Relations, 1 juillet 2006, Juillet - Août
[" Benoît XVI s\u2019éloigne de Jean-Paul II Gregory Baum ReLatiONS société politique religion NumeRO 710 août 2006 Solitudes Communication solitaire Nul n\u2019est une île.et pourtant Vivre seul Une porte s\u2019ouvre Liaison dangereuse Habiter le monde Controverse Pourquoi des jeux gais?ARTISTE INVITÉE SARAH ARNAL 06538527434708 ReLatiONS NuméRO 710, juiLLet-août 2006 ACTUALITÉS\t4 HORIZONS La justice : exigence de la foi\t9 josé Ignacio Gonzalez Faus AILLEURS La transition démocratique en Haïti\t24 Franklin Midy CONTROVERSE Pourquoi des jeux gais?Marc Chevrier\t26 Line Chamberland\t27 REGARD La distraction\t28 Marc Chabot Benoît XVI s\u2019éloigne de Jean-Paul II\t31 Gregory Baum EN BREF\t35 PASSAGERS Ce point du monde où nous nous ressemblons\t36 Pascale Quiviger MULTIMÉDIAS\t38 LIVRES\t40 Couverture : Sarah Arnal, En morceaux (2), 2006, encre de Chine, crayons, aquarelle dOSSieR SOLITUDES La solitude est plurielle et plurivoque.Elle se décline selon les étapes et les situations de vie des individus, les types de cultures à l\u2019intérieur desquelles elle s\u2019éprouve, les registres artistiques et imaginaires qui la symbolisent ou encore les conditions socio-économiques qui la permettent, la favorisent ou bien l\u2019imposent.Il semble difficile de parler de la solitude, peut-être parce que le thème, en lui-même, fait peur.Il confronte.Il dérange.Il angoisse.Probablement parce qu\u2019il se confond plus ou moins subtilement avec isolement, ennui, abandon, enfermement, désert, vide, déliaison, misère, désolation.La solitude, comme toute expérience humaine, est complexe.C\u2019est de la nécessaire conjugaison entre nos solitudes et des solidarités que veut témoigner ce dossier estival de Relations.Communication solitaire Philippe Breton\t12 Nul n\u2019est une île.et pourtant Micheline Bélisle\tM Itinérance Sylvio Michaud et Rosanne Labelle\t15 Vivre seul Marco Veilleux\t16 Une porte s\u2019ouvre Lino\t17 Jeanne Leber : la réclusion volontaire Françoise Deroy-Pineau\t18 Liaison dangereuse Jean-Philippe Perreault\t19 Habiter le monde Jean-Claude Ravet\t21 ARTISTE INVITÉE Sarah Arnal est née en France.Après des études en histoire de l\u2019art, elle intègre l\u2019École nationale supérieure des arts décoratifs de Paris, s\u2019y spécialise en gravure et réalise notamment des livres d\u2019artistes à partir des écrits deValère Novarina et Antoine Volodine.Son travail d\u2019illustratrice s\u2019inspire des thématiques du corps, une exploration graphique basée sur le découpage et le morcellement mobilisant aussi bien le dessin que la gravure ou la peinture.Ces recherches explorent les dimensions du corps, ses interactions, l\u2019espace qu\u2019il crée par ses mouvements et les rapports qu\u2019il entretient avec sa mécanique interne et son enveloppe externe.Le corps devient ainsi un lieu d\u2019investigation, un indicateur des transformations de la société contemporaine.DIRECTEUR Jean-Marc Biron RÉDACTEUR EN CHEF Jean-Claude Ravet RÉVISION/CORRECTION Éric Massé Revue foNDée eN 1941 Relations est publiée par le Centre justice et foi, sous la responsabilité de membres de la Compagnie de Jésus et d\u2019une équipe de personnes engagées dans la promotion de la justice.BUREAUX 25, me Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: (514) 387-2541 téléc.: (514) 387-0206 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca juillet-août 2006 RELATIONS RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT Marco Veilleux COMITÉ DE RÉDACTION Gregory Baum, Louise Boivin, Céline Dubé, Guy Dufresne, Pascal Durand, Jean-François Filion, Élisabeth Garant, Nicole Laurin, Guy Paiement, Rolande Pinard COLLABORATEURS André Beauchamp, Dominique Boisvert, René Boudreault, Marc Chabot, Jean-Marc Éla, Vivian Labrie, Jean-Paul Rouleau, Pascale Quiviger IMPRESSION HLN, Sherbrooke Les articles de Relations sont répertoriés dans Repère et dans Y Index de périodiques canadiens, publication de Info Globe.Dépôt légal, Bibliothèque nationale du Québec.ISSN 0034-3781 ABONNEMENTS Ginette Thibault 8 numéros (un an) : 35 $ (t.i.) Deux ans : 65 $ (taxes incluses) À l\u2019étranger : 45 $ Étudiant : 25 $ Abonnement de soutien : 100 $ TPS : RI 19003952 TVQ : 1006003784 Nous reconnaissons l\u2019aide financière du gouvernement du Canada, par l'entremise du Programme d'aide aux publications (PAP), pour nos dépenses d'envoi postal.SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Louise Dionne DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert ILLUSTRATIONS Jacques Goldstyn, Pascale Quiviger Canada Envoi de Poste-publication Enregistrement n\u201d 09261 eDftORiaL Sarah Arnal, Nadir, 2006, encre de Chine, crayons, aquarelle Vacances, un beau projet Les vacances sont un temps béni.Rupture du temps de la quotidienneté.De l\u2019affairement et du devoir.Le travail y suspend sa cadence.Chacun est invité au voyage, au regard dépaysant.À la marche lente de celui ou celle qui n\u2019a plus de but, sinon de goûter le temps qui passe.Le paysage révèle ses recoins qu\u2019il gardait jalousement secrets.Les choses dévoilent un peu de leur chair, leur peau douce et désirante.La mer sauvage et nue, la montagne touffue ou rocheuse, rebelle, la campagne odorante, habitée par les voix multiples des bêtes et du vent, la ville sage et heureuse, un chez-soi d\u2019ombre et de silence, des livres qui tendent leurs bras et nous chuchotent des mots tendres, qu\u2019on aime à entendre encore et encore.C\u2019est aussi le temps de l\u2019amitié, des jeux et d\u2019un autre travail inutile qui reprend ses droits.Chemin sans but, lent écoulement de présences fraternelles.Les vacances sont l\u2019acquis de luttes ouvrières.Enchaînés à la production dévorante, à la cadence incessante du profit et de la matière, les travailleurs en ont fait une revendication libératrice.Ils ont arraché du temps pour soi.Les patrons ont négocié ce temps consacré à la reproduction des forces de travail.Mais, pour les travailleurs, cela signifiait aussi autre chose : gagner son pain, ce n\u2019est pas seulement ce qui compte.La gauche porte comme rêve éveillé et tenace l\u2019avènement d\u2019une société libre et égalitaire, où le travail s\u2019épanouit dans la vie politique et collective, dans l\u2019activité artistique et artisanale, c\u2019est-à-dire délivrée de l\u2019exigence productive et rentable.La vie dans la liberté.Le temps c\u2019est de l\u2019argent, dit le vieil adage capitaliste.Les gens d\u2019argent et de pouvoir aiment joindre l\u2019utile à l\u2019agréable, fondre vacances et travail.L\u2019image des hommes d\u2019affaires jouant ensemble une partie de golf n'est pas seulement d\u2019Épinal.Elle traduit leur centration sur le profit.Rien ne peut lui échapper.C\u2019est là tout l\u2019enjeu.Combien encore jouiront de peu de vacances, asservis à des semaines harassantes?Combien rêveront d\u2019être délivrés de la chaîne du temps?Combien ne pourront pas même penser à ce repos, encore moins le prendre, contraints par les conditions de travail, forcés à faire tourner la roue du profit des autres?Combien ne pourront s\u2019arrêter parce qu\u2019ils courent et triment pour simplement survivre?La misère ouvrière est toujours bien présente.Même si on sait la cacher.Les vacances sont au cœur d\u2019un projet de société.Elles rappellent deux choses essentielles.Un, que les rôles sociaux, les fonctions quelles qu\u2019elles soient, ne clôturent pas le cycle de vie.La vie est ouverte à autre chose qu\u2019à la nécessité et aux besoins.Elle est ouverte à soi, aux autres qui nous habitent, au tout Autre qui creuse en nous le désir et la parole.Cette ouverture est la texture même de l\u2019existence.Le rêve est en cela la face cachée du besoin, la brèche de la réalité d\u2019où sourdent des voix de la nuit des temps, des vaincus, des broyés des pouvoirs implacables et des laissés-pour-compte, des multitudes laissées en rade par les maîtres pressés du présent.Leurs voix plus fortes que la mort et leur silence imposé, contre vents et marées, professent une chose qui nous lient à eux, comme des êtres sans destin: le monde où chacun est jeté dans l\u2019existence doit devenir, par l\u2019action libre et solidaire, sœur du rêve, une habitation humaine pour tous.Et le bonheur est dans cette œuvre.L\u2019autre chose que les vacances révèlent, corollaire de ce qui précède : le monde qui nous entoure n\u2019est pas qu\u2019un inventaire de marchandises ou de matières premières, de ressources exploitables, renouvelables ou non, énergies potentielles livrées à la production sans fin.Le monde est musique, danse, chant, jeu, parole et poème.Il est cette chair qui nous permet de toucher les choses et les êtres, faite de symboles, d\u2019images, de mots hérités autant que de matières.L\u2019appel de façonner le monde en habitation humaine vient du dedans de nous, certes, parce que c\u2019est la seule manière d\u2019être véritablement soi, mais il provient aussi du profond du monde lui-même: de la mémoire têtue des révoltes passées, des croix levées sur les passages des maîtres, des monceaux de têtes qui s\u2019amoncellent sous leur palais.Devenir soi, c\u2019est aussi faire siennes ces voix, faire qu\u2019elles n\u2019aient pas crié en vain.Juillet signifie pour l\u2019équipe de Relations vacances.Août le retour au travail.L\u2019un et l\u2019autre de ces temps tissent pour nous ce même désir de vivre et d\u2019être humains.JEAN-CLAUDE RAVET RELATIONS juillet-août 2006 Q actualités L\u2019auteur est directeur de Greenpeace Canada, bureau du Québec Site d\u2019exploitation des sables bitumineux en Alberta.Photo : Greenpeace Le prix de la richesse albertaine Si l\u2019exploitation des sables bitumineux génère des profits faramineux, son coût environnemental extrêmement élevé demeure occulté.STEVEN GUILBEAULT Les sables bitumineux de l\u2019Alberta représentent des réserves de 174 milliards de barils de pétrole, les deuxièmes plus importantes au monde après celles de l\u2019Arabie Saoudite (évaluées à 259 milliards de barils).Toutefois, et à l\u2019opposé de l\u2019Arabie Saoudite, les réserves alber-taines ont l\u2019avantage d\u2019être à quelques centaines de kilomètres du plus important consommateur de pétrole au monde, les États-Unis d\u2019Amérique.L\u2019histoire des sables bitumineux remonte au début des années 1940, alors que la province de l\u2019Alberta forme un partenariat avec une compagnie privée pour la construction de la première usine d\u2019extraction des sables bitumineux.Ce n\u2019est que 30 ans plus tard que ce pétrole commence à faire l\u2019objet d\u2019un développement commercial avec l\u2019entrée en scène de la pétrolière connue aujourd\u2019hui