Relations, 1 janvier 2003, Janvier - Février
[" Emile Ollivier La langue sur rétabli ReLàtiONS société politique religion NuméRO 682 févRieR 2005 S Actualité de anarchisme Sur les traces d\u2019un héritage Chrétiens dans la mouvance anarchiste Enjeux politiques % 1\t// ! \t7 \t/ \t \t \t\u2022.-x.\t La ZLEA après Quito ARTISTE INVITE : SHRU 977003437800002 sommaiRe NuméRo 682, jaNvieR-févRieR 2003 4 actuaLités HoRiZoNs 9\tUNE BRÈCHE DANS LA FORTERESSE Pierre Bélanger 27\teN BRef aiLLeuRS 28\tPOLITIQUE ALLEMANDE EN PEAU DE CHAGRIN Dietmar Kôveker coNtRoveRse 50\tL'ESPRIT DE VATICAN II EST-IL MORT?Louis Rousseau et Ginette L'Heureux RegaRD 32\tLA LANGUE SUR L'ÉTABLI Émile Ollivier sîLLons 36\tCHEMINS DE L'INCONNU Hélène Dorion 38 muLtiméDias 40 LiVRes Couverture : Shrü, Mes premiers pas, graphite sur carton, 2002 DossieR ÎO ACTUALITÉ DE L'ANARCHISME La contestation antimondialisation a propulsé l'anarchisme à l\u2019avant-scène médiatique.Si la revue Relations aborde l\u2019actualité de ce courant, ce n\u2019est pas pour alimenter une critique captive de préjugés tenaces, mais pour débroussailler une pensée méconnue, révélatrice de ce qui se passe dans notre société.Qu\u2019on le veuille ou non, l\u2019anarchisme questionne notre projet démocratique.12 SUR LES TRACES D'UN HÉRITAGE Jean-Claude Ravet 17 CHRÉTIENS DANS LA MOUVANCE ANARCHISTE Gregory Baum 21 ENJEUX POLITIQUES Table ronde ARTISTE INVITÉ Depuis l\u2019âge de six ans.Christian Robert de Massy dessine des animaux et des nuages.Obsession qui le poussera à faire un baccalauréat en écologie, des études en arts plastiques et en animation 3D, et à effectuer un détour par le développement international.Aujourd\u2019hui, enfin adulte, il réalise des affiches, principalement pour le théâtre, travaille pour le cinéma comme illustrateur de production et de storyboard et crée des illustrations mêlant le dessin traditionnel à l\u2019infographie.Il s\u2019acharne aussi sur une bande dessinée- pleine d\u2019animaux et de nuages - qui devrait paraître avant la fin du siècle prochain! Il est mieux connu sous le nom de Shrü.ReLatiONS La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, sous la responsabilité de membres de la Compagnie de Jésus et d\u2019une équipe de personnes engagées dans la promotion de la justice.BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: (514) 387-2541 téléc.: (514) 387-0206 DIRECTEUR Jean-Marc Biron RÉDACTRICE EN CHEF Anne-Marie Aitken SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Jean-Claude Ravet ASSISTANTE À LA RÉDACTION Martine Paquette DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca ILLUSTRATIONS Elmyna Bouchard Boris Lino (ecco_lino@hotmail.com) RÉVISION/CORRECTION Éric Massé IMPRESSION HLN, Sherbrooke COMITÉ DE RÉDACTION Gregory Baum, Michel Beaudin, Céline Dubé, Guy Dufresne.Élisabeth Garant, Joseph Giguère, Fernand Jutras, Nicole Laurin, Guy Paiement COLLABORATEURS André Beauchamp, Dominique Boisvert, René Boudreault.Marc Chabot, Hélène Dorion.Jean-Marc Éla.Vivian Labrie, Jean-Paul Rouleau Les articles de Relations sont répertoriés dans Repère et dans l'Index de périodiques canadiens.publication de Info Globe.Dépôt légal.Bibliothèque nationale du Québec.ABONNEMENTS Hélène Desmarais 8 numéros (un an) : 32 $ (taxes incluses) Deux ans : 56 $ (taxes incluses) À l'étranger : 40 $ Étudiants : 25 $ TPS: Ri 19003952 TVQ : 1006003784 Nous reconnaissons l'aide financière du gouvernement du Canada, par l'entremise du Programme d'aide aux publications (PAP).pour nos dépensesj'envoi postal.ISSN 0034-3781 Envoi de Poste-publication Enregistrement n° 09261 2 ) ReLatiONS janvier-février 2003 eDitORiaL Shrü, J'y pense ENCORE, GRAPHITE ET ENCRE SUR TOILE, 2002 Gouvernance à courte vue Rendu public en juin 2002, le « livre vert » sur la réforme des institutions démocratiques aurait dû, en principe, nous convier à une réflexion collective sur les fondements de notre démocratie et sur les conditions d\u2019exercice de celle-ci.Force est de constater que le document Le pouvoir aux citoyens et aux citoyennes du ministre Jean-Pierre Charbonneau, qui a donné lieu à une tournée nationale cet automne, apporte bien peu d\u2019eau au moulin pour alimenter le débat public.11 est même inquiétant de penser que la question de l\u2019avenir de nos institutions politiques puisse se décider à partir d\u2019une réflexion si peu étayée, émanant de surcroît d\u2019un gouvernement en fin de mandat, sur fond de scepticisme ambiant.Face au renforcement du pouvoir de l\u2019exécutif au détriment du pouvoir législatif et de la liberté d\u2019expression des députés, Le pouvoir aux citoyens et aux citoyennes propose de rempla- cer le régime parlementaire britannique, qui aurait fait son temps, par un régime de type présidentiel américain.Pour appuyer sa thèse, il vante les mérites de la séparation des pouvoirs politiques aux États-Unis - ce qu\u2019on ne peut lui reprocher -, mais il occulte totalement la réalité du système américain qui prône le moins d\u2019État possible au profit des intérêts particuliers et de la libre entreprise.En ce sens, les États-Unis sont marqués, eux aussi, par la dépolitisation qui affecte tous les régimes occidentaux.Rien n\u2019est dit, non plus, sur la pratique des lobbies qui constituent quasiment un troisième pouvoir chez nos voisins du Sud.Ces silences sont lourds de conséquences.Le Québec, au nom même de son affirmation nationale, est-il désireux de se calquer sur le modèle américain?Évaluer le mode de scrutin, proposer un changement de régime politique, favoriser la consultation directe, la représentation des femmes, des Autochtones et des régions, c\u2019est transformer le système politique dans son ensemble et du même coup les liens vitaux et nécessaires entre l\u2019État, les institutions politiques et les citoyens.Au lieu d\u2019une vision inspiratrice, on ne nous propose rien d\u2019autre qu\u2019une meilleure «gouvernance», vocable à la mode prôné tant par le FMI et la Banque mondiale que par les politiciens et les entrepreneurs.Manière de diluer le politique au profit d\u2019une conjonction d\u2019intérêts publics, marchands, caritatifs et sociaux qui masque les sources du pouvoir et des contre-pouvoirs.C\u2019est là que le bât blesse: le politique s\u2019effrite comme peau de chagrin.Les menaces qui planent sur la démocratie, telles que l\u2019affirmation toujours plus grande du marché et de la judiciarisation, l\u2019emprise constante du rôle des médias désormais entre les mains des grands investisseurs, ainsi que la multiplication à tous les niveaux d\u2019autorités non élues, rendent urgent ce débat sur son avenir.Pour cela, nous devons réaffirmer que la démocratie n\u2019est pas seulement un ensemble de procédures rationnelles, mais quelle enveloppe aussi de l\u2019imaginaire, des passions et une représentation du vivre ensemble.En effet, nous vivons dans un monde qui nous précède et sur lequel nous n\u2019avons pas la maîtrise finale, malgré tous les assauts que nous lui faisons subir.Nous vivons dans un monde commun à construire ensemble et à sauvegarder, sinon nous le rendrons invivable pour les générations futures.Dire qu\u2019il n\u2019y a qu\u2019un seul monde commun, limité et fragile, ne signifie pas qu\u2019il puisse y avoir un seul point de vue sur ce monde; cela permet de situer les divers points de vue dans un horizon qui les transcende et leur donne sens.Mais alors, il faut effectivement redonner du pouvoir aux citoyens et aux citoyennes par une prise de parole constructive, à tous les niveaux de la société.À Relations, nous croyons que tout projet démocratique passe par cette mise en commun du monde qui suppose non seulement un horizon partagé, donc des lieux de délibération où la parole peut circuler et prendre du recul par rapport à l\u2019apparente fatalité, mais aussi une saine redistribution des richesses afin de lutter contre des inégalités scandaleuses.La justice sociale passe par le renforcement de la démocratie et la résistance à tout ce qui la chloroforme.Anne-Marie Aitken janvier-février 2003 ReLatiONS f 3 actuaLites Ne crions pas haro sur les grévistes! L'auteur est président PAR INTÉRIM DE l'Alliance des PROFESSEURES ET PROFESSEURS DE Montréal © Le recours collectif serait-il en train de se transformer en arme servant à punir quiconque oserait troubler la quiétude de l'immobilisme?Pierre Saint-Germain Depuis l\u2019adoption des Chartes des droits et libertés, la confrontation entre les droits collectifs et les droits individuels est plus évidente que jamais.L\u2019appareil judiciaire est sollicité dans le but d\u2019arbitrer ces conflits et de graver dans la mémoire collective la jurisprudence qui servira de phare aux prochains litiges.Dans ces dédales juridiques, le recours collectif constitue une voie de plus en plus utilisée pour établir la primauté du droit.Or, droit, justice, réparation et punition constituent des motifs qui s\u2019entremêlent au point de pervertir le sens originel du recours collectif.11 y a lieu de se demander si les diverses applications du recours juridique ne sont pas en train de nous rapprocher de la tendance américaine à régler les conflits de toute nature devant les tribunaux.L\u2019exemple du recours collectif intenté contre l\u2019Alliance des professeures et professeurs de Montréal, par des parents d\u2019élè- ves qui réclament des dommages compensatoires et exemplaires à la suite d\u2019une grève de trois jours, témoigne de cette confusion entre les droits individuels et les droits collectifs, entre la nécessité de compensation des préjudices et le désir de punir les instigateurs.Le syndicat et ses officiers ont déjà été condamnés pour outrage au tribunal par la Cour supérieure.Le conseil des services essentiels a aussi ordonné aux membres de l\u2019Alliance de réaliser un plan de récupération incluant, entre autres, la conversion d\u2019une journée pédagogique en jour de classe en vue de compenser les retards scolaires possibles causés par la grève.Le recours collectif est donc la troisième poursuite contre l\u2019Alliance en moins d\u2019un an.Si réparation a été faite, pourquoi poursuivre sinon pour punir?«r Tant sur le plan social que sur celui des relations de travail, l\u2019Alliance des professeures et professeurs de Montréal s\u2019inquiète de cette tendance qui se répand au Québec et de ses conséquences.La situation pousse à poser deux questions : les employés des secteurs public et parapublic ont-ils encore le droit de défendre leurs droits?Et quelles sont les répercussions de la confrontation du droit du citoyen et de celui du travailleur?Dans le secteur public, la question concerne davantage l\u2019existence du droit du travailleur que son application.L\u2019employeur-législateur dispose de grands moyens pour imposer ses conditions et mettre fin de façon coercitive et unilatérale à des moyens de pression même légaux.Décrets, lois spéciales, conseil des services essentiels sont autant de mécanismes juridiques qui changent la donne de la négociation d\u2019une convention collective et qui contrecarrent la possibilité pour les travailleurs d\u2019établir un rapport de force.Cet affaiblissement du mécanisme de négociation est déjà inquiétant en soi quant aux relations patronales-syndicales.L\u2019ajout des recours juridiques des citoyens à l\u2019arsenal gouvernemental risque de faire en sorte que plus personne, particulièrement des secteurs public et parapublic, «\u2019ue^-riF ReLatiONS janvier-février 2003 actuautes Les voies de la catéchèse n'osera tenter de faire progresser des causes sociales ou syndicales, sous peine d\u2019être poursuivi.Sans faire de cas d\u2019espèce, l\u2019histoire montre que certains grands dérangements, souvent illégaux à leur époque, ont mené à des changements progressistes qui vont maintenant de soi pour la société.Pensons aux congés de maternité obtenus à l\u2019arraché il n\u2019y a que 25 ans.Que dire des grèves d\u2019As-bestos et de Chicago, qualifiées d\u2019illégales, pour lesquelles des travailleurs ont payé de leur vie afin de contrer des briseurs de grève ou réclamer la journée de travail de huit heures?Par le recours aux tribunaux, le citoyen serait-il en train de plonger dans cette logique assassine qui vise à modifier la règle du jeu pour monnayer son insatisfaction ou son inconfort en oubliant les enjeux sociaux sous-jacents à un conflit?Faut-il freiner à tout prix les locomotives de l\u2019avancement social que constituent les organisations ouvrières et populaires sous prétexte quelles sont trop bruyantes?Faut-il compenser tout inconvénient et chercher un coupable à punir afin que ni ces « fauteurs de troubles » ni personne d\u2019autre n\u2019ait le goût de sortir des sentiers battus?La société doit y réfléchir.Bien quelle ait été qualifiée d\u2019illégale par les tribunaux, la grève des professeurs de Montréal était fondée sur la revendication sociale de l\u2019équité salariale.La prolifération des recours juridiques à des fins répressives contre des travailleurs ou des organisations communautaires est dangereuse pour la société.Le secteur public a souvent été à l\u2019avant-garde avec des revendications dont ont profité par la suite les travailleurs du secteur privé.Dresser un autre obstacle ne servira que le patronat sans protéger les droits collectifs.\u2022 Avec ses Orientations pour la formation à la vie chrétienne, l'Assemblée des évêques du Québec s'engage dans une vision renouvelée du projet catéchétique Suzanne Desrochers Gomme elle l\u2019avait annoncé l\u2019année dernière, l\u2019Assemblée des évêques du Québec (AEQ) livre des Orientations pour la formation à la vie chrétienne.Le document propose un cadre de référence en vue de réfléchir et de mettre en œuvre le projet catéchétique de l\u2019Église québécoise.À l\u2019instar du Directoire général pour la catéchèse, le texte des Orientations s\u2019inscrit dans une perspective christo-logique : il s\u2019agit de « mettre en lumière la signification de la communion avec le Christ au regard de l\u2019humanisation intégrale des personnes et de la société ».Telle est l\u2019orientation générale qui sous-tend le document.La pertinence de la proposition de l\u2019Évangile est posée sous l\u2019angle de la contribution particulière des disciples du Christ, solidaires de toutes les personnes qui portent aujourd\u2019hui le souci du « devenir humain ».Le regard porté sur le monde actuel est empathique, sans complaisance toutefois : le document fait sien un certain nombre de questions soulevées par la recherche d\u2019humanisation des contemporains, en les plaçant dans l\u2019horizon de l\u2019appel à accueillir l\u2019Évangile.L\u2019orientation générale se déploie à partir d\u2019une vision « partagée » de la foi, du « profil de disciple » et d\u2019une conception de la manière de faire Église aujourd\u2019hui.Le document propose ainsi une synthèse éclairante des réflexions qui se profilent dans les textes publiés précédemment par l\u2019AEQ.Les passages sur la foi, en particulier, présentent un intérêt certain : peu de documents prennent la peine de préciser la conception de la foi qui sous-tend leurs propos.La deuxième partie des Orientations s\u2019y risque avec brio et dégage une vision existentielle, voire théologale, de la foi sous-jacente à l\u2019ensemble du document, bien que le potentiel de cette vision ne soit pas pleinement exploité.La conception du processus d\u2019évangélisation ainsi que la contribution spécifique de la catéchèse sont ensuite rappelées, s\u2019appuyant sur divers textes qui ont marqué l\u2019évolution de cette réflexion depuis Vatican IL L\u2019évangélisation y est présentée comme la « perspective intégratrice de l\u2019ensemble de la mission de l\u2019Église », déployée en trois moments essentiels : l\u2019activité missionnaire, catéchétique et pastorale.Cette présentation a l\u2019avantage de proposer ces « moments » non comme des étapes d\u2019un processus linéaire de développement de la foi, mais plutôt comme des « types » de proposition par lesquelles l\u2019Église accomplit sa mission d\u2019évangélisation.On peut toutefois mentionner la limite d\u2019une telle interprétation : la mise en veilleuse du caractère profondément initiatique du deuxième moment.La quatrième partie du document trace les lignes directrices du projet catéchétique de l\u2019Église québécoise.On y privilégie une « démarche d\u2019accompagnement », qui vise à soutenir le sujet croyant, libre et responsable de son cheminement.L\u2019esprit catéchumé-nal est présent dans cette approche, mais on perçoit dans le texte une hésitation : la perspective catéchuménale se trouve instrumentalisée par rapport à la démarche catéchétique.Or, s\u2019il peut appuyer en certains passages une telle interprétation, le Directoire propose également le modèle catéchumé- L'auteure est chargée de cours À la Faculté de THÉOLOGIE DE l'Université de Montréal (D janvier-février 2003 ReLatiONS actuaütes nal comme une inspiration théologique et ecclésiologique pour la catéchèse.À plusieurs reprises, il insiste sur le lien étroit entre catéchèse et sacrements d\u2019initiation dans la structuration de l\u2019identité chrétienne et dans le processus d\u2019incorporation à la communauté ecclésiale.Cette perspective se fait plus discrète dans le texte des Orientations.Les jalons ainsi posés sont enfin contextualisés dans les divers lieux de la catéchèse.Les questions sur la paroisse et sur la vitalité communautaire sont remises sur la table; des modèles paroissiaux sont évoqués, renvoyant aux propositions effectuées dans le texte Proposer aujourd'hui la foi aux jeunes (2000); des lieux déjà explorés dans d\u2019autres documents sont rappelés et proposés comme étant propices pour la formation à la vie chrétienne.Malgré la pertinence et l\u2019intérêt de ces propositions, on reste cependant sur sa faim.Elles ne réussissent pas à dissiper une impression d\u2019éclatement quant à la réflexion sur la dimension ecclésiale de la formation à la vie chrétienne : l'ensemble du texte des Orientations présente certes des éléments intéressants à cet égard, mais l\u2019articulation de ces éléments fait défaut pour réfléchir non seulement à l\u2019ancrage ecclésiologique de la catéchèse, mais également à sa mise en œuvre dans le contexte ecclésial actuel.