Relations, 1 janvier 2005, Janvier - Février
[" Envoi de Poste-publication - Enregistrement no 09261 - CONVENTION : 40012169 1 Le trafic sexuel des femmes Marie-Andrée Roy ReLatiONS société politique religion NuméRO 698 févRieR 2005 Autochtones : mm.ISM3 ^S§ggk iï wÉm mm mm mm mm 4.95 $ Des influences refoulées Les voleurs de territoire Un homme en colère La loi du mépris ARTISTE INVITÉE: ALANISOBOMSAWIN 1 \\ l 977003437800002 ReLatiONS NuméRO 698, jaNvieR-févRieR 2005 ACTUALITÉS\t4 HORIZONS La question aborigène en Australie\t9 David Holdcroft AILLEURS Géorgie : la « Révolution des roses »\t26 Pierre Jolicoeur CONTROVERSE Le CRTC et la liberté d\u2019expression Daniel Giroux\t28 Mathieu Houle-Courcelles\t29 REGARD Le trafic sexuel des femmes\t30 Marie-Andrée Roy EN BREF\t34 CLAIRSON NANCE Est-ce encore moi?\t36 Jean-François Casabonne MULTIMÉDIAS\t38 LIVRES\t40 Couverture : Alanis Obomsawin, Chevauchée de mes rêves, 2004 dOSSieR AUTOCHTONES: BLANC DE MÉMOIRE\t10 La mémoire a toujours été colonisée par les « vainqueurs ».Les pages de ce dossier en témoignent.Elles donnent la parole à des Autochtones qui, tout en assumant la douleur et la révolte que recèle leur mémoire, aspirent maintenant à transformer cette dernière en une puissance de désaliénation.Ce qui ne se fait pas sans heurter les héritiers de « l\u2019histoire officielle ».Pourtant, au Québec, Autochtones et non-Autochtones pourraient être solidaires d\u2019un même combat : celui de faire droit aux aspirations identitaires et politiques des nations qui constituent ce pays.En cette solidarité, loge l\u2019espérance de convertir enfin ce « blanc de mémoire » en un « je me souviens » assez généreux pour inclure l\u2019avenir de tous.Des influences refoulées\t12 Entrevue avec Denys Delâge jean-Claude Ravet Les voleurs de territoire\t16 Sylvie Vincent Jamais cédé mon territoire\t16 Jeanne-Mance Charlish Un homme en colère\t19 Entrevue avec Charles Coocoo Jean-Marc Biron Conjuguer traditions et modernité\t21 René Boudreault La loi du mépris\t23 Nancy Crépeau ARTISTE INVITÉE Abénaquise d\u2019Odanak, Alanis Obomsawin, est cinéaste et graveure.Vivant et travaillant à Montréal, madame Obomsawin réalise des documentaires sans concession et a créé depuis 1967 une œuvre remarquable d\u2019engagement et de générosité au sein de l'Office national du film.Promeneuse familière des territoires du rêve, elle donne présence et vie dans ses œuvres graphiques, aux visions et aux nostalgies qui l\u2019habitent.La réalité saisie et démontée dans ses documentaires chocs fait place ici à la réflexion sereine d\u2019une femme qui s\u2019est démenée corps et âme pour briser les carcans de la peur et de l\u2019indifférence.En octobre-novembre 2004, elle a présenté une exposition de gravures « Mère de tant d\u2019enfants » à la Guilde canadienne des métiers d\u2019art.Revue foNDée eN 1941 Relations est publiée par le Centre justice et foi, sous la responsabilité de membres de la Compagnie de Jésus et d\u2019une équipe de personnes engagées dans la promotion de la justice.BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: (514) 387-2541 téléc.: (514) 387-0206 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca DIRECTEUR Jean-Marc Biron RÉDACTRICE EN CHEF Anne-Marie Aitken RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT Jean-Claude Ravet SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Marco Veilleux DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert ILLUSTRATIONS ' Stéphanie Béliveau Jacques Goldstyn Lino RÉVISION/CORRECTION Éric Massé IMPRESSION HLN, Sherbrooke COMITÉ DE RÉDACTION Gregory Baum, Céline Dubé, Guy Dufresne, Fernand Jutras, Nicole Laurin, Robert Mager, Guy Paiement, Rolande Pinard COLLABORATEURS André Beauchamp, Dominique Boisvert, René Boudreault, Jean-François Casabonne, Marc Chabot, Pascal Durand, Jean-Marc Éla, Jean-François Filion, Vivian Labrie, Jean-Paul Rouleau Les articles de Relations sont répertoriés dans Repère et dans l'Index de périodiques canadiens, publication de Info Globe.Dépôt légal, Bibliothèque nationale du Québec.ABONNEMENTS Ginette Thibault 8 numéros (un an) : 35 $ (taxes incluses) Deux ans : 65 $ (taxes incluses) À l\u2019étranger : 45 $ Étudiants : 25 $ TPS : RI 19003952 TVQ : 1006003784 Nous reconnaissons l\u2019aide financière du gouvernement du Canada, par l'entremise du Programme d'aide aux publications (PAP), pour nos dépenses d'envoi postal.ISSN 0034-3781 Envoi de Poste-publication Enregistrement n° 09261 & janvier-février 2005 RELATIONS eDitORiaL Une institution bouleversée La Cour suprême du Canada a tranché.Dans l\u2019avis qu\u2019elle a adressé au gouvernement fédéral, le 9 décembre dernier, elle déclare qu\u2019« interprété de façon libérale, le mot \u201cmariage \u201d [.] n\u2019exclut pas le mariage entre personnes du même sexe ».Elle confirme aussi que la définition du mariage est exclusivement de compétence fédérale; les provinces ayant, quant à elles, juridiction sur sa célébration.Enfin, elle rappelle que c\u2019est aux provinces qu\u2019il appartient de garantir aux Églises et aux diverses religions la liberté de ne pas célébrer de mariages entre personnes de même sexe, selon le respect des croyances inscrit dans la Charte canadienne des droits et libertés de la personne.L\u2019avis d\u2019un tribunal, fut-ce la plus haute instance, ne saurait toutefois tenir lieu de choix politique.La décision appartient maintenant au gouverne- Aianis obomsawin, ment qui doit présenter un projet de loi Mère de tant d\u2019enfants, au Parlement.En effet, en tant qu\u2019ins-2004\ttitution, le mariage relève du politique et donc du débat démocratique.Jusqu\u2019à récemment, le mariage entre un homme et une femme instituait, dans la société, la différence des sexes et des générations.De nombreuses évolutions, entre autres l\u2019accès des femmes à l\u2019égalité avec les hommes, les nouvelles techniques de reproduction, l\u2019évolution du droit matrimonial et la légitime reconnaissance des couples homosexuels contre la culture du mépris, sont venues bouleverser un certain ordre qui, bien qu\u2019imparfait, offrait néanmoins une vision symbolique des relations entre les hommes et les femmes et organisait la filiation.Ces évolutions posent donc de nouvelles questions et obligent les institutions à se transformer, sinon elles risquent de se scléroser et de ne plus être source de vie et de créativité.Malheureusement, depuis plusieurs mois, le débat se polarise autour de deux positions dont il est difficile de sortir.Lune, définie comme « progressiste », se fonde sur l\u2019égalité des droits et, au nom de celle-ci, dénonce toute discrimination, quitte à nier totalement les différences.C\u2019est la position adoptée par la Cour suprême qui, se faisant, se positionne nettement par rapport aux États-Unis.L\u2019autre, qualifiée de «conservatrice» et d\u2019homophobe, s\u2019appuie sur des arguments moraux qui portent sur l\u2019homosexualité un jugement sans appel par un recours discutable à la «nature».Il devient difficile de réfléchir sans être d\u2019emblée renvoyé dans un camp ou dans un autre.Pour sortir de cette logique enfermante, il faudrait avoir le courage d\u2019entrer dans un questionnement complexe et inédit, notamment en regard du lien entre le mariage et la filiation.Qu\u2019est-ce que la filiation?Quel est le cadre normal de l\u2019engendrement humain?Faut-il réserver l\u2019institution du mariage aux hétérosexuels, non dans le but de discriminer les homosexuels, mais parce qu\u2019elle a été conçue pour instituer la filiation?Reconnaissons que ces questions sont redoutables, car elles touchent à ce qui fait notre humanité et à notre mise au monde.Si tout est possible en matière d\u2019innovation technique et sociale, tout n\u2019est peut-être pas souhaitable.La question cruciale qui se profile dans ce débat est celle de l\u2019homopa-rentalité.Non parce que des homosexuels ne peuvent être de bons parents, mais parce que l\u2019homoparentalité entend instituer une forme de parentalité qui ferait l\u2019impasse sur la différence des sexes, en privant l\u2019enfant de son histoire et de son origine, ainsi que de sa double référence à une généalogie paternelle et maternelle.Elle conduirait ainsi à occulter la limite que représente, pour chacun et chacune, la condition sexuée et l\u2019inscription dans une génération.Est-ce cela que nous désirons pour instituer la société?Pour répondre collectivement à cette question, il faut d\u2019abord se la poser.*** En ce début d\u2019année 2005, Relations met de nouveaux habits, non par mode, mais pour assurer une meilleure lisibilité de ses pages au plus grand nombre de ses lecteurs.La revue ne subit pas de transformations majeures dans la mesure où les rubriques restent inchangées.Les modifications visent la clarté de la présentation, grâce au changement des caractères d\u2019impression et à une alternance des noirs et des gris à l\u2019intérieur des articles.L\u2019analyse sociale et politique hors des sentiers battus, le regard lucide et bienveillant sur le monde ainsi qu\u2019une recherche exigeante de solutions de rechange seront au rendez-vous de cette nouvelle année, pour continuer à tisser justice et beauté.Nous espérons que vous aurez toujours plaisir à nous lire.N\u2019hésitez pas à nous faire part de vos commentaires.Ils seront appréciés.ANNE-MARIE AITKEN RELATIONS janvier-février 2005 actuaütes L\u2019auteur est président du groupe altermondialiste ATTAC-Québec Des citoyens informés et organisés C\u2019est pour défendre le bien commun que les brigades d'intervention citoyenne (BIC) viennent de voir le jour.ROBERT JASMIN Depuis qu\u2019il sévit, le néolibéralisme n'a eu de cesse de procéder à des attaques frontales contre tous les droits humains.Cet envahissement a eu pour effet de fragiliser et de mettre en péril l\u2019existence même des structures de maintien et de défense du bien commun que des générations de femmes et d\u2019hommes avaient réussi à édifier.Les champs d\u2019appétit des néolibéraux ne connaissent plus de limites: la marchandisation du monde vise maintenant les services et des secteurs comme la santé, l\u2019éducation et la culture sont en danger de tomber sous la loi d\u2019airain du marché.Pour arriver à leurs fins, les nouveaux maîtres du monde ne lésinent pas sur le conditionnement des esprits.Ils veulent faire des citoyens des consommateurs consentants.Ainsi, assiste-t-on à une dépolitisation systématique de la population par l\u2019imposition d\u2019une culture du divertissement qui évacue la réflexion, l\u2019analyse, la critique et donc le débat.Ce règne de la pensée unique axée sur la domination de l\u2019économisme remet tout simplement en question la démocratie elle-même.Il n\u2019est pas besoin de pousser plus loin une description et un constat maintes fois repris par tous ceux et celles qui ont à creuser l\u2019avènement d\u2019une société plus solidaire et réfractaire à la violence d\u2019un système fondé sur la loi du plus fort et du chacun pour soi.Mais il est temps de se questionner sur les moyens et sur les lieux de résistance.Traditionnellement, celle-ci venait des syndicats, des groupes populaires et de certaines formations politiques.Et on doit à la vérité de dire que ces entités constituent toujours des lieux privilégiés de résistance.Mais qu\u2019en est-il d\u2019une large partie de la population qui n\u2019est pas organisée, ni professionnellement, ni socialement, ni politiquement?De cette partie la plus vulnérable à la propagande commerciale et idéologique régnante?Celle qui, somme toute, est maintenue dans un état d\u2019analphabétisme politique permanent?Des représentants de plusieurs groupes syndicaux et populaires ont conclu que l\u2019élargissement de la zone de résistance était devenu nécessaire.Si l\u2019attaque contre le bien commun ne connaît pas de frontières ni de limites, TANTÔT.S'.\u2019VV mbü I janvier-février 2005 RELATIONS actuaütes la défense de celui-ci ne doit pas en avoir non plus.Les groupes organisés ont acquis des connaissances qui forgent les consciences et permettent de résister.Or, toute connaissance constitue une richesse et dans une société solidaire, toute richesse doit être partagée.C\u2019est à partir de cet énoncé qu\u2019est née l\u2019idée de constituer des brigades d\u2019intervention citoyenne.Lancée par les représentants d\u2019une vingtaine d\u2019associations citoyennes, syndicales, étudiantes et altermondia-listes regroupées au sein de la coalition CAP-Monde, l\u2019idée est devenue réalité en juin dernier.au Bic, près de Ri-mouski.Appuyée par des personnalités telles que Ricardo Petrella, Françoise David et Dorval Brunelle, entre autres, la formation d\u2019une première brigade de cent personnes, de tous âges et de toutes les régions du Québec, a eu lieu lors du dévoilement de la trousse citoyenne d\u2019information et de formation.Au dire d\u2019une participante, «il était temps que les citoyens disposent d\u2019une arme de persuasion massive pour contrer l\u2019œuvre de désinformation massive des voleurs de bien commun».La trousse est constituée d\u2019une petite boîte de carton facilement logeable sur un rayon de bibliothèque.La boîte contient un mode d\u2019emploi, le texte de la Déclaration universelle des droits de l\u2019Homme de 1948, une cassette vidéo de 30 minutes sur la mainmise libérale sur l\u2019État, ainsi que 14 fascicules d\u2019une dizaine de pages chacun.Ces fascicules expliquent en quoi le néolibéralisme affecte chaque aspect de la vie en société (santé, éducation, environnement, travail, culture, agriculture, droits humains, sauvegarde du bien commun, etc.).Ils ont été écrits par des personnes différentes, toutes directement impliquées dans le secteur en question.Testés auprès de citoyens et de citoyennes, ils ont fait l\u2019objet de révision et de réécriture pour devenir plus accessibles à tous.Depuis le lancement de l\u2019opération, des milliers de trousses ont été acheminées aux personnes qui en font la demande.Il va sans dire que dans un premier temps, cette distribution est surtout assurée par des groupes déjà organisés, bien que l\u2019on cherche à sortir des réseaux pour rejoindre les personnes ne faisant partie d\u2019aucun groupe.Ainsi, sans contrôle, sans ligne de parti à suivre, de petits groupes de citoyens choisissent de former leur brigade, de se réunir à leur façon, de se servir des documents mis à leur disposition, de les lire ensemble, de les critiquer, de les compléter selon leur volonté, et de les utiliser pour intervenir auprès des élus ou sur la place publique en général.En somme, de spectateurs-consommateurs, des hommes et des femmes décident de passer au statut de citoyens, informés et acteurs.La démocratie réelle ne peut exister qu\u2019à cette condition.\u2022 Le Darfour: un conflit ambigu La région du Darfour, au nord-ouest du Soudan, est ravagée depuis février 2003 par un conflit aux racines économico-politiques.AHMED ABDIRAHMAN La guerre qui ensanglante présentement le Darfour a provoqué l\u2019une des plus graves catastrophes humanitaires de ce début de siècle: plus de 50 000 morts, en grande majorité des civils, près de 1,3 million de déplacés en territoire soudanais, et 200 000 réfugiés au Tchad voisin.La grande majorité de ces déplacés et réfugiés sont des femmes, des enfants et des personnes âgées.Qualifiée de « pire crise humanitaire dans le monde » par l\u2019ONU en mars dernier, cette catastrophe est souvent éclipsée par les fragiles pourparlers de paix entre le nord arabo-musulman et le sud chrétien et animiste, qui s\u2019affrontent depuis 1983 sur fond de manne pétrolière.Le Darfour est une immense région semi-désertique, riche en ressources mais totalement dénuée d\u2019équipements et laissée à l\u2019abandon par les différents gouvernements qui se sont succédés à Khartoum.De nombreuses tribus y cohabitent, dont les plus importantes sont les Fours, les Massaleit et les Za-ghawa.Si toutes sont musulmanes, l\u2019arabe n\u2019est la langue maternelle que d\u2019une minorité.Les tribus « arabes », ou du moins appelées telles par leurs adversaires, sont généralement nomades.Les tribus «africaines» sont parfois pastorales mais, le plus souvent, paysannes.Les conflits entre éleveurs -à la recherche d\u2019eau et de pâturages - et paysans protégeant leurs champs sont fréquents.À Khartoum, cependant, tous sont souvent considérés avec le même mépris.L\u2019auteur, chargé de projets à Alternatives, était en mission au Soudan en juin 2004 ?RELATIONS janvier-février 2005 actuaLites ¦p.'.jrfvyfpf* *u ^ Dans le nord du Darfour, en juillet 2004, Canapress/Marcus Prior I B»» w La compétition pour l\u2019eau et l\u2019espace s\u2019est aggravée avec l\u2019explosion démographique (la province compte 6 millions d\u2019habitants, deux fois plus qu\u2019il y a 20 ans).La grande sécheresse et la famine du milieu des années 1980 ont précipité l\u2019effondrement des modèles traditionnels de régulation des conflits, fondés sur le respect d\u2019itinéraires et de périodes précises de transhumance par les nomades.Plusieurs conflits et guerres meurtrières éclatent entre les nomades et les paysans dans l\u2019indifférence du gouvernement militaire de Khartoum, davantage préoccupé par l\u2019avancée du SPLA (armée de libération populaire du Soudan) dans le sud du pays.En 1985, toutefois, un soulèvement populaire et syndical renverse les militaires.Les organisations de base espèrent une démocratisation du pays, couplée à un accord de paix avec le SPLA.Cette trêve sera de courte durée.En 1989, les militaires alliés à des groupes intégristes reprennent le pouvoir.Ils mettent ainsi fin aux espoirs de démocratie et précipitent une nouvelle crise.La guerre reprend de plus belle avec le SPLA (qui a pris le contrôle de grandes régions au sud du pays).La majorité des partis politiques et des mouvements armés du pays se rassemblent sous l\u2019égide de l\u2019Alliance nationale démocratique (AND) pour réclamer une réelle démocratisation de la société soudanaise sur l\u2019ensemble du territoire.La réponse du régime est une dure répression qui conduit à des massacres, à l\u2019exil de milliers de personnes et à la destruction de centaines de villages.La junte militaire consolide son pouvoir et met en place un système qui marginalise les principales régions du pays politiquement, économiquement et socialement.Au Darfour, cela se traduit par une plus grande bienveillance envers les « tribus arabes », ce qui encouragea les plus belliqueuses d\u2019entre elles à dé- clencher, tout au long des années 1990, plusieurs guerres locales ignorées à l\u2019étranger.Le plus souvent, leurs crimes restent impunis.Pour désigner ces milices qui chargent avec des chevaux et des fusils d\u2019assaut, les populations du Darfour parlent alors de Janjawids, mot composé qui signifie approximativement « les cavaliers du diable ».En réaction à la multiplication des attaques des Janjawids, mais aussi pour dénoncer la marginalisation politique au Darfour, l\u2019opposition s\u2019organise.Il y a d\u2019abord le Sudan Liberation Army (SLA) qui reçoit l\u2019appui de la grande majorité de la population du Darfour soit les Four, les Massaleit et les Zagha-wa.Le SLA est aussi appuyé par le SPLA qui avait déjà tenté au début des années 1990 de s\u2019implanter dans le Darfour pour prendre les forces gouvernementales à revers.Il y a ensuite le Justice and Equality Movement (JEM), un mouvement lié aux islamistes d\u2019Hassan Turabi, ceux-là janvier-février 2005 RELATIONS actuaLites même qui ont aidé les militaires à prendre le pouvoir en 1989 mais qui ont été écartés par la suite.Turabi veut affaiblir à son tour le gouvernement et pour réaliser ce projet, il mise sur le déclin du parti Oumma qui contrôlait traditionnellement le Darfour.Jusqu\u2019à tout récemment, la communauté internationale n\u2019était pas très motivée à intervenir au Soudan, mais cette situation évolue à cause de l\u2019enjeu pétrolier.Le gouvernement soudanais a entrepris de développer cet important secteur avec l\u2019appui de pays comme la Chine et la Malaisie.Pour participer à la relance des exploitations pétrolières, la communauté internationale, les États-Unis en tête, ont négocié un partage entre le régime militaire de Khartoum, d\u2019une part, et la rébellion sudiste à Naivasha au Kenya, d\u2019autre part.Cela s\u2019est concrétisé, au début de 2004, par la signature d\u2019un accord parrainé par Washington entre Khartoum et le SPLA.Malheureusement, la question de la démocratisation du pays est évacuée de cette perspective, minant grandement les forces de la coalition de LAND dont le pacte fondateur (droit à l\u2019autodétermination pour le sud en échange du soutien du sud aux revendications démocratiques au nord) s\u2019était trouvé sérieusement écorné par le «cavalier seul» des négociations de Naivasha.L\u2019insurrection du Darfour rappelle toutefois que la cessation des combats, ainsi qu\u2019un partage du pouvoir entre le gouvernement central et le SPLA, ne résoudront pas le grave problème de l\u2019absence de démocratie au Soudan.De plus, persister à lire le conflit au Darfour comme une confrontation raciale entre des Janjawids arabes en guerre contre des Noirs africains est une grave simplification qui entretient la confusion autour de ce conflit meurtrier.Les États-Unis et la Grande-Bretagne jonglent avec l\u2019idée d\u2019une intervention militaire au Soudan, sous prétexte d\u2019«ingérence humanitaire».Le régime de Khartoum mobilise sa base face à une nouvelle guerre d\u2019agression coloniale après l\u2019Irak.Le Canada continue de louvoyer, hésite à s\u2019engager envers l\u2019opposition et se range plutôt derrière les initiatives américaines.Pourtant, sans réel soutien à l\u2019opposition démocratique, la crise du Darfour risque de continuer et même de se reproduire sous d\u2019autres formes.Les grands perdants seront les populations de l\u2019ensemble du pays, au nord comme au sud.