sous le nom de Suncor.Quelques années plus tard, une deuxième compagnie entre dans la course: Syncrude (un partenariat entre le gouvernement albertain et plusieurs compagnies privées, dont Esso).Pendant plusieurs décennies, ces deux compagnies seront les seuls joueurs dans l\u2019arène des sables bitumineux.Au début, les défis techniques à surmonter étaient énormes.Puis, vers le milieu des années 1980, l\u2019industrie a réussi à maîtriser de mieux en mieux les procédés d\u2019exploitation et les coûts de production sont passés de 35$ à 15$ par baril.Aujourd\u2019hui, ces coûts se situent Selon Environnement Canada, la quantité de forêt coupée par l\u2019industrie du pétrole et du gaz (dont les sables bitumineux) uniquement pour des fins de recherche des ressources (les tests sismiques) est égale ou même supérieure à celle coupée par toute l\u2019industrie forestière canadienne.Il faut de deux à trois barils d\u2019eau pour produire un seul baril de pétrole à partir des sables bitumineux.La ponc- entre 9$ et 12$, alors que le baril se transige à environ 70$ US sur les marchés.internationaux.Entre 1996 et 2002, 24 milliards $ ont été investis dans l\u2019un des plus importants projets de développement pétrolier de la planète, et ces investissements pourraient atteindre près de 90 milliards $ d\u2019ici 2016! L\u2019espace utilisé pour exploiter les sables bitumineux est immense: la superficie couvre un carré dont chaque côté équivaut à la distance entre Montréal et Québec.tion exercée sur les réserves d\u2019eau douce par les compagnies pétrolières est telle que les Premières Nations, les agriculteurs et les éleveurs albertains ont de plus en plus de difficulté à obtenir suffisamment d\u2019eau pour combler leurs besoins.Par exemple, les compagnies pétrolières ont été autorisées à détourner 349 millions de mètres cubes d\u2019eau de la rivière Athabasca, de quoi alimenter une ville de deux millions d\u2019habitants.De plus, une fois utilisée, une grande partie de cette eau, très polluée, juillet-août 2006 RELATIONS actualités est emmagasinée dans d\u2019immenses lacs artificiels complètement contaminés.Dans le cas de la compagnie Syncrude, ces lacs sont visibles de l\u2019espace et contiennent suffisamment d\u2019eau pour remplir 160000 piscines olympiques! Afin d\u2019empêcher les oiseaux migrateurs de s\u2019approcher de ces lacs, des explosions de propane sont générées de façon continue.Des épouvantails flottants sont également utilisés à cette fin.La pollution atmosphérique est un autre des impacts importants de l\u2019exploitation des sables bitumineux.Parmi la longue liste de substances émises, on compte l\u2019oxyde d\u2019azote, l\u2019oxyde de souffre et d\u2019autres substances comme le benzène (une substance cancérigène).Les concentrations dans l\u2019air de l\u2019oxyde d\u2019azote dépassent de 3 fois la norme fixée par le gouvernement albertain, elle-même moins sévère que celle de l\u2019Organisation mondiale de la santé.Que dire des émissions de gaz à effet de serre (GES).De l\u2019avis même du gouvernement fédéral, les sables bitumineux sont responsables de la majorité de la croissance des émissions.Aujourd\u2019hui, cette industrie représente à elle seule 3 % des émissions de GES du Canada et chaque fois, depuis 1997, que le Canada a dû revoir à la hausse son objectif de réduction, les sables bitumineux étaient pointés du doigt.De toute évidence, les sables bitumineux de l\u2019Alberta sont devenus une locomotive économique pour le Canada.Toutefois, jusqu\u2019à maintenant, le coût social et environnemental de leur exploitation, et ses répercussions sur la santé de la population, ont été évacués du débat.\u2022 Virage à gauche au Sud?Dans de nombreux pays d\u2019Amérique latine, la population a élu des présidents se réclamant de la gauche.Est-ce le signal d'une transformation sociale?PIERRE MOUTERDE Comment ne pas constater que, depuis la fin des années 1990, sans cesse plus de pays latino-américains se dotent de gouvernements aux aspirations de gauche, apparemment moins directement alignés sur Washington?Au Venezuela bien sûr, où depuis 1998, Hugo Chavez résiste et approfondit ce processus de transformation sociale totalement inédit qu\u2019est la révolution bolivarienne.Mais aussi au Brésil, où Lula da Silva, figure de proue du Parti des travailleurs, a été élu en 2002 comme président; en Argentine aussi, où dans le sillage de la terrible crise économique de 2001, le péroniste Nestor Kirschner a fini, en flirtant avec certaines préoccupations propres à la gauche, par conquérir une certaine crédibilité politique; en Uruguay enfin où le Frente amplio, dans lequel militent les Tupa-maros, est arrivé au pouvoir.Et plus près de nous, fin 2005, voilà maintenant le tour de la Bolivie avec l\u2019élection de l\u2019autochtone Evo Morales et celui du Chili avec l\u2019arrivée à la présidence, pour la première fois de son histoire, d\u2019une femme (qui plus est rescapée de la dictature), Michèle Bachelet.Peut-on pour autant parler, au sens strict, de virage à gauche en Amérique latine?Pas si sûr! Car si cette cascade de nouveaux gouvernements est l\u2019expression d\u2019un malaise certain, celui provoqué par les dégâts néolibéraux des années 1990 (montée des inégalités, reconversion économique catastrophique, etc.), elle n\u2019est pas pour autant automatiquement synonyme de transformations sociales véritables, ni ne correspond à la mise en place L\u2019auteur est membre assurée du pouvoir alternatif de «la du comité de rédac-société civile d\u2019en bas ».\ttion du webzine Désorientée idéologiquement, bous- Presse-toi à gauche : culée par les défis de la mondialisation néolibérale, la gauche peine à trouver sa voie, à définir de véritables options alternatives concrètes.Comme si une fois au pouvoir, elle ne parvenait pas à concrétiser ses promesses, à se différencier véritablement des gouvernements précédents.Sur ce plan, il suffit de se demander si le nouveau ministre de l\u2019Économie retenu ou le directeur de la Banque centrale choisi ont été des commis néolibéraux de grandes banques ou d\u2019institutions financières internationales.Dans l\u2019affirmative, cela permet de conclure, sans risque de se tromper, que le gouvernement dont ils dépendent n\u2019ira guère au-delà d\u2019un «social-libéralisme bon teint», tout juste bon à accoler à la sauvegarde des grands équilibres macroéconomiques du libre marché quelques dérisoires mesures sociales.Il est vrai qu\u2019avec le déploiement des logiques du libre-échange à l\u2019échelle des Amériques, ainsi qu\u2019avec le processus de recolonisation culturelle du continent par les États-Unis, les marges de manœuvre d\u2019un parti de gauche arrivant au gouvernement sont infiniment moins grandes que par le passé.Somme toute, vents de droite obligent, on ne peut pas lui demander la lune, surtout dans les premiers mois.Mais il n\u2019en demeure pas moins une implacable boussole : y trouve-t-on -clairement exprimée - la volonté de RELATIONS juillet-août 2006\t|3I actuaLites L\u2019auteure est professeure à la Faculté de droit de l'Université McGill faire renaître la mobilisation populaire et de s\u2019appuyer sur le mouvement social pour tenter de modifier l\u2019état des rapports de force sociaux entre élites économiques et «peuple d\u2019en bas»?Tente-t-on de faire de ce dernier un acteur de changement de premier plan?Tel est l\u2019élément décisif et qui permet, dans ces temps si difficiles, de tracer la ligne de partage.N\u2019est-ce pas ce qui peut nous garder optimiste vis-à-vis du Venezuela où, au-delà de multiples incertitudes, Chavez n\u2019a jamais cessé de vouloir faire de son peuple non seulement un protagoniste essentiel, mais encore le principal bénéficiaire de ses politiques?N\u2019est-ce pas enfin, en dépit des maintes difficultés attendant Evo Morales, ce qui peut alimenter l\u2019espoir en Bolivie?Derrière Evo, il y a d\u2019abord et avant tout de puissants mouvements sociaux! En fait ce n\u2019est qu\u2019en s\u2019appuyant sur eux, en les faisant croître et en les mettant en mouvement que la gauche pourra retrouver son dynamisme d\u2019an-tan et faire émerger cet autre monde possible dont nous avons tant besoin.Et cela est vrai, même pour le Québec! Il n\u2019y aura pas de véritable virage à gauche sans leur active présence! \u2022 Mainmise sur l\u2019eau Quatre lois adoptées par le gouvernement libéral du Québec détermineront la marge de manœuvre des municipalités dans la gestion de l\u2019eau.MARIE-CLAUDE PRÉMONT Les infrastructures municipales de l\u2019eau sont sous haute pression.Quatre lois adoptées par le gouvernement du Québec au cours des derniers vingt mois sont susceptibles d\u2019avoir un impact majeur quant au rôle des municipalités face aux systèmes de traitement et de distribution de l\u2019eau et autres grandes infrastructures municipales, au cours des prochains mois, des prochaines années, des prochaines décennies.Il s\u2019agit du projet de loi 60 sur la Société de financement des infrastructures locales du Québec (2004, chapitre 35), du projet de loi 61 sur l\u2019Agence des partenariats public-privé (PPP) (2004, chapitre 32), du projet de loi 62 sur les compétences municipales (2005, chapitre 6) et, enfin, du projet de loi 134 modifiant de nouveau diverses dispositions législatives concernant le domaine municipal (2005, chapitre 50).Le ministre des Affaires municipales en titre à l\u2019époque, comme tous les représentants du gouvernement, ont soutenu à leur corps défendant que la Loi sur les compétences municipales n\u2019apporterait aucune modification significative au droit municipal du Québec, se limitant à une simple refonte administrative.Et voilà qu\u2019avant même son entrée en vigueur, elle était amendée pour introduire au Québec le financement privé des infrastructures publiques, dont celles de l\u2019eau.Il n\u2019y a là rien d\u2019anodin.Au contraire.Une lecture croisée de ces différents textes de loi nous permet d\u2019anticiper des changements juridiques majeurs dans le paysage de la gestion de l\u2019eau municipale, remettant en cause deux grands principes : l\u2019autonomie des municipalités et la démocratie représenta- tive et participative sur la scène municipale.