Relations, 1 janvier 2010, Janvier - Février
[" Envoi de Poste-publication - Enregistrement no 09261 - CONVENTION : 40012169 ReLatiONS Pour qui veut une société juste NuméRO 738 févRieR 2010 La beauté du monde vue par Catherine Caron Marie Chouinard Hélène Dorion Michel Freitag Michel Gonneville Nicole Laurin Lino Jocelyne Montpetit Wajdi Mouawad Jean Pichette Jean-Claude Ravet Philippe Sers NOUVEAUTE: 24 PAGES EN COULEURS! Controverse L\u2019humour au Québec: y a-t-il de quoi rire?V .j ARTISTE INVITÉE: OSIRE GLACIER i 06538523234702 ReLatiONS NuméRO 738, jaNVieR-févRieR 2010 ACTUALITÉS HORIZONS Les martyrs salvadoriens Jon Sobrino, s.j.LE CARNET DE BERNARD ÉMOND Vox populi LA FORME DU JOUR CHRONIQUE LITTÉRAIRE Quatre Élise Turcotte AILLEURS Crise sociale en outre-mer français Mathieu Prost CONTROVERSE L\u2019humour au Québec: y a-t-il de quoi rire?Dominic Fontaine-Lasnier et Mathieu Cauvin Jean-Serge Baribeau EN BREF MULTIMÉDIAS LIVRES Couverture: Osire Glacier, Hibiscus dOSSieR LA BEAUTÉ DU MONDE\t11 La compréhension de l\u2019état du monde - ses systèmes dominants, crises, guerres et dérives - est au cœur de notre travail de réflexion.Mais notre lutte pour une société plus juste est intrinsèquement liée à une quête fondamentale de beauté qui nous met aussi en mouvement, une beauté que nous voyons nichée dans la culture comme dans la nature, dans l\u2019expérience de la vie elle-même, de la civilisation, de la solidarité humaine et de la liberté à laquelle aspire chaque être humain.Dans ce numéro, plusieurs artistes et penseurs scrutent pour nous ce thème offert comme une inspiration, un souffle vivifiant qui nous porte pour amorcer une nouvelle année.\tLa beauté du monde Jean-Claude Ravet\tn \tBeauté et politique Hommage à Michel Freitag\t13 ÎO\tJean Pichette\t \tArt sublime Catherine Caron\t15 \tL\u2019expérience spirituelle de la beauté du monde\t17 33\tPhilippe Sers\t \t« Joue-nous donc quelque chose de beau.» Michel Gonneville\t19 \tLa beauté est-elle cachée?\t22 34\tJocelyne Montpetit\t \tLe mot empoisonné Wajdi Mouawad\t24 \tLa beauté en partage Nicole Laurin\t26 \tVoir, rejoindre Hélène Dorion\t27 36\tPartout et nulle part\t28 37\tLino\t 38\tOubliée en plein milieu\t30 \tMarie Chouinard\t 39\t- ARTISTE INVITÉE 40 Osire Glacier, collaboratrice de Relations, est aussi photographe d\u2019origine marocaine.Les points de départ de sa démarche artistique sont la beauté et l\u2019amour: la beauté saisissante de la nature et le désir intense de partager celle-ci, qui s\u2019offre généreusement à tous ceux et celles qui prennent le temps de regarder.Pour Osire, l\u2019artiste photographe est avant tout une personne amoureuse : plus elle est séduite par ce quelle voit, plus son art sera sensible.Elle a fait de nombreuses expositions au Québec et au Maroc.foNüée eN 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites du Québec.Depuis près de 70 ans, Relations œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en prenant parti pour les exclus et les plus démunis.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, économiques, politiques et religieux de notre époque.DIRECTRICE Élisabeth Garant RÉDACTEUR EN CHEF Jean-Claude Ravet RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE Catherine Caron SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Amélie Descheneau-Guay PROMOTION/PUBLICITÉ Roxanne Bélair DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert ILLUSTRATIONS Lino, Chloé Surprenant RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Gregory Baum, Gilles Bourque, Louise Dionne, Céline Dubé, Guy Dufresne, Jean-François Filion, Marc-André Gagnon, Mouloud Idir, Nicole Laurin, Guy Paiement, Rolande Pinard, Jacques Racine COLLABORATEURS André Beauchamp, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Marc Chabot, Bernard Émond, Vivian Labrie, Jean-Paul Rouleau, Carolyn Sharp, Élise Turcotte IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION LMPI / H DS Canada Relations est membre de la SODEP Les articles de Relations sont répertoriés dans Repère et dans l\u2019Index de périodiques canadiens, publication de Info Globe.Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.ISSN 0034-3781 ABONNEMENTS Ginette Thibault 8 numéros (un an) : 35 $ (t.i.) Deux ans : 65 $ (taxes incluses) À l\u2019étranger : 55 $ Étudiant : 25 $ Abonnement de soutien : 100 S (un an) TPS : R119003952 TVQ : 1006003784 Nous reconnaissons l'aide financière du gouvernement du Canada, par l'entremise du Programme d'aide aux publications (PAP), pour nos dépenses d'envoi postal.Canada Envoi de Poste-publication Enregistrement n° 09261 BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.:514-387-2541 téléc.: 514-387-0206 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca | janvier-février 2010 RELATIONS migifornw____ Guerre à la guerre Nous sommes en guerre.Non pas une guerre d\u2019une nation ou d\u2019une alliance de nations contre une autre, mais une guerre globale, qui a aboli les frontières et qui se fait au nom du règne absolu des forces techniques et marchandes.Une guerre qui se veut sans limite, immuable, infinie.Au nom du « tout est permis».Le marché, le profit, la croissance, le progrès sont ses mots d\u2019ordre.Bien sûr évoque-t-on au passage la nation, la démocratie, la civilisation, la liberté et la justice, mais ces mots, devenus des coquilles vides, sont eux aussi mobilisés au service de la guerre, comme la production, la consommation, la manière de vivre et de travailler.La paix même devient partie intégrante d\u2019une guerre qui fait de la Terre un immense désert.Pillage, destruction, ruines et monceaux de victimes s\u2019étendent au loin sur tous osire Glacier, ses fronts.Se creuse un abîme entre white sands ceux qui possèdent les richesses et la (Nouveau-Mexique) multitude des dépossédés.Il n\u2019y a plus de zones protégées, neutres, épargnées.Plus d\u2019obstacles à la marche triomphale des forces conquérantes - les conditions même de la vie ne font pas exception.Rien ne les arrête.Les traditions, les cultures, les conceptions du monde ne sont que des superstitions, reliquats d\u2019un temps irrémédiablement passé.Les écraser ne pose donc aucun problème, mais rien n\u2019empêche de s\u2019en servir tout aussi bien pour assurer une collaboration docile.Ce constat terrible, le philosophe tchèque fan Patocka l\u2019a fait il y a 35 ans dans un écrit caustique et bouleversant paru dans Essais hérétiques : « Les guerres du XXe siècle et le XXe siècle en tant que guerre».Si je l\u2019évoque en ce début de 2010, c\u2019est pour rappeler sa troublante actualité : le XXIe siècle n\u2019a pas d\u2019autre nom.Mais on peine toujours à le voir.Parce qu\u2019on ne veut pas voir : notre manière de vivre - comme des êtres étrangers au monde, à la vie-contribue à une guerre contre la Terre, la vie, l\u2019humanité.Nous préférons la quiétude du train-train quotidien, la servitude volontaire, la paix somnam-bulesque de ceux qui restent en dehors de l\u2019histoire.Mais cette paix se négocie au moyen d\u2019une esquive : le \u2019\trenoncement, au nom de la vie, à une existence dans et pour la liberté - qui fait que la vie vaut la peine d\u2019être vécue.Or, exister c\u2019est plus que vivre.C\u2019est se soucier du monde.Patocka esquisse dès lors une voie de résistance, une réponse radicale - à la fois politique et spirituelle - qui engage entièrement l\u2019existence et l\u2019avenir même du monde.Comprendre ce qui nous meut et meut le monde est un pivot à la riposte.Le nerf de la révolte.Rompre avec la mobilisation générale devient une exigence, ainsi que créer des liens de solidarité entre tous ceux et celles qui refusent d\u2019appeler paix et progrès un état de guerre permanent contre la Terre.C\u2019est là un combat contre l\u2019emprise grandissante de la logique technicienne et financière qui rend insignifiant tout souci de la dignité, du partage, du juste, du bon, du beau.N\u2019est-ce pas une tâche urgente si nous ne voulons pas être un jour, à notre insu, interdits de séjour dans le monde humain?Et contraint d\u2019acquiescer à la rationalisation de la vaste entreprise que sera devenue la société - et ainsi au dégraissage d\u2019hommes et de femmes en trop.Ce combat contre ce destin et pour la beauté du monde - à laquelle nous consacrons les réflexions de ce numéro -, fan Patocka l\u2019appelle d\u2019un vieux slogan né à l\u2019aube de la Première Guerre mondiale : la guerre à la guerre.* * * Le dossier «La beauté du monde» ne pouvait mieux tomber pour inaugurer un changement majeur à Relations: les vingt-quatre pages centrales de la revue seront dorénavant publiées en couleurs.C\u2019est un projet que nous chérissions depuis longtemps.Nous sommes heureux de pouvoir le réaliser enfin.Cela permettra de révéler toute la beauté, les nuances de ton et ultimement la signification des œuvres de nos artistes invités.Car ce n\u2019est pas platement par souci de coquetterie esthétique que nous les publions.Le regard singulier sur le monde qu\u2019elles portent nous est essentiel, sans lui nos dossiers thématiques ne seraient pas complets.Rendre leur écoute plus attentive ne peut qu\u2019approfondir la compréhension des enjeux soulevés.C\u2019est aussi resserrer le lien entre l\u2019œuvre d\u2019art et l\u2019analyse critique, compagnes indispensables dans le combat pour une société juste.JEAN-CLAUDE RAVET RELATIONS janvier-février 2010 m actuaLités © L\u2019auteur est agent de recherche et de communications au Centre justice et foi L\u2019auteur est économiste politique et chercheur pour le Centre des politiques en propriété intellectuelle de l\u2019Université McGill La monarchie présidentielle tunisienne Le 25 octobre 2009 a coïncidé avec l\u2019énième report au pouvoir du président Zine El Abidine Ben Ali en Tunisie.MOULOUD IDIR Avec 89,62% des voix, le président Ben Ali a été «réélu» pour un cinquième mandat consécutif- un score sans appel mais qui se situe pour la première fois sous la barre des 90 %.Comment s\u2019étonner du résultat de cette mascarade qui se voulait une «élection présidentielle pluraliste»?Comment expliquer l\u2019entêtement de ce régime à refuser le pari d\u2019une véritable ouverture à l\u2019exercice démocratique?Voici quelques éléments d\u2019analyse pour y voir clair.Ben Ali assoit son pouvoir par le biais du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), un parti-État qui s\u2019immisce sans vergogne dans les structures signifiantes de la vie sociale et politique tunisienne - la presse, la justice, la haute bureaucratie syndicale, le milieu bancaire.Il arrive à imposer une véritable chape de plomb au moyen de la censure, de la répression policière féroce et d\u2019une propagande grossière.Celle-ci s\u2019appuie sur l\u2019argument de la croissance économique (4 à 6 % par an dans les années 2000), l\u2019émergence d\u2019une petite classe moyenne excentrée de la majorité de la société, l\u2019émancipation relative des femmes et un certain vernis moderniste.Sans oublier l\u2019instrumentalisation habile du spectre d\u2019un « péril islamiste ».Mais cette propagande est avant tout destinée à une élite francophile et à une petite bourgeoisie très minoritaire sans véritable ancrage social.Cela explique largement la logique de cooptation qui favorise ces catégories sociales.Mais le soutien du régime tunisien vient aussi de parrains extérieurs, au nombre desquels il faut compter Nicolas Sarkozy, le président de la France - pays qui a des intérêts économiques importants en Tunisie.Quant à l\u2019argument de la croissance économique, il conforte l\u2019opinion préconçue selon laquelle le « miracle économique tunisien » nécessiterait de sacrifier la démocratie.Spécialiste de ce pays, la politologue québécoise Lise Garon souligne que cette croissance « est certes indéniable, au vû des seuls indicateurs macro-économiques, mais [qu'l elle est loin d\u2019être égalitaire.En témoignent les phénomènes du chômage et de la pauvreté, ainsi que l\u2019exode continu de centaines de jeunes qui fuient la Tunisie sur des bateaux de fortune pour échouer sur les côtes de la Sicile, si toutefois ils survivent à cette traversée dangereuse.Par contraste avec le sort tragique de ces déshérités, on assiste à la concentration de fortunes faramineuses entre les mains d\u2019une élite mafieuse qui gère le pays ».Cette augmentation de la corruption s\u2019appuie sur la loi du silence et un grand cynisme.Moins on en parle, plus elle peut rapporter.Elle bénéficie aussi aux partenaires commerciaux européens, milieux d\u2019affaires et gouvernements, encouragés à taire cette vérité honteuse pour ne pas voir s\u2019échapper les contrats juteux qu\u2019ils convoitent.Selon Lise Garon, cette corruption fait partie du contexte économique tunisien.Elle fragilise le système bancaire par l\u2019endettement et par la fuite à l\u2019étranger des fortunes mal acquises.À plus long terme, elle menace la légi- L\u2019industrie pharmaceutique e Est-il dans le meilleur intérêt des Canadiens de désigner le vice-président de la multinationale pharmaceutique Pfizer pour orienter la recherche publique en santé?MARC-ANDRE GAGNON E n octobre 2009, le vice-président et directeur médical de Pfizer Canada, le docteur Bernard Prigent, a été nommé au conseil d\u2019administration des Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC).Les IRSC sont les principaux organismes publics qui subventionnent la recherche en santé au Canada.À la suite de cette nomination, les protestations ont été si grandes de la part de la communauté scientifique que les membres du comité parlementaire sur la santé ont été submergés de lettres dénonçant ce flagrant conflit d\u2019intérêts.La députée néo-démocrate judy Wasylycia-Leis, qui est membre de ce comité parlementaire, a même comparé les exécutifs de l\u2019industrie janvier-février 2010 RELATIONS actuaLités K&^l -TN AO timité d\u2019une dictature qui se fonde sur cet endettement et sur l\u2019accès de la classe moyenne aux avantages de la « modernité ».Car sur qui s\u2019appuiera-t-on lorsqu\u2019il ne restera plus d\u2019argent à distribuer?Sur ce point et sur d\u2019autres, le système tunisien a choisi une sorte d\u2019occidentalisation sans démocratisation qui a jeté l\u2019opposition dans le dénuement.Mais la rançon d\u2019un tel pari est bien connue : l\u2019islamisme risque de se renforcer.Ce n\u2019est pas ainsi qu\u2019un pays se prémunit contre les germes de l\u2019intégrisme et institue les règles d\u2019une culture véritablement démocratique, attentive aux principes de la modernité politique.C\u2019est du moins ce que pensent la majorité tunisienne et la majorité des peuples de cette région avides de liberté, d\u2019égalité et d\u2019émancipation.C\u2019est l\u2019avis de l\u2019opposante féministe Sihem Bensedrine, présidente du Conseil national pour les libertés en Tunisie (CNLT) et rédactrice en chef du site Web d\u2019opposition Kalima, qui dénonce les abus contre les droits humains.Elle a été emprisonnée pour ce combat en 2001.C\u2019est aussi celui du journaliste tunisien Tewfik Ben Brik, qui vient d\u2019écoper de six mois de prison ferme -cadeau d\u2019une justice aux ordres de Ben Ali qui n\u2019apprécie guère ses écrits contestataires publiés surtout dans la presse étrangère.\u2022 Souk à Tunis, octobre 2009 (AP Photo/ Alfred de Montesquiou) la recherche publique en santé pharmaceutique décidant des orientations de la recherche publique à de grands méchants loups conseillant les trois petits cochons sur la manière de construire leur maison.Les firmes pharmaceutiques sont reconnues pour chercher constamment à orienter la recherche médicale -publique et privée - de manière à produire des arguments de vente plutôt qu\u2019à développer des produits véritablement innovants.Pfizer, en particulier, a une lourde histoire de transgressions de l\u2019intégrité de la recherche scientifique.Depuis 2002, la firme a dû payer plusieurs amendes pour violations des règles éthiques et légales, dont une amende record de 2,3 milliards de dol- lars, en 2009, pour des pratiques commerciales illégales à grande échelle.Alain Beaudet, président des IRSC, a défendu la nomination du docteur Prigent en soutenant qu\u2019un des mandats des IRSC est de promouvoir la commercialisation de la recherche en santé au Canada.Cela nécessiterait de consolider des liens avec les gens de l\u2019industrie.De fait, la stratégie du gouvernement fédéral présentée dans le document «Réaliser le potentiel des sciences et de la technologie au profit du Canada», publié en 2007, prévoit ce resserrement des liens avec le secteur privé.On y lit: «À mesure que le gouvernement comblera des postes vacants dans les conseils d'administration, il cherchera à obtenir une plus forte représentation des entreprises et de la collectivité afin que la composition des organes directeurs traduise les intérêts économiques et sociaux généraux du Canada.» L\u2019enjeu de cette nomination devrait donc reposer sur la question suivante : les intérêts du Canada sont-ils mieux servis si nous permettons une plus grande représentation des intérêts des actionnaires de firmes transnationales?Il semble que pour les cercles décisionnels à Ottawa, la réponse est clairement positive.D\u2019un point de vue purement comptable, pourtant, les intérêts d\u2019une firme sont d\u2019accroître ses revenus, ce qui doit nécessairement signifier que les Canadiens doivent accroître leurs dépenses.?RELATIONS janvier-février 2010 actuaütes Comme l\u2019explique le professeur Joel Lexchin de l\u2019Université York, un des débats actuels est de savoir si la commercialisation de la recherche en santé est mieux servie en recourant à des licences exclusives pour l\u2019industrie ou, au contraire, à des licences non exclusives pour faciliter l\u2019accès aux médicaments.La nomination du docteur Prigent est révélatrice de la manière arbitraire avec laquelle les IRSC tranchent ce débat important.Ceux-ci envoient un message clair à la communauté scientifique: pour recevoir du financement, il faut accorder la priorité aux recherches qui détiennent un plus grand potentiel commercial pour les firmes.Chose certaine, les partenariats entre les fonds publics de recherche et le secteur privé sont en vogue depuis quelques temps.Le Fonds de la recherche en santé du Québec, le principal organisme subventionnaire de la recherche publique en santé au Québec, a mis sur pied le Fonds d\u2019innovation Pfizer-FRSQ, en partenariat avec la firme pharmaceutique.On apprenait récemment que l\u2019Association médicale canadienne mettait sur pied un programme national de formation médicale continue en partenariat avec Pfizer.En octobre 2009, Québec dévoilait sa nouvelle stratégie biopharmaceutique qui incluait la mise sur pied d\u2019un «Forum permanent d\u2019échange» entre l\u2019industrie, le ministère de la Santé et des Services sociaux et celui du Développement économique, de l\u2019Innovation et de l\u2019Exportation.En d\u2019autres termes, on établit une struc- ture permettant aux firmes pharmaceutiques - et seulement elles - d\u2019entrer en contact directement avec les ministères, ouvrant ainsi la porte au contournement de toutes les lois mises en place précisément pour encadrer le lobbying.Au même moment, le journal Le Devoir dévoilait que c\u2019est ce type de forum permanent d\u2019échange entre l\u2019industrie et le ministère des Transports qui avait permis à des firmes de génie-conseil de prendre le contrôle des appels d\u2019offres publics pour les projets de construction.Rappelons que ce processus est au centre du scandale actuel dans le secteur de la construction.Est-on en train de préparer le même terrain propice à un scandale dans le cas de la recherche en santé?