\u2022 Dieu est-il républicain?Les élections américaines ont été marquées par l\u2019astuce politique d\u2019une Maison-Blanche qui a réussi à définir les paramètres du débat public.ÉRIC JABBARI Le 2 novembre dernier, le président George W.Bush obtenait un deuxième mandat alors que le parti républicain récoltait de nouveaux sièges au Congrès.La Maison-Blanche a su, durant cette campagne, manipuler la droite religieuse, utiliser la guerre contre le terrorisme et semer le doute sur le sénateur Kerry.Dès la mise en place de l\u2019administration Bush, Karl Rove, le conseiller politique du président, se donna pour mission d\u2019accroître les appuis électoraux de Bush.Il avisa le président de poursuivre une ligne résolument conservatrice.Selon son analyse, des millions d\u2019électeurs évangéliques ne s\u2019étaient pas donné la peine de voter lors de la précédente élection présidentielle.La clé de la victoire serait acquise si le parti républicain multipliait les actions en faveur de cette droite religieuse.Le financement des initiatives caritatives des Églises était un exemple, parmi d\u2019autres, de la mise en place de cette stratégie de séduction à l\u2019endroit de la droite religieuse.Une menace externe vint faciliter la tâche de l\u2019administration républicaine.Les attentats du 11 septembre 2001 donnèrent un nouvel élan au gouvernement américain.Le président Bush se sentit investi d\u2019une nouvelle mission : la guerre contre le terrorisme était amorcée.Si le peuple américain se trouva uni dans une douleur commune et une détermination à vaincre un ennemi implacable, le parti républicain n\u2019allait pas hésiter à tirer profit de la lutte engagée.En effet, Karl Rove somma les candidats républicains d\u2019invoquer la guerre dans leurs campagnes respectives.L\u2019auteur est rédacteur en chef du journal communautaire Le Monde ?RELATIONS janvier-février 2005 actuaütes Malgré l\u2019incompétence flagrante de la diplomatie américaine et les multiples révélations concernant la situation irakienne, l\u2019opposition démocrate n\u2019a pas réussi à formuler une solution de rechange aux politiques du président Bush.Inutile de le rappeler, le sénateur Kerry appuya, à l\u2019origine, l\u2019invasion de l\u2019Irak.Les explications nuancées du candidat démocrate ne pouvaient rivaliser avec la démagogie républicaine.En effet, la vie politique américaine est à l\u2019image de la culture populaire contemporaine: le public ne retient que des messages simples et réducteurs.La nuance, manifestation d\u2019une intelligence fine et incisive, devient synonyme d\u2019opportunisme, de confusion et de mollesse.De manière générale, les présidentielles prennent le caractère d\u2019un référendum sur la performance du président sortant.Cette fois-ci, les Républicains réussirent à transformer la campagne en un plébiscite sur la personnalité du candidat démocrate.Qualifié de girouette pour ses propos nuancés et ses revirements politiques, le sénateur Kerry devait subir une campagne de dénigrement soutenue qui allait remettre en cause son passé militaire.Décoré à plusieurs reprises lors de son séjour au Vietnam, cet ancien officier de la marine américaine s\u2019était fait connaître au début des années 1970.Porte-parole de Vietnam Veterans against the War, il avait dénoncé l\u2019intervention américaine au Vietnam et rapporté de multiples témoignages des atrocités commises par les unités américaines.Avant les élections, un groupe intitulé Swift Boat Veterans for Truth, un organisme lié au parti républicain et à la famille Bush, remit en cause les décorations de l\u2019ex-lieutenant Kerry et dénonça son action pacifiste.Grâce à une brillante campagne médiatique et à la réaction tardive du principal intéressé, ce groupe réussit à dépeindre le candidat démocrate comme un matamore qui avait trahi les combattants américains.Finalement, la question gaie vint en aide à la campagne républicaine.Des décisions juridiques et politiques au Massachusetts et en Californie firent du mariage gai une question d\u2019une actualité brûlante.Dans un pays marqué par la pratique religieuse et une conception traditionnelle du mariage, la reconnaissance légale des couples homosexuels facilita la mobilisation de la droite religieuse.Grâce aux efforts des Républicains, la question du mariage gai fut inscrite sur le bulletin de vote de onze États différents.Cette initiative facilita la mobilisation des électeurs républicains : le parti républicain se posa en défenseur des valeurs traditionnelles tandis que les démocrates étaient dépeints comme étant les complices de la décadence.Au bout du compte, les Républicains démontrèrent un plus grand flair politique que leurs adversaires démocrates.Malheureusement, ce savoir-faire électoral n\u2019est pas synonyme de sagesse individuelle ou collective.\u2022 Alanis Obomsawin, My friend the horse and me, 2000 Vf Ss, ;N>.\u2019v Ov nrim1 _ U janvier-février 2005 RELATIONS HORIZONS La question aborigène en Australie DAVID HOLDCROFT LJ an dernier, alors qu\u2019il commentait la nouvelle devise rela-.tive aux questions aborigènes : «Allons de l\u2019avant et laissons le passé derrière nous », le Gouverneur général d\u2019Australie, Sir William Deane, soulignait qu\u2019il n\u2019y a pas lieu d\u2019éprouver une quelconque fierté ou honte vis-à-vis de ces questions.Dix ans auparavant, le discours était bien différent.Le Premier ministre australien d\u2019alors, Paul Keating, qualifiait de «honteux» le traitement infligé aux Aborigènes.Il affirmait avec fermeté que les non-indigènes de la société australienne avaient une responsabilité dans la situation présente des peuples indigènes: «Nous leur avons pris leurs terres ancestrales, nous avons détruit leur mode de vie traditionnel.Nous leur avons apporté toutes sortes de maux, dont l\u2019alcool.Nous avons commis des meurtres.Nous avons séparé les enfants de leurs mères.Nous avons pratiqué la discrimination et l\u2019exclusion.Nous n\u2019avons pas réussi à les traiter humainement ni à conquérir leur cœur et leur esprit.» Cette prise de position fit sa marque dans la vie politique australienne.Il faut dire qu\u2019au début des années 1990, la conscience nationale australienne était beaucoup plus vive.C\u2019est l\u2019époque où fut votée la législation sur le « titre aborigène » : première législation nationale reconnaissant les droits ancestraux des peuples autochtones.C\u2019est aussi l\u2019époque où fut créé le Conseil pour la réconciliation avec les Aborigènes et Y Aboriginal and Torres Straight Islander Commission (ATSIC) : commission dont les membres indi- gènes élus étaient responsables des programmes gouvernementaux propres aux Indigènes.L\u2019autodétermination et les questions autochtones figuraient à l\u2019ordre du jour politique national.Ce qui ne fut plus le cas par la suite.En effet, au cours des années 1990, l\u2019Australie - comme la plupart des nations occidentales - a pris un virage à droite, avec l\u2019arrivée au pouvoir du gouvernement Howard.Son programme néoconservateur était basé sur le L\u2019Australie des Blancs porte de toute évidence une responsabilité vis-à-vis de la situation actuelle des communautés indigènes, mais cette vision de l\u2019histoire, qualifiée de sombre, a été bannie comme étant trop culpabilisante.libre-échange, la privatisation de nombreux services publics, une politique étrangère d\u2019alignement sur les États-Unis, ainsi que sur une approche «d\u2019obligation mutuelle» pour traiter les questions sociales avec obligation de résultats.Le virage s'est aussi traduit par la recherche de résultats rentables dans le traitement des questions indigènes.Tandis que des millions d\u2019Australiens étaient descendus dans la rue pour manifester leur appui à la démarche de réconciliation avec les Aborigènes, Howard a refusé de présenter ses excuses pour les injustices passées, notamment celle qui a consisté à transférer les enfants métis dans des institutions où ils devaient être assimilés à la culture des Blancs.De plus, son gouvernement a contourné la législation sur le titre aborigène et les amendements Wik de 1996, en rendant plus difficiles les demandes d\u2019enre- gistrement de ce titre et en limitant, pour les détenteurs de ces derniers, le droit d\u2019accès à des baux fonciers.Il décida également d\u2019abolir l\u2019ATSIC, en la remplaçant par un conseil de 14 membres, non plus élus mais désignés.L\u2019Australie des Blancs porte de toute évidence une responsabilité vis-à-vis de la situation actuelle des communautés indigènes, mais cette vision de l\u2019histoire, qualifiée de sombre, a été bannie comme étant trop culpabilisante.Une nouvelle politique, appelée « réconciliation pratique », a remplacé la perspective d\u2019autodétermination des peuples autochtones.Elle promeut la seule amélioration du niveau de vie des Aborigènes.Toutefois, malgré quelques entreprises locales encourageantes, cette soi-disant «réconciliation pratique» n\u2019a pas réussi à améliorer l\u2019espérance de vie des Indigènes (de 20 ans inférieure à celle de l\u2019ensemble de la population), ni le taux d\u2019incarcération (16 fois plus élevé que celui de la population adulte non indigène), ni leur profil socio-économique.Il demeure que la violence domestique, l\u2019alcoolisme et une faible participation scolaire sont encore le lot de trop de communautés.L\u2019état des populations indigènes n\u2019est qu\u2019un triste reflet de la société australienne tout entière.Comme Australiens, nous ne pourrons constituer une véritable nation, fondée sur une identité nationale inclusive, que lorsque nous aurons réglé les questions relatives à la réconciliation.Pour le bien du pays, l\u2019Australie doit être capable de marcher avec tous les peuples qui la composent et d\u2019avancer avec son passé, quelles qu\u2019en soient les ombres.Il n\u2019existe pas d\u2019autre voie possible pour nous forger une conscience nationale.\u2022 L\u2019auteur, jésuite australien, travaille au Jesuit Social Services à Melbourne RELATIONS janvier-février 2005 dOSSieR Autochtones : blanc de mémoire MARCO VEILLEUX Le précédent numéro de Relations a voulu rendre compte du processus à travers lequel les Premiers peuples tentent d\u2019échapper à leur condition historique «d\u2019exilés de l\u2019intérieur», au profit d\u2019une affirmation de leurs droits et de leur existence politique.Or, ce processus d\u2019affirmation tire sa source et sa vitalité de son enracinement dans un vaste continent : celui de la mémoire.C\u2019est ce dernier que notre second dossier sur les Autochtones se propose d\u2019explorer.Fruit d\u2019une construction, c\u2019est-à-dire d\u2019une volonté d\u2019organiser la conscience historique à travers une mise en récit, la mémoire n'est jamais «innocente».En mettant en lumière certains faits et en en laissant d\u2019autres dans l\u2019ombre, elle révèle les choix et les intérêts de ceux qui ont le pouvoir d\u2019énoncer, de contrôler et de diffuser l\u2019interprétation officielle de l\u2019histoire.Ainsi tributaire des rapports de force et de domination qui se trament au sein d\u2019une société, la mémoire est une terre âprement disputée qui, de tout temps, a été colonisée par les « vainqueurs ».De nos jours, grâce au sursaut de celles et ceux qui avaient été tenus jusqu\u2019ici en marge de l\u2019histoire, cet impérialisme est davantage reconnu et dénoncé.Les pages de ce dossier en témoignent.Elles donnent largement la parole à des Autochtones qui, tout en assumant la douleur et la révolte que recèle leur mémoire, aspirent maintenant à transformer cette dernière en une puissance de désaliénation.Mais une telle transformation est longue et périlleuse.Et elle ne se fait pas sans heurter les héritiers de «l\u2019histoire officielle ».« Le colonialisme est historiquement radioactif.Il a une longue demi-vie qui continue d\u2019empoisonner les relations entre les humains, même plusieurs générations après les faits.» Steven Chaleston C\u2019est ainsi que Charles Coocoo, sans taire la colère qui l\u2019habite par rapport au passé, nous parle du chemin d\u2019avenir que représente, pour les siens, la progressive réappropriation de leur «autochtonité».De son côté, Nancy Crépeau souligne combien la méconnaissance des effets pervers de la Loi sur les Indiens est à l\u2019origine de l\u2019attitude trop souvent hautaine et négative que des Canadiens et des Québécois entretiennent à l\u2019égard des Autochtones.Pour sa part, Sylvie Vincent nous confronte aux récits de la tradition orale des Innus qui gardent vivant le souvenir du vol de territoire qu\u2019ils ont subi au début de la colonie et qui, selon elle, se poursuit encore aujourd\u2019hui.En contrepoint de ces textes, le «manifeste poétique» de la regrettée Jeanne-Mance Charlish n\u2019est pas en reste.Il symbolise à lui seul la volonté radicale d\u2019affirmation qui anime de plus en plus la conscience identitaire des Premières nations.On le constatera ici, la parole autochtone peut libérer des charges d\u2019agressivité, de ressentiment et même d\u2019accusation.Comment pourrait-il en être autrement?Le chemin conduisant à la guérison de la mémoire, pour être authentique, ne saurait faire fi des injustices subies et de la souffrance éprouvée.Si la société et les gouvernements des Blancs ont trop souvent choisi de confondre l\u2019oubli et l\u2019indifférence avec la réconciliation, la reconnaissance des torts est désormais incontournable.Elle ne saurait cependant être suffisante.Comme l\u2019indiquait déjà en 1996 le rapport de la Commission royale sur les peuples autochtones, le renouvellement des relations entre Autochtones et non-Autochtones, s\u2019il doit reposer d\u2019abord sur cette reconnaissance, doit aussi passer par le respect, le partage et la responsabilité.Ces derniers principes sont certainement des balises sûres pour éviter de sombrer dans un piège dangereux: celui de condamner à jamais les Autochtones au statut aliénant de victimes et, ainsi, d\u2019enfermer les non-Autochtones dans une culpabilité paralysante.René Boudreault l\u2019évoque dans ce dossier: comme les autres, les Premières nations sont traversées par le pluralisme contemporain.De ce fait, elles doivent composer avec des tensions internes qui ne sont pas qu\u2019imputables à la faute des Blancs.Ces tensions sont inhérentes aux défis que la condition moderne impose à tout peuple qui veut demeurer vivant.EQ janvier-février 2005 RELATIONS |^f^X?0Gs0G=CiG=S^3G^)a!0 0 & m 0 QcDQÆ)G£y2Jy2jy2cDC^Q£) ^ Alanis Obomsawin, Cimetière De son côté, Denis Delâge nous conduit à mieux saisir la complexité de l\u2019histoire.Remémorant l\u2019interdépendance qu\u2019il y avait entre Canadiens français et Autochtones au début de la colonie, il rappelle comment la Conquête est venue brouiller la nature de cette relation.Le colonisateur britannique a imposé aux Amérindiens un régime qui s\u2019apparentait à l\u2019apartheid.Pour ne pas subir le même sort, la fragile collectivité canadienne-française - devenue elle-même une société colonisée - a perçu que sa survivance passait par la négation de tout métissage avec ces derniers.Ce fut le début d\u2019une tragique rupture de la mémoire.Toutes proportions gardées, les blessures provoquées par la Conquête perdurent jusqu\u2019à ce jour au sein des deux groupes.Elles contribuent d\u2019ailleurs au malentendu persistant entre un nationalisme autochtone qui s\u2019affirme de plus en plus et le nationalisme québécois.Pourtant, au Québec, Autochtones et non-Autochtones pourraient être solidaires d\u2019un même combat: celui de faire droit aux aspirations identitaires et politiques des nations qui constituent ce pays.En cette solidarité, loge l\u2019espérance de convertir enfin ce «blanc de mémoire» en un «je me souviens» assez généreux pour inclure l\u2019avenir de tous.RELATIONS janvier-février 2005 dOSSieR Des influences refoulées Entrevue avec Denys Delâge Les Canadiens français ont été en étroites relations avec les Autochtones au temps de la Nouvelle-France, au point de marquer de façon significative leur manière de vivre et de penser.Pourtant, cette influence est très peu connue.Que s\u2019est-il passé pour que le voile tombe sur ce pan de notre histoire?Le sociologue Denys Delâge, professeur à l\u2019Université Laval, s\u2019entretient avec Relations de cette réalité méconnue et des sources d\u2019un déni.Relations : Les Autochtones occupent peu de place dans notre mémoire collective.C\u2019est comme s\u2019ils n\u2019étaient pas là.Ou si peu.Comment comprendre ce trou de mémoire?Denys Delâge: C\u2019est assez énigmatique, d\u2019autant plus que la proximité était très grande entre les colons et les premiers habitants du territoire, sous le régime français particulièrement.Quand on consulte les documents de l\u2019époque de la Nouvelle-France, les Amérindiens y sont omniprésents.Les colons qui s\u2019installent sur les terres sont impressionnés par le courage des Amérindiens qui vivent dans des conditions qu\u2019il leur serait difficile de supporter, la plupart étant nomades, sans maisons fixes, passant l\u2019hiver dans le bois.Les colons leur empruntent énormément de choses : plantes médicinales, techniques de survie en forêt, de chasse et pêche, déplacement dans le bois en hiver, etc.C\u2019est aussi vrai pour le commerce des fourrures et pour la guerre.Les Innus, associés aux Algonquins, associés aux Hurons sont en guerre contre les Iroquois et souhaitent l\u2019appui des Français.Le rapport entre les uns et les autres s\u2019est fondé davantage sur le mode d\u2019une alliance à des fins commerciales et militaires que sur celui d\u2019une conquête.Ils font des expéditions ensemble, les colons apprennent à faire une guerre de guérilla et d\u2019embuscade, comme le faisaient les Autochtones.On dit à l\u2019époque qu\u2019un guerrier amérindien vaut deux soldats canadiens, et qu\u2019un soldat canadien qui a appris des Amérindiens, deux soldats français entraînés à faire la guerre sur des grands champs de bataille.Cette forte interdépendance qui s\u2019est tissée entre colons et Amérindiens transforme radicalement les représenta- tions que les Français se faisaient des «Sauvages».L\u2019image du barbare demeure tenace à l\u2019égard de l\u2019ennemi, les Iroquois et leurs alliés, à cause de leurs pratiques guerrières, notamment la torture infligée à l\u2019ennemi, jugée dégradante - les méthodes européennes ne l\u2019étaient pas moins, sauf qu\u2019elles répondaient à des rituels et à une symbolique différents.Mais elle laisse vite place à de l\u2019étonnement mâtiné d\u2019estime et d\u2019admiration donnant même lieu à un questionnement sur soi.Leur société égalitaire, la manière très libre d\u2019éduquer les enfants, sans corrections physiques, les impressionnent beaucoup, de même que le respect des conventions et de la prise de parole de chacun dans les conseils, et l\u2019attention avec laquelle on écoute chacun débattre.Le témoignage du père Lejeune, jésuite, est le plus bel exemple de ce changement de perspective.La description qu\u2019il fait d\u2019une communauté innue dans laquelle il passe l\u2019hiver 1634, au sud de Rivière-du-Loup, n\u2019est pas loin d\u2019un peuple barbare.Par contre, vers la fin de sa vie, en 1658, il écrit des textes qui pourraient être attribués à un anthropologue contemporain tellement ils relèvent d\u2019un profond relativisme culturel: «Nous les jugeons barbares à certains égards, ils nous jugent barbares à d\u2019autres égards, ils ont autant raison que nous, leurs préjugés sont aussi peu fondés que les nôtres [.].» Sauf à propos de la religion.Par ailleurs, à cette reconnaissance, il faut ajouter, l\u2019important métissage, dès les années 1660, dû en grande partie au déséquilibre entre les hommes et les femmes dans la société coloniale.