hommes à moitié formés, ils parlent avec les bêtes, car là est le grand miracle invisible et incompréhensible du rêve! Ce miracle que tout être oublie le jour de la naissance.Les fœtus, au fond de leur tanière, entendent ce qui se passe au fond des déserts du Nord! Ils entendent hurler les loups! Ils entendent gémir les loups! Ils entendent rager les loups! Et les loups, du fond de leurs ténèbres blanches, entendent l\u2019encouragement des fœtus, ils entendent leur cri unique : « Ragez et enragez! » Alors, comme fous, et en même temps, les grands loups blancs du Nord sont pris d\u2019une fureur qui étincelle jusqu\u2019au plus profond des galaxies, une fureur qui éclabousse les étoiles.Ils tor- pRisme vm 0 'v dent leur cou de rage et de colère, et le sang en écume, et l\u2019écume aux lèvres, tous ensemble, et en hurlant la création du monde, en hurlant la colère cosmique, qu\u2019ils sont les seuls à porter, les loups blancs se mettent en course, ils se mettent à courir au milieu de la nuit en hurlant! Ils courent avec la lune dans leur fourrure trop large! Ils courent avec leur cœur dans la gueule! Ils courent et se précipitent et se dépêchent! Et les foetus, du fond de leur cavité, leur ordonnent la vitesse, leur ordonnent l\u2019essoufflement infernal, les fœtus appellent à la colère, à la destruction, à la rage, à l\u2019incendie, à l\u2019injustice, les fœtus appellent au meurtre et au viol, au carnage et au massacre, ils appellent au ressentiment et à la haine et à la grande catastrophe des cœurs! Et les loups multiplient leur course, y mettent toute leur fureur dans leurs pattes déjà ensanglantées, et ils hurlent de tristesse, car ils savent, les loups, que cela ne suffit pas encore.Alors, d\u2019une seule voix, et en chœur, les loups invoquent la lumière pour quelle vienne les porter à son tour.Leurs voix plaignantes s\u2019unissent soudainement à celle des fœtus, et tous, bêtes difformes et êtres informes, invoquent en pleurant la lumière diabolique! Les loups, alors, parviennent à commettre le miracle de la distance, et en un temps compréhensible seulement aux escargots, et aux tortues géantes, ils parviennent à traverser les distances qui les séparent de la grande ville.À l\u2019aube glaciale, des milliers et des milliers de loups envahissent la ville glacée, et là, patients mais impatients, l\u2019écume aux naseaux, tremblants, ils attendent, la rage aux crocs, que les premières portes des maisons puissent s\u2019ouvrir.Avec la levée du soleil, on vit les loups sortir de leur cachette pour se précipiter sur tous ceux qui étaient sortis de chez eux.Ce matin-là, il y eut dans la ville un grand tumulte.Les loups étaient affamés et enragés par leur longue course.Leur colère était si grande que les loups n\u2019épargnèrent personne : ni les enfants, ni les femmes, ni les hommes, ni les vieillards, ni les êtres bons et justes, ni les handicapés prisonniers de leur siège de métal où les loups leur ouvrirent le ventre pour dévorer intestins, foie, cœur, poumons, rate, estomac, déchirer ligaments et muscles, broyer os et cartilages, pour arriver enfin à l\u2019infirmité, la véritable infirmité, et la dévorer, et libérer ainsi le corps.On vit les loups faire irruption dans les salles de spectacles et dévorer spectateurs et danseurs, acteurs et musiciens.Vers le soir, la ville hurlait, le froid ne parvenait plus à figer tout le sang répandu, trop chaud pour être gelé, bouillonnant encore entre les mâchoires crispées des agonisants.Les loups disparurent dans la nuit, laissant au cœur de la ville des survivants hurlant la mort.Lorsque je relève la tête de mon cahier, j\u2019ai la main qui tremble et je sais que la guerre n\u2019a jamais été aussi proche de moi, et mon visage, idiot, ne reconnaît plus dans le