\u2022 Alternatives et Kairos sous le couperet L'auteure est rédactrice en chef adjointe à Relations Les coupures de subventions à caractère politique du gouvernement Harper se poursuivent.CATHERINE CARON Après les défenseurs des droits humains, les femmes, les artistes et les écologistes, voilà que le couperet du gouvernement Harper commence à tomber sur des organisations non gouvernementales (ONG) actives dans le domaine de la solidarité internationale et du développement de la citoyenneté.En effet, le 30 novembre, Kairos, Initiatives canadiennes œcuméniques pour la justice - une coalition d\u2019Églises et d\u2019organisations religieuses du Canada bien connue - a appris que l\u2019Agence canadienne de développement international (ACDI) lui retirait un financement de 7 millions de dollars.Exit 35 ans de coopération avec l\u2019Agence et le soutien à 21 organisations civiles et œcuméniques en Amérique latine, en Afrique, en Asie et au Moyen-Orient.Sans préavis ni justification détaillée fournie.Pour sa part, Alternatives apprenait la menace - non confirmée en date du 15 décembre -des coupures qui planait sur elle par la voix d\u2019un journaliste du National Post, John Ivison («Funding for leftist group to be eut», 5 décembre 2009).Depuis, une mobilisation est engagée pour faire renverser ces décisions et dénoncer leur nature autocratique et contraire aux engagements du Canada en faveur des droits humains.La ministre de la Coopération internationale, Bev Oda, se borne à dire, sans le démontrer, que ces projets ne correspondraient plus aux priorités de l\u2019ACDI.Les deux ONG affirment, au contraire, que leurs évaluations sont excellentes, que leurs demandes cadrent avec les priorités de l\u2019Agence et avaient bien franchi toutes les étapes du processus d\u2019approbation sans que rien ne laisse présager un tel revirement.L\u2019ACDI, comme Patrimoine Canada lors des coupures en culture en 2008, semble se faire imposer des décisions politiques d\u2019en haut, dans l\u2019irrespect complet de ses fonctionnaires, de ses processus décisionnels et de ses récipiendaires.C\u2019est pourquoi, outre les graves conséquences de ces coupures sur ces organismes et les groupes et popula- u janvier-février 2010 RELATIONS actuaütes tions pauvres avec qui ils travaillent à l\u2019étranger, souvent en situation de crise humanitaire et de guerre - et même si ces décisions étaient renversées -, cette nouvelle affaire interpelle tant elle est politique.Minoritaire, le gouvernement Harper se permet un tel mépris envers les lois (à commencer par la loi électorale), les fonctionnaires, les parlementaires, la presse et la communauté internationale (dans le dossier des changements climatiques) que de sérieuses questions se posent.Jusqu\u2019à quand la population canadienne va-t-elle tolérer de telles atteintes au fonctionnement des institutions démocratiques?Comment peut-elle être saisie de ces enjeux si la majorité reste à l\u2019écart des informations disponibles à ce sujet qui peinent à s\u2019imposer dans un contexte de concentration de la presse et d\u2019information-spectacle?Certes, les partis d\u2019opposition montent au front mais ne faudra-t-il pas - à l\u2019instar des diplomates qui s\u2019insurgent contre l\u2019affront qui leur est fait dans l\u2019affaire Richard Colvin sur la torture en Afghanistan - que les fonctionnaires se lèvent aussi pour dénoncer l\u2019ingérence politique à répétition?Aussi, et sans la mythifier, la tradition et la réputation du Canada en matière de droits humains et de solidarité internationale peuvent-elles subir davantage de recul alors que l\u2019aide internationale du Canada est déjà de plus en plus arrimée à une politique étrangère militariste et affairiste très contestable?Il est clair que les vues de ces ONG sur diverses questions (changements climatiques, sables bitumineux, minières, etc.), contraires à celles du gouvernement, dérangent.En atteste cet article du Financial Post («Burying Canadian miners», 28 mai 2009), dans lequel Peter Foster demande pourquoi des ONG «radicales» comme Développement et Paix et Kairos recevraient des millions en financement de l\u2019ACDI pour nuire aux profits des compagnies minières qui, selon lui, «fournissent de l\u2019espoir et des emplois aux populations pauvres des pays en développement ».L\u2019avancement du projet de loi C-300 [Loi sur la responsabilisation des sociétés à l\u2019égard de leurs activités minières, pétrolières ou gazières dans les pays en développement) en irrite plus d\u2019un qui cherchent à délégitimer ces organismes dont le «message gauchiste est rejeté par la vaste majorité des Canadiens».Dans la presse anglo- AMÉLIE DESCHENEAU-GUAY CJ est dans une ambiance de fébrilité et d\u2019espérance que s\u2019est déroulée la Commission Emmaüs, à Montréal, le 28 novembre dernier.J\u2019y ai participé en compagnie de membres de l\u2019équipe du Centre justice et foi.Le titre de la commission se voulait un clin d\u2019œil aux disciples de Jésus qui sont retournés dans leur village, désabusés à la suite de la dispari- phone à laquelle s\u2019abreuve la droite réformiste-conservatrice qui soutient Stephen Harper, d\u2019autres ne se gênent pas pour associer les ONG solidaires de la cause palestinienne comme Alternatives, par exemple, au soutien au terrorisme.D\u2019aucuns voient là le signe que la résistance à la montée de la droite et à la domination des corporations marque des points, faisant se braquer l\u2019adversaire.Chose certaine, ce nouvel épisode rend encore plus irrecevable le projet de Stephen Harper de créer une nouvelle agence gouvernementale de promotion de la «démocratie» dans le monde.\u2022 tion de celui en qui ils espéraient.À la manière de l\u2019inconnu qui les invita à relire leur expérience, la Commission Emmaüs a convié les participants à revenir sur leurs parcours d\u2019engagement pour y discerner les convictions majeures qui ont germé pendant cette route parfois sinueuse.Ce discernement collectif tentait, entre autres, de rendre compte d\u2019une intuition partagée par plusieurs personnes et groupes chrétiens : il émerge La Commission Emmaüs: discerner pour construire À l\u2019initiative des Journées sociales du Québec, des groupes chrétiens engagés ont partagé leurs convictions et leur volonté de créer « du neuf».Mgr Roger Ébacher et Mary Corkery, directrice de Kairos, en conférence de presse à Ottawa le 8 décembre 2009.Photo : © Art Babych L\u2019auteure est secrétaire de rédaction à Relations RELATIONS janvier-février 2010 actuaLites quelque chose de « neuf » des pratiques de chacun, qu\u2019il convient de mettre en lumière pour mieux appréhender ses contours.Une relecture du chemin parcouru s\u2019impose, ne serait-ce que pour éclairer nos positions - nos « raisons communes » selon l\u2019expression de Fernand Dumont -, par responsabilité envers les jeunes générations.Cette mise en commun a pris la forme d\u2019une journée d\u2019ateliers thématiques, dans lesquels les participants ont partagé leurs réflexions sur leurs pratiques de manière à dégager certaines convictions communes.À la suite de cet effort de synthèse de points de vue différents - mais compatibles «ontologiquement» -, les représentants de chaque atelier ont partagé avec l\u2019assemblée les principales convictions mobilisatrices dégagées en matinée.L\u2019indignation est apparue comme un sentiment libérateur partagé par plusieurs, notamment parce qu\u2019elle permet de s\u2019engager dans une quête de justice sociale en réponse au cynisme ambiant et au sentiment d\u2019effritement symbolique du monde.Être indigné constitue un moteur de l\u2019agir individuel et collectif qui permet d\u2019avancer vers un horizon certes inconnu, mais ouvert et empli des plus grandes espérances pour le devenir humain.Les interventions des trois commis- saires (Élisabeth Garant, Marco Veilleux et Joseph Giguère) sont venues nourrir cette volonté d\u2019ouvrir l\u2019avenir en faisant contrepied à une position nostalgique parfois repoussante pour les jeunes générations.En après-midi, les ateliers se sont poursuivis sur le thème des critères à privilégier dans nos cheminements et nos actions comme groupes chrétiens engagés socialement.L\u2019assemblée s\u2019est réunie à nouveau, tentant cette fois de réfléchir à «la suite de nos mondes» pour que celui que nous partageons se crée à la mesure de nos convictions profondes.Des interventions lumineuses de la part de certains représentants des ateliers ont mis en exergue la nécessité de lier la transformation de l\u2019Église et celle de la société capitaliste dans son ensemble.Quelques-uns ont souligné la force du message évangélique en tant que source d\u2019opposition au capital.Cette réflexion d\u2019ordre sociétal et écologique émerge à point nommé dans les groupes chrétiens, pour qui il semble désormais essentiel de « créer du neuf» en tant qu\u2019Église.Dans cet esprit, plusieurs réclament des espaces de parole - des «lieux-phares » - pour se rencontrer et partager les différentes visions d\u2019un catholicisme critique socialement engagé, célébrer le Christ plus «heureusement» qu\u2019amèrement et insuffler du sens à ce qui les habite en tant que croyants.Se rassembler au nom de l\u2019amour du monde est en soi un geste de résistance et un acte libérateur dans une époque tourmentée.Cela permet de rendre cohérentes nos réflexions théoriques avec nos pratiques quotidiennes d\u2019action, et institue la possibilité d\u2019un dialogue fécond avec les non-croyants.Au terme de la journée, plusieurs participants ont fait référence à cet amour du monde, qui nous (ré) unit dans un monde qui sépare, exclut et divise.Cela semble être le fil d\u2019Ariane de la tâche à accomplir.Cet amour du monde humain et naturel porte presque inévitablement à interroger les conditions structurelles de ce qui le ternit, à questionner les conditions de l\u2019exclusion des damnés de la Terre, desquels nous devons nous rapprocher pour édifier une maison qui se veut commune.En tant que « missionnaires du projet de transformation sociale» vers un monde plus juste, selon l\u2019expression d\u2019un des commissaires, peut-être devrions-nous éviter de «choisir» entre un renouveau de l\u2019Église et le changement social.Les deux ne sont-ils pas à accomplir de manière concomitante en cette phase de construction du «neuf»?Chose certaine, il y a du pain sur la planche.\u2022 V1JAY PRASHAO (cQsxiné LES NATIONS OBSCURES Une- hisfcve populaip du t>«rs monde En librairie le 19 janvier 978-2-923165-60-8 - 360 p.- 28 $ LES NATIONS OBSCURES Une histoire populaire du tiers monde Vijay Prashad jfcécosociété www.ecosociete.org Les nations obscures sortent de l'ombre : ce livre révèle la richesse des mondes occultés par l'histoire officielle et les médias dominants.Eduardo Galeano C\u2019est le premier essai d'histoire politique qui traite en détail du tiers monde comme concept et comme projet.Un rappel des faits indispensable pour repenser l'histoire et construire aujourd'hui un programme politique viable.Immanuel Wallerstein U janvier-février 2010 RELATIONS HORIZONS Les martyrs salvadoriens À l\u2019occasion du vingtième anniversaire de l\u2019assassinat de six jésuites de l\u2019Université centraméricaine (UCA) et de deux de leurs employées, le 16 novembre 1989, Jon Sobrino a prononcé une conférence à l\u2019Université Santa Clara.Nous en reproduisons ici quelques extraits.JON SOBRINO, S.J.Il y a 20 ans, mes frères jésuites de l\u2019UCA, Julia Elba et sa fille Celina ont été assassinés au Salvador.Je voudrais vous parler de ces martyrs, en reconnaissance de ce qu\u2019ils ont été et de ce qu\u2019ils ont fait, mais aussi avec la conviction qu\u2019il est vital de les garder vivants dans notre mémoire.Les martyrs nous confrontent à nous-mêmes sans échappatoire; ils illuminent les réalités les plus profondes de notre monde et nous indiquent ce qu\u2019on doit y faire.Ils nous poussent à suivre le chemin de Jésus et, mieux que quiconque, ils nous introduisent au mystère de Dieu.Dans le monde de l\u2019abondance, le mot « martyr » sonne étrange et produit même de la répulsion.Mais entre nous - et ici pointe le paradoxe chrétien -, il produit lumière, courage et reconnaissance.Pour cela, nous ne devrions pas permettre que le mot «martyr» perde de sa force.Il doit demeurer une référence chrétienne et sociale irremplaçable en vue de l\u2019humanisation du monde.Exactement comme la croix de Jésus.Qui furent ces six jésuites?Touchés par la souffrance du peuple, ils ont accepté qu\u2019être jésuite signifie « lutter » - pas seulement travailler.Lutter pour la foi et, plus surprenant encore, lutter pour la justice.Leur mort confirme ce que la 32e Congrégation générale avait prévu avec lucidité: «Nous ne tra- vaillerons pas à la promotion de la justice sans en payer le prix» (CG 2,2).Chacun d\u2019eux l\u2019a fait selon son talent, mais tous ont été des disciples de Jésus.Leur regard s\u2019est dirigé vers les pauvres, ceux qui vivent et meurent opprimés par la faim et le mépris, torturés, disparus, assassinés.« Ils ont fait des miracles », mettant la science, leurs talents et leur temps au service de la vérité et de la justice.« Ils ont expulsé des démons», luttant contre les oppresseurs, l\u2019oligarchie, le pouvoir, les forces armées, défendant les pauvres.Ils ont grossi le cortège de témoins, chrétiens, croyants de toutes religions et agnostiques qui ont donné leur vie pour la justice.Tous ceux-là sont une référence essentielle pour qui veut vivre humainement dans notre monde.Ils ont suivi Jésus dans l\u2019esprit de saint Ignace.Trois exigences fondamentales ressortent de l\u2019option pour Les martyrs nous confrontent à nous-mêmes sans échappatoire; ils illuminent les réalités les plus profondes de notre monde et nous indiquent ce qu\u2019on doit y faire.les pauvres et du combat pour la justice dans une perspective ignacienne.D\u2019abord, il s\u2019agit de regarder la réalité de notre monde et de la saisir comme celle des «peuples crucifiés».Deuxièmement, il faut être honnête envers soi-même et se demander : « qu\u2019avons-nous fait pour que ces peuples soient crucifiés et qu\u2019allons-nous faire pour les descendre de la croix?».Enfin, il faut prendre au sérieux le fait qu\u2019il y a deux manières opposées de vivre, de construire la société: d\u2019un côté, le chemin de la pauvreté qui conduit à la diffamation, aux menaces, et de là à l\u2019humilité au cœur de l\u2019humain, à une vie véritable; de l\u2019autre, le chemin de la richesse qui mène aux honneurs mondains, et de là à l\u2019arrogance, à une vie dans le mensonge.Il s\u2019agit bien de gagner ou de perdre sa vie, comme dit Jésus.Ces trois fondements - peuple crucifié, nécessité de libération et chemin de pauvreté - sont, à mon avis, ce qui révèle le mieux la dimension ignacienne des martyrs de l\u2019UCA et ce qui explique les raisons de leur assassinat.Avec les jésuites sont mortes deux femmes: Julia Elba, 42 ans, la cuisinière de la communauté et Cecilia, sa fille de 15 ans.Elles avaient décidé, cette nuit fatidique, de dormir chez les jésuites car elles s\u2019y sentaient plus en sécurité.Mais l\u2019ordre était de ne laisser aucun témoin.Le sort de ces deux femmes fut donc celui de centaines de millions d\u2019hommes et de femmes, une immense majorité qui perpétue l\u2019histoire des siècles : peuples conquis, pillés et asservis, population réprimée ou mourant de la mort lente de la pauvreté, souffrant du manque de soins de santé et de médicaments, de pollution, de faim.Ils meurent innocents.Sans raison.Dans l\u2019anonymat le plus complet, témoins de l\u2019immense souffrance du monde.Les jésuites de l\u2019UCA n\u2019ont pas été assassinés par fidélité kantienne à un idéal universel de vérité et de justice.Ils l\u2019ont été parce qu\u2019ils défendaient ces peuples crucifiés.On ne peut comprendre leur mort sans se rappeler ces millions de crucifiés.Ce serait prétendre comprendre la croix de Jésus sans faire mémoire des pauvres que Jésus a soutenus et protégés contre les pharisiens et les prêtres.Je finirai par ces mots, les mêmes qu\u2019il y a vingt ans : « Reposez en paix Ignacio Ellacuria, Segundo Montes, Ignacio Matin, Amando Lôpez, Juan Moreno, Joaquin Lôpez, compagnons de Jésus.Reposez en paix Julia Elba et Celina, filles bien-aimées de Dieu.Que votre paix transmette aux vivants l\u2019espérance et que votre souvenir ne nous laisse pas reposer en paix.» \u2022 L\u2019auteur, théologien, était compagnon des jésuites assassinés.Se trouvant à l\u2019étranger, il a échappé ainsi au massacre.Il se considère comme un survivant.RELATIONS janvier-février 2010 Le caRNet De BeRNaRD émOND VOX POPULI Il ne se passe plus une journée sans qu\u2019un journal télévisé ne nous propose l\u2019opinion de « l\u2019homme de la rue » sur tel ou tel sujet d\u2019actualité.Le procédé existe depuis longtemps, mais il me semble qu\u2019on y recourt plus fréquemment qu\u2019avant.C\u2019est sans doute le signe d\u2019une certaine paresse journalistique, une sorte de démission des artisans de l\u2019information devant l\u2019énorme quantité de temps d\u2019antenne exigée par le monstre télévisuel.