À cette époque, beaucoup d\u2019hommes, partis vers les Grands Lacs pour le commerce des fourrures, y trouveront une femme.Les couples métis deviennent amérindiens ou construisent des communautés métisses francophones.Pour résumer, on peut dire qu\u2019à cette époque l\u2019influence amérindienne sur les valeurs, les comportements et l\u2019identité est indéniable.On pourrait même dire que les Amérindiens assimilent bien plus les Français que l\u2019inverse.Rel.: Mais cette interaction entre colons, coureurs de bois et Autochtones s\u2019inscrit malgré tout dans une politique coloniale?D.D.: Que l\u2019on considère indispensable l\u2019alliance avec les Amérindiens d\u2019un point de vue économique et militaire, qu\u2019on juge les Amérindiens comme de bons « Sauvages », il n\u2019en reste pas moins, en effet, que tous s\u2019entendent pour À l\u2019époque coloniale l\u2019influence amérindienne sur les valeurs, les comportements et l\u2019identité est indéniable.On pourrait même dire que les Amérindiens assimilent bien plus les Français que l\u2019inverse.B janvier-février 2005 RELATIONS MAI Alanis Obomsawin, Les ours dansent, 2003 dire qu\u2019ils doivent passer à la civilisation et être placés sous le joug de la foi, et sous la protection et l\u2019autorité du roi.Personne ne remet en question le rapport colonial, sauf peut-être le baron de Lahontan, un officier militaire, issu de la petite noblesse ruinée du sud de la France, qui parle, dans les années 1690, d\u2019un pays que les Français ont usurpé aux «Sauvages» (Œuvres complètes, vol.1, Montréal, Presses de l\u2019Université de Montréal, 1990).Je retiendrai cependant ceci : sous le régime français, au-delà de cet objectif de fonder une nouvelle France, la proximité avec les Amérindiens est déterminante pour une grande partie de la population coloniale, elle influence énormément leur manière de vivre et de penser.ReL: Une profonde rupture se serait produite, selon vous, sous le régime anglais.Comment l\u2019expliquez-vous?D.D.: Les paramètres politiques et religieux de l\u2019Ancien Régime rendaient possible cette proximité au temps de la colonie française : ce que le roi et le pape demandaient était de croire à l\u2019Église catholique, d\u2019être loyal au roi de France et de combattre pour lui.Dans cette logique, il peut y avoir toutes sortes de statuts: nobles, paysans, éleveurs, Amérindiens: toutes sortes de communautés ethniques: Bretons, Occitans, Hurons, Sioux, etc.Ni la langue ni les institutions ne sont des facteurs d\u2019assimilation.Elles ne le sont pas plus en France, à cette époque.D\u2019autre part, le régime seigneurial de propriété terrienne, fondé sur la superposition de droits, pouvait facilement ajouter les droits des chasseurs amérindiens sur les terres des censitaires, à ceux du roi, du seigneur, du curé, etc.À cet égard, Histoire et description générale de la Nouvelle-France, de F.-X.Charlevoix, est le premier ouvrage important d\u2019historien qui rend compte de cette situation historique particulière.Mais la Conquête rompt avec cet état de choses.Le rapport des Britanniques avec les Amérindiens n\u2019était pas le même.Ils maintenaient une distance bien plus grande avec eux.Essentiellement pour deux raisons.D\u2019abord, leurs rapports avec les Amérindiens ont été historiquement plus conflictuels : les Britanniques vinrent s\u2019implanter dans des régions beaucoup plus densément peuplées de la côte est américaine, déjà occupées par des cultivateurs amérindiens.Il y a eu des guerres dès le départ, des conflits autour de la possession des terres agricoles qui ont fini par devenir une véritable politique de génocide.En 1637, par exemple, les Puritains massacrent les Pequots qui habitaient l\u2019actuel Connecticut, et plus tard, en 1675, ils écrasent durement une révolte des tribus de la Nouvelle-Angleterre liguées pour contrer la poussée coloniale anglaise.L\u2019autre raison tient au caractère plus moderne de la société anglaise sur les plans politique et foncier : ainsi, les Pèlerins (Pilgrims) fondateurs de la Nouvelle-Angleterre étaient habités par l\u2019idée de contrat social.Ils venaient fonder une nouvelle société où le pouvoir résulterait, non pas d\u2019une légitimation papale ou monarchique mais d\u2019une participation de citoyens partageant les mêmes valeurs.Cela excluait l\u2019invocation de privilèges de la tradition ou le maintien d\u2019organisations politiques concurrentes.Qui plus est, ces colonies anglaises reposaient sur la propriété privée, c\u2019est-à-dire sur l\u2019appropriation exclusive de la terre.Les colonies anglaises ne pouvaient donc pas intégrer dans RELATIONS janvier-février 2005 dOSSieR I 1 M< - w leurs structures politiques des Amérindiens qui évoquaient des particularismes politiques, religieux ou fonciers.Tout comme les Hollandais de la Nouvelle-Amsterdam, ils optèrent pour une démarcation claire.Une frontière fut dès l\u2019origine établie entre le monde colonial anglais et celui des Amérindiens.Cela se pratiqua sur le mode de Y indirect rule, les autorités britanniques limitant l\u2019essentiel de leurs relations diplomatiques à une seule fédération (la Ligue iroquoise) qu\u2019ils élevèrent au-dessus des autres nations pour parler en leur nom.Par opposition, les autorités politiques françaises entretenaient des rapports directs avec toutes les nations alliées.Bref, le modèle colonial anglais Alanis Obomsawin, s\u2019apparentait davantage à l\u2019apartheid et le modèle français Tendresse, 2003\tdavantage au métissage.Dans la logique britannique, il n\u2019y a pas de place pour la proximité avec les « Sauvages », ni pour les Métis qui ne peuvent pas être intégrés dans le contrat social de la communauté nouvelle, ne partageant ni ses valeurs politiques ni ses valeurs religieuses.Quand les Anglais prennent l\u2019Acadie, en 1713, ils sont rapidement confrontés à l\u2019absence de démarcation nette entre Acadiens et Micmacs à cause de l\u2019importance des intermariages.Un des arguments fondamentaux pour justifier la déportation des Acadiens, c\u2019est qu\u2019ils sont « ensau-vagés », métissés.Ils ne sont plus vraiment des Européens, ils n\u2019ont plus droit à la terre.Ils sont tout simplement dépossédés de leur terre, comme les « Sauvages ».Cette manière de voir a joué, après la Conquête, un rôle important au Canada.Les Canadiens ont eu très peur de subir le même sort que les Acadiens.Étant eux-mêmes très proches des Amérindiens, ils pourraient être jugés trop métissés, « ensauvagés » et donc dépossédés de leur terre.L\u2019interaction est, en effet, si étroite avec eux, que les observateurs anglais - comme Murray par exemple - s\u2019étonnent de ne pouvoir faire la différence entre un Huron et un Canadien.Rel.: Dites-vous que la peur d\u2019être dépossédés de leurs terres aurait fait en sorte que les Canadiens français auraient renié cette proximité historique avec les Autochtones, comme un réflexe de survie?D.D.: Un réflexe de survie, mais dans le regard du maître.On s\u2019ajuste au regard du maître et on tient le discours qu\u2019il faut pour échapper à sa vindicte, en particulier à la dépossession territoriale.Les Canadiens vont développer un discours de justification proche du déni: «C\u2019est vrai que nous étions proches des \u201cSauvages\u201d, que nous nous sommes mêlés à eux mais c\u2019était en tant qu\u2019avant-garde de la civilisation européenne et chrétienne ».Ce discours occulte, voire nie l\u2019histoire du métissage biologique et culturel : les très nombreux mariages interethniques dans les Pays d\u2019en haut particulièrement, c\u2019est-à-dire dans les régions des Grands Lacs et du Mississippi; le processus d\u2019indiani-sation tant des coureurs de bois que des missionnaires; l\u2019envoûtement des observateurs européens pour les langues et pour les institutions amérindiennes depuis la famille jusqu\u2019aux conseils des villages et des fédérations de nations qui confortent la légitimité de principes républicains.Cela occulte également les nombreux transferts culturels bilatéraux relatifs à l\u2019adaptation à l\u2019hiver, aux transports, à la survie en forêt, à l\u2019alimentation.Cela occulte enfin à quel point la rencontre et la confrontation avec les sociétés amérindiennes ont alimenté le relativisme culturel et la critique sociale tant dans la colonie qu\u2019en Europe : critiques des hiérarchies, de la famille, de la monarchie, etc.Les Anglais, cependant, devant la menace de la Révolution américaine, vont rapidement chausser les bottes des Français en reprenant une politique d\u2019alliance avec les Amérindiens qu\u2019ils vont tenir jusqu\u2019en 1815, date à laquelle ils n\u2019auront plus besoin d\u2019eux.Mais pour les Canadiens français, le mal était fait : ils se définissent dorénavant dans le regard du maître.Une honte de soi fait son œuvre.Ils rompent avec leur passé compromettant.Ils n\u2019ont dorénavant plus rien à voir avec les Autochtones.On se rappellera comment, jusqu\u2019à une époque récente, on taisait, cachait tout lien de parenté avec eux.À partir du XIXe siècle, d\u2019autres phénomènes vont renforcer cette distanciation par rapport à la question autochtone.Il y a d\u2019abord la politique d\u2019assimilation des Canadiens français mise en place par le gouvernement bri- m janvier-février 2005 RELATIONS tannique.La manière d\u2019y faire face a été de revendiquer l\u2019appartenance à la grande civilisation française : c\u2019est un argument de poids aux yeux des Anglais, parce que la langue française a, au XVIIIe et au XIXe siècles, un statut très prestigieux.À ce titre, les Canadiens français peuvent compter négocier avec le maître anglais.D\u2019aucune manière, dans la défense de l\u2019identité canadienne-française, il ne fallait être associé, dans l\u2019histoire, aux «Sauvages».On est toujours là dans le regard du maître.Ensuite, la montée des théories racistes, au XIXe siècle, avec le darwinisme social qui classait, sur une échelle, en bas, les sociétés primitives arriérées, jugées proches du monde animal et appelées à disparaître, et, tout en haut, les sociétés dites civilisées.Il justifiait la domination impériale par la sélection des sociétés les plus fortes et l\u2019élimination « naturelle » des sociétés comme des espèces les plus faibles.Dès lors, les sociétés conquises et minoritaires, comme le Canada français, ne pouvaient dans la lutte pour leur survivance qu\u2019invoquer leur rattachement à l\u2019Europe et occulter leur part de métissage et «d\u2019ensauvagement».Et, enfin, l\u2019émergence de l\u2019histoire nationale moderne, à partir des années 1960, a placé l\u2019accent sur le territoire du Québec plutôt que sur la diaspora canadienne-française, contribuant à occulter un pan de notre passé.On s\u2019in- «Tout en constituant leur identité, les colons reprennent pour eux-mêmes cet amalgame de qualités et défauts que l\u2019imaginaire européen associe, moitié à tort et moitié à raison, à l\u2019influence des Autochtones.Ils commencent par en prendre le nom.Au début de la colonisation, les termes d\u2019\u201cAcadiens\u201d, de \u201cCanadiens\u201d, d\u2019\u201cAméricains\u201d ne désignaient que les premiers habitants à l\u2019exclusion des Européens.Avec la deuxième moitié du XVIIe siècle, ils englobent les \u201chabitants\u201d, c\u2019est-à-dire les enfants d\u2019immigrants nés de ce côté-ci de l\u2019Atlantique.Dans la construction de l\u2019identité canadienne, la proximité des Amérindiens est déterminante.Les transferts culturels d\u2019origine amérindienne servent à identifier les colons vis-à-vis des métropolitains.Ceux que l\u2019aviron mène en haut, ceux qui s\u2019embusquent derrière les arbres pour la guérilla, ceux qui pêchent et chassent l\u2019hiver, ceux qui fabriquent le sucre du pays, ceux qui connaissent des Amérindiens, qui trafiquent, trinquent et fument avec eux, ceux qui les craignent et les envient, ceux qui en causent, ce sont les Canadiens ou les Acadiens par opposition aux Français.» Denys Delâge, « L\u2019influence des Amérindiens sur les Canadiens et les Français au temps de la Nouvelle-France», Lekton, 1992.téresse désormais davantage à l\u2019habitant cultivateur qu\u2019au coureur des bois, trafiquant de fourrures; davantage au curé qu\u2019au missionnaire; davantage au fonctionnaire qu\u2019à l\u2019explorateur, etc.Bref, on délaisse les espaces et les personnages d\u2019interaction qui rattachaient étroitement l\u2019histoire nationale aux Amérindiens.D\u2019autant plus qu\u2019une bonne part de celle-ci s\u2019est déroulée dans les Grands-Lacs, hors du territoire national actuel.Mais, si nous écrivons l\u2019histoire des Québécois, encore faut-il prendre en compte l\u2019histoire de tous les habitants du territoire.Des efforts sérieux ont commencé en ce sens, mais nous sommes encore loin de l\u2019intégrer dans la vision du monde des Québécois.Quand Bruce Trigger écrit Les enfants d\u2019Aataentsic - L\u2019histoire du peuple huron (éditions Libre Expression, 1991), il fait l\u2019histoire des Québécois.Quand Toby Morantz publie son histoire des Cris du Québec, The white man\u2019s gonna getch : the colonial challenge to the Créés in Quebec (éditions McGill-Queen\u2019s University Press, 2002), elle contribue à l\u2019histoire du Québec.Une revue comme Recherches amérindiennes au Québec répond également à cet objectif.L\u2019enseignement de l\u2019histoire dans les écoles a pris les virages nécessaires pour y bien intégrer les Amérindiens.C\u2019est quand même une aberration et une honte que notre histoire ait occulté si longtemps ceux qui sont ici depuis 10 000 ans, et que nous ayons si longtemps passé sous silence une si riche histoire commune! Un phénomène important qui a contribué à ces changements a été l\u2019émergence des Amérindiens dans l\u2019espace public.Ils forcent la porte de l\u2019histoire.Ils nous forcent à les reconnaître.À reconnaître qu\u2019au Québec, comme au Canada, il n\u2019y a pas un ni deux mais trois nationalismes qui perdurent à travers l\u2019histoire: celui des Autochtones, au sens large, Amérindiens, Inuits, Métis, à côté de celui des francophones et de celui des anglophones.La table est mise pour une reconnaissance mutuelle et une autonomie politique - avec les institutions et les responsabilités que cela entraîne.Un passage obligé à cette reconnaissance politique et nationale est l\u2019abrogation de la Loi sur les Indiens qui a condamné les Amérindiens à la marginalité.Elle les infantilise, faisant d\u2019eux des pupilles de l\u2019État et les enferme finalement dans une identité fondée sur le sang, intenable politiquement.Les soi-disant privilèges qu\u2019elle leur accorde, tout compte fait les défavorisent.Ce sont des privilèges d\u2019enfants qui les empêchent d\u2019être adultes.\u2022 (ENTREVUE RÉALISÉE PAR JEAN-CLAUDE RAVET) Les sociétés conquises et minoritaires, comme le Canada français, ne pouvaient dans la lutte pour leur survivance qu\u2019invoquer leur rattachement à l\u2019Europe et occulter leur part de métissage.RELATIONS janvier-février 2005 dOSSieR Les voleurs de territoire L\u2019auteure est anthropologue En fin de compte, les Innus comprirent que la saisie de leur terre avait été planifiée de longue date par les Français, qu\u2019ils avaient été dupés et qu\u2019ils s\u2019étaient fait déposséder.SYLVIE VINCENT À la mémoire de An Antane Kapesh et de Jeanne-Mance Charlish «Les Québécois pensent que le territoire leur appartient.Ils ne savent même pas qu\u2019ils l\u2019ont volé.» Anonyme de Nutashkuan « Quand tu es venu la première fois, tu étais très pauvre.Et à présent, d\u2019où tires-tu ta richesse?Eh bien, c\u2019est avec mon territoire que tu t\u2019es enrichi et c\u2019est moi maintenant qui suis devenu pauvre à cause de toi.» An Antane Kapesh Au fil des siècles, les Innus ont eu le temps d\u2019apprendre à connaître les «Blancs» et les récits ne manquent pas, dans la tradition orale, qui rapportent les faits et gestes de ceux qu\u2019ils ont vu s\u2019installer chez eux ou parcourir leur terre.Mais l\u2019un des plus parlants et sans doute le plus important est celui qui relate l\u2019arrivée des Français dans la région de Québec.Il est raconté sur toute la Côte-Nord et a été recueilli de Betsiamites à Unaman-shipit.En connaître les grands traits permettra sans doute de mieux comprendre la représentation que les aînés, porteurs de la tradition orale, se font des Français et de leurs descendants québécois.UN RÉCIT FONDATEUR Autrefois, dit-on, les ancêtres des Innus avaient coutume de se rendre régulièrement à Uepishtikueiau qui est l\u2019endroit où a été construite, depuis, la ville de Québec.Quand ils y campaient, au printemps et au début de l\u2019été, ils se livraient aux mêmes activités qu\u2019en d\u2019autre points de la rive nord du fleuve Saint-Laurent, mais ils s\u2019y retrouvaient en grand nombre, ce qui en faisait un lieu essentiel.Des familles avaient donc installé leur campement sur la pointe qui se trouve là quand apparut un voilier.