miroir le visage du temps.11 y voit la flamme tremblante de la vie qui survit grâce à l\u2019écriture colérique des galaxies.Sylvain Bouthillette, Merci, Techniques MIXTES SUR TOILE, 1999, 225 X 333 CM Wajdi Mouawad janvier-février 2001 ReLatiONS f37 muLtimeDias SITES INTERNET WWW Sabeel-Jérusalem Sabeel.org On oublie facilement que les Palestiniens sont parfois des chrétiens.Ceux-ci ne sont plus très nombreux, ils sont noyés dans un monde musulman, mais ils forment la plus ancienne communauté chrétienne du monde! Il est touchant pour nous d\u2019entendre leur voix à propos du conflit qui sépare Israéliens et Palestiniens.Le site www.sabeel.org (qui n\u2019existe qu\u2019en anglais, malheureusement) témoigne de leurs souffrances et de leur engagement pour la paix.Sabeel est un cen- : i v-rSSB?.'SS*.¦ÈtBSm tre oecuménique de théologie de la libération, installé à Jérusalem.On y trouvera, dans la dernière édition de son bulletin (Cornerstone) publié à l\u2019été, un document important intitulé : Principes pour une paix juste en Palestine.Affirmant que l\u2019injustice commise autrefois contre les Juifs ne justifie aucunement celle qu\u2019on fait subir au peuple palestinien depuis 1948, on explore les bases d\u2019une paix qui soit durable.Ces bases sont bibliques, bien sûr, mais aussi morales et légales, comme en témoignent les nombreuses références aux résolutions des Nations unies et à la Quatrième Convention de Genève.Un principe est souvent répété : seule la justice peut amener une paix réelle et durable.Le texte est très critique par rapport au « processus de paix » dans lequel la communauté internationale plaçait tant d\u2019espoir.Ce processus, dit Sabeel, était prometteur au début, mais est devenu une manière de perpétuer l\u2019injustice.Israël est en train de faire de la Palestine un territoire en peau de vache, une sorte de bantoustan comme il en existait en Afrique du Sud, au temps de l\u2019apartheid.La paix d\u2019Oslo est certes bellement enveloppée par Israël et son allié stratégique, les États-Unis, mais c\u2019est un cadeau empoisonné « qui risque de plonger notre région dans une plus grande violence ».Ces paroles étaient malheureusement prophétiques, car on sait ce qui est arrivé, quelques semaines plus tard, après la provocation du ministre Sharon.Le texte, fruit d\u2019une longue analyse, est très concret.On reconnaît le droit à l\u2019autodétermination, à l\u2019indépendance et à la souveraineté aussi bien pour les Israéliens que pour les Palestiniens.Mais la justice exige, de la part d\u2019Israël, reconnaissance des torts et réparation.On va même jusqu\u2019à suggérer que les nouvelles « implantations » de colons juifs soient vidées de leurs habitants illégaux et, qu\u2019en compensation, ces installations soient remises aux réfugiés palestiniens.Le texte invoque aussi la responsabilité de la communauté internationale.La déclaration invite enfin à la prière (des plans de célébrations sont fournis) et à la solidarité entre tous les chrétiens du monde.Signalons à ce sujet qu\u2019un comité de solidarité existe au Canada : Canadian Friends of Sabeel (courriel : rca@idirect.com).Fernand Jutras videos Plaisir honteux Réalisation : Michelle Desaulniers Production : LaGauchet inc.et Ciné Gestion inc.Docu-fiction, 16 mm (disponible en vidéo), COULEUR, 1998, 52 MIN Distribution : Cinéma Libre Cinema Libre Michelle Oesaalnicrs i inlicllu H RapoBd Grmiic et (mit Bore 'Un vibrant appel à la justice\" r.POUR LE PRIX GEMEAUX DANS LA CATEGORIE MEILLEUR DOCUMENTAIRE I NOMINATION f La terreur liée au plaisir : voilà un sujet bien délicat à traiter! La réalisatrice de Plaisir honteux, elle-même victime d\u2019agression sexuelle, a pris ce risque.Elle donne la parole à des personnes victimes, pendant