Évidemment, la question de la représentativité de ces opinions et du sens de leur utilisation dans un bulletin d\u2019information n\u2019est pas sans faire problème, mais ce n\u2019est pas ce qui m\u2019intéresse ici.Ce qui m\u2019inquiète, c\u2019est que paradoxalement, ce recours de plus en plus fréquent à l\u2019opinion populaire me semble dévaloriser le débat public.Les «micros-trottoirs» dans les nouvelles télévisées ne sont d\u2019ailleurs que la pointe de l\u2019iceberg.Presque tous les sites Internet d\u2019information proposent à leurs utilisateurs de commenter les informations qu\u2019ils mettent en ligne et la plupart des sites culturels permettent au public d\u2019évaluer les films, les livres, les concerts.Un exemple anodin parmi des milliers : récemment, à propos du scandale montréalais des enveloppes brunes, j\u2019ai pu lire ce commentaire sur le site de Radio-Canada : « Mon père avait raison.Il disait que la politique et les politiciens, c\u2019est tous des pourris.» Qu\u2019on me comprenne bien: je ne conteste pas à l\u2019auteur de ce commentaire le droit de l\u2019exprimer.En matière de liberté d\u2019expression, le meilleur vient avec le pire et ne va pas sans lui.Ce que je remets en question, c\u2019est la pertinence de publier ce genre de commentaire sur un site d\u2019information supposé sérieux.De la même façon, les « micros-trottoirs » n\u2019ont pas leur place dans les bulletins de nouvelles.Mais où est le problème, me direz-vous?N\u2019assiste-t-on pas au spectacle de la démocratie en marche?N\u2019y a-t-il pas là le triomphe d\u2019une parole citoyenne?Non.Ce à quoi nous assistons, c\u2019est à la juxtaposition d\u2019opinions individuelles, le plus souvent mal informées et mal formulées, chacune valant n\u2019importe quelle autre, c\u2019est-à-dire, au bout du compte, ne valant rien.Mais dans la démocratie de marché, tout est affaire de choix individuel et on ne voit pas, dans cette logique, pourquoi une opinion aurait plus de poids que n\u2019importe quelle autre.Au moment des élections, qu\u2019un vote vaille n\u2019importe quel autre est une évidence et une nécessité.Mais qu\u2019une pensée puisse valoir n\u2019importe quelle autre m\u2019apparaît comme une perversion dangereuse de la démocratie.Le débat démocratique ne peut exister que si les pensées s\u2019affrontent d\u2019une manière qui permette aux citoyens de juger et de trancher.Or, l\u2019accumulation d\u2019opinions infondées dans un espace qui ne permet ni la critique, ni la confrontation, encombre l\u2019espace médiatique et dévalorise le débat public.Toutes les opinions ne sont pas équivalentes.Cet énoncé en apparence anodin va contre le sens commun de l\u2019époque parce qu\u2019il implique l\u2019idée d\u2019autorité, idée devenue impensable à un moment où la liberté des choix individuels est devenue l\u2019horizon indépassable de la réflexion.Dans Le pouvoir ou la vie (Fides, 2008), Jean Bédard rappelle utilement qu\u2019il ne faut pas confondre l\u2019autorité avec la force.L\u2019autorité est une relation réciproque qui engage l\u2019assentiment d\u2019autrui.La parole d\u2019un professeur, par exemple, peut EQ janvier-février 2010 RELATIONS faire autorité à cause de l\u2019étendue de son savoir ou de la finesse de ses analyses.Elle engage alors les étudiants à se dépasser et à s\u2019élever pour pouvoir, éventuellement, la remettre en question.Cette idée d\u2019autorité, de ce qui fait autorité, est extrêmement féconde.Car elle permet de critiquer non seulement la juxtaposition des opinions infondées mais aussi le pouvoir arbitraire des animateurs, des commentateurs et de certains experts qui accaparent toutes les tribunes.Qu\u2019est-ce au juste qui fonde l\u2019autorité de telle ou telle de ces personnalités : la profondeur de sa pensée ou son habilité à se vendre?L\u2019étendue de ses connaissances ou les rapports incestueux qu\u2019elle entretient avec le sérail médiatique?La sûreté de son jugement ou son talent de séduction?Pourtant, certaines d\u2019entre elles jouissent d\u2019un pouvoir exorbitant et se comportent d\u2019ailleurs en despotes.Curieux retour des choses : cette société si allergique à tout ce qui peut limiter les libertés individuelles finit par se prosterner devant quelques idoles, dont la parole constitue une véritable vox del Pour échapper au despotisme de la vox populi ou de la vox dei, nous avons un urgent besoin de réfléchir à ce qui constitue l\u2019espace d\u2019un débat démocratique.Nous n\u2019y arriverons pas sans penser les conditions d\u2019un exercice authentique de l\u2019autorité.\u2022 dOSSieR La beauté du monde RELATIONS janvier-février 2010 Q JEAN-CLAUDE RAVET SJ il est une expérience humaine fondamentale, c\u2019est bien celle de la beauté du monde.Elle exprime une dimension essentielle de l\u2019existence.Elle a quelque chose à voir avec le monde lui-même dans sa dimension sensible et symbolique constituée de langage, de mémoire, d\u2019imaginaire mais aussi d\u2019images, de sons, d\u2019odeurs, de lumière.Elle s\u2019éprouve au contact des choses, de la nature, des êtres humains, ou tout simplement de la vie, et évidemment de l\u2019art, comme si le monde - cet horizon lointain sur lequel se détachent toute chose vitale, toute amitié significative - apparaissait soudain si proche, comme une présence Osire Glacier, Oiseau du paradis (triptyque) immense dans laquelle nous sommes immergés tout entier, parties prenantes.Le sentiment qu\u2019elle fait naître d\u2019une profonde appartenance à la Terre - à la lumière, à l\u2019eau, à l\u2019air qui l\u2019inondent - rend certainement plus humain.Ce qui éblouit est en même temps ce qui bouleverse et ébranle les sens dans le bouillonnement du sens - insaisissable mais saisissant.Comme si la matière, le réel, se fissurait pour laisser entrevoir une profondeur sans fond, vertigineuse, qui nous happe, nous emportant avec elle.L\u2019ouvert, dit le poète.\t^ « Je veux du grand amour, moi, de celui qui vous porte le sentiment de vivre à la hauteur du chant, d\u2019un hymne sur la cime.» Paul Valéry, Mon Faust Par ailleurs, la beauté du monde n\u2019est pas sans être source de frayeur.Peut-il en être autrement quand elle ouvre un abîme sous nos pieds?Le sol de l\u2019existence vacille, les certitudes chancellent : appréhension de notre fragilité, de notre inachèvement.Nous ne sommes pas les maîtres que nous voudrions paraître.Nous sommes tout petits, et pourtant habités du monde et de grandeurs - la bonté, la justice, la beauté en sont des figures qui nous poursuivent.Lorsque les êtres humains cessent un instant de se servir des choses et des êtres, de les rapporter à soi, s\u2019affranchissant de l\u2019utilitaire, c\u2019est alors que la beauté émerge de l\u2019ombre de l\u2019évidence, de la nature des choses, comme une brèche dans le réel.Celui-ci cesse d\u2019être simplement donné, il devient un lieu de rencontres et d\u2019étreintes.Les voix du passé, leur plainte et leur espoir, leur rêve et leur souffrance, leur révolte et leur chant se font entendre comme s\u2019ils surgissaient de nos entrailles.Ils se mêlent à nos rêves, à nos désirs, à nos blessures, à notre parole sur le monde et nous interpellent.Liés au monde et à autmi, un même souffle nous unit, au-delà du temps, impulsant l\u2019existence dans le sens de la sollicitude et du dévouement.La beauté du monde ne peut être réduite à l\u2019œuvre d\u2019art, ni à la beauté en tant que telle.Celle-ci, certes, en est l\u2019écho.Elle n\u2019en est toutefois pas la voix.Le nazi écoutant Bach ou Mozart après une séance de torture est à cet égard emblématique.La beauté alors n\u2019est pas une faille, elle laisse intact le mur implacable de la réalité contre lequel se fracasse l\u2019existence.L'indifférence au sort d\u2019autrui, à sa souffrance, à sa dignité est bien l\u2019exacte expression de la laideur.L\u2019art n\u2019est un rempart contre la barbarie qu\u2019en ouvrant à l\u2019amour du monde qui dépossède, détourne de la posture de conquête, de puissance, de maîtrise et de mainmise sur le monde et sur autrui.La beauté du monde, dans le christianisme, est représentée ultimement par le Dieu incarné, dépouillé de la figure divine, de ses attributs de toute puissance, assumant entièrement la condition humaine, fragile, contingente.Le Dieu incarné et crucifié comme un esclave rebelle, séditieux.Un Dieu solidaire des opprimés.Cette beauté-là ne détourne pas de la vie ni de l\u2019humain.Au XIIIe siècle, François d\u2019Assise a témoigné d\u2019une manière exemplaire de ce Dieu beau.«Tu es beauté et mansuétude », chante-t-il par deux fois, pour bien insister, dans un hymne sur les attributs de Dieu (Billet à Frère Léon).Pauvre parmi les pauvres, il était le compagnon fraternel de ceux qui avaient faim et froid, qui étaient exploités et dépouillés de leurs biens, exclus de la cité, derniers dans la société et dans l\u2019église.Si Dieu est quelque part, il devait être à leur côté.Du côté de la justice, de la bonté, de la solidarité.Là est le Dieu beau.Et pour bien signifier que la beauté du monde décille les yeux, affranchit d\u2019une mentalité de laquais, le petit pauvre d\u2019Assise déconsidère les palais et les basiliques, se détourne du faste et de la magnificence des riches, des rois et des évêques, leur préférant les masures des paysans et les chapelles en pierres des champs.Car la beauté du monde - la beauté de Dieu - est bien une manière d\u2019habiter la Terre, de créer des relations fraternelles, dans la solidarité et l\u2019accueil, la simplicité et l\u2019humilité, la générosité et l\u2019abandon.La beauté du monde, ce n\u2019est pas la beauté du grand monde.Elle ne porte pas à plier l\u2019échine devant les grands.Elle met debout l\u2019homme et la femme auparavant prostrés.Elle révèle la dignité de chaque être.Elle transparaît dans les gestes quotidiens.Le regard se déplace de la surface au cœur, de l\u2019accessoire à l\u2019essentiel.Ce faisant, l\u2019existence est mise à vif, à l\u2019épreuve de l\u2019histoire, et prend ses distances à l\u2019égard de l\u2019opulence fanfaronne qui festoie avec le pain, la vie des pauvres.La beauté du monde ne peut que s\u2019aiguiser au spectacle scandaleux de la laideur auquel on ne peut échapper.Celui qui, refusant de s\u2019y dérober, accepte le combat, joue alors son existence.Il n\u2019en sortira pas indemne.La beauté et l\u2019amour du monde s\u2019embrassent et se répondent.\u2022 ES janvier-février 2010 RELATIONS Beauté et politique Hommage à Michel Freitag (1935-2009) Un des plus importants sociologues du Québec vient de nous quitter.Ses écrits critiques sur la société contemporaine étaient habités d\u2019un profond amour du monde.Pour Michel Freitag, l\u2019expérience sensible du monde, fragile et beau, est constitutive du politique.JEAN PICHETTE Automne 1991.Une petite ville de France, quelque part entre la Suisse et Paris.Un ciel bas nous enveloppe de brouillard pendant que nous marchons le long d\u2019un canal aménagé au cœur de la ville.Un collier de lampadaires jette sur nous une lumière blafarde qui découpe des silhouettes irréelles.Avec ses énormes paluches, Freitag fend l\u2019air comme un sculpteur taillant la pierre.Comme toujours lorsqu\u2019il parle des animaux, il est intarissable.La lueur crépusculaire donne à ce colosse un air de grand singe.Je ne peux m\u2019empêcher de penser au Chant de la terre de Mahler, quand, dans un extraordinaire passage du premier mouvement, il écrit (adaptant un poème de Hans Bethge) : Regardez là-bas! Au clair de lune sur les tombeaux s\u2019accroupit un effrayant fantôme.C\u2019est un singe! Écoutez comme son hurlement pénètre de sa stridence le doux parfum de la vie! Quand j\u2019ai appris la mort de Michel Freitag, le 13 novembre dernier, cette scène un peu surréaliste m\u2019est tout de suite revenue à l\u2019esprit.Freitag, c\u2019était ça: un amour du monde gigantesque qui l\u2019amenait littéralement à incarner ce dont il parlait.Évoquant son chien, il se faisait chien à sa façon, tant il savait illustrer la profondeur du rapport au monde de son fidèle ami; quand, dans un cours de sociologie où je découvrais cet « étrange » per- C\u2019est bien l\u2019amour qui loge au cœur de la pensée freitagienne qui, loin d\u2019être désincarnée, est indissociable de la réalité sensible.sonnage, je l\u2019entendis nous parler des amibes (un être vivant unicellulaire!), je me sentis vaciller: mais de quoi diable ce type nous entretient-il?Je ne savais pas encore ce qui allait devenir une évidence en le côtoyant : pour peu qu\u2019on accepte de s\u2019y attarder sérieusement, le monde se donne à voir d\u2019une façon telle que rien n\u2019y est plus étranger pour nous.Sans doute est-ce la raison pour laquelle Freitag ponctuait sans cesse ses phrases d\u2019un «tu vois?», autant d\u2019invitations à se laisser pénétrer par la luxuriance des formes qui nourrissait son amour du monde.Car c\u2019est bien cet amour qui loge au cœur d\u2019une pensée qui, loin d\u2019être désincarnée, était - et demeure -indissociable de la réalité sensible.Freitag n\u2019était pas un penseur devenant, dans ses «temps libres», bûcheron, jardinier, cuisinier ou mécanicien.Reprenant une belle formule de Denis de Rougemont, je dirais qu\u2019il pensait avec les mains : l\u2019appréhension du monde était d\u2019abord chez lui préhension d\u2019un être incarné, pour qui la chair était la voix (et la voie) de l\u2019intelligence de tout ce qui est.Si l\u2019empathie de Freitag lui permettait de se laisser pénétrer à ce point par tout ce qui l\u2019entourait, c\u2019est parce qu\u2019il avait la profonde conviction que tout ce qui est « habite » le monde, fût-ce avec une conscience infinitésimale.Faut-il dès lors s\u2019étonner qu\u2019il ait su être à l\u2019écoute de tous les négligés et laissés-pour-compte?Ses colères légendaires ne procédaient pas d\u2019autre chose : elles nous rappelaient que nous sommes tous ancrés dans le même limon de la vie et que la suite de l\u2019extraordinaire aventure humaine exige d\u2019abord de le reconnaître.Nulle trace chez lui de quelque L'auteur est professeur à l\u2019École des médias de l\u2019UQAM Osire Glacier, île-des-Sœurs lilifiM UIJ .1 Jri j } .\\ ! \u2018fft* RELATIONS janvier-février 2010\t10 dOSSieR Freitag avait la profonde conviction que tout ce qui est « habite » le monde.déterminisme.Bien sûr, loin du déni contemporain de notre finitude, il avait une conscience aiguë de la mort.Mais plutôt que d\u2019être une fatalité, la mort prenait à ses yeux le visage d\u2019une sage-femme, accoucheuse d\u2019une capacité d\u2019émerveillement sans bornes : sa conscience de la fragilité du monde avait pour lui valeur d\u2019injonction morale, celle d\u2019assurer la suite du monde.Par-delà notre finitude.On comprend donc que la beauté ait eu tant d\u2019importance pour Freitag.Il n\u2019en a pas beaucoup parlé nommément, mais elle était chez lui partout présente, principe actif de son être-au-monde, en pratique comme en théorie - si cette distinction peut encore avoir un sens dans un tel cadre de pensée.La beauté ne logeait pas pour lui dans les choses, comme une « essence » les définissant en propre : il n\u2019y a de beau coucher de soleil que si un sujet peut l\u2019éprouver.Cela ne fait pas pour autant de la beauté une simple question d\u2019appréciation individuelle.Pour Freitag, tout était affaire de « rapport », et ce qui unit deux êtres ne leur est jamais totalement extérieur.Le lien travaille aussi de l\u2019intérieur des sujets qui partagent toujours une présence sensible au monde.La beauté affleure précisément dans ce lieu de rencontre sensible, toujours contingent, comme la marque d\u2019une reconnaissance commune de la justesse de ce rapport, qui aurait pu ne pas être mais dont on admet qu\u2019il enrichit notre existence et qu\u2019il mérite par conséquent d\u2019être préservé.La beauté ne peut être exclusivement cantonnée dans une œuvre (un tableau, un morceau de musique, un édifice, etc.), comme en témoigne le langage courant.Ne parle-t-on pas, par exemple, d\u2019un «beau moment», d\u2019une «belle rencontre », d\u2019une « belle personne » (en évoquant alors l\u2019esprit qui l\u2019anime)?Cela suffit déjà à pointer une dimension fondamentale de la beauté, sans laquelle elle disparaît : la beauté s\u2019inscrit dans le temps, dans l\u2019épreuve de la durée, dans le sentiment qu\u2019elle procure au sujet de s\u2019installer à demeure, avec autrui, dans un horizon de sens.Cela ne signifie nullement quelle transforme alors la vie en un « long fleuve tranquille».La beauté, au contraire, secoue, dérange: elle accroît notre sentiment d\u2019exister précisément parce qu\u2019elle magnifie la fragilité du monde.Michel Freitag, dans son enseignement comme dans sa vie de tous les jours, exhalait ce sentiment.C\u2019est pourquoi il laissait rarement indifférent.On lui reprochait souvent d\u2019être nostalgique d\u2019un passé idéalisé, c\u2019était là le prix à payer pour une confusion qu\u2019il peinait parfois à dissiper.Il ne s\u2019agissait pourtant nullement chez lui d\u2019imaginer quelque chimérique retour en arrière.Il lui importait plutôt que le monde se réapproprie son devenir, indissociable à ses yeux d\u2019un sens aigu de la permanence, sans lequel l\u2019avenir ne peut s\u2019ériger que sur un amas de ruines.En ce sens, sa critique de la Raison - et de son ersatz instrumental contemporain -, loin de favoriser le maintien de la Tradition, était mue par le désir d\u2019assurer le maintien de la beauté du monde, des formes du rapport à l\u2019autre patiemment construites dans le temps.Beauté et politique apparaissent ainsi en étroite correspondance.La beauté ne se donne pas à voir elle-même : ce n\u2019est pas le ceci ou le cela (une personne, un vase, un paysage, etc.) qu\u2019elle montre mais la richesse d\u2019une certaine façon de construire la réalité sociale-historique.Une œuvre réussit d\u2019autant plus à unir qu\u2019elle délie la réalité en creusant au sein des sujets qui la contemplent le sentiment d\u2019exister en propre, chacun dans sa spécificité.Il y a ainsi une étroite connivence entre une subjectivité qui s\u2019érige dans le sentiment de la liberté et la beauté qui émerge du libre jeu des formes que cette liberté reconnaît comme tel.Si l\u2019art a été, d\u2019abord et avant tout, un art religieux, c\u2019est que la religion -et le détour par Dieu qu\u2019elle prescrivait - a longtemps imposé les formes d\u2019un rapport social qui ne se reconnaissait pas encore comme tel : la « société » et la « nature » épousaient ensemble les contours d\u2019une même création divine.Mais cette immense période d\u2019avant le politique, quoi qu\u2019en disent de nombreux esprits chagrins, a elle-même nourri une intériorité capable d\u2019investir subjectivement le monde et de l\u2019enrichir.C\u2019est pourquoi des œuvres religieuses très anciennes nous parlent encore aujourd\u2019hui, que nous soyons croyants ou non.Leur beauté immémoriale continue de nous lier dans le sentiment d\u2019appartenance à une histoire pétrie d\u2019un commun investissement subjectif dans le monde.Et la beauté aujourd\u2019hui?Freitag a rappelé l\u2019importance du «respect des formes» dans une société de l\u2019information produisant désormais des rapports formels, procéduraux, entre les individus.