\u2022 La ZLEA après Quito Les mouvements d'opposition à la ZLEA gagnent en importance et indiquent que l'on s'en va vers un affrontement majeur dans les Amériques Dorval Brunelle L'auteur est PROFESSEUR AU Département de SOCIOLOGIE DE l'UQAM.Il dirige le Groupe de recherche sur l'intégration CONTINENTALE Les ministres du Commerce des Amériques se sont réunis à Quito en Équateur, à la fin d\u2019octobre 2002, afin de poursuivre les négociations sur la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA).La détermination et l\u2019intransigeance de la Maison-Blanche, d\u2019un côté, l\u2019extension impressionnante du mouvement d\u2019opposition à la ZLEA, de l\u2019autre, auront sans doute des effets sur les équipes de négociation.Selon la « doctrine Bush » en matière de politique commerciale, le recours au libre-échange devrait à la fois renforcer la sécurité nationale des États-Unis et promouvoir la prospérité partout ailleurs dans le monde, deux objectifs pourtant inconciliables.La meilleure illustration du fait que la sécurité des États-Unis et de leurs investissements à l\u2019étranger se situe loin devant les intérêts de quiconque se trouve dans les chapitres portant sur les investissements et les marchés © publics de l\u2019ALENA (Accord de libre-échange nord-américain), dont les dispositions et formulations servent de base à leurs équipes de négociation de la ZLEA.Gela passe par un statut juridique privilégié accordé à l\u2019entreprise étrangère.Le chapitre 11 de l\u2019ALENA permet à un investisseur d\u2019une Partie d\u2019intenter une poursuite contre une autre Partie, ce qui signifie qu\u2019un investisseur étranger peut poursuivre un gouvernement national; par contre, un investisseur national ne peut jamais invoquer l\u2019ALENA afin de poursuivre son propre gouvernement.On trouve le même genre de « discrimination » dans le chapitre 10 consacré aux marchés publics.Faisant fond sur les principes de transparence et de traitement national, l\u2019ALENA prévoit que les marchés publics de plus de 50 000 $ doivent être ouverts aux fournisseurs des trois Parties.Cependant, aucune disposition semblable n\u2019existe en vue d\u2019accroître la transparence dans l\u2019achat de fournitures effectué par les monopoles et autres entreprises géantes, lesquels conservent ainsi leurs prérogatives au mépris de toutes les règles imposées aux entités publiques.Les négociations de la ZLEA évoluent vite, comme en témoignent les résultats de la dixième réunion du Comité de négociation commerciale (CNC) de la ZLEA, tenu au Venezuela en avril 2002, qui venaient confirmer ceux de la neuvième réunion, qui a eu lieu au Nicaragua en septembre 2001.Le compte rendu de cette dernière réaffirmait l\u2019engagement des partenaires et de l\u2019administration Bush en faveur d\u2019une plus grande intégration hémisphérique, en tant que processus lié aux négociations parallèles en cours au niveau global, à l\u2019OMC (Organisation mondiale du commerce), et au niveau bilatéral, entre les États-Unis et le Chili par exemple.Le CNC insistait alors sur l\u2019objectif visant à préparer les normes techniques d\u2019accès au marché dans les domaines du commerce de marchandises, des services, des marchés publics et de l\u2019investissement au plus tard le 15 mai 2002, afin d\u2019atténuer le plus possible les disparités dans les textes, de telle sorte que ces derniers puissent être déposés à temps pour la tenue de la rencontre ministérielle de Quito.Le compte rendu de la réunion de Quito enjoint le CNC de respecter le ReLatiONS janvier-février 2003 actuaLites Shrü, Au bout DU BRAS, ENCRE SUR PAPIER, 2002 calendrier.À cette fin, a été établi un programme de travail très serré qui prévoit que des « offres révisées » seront déposées par les Parties en juillet 2003.Quant aux délicates questions institutionnelles qui concernent la mise sur pied d\u2019une commission de la ZLEA, elles sont attendues huit semaines avant la prochaine réunion ministérielle, prévue à l\u2019automne 2003 à Miami.Si les négociations vont bon train, la montée des oppositions ne fait pas relâche non plus.Sur le plan politique, les équipes de négociation doivent, depuis de longs mois déjà, composer avec les réserves exprimées par les représentants du gouvernement de Hugo Chavez du Venezuela.Jusqu\u2019à maintenant, cette opposition s\u2019est concentrée sur l\u2019échéancier quelle propose de reporter à 2010.Par ailleurs, les victoires récentes de Luiz Inacio « Lula » da Silva, au Brésil, et de Gutierrez, en Équateur, ont pu un temps laisser présager que ces deux pays se retireraient des négociations de la ZLEA; mais ce ne sera pas le cas, avec le résultat que ces oppositions politiques s\u2019exprimeront à l\u2019intérieur des négociations en cours.Le contenu et la teneur de ces oppositions internes seront en bonne partie liés à l\u2019ampleur de la contestation sociale, non seulement dans les trois pays ici concernés, mais partout dans les Amériques.Les oppositions sociales à la ZLEA gagnent en importance, et ce, à une vitesse insoupçonnée.Les niveaux de mobilisation en Amérique latine et dans les Caraïbes atteignent des sommets inégalés, portés par la contestation de la ZLEA ainsi que de nombreux projets de privatisation à venir ou même déjà réalisés, en Bolivie, au Costa Rica, au Salvador, en Argentine ou au Brésil.Outre les mouvements d\u2019opposition, les effets les plus déterminants sur l\u2019évolution des négociations se feront sentir ailleurs, dans les enceintes parlementaires et dans les rues.\u2022 La souffrance palestinienne Une mission d'observation en Palestine ne voit que la fin de l'occupation des territoires pour mettre un terme aux conflits entre les deux peuples Claude Rioux Entre le 6 et le 18 octobre 2002, une dizaine de Québécois ont effectué une mission d\u2019observation dans les territoires occupés.Organisée par la Coalition pour la justice et la paix en Palestine, cette mission avait pour objectif d\u2019exprimer la solidarité des organismes québécois envers le peuple palestinien, d\u2019observer les conditions auxquelles sont soumises les populations civiles et, au retour, de sensibiliser la population québécoise, d\u2019informer les médias et de faire un rapport à diverses instances gouvernementales.D\u2019un point de vue technique, la mission a été un véritable succès ; réalisation de dizaines d\u2019entrevues et visite L'auteur est chargé de projets au Centre JUSTICE ET FOI janvier-février 2003 ReLatiONS actuaLites Josée Lambert, Jeunes jouant dans LES RUINES DE JÊNINE, OCTOBRE 2002 ¦'\"\u2022VïjrLïf ¦ '*3Pâfe |ÜM] 'Ir i ¦** des principales zones de conflit.Aussi, la délégation a-t-elle été en mesure d\u2019amasser toutes les informations pertinentes pour l\u2019élaboration de son rapport et de ses recommandations.D\u2019entrée de jeu, le rapport, divulgué lors d\u2019une soirée publique tenue à Montréal le 28 novembre, indique que « les constatations et les témoignages sont généralement douloureux ».S\u2019attardant aux situations quotidiennes qui font de la vie un enfer en Cisjordanie et à Gaza, le rapport documente en détail le bouclage des territoires occupés, les postes de contrôle (checkpoints), les routes de contournement et les barrages de toutes sortes, la construction du « mur de la honte », les colonies israéliennes, la destruction des bâtiments, des installations et des infrastructures publiques (écoles, hôpitaux, canalisations d\u2019eau, réseaux d\u2019électricité, etc.), les confiscations et les destructions de maisons, les couvre-feux, les détentions et les exécutions arbitraires, la crise de la santé et de l\u2019environnement, l\u2019asphyxie économique.Tous ces éléments font en sorte que, au dire de M.Paul Lévesque, médecin ayant participé à la mission, « la Palestine est une véritable prison à ciel ouvert ».Les observateurs notent d\u2019ailleurs que nombre de ces exactions, commises dans un territoire occupé par une force étrangère (l\u2019armée israélienne), constituent des violations du droit international humanitaire et contreviennent aux conventions de Genève relatives à la protection des populations civiles dans les zones de conflit, de même qu\u2019au droit international en matière de traitement des prisonniers et de torture.Sans oublier qu\u2019lsraël, en maintenant l\u2019occupation de la Palestine, fait la sourde oreille aux injonctions de la communauté internationale exprimées par des résolutions de l\u2019Assemblée générale et du Conseil de sécurité des Nations unies.La délégation de la Coalition pour la justice et la paix en Palestine a également tenu à rencontrer des organisations de la société civile israélienne qui sont membres du mouvement de la paix.Le rapport prend acte de « quelques signes positifs », parmi lesquels il faut ranger le refus de soldats israéliens de servir dans les territoires occupés, les recours en justice pour invalider des décisions arbitraires ou racistes à l\u2019encontre des Palestiniens et le travail de journalistes israéliens intègres qui informent sur la situation réelle dans les territoires occupés.Le tout s\u2019effectue dans un contexte de répression de la part de l\u2019État israélien qui voit d\u2019un mauvais œil s\u2019établir des solidarités israélo-palestiniennes, lesquelles démentent chaque jour l\u2019idée que la paix entre les deux peuples est impossible.En Palestine même, les observateurs soulignent l\u2019importance des sacrifices de la population civile et l\u2019engagement de dizaines d\u2019organisations dans des réseaux d\u2019entraide et de reconstruction.On mentionne le courage des femmes qui « refusent que la lutte pour la libération nationale [de la Palestine] prime sur leur émancipation.» L\u2019occupation n\u2019étant pas uniquement territoriale, mais également psychologique et morale, toutes les actions qui redonnent de la dignité aux Palestiniens et qui maintiennent vivants le tissu social et les solidarités traditionnelles revêtent une importance capitale.Les conclusions de la délégation s\u2019articulent autour d\u2019un point fondamental : « Le conflit ne se situe pas entre deux puissances égales ».Il y a clairement, d\u2019une part, un agresseur appuyé par la seule superpuissance du monde et, d\u2019autre part, une population civile «démilitarisée, ruinée et occupée, dépendant de l\u2019aide humanitaire pour survivre».Dans ce contexte, selon la délégation, la fin de l\u2019occupation illégale de la Cisjordanie et de Gaza est la condition incontournable pour la fin des souffrances des deux peuples.\u2022 ReLatiONS janvier-février 2003 HoRiZoNs Une brèche dans la forteresse L'auteur, jésuite, EST SPÉCIALISTE EN COMMUNICATIONS SOCIALES.Pierre Bélanger Les « Américains » ont-ils conscience de l\u2019arrogance et de l\u2019insensibilité qu\u2019ils projettent dans le monde?Sont-ils capables d\u2019entendre un message différent de celui que leur sert l\u2019administration Bush?Même en tenant compte du fait qu\u2019un peuple n\u2019aime jamais admettre, à la face du monde, ses faiblesses ou ses erreurs, force a été de constater que l\u2019analyse critique n\u2019a pas semblé faire partie de la stratégie antiterroriste.Qui pouvait ouvrir une brèche dans la forteresse du repliement nationaliste yankee?Pas CNN, ni Hollywood! La lumière est tout de même venue du monde des médias, d\u2019un cinéaste indépendant : Michael Moore.Son film, Bowling à Columbine, est un documentaire percutant qui force la réflexion sur la civilisation de violence qui imprègne les États-Unis.Moore ose s\u2019attaquer au lobby des armes, mais, plus fondamentalement, il révèle une culture de la peur, nourrie par des médias électroniques en quête de sensationnalisme, et des politiques sociales qui engendrent pauvreté et exclusion, lesquelles poussent à la violence.Bowling à Columbine a gagné de nombreux prix.Non seulement le cinéaste y analyse-t-il lè « cas » de la tuerie à l\u2019école secondaire Columbine (Colorado, 1999), mais il en profite pour aider son public à prendre conscience de la culture de violence qui a perverti et dénature encore l\u2019histoire et la politique étrangère des États-Unis.Dans un dessin animé de quelques minutes à peine, une balle de fusil raconte « toute » l\u2019histoire du pays; les leitmotivs en sont la peuret le principe qu\u2019il faut tirer d\u2019abord, s\u2019interroger ensuite.Dans une comparaison entre son pays et le Canada, Moore souligne des différences de mentalités profondes : les Canadiens font plus de place au dialogue et à la négociation; ils supportent des politiques sociales bienveillantes.En cela et à d\u2019autres indices, on reconnaît la vision foncièrement chrétienne du cinéaste, un catholique convaincu qui promeut l\u2019engagement social en faveur des petits.Au sortir de la projection du film, j\u2019étais très heureux d\u2019avoir pu repérer une lecture critique de la civilisation américaine, faite par un Américain, à Encore une fois, une œuvre cinématographique aura sans doute plus d'influence que les bulletins de nouvelles, les discours officiels et les colloques savants.l\u2019ère de George W.Bush.Mais je me demandais : qui donc aux États-Unis va voir ce film?Les médias ne vont-ils pas boycotter cette œuvre qui va si fortement à l\u2019encontre des courants actuels?J\u2019avais tort : revues et quotidiens américains ont été enthousiastes, United Artists a acheté les droits de distribution aux États-Unis et, surtout, les grands réseaux de télévision ont fait une belle place au prolétaire contestataire Michael Moore, à son film et à ses idées.Donohue, émission-phare des affaires publiques à NBC, lui a consacré une émission complète; mieux, le plus célèbre talk-show, celui de Oprah Winfrey sur ABC, a présenté les extraits les plus percutants du film et a fortement incité les téléspectateurs à une expérience de conscientisation de la civilisation américaine.Encore une fois - et en conformité avec le modèle usuel de l\u2019univers médiatique occidental - une œuvre cinématographique aura sans doute plus d\u2019influence que les bulletins de nouvelles, les discours officiels et les colloques savants.Les artistes qui savent unir divertissement et réflexion peuvent avoir une influence sensible sur l\u2019évolution d\u2019une société, sur la formation aux valeurs.Il ne faut pas cependant se réjouir trop vite.Malgré la sortie opportune du film Bowling à Columbine, une dizaine de jours avant les élections de midterm aux États-Unis, les Républicains ont renforcé leur majorité politique et George W.Bush continue de promouvoir des politiques bellicistes.La croisade de Michael Moore pour la sensibilisation du peuple américain à la promotion d\u2019une société plus juste, plus égalitaire et moins violente est loin d\u2019être terminée.Ne pas nous réjouir trop rapidement non plus comme Canadiens ou Québécois.Si Bowling à Columbine brosse un portrait très flatteur du Canada, Moore admet qu\u2019il se sert des voisins du Nord pour faire réagir ses concitoyens.Or l\u2019activiste qu\u2019il demeure ajoute : « Si j\u2019étais Canadien, je ferais un documentaire sur la manière dont vous traitez les Autochtones au Canada, sur la concentration des médias essentiellement dans les mains de deux personnes, sur le fait que vous êtes en train de taillader votre filet de sécurité sociale et que vous avez commencé à taper sur la tête des pauvres.» 11 y a place, chez nous aussi, pour quelques bons documentaires critiques par rapport à notre culture, sa justice et ses violences.\u2022 janvier-février 2003 ReLatiONS (D dOSSieR Actualité de l'anarchisme Jean-Claude Ravet La contestation antimondialisation a propulsé l\u2019anarchisme à l\u2019avant-scène médiatique.Celui-ci suscite un réel engouement chez les jeunes qui se regroupent dans des collectifs de type libertaire, à la fois décentralisés, anti-autoritaires et soucieux de favoriser l\u2019égalité de parole entre tous et toutes.Même les universités réintroduisent les cours sur la pensée anarchiste où affluent nombre d\u2019étudiants, alors qu\u2019elles l\u2019ignoraient totalement, il y a peu.Si nous abordons l\u2019anarchisme dans les pages de Relations, ce n\u2019est pas pour alimenter une critique courante, captive de préjugés tenaces - terroristes solitaires tout de noir vêtus, par exemple.C\u2019est, au contraire, pour débroussailler une pensée, méconnue et déformée, et un mode d\u2019action politique porteur de sens.Ceux-ci méritent d\u2019être entendus pour ce qu\u2019ils sont : une critique radicale du projet démocratique dont on doit savoir questionner le statut d\u2019évidences, ne serait-ce que pour en clarifier la vérité et approfondir les enjeux.L\u2019article qui ouvre le dossier, Sur les traces d\u2019un héritage, énonce une utopie sociale subversive qui imprègne l\u2019anarchisme : une rupture avec la fatalité, contraignant à accepter la domination comme allant de soi, alliée à une humanisation du monde.Les deux aspects fondamentaux et indissociables de l\u2019amour du monde dont témoigne la tradition anarchiste sont en effet la révolte comme présence au monde, à la fois insoumise et amoureuse, et la fondation politique comme volonté d\u2019édifier la cité à partir des voix plurielles du peuple.L\u2019article de Gregory Baum situe historiquement les différents courants de pensée anarchistes, principalement l\u2019anarchisme communautaire, et montre l\u2019influence que celui-ci a eu chez certains penseurs chrétiens.Y voyant une affinité avec la vie de Jésus, il a nourri leurs engagements auprès des appauvris et des exploités, contre les structures aliénantes et oppressives du pouvoir.La table ronde qui a réuni deux anarchistes, Dimitri Roussopoulos et Marcel Sévigny, avec Nicole Laurin et Jean-François Filion, sociologues qui s\u2019intéressent aux enjeux que l\u2019anarchisme soulève, nous fait pénétrer dans le débat entourant l\u2019opposition des anarchistes à l\u2019État, comme modèle de domination, et que certains interprètent comme déni du politique.Elle aborde aussi l\u2019épineuse question du rapport entre la mise sur pied d\u2019institutions politiques libertaires et la contestation sociale.Différents encadrés illustrent des aspects de l\u2019anarchisme qu\u2019il nous paraît fondamental de cerner, ne serait-ce que sommairement, pour se faire une idée juste du mouvement et de ses apports dans le mouvement social.Mathieu Houle-Courcelles retrace l\u2019histoire de l\u2019anarchisme au Québec et de ses réalisations; Xavier Bekaert démystifie l\u2019équation courante entre anarchisme et violence et montre comment la nonviolence s\u2019avère solidement ancrée sur le principe fondateur de l\u2019anarchisme : la nécessaire adéquation entre la fin et les moyens.Louise Boivin analyse les liens étroits qu\u2019a toujours entretenus l\u2019anarchisme avec le mouvement féministe, en soulignant son apport précieux tout comme ses faiblesses; et enfin, l\u2019encadré de Claude Rioux résume la critique du penseur anarchiste américain Murray Bookchin contre l\u2019anarchisme Lifestyle et ses dérives individualistes et asociales.L\u2019anarchisme apparaît donc comme un prisme singulier qui diffracte les principaux enjeux de la société contemporaine, permettant ainsi une emprise sur le monde et à l\u2019utopie qui le rêve de se conjuguer en actions et jugements politiques prégnants d\u2019espérance.Certes, nous ne sommes pas dupes des failles et des impasses qui traversent l\u2019anarchisme.Peut-on imaginer, par exemple, un pouvoir politique et des rapports sociaux qui excluraient toute relation d\u2019autorité?Par ailleurs, l\u2019anarchisme pourrait séduire, d\u2019une certaine façon, la société contemporaine, baignée (pour ne pas dire noyée) dans l\u2019idéologie néolibérale.Quelques-unes de ses revendications, quelles soient vues ou non comme des dérives, peuvent répondre en écho à la mouvance ambiante qui promeut la dissolution de la société dans la somme de ses membres, de même que la décomposition du politique en de simples mécanismes de régulation d\u2019intérêts individuels.10) ReLatiONS janvier-février 2003 WTi.