plusieurs années, d\u2019agressions sexuelles perpétrées par des membres de leur famille.Lise, Amba, Linda, Roselyne, Denise, Jean-Claude, Claire, Hélène S., Marie-Josée, Hélène L.joignent leurs voix à celles de Caroline, Michelle, Josée, Jean-Paul, Marie-Michelle et Lucie.Nous entrons alors dans un univers tabou en présence d\u2019êtres blessés en quête de libération.Les mises en scène, la poésie, le chant qui jalonnent ces témoignages permettent d\u2019accueillir la parole courageuse de ces êtres, leurs silences, leurs larmes aussi, avec un infini respect et favorisent notre écoute d\u2019un bout à l\u2019autre.À travers ces prises de parole, la réalisatrice ne poursuit qu\u2019un but : faire affleurer la vérité.Or la vérité ne peut pas être une semi-vérité.Quand on parle d\u2019agressions sexuelles, impossible de taire le plaisir qui accompagne ces actes.Et voilà l'horrible de l\u2019agression : « le faire en donnant du plaisir ».Et du plaisir 38 ReLatiONS janvier-février 2001 muLtimeDias ressenti, on culpabilise des enfances brisées : « tu as couru après.».Ayant parcouru le long chemin de la séparation avec le ou les parents abuseurs et ayant pris conscience de l\u2019ampleur de la destruction, ces victimes devenues adultes en reportent souvent les conséquences sur leur vie amoureuse et leur vie sexuelle.Pas de voyeurisme, mais toujours une atmosphère dans laquelle chaque histoire est unique, chaque quête de libération singulière.Le personnage du clown, interprété par la réalisatrice elle-même, dévoile clairement son approche face aux jeunes victimes : celle d\u2019un long apprivoisement empreint de patience! Au moment où la Marche des femmes - dont un des objectifs était de lutter contre les violences faites aux femmes - vient d\u2019avoir lieu et dans l\u2019optique de la promotion des droits des enfants, ce documentaire s\u2019avère très précieux.Les Éditions du Remue-Ménage ont publié, en 1998, le livre Plaisir honteux qui accompagne et approfondit le film.Renaude Grégoire Arjuna Scénario et réalisation : Sylvie Van Brabant Production : Les productions du Rapide-Blanc inc.(Nicole Hubert) en coproduction avec l'Office national du film du Canada (Yves Bisaillon) Distribution : ONF Documentaire, Vidéo, couleur, 52 min L-CEi /iRvTl/fVa Quand le coeur fait des miracles U* mil dc Syivii Vas Biaiant Dans notre monde où souvent les mauvaises nouvelles pullulent au point de laisser place à la tristesse et à la déception, ce documentaire apporte fraîcheur et lumière.Rien d\u2019artificiel dans la vie de ce jeune trisomique.Arjuna vit à fleur de peau si l\u2019on peut dire.Il accueille les émotions et les sentiments que la vie fait monter en lui.Grâce à la présence de Marie, sa thérapeute de l\u2019art, il réussit à les mettre en mots et en peinture.Véritable artiste, ses oeuvres traduisent sa vision du monde et rayonnent d\u2019une joie mystérieusement contagieuse.Chacune d\u2019elle a une histoire, son histoire.Aussi est-il très fier lorsqu\u2019il part seul, fin mai 1999, à Los Angeles pour l\u2019événement Art and Soul Festival organisé par la Very Special Arts International qui, tous les cinq ans, regroupe de nombreux artistes handicapés venus de divers pays du monde.Ses peintures ont été retenues et exposées au regard de visiteurs de marque.Nous faisons la vi- site avec lui et nous partageons sa fierté toute spontanée en compagnie de ses admirateurs.C\u2019est grâce à l\u2019entourage de sa famille qu\u2019Arjuna a réalisé de multiples progrès depuis son enfance.Les médecins ne lui prédisaient pas une grande espérance de vie et pourtant, il est toujours bien vivant, plus vivant que bien d\u2019autres.Depuis quelques années, il vit à la Maison Emmanuel, une communauté thérapeutique alternative située au cœur