À l\u2019abstraction universaliste de la Raison, qui a cru pouvoir ériger l\u2019idéal politique moderne d\u2019émancipation sur la destruction de la chair de l\u2019histoire, Freitag opposait l\u2019idée d\u2019un rapport critique au monde soucieux de préserver ce que le temps a su construire de beau, d\u2019harmonieux, de juste dans les rapports humains.Il ne proposait aucune recette.Son souci constant des autres, son esprit critique doublé d\u2019un sens profond de la durée, sa capacité à voir - et à faire voir - le merveilleux dans le plus simple, suggèrent toutefois autant de chemins à emprunter.Ces voies ne garantissent pas d\u2019arriver à bon port.Elles promettent toutefois, comme sa vie en témoigne, un passionnant voyage.\u2022 Art sublime L\u2019art recèle une grande part de la beauté du monde.Il offre l\u2019une des grandes voies par lesquelles l\u2019être humain accède à diverses expériences de ravissement, de communion humaine, de transcendance, d\u2019élévation de l\u2019âme et de l\u2019esprit.Réflexion libre, en trois temps, sur quelques-unes de ses manifestations.CATHERINE CARON LA BEAUTÉ DE L\u2019ÉPHÉMÈRE Notre époque est caractérisée par l\u2019obsession de la rentabilité assurée par la diffusion massive du même (spectacle, disque, film, etc.).Il est cependant des événements artistiques qui participent de la beauté du monde en ce qu\u2019ils sont, au contraire, uniques.Leur magie réside dans la puissante fugacité d'un moment privilégié.Ainsi, par exemple, il y a ceux et celles qui étaient à la Nuit de la poésie, le 27 mars 1970, au théâtre du Gesù à Montréal - et ceux qui n\u2019y étaient pas.Idem pour la Symphonie du millénaire, une aventure extravagante qui fît vibrer Montréal un seul soir, le 3 juin 2000.J\u2019y étais, en compagnie de 2000 participants munis de cloches conçues spécialement pour l\u2019occasion.Ces joyeux carillonneurs néophytes, dirigés par cinq chefs, s\u2019intégraient à l\u2019œuvre à des moments précis, entourés des dizaines de milliers de personnes rassemblées sur le site de l\u2019Oratoire Saint-Joseph.Portée par Walter Boudreau, compositeur et directeur artistique de la Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ) et par le compositeur Denys Bouliane, cette aventure humaine et artistique fut d\u2019une audace folle.Après des orages qui faillirent tout compromettre, le miracle eut lieu : la Symphonie du millénaire, écrite par 19 compositeurs d\u2019ici, résonna de la musique de 15 clochers (pré-enregistrés), de 15 ensembles musicaux sur place, du carillon de l\u2019Oratoire Saint-Joseph et des sirènes de deux vieux camions d\u2019incendie.Il ne s\u2019agissait certes pas d\u2019atteindre la perfection d\u2019un concert achevé, d\u2019autant que le défi technique était important puisqu\u2019il fallait gérer tous les délais propres aux sons qui voyagent.Ancrée à l\u2019un des chants sacrés les mieux connus du monde chrétien (le Veni Creator), cette expé- uauteureest rience a enrichi la beauté du monde et l\u2019idée que l\u2019on peut\trédactrice en chef s\u2019en faire par l\u2019esprit de communion qui y présidait - la\tadjointe à Relations communion inédite de symboles (religieux, patrimoniaux, sonores) et de forces humaines et créatrices variées (allant de l\u2019OSM au Studio de musique ancienne en passant par la SMCQ et le Royal 22e Régiment).C\u2019est aussi en tant qu\u2019œuvre vivante et authentique du temps présent, de style contemporain et défiant plusieurs préjugés à ce sujet, que l\u2019événement aura marqué le tournant du nouveau millénaire.* * * L\u2019ART QUI AIDE À VIVRE LJ art peut ainsi répondre à un besoin humain de communion, et d\u2019exutoire aussi.Pensons, par .exemple, aux concerts d\u2019un Manu Chao qui galvanisent jeunes et moins jeunes altermondialistes à travers le monde.Mais un cran plus loin, et plus profondément encore, l\u2019art est aussi beauté du monde en ce qu\u2019il aide à vivre et à lutter: le prisonnier qui n\u2019a pour compagnon qu\u2019un livre; l\u2019handicapé qu\u2019un atelier d\u2019art plastique stimulera; le paysan, le résistant, le peuple opprimé par la dictature ou la guerre et que les chants renforcent, de Bella Ciao (Italie), au Chant des partisans (France), en passant par El pueblo unido jamâs sera vencido (Chili).Est-il plus puissante incarnation de la beauté du monde par la force de l\u2019art et de la solidarité qu\u2019une chanson qui « déclenche » une révolution?Grandola vila morena, de osire Glacier, José Afonso, sonna le coup d\u2019envoi de la Révolution des Rosier blanc Œillets au Portugal en 1974.La célèbre strophe de la Chanson d\u2019automne de Verlaine, servant de message codé {Les sanglots longs / Des violons / De l\u2019automne / Blessent mon cœur ID\u2019une langueur /Monotone), et le poème Liberté d\u2019Éluard, parachuté à des milliers d\u2019exemplaires sur la janvier-février 2010 RELATIONS RELATIONS janvier-février 2010 m dOSSieR France occupée pour donner espoir aux populations, marquèrent tous deux la Deuxième Guerre mondiale.Mais est-il encore possible de concevoir de tels coups d\u2019éclat de l\u2019art et de l\u2019inspiration humaine dans nos sociétés saturées de décibels et de «liberté» criante?D\u2019imaginer la poésie comme arme de résistance?De penser que, même dans l\u2019atrocité d\u2019un camp de concentration - là où tout n\u2019était que ténèbres -, il y eut une poussière de beauté dans l\u2019art que les détenus artistes réussirent à créer?La visite du camp de Terezin reste empreinte dans ma mémoire à cet égard.Pendant la Deuxième Guerre mondiale, la ville de Terezin, aujourd\u2019hui en République tchèque, fut transformée en ghetto et son ancienne forteresse, en prison de la Gestapo.Plus de 33 000 personnes y moururent et 83837 autres y transitèrent avant de périr dans les camps d\u2019extermination.Ce qui s\u2019y est passé incarne pour moi une expérience de beauté du monde vécue sur le versant tragique et paradoxal de la vie.Un peu plus libres que dans d\u2019autres camps, de nombreux artistes - pratiquement tous morts ensuite - y ont monté des opéras, des soirées de lecture, des récitals, etc.Là où la répression, la maladie et la mort rôdaient quotidiennement, interpréter le Requiem de Verdi - ce que réalisa le chef d\u2019orchestre Rafael Schâchter avec les instruments du bord - prit des allures de mystérieux mariage entre la mort et la vie, l\u2019horreur et la beauté.Jamais dans l\u2019histoire, il n\u2019a été autant possible d\u2019avoir accès aux oeuvres d\u2019artistes de tous les styles, époques et pays, toutes disciplines confondues.SPLENDEURS DE TOUS LES STYLES Mais quittons cette obscure et funeste beauté pour embrasser du regard d\u2019autres rivages artistiques où se loge la beauté du monde.On ne réalise pas assez que jamais dans l\u2019histoire, il n\u2019a été autant possible d'avoir accès (certes davantage dans les pays riches que dans les pays pauvres) aux œuvres d\u2019artistes de tous les styles, époques et pays, toutes disciplines confondues.Par exemple, les trésors de la musique ancienne nous sont offerts dans l\u2019esprit et sur des instruments d\u2019époque grâce à des défricheurs comme Jordi Savall - tant apprécié au Québec.Ceux de notre propre folklore bien vivant font du festival Chants de Vielles, qui a lieu chaque année dans le cadre champêtre du village de Calixa-Lavallée, une expérience où le plaisir, l\u2019authenticité et la rencontre des générations sont à l\u2019honneur.Sans qu\u2019il puisse remplacer la magie de la scène ou du grand écran, Internet permet mille découvertes: des films de Buster Keaton à la lecture du célèbre poème « Speak White » de Michèle Lalonde.Sur scène ou sur film, il est possible de voir un chef-d\u2019œuvre comme L\u2019après-midi d\u2019un faune, créé par Nijinsky en 1912, ES janvier-février 2010 RELATIONS dans une reconstitution fidèle ou dans une relecture novatrice comme celle de la chorégraphe Marie Chouinard, qui tourne à travers le monde depuis 1987.Un lieu comme la Piazza Navona à Rome, avec sa fontaine des Quatre Fleuves du Bernin, est plus beau qu\u2019il y a trente ans car on en a chassé les voitures.Ceci dit, nous avons tous à l\u2019esprit ces hordes de touristes qui rendent la moindre intimité avec la Fontaine de Trevi ou La Pietà de Michel-Ange hautement hypothétique! Capter rapidement les chefs-d\u2019œuvre avec son appareil photo ou vidéo, comme s\u2019il importait davantage de posséder la réalité en image plutôt que de la regarder véritablement, est une triste obsession de notre époque.Mais peut-être certains se protègent-ils ainsi, et souvent à leur insu, de l\u2019émotion que pareille beauté peut engendrer et qui nous déconcerte?La beauté du monde n\u2019est pas sans danger, celui de ravir ou de chavirer nos sens, notre âme et notre esprit.Elle est aussi, comme on le sait, en danger.Sur le plan culturel, c\u2019en est au point où plusieurs conventions internationales sont devenues nécessaires pour protéger les expressions de la diversité culturelle et le patrimoine mondial.En outre, plusieurs pratiques (traditions et expressions orales, arts du spectacle, rituels, événements festifs, etc.), se trouvant au cœur de l\u2019identité des peuples, forgent le patrimoine culturel immatériel de l\u2019humanité, reconnu par l\u2019UNESCO depuis 2003.Encore assez peu connu, le concept désigne un patrimoine traditionnel et vivant « mis en péril par la mondialisation, les politiques uniformisantes et le manque de moyens, d\u2019appréciation et de compréhension qui, ensemble, peuvent finir par porter atteinte aux fonctions et aux valeurs de ces éléments et entraîner le désintérêt des jeunes générations», peut-on lire sur le site de l\u2019organisation.La Samba de Roda de Recôncavo de Bahia au Brésil, le Canto a tenore, un chant pastoral polyphonique sarde, le Cheoyongmu, une danse de cour en Corée, le batik indonésien ou encore le tango argentin y figurent.Cela nous rappelle que si notre époque se caractérise par un accès fabuleux et inédit à mille trésors de l\u2019art et de la culture, notre rapport à ceux-ci ne se réduit-il pas, pour l\u2019essentiel, à celui de spectateur, pour ne pas dire de consommateur?Or, pendant une grande partie de l\u2019histoire de l\u2019humanité, il n\u2019en a pas été ainsi.Les êtres humains savouraient certes les musiques, les danses et les écrits de leur temps, pouvant difficilement profiter de ce qui s\u2019était fait avant ou ailleurs.Mais plusieurs - dans les classes populaires comme dans les classes aisées - savaient véritablement danser, chanter et faire de la musique, avec une réelle maîtrise technique et de l\u2019expression.Ils participaient ainsi activement, personnellement et collectivement à créer la beauté du monde.Pouvons-nous en dire autant aujourd\u2019hui?\u2022 L\u2019expérience spirituelle de la beauté du monde La beauté des êtres et de la nature ainsi que l\u2019art convoquent une présence qui peut être nommée Dieu -un Dieu qui, loin de nous arracher du monde, nous y plonge.PHILIPPE SERS La tradition chinoise rapporte que le peintre ou le poète approche le paysage du monde avec une attention toute particulière qui naît du vide du cœur.Lorsque le cœur est vide, il est apte à accueillir la dynamique des choses, le jaillissement d\u2019énergie que représente l\u2019univers.Celui-ci est issu d\u2019un principe premier que les Chinois se refusent à identifier d\u2019une manière précise et dont ils ne font que constater les résultats dans la nature : rochers, nuages, brumes, formes torturées des pins ou croissance du bambou.Lorsque le cœur s\u2019est rempli de cette énergie, il déborde sur le papier en un poème ou en un paysage qui, dans le rouleau que l\u2019on tient à deux mains, l\u2019une déroulant, l\u2019autre enroulant, va se déployer comme il s\u2019était montré au promeneur, comme une véritable rencontre.La beauté du monde manifeste la réalité, la vérité des choses.Pour la tradition chinoise, elle réside dans cette énergie primordiale, ce principe interne constant, qui nous relie à l\u2019origine unique.Ainsi, la peinture de paysage est-elle un art sacré par excellence.L\u2019EXPÉRIENCE DE LA LUMIÈRE Une telle expérience de la beauté du monde nous met sur la piste du père Pavel Florensky, théologien et mathématicien russe (1882-1937), et de sa métaphysique des couleurs élaborée à partir de la contemplation des icônes de Roublev dans « Les Signes célestes, réflexion sur la symbolique des couleurs1 ».« Partons dans la nature, quelque part dans les champs, de préférence au lever du soleil, ou en tout cas au moment où le soleil est bas sur l\u2019horizon, et notons le jeu des couleurs.À l\u2019opposé du soleil : le violet, un peu de mauve, mais surtout du bleu.Du côté du soleil, du rose et peut-être plutôt du rouge orangé.Au-dessus de nos têtes, du vert presque transparent, émeraude.Réfléchissons à ce qui est offert à nos regards.Nous voyons la lumière, exclusivement la lumière, uniquement la lumière de l\u2019unique soleil.Sa gamme de teintes n\u2019est pas un trait propre à lui seul, mais l\u2019expression d\u2019un lien avec ce milieu terrestre et en partie peut-être céleste que cette unique lumière remplit d\u2019elle-même» (p.63).Pour Florensky, les couleurs sont, à la différence des formes, une donnée naturelle.Il invite à l\u2019expérience directe, personnelle.Il fait appel au soleil et préconise d\u2019observer sa lumière en elle-même.Le lever ou le coucher du soleil est choisi parce qu\u2019il est le moment où la rencontre entre la lumière et la matière s\u2019exacerbe.La lumière de l\u2019unique soleil est indivisible.En rencontrant la matière, elle passe du continu au discontinu.«Et ces magnifiques couleurs qui parent l\u2019horizon ne sont rien d\u2019autre que le mode de corrélation entre la lumière indivisible et la discontinuité de la matière.Nous pouvons dire que la valence chromatique de la lumière solaire est cet avant-goût, cette L'auteur est philosophe et critique d'art.Il a publié aux éd.Les Belles Lettres ÜAvant-garde radicale (2004) et Icônes et saintes images (2002) >0 v\\ Osire Glacier, Rosée 1.R Florensky, La perspective inversée, suivi de l'Iconostase, Lausanne, L\u2019Âge d\u2019Homme, 1992.RELATIONS janvier-février 2010 EQ dOSSieR $mm w BBatiaEj chacun tous les jours.La seule condition pour l\u2019accueillir est d\u2019ouvrir son regard spirituel.N\u2019est-ce pas l\u2019enseignement de toute la théologie de l\u2019icône?« La définition de la lumière ne peut être que la suivante : [.] Par rapport aux couleurs, nous nommons la lumière le blanc.Or « blanc » n\u2019est pas une définition positive, mais simplement l\u2019indication d\u2019une absence d\u2019impureté : ni telle couleur ni telle autre, mais uniquement la lumière pure, sans impureté.[.] Seule la limitation, l\u2019affaiblissement, l\u2019entrave, la dilution, la raréfaction de l\u2019énergie pure de la lumière par une passivité qui lui est étrangère, pourrait forcer la lumière à être non pas simplement de la lumière, elle-même, mais une lumière partiale, penchant pour telle ou telle partie de la gamme chromatique » (p.65).La lumière rencontre donc une passivité qui lui est étrangère.Et cette rencontre transforme aussi bien la lumière que ce qu\u2019elle a rencontré.À première vue, les termes dépréciatifs utilisés - limitation, affaiblissement, entrave, dilution, etc.- pourraient laisser penser que cette rencontre est une expérience négative pour la lumière.Ce serait mal comprendre le propos.La lumière rencontre l\u2019altérité, avec tout ce que cela implique.Dans cette rencontre, la lumière s\u2019altère, devient autre, mais pas négativement.Son altération produit le plus magnifique jeu, la plus magnifique fête pour le regard.La radicale altérité du divin s\u2019offre à une multitude de possibles colorés au cours de la rencontre.L\u2019expérience de la lumière apparaît comme l\u2019expérience du processus même de l\u2019incarnation et de la kénôse de Dieu : Dieu se dépouillant de la condition divine pour embrasser entièrement la condition humaine.En montrant d\u2019une manière aussi affirmée la valeur métaphysique de la couleur, en tous points conforme à la théorie des couleurs de Kandinsky2, Florensky offre un exemple de la manière dont peut être vue la beauté du monde.LE REGARD SPIRITUEL Simone Weil, dans son texte « Formes de l\u2019Amour implicite de Dieu3 », voit dans la beauté du monde « le sourire de tendresse du Christ pour nous à travers la matière ».« L\u2019amour 2.\tVoir Philippe Sers, Kandinsky.Philosophie de l\u2019art abstrait: peinture, poésie, scénographie, Milan-Paris, Skira/Seuil, 2003.3.\tS.Weil, Attente de Dieu, Paris, La Colombe, 1950, p.142-211.Osire Glacier,\tmodification qu\u2019apporte à la lumière du soleil la poussière Nuages universels de la terre, la plus fine poussière terrestre, et peut-être aussi la poussière céleste encore plus fine» (p.63).À partir de là apparaît, dans l\u2019analyse de Florensky, un troisième terme qui renvoie au «vide actif» de la pensée chinoise.