* Shrü, Oui, graphite ET ENCRE SUR PAPIER, 2002 Une compréhension de l\u2019autonomie et de la liberté - « faire ce que je veux, quand cela me plaît » -, peut facilement contribuer à ce processus de dépolitisation en cours, en dissolvant l\u2019espace public en un forum chaotique d\u2019expressions de soi, évacuant par là même tout rapport de responsabilité et tout souci d\u2019un bien et d\u2019un monde communs, considérés obsolètes.Cela est vrai, évidemment, de l\u2019anarcho-capitalisme libertarien chantant les louanges du néolibéralisme et de la dissolution de l\u2019État, si ce n\u2019est de la société, dans le marché, mais aussi d\u2019une mouvance sociale et contestataire.Celle-ci pourrait très bien être tributaire d\u2019un nouveau conformisme social reposant sur le pouvoir écrasant d\u2019une réalité sans médiation ni distanciation critique.L\u2019obsession procédurière, tout comme un militantisme exacerbé, peut être lu comme une expression possible de cette servitude à l\u2019état de choses : chacun étant enjoint de soutenir sans répit, par ses manières d\u2019agir, ses choix quotidiens, ses actions, une société qui ne peut exister qu\u2019à travers une mobilisation constante.Cette tentation est bien réelle.Elle mène à l\u2019impuissance, en premier chef, l\u2019anarchisme lui-même.« Les rois des nations agissent avec elles en maîtres, et ceux qui dominent sur elles se font appeler bienfaiteurs.Pour vous, rien de tel.» Jésus, Le 22, 25-26.janvier-février 2003 RelatiONS dOSSieR Sur les traces d'un héritage Dans plusieurs de ses intuitions majeures, l'anarchisme se révèle aux sources du politique et de ses conditions d'apparition dans un monde où celui-ci est radicalement corrodé par des logiques marchandes et gestionnaires qui lui sont contraires.Jean-Claude Ravet Il y a dans l\u2019histoire officielle des oublis suspects.L\u2019anarchisme est de ceux-là.Emmanuel Mounier, dans un texte courageux de 1937, Anarchie et personnalisme, où il entre en dialogue avec l\u2019anarchisme, en parle comme d\u2019une «tradition fécondée en pleine terre ouvrière » qui « inspire encore le meilleur de l\u2019esprit syndical, l\u2019opposition à l\u2019impérialisme ouvrier et au fascisme prolétarien ».Partie intégrante du mouvement ouvrier dès les débuts de I\u2019ère industrielle, il a été, pourtant, très tôt rejeté dans les poubelles de l\u2019histoire, replètes de ses vaincus, tant par la bonne société bourgeoise soucieuse de faire taire ces perturbateurs de l\u2019ordre établi - la caricature pour elle tenant lieu de portrait officiel - que par le courant marxiste intéressé à asseoir son hégémonie au sein du mouvement ouvrier et ce, dès la Première Internationale des travailleurs, en 1864.Certaines de ces intuitions peuvent apparaître comme des épiphanies de la liberté en ces sombres temps de torpeur citoyenne.Aussi faudrait-il « brosser l\u2019histoire à rebrousse-poil », suivant en cela l\u2019injonction de Walter Benjamin (cf.Thèses sur le concept d\u2019histoire), intellectuel allemand d\u2019avant-guerre, non sans affinité avec la pensée anarchiste, et arracher la tradition vivante « au conformisme qui veut s\u2019emparer d\u2019elle ».À plus forte raison si certaines des intuitions de cette parole défigurée et démonisée peuvent apparaître comme des épiphanies de la liberté en ces sombres temps de torpeur citoyenne où « la liberté est condamnée à chuchoter », comme ironisait Ernst Bloch.À cet égard, il me paraît important de rappeler et de scruter certains aspects de l\u2019anarchisme, essentiels parce que porteurs de sens, si du moins nous voulons arracher des griffes de la démesure marchande la dignité humaine et la beauté du monde, et en faire encore le fondement d\u2019un projet de société démocratique.Insoumis et amoureux du monde Une des intuitions essentielles de l\u2019anarchisme, et dont l\u2019oubli sape le fondement de la démocratie, reste l\u2019insistance qu\u2019il 12) ReLatiONS janvier-février 2003 accorde à l\u2019esprit de révolte dans l\u2019idée d\u2019humanité.C\u2019est Camus, peut-être, qui a le mieux cerné cette dimension humaine fondamentale, dans L\u2019homme révolté, que lui avait inspiré le témoignage de l\u2019anarchiste russe Kaliayev et de ses compagnons.La révolte, comme son nom l\u2019indique, est le volte-face du soumis affrontant la main du maître et son fouet, geste éminent de retour à une vie digne.Elle est mue par une fidélité à une idée d\u2019humanité, dont la mémoire, comme la conscience, donne au révolté la force de se tenir debout et ce, malgré les L'enragé est aux antipodes du révolté.Chez celui-ci, l'amour du monde l'habite; chez celui-là, c'est sa destruction.risques que peut entraîner ce retournement inopiné.L\u2019ordre est remis en question, en même temps que le révolté le transgresse, au nom d\u2019une humanité qui dépasse sa propre personne et sa propre condition humiliée.C\u2019est pourquoi la révolte, dans son refus, est une affirmation radicale de l\u2019amour du monde : cette co-appartenance à un monde où la beauté, la bonté et la justice surpassent infiniment leur défiguration imposée par la force ou comme allant de soi.C\u2019est cette indignation devant l\u2019injustice et le refus d\u2019en être complice qui a fait reconnaître dans Le Discours sur la servitude volontaire d\u2019Étienne de la Boétie, ami de Montaigne, un texte précurseur de l\u2019anarchisme.Car la révolte peut s\u2019exprimer dans le simple fait de ne pas accorder son soutien à un système qui en a tant besoin pour perdurer.Le mouvement de désobéissance civile non violente de Gandhi, en affinité avec la pensée anarchiste, est un bel exemple historique de cette non-coopération qui fait tomber les gouvernements.Cette révolte se trouve au cœur même de la Bible dans le cri du sang d\u2019Abel qui monte de la terre, dès les premières pages de la Genèse jusqu\u2019aux paroles des prophètes.Mais il faudrait insister sur Jésus, dont on a trop souvent travesti l\u2019Évangile en prêche de résignation.Détournement de sens qui peut s\u2019expliquer par le rapide retrait du christianisme des affaires du monde, par l\u2019identification de cet esprit de révolte à la haine ou à la violence, mais trop souvent aussi par le désir de ne pas mordre la main généreuse de ceux qui faisaient des dons à l\u2019Église.« Jésus ne pourrait tenir aujourd\u2019hui qu\u2019un seul discours : immédiatement après il serait jeté en prison pour crime de haute trahison! » Ce propos, tenu par l\u2019anarchiste allemand Gustav Landauer (1870-1919), traduit bien ce que tant de chrétiens et de chrétiennes ont trouvé et trouvent encore dans cette Bonne Nouvelle aux humbles et aux humiliés de la terre.(suite à la rage 14) FnHijitww ^WWWV^; :iw£ Shrü, Après la GUERRE, GRAPHITE SUR CARTON, 2002 Le principe de la non-violence Xavier Bekaert Alors que les pratiques actuelles du mouvement anarchiste sont plutôt à caractère non violent (manifestations, occupations, boycotts, désobéissance civile.), une image subsiste dans l\u2019esprit populaire, celle de l\u2019« anarchiste » tout de noir vêtu et cachant une bombe sous sa cape.Cette image trouve son origine dans l\u2019Europe de la fin du XIXe siècle.Si l\u2019on considère sa courte histoire et le nombre de victimes provoquées par l\u2019anarchisme, on peut s\u2019étonner qu\u2019il soit constamment identifié à des attentats.Il convient donc de replacer ces attentats dans leur contexte, soit des conditions de misère effroyables des ouvriers conjuguées à la répression féroce du mouvement révolutionnaire (telle la « Semaine sanglante » qui acheva la Commune de Paris).Très vite, nombre de théoriciens anarchistes, tels que Kropotkine et Malatesta, dénoncèrent l\u2019échec des attentats individuels.Contrairement aux espoirs que les gestes de Ravachol et de ses émules avaient pu soulever sur le moment parmi les partisans de la voie insurrectionnelle, aucune prise de conscience collective ne s\u2019était produite au sein des masses ouvrières.La répression qui suivit les attentats marqua la fin d\u2019une époque : les anarchistes furent pourchassés, arrêtés, guillotinés, et leurs journaux interdits.La majorité des anarchistes s\u2019investirent alors au sein des organisations spdicales naissantes dans lesquelles ils ont joué un grand rôle en y insufflant les pratiques de l\u2019action directe (grève sauvage, sabotage, boycott, grève générale, etc.) et en prônant l\u2019indépendance vis-à-vis des organisations politiques.Les théoriciens de l\u2019anarchisme insurrectionnel s\u2019accordent tous sur le fait que la violence n\u2019est ni utile ni souhaitable pour la révolution libertaire; seulement, elle leur apparaît comme une étape inévitable dans le premier mouvement du processus révolutionnaire, puisque les dominants feront immanquablement usage de la force pour défendre leurs intérêts.Il est cependant très important de constater leur rejet unanime de l\u2019emploi de la terreur (c\u2019est-à-dire la violence froide et organisée) pour défendre la révolution victorieuse, car l\u2019usage de la terreur ne peut qu\u2019entraîner une contre-révolution de fait, comme l\u2019histoire n\u2019a hélas eu de cesse de le démontrer! L'auteur est membre de la Fédération ANARCHISTE FRANCOPHONE ?janvier-février 2003 dOSSieR La révolte, en ce sens, ne peut se confondre avec la rage, la haine et même la violence.Comme l\u2019a bien montré Camus, l\u2019enragé est aux antipodes du révolté.Chez celui-ci, l\u2019amour du monde l\u2019habite; chez celui-là, c\u2019est sa destruction.L\u2019enragé est devenu aveugle et muet, un cri seul l\u2019habite à quoi il sacrifie le monde qu\u2019il a déserté.Le révolté reste lié aux autres par la condition humaine dont il cherche à rétablir la dignité.Certes, l\u2019anarchisme n\u2019est pas exempt d\u2019un chavirement dans cette rage.Simone Weil, à son retour de la guerre civile espagnole, en a témoigné dans une lettre à Bernanos où elle exprime ses désillusions et son dégoût devant le comportement de certains de ses camarades anarchistes « qui baignaient dans cette atmosphère imprégnée de sang avec un visible plaisir.» Mais on ne peut méconnaître non plus que l\u2019anarchisme dans l\u2019histoire s\u2019est caractérisé par le fait de pourchasser où qu\u2019elle soit la logique du maître, aussi bien dans les comportements sociaux que dans les organisations, la vie quotidienne, et en extirper jusque ses racines : « Il n\u2019est pas seulement esclave contre maître, mais homme contre le monde du maître et de l\u2019esclave » (Camus).De là l\u2019insistance de l\u2019anarchisme sur la révolution sociale, cette attention au travail d\u2019éducation, de prise de conscience si présente dans les organisations anarchistes du XIXe siècle et du début du XXe siècle.De là aussi l\u2019opposition de nombreux anarchistes à se servir des méthodes de la répression - souvent utilisées contre eux -, même au nom de la révolution, ce qui leur a valu d\u2019être accusés, à maintes reprises d\u2019être réactionnaires et traités comme tels par les révolutionnaires « efficaces ».Étouffer cet esprit de révolte, cette indignation radicale devant l\u2019injustice, revient à semer les graines de la soumission à l\u2019implacable destin de l\u2019ordre présent.La révolte est, en cela, au cœur du politique, né contre le mythe, contre la fatalité du destin régissant la cité.Né aussi de l\u2019affirmation scandaleuse, outrancière, que le sens était problématique.La parole venait de naître du carcan du mythe.De cet ébranle- La plupart des courants anarchistes ont reconnu que derrière le masque étatique il y avait, non pas le vide, laissant ainsi à l'économie et au marché le champ libre, mais un réel visage du politique.ment du sens, la création s\u2019arrachait de la reproduction, l\u2019innovation de l\u2019imitation.Et si la dépolitisation de la société actuelle est à ce point galopante, n\u2019est-ce pas précisément qu\u2019un nouveau genre de sacré mythique reprend ses droits sur le politique, se résorbant en apathie et conformisme social, renouant avec « l\u2019ordre naturel des hommes disposés en troupeaux » (Platon)?Devant ce conformisme abêtissant, la dégénérescence de l\u2019espace public et de la déshumanisation dont elle est porteuse, le renouement avec cette figure du révolté devient pressant.L\u2019anarchiste français Bernard Lazare que Péguy considérait comme « un des grands parmi les prophètes d\u2019Israël », a, à cet égard, élaboré une catégorie politique fondamentale, qu\u2019Arendt dans La tradition cachée sort de l\u2019oubli: le paria conscient et rebelle.C\u2019est le paria qui entre sur la scène politique et lutte contre une société qui l\u2019exclut : il le fait en ne Un courant révolutionnaire non violent, quoique restreint, a toujours existé au sein du mouvement libertaire.Bien que méconnues, les figures marquantes abondent dans ce courant : l\u2019américain Benjamin Tucker, l\u2019écrivain Han Ryner, l\u2019individualiste E.Armand, le pacifiste Barthélemy De Ligt, le poète Paul Goodman.Parmi les précurseurs de l\u2019anarchisme, on trouve trois auteurs ayant profondément influencé Gandhi lorsqu\u2019il théorisa son engagement non violent : Étienne de La Boétie, Henry Thoreau et Léon Tolstoï.Tous trois dénoncèrent avec virulence le lien inextricable entre pouvoir et violence.Ils analysèrent également la servitude volontaire des peuples comme condition indispensable au maintien de la domination, aucun pouvoir ne pouvant se maintenir sans un soutien actif ou résigné de la part des citoyens.Et puisque le fondement ultime de la domination n\u2019est pas tant la force des armes que l\u2019obéissance consentie aux gouvernants, les anarchistes non violents suggérèrent une voie d\u2019accès à la liberté sans usage de violence : la désobéissance sociale et le refus de coopération.Les anarchistes pacifiques insistent sur la différence entre violence défensive et violence offensive, et ne condamnent pas l\u2019usage de la violence dans l\u2019absolu, du haut de grands principes moraux ou religieux.Ils s\u2019accordent cependant pour dire que la violence ne peut constituer un remède au problème social ni être une base de l\u2019anarchisme.La violence entraîne toujours une violence en retour, ce qui conduit à un enchaînement sans fin que seul le rejet de la violence peut briser.Le courant non violent se base sur le principe fondateur de l\u2019anarchisme, soit la nécessaire adéquation entre la fin et les moyens.Alors que les mouvements politiques ont pour but de conquérir le pouvoir, l\u2019anarchisme est le seul mouvement d\u2019idées visant à abolir toute forme de domination.Son principe stratégique d\u2019adéquation des moyens avec la fin le distingue des autres courants de pensée (à l\u2019exception de la non-violence).Il a conduit les libertaires de toutes les époques à rejeter la structuration hiérarchique de leur mouvement ainsi que toute participation aux structures étatiques.Dans le but de réconcilier l\u2019anarchisme avec son principe fondateur, le courant pacifique rejette la violence comme moyen de transformation sociale.Comme on peut le constater, le débat sur la question de la pertinence de la violence comme outil de propagande et de transformation sociale n\u2019a eu de cesse de traverser le mouvement anarchiste depuis ses origines.14 ReLatiONS janvier-février 2003 \u2022*Vv continuant plus à se nourrir des miettes de ses « bienfaiteurs » et de ses idéaux, en ne soutenant plus une société qui pour l\u2019exclure nécessite sa collaboration.11 met en scène «l\u2019insolence du pauvre qui n\u2019admet pas la hiérarchie du monde, car il n\u2019y perçoit pour lui-même ni ordre ni justice » et transgresse, au nom même de la loi, ces lois qui se disent impartiales parce qu\u2019elles interdisent tant aux riches qu\u2019aux pauvres de dormir sous les ponts et de voler du pain.Ne devons-nous pas être sur la scène politique comme des exilés du monde, rappelant de notre exil la beauté de la terre, cet amour atroce du monde qui nous ronge et qu\u2019on tente de couvrir définitivement de la chape d\u2019acier de l\u2019oubli?L\u2019utopie du peuple Un autre apport indéniable de l\u2019anarchisme est la critique virulente de la conception dominante du pouvoir (archè) comme domination et violence.L\u2019anarchisme par son préfixe privatif marque d\u2019emblée son retrait d\u2019une telle assimilation.Et conteste cette métamorphose, source de servilité autant que de légitimation d\u2019injustices.Il pose au contraire un principe politique : le devoir de l\u2019être humain de lutter contre toute forme de servitude et d\u2019avilissement et