des Laurentides.Dès sa première visite, Arjuna a été séduit : « C\u2019est ici que je veux vivre », avait-t-il déclaré à sa mère.Travaux domestiques, vie à la ferme, ateliers de création, sports, acquisition de connaissances lui permettent de développer son potentiel et le gardent en contact avec la nature à laquelle il communie profondément.Sylvie Van Brabant, qui compte à son actif une quinzaine de films ou documentaires, a réalisé une belle œuvre, pleine de tendresse et de finesse.L\u2019on devine quelle connivence s\u2019est établie entre l\u2019acteur et la réalisatrice et la patience que celle-ci a dû déployer pour parvenir à un tel résultat.Le visionnement en est vivement conseillé pour embellir la vie d\u2019un rayon de soleil.Anne-Marie Aitken une planète De Trois-Rivières, un grand magazine d'actualités relig Le dimanche de 23 h à minuit f CBS! Cote-Nord CBGA aspésie-Les Iles teuses CBJ-FM Saeuenav- Lac-Saint-Iean Une émission de Michel Morin 88,1 FM Mauricie Centre-du-Québec CJBR-FM Bas-Saint-Laurent 106,3 FM Québec 101.1\tFM Estrie 95.1\tFM Montréal CHLM Abitibi- Témiscamingue 90,7 FM Ottawa-Hull première chaîne «§»> Radio-Canada janvier-février 2001 ReLatiONS (39 LivR.es Le Québec de l'an 2000 Roch Côté (sous la direction de), Québec 2001.Annuaire politique, social, ÉCONOMIQUE ET CULTUREL, MONTRÉAL, FlDES, 2000, 529 P.J\u2019avoue avoir dévoré goulûment l\u2019édition 2001 de l\u2019Annuaire du Québec.Sous la direction de Roch Côté, l\u2019ouvrage nous apporte la contribution de 70 auteurs, experts et journalistes, sur différents aspects de notre vie collective.Variété de styles et de points de vue même si l\u2019équipe du Devoir est fortement présente.L\u2019édition 2001 m\u2019a captivé.Elle m\u2019a semblé particulièrement réussie par sa 2001 TOUTE ANN > politique économique t> sociale > culturelle manière concise de cerner la problématique des questions soulevées et d\u2019en proposer une interprétation sans glisser trop vite dans l\u2019éditorial.L\u2019information est ample et la mise au point de tableaux superbes surtout pour les régions.Très intéressantes sont les sections sur les tendances de la société québécoise, l\u2019analyse de la question nationale, les (ST janvier-février 2001 débats autour de la politique municipale (qui se prolongent dans une longue section sur le territoire, notamment sur la région métropolitaine de Montréal, sur celle de Québec, sur les villes intermédiaires et celles de la couronne périphérique).On y trouve aussi de bonnes synthèses sur les questions actuellement débattues : la santé, l\u2019éducation, la justice et les demandes sociales.Deux petites remarques critiques.D\u2019abord le titre : il ne s\u2019agit pas du Québec 2001, mais bien du Québec 2000 (juillet 1999 - juin 2000).Et puis, pratiquement pas un mot sur l\u2019environnement, particulièrement sur la consultation sur la gestion de l\u2019eau au Québec, dont le rapport a pourtant été rendu public le 3 mai 2000.Dans l\u2019ensemble, Québec 2001 est un livre de référence indispensable aux bibliothèques et à toute personne désireuse de comprendre les débats actuels et, surtout, d\u2019envisager de quelque manière le futur de notre société.André Beauchamp Une parabole Ahmadou Kourouma, En attendant le vote DES BÊTES SAUVAGES, PARIS, ÉDITIONS DU SEUIL, 1998, 358 P.Le rebelle, l\u2019insubmersible, celui dont vingt années d\u2019exil forcé n\u2019ont pu sécher l\u2019encre de sa plume mordante, récidive et rit encore une fois au nez et à la barbe des ogres blancs et noirs qui ont saigné l\u2019Afrique et continuent de la brûler à petit feu.En attendant le vote des bêtes sauvages peut être comparé au bruit d\u2019une sirène qui, tout en alertant la population de la présence d\u2019un incendie, annonce