«Donc il n\u2019existe que l\u2019énergie de la lumière qui éclaire et la passivité de la matière éclairée, et qui pour cette raison n\u2019absorbe pas la lumière, c\u2019est-à-dire une passivité de la matière qui au-delà d\u2019elle ne laisse pas passer la lumière.Et enfin il existe ce dont nous ne pouvons dire que \"il existe\" (comme tournure grammaticale) parce que cette chose est le néant, un espace vide, c\u2019est-à-dire une lumière d\u2019intensité nulle, une pure potentialité de brillance pour une lumière qui n\u2019existe pas.Ces deux éléments et un troisième, le néant, définissent toute la variété des couleurs du ciel» (p.63).Florensky cerne la potentialité du vide, qui fait que le vide est le lieu des énergies.Cette notion de vide actif était rendue, chez les peintres chinois, au moyen du trait ou de la tache.La théorie de Florensky l\u2019applique, quant à elle, à la couleur, lui donnant ainsi une profondeur métaphysique : la rencontre de la lumière est la rencontre de la gloire de Dieu.Celle-ci n\u2019est pas le fruit d\u2019une expérience réservée aux grands mystiques, puisque cette lumière est donnée à m janvier-février 2010 RELATIONS La rencontre de la lumière est la rencontre de la gloire de Dieu.Celle-ci n\u2019est pas le fruit d\u2019une expérience réservée aux grands mystiques, puisque cette lumière est donnée à chacun tous les jours.La seule condition pour l\u2019accueillir est d\u2019ouvrir son regard spirituel. de cette beauté, dit-elle, procède de Dieu descendu dans notre âme et va vers Dieu présent dans l\u2019univers.C\u2019est aussi quelque chose comme un sacrement.» Pour Simone Weil, l\u2019amour de la beauté du monde est un amour de l\u2019ordre du monde, complément de l\u2019amour du prochain.Il se fonde, comme lui, sur un renoncement, « image du renoncement créateur de Dieu.Dieu fait exister cet univers en consentant à ne pas y commander, bien qu\u2019il en ait le pouvoir, mais à laisser régner à sa place, d\u2019une part la nécessité mécanique attachée à la matière, y compris la matière psychique de l\u2019âme, d\u2019autre part l\u2019autonomie essentielle aux personnes pensantes.» Ce renoncement, point de départ de la kénôse, de l\u2019abaissement de Dieu jusqu\u2019à la croix, est un acte dans lequel l\u2019être humain doit suivre Dieu.Cela implique, pour Weil, de renoncer à être le centre du monde, de l\u2019espace, du temps et de l\u2019être, et d\u2019accepter le «règne de la nécessité mécanique dans la matière et du libre choix au centre de chaque âme».C\u2019est l\u2019amour du prochain qui nous porte à accepter ce libre choix.C\u2019est l\u2019amour de l\u2019ordre du monde «ou, ce qui est la même chose, amour de la beauté du monde » qui nous fait consentir, à l\u2019instar du divin, à l\u2019existence autonome du monde.De nombreux grands saints, comme saint François d\u2019Assise ou les ermites de la tradition orientale, ont senti cette beauté du monde et leur dénuement atteste une relation immédiate avec elle.Jésus lui-même se réfère deux fois à cette beauté lorsqu\u2019il « prescrit de contempler et d\u2019imiter les lys et les oiseaux pour leur indifférence à l\u2019avenir, pour leur docilité au destin; une autre fois, de contempler et d\u2019imiter la distribution indis-criminée de la pluie et de la lumière du soleil » (p.164).La beauté du monde appelle un regard spirituel sur les choses.Le comportement du peintre chinois de paysage, évoqué plus haut, appartient à ce registre puisque, pour lui, le monde est destiné à habiter son cœur-esprit.LA MODERNITÉ ET L\u2019ART Voyons désormais comment la modernité et l\u2019art contemporain peuvent prendre le relais de ce type de réflexion.Lorsque la modernité élimine en elle toute préoccupation concernant la beauté, comme chez Francis Picabia ou Georg Grosz, ce qu\u2019elle rejette c\u2019est une beauté de mode, de style ou de séduction, bref, une beauté mensongère qui nous présente comme belle, par exemple, une réalité sociale brillante masquant l\u2019égoïsme et la haine de l\u2019autre.C\u2019est au nom de la vérité en art que ce type de beauté est rejeté.La seule beauté que peut accepter l\u2019artiste des avant-gardes radicales est celle qui joue le rôle d\u2019un indice de vérité.En aucun cas une beauté de séduction.N\u2019oublions pas qu\u2019au jardin du paradis, le fruit était séduisant à voir et qu\u2019ainsi la beauté est toujours déchirée entre vérité et mensonge.Elle peut être porteuse de mort.La création artistique est à la recherche d\u2019un absolu de beauté.L\u2019aventure de la modernité nous permet d\u2019en définir trois niveaux de présence qui se déploient dans l\u2019œuvre d\u2019art comme une réponse à la beauté du monde.«Joue-nous donc quelque chose de beau.» MICHEL CONNEVILLE Certains s\u2019inquiéteront et d\u2019autres se réjouiront de l\u2019offre pléthorique de musique à laquelle est soumise la grande majorité des habitants de la planète à notre époque.Immense bruit de fond pour un siècle de sourds ou réalisation de la prophétie du «village global»?Multiplicité des plaisirs disponibles ou danger d\u2019une anesthésie par saturation?Étonnement, en tout cas, devant cette situation sans précédent historique.Goutte d\u2019eau dans cet océan sonore, que vient donc apporter la «musique contemporaine» à la beauté du monde?Depuis toujours, les compositeurs ont œuvré au renouvellement du langage musical (harmonie, rythme, forme) et à l\u2019invention de nouveaux territoires sonores.On a l\u2019impression d\u2019une accélération de l\u2019histoire sur ce plan depuis la Seconde Guerre mondiale.Messiaen, Cage, Boulez, Stockhausen, Xénakis, Reich, Part, Garant, Tremblay, Vivier, Boudreau, Bouliane, Lesage, Sokolovic: chacune de ces figures de la musique contemporaine redéfinit à sa façon ce que peut être la musique, voire la fonction même de cet art qui « combine les sons », non pas nécessairement de manière «agréable à l\u2019oreille», selon une vieille définition, mais pour qu\u2019ils suscitent une variété de réflexions, d\u2019émotions, de plaisirs, de passions.Et par là être en mesure de réinventer la nature même de la beauté.\tL\u2019auteur est De beautés au pluriel plutôt, alors que tant de cordes dif-\tcompositeur férentes en nous sont appelées à vibrer au gré des propositions des créateurs! Le cruel, le dissonant, le grotesque, voire le laid, ont toujours fait partie de la panoplie de la beauté.Ajoutons-y le froid, le distant, le neutre, le désordonné, le profanatoire, l\u2019anarchique.Si l\u2019art est dans la manière de dire plutôt que dans le sujet qu\u2019il traite, la beauté devrait plutôt naître de cette manière, que l\u2019on peut alors admirer.Identifiant les conditions du beau du point de vue de l\u2019objet offert à un récepteur, les Classiques parlaient de l\u2019entièreté de cet objet - condition liée à la forme -, de l\u2019harmonie (entre le tout et les parties) et de l\u2019éclat (ce qui retient et saisit la perception).En face, un récepteur, «sujet connaissant par l\u2019intellect, imaginant, agissant, capable de plaisir et de peine, RELATIONS janvier-février 2010 SB dOSSieR LES ÉLÉMENTS DU MONDE Comme nous l\u2019avons vu avec Florensky, ce sont d\u2019abord les éléments du monde, ce qui nous est donné à voir - ou à entendre - qui est l\u2019objet d\u2019une rumination destinée à en dégager le suc.On se fie à une évidence du regard et de l\u2019écoute qui capte la beauté de la nature et des êtres humains, l\u2019énergie du monde et le travail humain.Les éléments naturels ou culturels sont accueillis par l\u2019artiste.Paul Cézanne réfléchit inlassablement sur la montagne Sainte-Victoire pour en dégager la beauté structurelle et géologique profonde.Robert Delaunay contemple, dans une série de perspectives vertigineuses, la toute jeune Tour Eiffel.Durant la guerre civile espagnole, tandis que tous les regards sont fixés sur le déploiement des forces en présence, Picasso voit la souffrance humaine et peint son flamboyant tableau Guernica.Renoir veut ennoblir la beauté des femmes, tandis que Chagall réfléchit à un arrière-monde inapparent d\u2019anges et de musiciens volant dans les airs.Le regard sur la beauté de la création s\u2019attache d\u2019abord à la cohérence des éléments.Il s\u2019agit ici d\u2019accueillir l\u2019élément dans sa force et dans sa vérité.À cette étape, l\u2019artiste rumine les choses pour parvenir à saisir leur profondeur spirituelle.On passe ainsi d\u2019une relation immédiate au monde à une approche de la valeur vitale de l\u2019élément.Le regard de l\u2019artiste se veut un éclairage spirituel de la matérialité.Mais l\u2019activité artistique ne peut en rester à cette étape qui risquerait d\u2019enfermer la représentation dans la simple délec- tation.C\u2019est ici le premier lieu du renoncement à l\u2019illusion imaginaire d\u2019être au centre du monde dont parlait Simone Weil.LA COMPOSITION À la suite de la révolution de l\u2019abstraction en peinture, beaucoup de choses ont changé.Lorsque l\u2019artiste imitait la réalité, sa composition était guidée par la cohérence extérieure, celle de la scène du monde.Dans l\u2019abstraction, Toute grande œuvre est témoignage d'une présence d\u2019un absolu de vérité, de beauté ou de justice.C\u2019est la recherche de cette présence qui unifie les créations artistiques les plus diverses et en fait un instrument de lecture de la beauté du monde.la réalité n\u2019est plus là pour guider la main du peintre.Les artistes qui initient cette forme d\u2019art - Kandinsky, Mondrian ou Malevitch - renoncent également à certaines conventions académiques qui pouvaient guider leur geste, comme la cohérence de la métaphore ou de l\u2019allégorie.La peinture n\u2019est plus la simple illustration de ce qui peut être transmis par le discours.La composition par elle-même est invitée à devenir un instrument original d\u2019approche de la réalité profonde et affirme alors de plus en plus son indépendance par rapport au discours.L\u2019artiste est appelé à renoncer à l\u2019auto-construction de l\u2019ordre du monde.C\u2019est ici le deuxième lieu du renonce- donc aussi de désir et de répulsion» (Étienne Gilson, Introduction aux Arts du Beau, Paris, Vrin, 1963).Si celui-ci perçoit et reconstruit en lui-même la cohérence, la « perfection » de la proposition artistique, dans la forme même qu\u2019elle adopte (pensons au bien-être-qui-vient-après-l\u2019ennui dans certaines œuvres du compositeur John Cage ou aux brutales juxtapositions de sonorités chez Gilles Tremblay), il peut y avoir plaisir, éventuellement émotion -que notre époque confond souvent avec la beauté alors qu\u2019elle n\u2019en est qu\u2019une facette.Une artiste est inspirée par les forces sexuelles qui meuvent le monde, un autre par les origines politiques ou historiques de ses colères, un troisième par la mère perdue et la mort qui hante, et cet autre par le pur plaisir de la construction sonore, dans l\u2019étonnement de ce qu\u2019elle peut évoquer.Une œuvre ne peut donner que ce qu\u2019elle offre.Le récepteur ne peut recevoir que dans la mesure où il accepte le monde qui lui est proposé.Toi, attiré par la musique, toi qui sais que le plaisir (l\u2019impression de beauté) de celui qui écoute est contingent; que le plaisir se gagne et qu\u2019il n\u2019y a rien de moins spontané; que la connaissance et le temps peuvent amplifier le plaisir; qu\u2019il y a un Je et un Tu dans la relation artistique et qu\u2019un dialogue ne peut exister sans écoute; alors : écoute.Écoute bien.Avec acuité.Écoute beaucoup.Entoure ton écoute de tes questions.Cherche des réponses et réécoute.Analyse et oublie.Écoute encore.Laisse ce qui est nourrir ton imaginaire.Tu n\u2019es pas obligé d\u2019aimer.Mais tu peux bien prendre le temps d\u2019écouter une fois.Avant d\u2019être compositeur, j\u2019ai longtemps été auditeur et c\u2019est à lui que je cherche d\u2019abord à faire plaisir.Si tu es patient, tu auras peut-être le désir d\u2019entrer de toi-même dans le jardin dont je t\u2019ai ouvert la porte, et où se trouvent les fleurs musicales étranges et « divinement inutiles» (Gilson) que j\u2019y ai installées, avec ma maladresse de jardinier toujours en apprentissage.Mais tu le sais bien, tu sais tout cela: je suis un animal humain comme toi et, dans le maelstrom musical croissant, malmenés par les conditions d\u2019exercice du jardinage, nous nous parlons tous toujours de la même chose: de notre étonnement d\u2019être ici, trop brièvement.Je me souviens, lorsque, dans les soirées familiales de ma jeunesse, au lieu de Chopin pour lequel j\u2019étais plus doué, je m\u2019escrimais à jouer quelque pièce de Bach au piano, mon père ou quelque cousin finissaient par me lancer: «Bon, joue-nous donc quelque chose de beau.» janvier-février 2010 RELATIONS ^ y ment à l\u2019illusion de la situation centrale imaginaire qu\u2019évoquait Simone Weil.Au-delà d\u2019un ordre construit, il s\u2019agit de retrouver celui qui est la trace d\u2019une présence.Le vide du cœur, qui se remplit de l\u2019énergie du monde, prôné par le peintre chinois, est destiné à l\u2019accueil de cette présence.Cet accueil se fait dans la composition, défi auquel s\u2019attachent à répondre les grandes œuvres synthétiques de notre temps, comme celles de Kandinsky, Hans Richter, Kurt Schwitters, Joseph Beuys ou Tadeusz Kantor.La composition, contrairement à la construction qui se présente comme l\u2019architecture de l\u2019œuvre - sa base intérieure selon Kandinsky-, se présente comme la dynamique qui parcourt l\u2019œuvre.Kandinsky l\u2019appelle son élan intérieur.Elle dépasse donc les préoccupations de la construction.Elle est le chemin du sens dans l\u2019œuvre d\u2019art, celui par lequel le monde est rendu visible, dans son ordre et dans sa beauté de vérité.Son défi est d\u2019être une mise en ordre des éléments en fonction du sens.Elle s\u2019attache à reconnaître la beauté de l\u2019ordre du monde - l\u2019harmonie - c\u2019est-à-dire à sortir de l\u2019esthétique vers l\u2019éthique.C\u2019est alors que l\u2019artiste atteint le registre de l'ordonnancement: le minimum de forme pour le maximum de contenu, organisé en une totalité organique.Cela signifie aussi que, grâce à l\u2019œuvre d\u2019art, se constitue un projet transformateur.Pour prendre un exemple un peu amusant, Max Ernst raconte comment il s\u2019était moqué de son père qui peignait un tableau représentant son jardin.À un moment donné, son père, pris d\u2019une inspiration, effaça sur le tableau une branche d\u2019arbre qui ne lui convenait pas.Il se dirigea aussitôt vers l\u2019arbre dans le jardin et en coupa pour de bon la branche.Curieusement, Ernst vit là un truquage de la réalité.Or, le tableau avait joué le rôle d\u2019un transfert d\u2019évidence pour son père.La lisibilité du jardin sur osire Glacier, la toile avait rendu clair le défaut que constituait la Pissenlit î branche : elle ouvrait sur un projet organisateur.On pourrait dire que l\u2019œuvre d\u2019art apporte une lisibilité de la beauté du monde qui autorise l\u2019exercice de la fonction utopique.L\u2019œuvre d\u2019art débouche ainsi sur un projet plus large que la simple délectation vis-à-vis du monde.Dans la modernité, elle ne concerne plus la dimension esthétique de l\u2019être humain mais l\u2019ensemble de son être, de ses angoisses et de ses espérances : son appel à l\u2019absolu.Bien sûr, un danger subsiste à ce stade : construire la beauté du monde à partir d\u2019une conception de l\u2019ordre limitée à son caprice.C\u2019est là vouloir se substituer à la beauté du monde, en niant toute présence derrière celle-ci - toute transcendance.RENCONTRE D\u2019UNE PRÉSENCE Il y a en effet à l\u2019origine de l\u2019œuvre d\u2019art l\u2019événement de cette rencontre.Toute grande œuvre est témoignage d\u2019une présence d\u2019un absolu de vérité, de beauté ou de justice.C\u2019est la recherche de cette présence qui unifie les créations artistiques les plus diverses et en fait un instrument de lecture de la beauté du monde.L\u2019artiste n\u2019est plus simplement producteur de beauté, mais serviteur de celle-ci.La beauté sauvera le monde, disait Dostoïevski, mais seule la beauté qui renvoie à une transcendance peut contribuer au salut qu\u2019il évoque : la beauté sauve lorsqu\u2019elle conduit à prendre conscience du fait que l\u2019être humain n\u2019est pas le centre du monde, pour accéder à l\u2019altérité radicale, origine de toute beauté.Dans le retrait de l\u2019esthétique propre à la culture contemporaine, la beauté du monde n\u2019est pas négligée par l\u2019art, elle est simplement invitée à révéler sa profondeur métaphysique.\u2022 RELATIONS janvier-février 2010 m La beauté est-elle cachée?Partie à la recherche d\u2019une danse dont l\u2019essence précède la forme et l\u2019esthétisme, Jocelyne Montpetit a trouvé au Japon d\u2019autres conceptions de l'art, de la beauté, d\u2019un rapport de l\u2019être au monde.Souvenirs d\u2019une quête artistique singulière.JOCELYNE MONTPETIT «Je crois que le beau n\u2019est pas une substance en soi, Mais rien qu\u2019un dessin d\u2019ombres, qu\u2019un jeu de clair-obscur.» Junichirô Tanizaki, L\u2019éloge de l\u2019ombre, 1933 L\u2019auteure est choré-\tI e suis arrivée au Japon le 26 août de l\u2019année 1981.graphe, interprète\tI Danseuse et musicienne de formation, j\u2019espérais y trou- et professeure\t/ ver des enseignements qui me permettraient de faire précéder la forme par le sens, d\u2019unir l\u2019expression du corps à celle de l\u2019esprit, de vaincre les divisions judéo-chrétiennes du corps et de l\u2019âme.J\u2019attendais beaucoup de ce séjour où je me rendais à l\u2019invitation d\u2019un maître japonais de la danse pour un stage intensif de deux mois.Depuis l\u2019enfance, je ressentais une vive tension qui, tout en me propulsant dans mon cheminement artistique, me projetait souvent dans des désespoirs secrets et douloureux.La question de la mort - inévitable - accompagnait mes pensées presque tous les jours, pour finalement disparaître seulement lorsque je dansais.Mais la danse, telle que pratiquée de manière générale en Occident, semblait toujours se complaire dans la forme - qu\u2019il s\u2019agisse du ballet ou de la danse moderne - au détriment d\u2019une essence plus profonde.Comme si on établissait à l\u2019avance les critères de la beauté du geste que l\u2019interprète devait atteindre.Mon passage à Paris chez Étienne Decroux, créateur du mime corporel dramatique, me confirma cette attitude souveraine de la forme, de ladite beauté.Auparavant, j\u2019avais toutefois vécu de fortes expériences spirituelles auprès de l\u2019homme de théâtre Jerzy Grotowski, en Pologne, vers la fin des années 1970, sans bien comprendre comment reproduire seule ces états.Nous y venions de partout dans le monde, danseurs mais surtout acteurs, pour découvrir un souffle nouveau, des mouvements inattendus, une voix profonde qui sortait de nos Le maître japonais me dit : « L\u2019espace est plus important que toi car il te survivra, tu ne fais que passer.» je compris que ce passage sur Terre qu\u2019il évoquait était celui de tous les êtres humains, que j\u2019étais ni plus ni moins qu\u2019un maillon de la chaîne.ventres.Nous cherchions des façons singulières d\u2019approfondir notre compréhension de l\u2019interprétation artistique.C\u2019est là que je ressentis qu\u2019il était possible d\u2019approcher l\u2019interprétation d\u2019une façon plus organique et primordiale.Dans le laboratoire de Grotowski, à Wroclaw, le travail se déroulait seulement la nuit.Il nous proposait des situations et des actions qui nous permettaient de toucher la source du mouvement et de la voix.Nous arrivions parfois à des sensations difficilement descriptibles par lesquelles, pourrait-on dire, nous approchions la vraie beauté du monde.Comme si la nuit devenait un véritable révélateur de l\u2019être.LA RENCONTRE Si Grotowski pouvait révolutionner la démarche de certains acteurs, je ne voyais personne qui proposait ce genre d\u2019approche en danse.Jusqu\u2019au jour où j\u2019aperçus la publicité d\u2019un danseur japonais de passage à Montréal.C\u2019était Min Tanaka.Je suis allée le voir danser dans un loft de l\u2019avenue des Pins.Là, je vis un demi dieu offrant une danse toute en lenteur, un corps nu, à la fois lisse et musclé, une énergie qui absorbait l\u2019espace tout autour, des yeux au regard intériorisé.Avec son crâne rasé, sa peau colorée d\u2019une pâte brune qui dégageait une odeur exotique, il ressemblait à la fois à un homme primitif et futuriste, à une panthère ayant la douceur d\u2019un agneau.Son corps était fort comme un chêne et souple comme le bambou : la vraie beauté.Après quelques stages avec lui à Montréal et à Paris, j'arrivai donc au Japon en août 1981, la peur au ventre.La première nuit, je dormis peu.Je me savais proche d\u2019un grand rêve : celui d\u2019être initiée à ce que je pressentais être « la vraie danse».Je me sentais anxieuse d\u2019affronter un grand maître et fébrile de pouvoir aller chercher chez lui quelques secrets de l\u2019existence.Le premier matin de mon apprentissage, je devais faire comme les autres danseurs : laver le plancher.J\u2019étais étonnée de cette pratique mais je compris vite, jour après jour, que ce rituel était aussi important qu\u2019un pas de danse.En fait, je le saisis vraiment lorsque le maître me dit : « L\u2019espace est plus important que toi car il te survivra, tu ne fais que passer».Je reçus cette phrase comme une gifle.Comment et pourquoi me parler ainsi à moi, venue d\u2019aussi loin pour travailler avec lui?Puis, je compris que ce passage sur Terre qu\u2019il évoquait était celui de tous les êtres humains, que j\u2019étais ni plus ni moins qu\u2019un maillon de la chaîne.Je pris .