d\u2019instituer des modes de pouvoir nouveaux.L\u2019anarchisme a toujours contesté le caractère non questionnable de la domination d\u2019une élite sur la multitude, que cela soit sous forme monarchique ou étatique.La théorie politique de Hannah Arendt, qui puise abondamment aux sources de la tradition anarchiste (en particu- lier de la Commune de Paris de 1871 et de la République des conseils de 1918, en Bavière), traduit les intuitions essentielles de l\u2019anarchisme en matière de pouvoir.Arendt a montré comment le pouvoir s\u2019oppose à la domination, comme la parole à la violence, comme l\u2019action à la technique.Il n\u2019est pas de l\u2019ordre de l\u2019instrumental mais de l\u2019éthique, ethos, en tant que mode d\u2019habitation du monde.Le politique institue à cet égard un mode d\u2019être selon la liberté et non plus sur la nécessité et le besoin, dans l\u2019espace public où les êtres humains apparaissent dans leur spécificité d\u2019êtres de parole et d\u2019action.Et met en scène la capacité humaine fondamentale d\u2019innover, d\u2019interrompre le cours des choses, de choisir ce qui se donne comme destin en remettant en cause l\u2019état des choses tel qu\u2019il se présente comme inéluctable, nécessaire.Cette capacité politique introduit, dans un monde régi par des lois où la domination s\u2019immisce toujours comme seconde nature, la possibilité d\u2019une existence pour la liberté et issue de la liberté.La plupart des courants anarchistes, en prônant les fédérations d\u2019associations libres, de communes, de conseils, ont reconnu, à travers l\u2019histoire contemporaine, que derrière le masque étatique il y avait, non pas le vide, laissant ainsi à l\u2019économie et au marché le champ libre, mais un réel visage du politique.Celui-ci n\u2019était plus fondé sur la distinction entre gouvernants et gouvernés, acteurs et exécuteurs, ni sur la centralisation autoritaire constituée selon une logique militaire, stratégique, mais au contraire sur les formes d\u2019organisation décentralisées et participatives de la base qui permettent à ceux qui le désirent d\u2019être partie prenante du processus décisionnel concernant les affaires publiques.De là, l\u2019importance que l\u2019anarchisme accorde à la circulation de la parole sans contrainte, tout en s\u2019assurant que la structure institutionnelle soit affine, contre un mode décisionnel autoritaire qui la muselle, et notamment celle de ce « peuple », à qui on demande trop souvent son vote, tout en faisant bien attention qu\u2019il n\u2019ait pas de voix.Les longs siècles d\u2019exclusion et de domination, départageant au couteau le petit peuple des représentants du peuple, la plèbe de l\u2019élite, les terreux des savants, ceux qui exécutent de ceux qui savent, ont certainement contribué à façonner ce mépris qu\u2019accompagne une peur viscérale de l\u2019apparition du peuple dans l\u2019espace public, qu\u2019augure l\u2019anarchisme pour la hiérarchie sociale.Lino, Anarchie, 2002 janvier-février 2003 ReLatiONS dOSSieR Le politique est pleinement posé comme le lieu des citoyens se percevant responsables d\u2019un monde commun, qui se maintient commun à travers leurs actions de concert, où il est objet d\u2019attention, de souci, de dialogue : tâche toujours inachevée d\u2019humaniser le monde et d\u2019instituer un vivre ensemble qui ne se résorbe pas dans la simple logique d\u2019une administration technique.Ce faisant, il soulève un problème sérieux afférent à la fondation du pouvoir : celui de l\u2019autorité qui lui assure une continuité et une légitimité.Si aucun courant politique de la modernité ne l\u2019a résolu, l\u2019anarchisme est plus que les autres accusé d\u2019en ignorer l\u2019enjeu.C\u2019est qu\u2019il laisse la place inoccupée, contrairement aux autres qui lui substituent un ersatz fonctionnel - que cela soit la violence, la procédure ou le droit.En identifiant autorité à autoritarisme et violence, l\u2019anarchisme s\u2019est refusé à tort de penser l\u2019autorité comme shrü, Le dernier\tdimension fondamentale du politique.Mais peut-être en sait- calcul, graphite\til plus sur l'autorité véritable qu\u2019il ne le croit.Mentionnons à sur papier, 2002 titre d\u2019intuition l\u2019importance qu\u2019il accorde à la fidélité à l\u2019égard des vaincus de l\u2019histoire, de leurs luttes, de leurs expériences, de leurs paroles.La mémoire de cette dette, celle d\u2019en être débiteur pour les générations à venir, est le gage d\u2019une promesse à tenir qui fasse autorité.Par elle, le pouvoir peut trouver une source de légitimation, se consolider en instituant des normes durables et perdurer dans la multiplication d\u2019espaces de la liberté où le pouvoir est partagé et la domination antipolitique déjouée.Mais le mérite de l\u2019anarchisme aura été de penser, au cœur de la modernité, indissociable du modèle étatique, le pouvoir autrement que d\u2019une manière hiérarchique et instrumentale.D\u2019autant plus que l\u2019État actuel prend de plus en plus une forme impériale et que la démocratie dégénère en pastiche purement formel et procédural.L\u2019anarchisme, pourrait-on dire en fin de compte, a le mérite d\u2019un reproche qu\u2019on lui adresse, celui d\u2019être utopique.Dans la mesure où l\u2019utopie signifie le refus d\u2019avaliser le présent comme implacable fatalité, elle est la condition de la liberté.Elle mise sur le pouvoir du devenir et croit aux possibles en germe dans le présent, imprévisibles, en libérant de la servitude d\u2019être efficaces les êtres et les choses, et en faisant en sorte de penser et de vivre autrement qu\u2019en termes marchands et techniques.\u2022 L'éternel recommencement?Mathieu Houle-Courcelles l'auteur est\tX 7oilà maintenant plus de cent ans que les idées liber- militant libertaire 1 / taires ont libre cours au Québec.Dans le sillon de la ¥ Commune de Paris, l\u2019anarchisme pose son pied ici grâce à l\u2019arrivée de centaines de révolutionnaires en exil.C\u2019est ainsi que les idées de Pierre-Joseph Proudhon ont pu pénétrer certains milieux ouvriers progressistes, notamment les rangs des Chevaliers du Travail.Mais c\u2019est véritablement au début du XXe siècle que ce courant de pensée prend son envol.Entre 1903 et 1921, de nombreux groupes anarchistes font leur apparition.Principalement concentrés dans la commu- nauté juive montréalaise, ces anarchistes ont fui l\u2019Europe de l\u2019Est après l\u2019échec de la révolution de 1905 en Russie.Influencés par les idées de Rudolf Rocker et d\u2019Emma Goldman, ils militent au sein de syndicats révolutionnaires comme 1TWW (Industrial Workers of the World).Leurs activités ne se limitent pas au monde du travail : les anarchistes ouvrent des librairies, fondent des écoles alternatives en plus d\u2019animer des cercles culturels d\u2019une remarquable vivacité.Cependant, dans la foulée de la révolution russe de 1917, les anarchistes sont rapidement marginalisés par l\u2019entrée en scène des premiers partis communistes.Ici comme ailleurs, le bolchévisme fait la vie dure aux idées libertaires! Si quelques initiatives voient le jour dans l\u2019entre-deux-guerres, notamment chez les francophones avec la publication de brochures par Jean Valjean et la création de l\u2019univer- 16) ReLatiONS janvier-février 2003 Chrétiens dans la mouvance anarchiste Léon Tolstoï, Jacques Ellul et Dorothy Day, pour ne citer qu'eux, ont été attirés par la pensée anarchiste et son projet fondamental de transformer le monde à l'aide des valeurs d'entraide, de solidarité et de non-violence.C'est aux anarchistes communautaires qu'ils empruntaient l'idée de reconstruire la société par en bas.Gregory Baum LJ anarchisme a une histoire complexe.Max Stirner (1806-1856) rejeta toute autorité politique parce que, selon lui, elle mettait des limites à sa liberté personnelle.C\u2019est ce qu\u2019on appelle l\u2019anarchisme individualiste.Pour leur part, les anarchistes les plus connus, Pierre-Joseph Proudhon (1809-1856), Michel Bakounine (1814-1876) et Pierre Kropotkine (1842-1921), se sont opposés à l\u2019autorité politique car, selon eux, celle-ci empêchait les gens de travailler ensemble, de vivre en communauté et de résoudre ensemble leurs problèmes.C\u2019est l\u2019anarchisme communautaire.Les anarchistes communautaires croyaient que les humains sont essentiellement bons, orientés de par leur nature vers la coopération et guidés par la raison humaine afin de gérer leur vie en communauté.Selon eux, ce qui a corrompu les individus et déformé leur conscience, c\u2019est l\u2019autorité politique et religieuse imposée d\u2019en haut.Égalitaires et anti-hiérarchiques, les anarchistes font de l\u2019État leur ennemi principal.Leur cri est : « Ni Dieu ni maître ».Ils s'opposent ainsi à la guerre, à la propriété privée et au service militaire.Dans son livre L\u2019entraide, un facteur d'évolution (1903), Pierre Kropotkine, scientifique et philosophe russe, a cherché à réfuter la théorie d\u2019évolution de Darwin selon laquelle les êtres humains, ayant hérité de leur nature animale la nécessité de lutter pour leur survie, vivent une compétition permanente.À cette théorie, Kropotkine a répondu que les mammifères supérieurs font déjà preuve d\u2019une certaine coopération et que les humains, nés sans crocs et sans griffes, sont incapables de se débrouiller seuls, dépendants pendant plusieurs années des soins d\u2019une famille.Selon l\u2019argument de Kropotkine, les humains, altruistes par nature, sont orientés vers l\u2019entraide et la coopération.Cette nature a été corrompue par les structures de domination.Les anarchistes communautaires croyaient que les humains sont essentiellement bons, orientés de par leur nature vers la coopération et guidés par la raison humaine afin de gérer leur vie en communauté.Le pouvoir au peuple Selon les anarchistes, l\u2019abolition de l\u2019État ne produirait pas le chaos, mais libérerait plutôt la créativité du peuple en rendant ce dernier capable de reconstruire la société par en bas, en constituant des communautés autonomes fédérées dans des réseaux régionaux.Dans son Nationalism and Culture (1937), l\u2019anarchiste allemand Rudolf Rocker (1873-1958) a voulu démontrer que l'État moderne, créé au nom du progrès, a miné les communautés organiques, lesquelles ont surgi à travers les siècles, a imposé des lois universelles, dérangeant ainsi les saines coutumes du passé, et a produit des masses d\u2019individus sans liens sociaux, prêts à suivre n\u2019importe quel dictateur.\t?sité ouvrière par le « communiste libertaire » Albert Saint-Martin (dixit Tim Buck, le secrétaire général du Parti communiste), il faudra attendre le début des années 1940 pour retrouver une certaine présence anarchiste organisée au Québec.Grâce au travail acharné d\u2019Alex Primeau, jeune photographe épris de liberté, les thèses anarchistes refont surface.Primeau et ses amis distribuent des journaux français comme Y En Dehors (publié par l\u2019anarcho-individualiste Émile Armand) et Le Libertaire.Par l\u2019entremise de la comédienne Muriel Guilbault, Primeau fait la rencontre de Paul-Émile Borduas et de Claude Gauvreau.Le peintre et le poète feront vivre dans leurs œuvres et dans leur vie une certaine conception de l\u2019anarchie, comprise, comme le précise Borduas en 1947,« comme la seule forme sociale ouverte à la multitude des possibilités des réalisations individuelles ».Les années 1950 seront une longue traversée du désert pour les anarchistes.Quelques cercles de réfugiés espagnols s\u2019activent çà et là, mais leur isolement ne permet pas aux idées libertaires d\u2019avoir une large audience.La situation change au milieu des années 1960 alors que de nouvelles publications font leur apparition.Du côté anglophone, on doit mentionner la revue Our Generation qui prend rapidement une orientation socialiste libertaire.Inspiré par la nouvelle gauche américaine, les courants pacifistes et les révoltes étudiantes, Our Generation fera tache d\u2019huile.En 1968, une seconde publication (Noir et Rouge) devient son pendant francophone.Chez les étudiants, la colère gronde.Les drapeaux noirs et les idées autogestionnaires refont surface à l\u2019École des Beaux-Arts, où un groupe d\u2019insurgés occupe l\u2019institution.Ils la transforment en Université libre d\u2019art quotidien janvier-février 2003 ReLatiONS (17 dOSSieR Michel Bakounine a été le défenseur le plus passionné de l\u2019anarchisme, se situant contre l\u2019organisation socialiste instituée par Karl Marx.Tout en s\u2019opposant à la propriété privée des moyens de production et en promouvant une économie socialiste, les anarchistes, tel Bakounine, rejetaient radicalement le rôle du pouvoir de la théorie marxiste qui prônait la création initiale d'un parti politique puissant, suivie, après sa victoire, de l\u2019imposition d'un nouvel ordre social dirigé d\u2019en Malgré l'athéisme agressif des anarchistes, certains chrétiens ont été attirés par le projet anarchiste de transformer la société par en bas, en faisant appel aux pratiques d'entraide, de solidarité et de non-violence.haut.Selon les anarchistes, la seule façon de reconstruire la société provient d\u2019en bas, par l\u2019engagement des hommes et des femmes et de leur communauté à la base.Dans cette perspective, la lutte pour une société humaine et juste est d\u2019abord une lutte sociale et non, comme le croient les marxistes et les libéraux, une lutte politique.L\u2019inspiration du mouvement coopératif, amorcé au milieu du XIXe siècle, avait une certaine affinité avec cette idée anarchiste.Michel Bakounine et quelques anarchistes après lui ont cru que des actes de violence contre l\u2019État exprimaient une vérité qui méritait d'être écoutée.Par contre, Bernard Shaw a conseillé aux anarchistes de s'abstenir d\u2019actes violents.Pourquoi?La violence, précisait-il, est un jeu que la police domine beaucoup mieux.À cause des dommages engendrés par la violence anarchiste, un certain nombre de ceux et celles qui ne connaissent pas l\u2019histoire de l\u2019anarchisme pensent que l'anarchisme est une philosophie qui encourage les actes de violence.Pourtant, la majorité des anarchistes a appuyé la non-violence.La grande question à laquelle les anarchistes n\u2019ont pas de réponse est celle-ci : comment organiser un effort collectif d\u2019envergure sans un centre d\u2019autorité capable de prendre des décisions journalières définitives?Les anarchistes aiment la musique de chambre, où l\u2019harmonie entre musiciens n\u2019a pas besoin de chef d'orchestre.Mais un grand orchestre peut-il faire l\u2019économie d'un chef?Les anabaptistes On trouve une anticipation de certaines pratiques anarchistes dans l\u2019aile radicale de la Réforme du XVIe siècle, issue d\u2019un réseau de chrétiens appelés « anabaptistes » par leurs ennemis.Ces gens faisaient du Sermon sur la Montagne leur référence biblique principale, contestaient l\u2019autorité religieuse et politique, menaient en communauté une vie pauvre, humble et non violente.Rejetant la doctrine du péché originel, iis croyaient, comme les anarchistes après eux, que les êtres humains sont foncièrement bons et que ce sont les structures de domination qui les rendent méchants.Ils croyaient que la grande Église s\u2019était corrompue en devenant la religion officielle de l\u2019Empire romain.En « présentant l\u2019autre joue », les anabaptistes ne se défendaient pas contre leurs ennemis.À la longue, lorsqu\u2019ils furent persécutés comme hérétiques et souvent cruellement noyés, certains d\u2019entre eux - une minorité -se sont tournés vers la violence.La grande majorité est cependant restée fidèle à la non-violence.En dépit des persécutions répétées, les anabaptistes se retrouvent aujourd\u2019hui dans la tradition mennonite.IVois figures Malgré l\u2019athéisme agressif des anarchistes, certains chrétiens ont été attirés par le projet anarchiste de transformer la société par en bas, en faisant appel aux pratiques d\u2019entraide, de solidarité et de non-violence.Je ne mentionnerai que trois d\u2019entre eux : Léon Tolstoï (1828-1910), Jacques Ellul (1912-1994) et Dorothy Day (1897-1980).(ULAQ).Prosituationnistes, les membres de l\u2019ULAQ manient la prose comme des scalpels, reprenant presque mot pour mot les cris de révolte poussés vingt ans plus tôt par Borduas et Gauvreau.Si ce courant est minoritaire, peu organisé, il sait par contre faire preuve d\u2019une remarquable créativité.Il sera balayé par l\u2019éclosion du mouvement marxiste-léniniste, qui naît après la crise d'octobre.L\u2019heure est aux partis, à la rigidité stalinienne.Il faudra quelques années aux anarchistes pour remonter la pente.1976 : l\u2019année des Olympiques et de l\u2019arrivée du Parti Québécois au pouvoir.C\u2019est une année charnière pour le mouvement anarchiste.Deux nouvelles publications apparaissent coup sur coup : La Nuitet Le Q-Lotté.Toutes deux naissent en réaction aux marxistes-léninistes, à leur omniprésence à gauche de la gauche, sans toutefois épargner les nouveaux mandarins nationalistes.Une brèche s\u2019ouvre, des rencontres ont lieu; des anarcho-syndicalistes, des féministes, des étudiants, des professeurs, des anglophones comme des francophones participent aux débats.Une librairie ouvre ses portes (la Librairie alternative), suivie d\u2019une seconde (La Sociale), davantage liée aux courants d\u2019ultra-gauche.L\u2019anarchisme a le vent dans les voiles.Il en sera ainsi jusqu\u2019au début des années 1980, qui marque le retour du conservatisme, étouffant, dominant.Les anarchistes prennent parfois la rue, comme lors de la venue du pape en 1984.Mais aucune organisation ne parvient à s\u2019affirmer pour permettre une meilleure coordination des efforts.Le mouvement anarchiste demeure à l\u2019état d\u2019un réseau aux contours assez poreux.La Nuit et le Q-Lotté cessent leurs activités; Rebelles et Hors d'Ordre prennent la relève.Il faudra attendre le milieu des années 1990 pour que l\u2019anarchisme 18) ReLatiONS janvier-février 2003 Shrü, Katja après LES PLUIES, TEMPERA SUR CARTON, 1999 Dans sa quête spirituelle, le célèbre romancier Léon Tolstoï a vu dans le Sermon sur la Montagne le résumé de la vraie religion; il a consacré sa vie à la pratique de l\u2019humilité, de la pauvreté, de la paix et de la non-violence.11 avait beaucoup de respect pour les idées de Proudhon et de Kropotkine.Tandis que ces derniers croyaient que la conscience des humains était guidée par la raison, Tolstoï, profondément attaché à l\u2019Évangile, était convaincu qu\u2019elle était plutôt con- revienne en force, notamment grâce au mouvement étudiant et ses grèves générales à répétition.Celles-ci sont accompagnées par la diffusion, sur une large échelle, de Démanarchie, brûlot anti-autoritaire réalisé par des collectifs de Montréal, Québec et Sherbrooke.Comme une étincelle allumant la plaine, le mouvement ne cesse de prendre de l\u2019ampleur.pour se diviser et renaître à nouveau.Nous en sommes là.Cent ans plus tard, l\u2019anarchisme fait partie intégrante du paysage politique québécois.Les initiatives libertaires se comptent aujourd\u2019hui par dizaines.Une fédération anarcho-communiste bien implantée (la NEFAC), un journal d\u2019agitation mensuel, diffusé à 2000 copies (Le 'Trouble), un Salon du livre qui fait salle comble année après année sont là pour en témoigner.L\u2019histoire de l\u2019anarchie continue de s\u2019écrire, imprévisible et spontanée.duite par la lumière divine révélée en Jésus.