surtout l\u2019arrivée des pompiers.Mais ce son de cloche, si triste soit-il, est teinté d\u2019un humour cynique - pour ne pas dire noir - qui suscite chez le lecteur un tiraillement entre le fou rire et la révolte.Le roman est marqué par la présence française en Afrique, pendant et après les indépendances.On y décèle le sceau de l\u2019indélébile des dictatures militaires et les règnes de partis uniques couron- nés par des pratiques abusives.La paranoïa d\u2019un pouvoir à vie allant jusqu\u2019à inventer des coups d\u2019État fictifs pour mieux torturer et éliminer physiquement ses adversaires, laisse beaucoup d\u2019amertume chez le lecteur, d\u2019autant plus que ces pratiques sont encore d\u2019actualité.Le roman est une mise à nue des distorsions qui ont accompagné non seulement l\u2019occupation de l\u2019Afrique par l\u2019Europe, mais aussi son apparente émancipation.En ce sens, l\u2019un des grands mérites de l\u2019auteur réside dans sa critique sans compassion à l\u2019égard de tous ceux qui ont mis l\u2019Afrique à genoux, car si la colonisation et le néocolonialisme l\u2019ont déboussolée pour toujours, l\u2019auteur ne ménage pas pour autant les responsabilités africaines singularisées par les chefs d\u2019État plus préoccupés de leur ascendant et de leurs richesses personnelles que de la véritable indépendance du continent.Tour à tour, Kourouma nous replonge dans l\u2019histoire coloniale française qu\u2019il ridiculise à satiété.Il dépeint aussi la dictature, la fourberie et la bouffonnerie des dignitaires africains d\u2019après les indépendances soutenus en grande partie par l\u2019intrusion étrangère.À travers les pseudonymes et les totems, il est facile d\u2019en reconnaître plusieurs.Comme le dit l\u2019auteur, en Afrique, les noms des chefs d\u2019État sont plus connus que les pays qu\u2019ils dirigent.Une partie du roman est consacrée à la chasse au sorcier communiste.Ici, il convient de rappeler l\u2019ostracisme qu\u2019a vécu Sékou Touré quand il osa rejeter l\u2019offre du général de Gaulle « en préférant la liberté dans la pauvreté plutôt que la richesse dans un confortable esclavage ».Mais Kourouma de nous dire que si la menace rouge servit de prétexte aux anciens parrains pour juguler le monstre communiste, et surtout, pour garder en poste leurs dirigeants satellites, ceux qui résistèrent à la destitution télécommandée ne firent malheureusement pas mieux que les premiers, les pratiques du pouvoir de chacun se ressemblant à s\u2019y méprendre.Le livre illustre, dans sa dernière partie, la difficile tentative de démocratisa- LivRes tion de l\u2019Afrique amorcée dans les années 90.après la chute du mur de Berlin.Est mis en lumière le désaveu des puissances occidentales envers leurs anciens protégés, désaveu qui fut officiellement justifié par un noble objectif : aider les Africains à conjuguer respect des droits humains et bonne gestion économique.Cette période correspond au fameux discours de la Baule, mais aussi à l\u2019entrée en vigueur des programmes d\u2019ajustement structurel.Il s\u2019ensuit, en Afrique de l\u2019Ouest, la dévaluation forcée du franc CFA, dont les victimes sont innombrables.Dans une sorte de « J'accuse », l\u2019auteur illustre bien la stratégie utilisée par les dictateurs pour qui sonnait le glas ainsi que celle de leurs supposés et potentiels tombeurs.Ahmadou Kourouma, tout comme Mongo Béti, font partie de cette génération de romanciers et intellectuels africains qui n\u2019ont pas peur de dénoncer le crime de la colonisation, de ses dépositaires colons et de ses despotes autochtones.Ils prennent de l\u2019âge et avouent souvent leur inquiétude face à la fragilité de la relève.Françoise Nduwimana Associations risquées Frans de Waal, Bonobos, le bonheur d'être SINGE, PHOTOS FRANS LaNTING, TRADUIT DE l'anglais des États-Unis par Jean-Paul Mourion, Éditions Fayard, Paris, 1999 p.Recevoir un livre en cadeau, c\u2019est souvent se retrouver plongée dans un univers inconnu.C\u2019est ce que j\u2019ai ressenti lorsqu'on m\u2019a offert Bonobos, le bonheur d\u2019être singe, album où s'entremêlent photos, entretiens journalistiques et état sommaire des connaissances scientifiques actuellement disponibles sur ces grands primates.Dès les premiers regards, les photos de Frans Lanting séduisent.Presque *T.