À son bord se trouvaient des gens qui, dit-on, cherchaient de nouvelles terres où s\u2019établir.On peut distinguer ici deux branches de la tradition orale.Selon la première, les Français s\u2019étant approchés du rivage, les Innus les invitèrent à débarquer.Cependant, ils se demandaient ce que voulaient ces étrangers et ils étaient d\u2019autant moins rassurés qu\u2019ils ne comprenaient pas leur langue et qu\u2019ils les voyaient circuler parmi eux armés de fusils.Selon une autre branche de cette tradition, les Français ne purent descendre de leur navire car les Innus, du haut de la falaise et à l\u2019abri de la forêt où ils étaient cachés, les reçurent avec une volée de flèches.Le combat dura quelque temps, mais les Français, équipés de fusils, finirent par avoir le dessus.Avec ou sans combat, les Français donc, d\u2019une part, sont perçus comme menaçants et, de l\u2019autre, finissent par accoster.Commencent alors des négociations avec les Jamais cédé mon territoire (.] J\u2019ai un immense territoire que je n\u2019ai jamais cédé héritage ancestral et millénaire J\u2019ai un immense territoire Jamais cédé je le partage avec mes sœurs et frères innus J\u2019ai un immense territoire Jamais cédé du Nord, du froid, de blanche neige hivernale, de forêt, de conifères et de feuillus automnaux aux mille couleurs nature J\u2019ai un immense territoire Jamais cédé de terres nourricières, de lacs, de rivières où se côtoient orignaux, caribous, castors, outardes et saumons Terre-Mère ayant abrité mes ancêtres J\u2019ai un immense territoire Jamais cédé J\u2019ai, car je respecte terre, eau, air Tshishe Manitu, aigle et Grand-Père Ours J\u2019ai un immense territoire Jamais cédé J\u2019ai, nikanauelihten me définit comme étant « gardienne de la terre » J\u2019ai un immense territoire Jamais cédé pour le respect de mes ancêtres pour le respect du futur de mes enfants pour le respect du futur des générations à venir J\u2019ai un immense territoire Jamais cédé mais convoité par l\u2019étranger venu s\u2019y établir depuis cent cinquante ans Cet étranger venu détruire ce territoire immense Jamais cédé IU janvier-février 2005 RELATIONS Innus.Les Français voudraient pouvoir s\u2019installer sur leurs terres car ils les ont jugées belles et fertiles.Ils proposent d\u2019y faire pousser du blé, disant qu\u2019ils partageront le fruit de leurs récoltes avec les Innus et que, munis de farine, ceux-ci pourront faire face aux famines lorsque le gibier leur fera défaut.D\u2019autres versions ajoutent que les Français proposent d\u2019ériger sur place un magasin où les Innus pourront trouver des produits manufacturés, notamment des fusils.Après avoir hésité, dit-on, les Innus acceptent cet échange : les Français pourront s\u2019installer à Uepishtikueiau.En contrepartie, et ce, tant qu\u2019ils resteront en terre innue, ils livreront à leurs hôtes les produits dont ceux-ci auront besoin.Au début, dit-on, tout se passa bien.Mais bientôt, les Innus purent constater que leurs hôtes ne respectaient pas leurs promesses.De nouveau, ici, les versions diffèrent, certaines insistant davantage sur un point que sur un autre, mais toutes indiquent qu\u2019il y eut dérapage.Tout d\u2019abord, les Français transformèrent les termes de l\u2019échange.Ils savaient que les Innus appréciaient leurs produits, particulièrement les fusils qui rendaient la chasse plus facile et aussi la farine.Et c\u2019est ainsi qu\u2019ils les prirent au piège.Alors que leur installation à Uepishtikueiau les mettait dans l\u2019obligation d\u2019en fournir à leurs hôtes, ils se mirent à vendre ces biens puisqu\u2019ils exigèrent des fourrures en contrepartie.En second lieu, les Français ne se contentèrent pas de cultiver quelques lopins de terre autour de leurs maisons.Petit à petit, ils élargirent leurs champs, agrandirent la clôture qui en faisait le tour et les ancêtres des Innus, médusés, découvrirent, au fur et à mesure qu\u2019ils descendaient de l\u2019intérieur des terres, que les Français ne cessaient de défricher.Jamais ils n\u2019auraient pu imaginer que cela arriverait car ils se savaient chez eux et considéraient les Français comme leurs hôtes.En troisième lieu, les bateaux continuèrent à arriver.Lorsqu\u2019ils avaient donné leur autorisation à l\u2019établissement des Français à Uepishtikueiau, les Innus pensaient qu\u2019ils la donnaient à un petit groupe d\u2019hommes.Mais ce groupe ne cessa de croître.Ce n\u2019est pas un bateau mais des dizaines et des dizaines qui accostèrent à Uepishtikueiau.Une fois devenus assez nombreux, les Français, qui dorénavant n\u2019avaient plus besoin des Innus, firent alors comme si Uepishtikueiau leur appartenait.Cependant, craignant que leurs hôtes reprennent leur terre, ils décidèrent de tuer ceux qui s\u2019y présentaient et de s\u2019emparer de leurs femmes.Pendant quelque temps les Innus s\u2019obstinèrent à se rendre sur leur terre de Uepishtikueiau, non sans laisser leurs femmes à l\u2019abri dans l\u2019arrière-pays.Il y eut beaucoup de morts, dit-on, de part et d\u2019autre.En fin de compte, les Innus comprirent que la saisie de leur terre avait été planifiée de longue date par les Français, qu\u2019ils avaient été dupés et qu\u2019ils s\u2019étaient fait déposséder.Sans renoncer pour autant à la région de Uepishtikueiau à laquelle ils étaient très attachés, ils prirent la décision de l\u2019éviter.On était au début d\u2019une période de transformation.LE VOL SE POURSUIT Ce récit explique clairement que les Français ont trompé les Innus pour mieux s\u2019emparer de leurs terres.Or, ce qui s\u2019est passé dans la région de Québec, il y a bien longtemps, se Autrefois, dit-on, les ancêtres des Innus avaient coutume de se rendre régulièrement à Uepishtikueiau qui est l\u2019endroit où a été construite, depuis, la ville de Québec.Héritage ancestral et millénaire Cet étranger, venu éventrer des montagnes de pierres cet étranger, venu inonder terres, gibiers, sépultures, patrimoine, histoires, culture et tradition héritage ancestral et millénaire Cet étranger, venu couper de façon abusive arbres qui me guérissent, qui m\u2019abritent, qui me réchauffent Arbres, qui guérissent, qui nourrissent, qui abritent les animaux Animaux qui me protègent, qui me nourrissent, qui communient avec mon moi spirituel J\u2019ai un immense territoire Jamais cédé et cet étranger, aujourd\u2019hui empoisonne le cœur de mon frère innu, ce frère innu devenu ennemi Cet étranger fait miroiter, pouvoir, argent, gain facile et des Amériques aléatoires au sommet de son crâne farci Cet étranger veut un territoire immense qui lui soit cédé à jamais Cet étranger veut s\u2019accaparer mon immense territoire Jamais cédé Cet étranger, sait-il, qu\u2019il n\u2019a jamais découvert le Nouveau Monde?Cet étranger, sait-il, qu\u2019il s\u2019est découvert lui-même, sur nos terres?Cet étranger, sait-il, que le Nouveau Monde nous, autochtones, les premiers peuples, étaient et restent à découvrir?J\u2019ai un immense territoire.Jeanne-Mance Charlish Recherches amérindiennes au Québec, vol.XXXIII, N° 3,2003, P.5-6 RELATIONS janvier-février 2005 ES dOSSieR Alanis Obomsawin, 2004 ^\u2014 .-dUfr- produit encore aujourd\u2019hui.Les « Blancs », à qui les ancêtres des Innus avaient accordé une section du littoral, se sont maintenant répandus dans l\u2019intérieur des terres.Ils y font de l\u2019exploitation minière et forestière, ils transforment l\u2019arrière-pays à coups de barrages et de routes, ils s\u2019y construisent des chalets et des pourvoiras, leurs avions militaires le survolent à grand bruit et y suscitent une pollution telle que la faune en est malade.Bref, ils se croient chez eux alors que les Innus ne leur ont jamais donné l\u2019autorisation d\u2019y circuler.Le vol effectué à Uepishtikueiau par des hôtes malhonnêtes, arrogants et violents n\u2019était qu\u2019un exemple de ce qui allait venir par la suite.«Aujourd\u2019hui, il n\u2019y a plus d\u2019innus à l\u2019intérieur des terres, ce sont les Blancs que l\u2019on y voit et ils ne se gênent pas pour construire des maisons partout [.] et pourtant ce sont les Innus qui sont les maîtres [de l\u2019intérieur des terres].Les Blancs agissent comme si l\u2019arrière-pays était sous leur contrôle.Ils ne sont pas capables de se contenter de Uepishtikueiau, de ce qui leur a été octroyé » (Marie-Madeleine Kaltush, Nutashkuan, 1993)1.«Déjà bien des choses ont été construites par les Blancs à l\u2019intérieur des terres.Ils vont essayer d\u2019en faire davantage.Ils voudront être les maîtres de l\u2019ensemble de l\u2019arrière-pays.Ils vont faire aux Innus l\u2019équivalent de ce qu\u2019ils leur ont fait à Uepishtikueiau» (Joseph-Bastien Wapistan, Nutashkuan, 1992).Dans son remarquable récit qui, à travers la vie d\u2019un enfant, refait l\u2019histoire des relations entre les Innus et les « Blancs », An Antane Kapesh décrit ces derniers comme des «polichinelles» qui, sous leurs dehors un peu ridicules, ont très bien su comment manipuler l\u2019enfant pour lui soutirer son territoire.Elle termine son petit livre par un réquisitoire de l\u2019enfant contre ses spoliateurs, puis par ces mots : «Alors l\u2019enfant s\u2019arrêta de parler.Il était très en colère quand il se rendit compte de l\u2019importance des choses qu\u2019il avait perdues.Il avait perdu son territoire entier, tous les aspects de sa culture et même sa langue.Et il savait alors qu\u2019à l\u2019avenir, et jusqu\u2019à sa mort, il devrait continuer, bon gré mal gré, à faire le fou avec les polichinelles et à jouer à leurs polichinelleries» (Qu\u2019as-tu fait de mon pays?, éditions Impossibles, Montréal, 1979, p.80).La perception que certains leaders politiques et les jeunes générations ont des négociations territoriales et autres tractations avec leurs «hôtes» est une autre histoire, influencée par de nouvelles sources qui s\u2019ajoutent à la tradition orale, mais elle ne peut faire autrement que de s\u2019ancrer dans le sentiment que leur peuple a été et est toujours victime d\u2019un vol.# 1.Cette citation et la suivante sont tirées de Le récit de Uepishtikueiau, l\u2019arrivée des Français à Québec selon la tradition orale innue.Alors l\u2019enfant s\u2019arrêta de parler.Il était très en colère quand il se rendit compte de l\u2019importance des choses qu\u2019il avait perdues.Il avait perdu son territoire entier, tous les aspects de sa culture et même sa langue.EH janvier-février 2005 RELATIONS Un homme en colère Entrevue avec Charles Coocoo Assumer le passé dont nous sommes héritiers n\u2019est pas chose facile, ni pour les individus ni pour les peuples.Surtout lorsque ce passé a fait l\u2019objet d\u2019un trou de mémoire pendant des décennies.Membre de la nation atikamekw, Charles Coocoo est bénévole social et communautaire à Wemotaci.Nous le remercions d\u2019avoir aimablement accepté cet entretien où il nous donne son point de vue sur la mémoire autochtone.Relations: Chez les Atikamekw, comment s\u2019est construite votre mémoire du passé?Comment vivez-vous aujourd\u2019hui le rapport à l\u2019histoire?Charles Coocoo: Dans notre communauté, la transmission de l\u2019histoire de notre peuple par les aînés est un processus qui est encore très vivant.Cette transmission s\u2019effectue à travers des récits, de génération en génération.Nos ancêtres avaient un moyen de conserver l\u2019histoire transmise oralement, bien que des historiens et des anthropologues affirment le contraire.Nous avons, en effet, retrouvé des pictogrammes dessinés sur des écorces de bouleau qui racontent l\u2019histoire de la création du monde, le processus d\u2019évolution de la planète et la répartition des peuples sur cette Terre.J\u2019ai souvent eu l\u2019occasion d\u2019écouter des récits racontés par nos aînés qui relataient des histoires datant de 10 000 ans.Ces récits décrivent la vie des animaux qui existaient alors et racontent les changements climatiques qui se sont déclenchés à cette époque.L\u2019un d\u2019entre eux, en particulier, me revient à la mémoire.C\u2019est celui qui raconte l\u2019arrivée de la grande tortue.Cette tortue était énorme.Nos anciens racontaient comment elle a entretenu, aidé et éduqué nos ancêtres; et comment cette grande tortue a guidé le peuple autochtone, lors de la grande inondation qui a eu lieu à l\u2019ère glaciaire, vers la terre ferme.Les cérémonies sont également un lieu important où nous nous souvenons de notre histoire.Mircea Éliade, l\u2019un des grands spécialistes de l\u2019histoire des religions, parle de la remémoration constante que les Autochtones opèrent à travers leurs rituels.Cette remémoration est une démarche très positive qui permet aux personnes de retrouver leur être sacré, leur identité et leur dignité non seulement comme Autochtones, mais aussi comme êtres humains appartenant à la Terre.Une de ces cérémonies se déroule dans la hutte à sudation, elle rappelle aux Autochtones l\u2019histoire de la création du monde.C\u2019est pour cela que nous nous définissons comme des «gardiens de la Terre», c\u2019est pour cela que nous continuons à défendre l\u2019importance de prendre soin d\u2019elle, de prendre conscience de ce qui la menace aujourd\u2019hui.Si nous ne nous préoccupons pas de sa conservation, c\u2019est toute l\u2019humanité qui sera en danger.Lors d\u2019un colloque qui s\u2019est tenu à l\u2019Université de Sherbrooke sur les Autochtones, j\u2019ai demandé aux experts qui y participaient d\u2019apporter des correctifs historiques afin d\u2019introduire un plus grand respect mutuel.Nous, les Autochtones, nous trouvons parfois que l\u2019histoire est biaisée.Nous comprenons qu\u2019elle a été écrite dans un esprit colonialiste.Dans l\u2019histoire du Québec et du Canada, les Autochtones apparaissent toujours comme des peuples insignifiants, n\u2019ayant joué aucun rôle sinon celui d\u2019être de simples boucliers humains entre les Anglais et les Français.Dans les manuscrits que nous ont laissés les Français, il y a des éléments très intéressants auxquels personne ne s\u2019est jamais attardé : il s\u2019agit des expressions en langues autochtones qui y ont été transcrites, des expressions que nous utilisons encore aujourd\u2019hui.Ces éléments nous parlent de la manière dont se sont faits la rencontre entre les Autochtones et les non-Autochtones, ainsi que le contact entre les deux cultures.Prenons l\u2019exemple de l\u2019arrivée de Jacques Cartier.L\u2019histoire du Québec et du Canada prétendent que les Autochtones furent heureux d\u2019accueillir ces grands bateaux, qu\u2019ils perçurent ceux qui se trouvaient à bord comme des sauveurs.Je ne partage pas du tout cette vision de l\u2019histoire.Dans les manuscrits, la transcription de mots autochtones nous parlent de la «colère» des Autochtones à l\u2019arrivée de Cartier.Ce n\u2019est pas la même chose.Au Québec, on se frotte les mains parce qu\u2019on croit que la rencontre s\u2019est faite de façon plus civilisée qu\u2019en Amérique du Sud.Cependant, on ne peut oublier que les Français ont commis bien des méfaits en arrivant à l\u2019intérieur des terres qui bordent le fleuve Saint-Laurent.Rel.: Quels effets ont eu sur votre communauté les politiques canadiennes concernant les Autochtones?C.C.: Si on regarde l\u2019histoire du Canada français, de l\u2019époque coloniale au développement industriel, on s\u2019aperçoit que durant toute cette période, les femmes - qu\u2019elles RELATIONS janvier-février 2005 Aujourd\u2019hui, je suis un homme en colère qui essaie de maîtriser cette force et qui essaie d\u2019instaurer une nouvelle relation avec mes partenaires.Même si l\u2019Église catholique a demandé pardon aux Autochtones, il m\u2019est difficile en ce moment d\u2019accorder ce pardon. dOSSieR Alanis Obomsawin, A woman's life in the tent, 1998 rru $r.a Ô 5 00 Jj j \\ti 1 A, \u2022auutat ,, TZr.\u2022 ' V - * RELATIONS janvier-février 2005 m dOSSieR sible d\u2019une peine d\u2019emprisonnement de deux à six mois.Cette disposition de la loi est demeurée en vigueur pendant près de 75 ans, empêchant ainsi la transmission des traditions orales de génération en génération.«J\u2019ai toujours pensé que les Indiens devaient avoir des activités de loisirs et j\u2019apprécierais beaucoup que nos agents leur proposent des amusements raisonnables en remplacement de ces stupides danses et jeux de tambour», écrivait, en 1921, un fonctionnaire des Affaires indiennes.Étant donné que le concept d\u2019indiens était synonyme d\u2019irresponsables, le gouvernement était le mieux placé pour décider ce qui était bon ou mauvais pour eux.En 1927, un amendement à la Loi sur les Indiens interdisait à ces derniers de recueillir des fonds à des fins de revendications, sans le consentement écrit du surintendant aux Affaires indiennes.Au cours des années 1930, on leur interdisait même de fréquenter les salles de billard; on proscrivait aux propriétaires d\u2019admettre un Indien dans son établissement, sous peine d\u2019emprisonnement.