-yG- janvier-février 2010 RELATIONS rFBSÎB'g WiSrçW - alors de plus en plus soin de ce plancher, en le lavant non pas de façon mécanique mais avec attention.C\u2019est ce sol qui me rassurait pendant les durs entraînements où l\u2019on devait y marteler des pieds pendant plus de huit heures.Il recevait l\u2019eau de notre sueur et quand, épuisée, l\u2019énergie tombait, Tanaka me criait alors «prends l\u2019énergie du sol» -je m\u2019accrochais à lui.LA BEAUTÉ D\u2019UNE PIERRE Proche du butô, créé après la Deuxième Guerre mondiale, la danse de Tanaka était nommée «danse-état».Fuyant l\u2019esthétisme, le danseur arrivait à dépasser ses limites et devenait en quelque sorte un corps vide et disponible pour recevoir les images mentales suggérées par le chorégraphe.Ce processus pouvait conduire à des « performances » dont le pouvoir d\u2019évocation était puissant et mystérieux parce qu\u2019il était profondément ancré dans l\u2019expérience humaine.Les entraînements étaient si éprouvants que je désirais secrètement qu\u2019un tremblement de terre fasse disparaître le laboratoire.J\u2019étais parfois dépassée par la situation.Étant la seule danseuse non japonaise, je vivais un véritable choc culturel.Les Japonais tiraient leur force du groupe tandis que mon individualité semblait rapetisser de jour en jour.Mais lorsque le soir, nous lavions le plancher de l\u2019espace de danse, ce rituel me replaçait toujours dans une réalité simple et essentielle, et me faisait du bien.Peu à peu, j\u2019abandonnai malgré moi mon corps en fuite pour devenir un corps en lutte et en dépassement.Pendant ce processus, nous allions parfois dans la montagne, autour du village de Daigo, tout près de Tokyo.Min Tanaka y avait une maison traditionnelle qui faisait partie du laboratoire et nous en profitions pour nous entraîner dans la nature.Au cours d\u2019un exercice où notre corps entrait en relation avec le sol, je me suis mise à pleurer comme une enfant, le visage écrasé sur la terre humide.Je me sentais comme un corps sans défense, rompu par trop d\u2019entraînements.La différence culturelle était telle que j\u2019en perdais mes repères.C\u2019est alors que Tanaka s\u2019approcha de moi et me demanda : « où as-tu mal pour pleurer ainsi?» Je fus traversée par une rage, me disant qu\u2019il ne me comprenait pas du tout.Je lui expliquai que j\u2019avais l\u2019habitude, depuis mon enfance, de recevoir des encouragements et des compliments de mes professeurs qui m\u2019aidaient à poursuivre.J\u2019étais venue de si loin pour qu\u2019il me donne des conseils, des notes, des trucs quoi, tandis que je ne recevais pas d\u2019encouragements et que j\u2019étais même souvent ignorée.Je ne comprenais pas pourquoi il m\u2019avait choisie comme danseuse.C\u2019est alors qu\u2019il me dit: «Moi, je t\u2019ai choisie parce que tu as la tension et la beauté d\u2019une pierre.» J\u2019étais bouche-bée.Il continua: «La pierre est si dense et si intense que l\u2019on peut ressentir son énergie de très loin; les plus grands danseurs au Japon ont cette qualité.» Cette nuit-là, couchée sur le tatami, je ne fermai pas l\u2019œil.Je me revis, enfant maigre et trop nerveuse, toujours tendue de l\u2019intérieur et prête à fuir à tout moment.En grandissant, cette tension devenait phénoménale et l\u2019énergie que je mettais pour la dissimuler m\u2019épuisait.Mon interprétation sur scène était souvent empreinte de séduction, ce qu\u2019encourageaient mes professeurs occidentaux.Et voilà que, pour la première fois, on me disait que ce que je considérais comme la part la plus obscure de mon être était en quelque sorte ma plus grande qualité pour la danse.C\u2019est à partir de ce moment, à Daigo, que mon véritable travail d\u2019interprète commença.Je restai encore bien des années au Japon afin d\u2019y confronter des aspects profonds de mon être et devenir une meilleure danseuse, notamment auprès de deux des fondateurs du butô, Tatsumi Hijikata et Kazuo Ohno.La compagnie de Tanaka présentait des spectacles du nord au sud et de l\u2019est à l\u2019ouest du pays.À chaque fois que je passais à Kyoto, je restais assise des heures à contempler le jardin de pierres du temple Zen Ryoan-ji.On dit que ce jardin représente l\u2019univers ainsi que sa beauté.Il est nettoyé et râtelé par les moines du temple, matin et soir.Sur sa surface emplie de roches qui représente la mer, quinze pierres sont disposées et où que nous soyons assis, nous n\u2019en voyons que quatorze.On dit que celui qui voit la quinzième pierre a atteint le nirvana.La beauté du monde est-elle ainsi cachée?\u2022 Osire Glacier, Baie Saint-Paul RELATIONS janvier-février 2010 ES dOSSieR L'auteur est dramaturge m janvier-février 2010 Le mot empoisonné 111» ¦5£«Ss ¦ S'-'- tïdf?\" gpjlggsiff : ' 'T^^Û kst# WAJDI MOUAWAD Un texte impossible à écrire, ou bien de droite à gauche, en tous cas à l\u2019envers, car ici tout se joue à l\u2019envers.À l\u2019envers du temps.Il y a un silence sismique.Tremblement de terre de silence.Plaque tectonique de chagrin.La catastrophe prendra vite fin, disais-tu, et c\u2019était précisément ce qui la faisait durer.Ici, pas d\u2019étonnement; pas de locataires dans les immeubles, pas de douleurs invisibles, pas de mystère.Tu disais les mots inutiles qui ne consolent pas.Là un trou d\u2019obus, comme une lune en creux, dans la façade d\u2019un visage.Cela date d\u2019hier.À peine.Peine à peine.Tu me dis de dire un mot que je ne dis plus; celui qu\u2019il y a longtemps l\u2019enfant-poète assoyait sur ses genoux pour pouvoir mieux insulter.Tu me dis de dire un mot quand les vocables se sont envolés, se sont exilés loin de nos lèvres.Tu me dis de dire un mot quand, me réveillant ce matin, j\u2019ai vu qu\u2019en place des mains, j\u2019avais deux passoires métalliques pour y faire s\u2019égoutter les phrases molles du silence.Tombé dans le trou du trou, l\u2019alphabet, pris au piège des chaleurs esthétiques, 1.Voir W.Mouawad, «Le don de l\u2019idiotie», Relations, n° 666, janvier-février 2001, p.36-37.lettres qui les composent nous rappellent les chers disparus sans empêcher le sens d\u2019être donné.Générosité des morts à demeurer actifs auprès des vivants tant et aussi longtemps que ceux-là n\u2019auront rien trouvé pour les remplacer.Nous voici orphelins.Orphelins de toutes rimes possibles ou alors par hasard.Nous voici dans le bruissement des insectes.Scarabées creusant les trous pour dévorer les cendres des lettres et tenter, grâce à la sensibilité d\u2019un appareil digestif à la capacité incertaine, de retrouver les molécules encore vivantes, non calcinées, des lettres perdues.Fragment d\u2019un g pour ressentir, dans la condensation de l\u2019atome, la puissance du mot gorge.Métaboliser ce qui est toujours vivant mais invisible, ce peu qui reste et qui a échappé à la destruction.Dévorer le cloaque; son huile, sa Osire Glacier, Canyon Lands (Utah) Il en coûte de parler de beauté du monde, en un temps où la guerre provoque le choc et l\u2019effroi, même sous son masque de paix et de progrès.Où les mots sont devenus cendres et silence.Quand la destruction - même de soi - peut être louée comme œuvre esthétique, il faut, évoque Wajdi Mouawad, poète rescapé, se résoudre à veiller au bord de la folie1.Et témoigner de l\u2019horreur.Rappeler que nous sommes tous, qui que nous soyons, des survivants.C\u2019est alors que peut être ressentie la puissance - si fragile, si essentielle -de la vie.suintant jusqu\u2019au cloaque, l\u2019alphabet a vu ses lettres s\u2019oxyder jusqu\u2019à se calciner, pour se consumer, de A à Z, ne laissant que des cendres.Aucune lettre n\u2019en est sortie vivante et nul ne peut oser approcher le trou du trou où les lettres sont mortes.Nul ne peut prétendre savoir comment, dans le trou du trou, les lettres sont mortes, ni dans quelle douleur, ni en décrire la souffrance.Comment utiliser des lettres pour décrire la mort des lettres?Plus d\u2019alpha, ni d\u2019oméga, ni d\u2019aleph.Reste le souvenir que nous avons d\u2019elles; la fragilité du f la sexualité du e accent aigu et du e muet, puis la Cassiopée du w.Les mots écrits, mémoire des lettres disparues, font de tout texte, en lui-même, avant même d\u2019être inscrit, ontologiquement, une nostalgie.Dans la maladie incurable du retour, les mots ont perdu tout présent.Les graisse, son suintement et se résoudre à la malédiction, pour retrouver les fragments et les restituer sous une forme indigeste à toute violence.Nouvel alphabet pour dire les mots anciens.Il courait dans le désert le fou criant : « Ils ont rempli ma maison de monstrueuses machines, venez m\u2019en délivrer! » Et les autres de le calmer et le raisonner: «Cesse de hurler et organise un vide-grenier; nous t\u2019aiderons à placer là et là les pancartes en carton pour faire savoir aux voisins que tu cherches à te débarrasser des machines qui t\u2019encombrent.» Mais lui, courant toujours, alla jusqu\u2019au ravin où il se lança dans un cri: « Oui, oui, c\u2019est si vrai.Qui saura jeter à notre cou la poésie comme un magique nœud coulant?» Et sa chute fut comme une flèche qui, ne trouvant pas sa cible, s\u2019arrêta au milieu de sa course pour devenir sa propre cible et espérer être frappée par sa course.Même une mer de sang peut faire des vagues magnifiques pour qui veut faire du surf.Comment pourrais-tu le lui reprocher toi qui es incapable de sortir de ton chagrin, abeille prise au piège du pot de miel?\u2014 Ne vois-tu pas que tu joues et tires ta joie d\u2019une mer de sang?\u2014 Est-ce que la mer a déjà été autrement?La réponse du petit frère sera toujours plus juste que la question posée par son aîné.Le balancier du temps joue en ta défaveur.Il te faudra garder les yeux ouverts.C\u2019est le plus que tu puisses faire.Tu seras l\u2019hurluberlu allant de-ci de-là, disant la transparence des plafonds.Tu seras l\u2019animal de foire.Tu seras le sympathique.Le drôle.Celui que l\u2019on invite pour distraire l\u2019assemblée.Le spécimen.Ce mot-là, que tu me demandes de dire, tu en seras la terre que l\u2019on creuse dans le noir comme l\u2019assassin creuse pour enfouir, dans la forêt lugubre, les membres de sa victime.Tu es la terre noire où ce mot-là sera caché.Là, plus tard, dans le secret de l\u2019absence, pousseront des plantes carnivores, des fruits empoisonnés.Notre odeur pestilentielle, nous la payons cher.Ne me pousse pas à trahir l\u2019infection que je suis devenu en disant et en écrivant l\u2019agréable d\u2019un mot dont tout le monde se moque.Sache seulement que pour un temps de deuil qui n\u2019empêchera pourtant nulle joie, ce mot sera longtemps encore ancré à l\u2019encre du chagrin.\u2022 Ce texte est paru simultanément dans L'Oiseau-Tigre (les Cahiers du Théâtre français), vol.9, n° 2, janvier 2010.Métaboliser ce qui est toujours vivant mais invisible, ce peu qui reste et qui a échappé à la destruction.RELATIONS RELATIONS janvier-février 2010 dOSSieR L\u2019auteure est sociologue La beauté en partage NICOLE LAURIN1 Au-dessus des portes de la cathédrale médiévale d\u2019Amiens s\u2019élève une statue nommée «Le beau Dieu».Il est jeune.La Vierge à ses côtés le regarde, témoin de cette beauté.En vain les mystiques ont-ils tenté de décrire l\u2019éblouissante, indicible beauté divine.Les mots leur manquent: Dieu serait la beauté même.Dans le patois de Bernadette, la Vierge des apparitions de Lourdes est « une dame, la belle dame ».Le monde est beau sous toutes les latitudes, même au désert.Dans le Grand Nord, aux confins de l\u2019océan Arctique, il n\u2019y a rien: rochers, pergélisol, terre et mer incolores fondus dans le ciel gris.Le vide absolu, plus beau que tout.Dans les déserts de sable sous des deux sans nuages, le caravanier est ébloui.Pays de neige et pays de soleil ont leur beauté propre.De même, en toutes contrées, les villes et les villages, au long des routes usées depuis des millénaires par le pas des hommes et des bêtes.La science a permis de découvrir l\u2019extraordinaire beauté de l\u2019univers et de ses évolutions, dans l\u2019infiniment petit et l\u2019infiniment grand.Beauté des animaux, du singe à l\u2019éléphant sans oublier la coccinelle, le papillon.La grâce des mammifères marins qui chantent au fond des mers.Trop souvent, nous les maltraitons, petites ou grosses bêtes.Combien sont désormais en voie de disparition?Beauté des êtres humains aussi, qui transcende leurs différences.Les tout-petits sont beaux, les vieillards aussi, si nous savons les regarder.Dans toutes les sociétés, des vêtements et des bijoux servent de parure.Les Amérindiens sont splendides dans leurs habits de fête.L\u2019art crée de la beauté même lorsqu\u2019il dépeint et souligne la laideur, dans la peinture, la sculpture et la littérature.Par-dessus tout, la beauté jaillit de la musique.Un des plus grands mystères qui soient.Des premiers rythmes sur un objet résonnant, aux confins de la préhistoire, jusqu\u2019à une sonate de Bach, un air de jazz, un concert rock.La beauté s\u2019attache aussi à la dimension morale des actes, la vertu : un beau geste, une belle âme.Aux sentiments et aux relations : une belle amitié, un bel amour.Les retrouvailles : le retour d\u2019êtres chers que l\u2019on croyait perdus.Le pardon, que l\u2019on confond à tort avec de la faiblesse.La beauté se révèle au quotidien dans les gestes les plus simples : sourire, chercher le regard de l\u2019autre, tendre la main.Consoler l\u2019enfant en détresse, essuyer ses larmes.Beauté du travail, de l\u2019œuvre humaine dans sa simplicité et sa complexité.Les mains de la pianiste, celles du me-nuiser.Beauté de la parole et de l\u2019écriture: chanson, poème, lettre d\u2019amour.Équation algébrique, notes de solfège.Beauté de l\u2019âme qui puise dans l\u2019espérance le courage de vivre et de mourir.Hélas, on ne peut ignorer ce qui ternit et détruit la beauté du monde.L\u2019extrême solitude - la beauté doit être partagée.Le refus d\u2019aimer, la colère, la vengeance.Le mal sous toutes ses formes: ignorance, violence, cupidité.L\u2019argent qui croit pouvoir acheter la beauté.Les enfants négligés, affamés.Ceux que l\u2019on abandonne.L\u2019exploitation éhontée du travail des immigrantes dans les sweat shops de Montréal.Les prostituées, les sans-abri, les clochards, toutes ces personnes qui n\u2019ont plus d\u2019identité.La guerre couve, éclate, s\u2019éteint, se rallume, ici ou là, sur divers continents.Plusieurs pays disposent d\u2019un arsenal capable de détruire la planète.L\u2019activité humaine pollue, détériore, massacre la nature.La faim, la soif, les maladies ravagent des populations entières, celle de l\u2019Afrique en particulier.Combien de gens sur terre sont privés de beauté?Les résidants des banlieues-dortoirs, ceux des slums au cœur des villes.Combien vivent dans la poussière et la boue, dans les pays pauvres comme dans les pays riches?Certains ne voient jamais le soleil.D\u2019autres brûlent et cherchent en vain un peu d\u2019ombre car les arbres sont morts et ne repousseront pas.Les arbres sont la plus grande gloire du règne végétal.Le poète Joyce Kilmer les a célébrés.«Je pense que je ne verrai jamais / Un poème beau comme un arbre./[.} Mais Dieu seul peut créer un arbre.2» La beauté est sans limite, elle ne connaît aucune loi.On croit pouvoir la contempler, s'en repaître impunément.Elle nous guette et nous prend dans ses filets.Dangereuse beauté qui conduit vers des rivages dont on ne revient jamais.Rilke l\u2019a pressenti: «Car le beau n\u2019est que le commencement du terrible, / ce que tout juste nous pouvons supporter / et nous l\u2019admirons tant parce qu\u2019il dédaigne/ de nous détruire.3» Et Félix de chanter: «C\u2019est beau la mort, y a plein de vie dedans.» \u2022 1.\tDepuis longtemps, le rédacteur en chef de Relations parle de la beauté du monde dans ses textes et ses éditoriaux.Ces pensées fugitives lui sont dédiées.2.\tTrees (traduction : Catherine Réault-Crosnier).3.