À cause de sa rhétorique anti-ecclésiastique, Tolstoï a cependant été excommunié par l\u2019Église orthodoxe.Cela n\u2019a pas empêché sa pensée religieuse d\u2019exercer une grande influence sur bien des chercheurs spirituels.Le Français Jacques Ellul, théologien protestant bien connu, a reconnu sa dépendance à l\u2019égard de la tradition anarchiste dans son célèbre article « Anarchie et christianisme », publié dans la revue Contrepoint (n° 15, 1974, p.157-173).Il s\u2019y plaint que les chrétiens se laissent influencer par les idées marxistes et refusent d'étudier la pensée anarchiste, malgré l\u2019affinité de cette dernière avec le Nouveau Testament : le soupçon envers toute autorité politique, l\u2019appel à la non-violence et la proclamation du Dieu amour et compassion, non maître et seigneur.L\u2019anarchisme offrait à Ellul ce qu\u2019il a appelé sa « stratégie politique antipolitique ».Il a participé, en France, aux grands débats publics en dénonçant les effets aliénants des structures de pouvoir et en s\u2019opposant à l'influence marxiste sur la société.Comme les autres anarchistes, Ellul a été accusé par beaucoup de ses collègues théologiens d\u2019avoir une perception excessivement pessimiste de la société.Après une brève adhésion au communisme, Dorothy Day est devenue catholique et a fondé, avec Pierre Maurin, le mouvement populaire Catholic Worker, voué à la reconstruction de la société par en bas à l\u2019aide de la solidarité, de l\u2019entraide et janvier-février 2003 ReLatiONS dOSSieR Shrü, Mathilde avait POURTANT LONGTEMPS CONTEMPLÉ LES IDÉES ANARCHISTES, GRAPHITE SUR PAPIER, 2002 L'AUTEURE EST ÉTUDIANTE AU DOCTORAT EN SCIENCES SOCIALES fTjèP' 4f de la non-violence.Sa vision sociale reflétait sa lecture de l\u2019Évangile et sa connaissance de la littérature anarchiste.Situées dans les quartiers pauvres des grandes villes américaines, les maisons du Catholic Worker essayaient de créer des communautés parmi les pauvres, de générer des pratiques de débrouillardise et de manifester de la solidarité avec les ouvriers.Dorothy Day a vécu une vie de sainte.Aujourd\u2019hui, son génie est reconnu par tous les Américains, pas seulement par les catholiques.Le Catholic Worker a transformé en radicaux un grand nombre de catholiques américains.Tandis que, dans la plupart des pays, la gauche catholique est influencée par la tradition socialiste, aux États-Unis, à cause de l'influence du Catholic Worker, les catholiques radicaux, comme Daniel et Philip Berrigan et d\u2019autres militants qui s\u2019opposent à la guerre, appartiennent plutôt à la tradition anarchiste.\u2022 Les anarcha-féministes Louise Boivin L*e féminisme et l\u2019anarchisme se rejoignent à certains égards quant à leur critique des rapports de pouvoir au point que des militantes se sont définies comme « anarcha-féministes » depuis les années 1960.Les débats au croisement de ces deux courants de pensée restent éclairants sur la réalité actuelle.Outre les figures féminines connues ayant participé aux mouvements anarchistes européens de la fin du XIXe siècle et du début du XXe et ayant prôné des idées féministes, telles la communarde française Louise Michel (1830-1905) et une Américaine d\u2019origine russe, Emma Goldman (1869-1940), la référence classique reste l\u2019organisation de femmes Mujeres Libres (Femmes Libres) dans le mouvement anarchiste espagnol durant la guerre civile de 1936.Mujeres Libres a mis en place des campagnes d\u2019alphabétisation, des cours techniques et professionnels ainsi que des formations politiques pour les femmes, en plus d\u2019organiser collectivement la production alimentaire pour les milices révolutionnaires qui résistaient aux fascistes, de mettre sur pied des cliniques médicales et de participer à la formation des infirmières et des miliciennes.\u2022 Avec ses 20 000 adhérentes provenant majoritairement des secteurs populaires, Mujeres Libres défendait l\u2019émancipa- tion des femmes et leur participation à la lutte révolutionnaire.L\u2019organisation se réclamait d\u2019un « féminisme prolétarien » dans le but de se dissocier du féminisme libéral qui prônait l\u2019égalité des femmes sans contester les rapports de domination de classes.Leurs « camarades » n'étaient pas pour autant enclins à les reconnaître politiquement comme une organisation autonome au sein du mouvement libertaire.Cette subordination de la lutte féministe à celle des classes est caractéristique de nombreux mouvements révolutionnaires et militants.Durant les décennies 1960 et 1970, beaucoup de féministes les quitteront à cause de cela afin de former de petits collectifs autonomes ou faire alliance avec les organisations féministes beaucoup moins contestataires de l\u2019ordre social mais non mixtes.Le caractère révolutionnaire du féminisme, déjà non reconnu par l\u2019extrême-gauche, y perdra encore des plumes.Les féministes anarchistes américaines, les « anarcha-féministes » comme elles se sont nommées, ont soulevé des 20 ) ReLatiONS janvier-février 2003 Enjeux politiques Le courant de pensée anarchiste, né dans la contestation de l'État bourgeois à la fin du XIXe siècle, est connu pour son opposition radicale à l'État.S'agit-il d'une négation de la médiation politique et institutionnelle pour autant?Sinon, quelles formes prend-elle et sur quelle base se fonde-t-elle?Relations a réuni des anarchistes de longue date, Marcel Sévigny, ex-conseiller indépendant de la Ville de Montréal, et Dimitri Roussopoulos, éditeur de Black Rose Books, ainsi que des gens proches de la revue s'intéressant aux questions soulevées par l'anarchisme, Nicole Laurin et Jean-François Filion, sociologues, afin d'en discuter et de clarifier des enjeux.État et politique Nicole Laurin : Selon l\u2019anarchisme, dont les grands penseurs ont plutôt réfléchi sur l\u2019État au XIXe siècle et jusqu\u2019aux années 1950 environ, l\u2019État est d\u2019abord une instance de domination.Cela n\u2019a jamais empêché les anarchistes de se réjouir lorsque celui-ci adoptait des lois favorables aux travailleurs, comme la réduction de la journée de travail.Ils essayaient, quant à eux, de créer des structures qui évitaient la domination en développant l\u2019autogestion, l\u2019autonomie, l\u2019autogouvernement à plus petite échelle.Depuis quelques années, on assiste chez les intellectuels à une espèce d\u2019exaltation de l\u2019État en tant qu\u2019État de droit.Je D.R.: Il est très important d'établir une distinction entre l'État et la politique, qui ne signifient pas la même chose.ne suis pas certaine que cela corresponde à la réalité.L\u2019État de droit, dit « démocratique », reste quand même une structure de domination qui représente la volonté de ceux qui sont capables de faire des pressions assez fortes sur lui.Dimitri Roussopoulos : Il est très important d\u2019établir une distinction, comme le fait Murray Bookchin (cf.Une société à refaire), entre l\u2019État et la politique, qui ne signifient pas la même chose.Les anarchistes de ce courant de pensée ne sont pas contre la politique, au contraire.La question est de la débats importants au sujet du pouvoir alors que le mouvement féministe était en pleine effervescence dans les années 1960 et 1970.Carol Ehrlich a témoigné dans ses écrits de cette critique envers les féministes libérales et sociales-démocrates (ou socialistes), qui défendaient l\u2019accession des femmes au pouvoir et qui inscrivaient leur action au sein d\u2019un mouvement de masse dirigé par une élite.« Ni un État des travailleurs ni un système matriarcal ne permettra la Fin de l\u2019oppression pour tous et toutes.L\u2019objectif, donc, n\u2019est pas de \u201cs\u2019emparer du pouvoir\u201d, comme les socialistes exhortent à le faire, mais bien d\u2019abolir le pouvoir.» Voilà un des principaux slogans anarchistes et, pourtant, on peut se demander s\u2019il est possible d\u2019abolir le pouvoir ou s\u2019il ne faut pas toujours l\u2019organiser d\u2019une façon ou d\u2019une autre.Par la mise en place de formes d\u2019organisation non traditionnelles au cours des décennies 1970 et 1980, qui sont de petits collectifs autonomes de l\u2019État, les anarcha-féministes veulent en finir avec les rapports de pouvoir sexistes et hiérarchiques.Elle désirent appliquer certains principes - contrôle sur leur propre corps, alternatives à la famille nucléaire et hétérosexuelle, nouveaux modes de garde pour libérer parents et enfants - et participent à la mise sur pied de cliniques de santé alternatives, de coopératives alimentaires et de garderies autogérées par les parents.Selon l\u2019écrivaine anarcha-féministe Peggy Kornegger, les femmes sont culturellement plus disposées à développer une conscience de l\u2019autre et des relations égalitaires.Cette quasi-naturalisation des rôles sexuels, qui imprègne une certaine tendance de l\u2019anarcha-féminisme, en occultant le pouvoir exercé de façon inégalitaire par des femmes, rejoint indirectement l\u2019attitude du féminisme libéral qui privilégie le pouvoir exercé par les femmes.Une autre féministe américaine, Jo Freeman, a interpellé le mouvement en pleine montée et confronté des tabous dans son texte The tyranny of Structurelessness.Elle y identifie plusieurs formes de pouvoir informel et élitiste présentes dans les petits collectifs féministes ou anarchistes.Elle souligne aussi leurs limites en ce qui concerne la capacité de sortir du cercle affinitaire et de s\u2019organiser régionalement et nationalement plutôt que de simplement décider de suivre ou non les priorités nationales déterminées par les grandes organisations modérées.Elle fait aussi le pari qu\u2019il est possible de mettre en place des structures démocratiques et d\u2019être efficace politiquement en défendant des principes de formalisation collective des pouvoirs informels, rotation des tâches, accès égal à l\u2019information, aux ressources et compétences par la formation, etc.C\u2019est un défi qui n\u2019a, semble-t-il, pas plus été relevé par les anarchistes et les anarcha-féministes que par les autres courants politiques.Des féministes proches du courant anarcha-féministe ont par ailleurs proposé d\u2019intégrer la perpective antiraciste, dénonçant l\u2019ethnocentrisme du féminisme; d\u2019autres ont défendu janvier-février 2003 ReLatiONS dOSSieR définir dans un sens constructif, proche de la vie quotidienne.Ce à quoi ils s\u2019opposent, cependant, c\u2019est la grande concentration du pouvoir au sein des États régionaux, fédéraux ou nationaux.Un gouvernement municipal, pour sa part, est plus décentralisé; le pouvoir décisionnel y est moins concentré.Voilà pourquoi des anarchistes tentent d\u2019investir ce genre d\u2019espace politique.Marcel Sévigny : Les anarchistes contestent le caractère « naturel » de l\u2019État qui émane de la philosophie libérale, comme si l\u2019État était irremplaçable.Dans l\u2019espace politique actuel, ils tentent de restreindre le pouvoir de l\u2019État ou de le lui retirer par l\u2019auto-organisation, sur le plan municipal notamment.Par exemple, si une assemblée de quartier refuse un projet imposé par le pouvoir politique ou désire qu\u2019il prenne forme autrement et qu\u2019elle parvient à contraindre cette force politique, elle se légitime alors comme nouveau pouvoir politique.C\u2019est le point de départ de la construction de ce qu\u2019on pourrait appeler de « nouvelles institutions politiques », idée défendue par Bookchin.Cela se fait, dans des conjonctures particulières, quand des gens empêchent la fermeture d\u2019une école ou d\u2019un bureau de poste dans certains villages ou petites villes.Si on transpose ces luttes, d\u2019un point de vue politique, sur le plan des organisations permanentes et du contrôle citoyen direct, on pose alors les jalons d\u2019une transformation politique de la société à partir du local.Jean-François Filion : Il y a un profond refus de l\u2019État chez les anarchistes.Selon eux, la domination du haut vers le bas ne fait pas partie de la nature même du réel et de la société, mais constitue plutôt une corruption.Ils partagent une perspective écologiste en identifiant l\u2019idéologie produc-tiviste comme fondement du patriarcat.Rien n\u2019est simple dans ce débat sur la concentration du pouvoir enrichi par celui sur la construction sexuée des rôles sociaux.Avec les années, on constate que, parallèlement aux expériences de petits collectifs féministes subversifs qui ont existé dans la marginalité et peu duré, un nombre incroyable de femmes a été rejoint par des groupes féministes qui ont voulu être reconnus, financés par l\u2019État, et le Québec est, à ce titre, exemplaire.Cette institutionnalisation a permis l\u2019expansion de ces groupes et des gains sociaux importants, mais aussi l\u2019encadrement de leur action dans une perspective fonctionnaliste par un étouffement de leur force de contestation de l\u2019ordre social.Aujourd\u2019hui, les femmes, dont une grande partie connaît la pauvreté et des rapports de sexe inégalitaires, se font entendre dans la société par la voix de « représentantes » issues de regroupements institutionnalisés qui entretiennent par ailleurs un rapport peu conflictuel avec l\u2019État et l\u2019ordre capitaliste.Il est grand temps que les femmes à la base s\u2019approprient le pouvoir canalisé par ces regroupements, le collectivisent et lui insufflent à nouveau un caractère subversif.une vision idyllique, d\u2019une part, de la responsabilité éthique des citoyens et, d\u2019autre part, une vision de la société basée sur la solidarité, sans contrainte, par la libre association.Toutefois, ce refus de l\u2019État a pu trahir, dans certains courants anarchistes, un rejet du politique en général, comme dans l\u2019idéologie libérale, qui imagine l\u2019ordre social en tant que résultante d\u2019un contrat entre des individus a priori autonomes.L\u2019accent est mis sur la sphère économique, conçue comme infrastructure.L\u2019État quant à lui n\u2019est qu\u2019une superstructure.11 est instrumentalisé pour maintenir la sécurité perpétuellement menacée par les inégalités.Les anarchistes conservent N.L.: Les anarchistes comptent d'abord sur la capacité des gens à se rebeller, à remettre en question des modes de vie, l'oppression qu'ils subissent; et ils misent sur leur capacité à s'organiser de façon autonome.l\u2019autonomie libérale, mais sans la propriété ni l\u2019État, et leurs institutions fonctionnent dans la mesure où chacun accepterait rationnellement d\u2019être à la fois dominé et dominant.D.R.: La conception de l\u2019économie comme lieu principal de pouvoir vaut surtout pour l\u2019anarcho-syndicalisme, influencé en cela par le marxisme.Rares sont les anarchistes aujourd\u2019hui qui soutiennent encore cette perspective.La tragédie de la guerre civile d\u2019Espagne nous a appris beaucoup à cet égard.Entre 1936 et 1937, les anarchistes avaient réussi à collectiviser l\u2019économie de la Catalogne, mais on avait oublié la Generalita, le gouvernement catalan nouvellement mis en place.On ne s\u2019en souciait guère parce qu\u2019on jugeait que l\u2019État n\u2019était qu\u2019un épiphénomène négligeable.On connaît l\u2019histoire : les réactions se sont regroupées autour du gouvernement, contribuant à l\u2019échec de la révolution.Chomsky est l\u2019un des anarchistes qui a le mieux analysé le mariage entre les élites politiques et économiques.Il a bien montré comment l\u2019État fédéral américain, notamment, a investi dans le développement de l\u2019industrie de la défense non seulement à des fins militaires, mais aussi pour accentuer la domination technologique des États-Unis sur la planète.La participation politique J.