-r / \u2014vr \u2019 .ERANS DE WAAL & F RAM S LANTING BONOBOS LE BONHEUR D\u2019ÊTRE SINGE toutes magnifiques, elles établissent des liens de complicité quasi immédiats entre eux et nous.Difficile en effet de rester insensible à ce qui ressemble à des moments idylliques d\u2019intimité entre une mère et son petit; difficile également de résister à ces images de bonobos semblant méditer devant le soleil couchant, après une journée faite de jeux, de repas partagés, de toilettage.Peu de nos albums de famille sont aussi émouvants que celui qu\u2019on nous propose ici.Encore peu connus des primatologues, les bonobos présentent des caractéristiques étonnantes qui, selon certains spécialistes, remettent radicalement en question plusieurs des théories de l\u2019évolution et de la sélection naturelle.Peu d\u2019études ont encore été réalisées en milieu naturel, c\u2019est-à-dire dans les forêts isolées de la République démocratique du Congo.Presque toutes les données sont donc tirées de l\u2019observation de la centaine de spécimens vivant actuellement en captivité.Malgré ces lacunes, les bonobos se distinguent nettement des autres primates, et notamment des chimpanzés, avec lesquels ils ont longtemps été confondus.Première caractéristique fondamentale, les bonobos ont recours à la sexualité (plutôt qu\u2019à l\u2019agressivité ou à la force physiques) pour réguler l\u2019ensemble de leurs interactions.Par exemple, et peu importe l\u2019âge, le sexe ou la position hiérarchique, les bonobos se livrent à toutes sortes d\u2019attouchements, de jeux ou de rapports sexuels qui leur évitent les confrontations directes.Autre trait : si un mâle domine bien le groupe, les liens entre les femelles sont très puissants et ce sont elles qui.parmi leur progéniture mâle, le choisiront; de même, les femelles exercent un contrôle absolu sur la distribution de nourriture, règle à laquelle aucun mâle, fut-il dominant, ne peut échapper.Conséquence directe de cette égalité relative, les soins prodigués aux plus jeunes sont mieux partagés entre mâles et femelles.Tout concourt donc à nous faire aimer ces grands primates.Malheureusement, l\u2019anthropomorphisme des auteurs est tel que, dès la toute première page, commence un léger agacement, qui s\u2019accentue au fil de l\u2019ouvrage et qui se termine en véritable irritation.On insiste, très lourdement, sur la « personnalité puissante qui, affectivement et mentalement, ressemble à la nôtre », chaque bonobo se révélant plus ou moins intelligent, créatif, compatissant, tendre, généreux, etc.On tisse constamment des liens entre les comportements bonobos et les plus grandes réalisations humaines - depuis le langage parlé jusqu\u2019à la reconnaissance de l\u2019autre - sans les précautions qu\u2019imposent pareilles associations.De même, des concepts aussi complexes que société, érotisme, système politique et culture sont fréquemment évoqués, et ce pour rendre compte d\u2019observations souvent très partielles.L\u2019effet initial de séduction s\u2019évanouit alors totalement ; un tel manque de rigueur dans l\u2019usage des termes et des concepts devient inacceptable, surtout quand on sait qu\u2019un nombre croissant d\u2019intégristes des neurosciences