\tRainer Maria Rilke, Élégies de Duino (traduction de Lorand Gaspar), dans Œuvres, t.2, Seuil, 1972.m janvier-février 2010 RELATIONS Voir, rejoindre Osire Glacier, Massif de Charlevoix Le soleil repose sur la montagne que dénudent les bourrasques de l\u2019automne.Le lac en reflète l\u2019image exacte, les aspérités, les couleurs délavées.Tout est immobile maintenant, un silence sans faille enlace le paysage.Je vous écris au bord d\u2019un ciel comblé de bleu.Mes yeux s\u2019ouvrent sur cette vie retrouvée que célèbrent l\u2019aube et le bourgeon, la pluie sur les herbes.Je vous écris au bord de ce ciel comblé d\u2019un bleu pareil à votre regard.Je retrouve la sensation de votre présence, l\u2019étreinte de nos mains au milieu des montagnes si hautes que les nuages effacent la route devant nous, la dévoilent pour l\u2019avaler de nouveau.Ainsi avançons-nous vers ce que l\u2019amour porte de nous-mêmes, ainsi avançons-nous.Le jour referme ses paupières, maintenant le sable refroidit, les herbes qui tantôt encore pointaient le ciel s'affaissent peu à peu sous le givre qui les enserre.Minuscules et vastes mystères auxquels nous sommes conviés, à chaque instant, la vie renouvelle son offrande, - brèches, rivages, longues ailes que déploie le vent, que révèle le temps.Le temps.Je gravis chaque pente, franchis chaque obstacle, escalade chaque falaise pour enfin, enfin atteindre la cime, cette pointe d\u2019aiguille où nous sommes lumière et joie, - lumière et joie.Je choisis le vent pour me rappeler la fragilité des choses, l\u2019ocre, le rouge pour étreindre la terre, les oiseaux blancs, les branches cassées pour me rappeler la chute et l\u2019envol, je choisis le feu qui brûle et transforme, les mots de Rilke, de Virginia Woolf qui pétrissent l\u2019argile, je choisis les fraîches ondées, les couleurs du soir et les questions qui durent au bout des ans, je choisis le plus petit, la rose, votre regard pour respirer l\u2019impérissable leçon de beauté, leçon de fragilité.Voir et rejoindre, rejoignant enfin ce qui m\u2019échappe et me dénude.HÉLÈNE DORION L\u2019auteure est poète RELATIONS janvier-février 2010 m dOSSieR Partout et nulle part L'auteur est peintre et poète « y m .\t' i Ui Lino, Entre ciel et terre, 2009, acrylique sur bois Tous les lundis, de la fin de l\u2019été au début de l\u2019hiver, je fais le trajet aller-retour Montréal/Québec en autobus.Je vois des tas de gens entrer et sortir de cet autobus et je ne peux m\u2019empêcher d\u2019imaginer leur vie, ce qui les fait courir ou bien rêver, ce qui les fait rire ou pleurer.Il m\u2019arrive ainsi régulièrement d\u2019engager la conversation avec une des personnes qui s\u2019assoient à mes côtés.Et chaque fois, depuis six mois, je profite du moment pour leur demander ce qu\u2019elles pensent de la beauté.J\u2019ai obtenu toutes sortes de réponses, vraiment toutes sortes.En voici quelques-unes.La beauté, c\u2019est une fleur qui pousse entre deux plaques de béton; c\u2019est la couleur de la brume en septembre; c\u2019est le souvenir d\u2019avoir aimé très fort; c\u2019est un feu de foyer dans une maison en hiver; c\u2019est le sourire d\u2019une femme que l\u2019on croise sur la rue dans une ville étrangère; c\u2019est une main dans une main, un corps dans un corps, l\u2019odeur du sous-bois, la trace d\u2019un animal dans la neige, les yeux de certains enfants.Un avocat m\u2019a même répondu que la beauté, c\u2019était l'humilité.Effectivement.Je me suis alors demandé si je ne devais pas me taire sur le champ.On trouve beaucoup de gens pour affirmer que la beauté c\u2019est ceci, et rien d\u2019autre.Mais pour être vraiment en mesure de parler de la beauté, il faudrait plus d\u2019une vie, plus d\u2019un œil, plus d\u2019une bouche.Il faudrait des milliers de regards sur des milliers de vies pour s\u2019en approcher ne serait-ce qu\u2019un tout petit peu.Alors comment vous dire.Comment dire ce qui ne se voit pas, ce qui n\u2019existe qu\u2019en apparence dans la tête de ceux qui savent regarder le monde avec autre chose que des yeux?Je suis peintre, artiste, poète - ou quelque chose comme ça - et mon travail consiste à débusquer la beauté là où elle se trouve, peu importe le prix à payer ou les chemins empruntés.Dans cette quête, il m\u2019arrive souvent d\u2019éprouver une sorte de vertigineuse inquiétude devant l\u2019immensité du vide qui nous entoure, comme s\u2019il y avait des jours où la beauté n\u2019existait tout simplement pas.Dans toute cette soudaine obscurité, il y a pourtant toujours un instant inespéré où la lumière surgit.Comme si la beauté pouvait aussi exister dans le néant.Cet étonnant rapport à la beauté m\u2019a fait conclure qu\u2019elle est partout, et nulle part.m janvier-février 2010 RELATIONS Elle apparaît de jour comme de nuit, elle se glisse entre les couches du temps, elle arrache aux arbres leurs oiseaux pour les lancer dans le ciel, elle creuse le sol avec des racines de verre, elle s\u2019éparpille d\u2019un visage à l\u2019autre comme des billes sur le pont d\u2019un navire.Faire l\u2019expérience de la beauté est donc à la portée de tous, du moment que l\u2019on soit prêt.Ou plutôt disposé, devrais-je dire.C\u2019est une condition fondamentale et non négociable.La beauté a besoin qu\u2019on l\u2019accueille, c\u2019est tout.Elle n\u2019a rien à faire des frontières, des barricades, des murs et des prisons.La beauté est libre d\u2019entrer et de sortir.En fait, la beauté est une clé : elle ouvre des portes.C\u2019est un passage insoupçonné nous permettant d\u2019aller au-delà d\u2019une certaine limite.Comme s\u2019il nous était possible, l\u2019instant d\u2019une simple rencontre, de sentir toute l\u2019ampleur des mondes auxquels nous appartenons et d\u2019entrer en contact avec une autre dimension de nous-mêmes, troublante et réconfortante à la fois.La beauté a, sans aucun doute, le pouvoir de nous sauver de la déception tragique, de la guerre, de la peur, de la barbarie, de tout ce qui réduit chaque jour notre monde à si peu qu\u2019il devient impossible d\u2019y respirer.Je dis ça, mais vous savez bien, vous qui éprouvez de la beauté comme moi, qu\u2019on pourrait tout aussi bien dire autre chose.C\u2019est peut-être le plus beau finalement.La beauté nous appartient.À vous, à moi, à tous ceux qui en prennent possession.Vous n\u2019aviez pas l\u2019impression de pouvoir posséder la beauté, n\u2019est-ce pas?Et pourtant.Si ce n\u2019est pas vous ou moi qui la fabriquons, qui d\u2019autre?La nature?L\u2019univers?Dieu?Un super ordinateur?Non, la beauté, c\u2019est nous, nous tous ensemble qui nous représentons le monde tel qu\u2019il est.Jamais on ne pourra dire qu\u2019il n\u2019y a plus de beauté.Jamais.Tant que l\u2019Homme sera Homme, la beauté subsistera dans sa mémoire.C\u2019est une semence toujours prête à féconder et c\u2019est finalement, notre plus grande arme contre la mort.LINO POUR PROLONGER LA RÉFLEXION\t\t LIVRES\tMERLEAU-PONTY, Maurice, L'Œil et l'Esprit,\tRelations, M.Chabot, « La beauté de vieillir », BOR, josef, Le Requiem de Terezin, Paris,\tParis, Gallimard, 2007.\tn° 714, janvier-février 2007; J.Pichette, « La Les Éditions du Sonneur, 2005.\tMONETTE, Hélène, Thérèse pour joie et\tnuit du monde», n° 673, décembre 2001; DORION, Hélène, L\u2019étreinte des vents, Montréal,\torchestre, Montréal, Boréal, 2008.\tdossiers « Fragilités», n°726, août 2008 et Les Presses de l\u2019Université de Montréal, 2009.\tMOUAWAD, Wajdi, Le sang des promesses, Paris, Actes Sud/Leméac, 2009.\t« L\u2019art à l\u2019œuvre », n° 685, juin 2003.CHENC, François, Cinq méditations sur\tPROULX, jean, Artisans de la beauté du monde,\tFILMS la beauté, Paris, Albin Michel, 2006.\tQuébec, Septentrion, 2002.\tL\u2019homme qui plantait des arbres de Frédéric CHOUINARD, Marie, Chantier des extases,\tZUNDEL, Maurice, La beauté du monde\tBach, Québec, 1987.Montréal, Les éditions du passage, 2008.\tentre nos mains: articles, Sillery, Anne\tLa Neuvaine de Bernard Émond, Québec, 2005.DUMONT, Fernand, L'Arrière-saison (poèmes inédits datés de 1995), Montréal,\tSigier, 2004.\tLa Nuit de la Poésie 27 mars icjjo de Jean-Claude Labrecque, Québec, 1971.L\u2019Hexagone, 1996.\tREVUES\tLa Terre vue du ciel de Renaud Delourme ECO, Umberto, Histoire de la beauté, Paris,\tGRABURN, Nelson et STERN, Pamela, «Ce qui\td\u2019après les photographies de Yann Flammarion, 2004.\test bien est beau.Un regard sur la beauté\tArthus-Bertrand, France, 2005.FREITAG, Michel, «Comment sortir de l\u2019im-\tchez les Inuit du Canada», Terrain,\tPour la suite du monde de Pierre Perrault, passe?», dans L'impasse de la globalisation (propos recueillis par Patrick Ernst),\tn° 32,1999.Magazine littéraire, « La beauté », hors-série,\tQuébec, 1963.Montréal, Écosociété, 2008.LINO, La chambre de l\u2019oubli, Montréal, Les 400 coups, 2008.\tn° 16, mars-février 2009.\tSITE : Patrimoine mondial de l\u2019UNESCO RELATIONS janvier-février 2010 dOSSieR Oubliée en plein milieu ¦J y.#' Osire Glacier, Utah %* J*-***'- ¦>-J X \u2022mrm i i J r« - ¦ L\u2019auteure est chorégraphe, interprète, directrice générale et artistique de la Compagnie Marie Chouinard j\u2019écris pour cette revue qui me demande comment pourquoi dans mon travail la beauté du monde je réponds : je mets en place, je déplace vers la présence la revue m\u2019avertit : 750 mots et n\u2019écrivez pas à la ligne je pense : ça ne les regarde pas la beauté me fait douleur au cœur me tue sauf l\u2019essentiel l\u2019alignement de quelques toyotas luisantes et autres ferrailles mouillées côté ouest de la rue de bullion à montréal un jour vers 16 heures Épiphanie! quels accords de quels détails quoi a créé cet océan de beauté qui veut savoir aime déjà j\u2019ai fait déposer doucement les lèvres des danseurs sur le sol.Tous en même temps.Comme ils chantaient de longues notes tenues, silence soudain.La terre a absorbé le secret.nous jouons à l\u2019archaïque présence, à sur-le-champ l\u2019incarnation, à disparaître et à réapparaître là où nous n\u2019étions pas allés depuis le futur la beauté touche le fond nous jette à plat ventre le ciel tu veux l\u2019éternité tu l\u2019as juste avant de tout perdre nous chanterons le La nous ondoyons dans la clairière de Heidegger, nous nous tenons caribous debout dans le parc humain de Sloterdijk, nous dansons chouinardesquement que Socrate était immobile parfois longtemps, occupé de daïmons, vous aviez oublié de respirer?accorder les silences espacer le souffle aimer aimer l\u2019être au monde écouter comment notre pensée pense ne plus l\u2019écouter écouter l\u2019écoute danser la danse il s\u2019exerce à être presque rien en direct les actualisations spontanées d\u2019humanité libre d\u2019Histoire fabrication de la grâce la pensée dans l\u2019espace en pleine floraison et nous dans le noir étonnement je suis là jusque dans les talons jusque dans les dents une tonalité étrangère tonne qui nous aurait pénétrés et malgré nous harmonisés; je fabrique des étonnements, des bouche bées, des bouchées doubles vers la liberté, des plongées, des chantepleures de sens, de la beauté et le ventre, vide enfin, vide de ce qui est inutile à la faim une cicatrice oubliée en plein milieu y déposer doucement l\u2019oreille tabula rasa de la folie collective voici la beauté de l\u2019innombrable MARIE CHOUINARD janvier-février 2010 RELATIONS soirées ReLatiONS Célébrons la beauté du monde Dans la foulée du dossier « La beauté du monde», vous êtes conviés à une soirée artistique en compagnie des artistes José Acquelin, Hélène Monette, Élise Turcotte (poètes), Jocelyn Bérubé (conteur), Marc Chabot, Claude Vaillancourt (écrivains), Philippe Ducros (dramaturge), Bernard Émond (cinéaste), Marie-Claude Rodrigue (chorégraphe), Alejandro Venegas (guitariste-chanteur du groupe Intakto).Lecture de poèmes de Ying Chen, Hélène Dorion et Pascale Quiviger par la comédienne Klervi Thienpont, accompagnée au violon par Gabriel Côté.Cet événement aura lieu le lundi 25 janvier à 19 h à la Maison Bellarmin, 25, rue Jarry Ouest, Montréal (métro Jarry ou de Castelnau) Contribution suggérée: io$ Pour plus de renseignements, consulter: Merci de confirmer votre présence à Christiane Le Guen : 514-387-2541, poste 234 / PROCHaiN NUméRO Le numéro de mars de la revue Relations sera disponible en kiosques et en librairies le 26 février.Pensez à le réserver.Il comprendra notamment un dossiersur l\u2019impunité Policiers, spéculateurs, tortionnaires, hommes d\u2019affaires, technocrates, politiciens : peu sont jugés pour les abus, les situations injustes et tragiques, voire les crimes dont ils peuvent être responsables.Comment expliquer l\u2019impunité érigée en système, malgré l\u2019État de droit qui caractérise les régimes démocratiques?Quelles sont les avancées - car il y en a - et les limites de la justice internationale?Et comment les multiples luttes et processus populaires (tribunaux des peuples, commissions Vérité-Réconciliation) sont-ils sources de transformation et d\u2019espoir?\u2018,1 \u2022 ,,r y ~ v 4M rv / ¦ art le carnet signé par le cinéaste Bernard Émond;\tMarion Garda la chronique littéraire d\u2019Élise Turcotte;\tArnaga'LeJour des morts (exposition une controverse sur le protectionnisme;\tMassacre de Panzôs, les œuvres de notre artiste invité, Marion Garcia Arriaga.25 ans plus Xari)' 1997- Recevez notre nouvelle infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d\u2019envoi sur la page d\u2019accueil de notre site Internet : La foRme du jour CHRONiçue LittéRaiRe 13 janvier-février 2010 RELATIONS Quatre TEXTE : ÉLISE TURCOTTE ILLUSTRATION : CHLOÉ SURPRENANT La forme du jour a cédé sous la pression de l\u2019hiver.Les murs se sont effondrés -moi l\u2019histoire j\u2019ai pleuré - les murs ont chuté une seconde fois dans la neige première comme l\u2019espoir.C\u2019était un vaste secret, un horizon d\u2019animaux en horde, un ciel froid à aimer.Les petites maisons remplies de chiffres et de lettres brillaient sous la voûte du soir, tu pesais ton silence dans la voiture en panne, tu comptais les épines de ce silence tandis que je me nourrissais de ciel froid.Existait cette histoire impossible : je me souvenais maintenant de ma mort, je l\u2019écrivais à nouveau sur une pierre volée au hasard.Cette pierre rougeoyait comme une saison perdue, je pensais aux arbres secs, à la douleur qui pouvait effacer la douleur.Ce n\u2019était pas une question de rire et d\u2019oubli, cela se passait, les idées tranchaient la densité de la nuit.Il y avait le monde et sa beauté toujours endeuillée.Mais ce n\u2019était pas hier dans les bras d\u2019un souvenir.Il y avait des fantômes de chevaux revenus de la guerre.Je repassais par la porte de mon rêve le plus noir, je comptais les visages dans la boue.Je savais que le matin serait là, aussi vieux qu\u2019un poème, attentif et lustré.Les mots avaient des yeux à gauche, des paupières à droite.Je voyais ton ombre dans leur nid.La nuit se refermait et la révolte était.Chloé Surprenant, Le pas tranquille d'Éros, 2008, acrylique sur toile, 120 cm x 180 cm RELATIONS janvier-février 2010 aiLLeuRS Crise sociale en outre-mer La crise guadeloupéenne qui s\u2019est propagée des Antilles françaises jusqu\u2019à la Réunion, au début de l\u2019année 2009, marque une nouvelle étape de la relation entre l\u2019outre-mer et la métropole française.MATHIEU PROST L\u2019auteur est journaliste indépendant Mars 2009 en Guadeloupe, traduction du graffiti : « Liberté, égalité, répression / Le LKP dit que nous n'en pouvons plus / La Guadeloupe n'est pas à vous.» Photo: Julien Launay Un modèle social s\u2019exporte plus laborieusement qu\u2019une canne à sucre.Ainsi, la vie dans un département ou une collectivité d\u2019outre-mer (DOM-COM1) n\u2019offre pas les mêmes conditions qu\u2019en métropole.Cette disparité, principalement liée au pouvoir d\u2019achat, est l\u2019une des sources de l\u2019exaspération ambiante.Le sentiment de dépendance reste imprégné dans les rapports entre la France et les DOM-COM.«Nous ne laisserons pas une bande de békés rétablir l\u2019esclavage », affirmait le syndicaliste guadeloupéen Élie Domota.Cette référence à l\u2019ancienne élite blanche traduit une partie du malaise transgénérationnel vécu par les citoyens de ces collectivités.En prenant d\u2019assaut les médias, Domota, qui est aussi le leader du LKP(Liyannaj Kont Pwofitasyon: Collectif contre l\u2019exploitation outrancière, en créole), a ainsi favorisé une prise de conscience des préoccupations tant quotidiennes qu\u2019existentielles des « ultramarins » -cette communauté antillaise diffuse et hétérogène, héritière du passé colonial français.UNE ÉCONOMIE SOUS PERFUSION Certes, le budget de l\u2019État français pour l\u2019outre-mer a augmenté de 10% en 2009, pour atteindre 16,5 milliards d\u2019euros.Mais la situation de ces populations reste préoccupante.En Guadeloupe comme dans le reste des Antilles, l\u2019économie demeure sous perfusion.Le taux de chômage y dépasse les 20 % alors qu\u2019il se situe autour de 8% en métropole; le PIB par habitant est _./'IP;- .atii h ¦\u2014m\u201c \u2019 y: inw/mjmm.G.\u201d\u2019 /V .