-F.F.: L\u2019exercice de l\u2019autorité est perçu négativement par les anarchistes, lesquels proposent plutôt l\u2019auto-organisation.Le rapport d\u2019autorité a l\u2019avantage de décharger les citoyens de l\u2019administration ou des affaires de la société.Ce sont des professionnels de la politique au sein de l\u2019État qui s\u2019en occupent.Si on abolit la médiation politique étatique et qu\u2019on opte pour l\u2019auto-organisation, cela signifie que l\u2019individu participe aux décisions collectives.Cette situation implique une vie où l\u2019on est constamment en train de faire de la politique.Est-ce humainement possible?Et si c\u2019était le cas, ce serait une existence assez pénible.M.S.: Il faut comprendre que, du point de vue anarchiste, cela implique que la société et ses institutions soient modifiées de façon fondamentale, notamment en ce qui a trait au 22) ReLatiONS janvier-février 2003 ****** K Kt \u2022 us a U us :\u2022¦'¦¦\u2022\u2022 m- mmmstmmm MB travail.Des études montrent que le temps de travail nécessaire pour faire fonctionner la société n\u2019est que de 15 heures, par semaine/par personne.Ce qui libère du temps pour s\u2019occuper des affaires politiques de notre communauté.Il est complètement irrationnel de penser que nous puissions laisser le pouvoir de décision à quelques centaines de professionnels de la politique ou de technocrates dans une société aussi complexe que la nôtre.Ce qui est rationnel, c\u2019est de décider ensemble.D.R.: Selon les anarchistes, sauf les anarcho-individua-listes, l\u2019espace public est le lieu privilégié de l\u2019existence humaine.Dans l\u2019histoire, on a le témoignage d\u2019une société où l\u2019éducation des citoyens, l\u2019espace public et la définition de ce qu\u2019est la politique étaient tout à fait intégrés.Je pense à la démocratie athénienne, à l\u2019époque de la Grèce antique.C\u2019était une société très publique.11 y avait, dans le calendrier d\u2019Athènes, de six à huit assemblées par année qui touchaient des milliers de personnes - de 30 000 à 60 000 citoyens -, avec un quorum de 6000 personnes.Les gens discutaient et prenaient des décisions sur toutes les questions de la Cité.Sans en faire cependant un modèle, car les femmes et les esclaves en étaient exclus, on doit apprendre de cette démocratie directe.Comment, à l\u2019intérieur de ses limites a-t-elle su fonctionner?Comment l\u2019autorité était-elle partagée?Comment se déroulaient les discussions, les votes, le processus décisionnel?N.L.: J\u2019ai l\u2019impression que nous allons trouver quelque chose, mais pas du côté de la démocratie athénienne.Pour le moment, c\u2019est de l\u2019ordre d\u2019un projet qui reste assez utopique, mais qui se concrétisera à mesure que les gens auront la liberté d\u2019y penser et d\u2019expérimenter.Je ne dis pas qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019expériences, mais il faut les multiplier.C\u2019est un très long processus, d\u2019autant plus que la société actuelle, fondée sur des structures de domination politiques, culturelles, etc., ne permet pas qu\u2019elles s\u2019épanouissent.Il faut d\u2019abord nettoyer un peu les choses, créer d\u2019autres types de relations avec les gens, et, au fur et à mesure, vont émerger des formes d\u2019autogestion.Il faut rêver quand même! C\u2019est une utopie que les anarchistes ont toujours portée, qui a eu des moments d\u2019actualisation et qui en aura encore.Mais il ne faut pas essayer de se dire tout de suite : cela va être comme ceci et comme cela.Il faut d\u2019abord débarrasser la table, créer la liberté, en créer la possibilité.Contestation et organisation N.L.: Parler des formes d\u2019organisation future de la société, c\u2019est l\u2019utopie.Cependant, la quintessence et l\u2019originalité du mouvement anarchiste, c\u2019est la revendication de la liberté individuelle et collective dans la société, dans un mouvement révolutionnaire, par rapport aux formes très structurées ou J.-F.F.: Cette manière de vivre très intense passe à côté de l'idée d'établir des institutions politiques, qui reste le côté nécessaire de la vie en société.Si on est contre l'État, il faut être pour d'autres institutions.très disciplinaires d\u2019organisation.Les anarchistes se sont battus contre les communistes pour cela.C\u2019est une contestation, une subversion des formes établies de domination qui empêchent les gens de s\u2019exprimer et de vivre pleinement ce qu\u2019ils sont.Ces formes sont de plus en plus subtiles: au moins, au XIXe siècle, on était exploité et on le savait, on ne croyait pas, comme aujourd\u2019hui, qu\u2019on était en train de s\u2019épanouir! C\u2019est aux anarchistes de dénoncer ces choses-là.Shrü, Très bien ALORS, ENCRE ET GRAPHITE SUR CARTON, 2002 janvier-février 2003 ReLatiONS (23 dOSSieR Si on veut arriver à des résultats pratiques avec le maximum de performance et d\u2019efficacité, il ne faut pas aller du côté des anarchistes.Les anarchistes comptent d\u2019abord sur la capacité des gens à se rebeller, à remettre en question des modes de vie, l\u2019oppression qu\u2019ils subissent; et ils misent sur leur capacité à s\u2019organiser de façon autonome.J.-F.F.: Je vois là précisément un problème chez les anarchistes : ils peuvent se complaire dans la réaction critique, dans l\u2019opposition.Ce faisant, ils admettent leur dépendance face à ce à quoi ils s\u2019opposent.Notre société pourrait, à la rigueur, entièrement tolérer l\u2019anarchisme.Cela deviendrait du lubrifiant dans la machine : on laisse les gens s\u2019exprimer et, quand ils débordent un peu trop, on envoie la police.L\u2019anarchisme expressif de la subversion peut avoir un très grand avenir sans que la société change.Cette manière de vivre l\u2019anarchisme, très intense, passe à côté de l\u2019idée d\u2019établir des institutions politiques, qui reste le côté nécessaire de la vie en société.Si on est contre l\u2019État, il L'auteur est chargé DE PROJETS AU Centre justice ET FOI Dérives Claude Rioux Dans Social Anarchism or Lifestyle Anarchism, le penseur anarchiste étatsunien Murray Bookchin analyse l\u2019anarchisme individualiste dans son incarnation la plus moderne, le « lifestyle anarchism » - que nous traduirons ici par « anarchisme comme mode de vie » -, apparu au cours des années 80 et 90, période de reflux des mouvements de masse et de déclin des organisations révolutionnaires, aux États-Unis comme ailleurs.Selon Bookchin, l\u2019anarchisme peut être « contaminé » par le contexte et l\u2019environnement bourgeois qu\u2019il combat.Les travers de l\u2019introspection et du narcissisme de la génération des baby-boomers alimentent l\u2019émergence d\u2019un anarchisme plus proche de la psychothérapie que de la révolution.C\u2019est le cas, notamment, de Hakim Bey, qui appelle à la formation de zones autonomes « temporaires » où l\u2019on pourrait se laisser aller au chaos, à l\u2019amour fou, au paganisme et au sabotage artistique.Rejetant la théorie et l\u2019engagement révolutionnaire, « la zone autonome temporaire est un soulèvement qui ne s\u2019affronte pas directement avec l\u2019État, une opération de guérilla qui libère une aire (de territoire, de temps, d\u2019imagination) et qui se dissout ensuite pour apparaître ailleurs, avant que l\u2019État ne l\u2019anéantisse » (The Temporary Autonomous Zone, Ontological Anarchism, Poetic Terrorism).On retrouve dans cet activisme culturel ce que Murray Bookchin abhorre le plus : un aventurisme inconscient fait de bravoure personnelle et d\u2019aversion pour la théorie, une célébration de l\u2019incohérence théorique (sous couvert de pluralisme), un engagement apolitique et anti-organisationnel dans une recherche de la joie de vivre intensément orientée vers soi-même.Cette subordination du collectif à l'ego et de la société à l\u2019individu, nous dit Bookchin, est courante dans l\u2019anarchisme comme mode de vie.qui tend à la privatisation des angoisses communes et à la sanctification du soi comme refuge au malaise social.Certains nient l\u2019existence même de la société, un peu à la manière de Margaret Thatcher (« there is no such thing as society »), comme le fait l\u2019anarchiste étatsunienne Susan Brown : « un groupe est un ensemble d\u2019individus, ni plus, ni moins, il n\u2019a pas de vie ou de conscience propre » (The Politics of Individualism).Selon Bookchin, cette vision a des conséquences sur le mouvement anarchiste, notamment une exaltation du consensus (la majorité est illégitime même contre l\u2019opinion d\u2019un seul individu) et de la spontanéité individuelle aux dépends de l\u2019organisation démocratique, plus à même d\u2019établir des institutions autogérées ayant du pouvoir contre la domination capitaliste et les institutions hiérarchisées.Autre manifestation de l\u2019anarchisme comme mode de vie : le rejet de toute forme de technologie, qui asservit l\u2019être humain, lequel doit la rejeter pour vivre en harmonie avec la nature.À l\u2019image de George Bradford dans Stopping the Industrial Hydra, ces anarchistes feignent d\u2019oublier que les outils (la technique) ont des propriétaires et que la technologie est utilisée dans un système de relations sociales données.Bookchin renchérit : condamner en soi la technologie voile en quelque sorte les relations sociales uniques du capitalisme, qui en fait un dispositif de domination plutôt qu\u2019un instrument de libération (en affranchissant les humains des tâches fastidieuses ou dégradantes).Une autre école - le primitivisme ou l\u2019écologie profonde (deep ecology) - glorifie la préhistoire et appelle à un retour à l\u2019innocence supposée des populations primitives.« La vie avant la domestication et l\u2019agriculture, nous dit John Zerman dans Future Primitive, était en fait largement faite de plaisir, d\u2019intimité avec la nature, d\u2019égalité sexuelle et de santé ».Bookchin dénonce la vision de l\u2019histoire qu\u2019ont ces anarchistes, laquelle ne serait pour eux qu\u2019une longue déchéance des humains depuis l\u2019Éden de l\u2019authenticité originelle - représentée par une préhistoire aussi idyllique que floue.Selon Bookchin, il s\u2019agit ni plus ni moins que de dissoudre la société dans la nature biologique, l\u2019humanité innovatrice dans l\u2019animalité adaptatrice, la temporalité et l\u2019histoire dans une éternité cyclique et archaïque.Non contents de nier les attributs de l\u2019humanité en tant qu\u2019espèce ayant prise sur son histoire, les primitivistes récusent également les aspects libérateurs de la culture, tant sur le plan des idées que sur celui des pratiques libératrices collectives et individuelles.C\u2019est justement sur ces pratiques collectives qu\u2019insiste Bookchin en citant Horkheimer : « l\u2019individu pleinement développé ne peut exister que dans une société pleinement développée ».Cet objectif ne s\u2019atteint qu\u2019en mettant sur pied des institutions sociales, en construisant des organisations politiques et en proposant des programmes radicaux.24 ReLatiONS janvier-février 2003 faut être pour d\u2019autres institutions.On revient encore là à Bookchin.C\u2019est l\u2019idée de faire des conseils de quartier, d\u2019essayer de politiser le voisinage, de créer des fédérations.C\u2019est là le côté fastidieux de l\u2019action politique, mais nécessaire.D.R.: Ce qui est soulevé ici est très important, Car on a l\u2019impression, à cause de ce qui est montré du mouvement anti- M.S.: L'État va accepter les manifestations dans la mesure où il les contrôle.Mais à partir du moment où cela mène à des solutions alternatives en divers domaines, le pouvoir tentera de démanteler ces contre-pouvoirs.mondialisation, que l\u2019anarchisme se réduit à un style de vie audacieux.Mais il implique beaucoup plus.Et notamment la création d\u2019organisations structurées qui passent l\u2019épreuve du temps.Ce qui semble attirer actuellement, c\u2019est l\u2019action directe contre les autorités et particulièrement les forces policières bien qu\u2019elles ne soient pas, en ce moment, l\u2019ennemi principal.Bien sûr, il y a plusieurs formes d\u2019action directe.À mon avis, l\u2019action directe non violente, très bien développée sur le plan théorique et pratique, reste la plus appropriée.M.S.: Les manifestations des militants anarchistes, mais aussi des autres citoyens et citoyennes lors des sommets internationaux, relèvent d'abord d\u2019un phénomène de refus.C\u2019est une révolte contre un ordre autoritaire sur la planète, le premier geste d\u2019un processus potentiel de conscientisation plus approfondie.C\u2019est pourquoi ces mouvements-là sont importants, mais ils sont évidemment insuffisants.Je suis d\u2019ac- cord avec l\u2019idée que l\u2019État va accepter les manifestations dans la mesure où il les contrôle.Mais à partir du moment où cela mène à des solutions alternatives en divers domaines, le pouvoir va vraiment s\u2019inquiéter et il tentera alors de démanteler ces contre-pouvoirs.C\u2019est un défi qui se pose à nous.Nous sommes confrontés à un processus lent parce que ces alternatives relèvent de l\u2019éducation et de décisions collectives.C\u2019est l\u2019esprit même du fonctionnement de l\u2019anarchisme; on ne finit jamais de construire, d\u2019apprendre et de s\u2019auto-organiser.J.-F.F : L\u2019idée fondamentale de l\u2019anarchisme est celle de bâtir un monde fondé sur une forte rationalité éthique.Mais je me rends compte que, dans le courant anarchiste actuel, la rationalité est de plus en plus dénigrée.La formation intellectuelle est faible.Comme si tout ce qui était rationnel était de l\u2019ordre d\u2019une rationalité purement technique, à la base de la domination capitaliste, et donc oppressive.Alors que celle-ci n\u2019est qu\u2019une forme de rationalité.L\u2019émotivité et la spontanéité, l\u2019expression de soi ne suffisent pas à instituer des normes démocratiques.Par contre, l\u2019une des forces des anarchistes aujourd\u2019hui, c\u2019est justement de dénoncer cette rationalité oppressive qui nourrit le délire de la sécurité, par exemple.Le fait que le politique devienne une sorte de police publique qui travaille pour des intérêts privés.Là, le mouvement actuel a toute sa raison d'être.Mais, en même temps, il faut que ce soit au nom et en vue d\u2019un idéal commun de vivre ensemble.\u2022 (Propos recueillis par Relations) Pour prolonger la réflexion LIVRES ARENDT, Hannah, La révolution, Paris, Gallimard (coll.Tel), 1990.ARENDT, Hannah, La tradition cachée, Paris, Christian Bourgois, 1987.BEKAERT, Xavier, Anarchisme, violence, non-violence, Éd.du Monde Libertaire, Paris, 2000.BORDUAS, Paul-Émile, « La transformation continuelle », in Refus global et autres écrits, Éd.Typo, 1947.BOOKCHIN, Murray, Social Anarchism or Lifestyle Anarchism : an Unbridgeable Chasm, San Francisco, AK Press, 1995.BOOKCHIN, Murray, Une société à refaire, Montréal, Écosociété, 1993.CAMUS, Albert, L\u2019homme révolté, Paris, Gallimard, 1951.LA BOÉTIE, Étienne de, Œuvres politiques, Paris, Éditions sociales, 1971.LÔWY, Michael, Rédemption et utopie.Le judaïsme libertaire en Europe centrale, Paris, PUF, 1988.MOUNIER, Emmanuel, « Anarchie et personnalisme », in Œuvres de Mounier, Tome 1, Paris, Seuil, 1961.RAGON, Michel, La mémoire des vaincus, Paris, Albin Michel, 1989.VAUTRIN, Jean, Le cri du peuple, Paris, Grasset, 1999.REVUES Alternatives non violentes, « Anarchisme, non-violence, quelle synergie?», n° 117, hiver 2001/2002.L\u2019homme et la société, « Actualité de l\u2019anarchisme », Paris, L\u2019Harmattan, n° 123-124, 1997.Ruptures, « Sur les traces de 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critiques, comme celles touchant les prises de position de l\u2019anarchisme en faveur de la démocratie participative, de l\u2019action directe, des modes d\u2019organisation et d\u2019expression libertaires, seront l\u2019objet de débats de la part des participants.Participeront à la table ronde : Jean-François Filion, professeur en philosophie politique Anna Kruzynski, de Némésis, groupe d\u2019affinité féministe radical et non violent Ève Lamont, cinéaste Nicolas Lefebvre-Legault, coordonnateur du comité populaire Saint-Jean-Baptiste Cet événement aura lieu à Montréal, au Café Chaos, 2031, rue Saint-Denis (métro Berri-UQAM) Jeudi 6 février, À 19 h 30 Entrée libre Prochain numéro Le numéro de mars de la revue Relations sera disponible en kiosques et en librairies au début du mois de mars.Il comprendra notamment : \u2022\tun dossier sur le thème de l\u2019idéologie du changement qui envahit tous les domaines de la société, comme d\u2019un processus sans acteur, une fatalité technique dont on ne peut que gérer les effets; on y démontera le mythe et sa logique; on l\u2019observera à l\u2019œuvre dans les programmes des partis politiques du Québec; on y élaborera des pistes de résistance.\u2022\tune controverse sur les impôts pour la paix; \u2022\tun article sur les suites du Sommet de Johannesburg; \u2022\tune évaluation de la situation politique et sociale en Haïti; \u2022\tla suite de la chronique de la poète Hélène Dorion, illustrée par Elmyna Bouchard; \u2022\tDes œuvres de notre artiste invité, René Donais.René Donais, Talisman pour guérir les poumons ET LES INTESTINS, 2001.PHOTO : YVES MALO 26) ReLatiONS janvier-février 2003 eN BRef Relations reçoit deux prix L\u2019Association canadienne des périodiques catholiques a décerné, lors de son congrès annuel d\u2019octobre dernier, deux prix à Relations.Jean Pichette, l\u2019ancien rédacteur en chef, a reçu le prix du meilleur éditorial pour son texte « La guerre immuable ».Le prix de la meilleure entrevue a été remis à Jean-Claude Ravet pour son entrevue avec Hugo Latulippe intitulée « L\u2019industrialisation de la campagne ».Félicitations aux lauréats! Des médias libres?eporters sans frontières publie les résultats du premier classement mondial de la liberté de presse dans 139 pays.En tête de celui-ci se trouvent quatre pays ex-aequo : Finlande, Islande, Norvège et Pays-Bas.Le Canada suit ce quatuor.Les États-Unis se situent au 17e rang, après le Costa Rica (15e, ex-aequo avec la Suisse) et la Slovénie (14e).Parmi les pays d\u2019Europe occidentale, l\u2019Italie fait mauvaise figure avec une 40e place, loin derrière le Bénin (21e) et à peine mieux placée que la Bulgarie (38e).Outre l\u2019Italie, les pays de l\u2019Europe des Quinze sont bien classés.Notons la position de la Turquie (99e), candidate à l'Union européenne, d\u2019Israël (92e) et de la Russie (121e).La Chine (138e) et la Corée du Nord (139e) sont les plus liberticides au monde.Pour en savoir plus, consulter : rsf.org Une pétrolière canadienne toujours dans la tourmente La compagnie pétrolière Talisman de Calgary a été mise en cause dans la guerre civile au Soudan.En effet, la firme d\u2019analyse Michael Jantzi Research Associates de Toronto, spécialiste de l\u2019évaluation de l\u2019« investissement éthique », a établi, par plusieurs commissions d\u2019enquête, que Talisman a joué un rôle dans le non-respect des droits humains.Cette compagnie est accusée notamment d\u2019avoir armé le régime de Khartoum, d\u2019avoir collaboré avec les militaires qui effectuaient un « nettoyage ethnique » afin de protéger ses installations pétrolières.La situation de Talisman en Colombie est tout aussi déplorable.La firme d\u2019analyse estime que le bilan environnemental de l\u2019entreprise est également préoccupant.La Loi sur les normes du travail L\u2019organisme Au bas de lechelle considère que le projet de loi modifiant la Loi sur les normes du travail déposé par le ministre du Travail, Jean Rochon, constitue une avancée, particulièrement en ce qui concerne le recours contre le harcèlement psychologique au travail.Ce problème a des répercussions importantes sur la santé psychologique et physique des travailleuses et travailleurs qui en sont victimes.Il touche même 40 % des dossiers que traite Au bas de l'échelle.Cependant, cet organisme estime que le projet de loi est insatisfaisant quant à la question de l\u2019égalité de traitement pour les salariés à statut précaire.Obésité et famine Selon la Centrale des travailleurs argentins, 50 enfants, dont certains ont moins de cinq ans, meurent de faim chaque jour en Argentine.Environ 2,5 millions d\u2019enfants souffrent de dénutrition.Plus de la moitié de la population vit dans la misère.Bien que la pauvreté ne soit pas un nouveau fléau en Argentine, elle s\u2019est accentuée depuis dix ans, en raison notamment de l\u2019inflation et de la montée du chômage, dans le pays qui est le premier exportateur mondial d\u2019aliments par habitant! Quoiqu\u2019il existe aussi des problèmes liés à la paupérisation aux États-Unis, l\u2019obésité, quant à elle, continue d\u2019y faire des ravages.Des familles de New York ont intenté des poursuites contre McDonald\u2019s, l\u2019accusant d\u2019avoir contribué à leur obésité.On attend la suite! Le sens de l'engagement Le Centre de pastorale en milieu ouvrier publie un document intéressant sur le sens de l\u2019engagement social des 20-45 ans.Cette réflexion rassemble les points de vue de personnes rencontrées lors de tournées nationales.Elle fait apparaître que les déclencheurs de l\u2019engagement sont l\u2019héritage, l\u2019exposition à la souffrance, l\u2019apprentissage et l\u2019oppression, et que le fondement de l\u2019action réside dans la capacité d\u2019indignation et la re connaissance de la dignité intrinsèque de tout être humain.Le Rapport De l\u2019indignation à l'espérance confirme qu\u2019il y a une recomposition du sens au cœur de l\u2019engagement social et qu\u2019il existe une spiritualité de l\u2019engagement social.Renseignements : (514) 374-8847.janvier-février 2003 ReLatiONS aiLLeuRS aiLLeuRS L'auteur est PROFESSEUR INVITÉ au Centre canadien d'études allemandes ET EUROPÉENNES de l'Université de Montréal Politique allemande en peau Le 22 septembre 2002, la gauche a remporté les élections en Allemagne.