À l\u2019intérieur d\u2019une seule année, soit de décembre 2004 à décembre 2005, le gouvernement québécois aura réussi à reconfigurer la structure juridique des compétences municipales sur les infrastructures de l\u2019eau, avec un virage à 180 degrés aux échos de pré-munici-palisation des services d\u2019eau, présenté comme le modèle de l\u2019avenir.On sait que les municipalités doivent jongler avec des besoins urgents et pressants en matière de services publics, financés à l\u2019intérieur d\u2019une enveloppe fiscale qui n\u2019offre pas autant de souplesse que celle des gouvernements supérieurs.La relative indépendance financière des municipalités a toujours été associée au Québec à l\u2019autonomie démocratique des municipalités.L\u2019introduction de subventions conditionnelles liées à la réfection des infrastructures de l\u2019eau, dont les conditions sont établies par un gouvernement déterminé à faire la promotion des partenariats public-privé dans tous les domaines des services publics, ouvre une voie directe et ferme pour iuillet-août 2006 RELATIONS actuaLites nicipale.Le financement privé pourrait, du même souffle, évacuer le mécanisme du contrôle démocratique lié au règlement d\u2019emprunt.Plusieurs observateurs pourraient n\u2019avoir retenu de la dernière séquence de réformes municipales que sa partie la plus visible des défusions et de la création des Conseils d\u2019agglomération.L\u2019histoire ne manquera pas de retenir la reconfiguration de la structure juridique des compétences municipales en matière d\u2019infrastructures municipales, une fois que les élus municipaux, les électeurs et les contribuables en auront fait la triste découverte.\u2022 tonomie municipale.La Société de financement des infrastructures locales du Québec pourrait facilement devenir l\u2019équivalent d\u2019une agence des PPP spécialisée dans le monde municipal et dont la mission serait de pousser les municipalités sur cette voie.Les élus municipaux et leurs électeurs qui doivent se soumettre aux conditions énoncées par une Société contrôlée par un gouvernement déterminé à introduire les PPP ou d\u2019autres formes de privatisation des biens et services publics ont-ils fait des gains en matière d\u2019autonomie municipale?La signature de contrats à long terme (la loi prévoit une période maximale de 25 ans) bloquera en pratique tout débat et tout contrôle démocratique sur une période s\u2019étendant sur plusieurs mandats.Que vaut la démocratie lorsqu\u2019elle se limite à gérer des contrats signés par d\u2019autres?La démocratie participative et les pouvoirs conférés aux citoyens se trouvent muselés dans une logique contractuelle de long terme pour des services publics aussi essentiels que l\u2019eau.L\u2019introduction du financement privé des infrastructures municipales (projet de loi 134) ajoute le dernier élément nécessaire pour faire des PPP dans le domaine de l\u2019eau, une formule qui se traduit par des pertes de con- L\u2019arbitraire des certificats de sécurité La constitutionnalité des certificats de sécurité sera entendue en juin 2006 par la Cour suprême du Canada.Une cause importante pour les droits et libertés de la personne.PHILIPPE ROBERT DE MASSY J est en 1978 que le Canada a inclus dans sa Loi sur l\u2019im- migration des dispositions permettant de détenir indéfiniment une personne qui n\u2019a pas la citoyenneté canadienne, sans que cette personne sache précisément ce qu\u2019on lui reproche et les éléments de preuve servant à justifier sa détention.Pour obtenir de la Cour fédérale du Canada la permission de la détenir pour une période indéfinie et éventuellement la retourner dans son pays d\u2019origine, il suffit que deux ministres allèguent que cette personne présente une menace pour la sécurité nationale.Selon l\u2019Agence des services frontaliers du Canada, un total de 27 certificats ont été délivrés depuis 1991.Actuellement, 5 personnes (toutes d\u2019origine arabo-musulmane) font l\u2019objet d\u2019un tel certificat: Adil Charkaoui, en liberté surveillée après avoir été détenu pendant 22 mois; Mohammad cC 'b Cw'4s Ê t-'ÊA forcer les autorités municipales à s\u2019en- trôle démocratique, conjuguées à un gager dans un processus qui n\u2019est pas basculement du fardeau fiscal vers nécessairement celui qu\u2019elles auraient l\u2019augmentation de la tarification et du librement choisi.Et vlan pour l\u2019au- caractère régressif de la fiscalité mu- Goldstyn L\u2019auteur, avocat, est membre de la Ligue des droits et libertés RELATIONS juillet-août 2006 BU actuaütes Sarah Arnal, Calbatros, 2006, encre de Chine, crayons, aquarelle Mahjoub, réfugié égyptien emprisonné depuis 6 ans (avant le 11 septembre 2001); Mahmoud Ja-ballah, réfugié égyptien détenu depuis 5 ans; Hassan Almrei, un réfugié qui fait face à une déportation vers la Syrie, détenu depuis plus de 4 ans et Mohamed Harkat, réfugié algérien, arrêté à Ottawa en 2002, libéré en mai dernier, avec des conditions encore plus strictes que celles imposées à Adil Charkaoui.Ils sont détenus dans une unité spéciale de détention construite à cette fin à la prison de Millhaven, près de Kingston.Le certificat est émis sur la base de preuves secrètes présentées à un juge, à huis clos et en l\u2019absence de la personne visée et de son avocat.Le magistrat ne leur communique qu\u2019un résumé d\u2019une partie de la preuve qu\u2019il juge pouvoir révéler.Ceci viole une règle fondamentale de justice, l\u2019audi alteram partem (que l\u2019on entende les deux parties), puisque l\u2019émission du certificat et le jugement sur son caractère raisonnable sont tous deux basés sur l\u2019argumentation d\u2019une seule des deux parties.Le certificat de sécurité bouleverse plusieurs autres principes : le droit à la présomption d\u2019innocence; le droit à un procès public et équitable devant un tribunal compétent, indépendant et impartial; le droit d\u2019introduire un recours devant un tribunal afin que celui-ci statue sans délai sur la légalité de sa détention et ordonne sa libération si la détention est illégale.De plus, en ne s\u2019appliquant qu\u2019aux étrangers, il est discriminatoire.Le Comité des droits de l\u2019homme, dans son examen récent du respect par le Canada de ses engagements aux termes du Pacte relatif aux droits civils et politiques, a exprimé de vives inquiétudes à l\u2019égard du certificat de sécurité.Il mentionne notamment «que cer- taines personnes sont restées détenues pendant plusieurs années sans avoir été inculpées, sans avoir été dûment informées des motifs de leur détention et avec un contrôle juridictionnel limité » et que « des personnes peuvent être renvoyées dans un pays où elles risquent d\u2019être soumises à la torture ou à un traitement cruel, inhumain ou dégradant».De son côté, le groupe de travail de la Commission des droits de l\u2019homme sur la détention arbitraire, à la suite de sa visite au Canada l\u2019été dernier, a posé de nombreuses questions sur le certificat de sécurité et s\u2019est montré très critique à l\u2019égard de l\u2019ensemble de la procédure.De hautes instances de l\u2019ONU s\u2019inquiètent des pratiques post-11 septembre qui partent de la conviction que la lutte contre le terrorisme ne peut se faire sans restreindre les droits et libertés.La canadienne Louise Arbour, ex-juge de la Cour suprême du Canada, maintenant haut-commissaire aux droits de l\u2019homme, insiste sur le fait que « la peur est très mauvaise conseillère».Elle assure qu\u2019«une réponse au sentiment d\u2019insécurité fondée sur les droits humains est à la fois plus équilibrée et rationnelle» et donne «envie de s\u2019attaquer aux facteurs qui sont à la racine de l\u2019insécurité plutôt que de les perpétuer».De son côté, le secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, affirme que « le respect des droits de l\u2019homme non seulement est compatible avec les stratégies de lutte contre le terrorisme, mais il en est un élément essentiel».\u2022 Q juillet-août 2006 RELATIONS HoRiZoNs La justice: exigence de la foi JOSÉ IGNACIO GONZALEZ FAUS Les jésuites de Catalogne ont fondé le centre d\u2019études Cristia-nisme i justicia (christianisme et justice) en 1981.Ils voulaient répondre ainsi à la grande orientation votée par les représentants jésuites de tous les coins du monde, lors de la 32e Congrégation générale de 1975 : faire de la promotion de la justice une exigence absolue de la foi.L\u2019objectif du Centre est d\u2019élaborer une théologie qui repose sur trois piliers: l\u2019effort intellectuel, l\u2019expérience spirituelle chrétienne et une profonde immersion dans la réalité sociale de la pauvreté du tiers et du quart-monde.Toute la tradition théologique est ainsi réinterprétée à la lumière de ces trois axes fondamentaux.L\u2019indignation n\u2019est pas seule à la source de cette articulation entre la foi et les luttes sociales.Il y a la miséricorde - comme le montre l\u2019expérience mystique.En ce sens, «la faim et la soif de justice», inscrites au cœur de l\u2019Évangile, sont exemptes de toute volonté de vengeance.C\u2019est, pour moi, un signe des temps qu\u2019il y ait eu tant de témoins - en grande majorité des femmes -, au XXe siècle, pour qui leur combat pour la justice et leur option en faveur des pauvres sont liés à une expérience mystique.Outre la théologie de la libération qui, dès ses origines, s\u2019est définie comme théologie spirituelle, nous pouvons mentionner les exemples de Marie Skobtsov, dans l\u2019Église orthodoxe, de Simone Weil et Dorothy Day dans l\u2019Église catholique, et de Dorothee Solle dans l'Église protestante.Le Centre cherche à réaliser la tâche que Dietrich Bonhoeffer avait assignée à l\u2019Église à venir, dans une de ses lettres de la prison de Tegel, un peu avant Bien que nous n\u2019ayons pas, jusqu\u2019à présent, de système alternatif au capitalisme, nous ne pouvons méconnaître son caractère intrinsèquement injuste et inhumain.d\u2019être exécuté en 1944 par les nazis: « La prière et la lutte pour la justice » (.Résistance et soumission.Lettres et notes de captivité, Paris, Labor et Fides, 2006).C\u2019est ainsi que nous voulons relire la parole prophétique de Karl Rahner, théologien jésuite, selon laquelle le christianisme du XXIe sera mystique ou ne sera pas.Cette expérience mystique est indissociable de celle de l\u2019oppression et de la pauvreté.Bien que nous n\u2019ayons pas, jusqu\u2019à présent, de système de rechange au capitalisme, nous ne pouvons méconnaître son caractère intrinsèquement injuste et inhumain.Son énorme efficacité productive de richesse repose sur le postulat incontesté d\u2019une répartition injuste de celle-ci.Comme le montre Jeffrey Sachs, dans La fin de la pauvreté, le capitalisme serait capable de mettre un terme à la misère mondiale s\u2019il le voulait.Mais ce n\u2019est pas le cas.Il se nourrit d\u2019inégalités autant injustifiées qu\u2019injustes, contraires à la fraternité humaine.La théologie cherche en général le dialogue avec la culture.Pour paraphraser ce qu\u2019on disait au Moyen-Âge de la philosophie par rapport à la théologie, la culture aujourd\u2019hui est « ancilla œconomiae» (servante de l\u2019économie).Mais pour que la théologie puisse dialoguer de manière à ne pas être absorbée par elle et maintenir une distance critique, elle doit passer par l\u2019expérience des pauvres de la terre, qui a été celle du Christ (Mathieu 25, 3Iss) et par une profonde immersion dans la réalité des pauvres.C\u2019est seulement à cette condition qu\u2019elle se préservera de l\u2019ingénuité sociale, historique et culturelle dont elle se rend coupable depuis tant de siècles.Notre tâche est grande, et nous sommes peu et débordés de travail, par manque de moyen et de personnel.Nous ne pouvons répondre à toutes les demandes qui nous viennent de partout.Nous désirons être au moins une voix profondément croyante et combative contre l\u2019injustice qui ne cesse de semer la mort et de défigurer la création de Dieu.