associés à trop de sociobiologistes ou biophilosophes veulent expliquer tous les comportements humains en termes de stricte biologie du vivant, faisant de nous, humains, des quasi-robots, êtres uniquement motivés par les supposées lois g janvier-février 2001 LivRes naturelles.Combinés, ces deux phénomènes - l\u2019un traçant un portrait angélique de la vie animale, l\u2019autre offrant le reflet d\u2019humains incapables de maîtriser leurs instincts - peuvent devenir extrêmement dangereux.En brouillant trop les frontières, on en vient à confondre droits et responsabilités, respect de la nature et défense de la dignité humaine.On ne peut qu\u2019approuver le mouvement contemporain en faveur d\u2019une plus grande sensibilité à la vie animale.Néanmoins, si, comme certains le souhaitent ouvertement, notamment aux États-Unis, les « droits » des animaux devenaient un jour aussi sacrés que la Déclaration universelle des droits de l\u2019Homme, c\u2019est, de fait, la loi du plus fort qui s\u2019imposerait, aux humains comme aux animaux.Francine Tardif De la vie au cœur de la mort Gil Courtemanche, Un dimanche à la piscine à Kigali, Montréal, Boréal, 2000, 284 p.Roman?Essai?Poésie?Parole d\u2019homme en tous cas.Et parole forte, assurément.Sur des réalités actuelles et tragiques : sida et génocide rwandais.Maladies du corps et de l\u2019esprit au cœur desquelles habitent, aiment, meurent et triomphent des hommes et des femmes chez qui la vie est plus irrésistiblement forte que la mort.L\u2019auteur fut d\u2019abord journaliste : de ceux qui ne se contentent pas de constater et de rapporter, mais qui s\u2019indignent devant l\u2019inacceptable.Ce qui en fit un essayiste : on se souviendra de ses Douces colères et de ses Nouvelles douces colères, publiées en 1989 et en 1999.Il a vécu et travaillé au Rwanda, avant et après le génocide de 1994, entre autres pour y étudier la pandémie du sida.Manifestement, ce pays lui est rentré dans la peau.Comment rendre justice à cette situation limite que furent les tueries à la machette, à ces haines ancestrales cultivées entre Hutus et Tutsis, aux responsabilités blanches, coloniales ou internationales, aux comportements sexuels d\u2019une population ravagée par le sida?Il y a déjà eu tant de témoignages, de reportages, de rapports d\u2019enquêtes, d\u2019analyses socio ou géopolitiques.Alors l\u2019auteur a choisi d\u2019utiliser le roman.Un roman collé à la réalité et qui pourtant la transcende.Où l\u2019on reconnaît les lieux et les personnages.Où l\u2019on ressent la moiteur du climat.Mais où la fiction permet de rendre la profondeur du réel mieux encore que l\u2019objectivité documentaire.Parlant de ses personnages, qu\u2019il a pour la plupart connus, l\u2019auteur précise : « C\u2019est pour mieux dire leur qualité d\u2019hommes et de femmes assassinés que j\u2019ai pris la liberté de les inventer un peu.» Bernard Valcourt est un journaliste québécois qui a connu l\u2019Éthiopie et le Liban, et qui travaille à mettre sur pied une télévision d\u2019État au Rwanda, tout en s\u2019intéressant aux ravages causés par le sida.À travers ses collègues nationaux, la faune qui gravite autour de l\u2019hôtel des Mille-Collines, la jeune serveuse Gentille qui deviendra sa femme, il est imperceptiblement happé par l\u2019histoire même de ce pays, jusqu\u2019à être plongé, malgré lui, au cœur de la tourmente.Je ne résumerai pas l\u2019histoire.Je dirai seulement que c\u2019est un livre puissant, qui emporte son lecteur dans une réalité plus grande que nature, avec des personnages à la fois profondément individuels et exemplaires, dans une spirale inexorable de tragédie et de courage, et dans un mélange politiquement incorrect de sexe, de mort et de vitalité indomptable.Roman sur le