À l'ère de la mondialisation des marchés économiques et du marché des intérêts politiques où la concurrence est vive pour obtenir l'attention des « consommateurs politiques » afin d'être élu, que peuvent encore signifier la « droite » et la « gauche »?Dietmar Kôveker Baltique Mer du Nord PAYS-BAS, ALLEMAGNE BELG.RÉPUBLIQUE TCHÈQUE FRANCE AUTRICHE SUISSE Les Allemands ont élu un nouveau parlement l\u2019automne dernier.L\u2019ancien chef de cabinet, Gerhard Schroder, du Parti social-démocrate d\u2019Allemagne (SPD), a pris le pas sur son rival bavarois, Edmund Stoiber, de l\u2019Union des deux grands partis conservateurs (CDU/CSU).11 est devenu le nouveau Bundeskanzler, c\u2019est-à-dire le nouveau chancelier fédéral.Comme d\u2019habitude, dans un pays où les gouvernements de coalition sont la règle, on faisait face à une situation où aucun des deux grands partis n\u2019atteignait la majorité absolue, où les alliances étaient donc de rigueur.Les Verts, ancien et nouveau partenaire de coalition du gouvernement Schroder, ont peut-être, comme celui-ci, profité de la dimension environnementale de la catastrophe des inondations de l\u2019été 2002 en Europe centrale.On ne peut cependant sous-estimer l\u2019importance de leur chef charismatique, Joschka Fischer, ancien rebelle de 1968, qui occupe à nouveau le poste de ministre des Affaires étrangères et qui est aujourd\u2019hui le politicien allemand le plus populaire.Quant aux libéraux, ils ont échoué dans leur stratégie de se vouloir modernistes, prétendant savoir comment profiter du bouleversement qui a lieu à l\u2019échelle mondiale et attirer ceux qu\u2019ils estiment être les jeunes qui ont réussi.Pour sa part, le PDS, composé d\u2019ex-communistes réformés, est après comme avant les élections à la recherche de ce qui serait le propre de sa politique et n\u2019a donc pas joué plus que le rôle de parti de contestation.Des différences plutôt techniques Maintenant que les élections sont passées et qu\u2019on assiste au même « bricolage politique » qu\u2019auparavant, il faut de nouveau s\u2019interroger sur les différences entre les options politiques offertes.En quoi une coalition avec les sociaux-démocrates est-elle plus à gauche qu\u2019une alliance, par exemple, entre chrétiens-démocrates et libéraux?Il est difficile de répondre à cette question.Certes, Schroder prétend rester fidèle aux orientations et aux valeurs sociales qui autrefois formaient le noyau identitaire des anciens socialistes démocrates.Il parle encore beaucoup de solidarité et de justice sociale, soutenant que le propre de ce qu\u2019il nomme le chemin allemand consiste en un certain équilibre entre l\u2019intérêt des entreprises (haut niveau de qualification des employés, bonne infrastructure des communications et des transports, etc.) et celui des travailleurs (sécurité sociale, échelle des salaires).Mais quelle valeur réelle peut-on attribuer à ces déclarations?Le bilan politique de l\u2019ancien gouvernement Schroder est une sombre affaire : plus de quatre millions de chômeurs, une faible croissance économique, un gouffre dans les coffres du régime de rentes de l\u2019État, etc.mm» ÜSÉl \t D\u2019autre part, plusieurs disent que Stoiber (Union des deux grands partis conservateurs) est, en dépit ou à cause de son orientation conservatrice, plus critique envers le capitalisme effréné et ses conséquences : mises à pied, destruction des structures économiques locales et des contextes sociaux qui en dépendent.Cette critique n\u2019est toutefois qu\u2019un effet de l\u2019avantage rhétorique de l\u2019opposition, à savoir la capacité de critiquer plus librement l\u2019état des affaires dont le gouvernement est responsable.Au bout du compte, Stoiber n\u2019offre pas plus de réponses ou de solutions.Représentant les milieux les plus conservateurs d\u2019Allemagne, Stoiber sait aussi peu que Schroder comment remédier aux conséquences fatales d\u2019une logique de développement pour laquelle la croissance économique semble en dernier lieu se réduire à l\u2019augmentation de la valeur actionnariale et à l\u2019expansion des entreprises à l\u2019échelle mondiale.Cela explique en partie pourquoi la campagne électorale a été si ennuyeuse et vide d\u2019enjeux proprement politiques, comme l\u2019ont observé plusieurs commentateurs.Les principaux candidats, Schrôder aussi bien que Stoiber, ne voyaient et ne voient toujours pas d\u2019alternative au cadre général de l\u2019ordre politique avec lequel tous deux sont en principe d\u2019accord, soit le libre-échange des biens dans un marché mondial considéré comme un espace où chacun est libre de participer et de faire fortune.Ils ne savaient donc pas comment se distinguer l\u2019un par rapport à l\u2019autre.Les différences qui surgissaient, par exemple, par rapport à la réforme du système fiscal, à la formulation de la loi sur le droit de citoyenneté des immigrés ou aux manières de remédier aux excès de la mondialisation des marchés restreignaient ces questions à des considérations plutôt techniques.À leurs yeux, il n\u2019existe aucune alternative à la mondialisation en tant que telle, en particulier pour les pays riches qui ont beaucoup plus à perdre que les pays en marge du marché mondial.Schrôder le notait dans un entretien récent, publié par un des hebdomadaires les plus influents d\u2019Allemagne, Die Zeit : « Des sociétés comme la nôtre qui sont en pleine prospérité ont beaucoup de mal à évoluer puisque beaucoup de gens ont quelque chose à perdre.» Renoncement aux interventions de l\u2019État Malheureusement, cela est confirmé par la façon dont le nouveau gouvernement a commencé son travail.Examinons le discours de Schrôder, un mois après les élections, dans lequel il articule les principaux aspects de sa politique et justifie les nouvelles démarches du gouvernement.Il faut d\u2019abord, affirme le chancelier, tenir compte du fait que nous vivons, sur le plan économique, une phase fort difficile.À maintes reprises, il se réfère à la faiblesse conjoncturelle du marché mondial en suggérant que celle-ci explique dans une large mesure la misère actuelle.L\u2019« enchevêtrement des rapports internationaux » interdit en même temps de recourir aux « instruments classiques » de la politique économique, à savoir subsides et investissements publics, puisque l\u2019impact des facteurs externes rend ces mesures incertaines.Schrôder n\u2019hésite cependant pas à affirmer du même souffle qu\u2019il faut « renforcer le potentiel pour la croissance et les réformes internes ».Si étonnant que cela soit, le leader de la troisième puissance économique du monde montre du doigt le degré de coopération internationale en vue de justifier son renoncement à une politique économique plus interventionniste et agit comme si cette même internationalisation n\u2019existait plus, en exhortant ses compatriotes à de plus grands efforts afin de sortir de la situation présente.Ce renoncement aux interventions gouvernementales s\u2019explique d\u2019une part par la priorité que Schrôder, de concert avec son ministre des Finances, Hans Eichel, donne à l\u2019objectif de réduire la dette publique.Et il découle en dernier lieu du fait que le gouvernement Schrôder déclare l\u2019ordre du marché mondial sacro-saint sans savoir comment remédier politiquement à ses effets néfastes, voire désastreux.La soumission politique On a donc l\u2019impression que la situation politique en Allemagne, 13 ans après la chute du mur de Berlin et l\u2019effondrement de l\u2019ancien ordre bipolaire du monde, confirme d\u2019une certaine manière les analyses avançant que, avec la disparition du communisme soviétique comme alternative au capitalisme à l\u2019échelle mondiale, le monde est livré à un processus d\u2019uniformisation hypothéquant toute altérité.En fait, déjà au début de la décennie 1980, deux phi- losophes français, Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe, avaient même constaté un retrait du politique en général, à savoir le noyautage d\u2019une sphère proprement politique par des discours sur le social, l\u2019éthique ou la religion.Analysée sous l\u2019angle d\u2019une telle hypothèse, la situation postcommuniste dans les États les plus développés, comme la France ou l\u2019Allemagne, aurait consolidé ce retrait de la pensée politique.Par ailleurs, on peut déjà observer les résultats d\u2019une pensée politique devenue incapable de mettre en œuvre une organisation alternative de la vie publique qui défierait le statu quo actuel.Cette faiblesse a certainement contribué à la formation de gouvernements, notamment en Italie, en Autriche et au Danemark, qui se caractérisent par l\u2019affaiblissement et la réduction de la res publica à quelque chose de saisis-sable qu\u2019on peut soumettre à notre disposition : soit au sens étroit de notre clientèle, soit au sens de notre nation (nous Italiens, nous Autrichiens, nous Américains, etc.).L\u2019histoire allemande nous fournit de pires leçons quant à la tentative de confondre un tel « nous », à l\u2019époque celui des Allemands nazis, avec la volonté politique tout court, fait que Schrôder devrait savoir.Mais tant que le chancelier actuel ou tout autre responsable politique ne s\u2019efforcera pas d\u2019intégrer dans sa vision politique la possibilité de remettre profondément en question les formes de l\u2019organisation politique établie, rien ne pourra faire contrepoids aux tendances qui corrompent la démocratie par la mise en scène médiatique d\u2019un faux-semblant politique.Parmi les perdants des élections de 2002, nous pouvons donc, pour l\u2019instant, assurément compter la culture politique allemande elle-même.\u2022 Le chancelier Schrôder vient DE PRÊTER SERMENT au Bundestag, À Berlin, le 22 octobre 2002, Canapress/ Markus Schreiber 28 ReLatiONS janvier-février 2003 janvier-février 2003 ReLatiONS (29 coNtRoveRse L'esprit de Vatican II est-il Le drame de Vatican II, c'est La perte pour plusieurs d'entre nous d'une immense expérience d'appartenance L'auteur est PROFESSEUR AU Département de SCIENCES RELIGIEUSES DE l'UQAM Louis Rousseau Pourquoi ce besoin de tracer ces quelques mots avec ma plume plutôt que de les imprimer à l\u2019écran du bout des doigts?J\u2019obéis sans doute à un signal qui vient de loin.Ce billet n\u2019obéira pas aux codes habituels de l\u2019objectivité, mais plutôt à un style subjectif que je tiens presque toujours en laisse lorsque mon personnage public prend la parole.D\u2019un certain point de vue, toute ma vie adulte aura été traversée par le drame de Vatican II.Un nouvel idéal de l\u2019Église S\u2019il y a eu un esprit de Vatican II, il n\u2019a caractérisé que la période allant de 1962 à 1972 environ, soit le moment où, progressivement et d\u2019une manière de plus en plus accélérée, presque tous les catholiques du monde - et beaucoup de protestants témoins et participants de ce processus mondial - se sont trouvés simultanément en position d\u2019acteurs au sein d\u2019un débat historique sans aucun précédent d\u2019échelle ou de rythme.Jamais n\u2019y avait-il eu dans l\u2019histoire humaine un tel réseautage mondial dans lequel aient circulé dans tous les sens, opinions, projets, décisions et contre-décisions visant le changement des règles de la croyance et des conduites rituelles ainsi que morales.Tout ce mouvement d\u2019effervescence a été efficacement médiatisé à tous les niveaux d\u2019une organisation secouée par cette prise de parole en temps réel qui débordait ses énormes capacités de contrôle de société totalitaire.À partir de 1962 et au cours des années suivantes où l\u2019on implantait les décisions de la réforme, une nouvelle représentation, un nouvel idéal de l\u2019Église prenait forme, issu d\u2019un demi-siècle de recherches et d\u2019expérimentations de tous genres, mais nourri également de la protestation et des espoirs d\u2019un Occident jeune et riche qui allait s\u2019engouffrer dans la révolution culturelle à partir de 1968.Dans la fusion de toutes ces énergies, « être chrétien et catholique» avait pris un nouveau sens : « Nous, Peuple de Dieu ».Dans ce « Nous » se cachait le sentiment d\u2019une force et d\u2019un pouvoir partagé par toute une communauté à l\u2019écoute de son acte fondateur, l\u2019Évangile.Comme toute métaphore, cette image du Peuple de Dieu pouvait être interprétée de plusieurs manières.C\u2019est dans la pratique que cette réinvention symbolique, en laquelle s\u2019est condensée la refondation communautaire du catholicisme des années 60, allait produire des effets divers.Une décennie de silence Dans l\u2019Église québécoise, marquée de l\u2019intérieur comme de l\u2019extérieur par la dynamique parente de la Révolution tranquille, le projet esquissé et rêvé dans « l\u2019esprit de Vatican II », allait trouver son processus et son programme de mise en œuvre dans les travaux de la Commission d\u2019enquête sur les laïcs et l\u2019Église présidée par Fernand Dumont.La résistance, discrète, mais ferme, de l\u2019épiscopat à s\u2019engager rapidement à prendre les décisions requises pour en appliquer les recommandations a brisé assez rapidement le dynamisme créatif et solidaire suscité par l\u2019effervescence mort?conciliaire.L\u2019unanimité hiérarchique internationale a repris ses droits au cours de synodes tenus loin de la scène publique.L\u2019épiscopat d\u2019ici n\u2019osait pas s\u2019engager, avec d\u2019autres, contre le centralisme romain.Alors, silence! Une décennie de silence, tout particulièrement sur les thèmes religieux et moraux au cœur de la réforme.Le Peuple, alors, s\u2019est éparpillé et s\u2019est dissous.Par ailleurs, d\u2019immenses réformes de la liturgie et du message prêché ont été faites, qui ont marqué les moins de 40 ans pour lesquels le catholicisme québécois n\u2019a rien à voir avec ce dont parlent les manuels d\u2019histoire.Le catholicisme de Vatican II, qui avait abrité en son sein les prémices de la révolution culturelle, n\u2019a pu intégrer les changements imposés par celle-ci : modifications profondes des relations entre les sexes et les générations, affirmation d\u2019un modèle culturel issu des classes populaires, combat contre les normes dans l\u2019affirmation du désir.Entre nostalgie et fétichisme De quoi ai-je la nostalgie lorsque j\u2019écris ces choses?Probablement de la perte d\u2019une immense expérience d\u2019appartenance.En un sens, cela ressemble à ma nostalgie politique issue, quant à elle, de la création d\u2019un autre « Nous » au creuset des mouvements politiques, syndicaux et culturels, des rituels de masse comme des ferveurs de la camaraderie.Mais mon appartenance catholique fait entendre sa petite douleur beaucoup plus profondément que mon appartenance québécoise.Je suis citoyen.Je participe encore de toutes sortes de façons et j\u2019ai à cet égard la longue patience du père avec ses enfants.Mais pour le noyau fondamental de ma vie, j\u2019ai l\u2019appartenance invisible.Pas tout à fait.Je vous écris! Vatican II est devenu un fétiche.Détournez-en votre désir.\u2022 30 ReLatiONS janvier-février 2003 coNtROveRse Le concile fut une bouffée d'air frais venant secouer les pesanteurs du passé.Quarante ans plus tard, la génération qui a vécu le renouveau conciliaire mesure l'écart qui s'est creusé entre les espoirs suscités alors et la réalité ecclésiale actuelle.Ceux qui n'ont pas été partie prenante de l'effer- vescence des années 60 n'ont pas connu d'autres manières de vivre en Église.Entre les blocages tenaces de l'institution et les attitudes irréversibles qui se sont développées dans le peuple chrétien se révèle toute la tension propre à l'héritage de ce concile.Une foi citoyenne qui s'est développée chez les chrétiens du Québec, depuis le concile, représente un acquis sur lequel on peut revenir.Les portes ne sont donc pas toutes closes Ginette L'Heureux Je n\u2019ai pas connu la vie en l\u2019Église autrement qu\u2019en référence à Vatican II.J\u2019ai bien entendu parler de cette période d\u2019avant-concile, j\u2019ai appris des choses, j\u2019ai imaginé ce que pouvait être cet « avant », mais je n\u2019en ai pas la moindre expérience! Je n\u2019ai pas vécu ce passage.Dans mon travail pastoral comme dans ma vie quotidienne de croyante, en passant par l\u2019éducation que j\u2019offre à mes enfants, il n\u2019y a pas un geste, une parole, un choix, une pensée qui ne soit pas imprégné de l\u2019esprit de Vatican II.Plus que l\u2019événement historique dont on pourrait tenter de mesurer les retombées bénéfiques ou les fausses promesses, plus que l\u2019application ou non des décrets conciliaires, j\u2019aimerais évoquer ici comment l\u2019esprit du concile se poursuit malgré tout.Des structures de participation Dans mon travail d\u2019animatrice de pastorale régionale, j\u2019accompagne des équipes qui ont le défi de mettre en oeuvre, avec leurs communautés chrétiennes, un projet pastoral.Ces prêtres et ces agents de pastorale cherchent à intégrer une méthode de travail d\u2019équipe qui responsabilise les baptisés.Cela passe nécessairement par des structures de participation et de consultation, typiques du renouveau conciliaire.Dans ma région, il existe un projet de pastorale de rue depuis 1995.