\u2022 L\u2019auteur, jésuite, est théologien au centre d\u2019études Cristianisme i justicia, en Catalogne RELATIONS iuillet-août 2006 dOSSieR Solitudes MARCO VEILLEUX La solitude est plurielle et plurivoque.Elle se décline selon les étapes et les situations de vie des individus, les types de cultures à l\u2019intérieur desquelles elle s\u2019éprouve, les registres artistiques et imaginaires qui la symbolisent ou encore les conditions socio-économiques qui la permettent, la favorisent ou bien l\u2019imposent.Un peu comme les touches d\u2019un tableau impressionniste, la solitude foisonne d\u2019une multitude de coloris et de nuances, changeant selon les perspectives et les points de vue.Avec des contours aussi mouvants, cette expérience est difficile à cerner.Tel un observateur devant une œuvre d\u2019art, chacun doit prendre un recul afin de trouver la juste distance lui permettant d\u2019appréhender la composition.Ainsi, autant de solitudes que de regards; autant de solitudes que de solitaires.S\u2019il est difficile de parler de la solitude, c\u2019est aussi parce que le thème, en lui-même, fait peur.Il confronte.Il dérange.Il angoisse.Probablement parce qu\u2019il se confond plus ou moins subtilement avec isolement, ennui, abandon, enfermement, désert, vide, déliaison, misère, désolation.Les auteurs qui contribuent à ce dossier laissent d\u2019ailleurs allègrement vagabonder leur réflexion dans ce maquis de termes.Comment parler de la solitude sans nommer ce côté sombre de la chose?C\u2019est ainsi que Philippe Breton, dans son article Communication solitaire, s\u2019interroge sur l\u2019utopie véhiculée par les nouvelles technologies de la communication qui ne sont pas sans engendrer des formes inédites de désagrégation du lien social.De même Jean-Claude Ravet, dans Habiter le monde, rappelle que s\u2019il y a une solitude qui est terre natale de la liberté et de la solidarité, il y en a aussi une autre qui est destructrice : elle engendre chez trop de nos concitoyens le sentiment d'être superflu, radicalement «de trop» au sein d\u2019une société devenue voracement marchande.Pour sa part, Jean-Philippe Perreault, dans Liaison dangereuse, tente d\u2019analyser la solitude des croyants - particulièrement celle des jeunes générations qui refusent autant une foi vécue sous le régime du repli identitaire qu\u2019un engagement social niant leur héritage religieux.Si elle condamne à une certaine marginalité, cette position faite de tensions est aussi porteuse de créativité.Des données statistiques, présentées par Louise Dionne, parsèment l\u2019ensemble et offrent quelques repères permettant d\u2019esquisser le profil de la solitude dans notre société.Ce dossier se constitue également autour de textes abordant la solitude d\u2019une manière plus «phénoménologique», c\u2019est-à-dire laissant place à la description d\u2019expériences, aux témoignages et aux récits.Ces contributions parlent de la fécondité paradoxale, de la richesse humaine et spirituelle, voire de la nécessité existentielle de la solitude.Ainsi Micheline Bélisle, dans Nul n\u2019est une île.et pourtant, relate son parcours de personne appauvrie et son passage progressif à la militance qui brise l\u2019isolement.Sylvio Michaud et Rosanne Labelle, dans un texte intitulé simplement Itinérance, évoquent la réalité de ces hommes, seuls au milieu de tous, qui trouvent à la Maison du Père des ressources pour se réinsérer dans la société.Avec Une porte s\u2019ouvre, l\u2019artiste Lino témoigne de cette solitude qui est un saut dans le vide, essentiel à l\u2019expérience créatrice.Enfin, l'historienne Françoise Deroy-Pineau rappelle à notre mémoire une recluse volontaire du début de la colonie montréalaise : Jeanne Leber.En menant radicalement sa quête, cette dernière a cultivé une solitude qui l\u2019ouvrait sur le mystère.Comment faire face à l\u2019injustice, aux catastrophes, à l\u2019angoisse des silences, à la maladie, à la douleur des deuils et des absences?À notre époque tout autant qu\u2019à celle de Jeanne Leber, ces questions universelles peuvent pousser chacun jusqu\u2019aux derniers retranchements de l\u2019être.AJ! juillet-août 2006 RELATIONS Sarah Arnal, La foule (2), 2006, encre de Chine, crayons, aquarelle La solitude, comme toute expérience humaine, est complexe.A-t-elle un sens?Peut-être?Toutefois, comme j\u2019ai voulu le souligner dans le texte Vivre seul que je signe dans ces pages, ce sens s\u2019acquiert moins qu\u2019il ne se reçoit.Il se donne, en effet, à chaque fois que nous osons construire des solidarités sur la base d\u2019une indigence communément reconnue et acceptée, plutôt que sur les alibis de l\u2019avoir, du savoir et du pouvoir.C\u2019est de cette nécessaire conjugaison entre nos solitudes et des solidarités dont veut témoigner ce dossier estival de Relations.\u2022 « La solitude nous ramène à l\u2019énigme de la vie humaine.Elle est, en quelque sorte, le point d\u2019interrogation dans la chair, le signe que l\u2019existence pose problème.Avec elle je cesse d\u2019aller de soi.Le monde aussi.» Jean-Claude Ravet RELATIONS juillet-août 2006 ^Qj dOSSieR L\u2019auteur est chercheur au CNRS.Il a publié notamment Le culte de l'Internet (La Découverte, 2000) et Éloge de la parole (La Découverte, 2003) ES juillet-août 2006 Communication solitaire Depuis qu\u2019internet est devenu un média de masse, une question se pose avec acuité: ce nouvel outil de communication engendre-t-il de nouvelles formes de solitude ou bien, au contraire, permet-il de faire reculer ce phénomène?PHILIPPE BRETON Constatons, par honnêteté, qu\u2019il est bien difficile de répondre de façon informée à cette interrogation.Nous manquons trop d\u2019études rigoureuses et objectives sur ce sujet.Et puis la notion de solitude n\u2019est pas si facile à appréhender pour les sciences humaines.L\u2019existence de cette question est le signe d\u2019une double inquiétude.La possibilité même de la solitude suscite de l\u2019angoisse.Elle renvoie à une éventuelle rupture du ben social qui fait de nous des humains.La solitude est souvent associée à la déshumanisation de l\u2019être.L\u2019autre inquiétude porte sur l\u2019outil lui-même, suspecté, derrière son apparente fonction de communication, d\u2019amplifier, voire de créer cet abîme qui nous séparerait des autres.À cette vision des choses s\u2019oppose un optimisme rustique.Internet permet d\u2019échanger, de créer du lien, avec ceux que l\u2019on connaît comme avec de parfaits inconnus, donc il permettrait de communiquer.Et, quand on communique, on n\u2019est jamais seul.Internet serait donc l\u2019antidote parfait de la solitude.Pour certains, il aurait même une fonction de resocialisation.LE RÉSEAU, VOILÀ L\u2019ESPOIR Selon l\u2019utopie technicienne de la communication qui animait les créateurs d\u2019Internet, l\u2019homme serait enfermé en lui-même, l\u2019outil lui donnerait l'allonge qui en ferait un être réellement social.Les progrès de la communication transformeraient ainsi la « brute solitaire préhistorique » en un homo communicans moderne.La technique, notamment dans le domaine de la communication, serait civilisatrice par essence, créatrice de lien social par nature.Nous ne sommes pas loin d\u2019une nouvebe religiosité, qui voit dans la nouvelle «noosphère» une nouvebe et positive collectivisation des consciences.Ces militants d\u2019Internet partent d\u2019une formidable bonne intention : recréer du ben social sur la base du principe de communication mais aussi de l\u2019exigence de «transparence sociale».RELATIONS Mais à la racine de cette utopie technicienne, on trouve une aversion pour la violence, cebe des corps, celle de la mort, celle de la solitude, de ce qui serait archaïque chez l\u2019humain.L\u2019axe des valeurs est ici, curieusement un axe du bien et du mal.D\u2019un côté l\u2019obscurité, la solitude, la pulsion, la corporéïté; de l\u2019autre la lumière, la transparence, la communication, la virtualité.Nous ne sommes pas loin d\u2019un certain idéal radical des Lumières, mais revisité par une technologie d\u2019origine militaire.La modernité est forcément communicante.L\u2019univers des machines qui se déploient autour de nous suppose ce que l\u2019on pourrait appeler une « continuité communicationnelle».Si l\u2019on met bout à bout tous les outils dont chacun peut disposer aujourd\u2019hui, radio, télévision, baladeur numérique, Internet, téléphone; il est possible de ne pas cesser de communiquer, du matin au réveil, jusqu\u2019au soir au coucher.Certains ne s\u2019en privent pas, comme gagnés par une angoisse de se retrouver seul avec eux-mêmes.Le fantasme technique ultime du moment est l\u2019objet unique, qui tient dans la main et qui regroupe toutes ces fonctions.Sa finalité serait la transparence généralisée, une sorte de société de verre utopique.Les webcams de demain permettront sans doute, sur le plan technique, de vivre et de travaüler en permanence sous le regard des autres.Pourquoi aurions-nous, disent les militants d\u2019Internet, quelque chose à cacher?Le secret, la discrétion, l\u2019intimité, sont ainsi recadrés sous l\u2019angle de l\u2019obscurité malfaisante.Derrière cette utopie, on trouve évidemment un formidable désir de maîtrise de soi-même et du réel tout entier.«Plus jamais seul!» car nous contrôlerons, grâce aux nouvelles technologies de communication, notre socialité.Nous pourrons enfin construire une socialité performante et maîtrisée.Les émissions de télé-réalité à la télévision (à l\u2019instar de Loft Story, produite par une maison de production appelée Big Brother - cela ne s\u2019invente pas) et leurs équivalents pornographiques sur Internet, ülustrent parfaitement ce double fantasme de maîtrise et de transparence.On nous promet que nous pourrons tout voir et accéder à la compréhension de l\u2019irréductible part de mystère que comporte le ben social.Les technologies de communication sont ainsi porteuses d\u2019une véritable promesse d\u2019un nouveau ben social, à condition bien sûr d\u2019accepter cette généralisation du regard d\u2019autrui sur soi.