À cette même époque, des amendements à la loi ont enlevé la responsabilité légale des parents à l\u2019égard des enfants, de leur éducation et de leurs soins.Dans les années 1950, une politique générale d\u2019assimilation, fondée sur des propos déshumanisants et incorrects au sujet des Autochtones et de leurs cultures, soulignait qu\u2019ils étaient des peuples inférieurs et incapables de se gouverner.Cette politique a, entre autres choses, obligé que les enfants indiens fréquentent des écoles résidentielles jusqu\u2019au début des années 1970.L\u2019usage de leur langue autochtone était formellement interdite par la loi et une discipline très stricte faisait partie du quotidien des enfants.Avec la Loi sur les Indiens, c\u2019est un régime de tutelle qui a été mis en place, encadrant tous les aspects de la vie des individus et de leurs communautés, de leur naissance jusqu\u2019à la mort.La création des réserves indiennes a été la dernière phase de sédentarisation des Indiens, en vue de les « moderniser».Pour ce faire, elles ont été surveillées par la GRC.Dans les faits, les Indiens ne possèdent pas de terres au sens de la loi, ni comme individu, ni comme collectivité.Le système des réserves empêche, à ce titre, les Indiens d\u2019exploiter certaines possibilités commerciales et immobilières.Pour savoir qui est Indien, il faut légalement répondre à la question selon des critères préétablis dans la Loi sur les Indiens.L\u2019article 6.1 définit l\u2019Indien comme étant une per- sonne qui a le droit d\u2019être inscrite dans le registre des Indiens.L\u2019article 6.2 fait référence à une personne qui a le droit d\u2019être inscrite dans le registre si l\u2019un de ses parents a le droit d\u2019y être inscrit.Le concept de «vrai Indien» découle inévitablement de ces deux catégories.Mais la façon dont on perçoit ce qu\u2019est un Indien l\u2019est en fonction de critères extrinsèques : on regardera s\u2019il a les yeux noirs, s\u2019il a la peau foncée et s\u2019il vit sur une réserve.Sinon, ce n\u2019est pas un vrai.En fin de compte, l\u2019indianité ne se résume qu\u2019à avoir son nom enregistré à une liste de bande, officiellement reconnue par l\u2019État.Avant même la Confédération, les Indiens étaient exemptés de payer les taxes et les impôts pour la simple et bonne raison « qu\u2019un enfant ne donne jamais d\u2019argent à son père».Mais il ne faut pas oublier que cette exemption fiscale ne s\u2019applique qu\u2019aux Indiens inscrits et qui vivent sur les réserves.Les sans-statut ou non-inscrits, comme les Inuits, les Métis et les Indiens hors réserve paient les taxes et les impôts comme tous les autres citoyens.COMPRENDRE LES ENJEUX ACTUELS La Loi sur les Indiens semble comporter bien des avantages pour ceux qui vivent sur la réserve, mais, dans les faits, elle prive les individus d\u2019un certain nombre de droits fondamentaux.Dans le domaine de la juridiction québécoise, l\u2019article 6 de la Charte canadienne des droits et des libertés de la personne garantit, à toute personne, le droit à la jouissance paisible et à la libre disposition de ses biens.Néanmoins, dans les limites d\u2019une réserve, ce droit n\u2019est pas pour autant garanti.De plus, lors de la transmission des biens par succession, même si la loi n\u2019empêche pas les Indiens de faire leur testament, l\u2019article 45 (3) mentionne que leur testament ne peut prendre effet «tant qu\u2019il n\u2019a pas été approuvé par le ministre ou homologué par un tribunal en conformité avec la présente loi ».De même, en ce qui a trait à l\u2019aliénation des biens, selon l\u2019article 89, les biens d\u2019un Indien ou d\u2019une bande qui sont situés dans une réserve ne peuvent faire l\u2019objet d\u2019une hypothèque ou d\u2019une saisie, ce qui limite l\u2019accès, par exemple, au crédit à la consommation.Nous sommes tous témoins des effets de l\u2019isolement des communautés autochtones du reste de la société.Un retour sur les faits saillants de notre histoire peut s\u2019avérer utile afin de mieux comprendre les bases qui ont conduit à l\u2019établissement du contexte actuel.Quoiqu\u2019on pense des Autochtones et de leurs revendications, il est essentiel de réfléchir et de s\u2019informer avant de porter un jugement.Aujourd\u2019hui, il faut se rendre à l\u2019évidence, être critique et «se souvenir».\u2022 Avec la Loi sur les Indiens, c'est un régime de tutelle qui a été mis en place, encadrant tous les aspects de la vie des individus et de leurs communautés, de leur naissance jusqu\u2019à la mort.m janvier-février 2005 RELATIONS POUR PROLONGER LA RÉFLEXION LIVRES BOUCHARD, Serge, Récits de Mathieu Mestokosho, chasseur irmu, Montréal, Boréal, 2004.BOUDREAULT, René, Du mépris au respect mutuel, clefs d'interprétation des enjeux autochtones au Québec et au Canada, Montréal, Écosociété, 2003.DELÂGE, Denys, Le pays renversé.Amérindiens et Européens en Amérique du Nord-est, Montréal, Boréal, 1991.GERMAIN, Georges-Hébert, Les coureurs des bois.La saga des Indiens blancs, Montréal, Libre Expression, 2003.NOËL, Michel, Splendeurs amérindiennes, Montréal, Éditions Henri Rivard, 2004.SAVARD, Rémi, La forêt vive.Récits fondateurs du peuple innu, Montréal, Boréal, 2004.VINCENT, Sylvie et BACON, Joséphine, Le récit de Uepishtikueiau - L'arrivée des Français à Québec selon la tradition orale Innue, Montréal, distribué par la Société Recherches amérindiennes au Québec, 2003.ARTICLES DELÂGE, Denys et SAGANASH, Roméo, « La Grande Paix de Montréal : 300 ans plus tard », Relations n° 670, août 2001.KANAPÉ, Marcelline, « L\u2019innu : l\u2019autre combat linguistique», Relations n° 680, nov.2002.LEPAGE, Pierre, «Les Autochtones à l\u2019ombre du mépris», Relations n° 672, novembre 2001.Prochain numéro Le numéro de mars de la revue Relations sera disponible en kiosques et en librairies au début de mars.Il comprendra notamment : \u2022\tUn dossier sur le cul-de-sac de notre mode de vie et de production actuel (surconsommation, surproduction, pollution, épuisement des ressources), sur l\u2019idéologie sous-jacente et sur des solutions de rechange; \u2022\tune controverse sur la place de la souveraineté dans le programme de la gauche; \u2022\tune analyse de la situation sociopolitique du Panama; \u2022\tla suite de la chronique de Jean-François Casabonne illustrée par Stéphanie Béliveau; \u2022\tdes œuvres de nos artistes invités, Lino et ses étudiants.Recevez, peu avant sa parution, le sommaire détaillé de chaque numéro.Pour ce faire, inscrivez votre adresse de courriel à l\u2019endroit indiqué sur la page d\u2019accueil de notre site Internet : .Lino RELATIONS janvier-février 2005 aiLLeuRS Les épines de la « Révolution des roses » Un an après l\u2019entrée triomphante au pouvoir de son nouveau président, M.Saakashvili, la Géorgie doit encore se battre contre la corruption institutionnalisée de l\u2019ancien régime et contre le morcellement de son territoire, encouragé par son puissant voisin du Nord : la Russie.L\u2019auteur est chercheur associé au Centre d\u2019études des politiques étrangères et de sécurité (CEPES) de l\u2019UQAM; il est l\u2019auteur, avec Yann Breault et Jacques Lévesque, de La Russie et son ex-empire, 2003 PIERRE JOLICOEUR Parmi les États issus de l\u2019ex-URSS, la Géorgie est celui qui a les relations les plus tendues avec la Russie.C\u2019est également celui qui a connu la plus grande instabilité politique.Les premières années d\u2019indépendance de la petite république située au Caucase du Sud ont été marquées par deux guerres sécessionnistes, une guerre civile, un coup d'État et plusieurs tentatives de putsch.Toute cette agitation, liée à la difficile transition d\u2019une économie alignée sur le libéralisme, a plongé le pays dans une profonde crise économique.Bénéficiant du niveau de vie le plus élevé de l\u2019ex-URSS, les Géorgiens doivent aujourd\u2019hui composer avec un des plus faibles revenus par habitant de l\u2019ancien espace soviétique.La crise économique et les tensions politiques ont poussé de nombreux Géorgiens à s\u2019exiler: entre 1989 et aujourd\u2019hui, la Géorgie est passée de 5,5 millions d\u2019habitants à 4,5 millions, soit une chute de près de 20 %.Le pays étant miné par la corruption quasi généralisée, tous les ingrédients d\u2019une explosion sociale étaient réunis lorsque les élections législatives ont été tenues en novembre 2003.Cette explosion appréhendée a pris la forme d\u2019une révolution politique : des manipulations électorales constatées lors du scrutin automnal ont provoqué trois semaines de révolte populaire, poussant le président Édouard Che-vardnadzé à démissionner.Cet événement fut baptisé la «Révolution des roses » en raison de son caractère pacifique remarquable.Le principal architecte du mouvement de contestation, Mikhaïl Saakashvili, un avocat de 36 ans formé dans les universités occidentales, a été élu président le 4 janvier 2004.Il s\u2019agit d\u2019un véritable plébiscite, puisqu\u2019il a obtenu 96 % des suffrages exprimés.Désirant profiter de ce vent de changement, le nouveau président a décidé de consacrer son énergie à deux principaux chantiers: la lutte contre la corruption et le rétablissement de l\u2019intégrité territoriale de son pays.Mer Caspienne RUSSIE OSSÉTIE DU SUD.ABKHAZIE Bakou o GÉORQÎE Mer Noire AZERBAÏDJAN iRMÉNIE\" ° Erevan IRAN oTabriz LUTTE CONTRE LA CORRUPTION Dans le domaine de la lutte contre la corruption, Saakashvili bénéficiait d\u2019une grande crédibilité aux yeux des Géorgiens.Nommé ministre de la Justice par Chevardnadzé en 2000, Saakashvili avait démissionné avec fracas en 2001, précisément pour dénoncer le manque de volonté de son gouvernement de lutter efficacement contre la corruption.Fidèle à ses promesses, le nouveau régime s\u2019est montré particu- lièrement actif dans ce domaine: il a renouvelé près de 90 % des cadres, n\u2019épargnant aucun ministère de l\u2019ancien gouvernement.En région, les gouverneurs ont été remplacés et plusieurs criminels et hommes d\u2019affaires corrompus ont été arrêtés.Malgré ces efforts récents, la Géorgie est toujours classée parmi les États les plus corrompus du monde.En 2004, l\u2019organisme Transparency International, qui évalue l\u2019ampleur de la corruption dans 146 pays, a classé la Géorgie au 13e rang.MENACES DE FRAGMENTATION Hormis la corruption, le principal problème de la Géorgie est l\u2019incapacité de son gouvernement à exercer son autorité sur certaines régions du pays.La Géorgie est un État multi-ethnique extrêmement diversifié.Selon le dernier recensement soviétique de 1989, 70,1 % de sa population était géorgienne, le reste se compose d\u2019Armé-niens (8,1 %), de Russes (6,3 %), d\u2019Azéris (5,7 %), d\u2019Ossètes (3 %), de Grecs (1,9 %), d\u2019Abkhazes (1,8 %), etc.Cette diversité ethnique se répercute dans la structure étatique : au moment de devenir indépendante, la Géorgie comptait deux républiques autonomes, l\u2019Adjarie et l\u2019Abkhazie, toutes deux sur la mer Noire, et une région autonome, l\u2019Ossétie du Sud, située au centre-nord du pays.Dans un tableau assez sombre des forces centrifuges qui menacent l\u2019intégrité territoriale de la Géorgie, le président Saakashvili a su manœuvrer habilement en Adjarie.L\u2019Adjarie était dirigée depuis dix ans par Aslan Aba-chidzé, potentat local qui ne reconnaissait l\u2019autorité du gouvernement central que du bout des lèvres.Tout en prétendant respecter la Constitution, il refusait depuis des années de verser les taxes et les impôts de sa république au m janvier-février 2005 RELATIONS aiLLeuRS gouvernement central.Ces recettes fiscales sont loin d\u2019être marginales : Batoumi, la capitale adjare, constitue le principal port maritime de la Géorgie.Pour gérer sa république en parfaite ignorance de la volonté de Tbilissi, la capitale géorgienne, Abachidzé pouvait compter à la fois sur les faiblesses institutionnelles de l\u2019État géorgien et sur la présence d\u2019une importante base militaire russe dissuadant les autorités centrales de reprendre la situation en main par la force.Sachant qu\u2019il se trouvait dans la ligne de mire des nouveaux dirigeants géorgiens, Abachidzé a qualifié la démission forcée de Chevard-nadzé de «coup d\u2019État constitutionnel», imposé l\u2019état d\u2019urgence dans sa république et menacé d\u2019utiliser ses troupes contre le nouveau régime.La crise s\u2019est dénouée, en mai 2004, dans une répétition de la «Révolution des roses» à l\u2019échelle régionale.Fraîchement élu président, Saakashvili a su organiser des manifestations populaires en Adjarie, au printemps 2004.La médiation de la Russie a permis d\u2019éviter de justesse une nouvelle guerre géorgienne.Abachidzé a dû fuir la région pour s\u2019établir à Moscou.Fort de cet exploit, Saakashvili tente depuis de restaurer l\u2019autorité géorgienne sur l\u2019Abkhazie et l\u2019Ossétie du Sud (l\u2019Ossétie du Nord étant située sur le territoire de la Russie) qui ont fait sécession au début des années 1990.La Géorgie n\u2019a jamais reconnu l\u2019indépendance de ces territoires, mais elle n\u2019y exerce plus d\u2019autorité depuis la signature de deux cessez-le-feu, respectivement en 1994 et en 1992, et depuis que des opérations russes de maintien de la paix séparent les belligérants.L\u2019Abkhazie et l\u2019Ossétie du Sud bénéficient du soutien à peine voilé de la Russie.À titre d\u2019exemple, Moscou impose unilatéralement un régime de visa aux ressortissants géorgiens depuis 2000, excepté pour les résidants des deux territoires sécessionnistes, même si ceux-ci font techniquement l\u2019objet d\u2019un embargo international.De plus, Moscou donne la citoyenneté russe aux Ossètes et aux Abkhazes qui la demandent, même s\u2019ils habitent toujours ces territoires contestés.À ce jour, plus de 80 % des habitants locaux se sont prévalus de cet avantage.Le gouvernement géorgien se plaint, à juste titre, que cette politique constitue de facto une forme d\u2019annexion de territoires géorgiens, renforcée par la présence de troupes russes de maintien de la paix, évacuant de ce fait ces territoires de l\u2019autorité géorgienne.Jetant de l\u2019huile sur le feu, des membres de la Douma russe évoquent désormais ouvertement la possibilité d\u2019annexer l\u2019Ossétie du Sud et l\u2019Abkhazie.Depuis l\u2019été 2004, Saakashvili a durci le ton face à ces territoires rebelles.Le prix à payer fut un regain de tension qui a coûté la vie à une vingtaine de soldats géorgiens.Saakashvili poursuit néanmoins sa lutte pour l\u2019intégrité territoriale géorgienne en affirmant que les problèmes sécessionnistes de Géorgie « sont des problèmes frontaliers avec la Russie».La question cruciale est désormais de savoir jusqu\u2019à quel point la Russie est prête à soutenir ces territoires sécessionnistes sans compromettre sa propre lutte contre le mouvement indépendantiste en Tchétchénie, cette dernière étant frontalière avec la Géorgie.Au sud de la Géorgie, la situation est calme pour l\u2019instant, mais la région possède un fort potentiel sécessionniste.Le Javakhéti, région frontalière de l\u2019Arménie, compte une forte population arménienne - 200 000 personnes, plus de la moitié de la principale minorité de la Géorgie, plus importante même que les minorités abkhaze et ossète qui ont fait sécession.Les Géorgiens exercent très peu de contrôle sur cette région qui, en raison de la piètre qualité du réseau routier, est plus facile d\u2019accès depuis l\u2019Arménie.Dans ce contexte, il n\u2019est pas étonnant d\u2019y voir circuler le dram, la devise ar- ménienne, plutôt que le lari, la devise géorgienne.ENTRE IMPATIENCE ET ESPOIR Les changements intervenus depuis un an sont porteurs d\u2019espoir pour la population géorgienne, qui a eu son lot d\u2019épreuves au cours de l\u2019histoire récente.La nouvelle garde politique issue de la «Révolution des roses » a suscité de grandes attentes, mais elle n\u2019a pas encore su honorer ses promesses.Les défis qu\u2019elle tente de relever étant colossaux, il est normal que les changements tardent à se réaliser.La population commence toutefois à montrer des signes d\u2019impatience, même si le bilan de Saakashvili est tout à fait honorable dans les circonstances : la lutte à la corruption bat son plein et le pouvoir a restauré son autorité sur une des régions aux tendances centrifuges.Le nouveau défi de Saakashvili est maintenant de trouver un moyen de restaurer l\u2019intégrité territoriale complète de son pays, tout en évitant de froisser son puissant voisin du Nord.\u2022 Des réfugiés de la région d'Abkhazie attendent leur prestation mensuelle, Canapress/Shakh Aivazov RELATIONS janvier-février 2005 m coNtROveRse Le CRTC et la liberté d\u2019expression L\u2019auteur est le secrétaire général du Centre d\u2019études sur les médias de l\u2019Université Laval Le CRTC joue un rôle primordial pour empêcher le lynchage public, comme le démontre son intervention dans le cas de CHOI-FM.DANIEL GIROUX Propos scabreux et attaques personnelles « extrêmes » font partie de la recette commerciale de CHOI, aux côtés du rock alternatif et du sport.Des animateurs insultent, ridiculisent et dénigrent des personnes, incitent à la haine et au mépris.Ces atteintes à la réputation ne sont pas que maladresses occasionnelles, elles se répètent depuis plusieurs années.Le CRTC a d\u2019abord adopté une approche qui a fait ses preuves lorsque d\u2019autres stations ont versé dans de tels excès: convaincre le radiodiffuseur de s\u2019autodiscipliner.Ainsi, la décision de juillet de ne pas renouveler la licence de la station, arrivant à échéance, avait été précédée de nombreux avertissements.La dernière licence n\u2019était valide que pour deux ans - plutôt que sept habituellement - période de probation pendant laquelle Genex devait démontrer sa volonté de s\u2019amender.Confronté à nouveau à de très graves manquements à la fin de celle-ci, le propriétaire a préféré nier l\u2019évidence.Son avocat, Me Guy Bertrand, a même déclaré que Genex ne reconnaissait pas le pouvoir du CRTC de la sanctionner pour les propos de ses animateurs.Ces derniers auraient le droit, selon lui, de tout dire en ondes.Les personnes qui se sentiraient lésées n\u2019auraient qu\u2019à s\u2019adresser aux tribunaux pour obtenir justice.Ainsi, les dommages que l\u2019animateur et le radiodiffuseur auraient à payer, à l\u2019issue des poursuites, changeront leur façon de faire ou seront contraints de quitter l\u2019antenne.LES TRIBUNAUX NE SONT PAS UNE SOLUTION Ce raisonnement souffre de plusieurs failles.Il suppose, d\u2019abord, que la personne qui a à se plaindre dispose des mêmes moyens financiers que ceux de la station de radio, ce qui est rarement le cas.Il faut, en effet, disposer de quelques dizaines de milliers de dollars pour mener un tel processus à son terme.Il suppose, ensuite, que le tribunal puisse rétablir la réputation ainsi ternie dans l\u2019opinion publique.Or, aucun tribunal ne peut le faire complètement.Sa décision ne sera rendue que quelques années après les faits et n\u2019aura pas le même retentissement que les attaques qui ont été portées.D\u2019ailleurs, la somme d\u2019argent que le fautif sera éventuellement obligé de verser au plaignant vise à compenser le préjudice causé.Il ne faut pas se surprendre, en pareilles circonstances, qu\u2019un très petit nombre des personnes que les animateurs de CHOI, Jeff Fillion et André Arthur, ont traînées dans la boue s\u2019adressent aux tribunaux.Les nombreuses condamnations consécutives et coûteuses auxquelles un contrevenant comme CHOI s\u2019exposerait selon certains ne sont que mirages.Avoir le privilège d\u2019occuper l\u2019antenne jour après jour confère un pouvoir immense et l\u2019appât du gain peut conduire dans des directions qui sont contraires aux fondements d\u2019une société libre et démocratique.La liberté d\u2019expression des animateurs doit s\u2019exercer à l\u2019intérieur des limites prévues par notre droit.L\u2019autre insuffisance de la thèse de Me Bertrand et consorts est, justement, de ne pas reconnaître la nécessité d\u2019un encadrement déontologique pour ces animateurs qui s\u2019adressent à de larges publics.Au nom de l\u2019intérêt collectif, nombre de professionnels sont soumis à des codes d\u2019éthique.Ils peuvent perdre leur droit de pratique en cas de violation grave ou répétée.De même, le fonctionnaire, l\u2019enseignant et le policier peuvent perdre leur emploi s\u2019ils enfreignent certaines règles de conduite.Pourquoi les stations de radio seraient-elles dans un monde à part?Pourquoi le CRTC ne pourrait-il, en notre nom, fixer comme obligation aux entreprises qui obtiennent ces permis de pouvoir utiliser à des fins lucratives des fréquences radio qui ne leur appartiennent pas de respecter les lois qui balisent la liberté d\u2019expression, protégeant ainsi la collectivité des abus de parole de certains animateurs radio?L\u2019APPÂT DU GAIN A UNE LIMITE Les propriétaires de CHOI ont eu tout le temps voulu pour obliger leurs animateurs à s\u2019autodiscipliner.Ils ne l\u2019ont pas fait parce que le dénigrement qui se pratique à leur antenne les différencie des autres stations, fait parler d\u2019eux, accroît la cote d\u2019écoute et leurs profits.Voilà un cercle mercantile qui n\u2019a aucune vertu et qu\u2019il faut briser le plus rapidement possible.La pratique extrême du lynchage public de personnes cause des torts irréparables à des individus et pollue nombre de débats publics dans la région de Québec.Il n\u2019est pas souhaitable qu\u2019un tel modèle d\u2019affaires subsiste, encore moins qu\u2019il se répande.C\u2019est ce que le CRTC tente de faire.Il mérite notre appui.