À la suite d\u2019une fragilisation du projet, j\u2019ai été appelée à rencontrer les assemblées de fabrique pour leur proposer une transition afin d\u2019assurer la continuité.Les gens auraient très bien pu tout remettre en question, retirant leur confiance et, du même coup, leur argent.Cela aurait signifié la mort de ce service de pastorale de rue, seul projet qui déploie une présence totalement gratuite auprès des jeunes qui ne sont rejoints par aucun autre réseau.Et voilà que je me suis retrouvée devant des gens ouverts, intéressés à comprendre, qui posent des questions sur le projet et qui le bonifient.Ils se savent responsables de la visée de l\u2019évangélisation et confirment que ce service est une présence au monde dont on ne peut faire l\u2019économie.L\u2019audace, la liberté et l\u2019intelligence guidaient la réflexion de ces personnes.Comment ne pas reconnaître là le fruit mûr d\u2019une Église « Peuple de Dieu » selon les vues de Vatican II?Signes des temps Ce même esprit soufflait lors d\u2019un récent congrès régional rassemblant 172 personnes, membres de conseils paroissiaux de pastorale et d\u2019assemblées de fabrique, portant sur le défi caté-chétique.Des gens, bien enracinés et lucides sur les défis propres à leur Église locale, font le pari de lire les signes des temps et d\u2019avancer ensemble, sur le chemin de l\u2019évangélisation dans le monde d\u2019aujourd\u2019hui.Comme le souhaitait le concile, de plus en plus de chrétiens se laissent bouleverser par les joies et les peines des hommes et des femmes de notre temps.Ils se forment et ils s\u2019informent.Ils s\u2019interrogent devant le désarroi individuel et collectif inhérent à la postmodernité et lancent des initiatives d\u2019accompagnement et d\u2019écoute de toutes sortes.Provoqués par les innombrables possibilités de manipulation du génome humain, ils cherchent avec d\u2019autres à baliser les avancées de la science et de la technique au nom de la dignité ina- l'auteure est agente liénable de la personne humaine.Tou- de pastorale au chés par les inégalités générées par diocèse de Québec l\u2019économie de marché et l\u2019idéologie nivelante de la mondialisation, ils se mobilisent pour la justice.Pensons ici à l\u2019action du Collectif pour une loi sur l\u2019élimination de la pauvreté au Québec, à laquelle se sont associés des croyants, dont nombre de communautés religieuses.Tout cela me donne à espérer que les portes ne sont pas toutes closes et qu\u2019une foi citoyenne, dans la droite ligne de l\u2019esprit de Vatican IL s\u2019est constituée dans l\u2019Église.De ce point de vue, nous ne pourrons plus jamais revenir en arrière.Encore en deçà des espérances Bien sûr, sur le plan plus institutionnel, les retombées du concile peuvent apparaître plus limitées.Par exemple, la reconnaissance pleine et entière des laïcs, particulièrement des femmes, demeure encore bien en deçà des espérances.Mais à la base, ce sont ces laïcs, hommes et femmes qui, en collaboration avec leur pasteurs, bâtissent l\u2019Église d\u2019ici au quotidien.Sans tambour ni trompette, ils incarnent ce renouveau conciliaire toujours vivant et ne désespèrent pas de réussir à transformer les structures de l\u2019Église.Non, je n\u2019en doute pas : l\u2019esprit de Vatican II est toujours vivant.\u2022 janvier-février 2003 ReLatiONS (31 * RegaRD_______ La langue sur l'établi Trois jours avant sa mort, Émile OLLivier participait, en compagnie de Jacques Brault et de José Acquelin, à une Soirée Relations que nous avions organisée avec la librairie Olivieri, dans le prolongement du dossier du numéro de novembre 2002 : « Que résiste la langue! ».Nous publions ici le contenu de son intervention, dont nous avons voulu conserver le caractère oral.C'est pour nous une manière de rendre hommage à ce grand écrivain qui avait fait de sa terre d'exil une terre de prédilection.des prismes diamantaires, pourvus d\u2019innombrables facettes.Les mots sont des mondes en eux-mêmes.Le mot incarne le monde.J\u2019aimerais ici partager avec vous quelques bribes ce que j\u2019appelle mon esthétique.Faire de la littérature, pour moi, c\u2019est recourir à une écriture proliférante qui joue avec tous les niveaux de langage, mêlant argot, langue savante, créolismes, archaïsmes, expressions paillardes ou vocabulaire technique.Je rêve d\u2019écrire un livre dans lequel chaque chapitre, chaque phrase, chaque mot serait une aventure, un chemin susceptible de bifurquer à tout instant et dont la destination serait rigoureusement imprévisible.Émile Ollivier Un poète haïtien, de plusieurs dizaines d\u2019années mon aîné - je n\u2019étais pas encore écrivain à l\u2019époque -, Léon Laleau, qui était aussi un homme politique, écrivait : « Ressentez-vous cette souffrance et ce désespoir à nul autre égal d\u2019apprivoiser, avec des mots de France, ce cœur qui est venu du Sénégal?» Évidemment, Léon Laleau ne pouvait pas échapper à sa génération, celle des années 1940 et 1950, celle de l\u2019Indigénisme et de la Négritude.Je commencerai par prendre mes distances par rapport à cette façon de considérer la langue.D\u2019abord, à strictement parler, mon cœur ne vient pas du Sénégal.J\u2019ai une certaine Afrique en moi, mais je suis aussi fait de plusieurs sédiments de cultures et de civilisations.J\u2019ai appris que j\u2019étais un Ca-raïbéen et que je n\u2019avais effectué, du fait de la traite des Noirs et de l\u2019esclavage, qu\u2019un voyage génétique au Congo ou au Dahomey.Ensuite, à mon avis, les mots que j\u2019utilise ne sont plus de France puisque, après plus de trois siècles de résidence en Amérique, ils se sont acclimatés.D\u2019ailleurs, un autre écrivain haïtien, René Depestre, note : « Bientôt, Haïti va commémorer le bicentenaire de son indépendance; nous avons chassé les Français, mais nous avons gardé la langue en otage.Alors, il est bon qu\u2019on la maltraite de temps en temps! » Quand on écrit, la question de la langue devient centrale.Heureux l\u2019écrivain qui sait au point de départ quelle langue et quel langage il va utiliser.Heureux l\u2019écrivain qui sait quelle est sa manière d\u2019habiter la langue, quelle posture adopter devant la langue.Plus tôt il aura répondu à ces questions, plus tôt il sera sauvé.Quand on écrit, c\u2019est bien la langue qui est sur l\u2019établi.Ainsi, à la question : « La langue est-elle un regard sur le monde ou un reflet du monde?», je répondrai ni l\u2019un ni l\u2019autre et tout cela à la fois.Tout écrivain est un exilé de la langue, du moins dans sa fonction utilitaire.Il m\u2019arrive de me déclarer à moi-même que, hors du langage, je ne sais si j\u2019existe.J\u2019ai tendance à dire de plus en plus que les mots sont de chair et de sang.J\u2019ai une propension à les voir comme Une condition de survie Je voudrais maintenant aborder une autre question : « La langue est-elle un lieu de résistance à l\u2019uniformisation du monde?» Je travaille avec et sur la langue au Québec.Le lieu est important et appelle des nuances.11 y a des pays où l\u2019utilisation de la langue va de soi, d\u2019autres où cette utilisation ne va pas de soi.Mais il y en a aussi où la fonction de résistance apparaît d\u2019emblée.Je crois que c\u2019est le cas du Québec où la Les mots que j'utilise ne sont plus de France puisque, après plus de trois siècles de résidence en Amérique, ils se sont acclimatés.préservation de la langue figure comme une condition de survie collective.Dans Récit d\u2019une immigration, écrit quelques mois avant sa mort, Fernand Dumont précisait : « On ne mène pas une vie intellectuelle au Québec en poursuivant seulement des objectifs semblables à ceux qui tiennent dans les bonnes cultures.11 faut aussi s\u2019interroger sur les fragiles assises de son travail, sur une appartenance incertaine.» Or, pour un écrivain, l\u2019assise de son travail, c\u2019est la langue et, dans ce contexte précis, la langue française avec son statut particulier en Amérique du Nord.Elle renvoie à la place de l\u2019écrivain québécois dans la francophonie et, par-delà, dans la république mondiale des lettres.Dans la sphère de la francophonie, je ne suis pas sûr que l\u2019écrivain québécois se reconnaisse une solidarité de destin avec les écrivains du tiers-monde.Pourtant, des écrivains québécois se sont déjà réclamés d\u2019écrivains comme Senghor ou Césaire; je pense entre autres à l\u2019inoubliable Gaston Miron.Et par rapport à la France, je crois que l\u2019écrivain québécois en est à la fois trop proche pour être exotique, trop lointain pour être reconnu à part entière.Cette idée n\u2019est pas originale.Je la tiens de Jacques Godbout qui, à l\u2019occasion du Printemps du Québec à Paris, avait déclaré : « Je rêvais d\u2019être un écrivain ReLatiONS janvier-février 2003 Shrü, Purée et eau FROIDE, ACRYLIQUE ET GOUACHE SUR PAPIER, 2000 français, et finalement la France me renvoyait à mon exotisme; donc j\u2019étais trop lointain pour être reconnu à part entière du côté des Français.» Écrire en français, au Québec, c\u2019est faire l\u2019expérience d\u2019être un sujet minoritaire, minorisé dans sa langue et dans son mode d\u2019être, habitant d\u2019une culture en marge de la république mondiale.En ce sens, et c\u2019est là une autre facette de Tout écrivain est un exilé de la langue, du moins dans sa fonction utilitaire.la question, la langue est comme une naissance à soi en tant qu\u2019individu ou peuple.C\u2019est en ces termes que se pose la question d\u2019identité.Elle n\u2019est ni un jeu ni un passe-temps; elle évoque, malgré tout ce que l\u2019on peut dire, des forces obscures et difficiles à maîtriser.Ici, j\u2019aimerais paraphraser François Paré, un Québécois né en Ontario, auteur de Pour une littérature de l\u2019exiguïté.Dans son livre, il rend compte de sa situation de minoritaire.Ce qu'il en dit semble convenir à ma situation ainsi qu\u2019à celle de tout écrivain minoritaire.Je suis tenté de me demander, comme lui : « Qui suis-je, moi, parmi tant d\u2019autres, pour affirmer même timidement ma différence?» Et de répondre dans le même souffle, tout aussi timidement : « C\u2019est la possibilité de me représenter à moi-même et aux autres qui manque si amèrement au sujet minoritaire que je suis, encore que j\u2019aie une grande chance au Québec puisque parlant français, j\u2019écris certes dans la langue de l'autre qui est mon hôte, mais j\u2019ai aussi la possibilité de constituer avec lui une communauté de conversation.» Ainsi, en créant une autre langue dans la langue, j\u2019essaie de déplacer la question d\u2019identité, de la faire passer d\u2019une curiosité personnelle ou biographique à un enjeu historique et collectif.Nous sommes en présence d\u2019un processus de sub- janvier-février 2003 ReLatiONS 33 RegaRD ¦* ' jectivation qui porte en lui son propre texte, toujours à venir, oscillant entre la résistance et la solidarité, entre la logique du territoire - c\u2019est-à-dire s\u2019affirmer ensemble, par exemple, comme Québécois même si je suis un immigrant au Québec -, et la logique de la déterritorialisation.La symbolique du territoire Comme tout art, la littérature est une proposition, une pensée.Or, penser, c\u2019est mettre de l\u2019ordre dans la confusion du monde, c\u2019est tirer un plan du chaos, comme dirait Deleuze, ce philosophe qui n\u2019a cessé de traduire en concepts les mouvements de pensée que tracent les écrivains.Pour les baliser, il propose trois concepts : celui de territoire, celui de minorité et celui de rhizome.Au Québec, nous nous décrivons dans une Les mots sont des mondes en eux-mêmes.Le mot incarne le monde.langue qui est déterritorialisée; nous œuvrons dans une littérature que je dirais « mineure » (cela ne veut pas dire que nous sommes des « minables » pour autant); nous écrivons aussi une littérature qui essaie de faire rhizome.Toute littérature occupe un territoire symbolique et dessine un espace culturel dans lequel chaque nouvel écrivain trace des signaux.C\u2019est en cherchant comment un écrivain balise son territoire qu\u2019on peut observer sa déterritorialisation.L\u2019écrivain francophone est déterritorialisé parce qu\u2019il écrit en français hors du territoire français.L\u2019écrivain franco- phone, pas seulement au Québec, mais un peu partout hors de l\u2019Hexagone, se présente souvent comme un voleur de langue, en ce sens que le français n\u2019est pas sa langue maternelle : il l\u2019a volé quelque part, à l\u2019école ou dans son frayage avec le vaste monde.On peut aussi reterritorialiser la langue française, mais on ne peut le faire qu\u2019en fonction de sa culture nationale.C\u2019est ce qu\u2019ont tenté avec plus ou moins de succès de nombreux écrivains qui composent une littérature en français, fortement marquée par le lieu de l\u2019acclimatation.Césaire, ou encore plus Toute littérature occupe un territoire symbolique et dessine un espace culturel dans lequel chaque nouvel écrivain trace des signaux.particulièrement Senghor, sont des cas d\u2019espèce de ces écrivains qui reterritorialisent la langue française.Toutefois, dans certains cas, la reterritorialisation n\u2019est pas possible.Alors, faute de terrain, on a affaire à une littérature en suspension dans le vide.Les mots flottent à la dérive sans ancrage, sans enracinement et la langue est engagée dans un processus d\u2019appauvrissement, parfois de pourrissement et d\u2019autodestruction.Je crois que le cas exemplaire est celui de Samuel Beckett qui écrit : « Je vais arranger votre charabia et vos histoires que je ne comprends pas, ils sont comme des chiens crevés.» On peut reconnaître aussi une littérature véritablement déterritorialisée par son caractère mimétique : l\u2019écrivain s\u2019empare d\u2019une langue et d\u2019une forme expressive, mais ne parvient pas à la fixer sur d\u2019autres terrains que celui de son propre narcissisme de « nègre blanc », pour reprendre une expression qui a fait fortune dans les années 1960, au Québec.C\u2019est ce qu\u2019Hubert Aquin dénonçait probablement quand il parlait de la fatigue culturelle des Canadiens français.Je laisserai de côté pour l\u2019instant tout le débat que suscite l\u2019appellation de « littérature mineure ».Je dirai tout simplement que, souvent, les mots arrachés à l\u2019Hexagone et acclimatés en Amérique ne gagnent peut-être pas en extensivité mais en intensivité.Comme le dit Édouard Glissant : « Nous n\u2019avons pas participé à la constitution des genres; nous entrons dans les genres tels la poésie et l\u2019essai comme des éléphants dans un magasin de porcelaine de sorte que nos livres prennent à la fois le visage de l\u2019essai, de la poésie ou de la fiction.» \u2022 ReLatiONS janvier-février 2003 Avant de tourner LA PAGE Suivre le courant de la vie Renée Pelletier 176 pages * 19,95 $ La réalité du cancer vécue par l\u2019au-teure marque le début d\u2019un long voyage intérieur.Cette femme médecin, nous ouvre le livre de sa vie afin d\u2019éclairer certaines pages du notre.L\u2019ANTISÉMITISME CHRÉTIEN ¦¦HDstaasaBHMi L\u2019Antisémitisme chrétien Un défi pour les Eglises Gérald Caron 312 pages * 27,95 $ L\u2019objectif premier de cet ouvrage est de remplacer I\u2019«enseignement du mépris» à l\u2019égard des juifs par Renseignement de l\u2019estime» prôné par les Églises chrétiennes aujourd\u2019hui.MEDIASPAUL Itinérances spirituelles Ils racontent ce qui leur est arrivé en chemin Sous la direction de Richard Bergeron, Guy Lapointe, Jean-Claude Petit 216 pages * 36 $ Ouvrage relié et illustré de six aquarelles Les auteurs de ce recueil, venant d\u2019horizons culturels et spirituels divers, nous invitent à aller vers le Compostelle symbolique qui est au coeur de toute quête spirituelle.BIOÉTHIQUE MÉDECINE ET SOUFFRANCE JHOKS POUR uni motosii OU ÉCHU Bioéthique, médecine ET SOUFFRANCE Jalons pour une théologie de l\u2019échec Dominique Jacquemin 160 pages * 24,95 $ Cet ouvrage veut remettre à l\u2019honneur la vocation holiste d\u2019une médecine qui prend en compte les valeurs humaines et de foi dans le processus de guérison.= '\tL'ÉGLISE .1 C'EST NOUS Pour une affirmation =\trenouvelée du laicat L\u2019Église c\u2019est nous Pour une affirmation nouvelle du laïc at Marie-Thérèse Nadeau 160 pages * 24,95 $ L\u2019auteure plaide pour que les laïcs prennent conscience de leur véritable identité et pour qu\u2019ils occupent la place qui leur revient dans l\u2019Église.- L'INTENDANCE ,__, * = DE LA CRÉATION c_j\tLa vocation écologique de rhumam dans la théologie (=c=\tde Oouglas J.Hall L\u2019intendance DE LA CRÉATION La vocation écologique de l'humain dans la théologie de Douglas J.Hall Louis Vaillancourt 288 pages * 25,95 $ Au moment où l\u2019écologie est au centre de nos préoccupations, voici une pensée forte, une invitation à reconnaître la vocation écologique de l\u2019humain.= DU REGARD §* À LA CONTEMPLATION S ¦ \u201c\tItinéraire de la vie dans l\u2019Esprit DU REGARD À LA CONTEMPLATION Itinéraire de la vie dans l'Esprit Ramôn Martinez de Pisôn Liébanas 136 pages * 15,95 $ Cet ouvrage s\u2019adresse aux lecteurs et lectrices qui abordent la recherche de sens à donner à leur existence et dévoile la richesse intérieure dont l\u2019être humain est le sanctuaire.= LE SALUT E'\tCOMME f\tDRAME ^\tTRINITAIRE \u201c\tÉaTheodramatik
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