À ce prix, nous construirions une société sans violence, comme dans le roman d\u2019Isaac Asimov, Face aux feux du soleil.La société que l\u2019auteur nous décrit est enfin pacifiée.Elle ne comporte plus de lois, plus de règles, plus d\u2019État.Chacun peut s\u2019y épanouir à sa guise.On y communique On peut être solitaire en communiquant tout le temps.On peut ne pas éprouver de solitude en étant seul.Le vrai conformisme est là.Notre société nous défend d\u2019être seul. tout le temps et tout se fait à distance grâce au réseau, les soins médicaux, l\u2019éducation, les relations humaines, la sexualité.Le seul tabou de ce monde nouveau est la rencontre physique, qui est strictement interdite.Dans un tel monde, plus personne n\u2019est jamais seul.La question reste de savoir si quelqu\u2019un existe encore, en tant que personne.CONDAMNÉS À COMMUNIQUER Face à cette offre bouleversante, trois questions se posent.La première consiste à se demander si nous n\u2019avons pas affaire là à un nouveau collectivisme, au sens le plus péjoratif que l\u2019on puisse donner à ce terme.Certes, nos sociétés se présentent comme individualistes.Elles réservent à l\u2019individu une place qu\u2019aucune autre société ne lui a jamais conférée.Les techniques de communication permettent apparemment à chacun de connecter sa bulle individuelle, en toute liberté, avec celle des autres.Pourtant, chacun sent bien que tout cela est pris dans une sorte de conformisme général.Il faut en être, sans quoi on est immédiatement disqualifié.Notre époque ne serait-elle pas plutôt celle des comportements standardisés, des modes universelles?La liberté ne serait-elle souvent que celle d\u2019être comme les autres?Une deuxième question se pose, celle de savoir si nous n\u2019avons pas rompu le délicat équilibre qui s\u2019était installé entre la communication de personne à personne, en présence de l\u2019autre, et la communication indirecte, en son absence.Qui niera que les nouveaux outils comme Internet sont l\u2019idéal pour transporter de l\u2019information?Par contre, on sait qu\u2019il est très difficile d\u2019argumenter à distance.La troisième question concerne l\u2019intériorité.Ne confondons-nous pas solitude et le fait d\u2019être seul?Cette confusion est sans doute un des effets majeurs de l\u2019irruption de la communication, comme nouvelle compétence.On peut être solitaire en communiquant tout le temps.On peut ne pas éprouver de solitude en étant seul.Le vrai conformisme est là.Notre société nous défend d\u2019être seul.Elle nous condamne à communiquer.Elle tente de nous faire croire que l\u2019absence de communication provoque une « solitude » insupportable.La parole intérieure, ce dialogue vivant au sein duquel nous nous éprouvons est pourtant le lieu où nous formons notre identité profonde.Elle est le repli de notre être.Cette parole est la base de notre échange avec autrui, en dehors de toute interactivité.La parole intérieure est l\u2019espace indispensable à notre liberté de parole.Il est aussi le lieu de résistance à tous les collectivismes.Il n\u2019est pas sûr que l\u2019utopie technicienne n\u2019ait pas la culture de l\u2019intériorité comme cible principale.L\u2019idéal d\u2019Internet, comme de la société de communication qui lui donne son sens, est que nous «réagissions à des réactions » - l\u2019expression est de Gregory Bateson qui, à l\u2019instar des cybernéticiens à l\u2019origine de ces conceptions, voyait l\u2019être humain comme un être entièrement social, sans reste individuel.Le modèle de l\u2019échange interactif a aujourd\u2019hui beaucoup de succès, surtout dans la jeunesse et dans les médias.Se répondre sans s\u2019écouter, purger le silence de l\u2019interaction, remplir tous les interstices de la communication, voilà la nouvelle norme.Le silence, l\u2019intériorité, la possibilité du détour par soi avant de répondre aux autres, voilà le supposé archaïsme.Ce trop-plein de communication cacherait-il un vide de la parole?Cette socialité n\u2019existerait-elle qu\u2019au prix d\u2019une immense «solitude communicante», la où la parole ne se forme que dans le moment où la communication s\u2019arrête?\u2022 / Sarah Arnal, Des amis imaginaires (3), 2006, encre de Chine, crayons, aquarelle RELATIONS juillet-août 2006 dOSSieR Nul n\u2019est une île.et pourtant Vivre isolée.Vivre seule.Où est la différence?MICHELINE BÉLISLE L\u2019auteure est militante I J ai vécu une période d\u2019intense isolement qui a duré dans la lutte contre\tquelque dix ans.C\u2019était après avoir laissé mes études la pauvreté.\tI doctorales en linguistique, faute d\u2019argent.Je me suis retrouvée avec de maigres ressources matérielles, privée, dans mon entourage immédiat, de relations personnelles significatives.J\u2019étais isolée et pauvre.Le téléphone a alors pris un sens tout particulier : il est devenu mon cordon ombilical, celui qui me reliait à quelques êtres humains, malheureusement éloignés, qui voulaient bien encore m\u2019écouter et me témoigner quelque considération.Mais les interurbains, ça coûte cher! Je limitais donc mes appels.Quand on vit dans l\u2019isolement, coupé de ses semblables ou, du moins, réduit à vivre des relations à distance, l\u2019estime de soi se fragilise de même que l\u2019identité, pour laisser place à une angoisse grandissante et envahissante.Sans regards amis pour nous confirmer dans ce que nous sommes ou pensons être, il devient de plus en plus difficile de poser des gestes, même les plus anodins, les gestes du quotidien.La peur s\u2019empare de nous dès qu\u2019il s\u2019agit de sortir de la maison, soit pour faire nos courses ou simplement nous adresser à un voisin ou à une voisine.Tout regard, quel qu\u2019il soit, devient hostile.Amputés de rapports affectifs libérateurs du soi, nous devenons comme sclérosés.Alors, que faire?Comment survivre dans cette prison qu\u2019est l\u2019isolement?Comment arriver à lancer le fil qui nous Depuis 1951, la part de la population canadienne de 15 ans et plus vivant seule a fortement augmenté, passant de 2,6 % à 12,3 % en 2001.Cela représente 3 millions de personnes.Cette augmentation est expliquée, en grande partie, par les transformations de la famille, la création de programmes sociaux, les innovations technologiques et l\u2019autonomie financière des femmes.Contrairement à leurs aînés, les jeunes apprivoisent plus tôt le «vivre seul».Ainsi, 36% des moins de 35 ans ont déjà vécu seuls comparativement à seulement 6 % des 65 ans et plus.Près du quart des personnes âgées (23 %) se sont retrouvées seules après 54 ans et environ la moitié (47 %) n\u2019ont jamais vécu seules.Ce sont, surtout, les femmes âgées qui sont touchées par cet apprentissage tardif de la solitude, car si en 1971,39 % des veuves de plus de 64 ans vivaient seules, en 2001, ce pourcentage atteint 72 %.L\u2019inverse est observé chez les plus jeunes, où plus d\u2019hommes (14 %) que de femmes (7 %) vivent seules, du moins dans le groupe d\u2019âge des 25 à 44 ans.(source : Statistique Canada, Enquête sur ia population active, 2001) ED juillet-août 2006 RELATIONS Les personnes vivant seules sont les plus pauvres.En 2001, le taux de pauvreté des canadiens s\u2019établissait à 11 % et pour les personnes seules à 36,3 %.Parmi les catégories de personnes vivant seules se trouvent, au premier rang, les femmes seules de 65 ans et plus (45,6%), suivies des mères seules (42,4%), des femmes seules de moins de 65 ans (40,3 %), des hommes seuls de 65 ans et plus (32,8 %), des hommes seuls de moins de 65 ans (29,8 %) et puis des pères seuls (19,3 %).En comparaison, le taux de pauvreté des couples avec enfants est de 9 % et celui des couples sans enfant de 8,1%.(source : Conseil national du bien-être social, Profil de la pauvreté, 2001, automne 2004) reliera à l\u2019autre?Comment passer de l\u2019isolement à la solitude?Comment relier notre unicité à celle de l\u2019autre?« Nul n\u2019est une île », dit-on.Pourtant, on m\u2019aurait dit ces paroles alors que je vivais comme un monstre à l\u2019image de Johnny, le jeune soldat défiguré durant la Première Guerre mondiale dans le film Johnny s\u2019en va-t-en guerre, je crois que j\u2019aurais éclaté d\u2019un rire qui se serait éteint dans un profond sanglot.Mais, tout comme Johnny a pris le risque de lancer un fil dans la direction de l\u2019infirmière qui le soignait en laissant paraître le bienfait que la chaleur du soleil lui procurait, j\u2019ai pris, envers et contre tout, le risque de la relation à l\u2019autre.Toutefois, j\u2019admets qu\u2019il faut, pour ce faire, malgré la souffrance que l\u2019isolement engendre, une certaine dose d\u2019espoir et de confiance en soi et en l\u2019autre.Cet espoir et cette confiance constituent les principes vitaux de la régénérescence relationnelle.Durant quelque dix ans où j\u2019ai vécu dans l\u2019isolement et avec de maigres ressources matérielles, je n\u2019ai pas cessé de chercher quelqu\u2019un à qui lancer un fil, et qui pourrait comprendre mon désir d\u2019en faire une toile, ma toile.Un jour, je l\u2019ai trouvée cette personne.Telle une vaillante araignée, elle m\u2019a aidée à orienter mes fils pour confectionner une toile-réseau à mon image.J\u2019ai joint ainsi un groupe communautaire axé sur l\u2019entraide et la solidarité pour lutter contre la pauvreté.Mais tout n\u2019était pas gagné à la première visite.Méfiante envers mes semblables, en général, et des groupes communautaires, en particulier, j\u2019ai mis deux ans à revenir à ce groupe après avoir assisté à quelques rencontres.Le groupe offrant des activités qui m\u2019intéressaient, j\u2019y suis retournée.De la simple participation à ces activités, je suis passée peu à peu à l\u2019engagement dans la lutte à la pauvreté, lutte qui a pris et prend encore tout son sens pour moi.De l\u2019organisme local, dont je fais toujours par- tie, j\u2019ai continué de tisser ma toile-réseau jusqu\u2019aux niveaux régional et provincial.Je vis toujours dans la pauvreté, ayant des contraintes sévères à l\u2019emploi, mais cette pauvreté n\u2019est que pécuniaire.Je suis non seulement riche de relations, mais aussi de mes talents, reconnus par des regards amis et utiles à mes semblables.La solitude est devenue occasion privilégiée de réflexion et de créativité.Passer de l\u2019isolement à la solitude a signifié pour moi passer du malheur de vivre isolée au bonheur de vivre pleinement au cœur d\u2019un ensemble, passant du sentiment de vide qu\u2019engendre l\u2019impression d\u2019être « encerclée » à celui d\u2019être «entourée».Le malheur et le bonheur dépendent souvent de la possibilité ou non d\u2019être en relation.