\u2022 m janvier-février 2005 RELATIONS coNtRoveR.se En juillet dernier, la décision du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) de ne pas renouveler la licence de la station de radio CHOI-FM Québec a soulevé une onde de choc.Les propriétaires, Genex Communication inc., ont porté la déci- sion en appel devant la Cour fédérale.Mais une question se pose, même parmi les opposants aux «radios-poubelles»: le rôle de chien de garde de la liberté d\u2019expression revient-il au CRTC?Pendant qu\u2019on encense le CRTC, personne ne questionne la mainmise des multinationales du divertissement sur les ondes publiques.MATHIEU HOULE-COURCELLES Lj immense majorité de la gauche sociale et politique s\u2019est féli-.citée de la décision de retirer la licence de CHOI, prise par le CRTC.L\u2019arrogance et le venin de ses animateurs avaient depuis longtemps réussi à faire l\u2019unanimité contre la station.Le CRTC venait donc de nous rendre un précieux service, nous qui avons été incapables tout au long de ces années de comprendre et de combattre l\u2019essor d\u2019un nouveau populisme de droite que la radio incarne.Mais cela risque d\u2019être un cadeau empoisonné pour qui souhaite mettre un terme au phénomène de la radio-poubelle et à la montée en force des idées ultralibérales dans notre société.DES LENDEMAINS QUI DÉCHANTENT Alors que les partisans de CHOI se mobilisent et fourbissent leurs armes durant la longue procédure d\u2019appel pendant laquelle la station continue d\u2019émettre, la principale initiative de la gauche a été de faire circuler une pétition appuyant le CRTC dans sa décision.Initiative certes courageuse, mais qui a malheureusement contribué à limiter l\u2019horizon du débat.Dès lors, on assiste à une polarisation du discours public : on est pro-CHOI ou pro-CRTC.Il faut choisir son camp.La bataille s\u2019engage alors sur un terrain miné: face au discours sur la liberté d\u2019expression, porté habilement par une entreprise capitaliste dénuée de scrupules, Genex Communication, on oppose la sagesse de l\u2019État, venu rendre justice et faire respecter la loi et l\u2019ordre.Faute de stratégie claire, faute d\u2019avoir combattu le mal à sa racine sur nos propres bases, on s\u2019en remet aux instances de l\u2019État pour régler nos problèmes politiques.Il reste alors très peu de place pour essayer d\u2019articuler un autre point de vue, tout aussi critique mais beaucoup moins conciliant à l\u2019endroit d\u2019un tribunal créé par l\u2019État afin de réglementer les ondes publiques.Pendant ce temps, personne ne questionne la mainmise des ondes par les multinationales du divertissement et du star-system sous la bénédiction du CRTC.UN RETOURNEMENT DE SITUATION La décision du CRTC a permis à CHOI de se présenter comme une victime aux yeux de la population.Il en est de même chaque fois que l\u2019État choisit d\u2019interdire un groupe ou une association sur la base du droit d\u2019association ou de la liberté d\u2019expression.L\u2019auditeur moyen s\u2019est senti personnellement lésé de ne plus pouvoir écouter le poste de son choix.La stratégie des animateurs de CHOI a été d\u2019associer une légitime colère contre l\u2019omniprésence de l\u2019État dans nos vies à un discours prônant la liberté individuelle absolue, sans égard à celle d\u2019autrui, à mille lieues d\u2019une liberté qui s\u2019exerce véritablement pour tous et toutes.En collant de trop près au CRTC, la gauche est donc associée à une démarche que plusieurs jugent, à tort ou a raison, potentiellement liberticide.Il nous faut développer une autre analyse et d\u2019autres pratiques pour s\u2019adresser directement aux milliers de personnes qui ne sont ni des « fachos » ni des nazis, mais tout simplement des auditeurs qui aiment le rock lourd et pesant du 98,1.Ce n\u2019est pas en interdisant à CHOI d\u2019émettre qu\u2019on éliminera, comme par enchantement, la circulation de ces idées dans notre société.Même si CHOI finit par disparaître des ondes, les auditeurs de cette station trouveront d\u2019autres canaux pour exprimer leur colère et leur frustration.Certains politiciens l\u2019ont d\u2019ailleurs bien compris, comme le montre la victoire de l\u2019ADQ dans le comté deVanier.Loin de se considérer comme battus d\u2019avance, les auditeurs et les annonceurs de CHOI ont non seulement maintenu leur appui à la station, mais plusieurs d\u2019entre eux sont également devenus des militants.Le problème de la montée des idées réactionnaires, loin de se résorber, a pris une tournure dangereuse.SORTIR DE NOS «ZONES DE CONFORT» Le combat qui s\u2019amorce contre le poison démagogique qui s\u2019est répandu dans notre communauté sera de longue haleine.Il passe par le soutien de celles et ceux qui luttent et se retrouvent dans la mire de CHOI, de l\u2019État et du patronat, par la création de liens entre salariés et sans-emploi, syndiqués et non syndiqués, par le développement et la diffusion de nos propres médias, comme le journal Droit de parole, la radio CKIA ou le site Internet quebecpunkscene.net, en rappelant, au passage, que l\u2019ennemi de notre ennemi n\u2019est pas forcément notre ami.\u2022 L'auteur est militant libertaire RELATIONS janvier-février 2005 RegaRD Le trafic sexuel des femmes L'auteure est professeure au Département des sciences religieuses et à l'Institut de recherches et d\u2019études féministes de l\u2019UQAM La traite des êtres humains est un crime qui recoupe diverses réalités.Par son caractère spécifique, le trafic de femmes à des fins d\u2019exploitation sexuelle requiert donc une analyse et des actions particulières.MARIE-ANDRÉE ROY La question du trafic des femmes est difficile à traiter, et ce, pour plusieurs raisons.Elle est insuffisamment documentée et, à cause de son caractère clandestin, tous reconnaissent qu\u2019il est malaisé d\u2019établir des données complètes et fiables; c\u2019est ce que soutiennent le gouvernement canadien, le Conseil de l\u2019Europe et les Nations unies.Elle fait l\u2019objet de débats fortement polarisés entre les tenants de la réglementation et ceux de l\u2019abolition de la prostitution qui s\u2019opposent sur les politiques à mettre en place pour corriger le problème du trafic.Enfin, les enjeux sont immenses puisqu\u2019il s\u2019agit de la vie et du respect des droits humains fondamentaux de millions de personnes, principalement des femmes et des enfants.La traite des êtres humains, entendue au sens des traités internationaux, recoupe des réalités aussi vastes que la traite pour le travail domestique, le travail forcé assimilé à de l\u2019esclavage, le prélèvement d\u2019organes, etc.Ces différentes formes de trafic ont des parentés au niveau des causes, des modes de coercition, etc.Mais le trafic sexuel a des spécificités qui retiennent ici notre attention.Le trafic sexuel désigne le recrutement, le transport, à l\u2019intérieur1 et à l\u2019extérieur d\u2019un pays, le transfert, l\u2019hébergement ou l\u2019accueil de personnes dans le but de les obliger à exercer des activités dans l\u2019industrie du sexe ou à se prostituer.Il procède de différentes façons pour parvenir à des visées d\u2019exploitation sexuelle : la menace de recours, ou le recours à la force, l\u2019enlèvement, la fraude, la tromperie, l\u2019abus d\u2019autorité ou d\u2019une situation de vulnérabilité ou encore l\u2019offre ou l\u2019acceptation de paiements ou d\u2019avantages.Le trafic sexuel peut aussi parvenir à ses visées en obtenant le consentement d\u2019une personne ayant autorité sur une autre aux fins d\u2019exploitation.Le consentement d\u2019une victime de trafic sexuel est indifférent lorsque l\u2019un des moyens ci-haut mentionnés a été utilisé.Le trafic sexuel des femmes provoque des mouvements transfrontaliers de personnes entre pays marqués par une inégalité économique.Il engendre, entre autres, l\u2019immigration légale ou illégale de femmes au Canada et porte atteinte à leurs droits fondamentaux2.UN PROBLÈME COMPLEXE S\u2019il est impossible de fournir des données précises sur l\u2019ampleur du trafic des êtres humains dans le monde en général et au Canada en particulier, il y a cependant quelques indices.Les Nations unies estiment qu\u2019il toucherait jusqu\u2019à quatre millions de personnes, chaque année, toutes formes de trafic confondues.En 2003, Kofi Annan déclarait que plus de 700 000 femmes et enfants feraient annuellement l\u2019objet de trafic sexuel sur la planète.Selon la Gendarmerie royale du Canada, il y aurait entre 8000 et 16 000 personnes qui entreraient illégalement au pays à chaque année.Parmi celles-ci, il y aurait les personnes qui ont payé les services de passeurs et qui, une fois arrivées ici, sont «libres» et doivent se débrouiller par leurs propres moyens (smuggling]I.Il y aurait aussi des personnes à qui l\u2019on a fait miroiter la possibilité de se faire une nouvelle vie au Canada, qui paient pour cela et qui, une fois arrivées ici, se retrouvent contraintes de «travailler» pour rembourser leurs dettes.Ces dernières demeurent alors sous l\u2019emprise de leur trafiquant ou sont « vendues » pour la valeur de leur force de travail ( trafficking).Une part considérable des personnes qui font l\u2019objet de ce trafic le seraient pour servir les fins du marché du sexe.Des données du Département d\u2019État américain et diverses recherches menées au Canada ont permis d\u2019établir que Toronto et Vancouver sont les plaques tournantes de ce trafic.On a d\u2019ailleurs recueilli le témoignage de femmes qui avaient quitté leur pays avec des trafiquants qui leur promettaient un emploi bien rémunéré au Canada.Une fois arrivées ici, elles ont été contraintes d\u2019offrir leurs «services» dans des bars de danseuses nues et des salons de massage pour rembourser leur « dette ».Les rapports des autorités policières font état de l\u2019emprise de la mafia russe sur le « marché » de la région de Toronto et de celle de la 1.\tLe trafic sexuel des femmes n\u2019est pas qu\u2019international, il est aussi national.C\u2019est-à-dire qu\u2019il implique également des déplacements sous la contrainte, de femmes d\u2019ici, entre différentes villes canadiennes, pour répondre aux besoins du marché du sexe.2.\tDéfinition forgée par le groupe de recherche-action sur le trafic sexuel des femmes au Québec, dont je suis co-responsable avec ma collègue Lyne Kurtzman à l\u2019Alliance de recherche IREF/Relais-femmes à l\u2019UQAM.Le présent texte s\u2019inscrit dans la perspective des travaux que ce groupe - qui a reçu une subvention de Condition féminine Canada - entend développer au cours des prochains mois.Ces travaux sont menés en partenariat avec la Marche mondiale des femmes et le Regroupement québécois des CALACS.Le contexte actuel de la mondialisation néolibérale crée des conditions propices au développement accéléré de la marchandisation des corps, en particulier de celui des femmes.ES janvier-février 2005 RELATIONS h ever mafia sud-asiatique sur la région de Vancouver.Pour la région de Montréal, des forces policières relatent la capacité de la mafia russe de recruter des femmes en Russie et de les installer en moins de trois semaines dans des salons de massage.Ce trafic a donc une direction géographique : il part des pays pauvres en direction des pays plus riches; de l\u2019est vers l\u2019ouest; du sud vers le nord.Les personnes proviennent d\u2019ailleurs principalement de la Chine, de la Thaïlande, des Philippines, de la Russie, de la Corée et d\u2019Europe de l\u2019Est.L\u2019ampleur et la complexité du problème sont telles que le gouvernement canadien a décidé de mettre sur pied le Groupe de travail interministériel sur la traite des personnes (GTITP) qui regroupe, notamment, des représentants du ministère de la Justice, de la Gendarmerie royale du Canada, de Condition féminine Canada et de Citoyenneté et immigration Canada.Ce groupe de travail a pour mission de «coordonner les activités fédérales visant à régler le problème de la traite des personnes y compris l\u2019élaboration d\u2019une stratégie globale de lutte contre ce problème conformément aux engagements internationaux du Canada ».On peut souhaiter que ce groupe de travail parvienne, au cours des prochains mois, à développer une vision et une action DES CONDITIONS PROPICES Si la traite des êtres humains n\u2019est pas un phénomène nouveau dans l'histoire, il semble bien que le contexte actuel de la mondialisation néolibérale crée des conditions propices au développement accéléré de la marchandisation des corps, en particulier de celui des femmes.De plus, l\u2019absence d\u2019institutions politiques mondiales fortes, ayant la légitimité et les moyens de mettre en œuvre les politiques votées par les États membres des Nations unies, de même que la multiplication des conflits armés, ont pour effet de renforcer cette tendance.En fait, de multiples facteurs rendent les femmes vulnérables au trafic national et international.Sur le plan économique, tant la pauvreté liée au sous-développement que la globalisation des marchés et l\u2019exploitation capitaliste engendrent le désespoir chez nombre de femmes pour qui la misère économique apparaît sans issue.Plusieurs veulent donc s\u2019en sortir coûte que coûte et se laissent ainsi duper par les propositions de trafiquants qui leur font miroiter un avenir meilleur.Une fois prises au piège, elles se retrouvent asservies au marché du sexe.Sur le plan politique, il est reconnu que les régimes dictatoriaux, les états policiers corrompus, les conflits armés entre États ou entre ethnies, etc., sont des fossoyeurs des valeurs démocratiques et des droits humains.Ces maux occasionnent d\u2019importants déplacements de populations qui deviennent plus vulnérables aux réseaux de trafiquants.Il faut se rappeler que 80 % des 25 millions de réfugiés sur la planète sont des femmes et des enfants.Ces différents facteurs sont soudés et renforcés par des systèmes culturels de type patriarcal qui assurent la reproduction des inégalités entre les sexes, de la domination, de la violence et du sexisme institutionnalisés qui empêchent les femmes d\u2019acquérir les outils nécessaires à leur pleine autonomie (telles l\u2019éducation et l'égalité des droits).On peut également considérer que des traditions religieuses qui consacrent l\u2019inégalité des sexes et des traditions culturelles relatives au mariage - comme la dot - sont autant de catalyseurs de l\u2019expansion du trafic de femmes.Par exemple, il a été démontré que les familles pauvres, en Inde, qui doivent doter et marier leurs filles, peuvent être concertées, au sein du gouvernement canadien, en vue de contrer la traite des êtres humains au Canada et d\u2019offrir un réel soutien aux personnes qui en sont victimes.Lino, Trafic, 2004 RELATIONS janvier-février 2005 B RegaRD Olivier Hanigan, Mel, 26 ans, nouvelle prostituée montréalaise dans un hôtel de passes du centre-ville m janvier-février 2005 consomme.C\u2019est le libéralisme économique dans toute sa splendeur! Quand on rappelle qu\u2019il y a là exploitation du corps et de la personne des femmes, on veut nous faire taire au nom de la liberté : celle des prostituées - dit-on - et celle des hommes clients.Mais de quelle liberté s\u2019agit-il?En fait, pour que ce système d\u2019exploitation se reproduise, il faut qu\u2019il repose sur le sexisme et le machisme de nos sociétés, encore porteuses de valeurs patriarcales.Par sexisme, j\u2019entends cette discrimination pratiquée à l\u2019endroit de femmes parce que femmes, avec tout ce que cela implique de hiérarchisation entre les sexes et de système de légitimation de cette hiérarchisation.Par machisme, j\u2019entends un système culturel qui reconnaît la suprématie mâle et qui compose avec les affirmations de cette suprématie en termes de pouvoir, notamment en regard de la sexualité.Le sexisme et le machisme permettent que l\u2019on «naturalise» l\u2019usage de femmes pour services sexuels payants auprès des hommes, peu importent les conséquences sur la vie de ces femmes.Ils permettent aussi la « naturalisation » de la requête masculine d\u2019une panoplie de services sexuels payants parce que cela aurait toujours existé et que cela répondrait aux soi-disant besoins fondamentaux des hommes.DES DÉBATS En regard de la prostitution, deux grandes tendances s\u2019esquissent à l\u2019échelle internationale et locale : les abolitionnistes et les réglementaristes.Les abolitionnistes se retrouvent dans la mouvance de la Coalition Against Trafficking in Women (CATW), qui milite pour protéger et promouvoir les droits des femmes et lutte contre le système prostitutionnel, le trafic et l\u2019exploitation sexuelle des femmes sous toutes ses formes.La CATW considère que le système prostitutionnel constitue une atteinte aux droits humains et une forme d\u2019esclavage moderne.Pour la CATW, le trafic de femmes est indissociable de la très réceptives aux offres des trafiquants qui prétendent avoir trouvé, pour leur fille, un mari qui n\u2019exige pas de dot mais qui demeure dans une province fort éloignée.DES FACTEURS AGGRAVANTS Parmi les facteurs encourageant ce trafic, il faut s\u2019interroger sur les lois qui nous régissent.Par exemple, au Canada, la Loi sur l\u2019immigration est extrêmement restrictive et permet à très peu de personnes de se qualifier pour l\u2019obtention du statut d\u2019immigrant.En désespoir de cause, nombre d\u2019entre elles - qui considèrent n\u2019avoir aucun avenir dans leur pays - tentent d\u2019entrer de manière illicite, avec l\u2019aide de trafiquants, à l\u2019intérieur de nos frontières.Elles se retrouvent alors en situation illégale et sous le contrôle du crime organisé.Ce qui fait dire à certains analystes que notre système légal alimente les réseaux de trafiquants.Le Canada, pour répondre aux engagements internationaux qu\u2019il a pris - notamment en signant le Protocole de Palerme -, a adopté en juin 2002 une nouvelle Loi sur l\u2019immigration et la protection des réfugiés.Cette loi prévoit des peines très sévères pour les trafiquants d\u2019êtres humains.Pourtant, depuis cette date, aucun d\u2019entre eux n\u2019a été traîné devant les tribunaux.De l\u2019avis même d\u2019analystes de la GRC, cela s\u2019explique par le fait que les dispositions n\u2019ont pas été prises pour que les forces policières aient de véritables moyens d\u2019établir une preuve devant la Cour.De toute façon, les victimes n\u2019obtiennent pas la protection et le soutien nécessaires pour dénoncer les trafiquants.Il existe également des facteurs culturels qui favorisent le développement de réseaux de trafic sexuel de femmes.Par exemple, la culture d\u2019exaltation du sexe et de la pornographie.Au nom de la libération sexuelle et de la liberté d\u2019expression, on assiste actuellement à une prolifération sans précédent de produits du sexe qui utilisent le corps des femmes comme une véritable marchandise: bars de danseuses nues avec contact, salons de massage, cinéma porno, pornographie sur Internet, etc.On n\u2019a pas mesuré tout l\u2019impact qu\u2019ont de telles pratiques sur la représentation qu\u2019ont les femmes d\u2019elles-mêmes qui, à force d\u2019être traitées comme des choses, finissent pas croire qu\u2019elles ne valent pas grand-chose.Tous ces services requièrent une importante main-d\u2019œuvre féminine, recrutée en bonne partie