génocide?Chronique sur le sida?Ou tout simplement parole forte, poétique, presque priante sur une réalité contemporaine qui interpelle toujours nos consciences?Parole qui brasse de l\u2019humanité dans toute son épaisseur, où bourreaux et victimes prennent visages de frères et sœurs, où la mort est partie prenante quotidienne de la vie.Parole que je vous souhaite d\u2019écouter.Dominique Boisvert Félicitations à Wajdi Mouawad, lauréat du Prix littéraire du Gouverneur général 2000 dans la catégorie théâtre, pour Littoral (Leméac/Actes Sud).Nous saluons avec le jury cette « pièce haletante au lyrisme envoûtant ».Lr rroRAL Wajdi Mouawad 42 ReLatiONS janvier-février 2001 SoiRées ReLatiONS À MONTRÉAL Religion et société Dans un Québec sécularisé, y a-t-il place pour le fait religieux?Dans un contexte de pluralisme religieux, de libéralisme économique et d\u2019éclatement du lien social, quelles réponses les Églises entendent-elles donner au défi de la transcendance?Raymond Lemieux, professeur à la Faculté de théologie de l\u2019Université Laval Georges Leroux, professeur de philosophie, UQAM Nicole Laurin, professeure à la Faculté de sociologie de l\u2019Université de Montréal Le lundi 19 février 2001, de 19 ii à 21 h 30, au CJF, 25, rue Jarry Ouest (métro Jarry ou de Castelnau).À QUÉBEC Une paix juste et durable avec les Premières Mations?Trois cents ans après le traité de la Grande Paix entre les Français et trente-neuf nations autochtones, pouvons-nous dire que les conditions d\u2019une paix durable sont réunies?Nos panelistes en analyseront les embûches et dégageront quelques voies d\u2019avenir.Roméo Saganash, directeur des relations gouvernementales au Grand Conseil des Cris Denys Delâge, sociologue et historien, professeur à l\u2019Université Laval Jeanne-Mance Charlish, militante traditionnaliste Innu Le mardi 27 février 2001, de 19 h À 21 h 30, au Musée de la Civilisation, auditorium 2, 85, rue Dalhousie, Vieux-Québec.Renseignements au (514) 387-2541 ou fnduwimana@cjf.qc.ca Contribution volontaire : 5 $ ReLatiONS société politique religion 8 NUMÉROS PAR ANNÉE, 44 PAGES 4,95 $ PLUS TAXES Oui, je désire un abonnement de______________an (s), au montant de______________$ NOM_____________________________________________________________________________ ADRESSE ________________________________________________________________________ VILLE __________________________________________________________________________ ABONNEZ-VOUS.CODE POSTAL TÉLÉPHONE (___________) Un an : 30 $ Deux ans : 55 $ À l'étranger (un an) : 35 $ Étudiant : 25 $ (sur justificatif) par téléphone : (514) 387-2541 par télécopieur : (514) 387-0206 par courriel : relations@cjf.qc.ca par la poste : Relations a/s Mme Hélène Desmarais 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 Je désire également envoyer un abonnement de__________________an(s), au montant de_____________$ à la personne suivante : NOM____________________________________________________________________________________________ ADRESSE _______________________________________________________________________________________ VILLE _________________________________________________________________________________________ CODE POSTAL ______________________________ TÉLÉPHONE (________) _______________________________ Montant total :_______________$ Je paie par chèque (à l'ordre de Relations) [U Visa EU Mastercard EU NUMÉRO DE LA CARTE ____________________________________________________________________________ EXPIRATION__________________________ SIGNATURE_________________________________________________ Ne perdez pas le nord.Suivez F actualité :uaute au quotidi îen LE DEVOIR WWW .led ABONNEZ-VOUS DÈS MAINTENANT (514) 985-3355 1 800 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