\u2022 Sarah Arnal, Sur soi, 2006, encre de Chine, crayons, aquarelle Itinérance SYLVIO MICHAUD ET ROSANNE LABELLE La solitude nous vient immédiatement à l\u2019esprit lorsque nous pensons au phénomène de l\u2019itinérance.Pour les personnes qui la vivent, l\u2019itinérance est aussi reliée à d\u2019autres maux tels que la pauvreté, l\u2019exclusion, la toxicomanie, la maladie mentale, le rejet ou la marginalisation.Les hommes avec qui nous travaillons tous les jours, à la Maison du Père, s\u2019isolent, se cachent, détruisent volontairement ou involontairement les liens qui les rattachent aux autres.Ils sont anonymes au milieu du monde et personne ne les reconnaît.Ils deviennent ceux dont on préfère ne pas se soucier.Leur situation les mène à vivre seuls avec eux-mêmes, au milieu de tous.Non seulement ils se sentent seuls dans leurs douleurs ou leurs peines, mais ils ressentent cette solitude à travers toute leur vie.Très souvent, ils sont convaincus que personne ne vit une douleur semblable à la leur.Ils cherchent par tous les moyens à combler le vide que certains ressentent depuis toujours.La dépendance aux drogues, à l\u2019alcool, aux médicaments ou même au jeu semble, pour eux, la seule façon de le combler.Dans ce contexte, dès que quelqu\u2019un leur donne un semblant d\u2019affection, ils s\u2019y accrochent comme un naufragé s\u2019accroche à une épave.De cette façon, ils espèrent combler leur solitude et apaiser leur douleur.À travers l\u2019accueil, la reconnaissance, le respect et l\u2019amitié que nous offrons, certains de ces hommes solitaires retrouvent, peu à peu, leur identité et leur dignité.Le travail que nous faisons avec eux, au quotidien, peut leur donner l\u2019impulsion nécessaire pour reprendre lentement leur place dans la société.Nous voyons alors se produire de petits miracles.Ces hommes apprennent progressivement à apprivoiser leur solitude, et c\u2019est à travers les richesses qu\u2019ils y découvrent qu\u2019ils réussissent à traverser leurs difficultés.C\u2019est à partir de ce moment qu\u2019ils peuvent reprendre leur vie là où ils l\u2019ont laissée et, ainsi, la continuer à leur façon.Les auteurs sont, respectivement, directeur des Œuvres de la Maison du Père et intervenante à la Maison du Père RELATIONS juillet-août 2006 PJj dOSSieR Vivre seul Le célibataire avance seul dans sa vie; il y confronte une absence qui peut devenir un espace de rencontre et de solidarité.MARCO VEILLEUX Replacer les draps et constater qu\u2019une moitié de son lit est demeurée intacte.Déjeuner sans prendre la peine de s\u2019asseoir.Saluer le vieil homme qui quémande quelques sous à l\u2019entrée du métro; réaliser qu\u2019il est le premier, chaque matin, à qui vous adressez la parole.Écouter ses collègues de travail raconter quelques bonheurs ou difficultés de la vie familiale.Rentrer chez soi le soir en marchant tranquillement, puisque personne ne nous attend.Croiser le regard de quelqu\u2019un sur le trottoir, trouver ses yeux séduisants.et continuer son chemin.Fermer derrière soi la porte de son appartement.Allumer le téléviseur pour briser le silence.Préparer une salade et réchauffer, pour la troisième fois, un plat cuisiné le week-end précédent.Se mettre à table en regardant le journal télévisé; s\u2019indigner à haute voix devant les drames du monde qui défilent à l\u2019écran.Laver l\u2019assiette, le verre, la fourchette et le couteau.Les laisser sécher.Aller s\u2019entraîner une heure au gym du quartier.Répondre à ses courriels et faire la lessive.Téléphoner à un ami pour prendre de ses nouvelles.Lire quelques pages d\u2019un livre.Se mettre au lit et avoir les pieds froids.Pour le célibataire, la solitude est l\u2019axe de sa marche.De gré ou de force, il s\u2019y tient en équilibre, au-dessus du vide de son être.Il y avance certains jours d\u2019un pas alerte; certaines nuits en claudiquant.Parfois, le vertige le surprend.Il ferme alors les yeux et retient son souffle.Lorsque la brûlure du manque lui glace les os, il donnerait tout pour faire diversion.Mais la vérité le rattrape comme un chien mordant.Elle n\u2019a d\u2019autres mots que ceux du désir.Elle n\u2019a d\u2019autre langage que celui d\u2019une liberté qui n\u2019existe que d\u2019être aventurée.Subi ou choisi - ou les deux, confusément -, le célibat signifie avancer seul dans sa vie, assumer au jour le jour le poids et la légèreté de son existence en solitaire.Le temps passant, il est possible de s\u2019habituer - à peu près - à la solitude.Survient toutefois inévitablement un dimanche après-midi pluvieux où, regardant par la fenêtre, on se demande: «Que vaut ma vie?Suis-je invivable?» Une brèche alors lézarde l\u2019être.Consentir à s\u2019y engouffrer, c\u2019est entrer Subi ou choisi - ou les deux, confusément -, le célibat signifie avancer seul dans sa vie, assumer au jour le jour le poids et la légèreté de son existence en solitaire.dans un travail de discernement.Dans un monde qui se paye de mots - autonomie, indépendance, performance, réussite, épanouissement-, c\u2019est s\u2019asseoir au milieu des décombres de sa misère affective.Sans complaisance.Cette posture permet de reconsidérer le paysage social qui nous entoure.Les yeux se dessillent.Nous ne sommes pas seuls dans notre solitude.L\u2019écoute s\u2019affine, la parole se fait plus juste; le regard, plus subtil.La rencontre devient possible.Habitant la pauvreté de son propre corps, s\u2019ouvre en soi un espace hospitalier pour les souffrances du corps social.Là où l\u2019on a les pieds, on décide de ne plus marcher à côté de ses souliers.Ces derniers s\u2019usent alors sur des sentiers de fragilités partagées.La solitude a peut-être un sens?Il s\u2019acquiert pourtant moins qu\u2019il ne se reçoit.Il se donne, en effet, chaque fois que nous osons construire des solidarités sur la base d\u2019une indigence communément reconnue et acceptée, plutôt que sur les alibis de l\u2019avoir, du savoir et du pouvoir.Sur un chemin de grands vents, balayés par les détresses du monde, la complexité déroutante de nos rapports sociaux, l'injustice criante et les formes diverses de l\u2019angoisse, de l\u2019aliénation ou de la mort, nous marchons avec d\u2019autres.Dépossédés.Métaphore vive de notre commune humanité, cette marche devient alors célébration de notre espérance, plaisir de l\u2019amitié, richesse de l\u2019échange, fête des fous, carnaval de nos souffrances transfigurées.Pain de la liberté blessée - qui s\u2019incarne sans cesser d\u2019être promesse.Vin de la vérité qui échappe - toujours quêtée dans la rencontre de l'autre qui ne saurait être possédé.Vivre seul n\u2019est pas une tragédie.Pas plus que vivre à deux n\u2019est toujours le paradis.Et vice versa.Que l\u2019on soit célibataire ou en couple, homme ou femme, hétérosexuel ou homosexuel, jeune ou vieux, avec ou sans enfant, nous sommes tous traversés par un désir de vie et de bonheur qu\u2019aucun «objet» de ce monde ne saurait assouvir.Se tenir dans cette absence, c\u2019est entrer dans l\u2019intelligence du fait que personne ne peut combler le manque qui nous consume; que nous sommes seuls dans cette expérience mais en communion les uns avec les autres; que c\u2019est dans la reconnaissance de son propre dénuement que naît la passion pour la justice.et qu\u2019ainsi, notre misère affective peut devenir le lieu d\u2019une grâce, d\u2019un amour véritable du prochain et du monde.\u2022 juillet- août 2006 RELATIONS Une porte s\u2019ouvre Nécessaire à ce saut dans le vide qu\u2019est la création, la solitude est au cœur de l\u2019expérience artistique.LINO X A l\u2019exception des jumeaux et jusqu\u2019à preuve du contraire, nous entrons dans la vie seul et nous la quittons seul.La solitude est donc un état que nous connaissons avant même d\u2019avoir vu le jour.J\u2019ai bientôt 39 ans, je suis peintre, je ne suis pas seul.J\u2019ai une amoureuse, un fils, plusieurs très bons amis, mes parents sont toujours vivants.Jusqu\u2019ici tout va bien.Il y a des gens qui ne connaîtront jamais la solitude; entourés, appréciés, aimés ou même haïs et détestés, jamais ils ne passeront une seconde dans le vide de l\u2019existence.Pourtant ce vide existe, il est là, juste à côté de nous, sur nous, en nous; il délimite la vie elle-même.La solitude a ceci de particulier qu\u2019elle est invisible comme le vide.Elle n\u2019a aucun lien avec la présence ou l\u2019absence.On peut se sentir seul dans une foule, seul dans une famille, dans un couple, comme on peut aussi très bien ne pas se sentir seul perdu au beau milieu de l\u2019océan.Je suis le seul enfant de ma famille.Je joue seul, je dors seul, je parle tout seul, c\u2019est comme ça que j\u2019ai appris à dessiner.Le jour où j\u2019ai appris à dessiner je n\u2019étais plus seul.Ce jour-là, j\u2019ai compris que la solitude était un lieu, une ville, un endroit secret où je pouvais aller sans que personne ne le sache.La porte de ma chambre fermée, assis à mon pupitre, je passais des après-midi avec du papier et un crayon.Au début je n\u2019entrais pas dans cette ville, je restais à l\u2019extérieur, j\u2019observais, j\u2019imaginais les personnages, les rues, les ponts, les passages étroits et toujours je me disais que quelqu\u2019un, quelque part, m\u2019attendait.L\u2019idée de cette ville ne m\u2019a jamais quitté.Des années plus tard, alors que je découvrais la peinture, je compris que ce « quelqu\u2019un» m\u2019attendait toujours.J\u2019habitais alors un tout petit appartement au 7e étage dans une ville de 6 millions d\u2019habitants et je me sentais seul comme un escargot sur l\u2019autoroute.C\u2019était aussi la première fois que je consacrais tout mon temps à la peinture.Beaucoup de gens pensent que c\u2019est facile de passer ses journées à peindre, comme si ces gens-là n\u2019avaient rien de plus important à faire que de rêver.C\u2019est d\u2019ailleurs la première chose qui nous frappe le jour où on décide d\u2019être peintre, rien n\u2019est plus jamais facile.Il n\u2019est pas facile de rester chez-soi alors que tout le monde va travailler, il n\u2019est pas non plus facile d\u2019accepter que peindre est üuA; tou fiùîoAW/fj?où nv* ( £ A iPMK) aussi une forme de travail.La solitude prend alors une tout autre dimension.Elle devient une sorte de bête.J\u2019aime beaucoup cette histoire de Kafka, La métamorphose.C\u2019est l\u2019histoire d\u2019un homme qui au moment d\u2019aller travailler se transforme en scarabée.Il est seul dans sa chambre et personne ne sait ce qui lui arrive.