parmi les femmes victimes de trafic à l\u2019échelle nationale et internationale.Cette culture du sexe et de la pornographie implique, en fin du compte, une incroyable banalisation de la sexualité qui réduit cette dernière à l\u2019état de produit à consommer : le client fait son choix, paie et RELATIONS prostitution.Cette coalition est donc en faveur de la criminalisation des clients et des proxénètes (modèle suédois), mais pas des prostituées pour qui on revendique l\u2019accès à des ressources pour s\u2019organiser et se donner une autonomie de vie en dehors de la prostitution.Les abolitionnistes aspirent donc à la fin des systèmes prostitutionnels.Les réglementaristes se retrouvent plutôt dans le sillage de la Global Alliance Against Traffick in Women (GATW) qui se préoccupe aussi des droits des femmes en insistant particulièrement sur la violation des droits dont elles font l\u2019objet dans le cours de leurs déplacements et de leurs migrations.Il importe donc de protéger les droits des migrantes et de changer les législations en conséquence.La GATW ne reconnaît pas de liens structurels entre le trafic sexuel de femmes et l\u2019industrie du sexe.La GATW rappelle que la criminalisation de la prostitution n\u2019a pas donné les résultats escomptés, qu\u2019elle a plutôt pour effet d\u2019accabler les prostituées.Elle propose donc une légalisation complète de la prostitution et de sa réglementation de manière à permettre aux prostituées d\u2019avoir un réel contrôle sur leur travail.Les réglementaristes ont certainement raison de mettre en lumière les différentes formes de violence que subissent les prostituées à cause de la répression policière et de réclamer que cela cesse.Elles ont aussi raison de rappeler que les femmes prostituées ne sont pas des personnes sans ressource.Il importe donc qu\u2019elles puissent prendre leur destinée en main et que cela soit reconnu.Par ailleurs, les abolitionnistes ont raison de rappeler que l\u2019industrie du sexe (et le trafic sexuel qui y est associé) est sous emprise criminelle et que ce n\u2019est pas sa légalisation qui va assurer aux femmes prostituées un véritable contrôle sur leur vie et leur travail (voir l\u2019article de Sheila Jeffreys, La légalisation de la prostitution, une expérience qui a échoué en Australie, sur le site ).Les abolitionnistes ont aussi raison de vouloir remettre en question le comportement des hommes clients et leur usage du corps des femmes.Ce faisant, elles maintiennent l\u2019utopie féministe qui cherche à construire, entre les femmes et les hommes, des rapports exempts de domination et d\u2019exploitation.DES ACTIONS On a vu plus haut que les causes du trafic sont à la fois d\u2019ordre économique, politique et culturel.Les moyens pour les combattre sont donc du même ordre et, par conséquent, font appel à des actions multiples et diversifiées qui peu- vent avoir un impact direct ou indirect.Pour lutter efficacement contre ce fléau au Québec et au Canada, on peut discerner des actions - à court et à moyen terme - sur trois plans: celui des lois, celui des services offerts aux personnes prostituées et, enfin, celui des représentations culturelles.Sur le plan des lois, on peut se demander si notre politique très restrictive en matière d\u2019immigration, qui fait qu\u2019il est extrêmement difficile de se qualifier pour immigrer au Canada, ne contribue pas à développer des réseaux de trafiquants.Ne serait-il pas important de nous mobiliser pour exiger des politiques plus généreuses en matière d\u2019immigration tout en tenant compte bien entendu des capacités d\u2019accueil du Canada?Il faudrait aussi exiger que la Loi canadienne sur l\u2019immigration et la protection des réfugiés identifie les mécanismes requis pour qu\u2019il y ait poursuite effective des trafiquants et pour assurer la pleine protection des personnes faisant l\u2019objet de trafic.De plus, il importe que la législation sur la prostitution - qui doit être revue bientôt - prévoit des sanctions à l\u2019endroit des clients, des proxénètes et des trafiquants.Sur le plan des services offerts aux personnes prostituées, plusieurs actions urgentes sont à entreprendre.Il importe de réclamer que tout soit mis en œuvre pour qu\u2019il y ait une action concertée en vue de stopper l\u2019entrée des filles et des jeunes femmes sur le marché du sexe (action éducative, services sociaux, intervention policière, etc.).Il importe aussi de réclamer le plein accès à des services sociaux et de santé pour les femmes prostituées et de dénoncer les violences qu\u2019elles subissent, notamment au niveau policier.Enfin, nous devons travailler concrètement à la mise en place de ressources alternatives pour les femmes désireuses de sortir de l\u2019industrie du sexe afin qu\u2019elles aient les outils requis pour décider de leur devenir (accès à des formations, des réseaux de solidarité, des logements et, au besoin, à des ressources en désintoxication, etc.).Les actions sur le plan des représentations culturelles ne sont pas non plus à négliger.Nous avons besoin d\u2019un véritable débat de société pour questionner le discours ambiant qui banalise la consommation des « produits » de l\u2019industrie du sexe, de même que l\u2019exploitation sexuelle des femmes.Ne serait-il pas temps également d\u2019interpeller la masse des clients anonymes pour questionner leur pratique de consommateurs de services sexuels rémunérés et promouvoir l\u2019expression d\u2019une sexualité respectueuse des personnes?# On peut se demander si notre politique très restrictive en matière d\u2019immigration, qui fait qu\u2019il est extrêmement difficile de se qualifier pour immigrer au Canada, ne contribue pas à développer des réseaux de trafiquants.RELATIONS janvier-février 2005 eN BRef 80 ANS POUR COMMONWEAL Fondée en 1942, Commonweal est la plus ancienne revue d\u2019opinion catholique aux États-Unis.Libre de tout contrôle ou programme ecclésiastique, elle continue de se battre pour rester une voix réellement indépendante, fidèle à la grande tradition catholique tout en étant capable de mettre en question l\u2019Église et la société.Ses articles et éditoriaux offrent un point de vue intelligent et critique sur l\u2019Église, la politique et la culture.Commonweal est publié 22 fois l\u2019an.Son site Internet offre une sélection d\u2019articles de chaque numéro de l\u2019édition papier ().CHANGEMENT À ÉTUDES La prestigieuse revue jésuite Études voit son rédacteur en chef, Henri Madelin s.j., quitter son poste de rédacteur en chef pour assumer de nouvelles responsabilités dans la Province jésuite de France.Bien connu des milieux intellectuels, Henri Madelin vient de publier Si tu crois : l\u2019originalité chrétienne (Bayard).Après neuf ans à la tête d'Études, il laisse une revue jouissant d\u2019une diffusion mensuelle de 14 000 exemplaires.Son successeur, Pierre de Charentenay s.j., a été rédacteur en chef de la revue jésuite Cahiers pour croire aujourd\u2019hui.Il détient une formation en sociologie et un doctorat en science politique.Déjà membre du comité de rédaction d'Études, il entend poursuivre « l\u2019apostolat de l\u2019intelligence» typique de cette revue qui cumule 150 ans d\u2019histoire et un important rayonnement international (20 % de sa diffusion).CHAIRE TILLARD LJ Institut de pastorale des Do-, minicains, à Montréal, a mis sur pied un groupe de travail et de recherche sur la vie religieuse.Ce groupe s\u2019inscrit dans le cadre de la Chaire Tillard du Collège dominicain d\u2019Ottawa.Il s\u2019intéresse à l\u2019avenir de la vie religieuse et à sa place au sein de la société présente.Jean-Marie Tillard o.p.(1928-2000) a marqué la réflexion théologique et ecclésiologique sur les fondements et le renouveau de la vie religieuse.C\u2019est en hommage à son apport unique et en vue de poursuivre son travail que cette chaire a été fondée.RÉDUIRE LA PAUVRETÉ D\u2019ICI 2015 Kofi Annan, secrétaire général de l\u2019ONU, a appelé les pays développés à faire un énorme effort pour que le nombre de personnes vivant dans la pauvreté soit réduit d\u2019ici 2015.À cet égard, une conférence sera organisée en septembre 2005, au siège des Nations unies, à New York, pour faire le point sur l\u2019application de la Déclaration du millénaire.Cette déclaration - signée en 2000 par 180 pays - comporte les objectifs suivants: réduire l\u2019extrême pauvreté et la faim; assurer l\u2019éducation primaire pour tous; promouvoir l\u2019égalité des sexes et l\u2019autonomie des femmes; réduire la mortalité infantile; combattre le VIH/Sida, le paludisme et d\u2019autres maladies; assurer un environnement durable; mettre en place un partenariat mondial pour le développement.ÉGALITÉ DES SEXES Dans son dernier avis, intitulé Vers un nouveau contrat social, le Conseil du statut de la femme souligne que malgré de grandes avancées, nous sommes encore loin de l\u2019égalité entre les hommes et les femmes.Si ces dernières ont effectué un rattrapage exceptionnel dans l\u2019éducation, elles ne gagnent en moyenne que 70 % du salaire des hommes (ce qui représente néanmoins 18 % de plus qu\u2019en 1971).Bien que la parité soit encore loin, on compte un nombre plus grand de femmes à des postes électifs : 32 % des membres de l\u2019Assemblée nationale sont des femmes, tout comme 25 % des élus du Québec à la Chambre des communes.Plusieurs facteurs contribuent à maintenir les écarts entre Québécois et Québécoises.Par exemple, les femmes assument davantage de responsabilités familiales et elles sont encore trop souvent victimes de violence.L\u2019ARCTIQUE SE RÉCHAUFFE Une étude menée pendant quatre ans par 300 chercheurs issus de huit pays vient de conclure que les régions arctiques connaissent des changements climatiques rapides.La fonte des glaces a notamment contribué à augmenter le niveau des mers de 7,6 centimètres au cours des 20 dernières années.Si cette tendance se poursuit, les conséquences pourraient être très graves pour les populations et les animaux de ces régions, de même que pour l\u2019ensemble de l\u2019écosystème de notre planète.D\u2019où l\u2019importance d\u2019une réduction des émissions de gaz à effet de serre, tel que le prévoit le protocole de Kyoto.Pour en savoir plus sur cette étude: .m janvier-février 2005 RELATIONS Visitez notre site: www.revuerelations.qc.ca R 9^0 ReLatToNS politique religion \u2022\tVoyez le sommaire du numéro courant en page d\u2019accueil.\u2022\tInscrivez-vous à notre liste d\u2019envois par courriel et recevez à l\u2019avance la liste des articles et des auteurs à paraître dans le prochain numéro.\u2022 Consultez nos archives et découvrez un sommaire détaillé des huit derniers numéros, une table des numéros précédents et une banque de 250 textes à imprimer, classés par thèmes.\u2022\tVoyez les détails entourant nos tables rondes organisées dans le prolongement de l\u2019un ou l\u2019autre des numéros de la revue.\u2022\tCliquez sur @ et faites-nous part de vos commentaires! Vous avez manqué un numéro?'t**F*l Ifc.O mariage ReLatiONS Malaise dans l'éducation ReLatiONS ReLatiONS ReLatiONS Le scandale des famines L'éthique est-elle dans l'impasse?ReLatiONS Le pouvoir dans ReLatiONS ReLatiONS Le travail en mutation La prison au banc des accusés ReLatiONS ReLatiONS L'altermondialisation en mouvement Numéros de Relations encore disponibles : Malaise dans l\u2019éducation (N° 687, SEPTEMBRE 2003) L\u2019empire vu du revers du monde (N° 688, OCTOBRE-NOVEMBRE 2003) Le scandale des famines (N° 689, DÉCEMBRE 2003) L\u2019éthique est-elle dans l\u2019impasse?(N° 690, JANVIER-FÉVRIER 2004) Le pouvoir dans l\u2019Église (n° 691, mars 2004) Le travail en mutation (n° 692, avril-mai 2004) La prison au banc des accusés (n° 693, juin 2004) La fin du mariage (N° 694, JUILLET-AOÛT 2004) L\u2019altermondialisation en mouvement (N° 695, SEPTEMBRE 2004) Chaque numéro est offert au prix de 3 $.Téléphonez au (514) 387-2541, ou écrivez-nous à .RELATIONS janvier-février 2005 m daiRSONnaNce Est-ce encore moi?O TEXTE : JEAN-FRANÇOIS CASABONNE ILLUSTRATION : STÉPHANIE BÉLIVEAU I J attends d\u2019attraper un ballon échappé d\u2019un nuage errant, paquebot baldaquin qui flotte, chagrin dans J le ciel.La petite flûte me glisse des doigts, elle se fracasse, clafoutis de sons dans la cohue d\u2019enfants.L\u2019école, sur le coteau, est une maison museau.La neige et les oiseaux font du break dancing sur l\u2019asphalte de la falaise arquebuse.Les familles se lancent dans le repeuplement des villes.Le belvédère est bondé d\u2019yeux.L\u2019ami s\u2019égare sur le chemin fertile, il ne répond plus à mes appels.Tu as besoin de cohérence, moi, je m\u2019en dépouille.Mon horizon est fait d\u2019outrages.Je mangerai des éclats de quartz pour dîner.Il est midi.Le soleil est à son occiput, les baleines jouent avec le plancton, je suis du krill.Je n\u2019ai plus un instant de répit depuis que la mer se vide, s\u2019assèche et s\u2019évapore.Il fait de plus en plus chaud, la glace fond.Toi, l\u2019ami, tu prends ma main, tu me sors du lit et tu m\u2019indiques le chemin de la page sans fin.J\u2019ai le sommeil clos, trapu, encerclé de cils; j\u2019épouse mes draps, mon sommeil est pris dans des murs de lune.Je dois revenir sur mes pas.Ma barbe est à peine coupée, du papier sablé gros grains.Souvenir suspendu.Je retourne boucler l'impasse au pied du clocher, mât des songes.L\u2019enfant que nous avons, tu ne le veux pas.Il roule avec moi.La mairie invente un nord fictif.Toi, l\u2019ami, tu saisis mon pouce et tu fais une reliure de ma vie.La glace, sous mes pieds se disloque.Les oiseaux, accrochés aux colonnes, dorment d\u2019un œil, et de l\u2019autre, guettent.La lame coupe au milieu de ta lumière, exacto au milieu de tes hublots hexagonaux.Je reste étendu, amant de la blancheur.Et toi, l\u2019ami, presque intrus, tu souffles, invisible sur mon front.D\u2019où sors-tu, toi qui ressembles tant au vent et à un imbécile?Je ne peux supporter l\u2019immobilisme, quoique j\u2019aime les cavernes, l\u2019inusité trotte à l\u2019interne.Toi, l\u2019ami, qui manges des bananes la nuit, tu t\u2019inventes un pays d\u2019amidon et tu cherches l\u2019outre-tombe dans une aiguille de pin.Le temps te percute, mais il n\u2019a plus de prise en toi.Mon cerveau, comme toi, est vêtu de haillons.Je déambule sur le pavé des sourds sculpté de socles-cœurs.Mon sommeil est clôturé de tunnels.Sources sanguinolentes.Tu n\u2019as pas besoin de prendre soin que je sache ou non que tu es un homme casse-tête.Ne cache pas que tu es chauve.Ton âme est atterrie, mais dis-tu, dans un corps, pas le bon.La mort déjà te courtise.Tu n\u2019es pas maître chez toi.Brise tes limites, laisse les rois s\u2019enroyauter, s\u2019ennoyauter.Les navires coulent entre eux, les géants se noient.La mort est reine sur les rois.Tout ce qui se passe ailleurs qu\u2019ici, je le ressens tellement que j\u2019y suis.L\u2019arbre aboie un chemin que personne ne sait, mais que tous jadis ont foulé.Moi, je sais, parce que mon amie l\u2019oie reconnaît encore son nord qui n\u2019est pas le sien.J\u2019ai perdu la trace de la sublime.Elle n\u2019est pas un souvenir.Elle est une fausse note dans la radio de mon auto.Je regarde autour et je vois les têtes qui oscillent dans les autos, comme quand on met de l\u2019argent dans les statues d\u2019ange et que la tête balance.On dirait que le monde pense et réagit au son.Un fusain sur un pare-brise fuse l\u2019écume des océans en furie.Le pétrole n\u2019a pas d\u2019avenir.Le vieux fossile cligne de l\u2019œil.Papier, crayon, je lui écris sur une feuille fanée, je te regarde, ma vie est changée.Me voir, change-t-il la tienne?Ce papier, j\u2019en fais un avion.Lui lancerais-je?Le vieux hangar de planches et de débris est une auto en panne.Le couvercle déborde, les vis se multiplient.D\u2019où vient l\u2019odeur de vieux fromage?Il y a une queue de rat qui bouge par terre.L\u2019animal est coincé dans un piège.Il pourrit.L\u2019odeur envahit.L\u2019auto n\u2019avance plus.\u2022 m janvier-février 2005 RELATIONS SSfflW: daiRSONnaNce Carnet d'accompagnement pour Clairsonnance Pages 20 et 21, 14,2 x 19 cm, décembre 2004 Techniques mixtes sur carnet moleskine RELATIONS janvier-février 2005 ES muLtimeDias SITES INTERNET CHRÉTIENS DANS LA CITÉ www.madeleine-delbrel.net Madeleine Delbrêl naît le 24 octobre 1904 à Mussidan (en Dordogne).Fille unique d\u2019un couple mal assorti - son père, d\u2019origine ouvrière, est cadre à la Société nationale des chemins de fer; sa mère est issue d\u2019une famille bourgeoise -, elle vit une enfance itinérante au gré des mutations professionnelles de son père.À ce sujet, elle dira plus tard: «J\u2019ai vécu, et cela fut une chance, hors des cloisonnements sociaux: ma famille était faite de tout; par voie de conséquence, moi aussi.» Après une conversion au chris- 24 octobre WC>4 \u2022 de Maddeinc DELBRÊL 24 octobre 2004 Poêle, assistante sociale et mystique Cheminer Madeleine Pourquoi une ornée Madeleine Detorèl ?LTgtae .Dioc^te de Oé»el Madeleine DELBREL tianisme à l\u2019âge de 20 ans, elle s\u2019engage dans une « banlieue rouge », à Ivry-sur-Seine, où elle exerce le rôle d\u2019assistante sociale.Dès son arrivée dans ce milieu ouvrier et communiste, en 1933, elle partage avec des compagnes son projet d\u2019engagement social au sein d\u2019une petite équipe baptisée « La Charité de Jésus».Leur résidence, au cœur d\u2019un quartier déshérité, devient vite un lieu d\u2019échanges, de fraternité et d\u2019animation pour des gens de toute sorte.Le nombre des compagnes s\u2019accroissant, des équipes s\u2019implantent successivement en monde rural, en région parisienne, puis dans le bassin métallurgique lorrain et même en Côte d\u2019ivoire et en Algérie.Encore de nos jours, ces m janvier-février 2005 RELATIONS équipes poursuivent l\u2019œuvre initiée par Madeleine Delbrêl, dans un esprit qui revendique, pour des laïcs, la grâce et l\u2019appel à vivre une vie toute autant consacrée à Dieu que cela peut se faire à l\u2019intérieur d\u2019un ordre religieux.En effet, Madeleine Delbrêl affirmait que c\u2019est plongés dans le monde, immergés en lui, que nous serons plongés en Dieu.Et cela, dans un même mouvement de rencontre.Elle revendiquait donc le droit pour n\u2019importe quelle femme, n\u2019importe quel homme, d\u2019être à la fois pleinement laïc, partageant tout de la vie de ses contemporains - leurs conditions de vie, leurs luttes, leurs joies et leurs peines -, et pleinement voué à Dieu.Ce site - qui lui a été consacré à l\u2019occasion de l\u2019année 2004 marquant le 100e anniversaire de sa naissance et le quarantième de sa mort - est piloté par l\u2019Association des Amis de Madeleine Delbrêl.Il permet de découvrir son témoignage de vie évangélique en milieu défavorisé et déchristianisé, de même que l\u2019ampleur de ses écrits aux accents pionniers.On y retrouve de nombreuses citations de Madeleine Delbrêl sur des thèmes comme la prière, la souffrance, l\u2019Église et la présence de Dieu au cœur des chemins de la cité humaine.Des sections intitulées «Questions pour aujourd\u2019hui» nous invitent aussi à réfléchir sur notre propre engagement à la lumière d\u2019un Évangile qui se révèle au quotidien, au cœur de la vie concrète.Grande figure spirituelle pour aujourd\u2019hui, Madeleine Delbrêl rappelle aux laïcs passionnés par le monde de ce temps que « s\u2019il y a des gens que Dieu prend et met à part, il y en a d\u2019autres qu\u2019il ne retire pas du monde.Ce sont les gens que l\u2019on rencontre dans n\u2019importe quelle rue.Nous autres, gens de la rue, croyons de toutes nos forces que le monde où Dieu nous a mis est le lieu de notre sainteté ».MARCO VEILLEUX la Survie Df NOS ENFANTS UNE PRODUCTION DE L'OFFICE NATIONAL DU FILM OU CANADA ©CO 5P7 oofei i VIDÉO LA SURVIE DE NOS ENFANTS RÉALISATION ET PRODUCTION: ALANISOBOMSAWIN PRODUCTION: ONF CANADA, 2003 DOCUMENTAIRE, COULEUR, 96 MIN.Ce documentaire comporte deux parties.La première retrace les événements qui ont eu lieu dans la communauté mi\u2019gmaq de Listuguj, en 1998, à propos de la coupe de bois et de l\u2019exploitation des forêts.C\u2019est l\u2019occasion pour la documentariste de rappeler, en toile de fond, la crise précédente : celle de la pêche, en 1981, qui a laissé de profondes blessures dans cette communauté.Au «Je me souviens» s\u2019associe désormais la détermination du « Never again».La seconde partie, plus courte, parle de la même communauté trois ans plus tard, pour constater les progrès accomplis et les droits acquis grâce à la résistance active, même si tout n\u2019est encore complètement réglé.Le regard intense que la réalisatrice Alanis Obomsawim pose sur le passé, le présent et l\u2019avenir de cette communauté autochtone laisse sourdre un sentiment de fierté et d\u2019espoir, sans faire disparaître la colère et la douleur face à l\u2019injustice.Pour ceux et celles qui décident résolument de prendre en main leur destin et de résister à ce qui les aliène, une aube pointe à l\u2019horizon, muLtimeDias dissipant les ombres de l\u2019enfermement et de la victimisation.Le grand mérite de ce documentaire est de nous mettre en contact avec la manière dont les Mi\u2019gmaqs s\u2019organisent et prennent leurs décisions, en laissant s\u2019établir un consensus grâce à la liberté de parole de tous les membres de la communauté et à la prise en compte du temps de maturation nécessaire à la résolution des problèmes.L\u2019enjeu, dans ce cas-ci, est clairement identifié: il s\u2019agit de territoire et de ressources.