Ça s\u2019est passé un peu comme ça pour moi aussi, le jour où je suis devenu peintre.Lentement, jour après jour une mutation s\u2019est opérée.Je n\u2019étais plus simplement cette formidable machine humaine programmée à fonctionner dans le réel, mais bel et bien un esprit libre.Ça semble tout simple dit comme ça mais, croyez-moi, la différence est vertigineuse! Un esprit libre n\u2019a pas de corps, pas de famille, pas d\u2019amoureuse, peu importe où il se trouve, il est seul.Avant d\u2019être une œuvre d\u2019art une toile est un espace vide.C\u2019est un face à face, une rencontre avec le néant.C\u2019est à la fois absolument rien et absolument tout et c\u2019est peut-être ça qui est effrayant, le fait de savoir pertinemment que rien ici ne se produira tout seul.Il y a des jours où on attend, assis devant le vide dans la crainte du moindre geste, des jours où rien, pas même la plus petite trace ne survient.Puis il y a ces jours où on a du courage, ces jours où on décide de se lever, de sauter dans ce vide peu importe le résultat.Une œuvre est toujours une série de sauts dans le vide.Le plus fascinant c\u2019est qu\u2019au bout du compte on se retrouve toujours à la même place, assis dans cette chambre la porte fermée avec du papier et un crayon.La porte s\u2019ouvre, quelqu\u2019un entre.C\u2019est moi.\u2022 L\u2019auteur est peintre et illustrateur; il a publié, en 2004, La saveur du vide (éd.Les 400 Coups) Lino, Seul, 2006 RELATIONS juillet-août 2006 sa dOSSieR L\u2019auteure a publié, entre autres : Jeanne Leber, recluse au cœur des combats (Bellarmin, 2000) Jeanne Leber: la réclusion volontaire FRANÇOISE DEROY-PINEAU Jeanne Leber voit le jour en 1662, de l\u2019union de deux pionniers: Jeanne Lemoyne, née à Dieppe et de Jacques Leber, né à Pitres, près de Rouen.Leber, marchand avisé et industrieux, deviendra l\u2019un des hommes les plus riches de la colonie de Montréal.Il confie l\u2019éducation de sa fille au savoir-faire des Ursulines de Québec en matière notamment d\u2019élocution, d\u2019écriture, de lecture, de calcul, de broderie, de tenue de maison et de bonnes manières.Au cœur du réseau économico-politique de la colonie, Jeanne devient un parti d\u2019autant plus recherché que l\u2019on manque et de filles à marier et de vocations pour les soins, les services et l\u2019éducation.Logiquement, son parcours est imposé d\u2019avance : mariage ou couvent.C\u2019est alors que l\u2019héritière, filleule des fondateurs de Montréal - Jeanne Mance et Paul de Chomedey de Maisonneuve -, amie des congrégations religieuses de Montréal, ancienne élève des Ursulines de Québec, fille, nièce et cousine germaine des principaux habitants impose l\u2019inconcevable projet de passer sa vie entre les quatre murs d\u2019une chambre, cachée aux yeux de ses concitoyens.Comportement surprenant dans une bourgade sur le qui-vive, menacée depuis sa fondation en 1642 et où une intense activité n\u2019a cessé de mobiliser toutes les énergies pour soutenir un double effort de défense et de croissance.La déconcertante Jeanne veut volontairement se retrancher de cette activité nécessaire et fébrile, forçant par une affirmation de soi étonnante, l\u2019accord de ses proches, les décideurs de la colonie.Dès 1679, à dix-sept ans, elle ne voit presque plus personne, tout en demeurant chez son père.À partir de 1695, elle se cloître complètement dans le «reclusoir» qu\u2019elle a fait construire, avec sa dot, derrière la chapelle du pensionnat et des religieuses de la Congrégation de Notre-Dame.Elle ne communique plus que par petits mots.Ses rares visiteurs - conseiller spirituel, évêque et sa suite - sont étonnés de son équilibre.On recherche ses conseils, autant pour le support moral que pour le discernement.Ce qui ne l\u2019empêche pas de travailler.Jeanne soutient un rythme de vie étonnant.À l\u2019image de tous les contemplatifs, elle travaille beaucoup et dort très peu.En résulte une très grande production.On peut porter au crédit de Jeanne Leber des centaines de chasubles, chapes, surplis, voiles de calice, parements d\u2019au- tel.La tradition relate que l\u2019artiste recluse a brodé à peu près tous les ornements des nouvelles paroisses de la région montréalaise.Très pauvres, elles ne peuvent s\u2019offrir de vêtements sacerdotaux ouvragés.Jeanne Leber les confectionne richement et les offre.Elle entretient ainsi la fierté des paroissiens.Ses travaux artistiques, considérés comme des œuvres d\u2019art, sont aussi de «bonnes œuvres », propices à cultiver le sens de la dignité et de la confiance chez des pionniers et pionnières éprouvés par la dureté d\u2019une vie sans répit.Jeanne ne manquait jamais de temps pour confectionner aussi des vêtements destinés aux plus démunis des Montréalais.Pourquoi cette jeune femme normalement constituée - les témoins s\u2019entendent - a-t-elle embrassé un tel mode de vie tenant de la provocation?Au seuil du XXIe siècle, cette mystérieuse question demeure.Au delà de tous les commentaires, le mode de vie de Jeanne Leber suscite une curiosité qui dépasse le cas particulier pour atteindre des interrogations que l\u2019on n\u2019ose pas souvent se poser.Le désir de les éviter pourrait expliquer la critique rationalisante ou l\u2019hagiographie angélique.Par qui, par quoi sommes-nous habités?Est-il possible de découvrir un noyau aux abîmes qui s\u2019ouvrent en nous-mêmes face à l\u2019injustice, aux catastrophes naturelles, à l\u2019angoisse des attentes, à la douleur des deuils, de la solitude ou du silence des nuits d\u2019insomnie?Que se passe-t-il au fond de notre puits intérieur, au-delà de l'inconscient et du rêve?Jeanne Leber a voulu mener radicalement cette quête.Elle a consacré sa vie à la recherche du mystère absolu.Faudrait-il croire, de son temps comme aujourd\u2019hui, au face-à-face avec l\u2019inexplicable?Son ouverture audacieuse à l\u2019espace intérieur est-elle envisageable par d\u2019autres?L\u2019écoute de l\u2019étrange parole du silence vaut-elle mieux qu\u2019un leurre?Évidemment, répondent les mystiques de tout temps et de toutes religions.Notamment celles que Jeanne Leber a bien connues, les grandes fondatrices de la Nouvelle-France : Jeanne Mance, les religieuses hospitalières de Saint-Joseph, Marguerite Bourgeoys et ses filles, Marie de l\u2019Incarnation et les premières Ursulines dont elle est la pure héritière spirituelle.EH juillet-août 2006 RELATIONS Liaison dangereuse F '\t* Sarah Arnal, Seul et chauve, 2006, gravure, encre de Chine, crayons, aquarelle Inhérente à l\u2019expérience de foi des nouvelles générations de croyants, la solitude est la condition de ceux qui se comprennent tout autant comme des héritiers que comme des créateurs.JEAN-PHILIPPE PERREAULT Engendrés par la succession des générations, unis par la foi, rassemblés par des rituels et formés en un corps par le jeu de la mémoire, les adhérents à une tradition religieuse ne sont jamais seuls, croit-on.Et s\u2019ils le sont, sans doute est-ce parce qu\u2019ils se marginalisent eux-mêmes ou qu\u2019ils succombent à l\u2019individualisme ambiant, devenant des victimes de la privatisation du religieux qui renient la dimension communautaire de leur foi.Cette irréductibilité de la « communauté » n\u2019a jamais été aussi affirmée que depuis la faillite de ses formes tradition- nelles.L\u2019usage incessant et diffus du terme le rend utilement plurivoque, confortant les restaurateurs d\u2019une «paroisse-communauté» qui n\u2019a jamais existé et encourageant les chercheurs de la communauté «originelle» à poursuivre l\u2019expérimentation de différentes cellules et agrégats de base.Le tout, comme s\u2019il suffisait de trouver la bonne formule pour que naisse enfin la figure d\u2019Église grâce à laquelle nous pourrons contrer efficacement ce mal de la modernité et de l\u2019urbanité qu\u2019est la solitude.Paradoxalement, cette quête obsessive de la communauté, en condamnant sans trop de procès l\u2019individualisme et le nomadisme de nos modes de vie, force plus d\u2019un à décrocher et à se retrouver seul avec ses convictions et ses doutes.Dans notre façon de la créer (ou de la recréer), la communauté est encore trop souvent factice.Dans bien des cas, elle s\u2019apparente à un refuge hors du temps et du monde qui, s\u2019il permet pour un moment un recul salutaire, entraîne rapidement vers une inquiétante « schizophrénie spirituelle».Obnubilés par la nostalgie d\u2019un mode du L\u2019auteur, étudiant chercheur en sciences des religions à l\u2019Université Laval, est membre de l\u2019Observatoire jeunes et société (INRS) RELATIONS juillet-août 2006 dOSSieR Sarah Arnal, En morceaux (2) 2006, encre de Chine, crayons, aquarelle «croire-ensemble» désuet, nous ne sommes pas encore arrivés à proposer de nouvelles sociabilités religieuses.Conséquemment, la solitude que nous constatons n\u2019est pas le résultat d\u2019une mésadaptation sociale, d\u2019une incompétence communicationnelle ou de quelques autres socio-pathologies.Elle n\u2019est pas non plus la solitude du moine vivant sa réclusion en communauté, pas plus que celle du retraitant vivant en groupe sa rencontre avec lui-même.Ce n\u2019est ni la solitude du puissant, ni celle de l\u2019orphelin, encore moins celle du prophète en son pays.Il s\u2019agit de la solitude de ceux qui refusent tout autant l\u2019individualisme narcissique que le communautarisme romantique dont ils ont fait l\u2019expérience des limites.La solitude de ceux qui font le pari d\u2019investir avec patience un lieu particulier, au lieu de l\u2019extase et de l\u2019instantanéité des grands rassemblements.La solitude de ceux qui fuient le régime du repli identitaire et des repères fixes où le monde t V Depuis 1986, la durée du temps quotidien passé seul a augmenté de 2 heures.En 1998, les gens passent, en moyenne, 6 heures seules (5,9 h) par jour (excluant le sommeil et l\u2019hygiène).Le temps de travail rémunéré passé seul a aussi doublé (2,2 h/jour) et touche les hommes plus que les femmes soit 40 % de leur temps de travail comparativement à 30 % pour les femmes.Ce sont les veufs, hommes et femmes, et les célibataires qui passent le plus de temps seuls, soit respectivement 10,3 et 9 heures par jour.Alors que 50 % des personnes vivant seules mangent tous leurs repas seuls, 50 % des adultes vivant avec une personne prennent au moins un repas par jour en solitaire et seulement 11 % mangent tous leurs repas accompagnés.Si les repas solitaires sont le lot de 65 % des 65 ans et plus, ils touchent néanmoins 29 % des jeunes de 25 à 34 ans.