« La terre nous a été volée, elle doit nous être rendue », dit le chef héréditaire Gary Metallic.Même s\u2019il y a entre les membres des opinions divergentes et de possibles dissensions internes, tous peuvent se retrouver autour de cette revendication de leurs droits sur leur territoire ancestral, en vue de négociations à long terme.Il s\u2019agit, non de revendiquer un immense territoire, mais simplement de pouvoir disposer de ressources suffisantes pour faire vivre la communauté.Malheureusement, les gouvernements québécois et canadien, bien souvent, ne réagissent que lorsqu\u2019une crise éclate.Entre les crises, les situations pourrissent.Leurs réactions ne manquent pas d\u2019ambiguïté.On voit bien ici comment monsieur Chevrette, à l\u2019époque ministre chargé des Affaires autochtones, a tout fait pour diviser la communauté en écartant les «traditionalistes» - taxés d\u2019être des marginaux - et pour affirmer haut et fort qu\u2019il refusait de traiter avec des dissidents.Il a fait preuve d\u2019une grande condescendance en déclarant que le «pique-nique était fini» et que tous devaient retourner au travail sans qu\u2019aucune solution à la crise n\u2019ait été apportée.Par leur détermination dans la lutte, sachant qu\u2019ils défendaient une cause juste, les chefs mi\u2019gmaqs ont permis à la communauté de faire un pas en avant dans sa propre prise en charge.Trois ans plus tard, la pêche commerciale est florissante, la conservation des espèces est respectée, la formation des jeunes est assurée.Tout n\u2019est pas encore gagné en ce qui concerne la gestion du bois.Mais «le feu est allumé ».Il suffit de l\u2019alimenter pour qu\u2019il continue à brûler.Rien d\u2019étonnant à ce que madame Alanis Obomsawin ait obtenu de nombreux prix pour la qualité de ses documentaires, non seulement au Canada, mais dans plusieurs pays.Relations est fière de l\u2019accueillir comme artiste invitée dans ce numéro et la remercie vivement d\u2019avoir accepté l\u2019invitation.ANNE-MARIE AITKEN GLOBE Revue internationale d\u2019études québécoises Université du Québec à Montréal Département d\u2019études littéraires Case postale 8888, Succursale Centre-ville Montréal (Québec) Canada H3C 3P8 télécopieur : +1 (514) 987-8218 courriel : revueglobe@uqam.ca PRÉSENTE DANS PLUS DE 40 PAYS Volume 7\t2004\tNuméro 1 RÉSEAUX ET IDENTITÉS SOCIALES Introduction \u2022 Michel Lacroix Réseaux et science politique \u2022 Vincent Lemieux Un arc transatlantique et sa tangente ou comment se dessine un réseau intellectuel franco-québécois ?\u2022 Gérard Fabre Des réseaux en convergence.Les espaces de la sociabilité littéraire au féminin dans la première moitié du XIXe siècle «Julie Roy Le milieu musical québécois et ses réseaux.Le cas des bourses du gouvernement attribuées aux compositeurs (1919-1929) \u2022 Marie-Thérèse Lefebvre Les réseaux gaumistes constitutifs du réseau littéraire québécois du XIXe siècle \u2022 Manon Brunet La topographie des think tanks patronaux québécois.La construction d\u2019un paysage néolibéral \u2022 Peter Graefe Recensions Parutions récentes en études québécoises Directeurs : Michel Lacroix, Éric Trudel Secrétaire à la rédaction : Karine Cellard Comité de rédaction : Marie-Andrée Beaudet, Lise Bissonnette, Gérard Bouchard, Micheline Cambron, Daniel Chartier, Chantal Maillé Comité d\u2019administration : Charles Bellerose, Brigitte Faivre-Duboz, Geneviève Lafrance, Karim Larose, Jarrett Rudy, Katri Suhonen, Catherine Vaudry On peut se procurer un numéro en librairie ou via www.notabene.ca, ou s'abonner via www.revueglobe.ca RELATIONS janvier-février 2005 m LiVR.es L\u2019ANARCHISME NÉOLIBÉRAL Dany-Robert Dufour L\u2019ART DE RÉDUIRE LES TÊTES.SUR LA NOUVELLE SERVITUDE DE L\u2019HOMME LIBÉRÉ À L\u2019ÈRE DU CAPITALISME TOTAL Paris, Denoël, 2003, 251 p.LJ auteur, s\u2019appuyant sur l\u2019anthro-.pologie du psychanalyste Jacques Lacan, fait l\u2019hypothèse qu\u2019à travers le néolibéralisme triomphant, nous assistons à une inquiétante mutation du Avec Kant, en effet, le sujet moderne se voulait critique, c\u2019est-à-dire jamais en paix avec lui-même parce que toujours décentré par un incessant travail de la raison définie à l\u2019aune de la liberté.Avec Freud, ce même sujet se voulait névrotique, c\u2019est-à-dire toujours insatisfait parce que confronté à la radicale incapacité d\u2019accéder à cet idéal de liberté - ce qui était source d\u2019un douloureux sentiment de culpabilité.Le sujet freudien naissait, en quelque sorte, de l\u2019impossibilité de satisfaire à la liberté critique exigée par le sujet transcendantal kantien.Ainsi, le sujet moderne était-il «altéré», c\u2019est-à-dire toujours en deçà de son désir.Assujetti à cette loi du désir - qui, dans la théorie lacanienne, est la loi de l\u2019Autre -, il n\u2019advenait qu\u2019à travers sa soumission à un ordre symbolique représenté, dans la culture, par différentes figures historiques de l\u2019Autre : le Dieu du monothéisme, le Roi dans la monarchie, le Peuple dans le régime républicain, la Nation dans le nationalisme, le Prolétariat dans le communisme, etc.Cet horizon constitutif du sujet moderne s\u2019est effondré.Quelle figure instituée de l\u2019altérité pourrait, de nos jours, s\u2019imposer aux jeunes générations?Ces figures semblent toutes décadentes.Comme s\u2019il ne restait plus d\u2019Autre symbolique crédible auprès duquel le sujet puisse adresser une demande, avancer une m janvier-février 2005 RELATIONS Une politique de la douleur Pour résister à notre anéantissement sujet DUFOUR L'Art de réduire les têtes Sur la nouvelle servitude de l'homme libéré à 1ère du capitalisme total.question ou présenter une objection.Dans un tel contexte d\u2019anomie - c\u2019est-à-dire d\u2019absence de repère et de limite - la subjectivité se retrouve sur une pente psychotique.En effet, sans confrontation à un ordre institué, le sujet périclite.Cet ordre, en tant que signifiant de l\u2019Autre, relève toujours de l\u2019imaginaire.Il est cependant nécessaire à la constitution symbolique du sujet.En son absence, ce dernier sombre dans le délire d\u2019une fondation auto-référentielle.Privé de tout référent s\u2019imposant et faisant limite dans le réel, il dérive dans des pathologies multiples: narcissisme exacerbé, fuite de la réalité à travers la prolifération des addictions, déni de la différence des sexes et des générations, dépressions, passage à l\u2019acte violent et meurtrier ne sont que quelques-uns des symptômes de ce nouveau sujet « désymbolisé ».Cette «désymbolisation» est récupérée par un néolibéralisme triomphant qui veut en finir avec le sujet critique et culpabilisé.Tablant sur le fait qu\u2019il n\u2019y a plus d\u2019Autre qui tienne et que, dans un tel contexte sociopolitique, les individus ne sont renvoyés qu\u2019à eux-mêmes, le Marché fait flèche de tout bois.Il travaille à dissoudre le désir dans la multiplication des besoins auxquels les biens de consommation prétendent satisfaire.Se conjuguent ainsi économie marchande et économie pulsionnelle.Or, «avoir renoncé à la fiction de l\u2019Autre nous a peut-être libérés de vieilles idoles tyranniques, mais nous confronte à des questions impossibles que le Marché laisse béantes ou dans lesquelles il s\u2019engouffre comme pour aggraver la situation ».Une de ces questions, pour l\u2019auteur, est celle de la domination.Il rappelle que, jusqu\u2019à récemment, des institutions sociales, politiques et religieuses exerçaient sur les sujets - au nom d\u2019un Autre qu\u2019elles avaient la prétention de représenter - la contrainte et la répression.Les mouvements de gauche des années 1960 et 1970 qui s\u2019engagèrent dans la critique et la lutte contre ces institutions aliénantes le firent à bon droit.Ce faisant, ils prirent cependant les mêmes cibles que la faction la plus conquérante du néolibéralisme.Ce dernier, en effet, a besoin d\u2019individus à l\u2019identité mouvante, sans racine et sans appartenance, complètement perméable au Marché.Toute institution venant interposer des références culturelles, symboliques ou morales entre les individus et les marchandises doit donc être détruite.Paradoxalement, le néolibéralisme récupère ainsi une part de l\u2019esprit libertaire et anarchiste: il veut moins d\u2019État, il répudie la nation, il discrédite et privatise la religion, etc.Ce travail de sape des institutions finit par tourner au nihilisme, autant pour ceux qui en profitent que pour ceux qui en pâtissent.En cette ère du capitalisme total, par-delà l\u2019optimisme idiot et le pessimisme nostalgique, l\u2019auteur nous oblige donc à repenser radicalement les voies de la résistance à cette nouvelle servitude de l\u2019homme contemporain.MARCO VEILLEUX RÉSISTANCE À LA VIOLENCE Paul Chamberland UNE POLITIQUE DE LA DOULEUR.POUR RÉSISTER À NOTRE ANÉANTISSEMENT Montréal, VLB éditeur, colI.« Le soi et l\u2019autre », 2004, 283 p.Nous désespérons de la possibilité d\u2019être humain », affirme dans son essai Paul Chamberland.L\u2019humain se sent désormais impuissant à défendre l\u2019être humain.L\u2019humain ne sait plus comment il pourrait organiser la vie autrement ou, quand il le sait, il se retrouve incapable de faire vivre son idée.« Nous avons peur de ce que nous savons et de ce qui arrive, c\u2019est l\u2019épreuve du réel.» Nous en sommes là.C\u2019est-à-dire n\u2019importe où dans le monde.Vivant du mieux qu\u2019on peut ou tentant de survivre dans le pire des mondes.La solitude est grandissante, l\u2019autisme social aussi.Il y a l\u2019éthique.Il y a encore des humains.Mais de par- LiVR.es tout on nous annonce la fin de l\u2019humanité.Le cyborg vient.Il nous reste à témoigner.Il nous reste à affirmer notre réalité.Au-delà de l\u2019épreuve et du désespoir.Nous devons défendre maladroitement notre individualité.Nous devons défendre l\u2019essentiel : notre humanité.Résister à la politique de la violence et de la vengeance par une politique de la douleur.Paul Chamberland a eu du mal à écrire son essai.Il nous le dit plusieurs fois, tentant longuement de nous expliquer qu\u2019un essai comme celui qu\u2019il fabrique est tout aussi pertinent que n\u2019importe quel livre « scientifique » Iqui démontrerait chaque affirmation avancée.Ce livre n\u2019est pas un essai traditionnel.L\u2019homme nous parle avec misère.Il dit: je veux fabriquer une épistémologie du témoignage, je veux vous dire le désespoir de l\u2019humain, je veux vous raconter, autrement que par le simple discours rationnel, notre difficulté à vivre et à se faire entendre.Car comment parler aujourd\u2019hui?On a l\u2019impression que le sens même des mots ne compte pour rien dans notre univers.Tout peut être dit.Avec ordre ou désordre, avec humanité ou sans humanité, avec espoir ou désespoir.La portée d\u2019un livre est insignifiante.La parole d\u2019un seul est insignifiante.Il y a donc dans l\u2019essai de Chamberland des propositions pour faire exister une «individualité éthique» qui refuse de se faire enfermer dans la rationalité pure.Et l\u2019éthique viendrait nous rappeler que nous ne pouvons pas nous défiler.L\u2019essentiel étant dans cette impossibilité de se défiler.La fuite est trop facile.Il m\u2019est arrivé de refermer l\u2019essai.La tristesse était trop grande.On pourrait penser qu\u2019il ne s\u2019agit que d\u2019une plongée dans le désespoir ou le pessimisme.On se trompe.Il s\u2019agit du cri d\u2019un poète et d\u2019un philosophe.Il ne sait plus très bien comment rejoindre le meilleur en lui.Il se demande sans cesse si ce meilleur qu\u2019il y a en chaque être peut encore revenir en surface et nous aider à fabriquer un autre monde.On ne peut pas dire : il y a disparition de l\u2019éthique en ce monde.On ne peut que dire : l\u2019éthique ne prime pas et trop peu d\u2019entre nous s\u2019en soucient.L\u2019éthique est toujours vivante, mais lorsque l\u2019on vit dans un monde dominé par la vitesse, on peut s\u2019imaginer que l\u2019éthique doit aussi succomber à l\u2019injonction de la vitesse.Les hommes et les femmes doivent penser lentement les rapports d\u2019humanité qu\u2019ils entretiennent.En éthique, les solutions rapides sont toujours décevantes.Parce que nous ne pouvons pas fabriquer des consensus dans la hâte.Un homme droit n\u2019est pas toujours un homme de droits.Entendre la douleur de l\u2019autre est le premier instant de cette nouvelle éthique à laquelle nous convie Chamberland.Entendre.Écouter.S\u2019arrêter.Penser.Retrouver l\u2019autre en nous.Retrouver le nous.La douleur est un fait en ce monde.Faire comme si elle n\u2019existait pas, c\u2019est risquer encore plus de violence et de solutions qui passent par la vengeance.Un ancien soldat s\u2019installe sur le pont de Québec et attire l\u2019attention de tous sur sa douleur.Le pont est fermé.Des milliers de personnes attendent.L\u2019homme est en détresse.Un seul homme.Et son acte, sa solution pour se faire entendre, engendre d\u2019autres douleurs.Un médecin attend dans sa voiture tout en sachant qu\u2019il devait pratiquer une opération.L\u2019homme qui est sur le pont a vu lui aussi des douleurs inimaginables.Il a fait son métier (contradictoire) de soldat « humanitaire ».Il a vu.Il est poursuivi par la douleur des autres et par la violence et la mort.Il décide de mettre en compétition sa douleur avec celle du monde.D\u2019autres gens attendent.Mais ils ne veulent pas attendre, ils ne veulent pas que le monde s\u2019arrête.Alors, de leur véhicule, ils injurient un homme en douleur.Ils s\u2019imaginent être ceux qui sont normaux.Toute la douleur du monde tente de se faire entendre et plus personne n\u2019entend.Notre anéantissement passe par l\u2019indifférence et le refus de penser.MARC CHABOT À LA RENCONTRE D\u2019UN HOMME Frère Marie-Victorin MON MIROIR.JOURNAUX INTIMES (1903-1920) Montréal, Fides, 2004, 814 p.Juillet 1920 porte le dernier trait de ce journal qui s\u2019achève par ces mots: «Pardon, mon Dieu, pardon».Ce trait marque à l\u2019évidence la fin d\u2019une époque et le début d\u2019une nouvelle carrière pour le futur professeur de botanique à l\u2019Université de Montréal.Les quelques lignes écrites au cours des deux dernières années de rédaction parlaient de chair, de combat, d\u2019angoisse.Elles évoquent l\u2019heure des grandes luttes, l\u2019énigme monstrueuse d\u2019un monde à peine connu : les publications religieuses n\u2019ont pas porté trace de la Première grande guerre qui ne parvenait aux milieux cléricaux qu\u2019en échos affaiblis.Ce qui importait pour des jeunes de cette époque, c\u2019était de se hisser tout en haut, de rendre sa vie utile à toujours un plus grand nombre d\u2019âmes.Dans une lettre de janvier 1917, Marie-Victorin rêve de fonder une «maison de famille» pour les étudiants canadiens-français qui doivent étudier à Montréal.Les quelques années qu\u2019il consacra à la recherche en botanique ont été fructueuses, comme en témoignent les multiples cueillettes de matériaux qui ont enrichi son herbier et formé la base de sa Flore laurentienne.Les journées de congé de l\u2019herboriste se passent en excursions dans la grande région de Montréal: le mont Royal, les îles de Boucherville et la région du mont Saint-Hilaire lui offrent une ample moisson de spécimens classés avec soin et scientifiquement nommés.Le roman et la critique littéraire occupent une large place dans sa réflexion, sans oublier les innombrables conférences spirituelles élaborées par des jésuites formés aux Exercices de saint Ignace.Pour Marie-Victorin, descendant de la grande famille Kirouac, RELATIONS janvier-février 2005 ES FRÈRE MARIE-VICTORIN Mon miroir Journaux intimes 1903-igîO LiVRes la généalogie occupe une large place, en particulier sa sœur Laura menacée de tuberculose, à laquelle il vouait une particulière affection.Il faut aussi évoquer cet amour qu\u2019il nourrissait à l\u2019égard des jeunes qui lui furent confiés et des confrères qu\u2019il a côtoyés.Mise à part sa Flore laurentienne, qui constitue son œuvre majeure, il faut reconnaître à Konrad Kirouac, devenu le frère Marie-Victorin, le rare mérite de la pensée scientifique et le témoignage de l\u2019écrivain sensible aux harmonies de son temps.Les divers cahiers de son journal témoignent de la personnalité religieuse et pédagogique de leur auteur, en font l\u2019objet d\u2019un regard qui dépasse les bornes de la simple curiosité et invite à l\u2019intimité de la rencontre.JEAN-MARC DUFORT LA REVANCHE PATIENTE DES CONFÉDÉRÉS Michael Lind MADE IN TEXAS.CEORCE W.BUSH AND THE SOUTHERN TAKEOVER OF AMERICAN POLITICS [Fabriqué au Texas.George W.Bush et la prise de contrôle sudiste de la politique américaine] New York, Basic Books, 2003, 201 p.Facile d\u2019accès, dans un anglais de base, cette synthèse de la situation politique américaine articule brillamment divers aspects culturels, religieux et économiques.L\u2019idée centrale de Made in Texas consiste à montrer que l\u2019État du Texas a éprouvé les dynamiques sociologiques vécues aujourd\u2019hui à l\u2019échelle nationale.En effet, le Texas forme une entité où s\u2019opposent modernistes et traditionalistes, et M.Lind, lui-même issu du premier groupe, nous dresse un portrait saisissant de ses ennemis héréditaires : les traditionalistes, dont fait partie George W.Bush.ES janvier-février 2005 RELATIONS MADE IN TEXAS (iEORGE W.BUSH A S I > un: SOI I IIK
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