(source : Statistique Canada, Enquête sociale générale sur l\u2019emploi du temps, 1986 et 1998) devient la cible sur laquelle sont projetés collectivement les craintes et les délires individuels.Bien qu\u2019elle ne soit pas souhaitée, cette solitude n\u2019est pas l\u2019annonce d\u2019un inévitable isolement, d\u2019une coupure avec le monde.Tout au contraire, la solitude dont nous parlons est précisément produite par le désir d\u2019être lié au monde.L\u2019aspiration à ne pas être uniquement croyant, mais aussi engagé; et à ne pas être uniquement engagé, mais aussi croyant.La volonté de se lier à ses contemporains en plongeant dans l\u2019aventure humaine et de lier cette aventure humaine à l\u2019héritage religieux reçu.Un religare qui donne à l\u2019un sa pertinence pour aujourd\u2019hui, qui offre à l\u2019autre une figure de transcendance.Tant du point de vue religieux que séculier, cette liaison paraît suspecte, sinon dangereuse, d\u2019où la solitude de ceux qui s\u2019y risquent.^ juillet-août 2006 RELATIONS Constituante de l\u2019expérience de jeunes croyants, la solitude détermine la configuration de leur univers spirituel et religieux.Bien qu\u2019elle ait un poids, elle n\u2019est pas qu\u2019inertie.Elle est la condition de ceux qui se comprennent à la fois comme descendants et créateurs.Dans une société où l\u2019individu est soumis à lui-même, ce dernier, bien qu\u2019héritier, est aussi le rédacteur du testament : « L\u2019individu se donne le droit d\u2019élire son héritage» (de Singly, Lrançois, Les uns avec les autres, Hachette, 2003).Est ainsi appelé le développement de rapports plus souples, plus matures et plus assumés à la tradition, aux institutions et aux communautés croyantes.Certains n\u2019y voient que de l\u2019individualisme alors que l\u2019enjeu de fond est aussi celui de la liberté, ce préalable à tout cheminement de foi et à l\u2019engagement éthique.\u2022 Seulement 30 % des personnes vivant seules se disent heureuses, alors que 44 % des personnes avec conjoint et enfants et 48 % des personnes avec conjoint seulement affirment être heureuses.Le sentiment de bonheur est aussi proportionnel à la durée du temps passé seul.Ainsi, 48 % des personnes qui passent moins de 2 heures par jour seules se disent heureuses, comparativement à 37 % seulement pour celles qui passent quotidiennement plus de 8 heures seules.(source : Clark, Warren, « Le temps passé seul», Tendances sociales canadiennes, Statistique Canada, automne 2002) Habiter le monde Une solitude fondamentale porte en elle une expérience intime d\u2019appartenance au monde.Une autre, par contre, destructrice, qui est le lot d\u2019un nombre croissant de personnes vivant dans notre société voracement marchande, engendre le sentiment d\u2019être superflu, radicalement de trop.JEAN-CLAUDE RAVET « Dans l\u2019autre pièce, Rateau regardait la toile, entièrement blanche, au centre de laquelle Jonas avait seulement écrit, en très petits caractères, un mot qu\u2019on pouvait déchiffrer, mais dont on ne savait s\u2019il fallait y lire solitaire ou solidaire.» Albert Camus, Jonas ou l\u2019artiste au travail La solitude nous accompagne tout au long de la vie, sur fond de pluralité humaine.Au commencement est la solitude habitée.L\u2019enfant habite d\u2019abord le ventre de sa mère.Il est une île au milieu de la mer.L\u2019île a son fonds dans la mer, son horizon.Ainsi l\u2019être humain dans le monde.Insulaire, solitaire - île, solitude : même étymologie.Jeté dans l\u2019existence, le nouveau-né est serré dans les bras de ses parents, recueilli dans la maisonnée, accueilli dans un monde habité.On le revêt aussitôt d\u2019amour, d\u2019un nom, de paroles, de mémoires, d\u2019histoire.Le langage l\u2019habite.Il est déjà un habitant-d\u2019un-monde.Les regards qui sont portés sur lui dessillent les yeux.Les mots qu\u2019on lui adresse en échange de son propre regard libèrent sa parole.Cette reconnaissance, qui se prolonge dans l\u2019amitié et dans l\u2019amour et que le politique, dans sa visée fondamentale, tente d\u2019instituer dans l\u2019espace public où chacun cherche à apparaître et être reconnu, est le socle même de la dignité humaine.Cette solitude habitée revient toujours nous quérir un jour où l\u2019autre, nous rappeler notre commune appartenance au monde, cette interdépendance qui nous arrime l\u2019un à l\u2019autre.Même celle des moines et des moniales, des reclus.La racine du mot réclusion (du latin recludere) le souligne: elle renvoie, contre l\u2019usage courant du mot, à l\u2019ouverture d\u2019une porte, et non à l\u2019enfermement.Dans la solitude une porte est ouverte.L\u2019autre est chemin vers soi, soi est chemin vers l\u2019autre.Les mythes anciens en témoignent, l\u2019Évangile lui-même dans l\u2019épisode de Jésus au désert : la solitude est tout le contraire du repliement sur soi, elle est la compagne indéfectible dans l\u2019épreuve de la vie, où chacun a à naître, à renaître pour laisser une trace indélébile dans le monde.Habiter sa solitude.La solitude en ce sens est la condition d\u2019une vie libre et solidaire.Elle porte en elle la profondeur de la vie - d\u2019où jaillit la liberté.Ni le rôle ni la fonction sociale, au sein d\u2019un groupe, n\u2019épuisent le sens de l\u2019existence.Non plus la quotidienneté harassante et routinière à répondre aux besoins de vivre.La solitude nous ramène à l\u2019énigme de la vie humaine.Elle est, en quelque sorte, le point d\u2019interrogation dans la chair, le signe que l\u2019existence pose problème.Avec elle, je cesse d\u2019aller de soi.Le monde aussi.On y entre comme dans une nuit opaque, sans repère.Jamais en maître.Un autrement du monde et de soi lentement se détache de l\u2019obscur.La solidité du jour et du sens se lézarde.Toute domination vacille.La solitude rend palpable l\u2019étrangeté du familier, la non évidence des choses.La réalité révèle sa trame de rêves et de possibles.La solitude est ainsi partie prenante de l\u2019art, qui implique une rupture avec le quotidien et l\u2019irruption d\u2019un vide d\u2019où surgissent urgemment des mots, des gestes, des formes, des sons, des couleurs « inutiles » mais essentiels.Créations, ils jaillissent de soi comme ne l\u2019étant pas et pénètrent le monde, le donnant à voir autrement, révélant la mystérieuse filiation qui nous relie l\u2019un à l\u2019autre.La solitude est également inhérente à la philosophie, dialogue de soi à soi, avec le monde.Ce dialogue s\u2019établit dans la mesure où se creuse un espace intérieur où le sens devient problématique et le questionnement possible.L\u2019invention du politique, qui brise la grégarité et la domination « naturelle » acquiescée telle parce que non questionnée, est aussi redevable à l\u2019expérience de la solitude.Évidemment, le politique libère la parole et se fonde sur l\u2019action et la capacité d\u2019inaugurer des commencements inédits.Mais il met en scène la pluralité humaine de telle sorte que celle-ci apparaît constituée de singularités agissant de concert.Le politique ne pouvait naître que dans l\u2019expérience d\u2019une solitude fondamentale : un espace laissé libre par les dieux, par Dieu, par la nécessité, où les êtres humains se meuvent librement et sont seuls à décider ensemble de leur destin.La solitude est la condition de la liberté.Il ne faut pas s\u2019étonner si la dépolitisation actuelle de la société est accompagnée d\u2019un conformisme nouveau genre, d\u2019un retour à la fatalité et d\u2019un discours insistant sur une servitude « naturelle » à défaut d\u2019être volontaire.Cette solitude habitée revient toujours nous quérir un jour où l\u2019autre, nous rappeler notre commune appartenance au monde, cette interdépendance qui nous arrime l\u2019un à l\u2019autre.RELATIONS juillet-août 2006 dOSSieR Sarah Arnal, L'envers, 2006, encre de Chine, crayons, aquarelle DÉSOLATION DU MONDE Avec la boulimie financière qui n\u2019a de cesse de dévorer le monde, les choses et les êtres, ainsi que l\u2019emprise grandissante de la logique instrumentale qui tend à tout réduire à des critères de productivité, d\u2019utilité, de valeur marchande, se déploie comme une plaie sociale une solitude qui ne se fonde plus sur la pluralité humaine mais, au contraire, suppose son effacement radical.Les termes de désolation, d\u2019esseulement lui conviennent mieux.Elle est un désert, plus, comme dira Hannah Arendt, elle est une tempête de sable qui tendrait à couvrir de part en part la terre habitée.Analysant ce phénomène dans sa radicale manifestation -le totalitarisme -, elle l\u2019a défini comme « l\u2019expérience d\u2019absolue non-appartenance au monde».Expérience limite, elle se mue de plus en plus en expérience quotidienne dans nos sociétés.Elle se décline de diverses manières.La désolation prend la forme, entre autres, d\u2019un fonctionnement dépourvu de la capacité de juger, d\u2019éprouver ses actes.L\u2019indifférence s\u2019installe à demeure devant l\u2019horreur et la violence.La passivité devient responsabilité.L\u2019opinion cliché, interchangeable, dispense de penser.Chacun confiné dans sa vie privée, s\u2019affaire à son bien-être, à son avancement, au mépris de sa dignité.Elle prend aussi la forme de mort programmée pour un grand pan de la population, sans utilité.Celle aussi d\u2019une étouffante et inhumaine sensation d\u2019être soi-même de trop, superflus, encombrants.Cette désolation n\u2019est ni habitée ni habitable.On ne peut s\u2019y sentir chez soi.Ni le dialogue ni le silence n\u2019y sont possibles.N\u2019y tient lieu que le mutisme.L\u2019espace de liberté nécessaire à la création lui fait défaut.L\u2019individu y est dépossédé de lui-même, sans monde où se mouvoir et sans regard de l\u2019autre où se reconnaître.À cette solitude abjecte, il n\u2019y a qu\u2019un remède : l\u2019apparition de ce qui en a été éjecté.L\u2019autre d\u2019abord, sa présence soucieuse, aimante, solidaire qui le ramène à lui-même.Le monde ensuite, à travers les prises de parole et les actions collectives qui tissent petit à petit l\u2019espace public, rendant possible ainsi un sentiment de commune appartenance au monde.\u2022 Le politique ne pouvait naître que dans l\u2019expérience d\u2019une solitude fondamentale : un espace laissé libre par les dieux, par Dieu, par la nécessité, où les êtres humains se meuvent librement et sont seuls à décider ensemble de leur destin.POUR PROLONGER LA RÉFLEXION LIVRES ARENDT, Hannah, Le système totalitaire, Paris, Seuil, coll.Points, 2005.BRON, Alain et NARVANI, Laurent, La démocratie de la solitude; de l'économie politique de l\u2019information, Paris, Desclée de Brouwer, 1996.BÉLANGER, Gérard, La solitude est un cri, Montréal, Éditions 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Depuis lors, est entrée en MAS ATLANTIQUE CUBA .Cap-Haïtien.1\u2014.\t\u2022 ' \"1 Santiago de los Cabaleros onaïves*
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