¦V ms\"-**.français presque deux fois moindre, avec environ 16 500 euros par habitant en 2007; et l\u2019obligation d\u2019importer la plupart des denrées rend la vie encore plus douloureuse pour le porte-monnaie.Patrick Karam, délégué interministériel pour Légalité des chances des Français d\u2019outre-mer (un poste créé en 2007), dresse le constat suivant: «Que voit le Guadeloupéen après soixante années de départementalisation?Des prix plus élevés que dans l\u2019Hexagone, un revenu par habitant très inférieur à la moyenne nationale, des enfants surdiplômés au chômage et des métropolitains qui occupent les postes de cadres » [Le Monde, 18 février 2009).LES REVENDICATIONS AUTONOMISTES RAVIVÉES Le vent de révolte généralisé provenant de Guadeloupe a permis au LKP d\u2019obtenir une concession majeure de la part de la métropole, soit un accord de 165 articles censé atténuer les dysfonctionnements économiques guadeloupéens - incluant une augmentation de 200 euros mensuels des bas salaires afin de lutter contre la vie chère.Dans la foulée, le gouvernement français a décidé d\u2019organiser des États généraux de l\u2019outre-mer, une initiative par ailleurs largement boudée par les organismes qui étaient à l\u2019origine de ce mouvement de lutte sociale.Le motif de ce boycott : l\u2019unilatéralité des décisions prises à Paris.Le LKP et ses homologues (Collectif du 5 février en Martinique, Cospar à la Réunion) fournissent ainsi des arguments à ceux qui voient dans leur démarche une prédominance du principe d\u2019autodétermination et donc un objectif indépendantiste.Cette visée politique transparaît en filigrane depuis le début du conflit.L\u2019idée d\u2019une autonomie accrue, jamais en tête des arguments des grévistes car pas suffisamment populaire, reste à l\u2019ordre du jour pour nombre de contestataires, dont m janvier-février 2010 RELATIONS aiLLeuRS Élie Domota.L\u2019ambition des autonomistes est d\u2019étendre la possibilité donnée au peuple guadeloupéen de présider à sa destinée, grâce à une clarification des compétences, une rénovation des institutions et un renforcement de la démocratie locale.Mais la valse-hésitation sur cette orientation s\u2019est manifestée en 2003, lorsque la réforme pour la création d\u2019une collectivité unique en Guadeloupe - premier pas vers une marge de manœuvre accrue - fut massivement rejetée (73 %).Pour en comprendre les raisons, il faut remonter dans l\u2019histoire.DÉSÉQUILIBRES HISTORIQUES Au milieu du siècle dernier, le poète martiniquais Aimé Césaire, qui fut également l\u2019un des ardents défenseurs de la «départementalisation» française, constatait sans mal que les ambitions qu\u2019il nourrissait pour sa terre natale ne seraient pas satisfaites aisément : « Nous avons reçu les premiers CRS [Compagnies républicaines de sécurité, NDLR] avant de voir la première application de la sécurité sociale.» Pourtant, lorsque les mesures de désenclavement social ont commencé à se faire nettement sentir dans le courant des années 1970, un sentiment antagoniste a gagné en intensité dans la population : celui d\u2019être à la fois assisté et dépendant.Ainsi, comme le note Thierry Michalon, de l\u2019Université des Antilles et de la Guyane, « le grand nombre est intérieurement déchiré entre le désir d\u2019échapper à la tutelle de la France et la peur du prix à payer pour cette émancipation, l\u2019image d\u2019Haïti et de sa misère alimentant d\u2019ailleurs cette terreur ».Le rapport de force ne s\u2019est finalement jamais équilibré depuis le début de la relation France-Antilles.Dès l\u2019arrivée des premiers colons en Guade- 1.Officiellement, l\u2019appellation «collectivité d\u2019outre-mer» a remplacé celle de «territoire d\u2019outre-mer» (TOM) depuis la révision constitutionnelle de mars 2003.loupe, en 1635, l\u2019ascendance métropolitaine est non négociable.Les Autochtones font place à la main-d\u2019œuvre «bon marché» de l\u2019époque.Les esclaves, amenés principalement d\u2019Afrique noire, peuplent alors les lucratives plantations de canne à sucre qui pullulent sur place.Quelque quatre millions d\u2019hommes et de femmes privés de leur liberté y transiteront.C\u2019est lors de l\u2019instauration de cette économie de la canne à sucre que s\u2019est forgée la dépendance des colonies envers le continent.Le système commercial en vigueur, «l\u2019Exclusif», interdisait théoriquement aux colons de faire embarquer les marchandises sur des navires autres que français.Les règles, formellement édictées vers 1760, étaient ainsi libellées : « Les colonies n\u2019étant établies que pour l\u2019utilité de la métropole, il s\u2019ensuit : 1) Qu\u2019elles doivent être sous sa dépendance immédiate et sous sa protection.2) Que le commerce doit être exclusif aux fondateurs.Les colonies seraient plus utiles si elles pouvaient se passer de la métropole: ainsi c\u2019est une loi prise dans la nature de la chose que l\u2019on doit restreindre les arts et la culture dans une colonie à tels ou tels objets, suivant les convenances du pays de la domination.» Cette idée a germé dans l\u2019esprit du ministre des Affaires étrangères sous le règne de Louis XV, Étienne François de Choiseul, le même qui signa quelques années auparavant le Traité de Paris, conférant à la Grande-Bretagne l\u2019autorité sur le Canada.Même si la domination de la métropole sur les terres ¦ d\u2019outre-mer s\u2019est estompée depuis le XVIIe siècle, quatre cents ans de rapports inégaux laissent des marques indélébiles.Les liens qui unissent le «continent» à ses terres d\u2019outre-mer se sont tant complexifiés au fil des siècles que toute volonté de les encadrer se heurte à une multitude de barrières sociales, politiques et culturelles.Le conflit de 2009 a ainsi ravivé un feu qui couve depuis plus d\u2019un demi-siècle.En mai 1967, alors que la Guadeloupe était un département français BARBADES PORTO- RÉPUBLIQUE RICO DOMINICAINE Guadeloupe , Dominique Martinique% Ste-Lucie {) CUBA JAMAÏQUE MER DES CARAÏBES p Grenade Trinitad- / et-TobagQ/7 VENEZUELA COLOMBIE depuis plus de vingt ans, les ouvriers réclamaient une augmentation de salaire de 2,5%.Échec des négociations, début des manifestations: l\u2019intervention des forces de l\u2019ordre se soldera officiellement par sept morts, mais plus sûrement par 87.Le schéma se reproduisit quatre ans plus tard.Une grève des ouvriers agricoles, des colons et des petits planteurs dura trois mois et se termina également dans la violence, sans avancée sociale notable.La grève générale de 2009 pose les mêmes questions : l\u2019incompréhension chronique peut-elle être dépassée?Les demandes d\u2019équité de traitement sont-elles entendues?Chose certaine, le phénomène d\u2019attraction-répulsion a encore de l\u2019avenir car les contestations de l\u2019ampleur de celle de 2009 n\u2019occasionnent que des prises de conscience sporadiques du mal-être.Les Français de la métropole méconnaissent ces concitoyens très éloignés et sont partagés quant à leur devenir.Interrogés par l\u2019institut de sondage OpinionWay au mois de mars 2009, 59 % des Français jugeaient que les DOM étaient un « atout pour la France », tandis que 38 % les voyaient comme un « poids ».Ces réponses, certes partielles, sont néanmoins le signe d\u2019un relatif échec d\u2019intégration de ces cultures au modèle politique, social et économique du pays des droits de l\u2019Homme.\u2022 RELATIONS janvier-février 2010 m coNtROveRse Les auteurs enseignent la philosophie respectivement au Cégep de Drum-mondville et au Cégep Limoilou L\u2019humour au Québec: y a-t-il de quoi rire?L\u2019humour est un signe de démocratie.DOMINIC FONTAINE-LASNIER ET MATHIEU CAUVIN LJ humour est si présent au Québec qu\u2019on peut penser i qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un trait dominant de notre société, qui participe de son caractère distinct.Que ce soit le cas ou non, prenons ce «trait» et émettons l\u2019hypothèse, pour le plaisir de la réflexion, qu\u2019une société comme la nôtre, capable de rire d\u2019elle-même, est plus saine sur le plan démocratique qu\u2019une société qui en est incapable.Pour comprendre ce que signifie « rire», laissons-nous inspirer par une allégorie du penseur français Georges Bataille (1897-1962): «Si je tire la chaise.à la suffisance d\u2019un sérieux personnage succède soudain la révélation d\u2019une insuffisance dernière (on tire la chaise à des êtres fallacieux), le suis heureux, quoi qu\u2019il en soit, de l\u2019échec éprouvé.Et je perds mon sérieux moi-même, en riant.» Le rire soulignerait l\u2019évidence d\u2019une contradiction essentielle de la condition humaine: l\u2019insuffisance (l\u2019absurde) derrière toute prétention à la suffisance (le sérieux).Par exemple, on rit de la mèche rebelle du professeur mi-chauve dont le sérieux semblait nous assurer, pourtant, que rien n\u2019échapperait à son contrôle.Voilà ce que révèle le rire, au fond : la vérité même de notre condition d\u2019être humain pris en sandwich entre l'absurde (un monde dépourvu de sens) et le sérieux (l\u2019impossibilité de renoncer à trouver un sens au monde).Rire nous fait du bien précisément dans la mesure où cela nous libère de cette tension qui se joue en l\u2019humain - d\u2019où l\u2019effet de relâchement du rire, comme s\u2019il nous élevait quelques instants «au-dessus» de l\u2019absurde et du sérieux.Voyons maintenant les implications politiques de cette analyse du rire.D\u2019abord, nous dirons qu\u2019une société capable de rire d\u2019elle-même s\u2019autorise généralement à rire de ses représentants politiques, dont elle remet en question le sérieux, la crédibilité et l\u2019autorité en révélant leurs travers et leurs insuffisances.Quand cela est possible et courant, comme c\u2019est le cas au Québec (pensons aux Parlemen-teries, aux caricatures des journaux ou aux émissions Infoman et Gérard D.Laflaque, qui ciblent souvent des politiciens), on est quand même loin du climat de peur qui règne dans les régimes tyranniques.Pouvait-on rire publiquement d\u2019Hitler sans risquer sa vie?Et plus près de nous, dans un contexte politique certes moins dramatique, rire publiquement de Silvio Berlusconi n\u2019est pas sans risque.Parlez-en à la comique satiriste Sabina Guzzanti qui a vu son émission retirée des ondes après y avoir livré une caricature caustique du président italien -une histoire racontée dans son documentaire Viva Zapatero! L\u2019argument est banal mais pourtant implacable : lorsqu\u2019on peut rire de ses politiciens sans risque pour sa vie - et même pour sa qualité de vie -, on peut certainement dire que l\u2019on vit dans un pays où règne une certaine liberté fondamentale qui constitue l\u2019un des fondements réels de la démocratie.Autrement dit, le rire est le symbole d\u2019une société dans laquelle le risque de l\u2019arbitraire politique est limité par le cadre juridique: les politiciens n\u2019ont pas le droit ni le pouvoir d\u2019étouffer ceux et celles qui rient d\u2019eux, car ils ne sont pas au-dessus des lois, contrairement aux tyrans de tous les temps.Cela est encore une preuve de démocratie réelle, considérant que l\u2019égalité devant la loi est aussi l\u2019un de ses fondements.Le problème avec le rire, diront certains, c\u2019est qu\u2019en nous révélant la part d\u2019inanité cachée au fond de ce que nous croyons sérieux, il nous empêche du coup de défendre avec conviction des idées.On devine le malaise qui en découle : les citoyens d\u2019une nation plutôt hilare, aimant se divertir, se recroquevillent dans leur vie privée, délaissant l\u2019engagement politique.Par exemple, en riant abusivement de lui-même, le Québec court-circuite peut-être la réalisation de sa souveraineté -projet qui demande d\u2019y croire sérieusement.Dans cette optique, rire nous éloignerait de notre idéal de la démocratie.Mais consolons-nous, car le rire reste l\u2019un des signes évidents d\u2019une société démocratique.Nous vivons ici en relative sûreté contre les abus de pouvoir que subissent les populations pour lesquelles il est interdit de rire des chefs politiques.En riant de ceux que nous élisons, nous leur enlevons déjà, pour ainsi dire, le pouvoir de nous abuser sérieusement: n\u2019est-ce pas là, d\u2019un point de vue réaliste, l\u2019essence même de la démocratie?\u2022 m janvier-février 2010 RELATIONS coNtRoveR.se L\u2019industrie de l\u2019humour domine nos salles de spectacles et nos émissions de radio et de télévision.Pour les uns, cette propension à rire des Québécois - notamment de leurs politiciens - est un signe de santé démocratique-.Pour les autres, le type d\u2019humour omniprésent se nourrit trop de bassesse et de trivialité pour avoir une force dénonciatrice salutaire.Plus que l\u2019humour, c\u2019est la rigolade insignifiante qui domine au Québec.JEAN-SERGE BARIBEAU On dit que Joseph Staline et Margaret Thatcher étaient tous les deux agélastes.Ici, le «a» est un préfixe privatif et «gelos» signifie « rire ».Mot inventé par François Rabelais, un agélaste est une personne qui ne rit à peu près jamais et qui a un sens de l\u2019humour plutôt évanescent, ce qui est bien triste car rire - ou même sourire - fait du bien et « dilate la rate », pour reprendre un vieux cliché.Je me dois de dire que je raffole de l\u2019humour, du rire et du sourire, que j\u2019ai été membre du Parti Rhinocéros de 1966 à 1988 et que j\u2019ai été candidat, à quelques reprises, pour ce parti qui pouvait, à l\u2019occasion, se montrer hilarant et passablement décapant.Cela dit, je me dois d\u2019affirmer, de hurler et de proclamer - au risque de passer pour plus agélaste que «gé-laste » (rigolo) - que je considère que la société québécoise, depuis une vingtaine d\u2019années, semble vénérer la « gé-lastie » (la rigolade) absolue, totalitaire et omniprésente.Il y a au sein de notre société une pléthore désolante et dévastatrice d\u2019humoristes qui, pour la plupart, font la promotion d\u2019un rire débiloïde, trivial et souvent méprisant pour « les plus petits ».Sans avoir la prétention de développer une théorie originale et subversive du rire et de l\u2019humour, je dirai que le charme de l\u2019humour provient du fait qu\u2019il est souvent lié à l\u2019irruption de l\u2019insolite, de l\u2019absurde, de l\u2019inattendu, de l\u2019imprévu.Et quand c\u2019est brillamment exécuté, cela fait du bien et peut même provoquer un rire proche des larmes.Il est des moments privilégiés où Jean qui pleure et Jean qui rit se donnent fraternellement la main.J\u2019ajouterai aussi que de nombreuses formes d\u2019humour consistent à « inférioriser» des individus en particulier ou diverses catégories sociales.Lorsque l\u2019humour est à la troisième personne du singulier, il consiste souvent à demander: «connais-tu l\u2019histoire du gars, du fou, du Newfie, du Belge, de la blonde, du juif, du curé, du fonctionnaire, du journaliste?».L\u2019humour consiste souvent à rire ou sourire des bévues, erreurs ou faiblesses des autres.Très fréquemment, cela se fait très affectueusement.Parfois, c\u2019est plus mordant, vitriolique, voire dénonciateur.Toutefois, lorsqu\u2019il m\u2019arrive d\u2019entendre (et parfois d\u2019écouter) de nombreux «humoristes» québécois, je trouve que ces petits comiques, souvent détenteurs de diplômes humoristiques (émis par une certaine école dite de l\u2019humour), s\u2019amusent à «inférioriser» et à ridiculiser les plus démunis, les plus mal pris et ceux qui sont le moins capables de se défendre.Or, je prétends qu\u2019une des fonctions de l\u2019humour, c\u2019est d\u2019attaquer, autant que faire se peut, les puissants, les exploiteurs, les escrocs de tout acabit, les «vrais» bourrés de milliers de préjugés, les «vrais» racistes, xénophobes, profiteurs ou salopards.Les Zapartistes - pensons à leur numéro sur l\u2019empire Desmarais/Power Corporation - sont parmi les rares humoristes au Québec à pratiquer un humour vraiment politique et social.Car il ne suffit pas de rire des politiciens pour ce faire, on l\u2019a vu récemment avec Les Parlementeras: l\u2019ego des humoristes y primait souvent sur le politique.Je partage le point de vue de Jean Yanne lorsqu\u2019il affirme: «L\u2019humoriste est là pour désacraliser les choses en faisant des pirouettes autour de l\u2019ordre établi.» Et Raymond Queneau n\u2019a pas tort lorsqu\u2019il prétend que: «l\u2019humour est une tentative pour décaper les grands sentiments de leur connerie ».Je prétends aussi qu\u2019en ce qui concerne l\u2019expression «artistique» dans toutes ses manifestations, le rire, la comédie et l\u2019humour sont essentiels.Mais pleurer à l\u2019occasion, ou être profondément ému ou bouleversé par une œuvre dramatique ou tragique, cela peut aussi être tonique.Actuellement, on dirait que Jean qui pleure a été totalement estropié, mutilé, voire éliminé par Jean qui rit, par Jean qui ne cesse de rire comme un véritable demeuré.En fait, l\u2019industrie de l\u2019humour minable occupe beaucoup de place au sein de la société québécoise.Et certains humoristes devraient, à l\u2019instar de Woody Allen, faire de l\u2019humour à la première personne du singulier.Qu\u2019une partie de soi-même «infériorise» une autre partie de soi, cela ne peut qu\u2019être salutaire.Le sens de l\u2019humour, c\u2019est aussi - sinon surtout -savoir rire de soi-même.En somme, je souhaite le retour de Jean qui pleure pour concurrencer ce vieil imbécile potentiel qu\u2019on appelle Jean qui rit.\u2022 L\u2019auteur est sociologue des médias RELATIONS janvier-février 2010\t19 eN BRef ANDRÉ BEAUCHAMP HONORÉ Le Rassemblement pour un pays souverain a récemment décerné le premier prix'Magloire-Blanchet à André Beauchamp, fidèle collaborateur de Relations et président du c.a.du Centre justice et foi.Ce prix honore une personnalité ecclésiastique québécoise s\u2019étant distinguée dans la défense des intérêts du Québec et dans l\u2019avancement de la cause souverainiste et patriotique.Théologien de formation, André Beauchamp a assumé diverses fonctions au sein du ministère de l\u2019Environnement du Québec.Il a présidé le Bureau d\u2019audiences publiques sur l\u2019environnement (BAPE) de 1983 à 1987 et la Commission sur la gestion de l\u2019eau au Québec en 1999-2000.Il a publié près d\u2019une trentaine d\u2019ouvrages, dont L\u2019eau et la Terre me parlent d\u2019ailleurs.Une spiritualité de l\u2019environnement (Novalis, 2009).ReLatiONS 8 NUMÉROS PAR ANNÉE, 44 PAGES 5,50 $ PLUS TAXES ABONNEZ-VOUS.Un an: 35$ Deux ans : 65 $ À l\u2019étranger (un an) : 55 $ Étudiant : 25 $ (sur justificatif) Abonnement de soutien : ioo $ (un an) par téléphone : 514-387-2541, p.226 par télécopieur: 514-387-0206 par courriel : relations@cjf.qc.ca par la poste : Relations Ginette Thibault 25, rue jarry Ouest Montréal (Québec) H2P1S6 www.revuerelations.qc.ca PRIX FERNAND-\tHÉLÈNE MONETTE DUMONT\tRÉCOMPENSÉE Le prix Fernand-Dumont 2009 a été remis à sœur Cécile Girard, de la congrégation des Sœurs de Notre-Dame du Saint-Rosaire.Ce prix honore un diplômé de la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l\u2019Université Laval en mettant en valeur un parcours qui sert d\u2019inspiration aux jeunes.Cécile Girard s\u2019est illustrée par sa carrière exceptionnelle en éducation.Au moment de sa retraite, à l\u2019invitation du jésuite Michel Boisvert, elle s\u2019est engagée comme bénévole dans la mise sur pied de la Maison Dauphine, dont elle deviendra la directrice générale adjointe.Convaincue de la nécessité d\u2019instruire les jeunes de la rue sur place, elle crée l\u2019École de la rue en 1998.Elle y travaille toujours bénévolement depuis 2005.Chaque année, le Conseil des Arts du Canada et le Gouverneur général du Canada rendent hommage à la littérature.C\u2019est Hélène Monette, fidèle collaboratrice de Relations, qui a séduit le jury des Prix littéraires 2009 avec son recueil de poésie Thérèse pour Joie et Orchestre (Boréal, 2009).Selon le jury, Monette y «fait de sa sœur emportée par la maladie une bienheureuse dont l\u2019esprit flotte désormais au-dessus des êtres et des choses.Cette élégie orchestrée étonne par sa grande capacité à émouvoir le lecteur.[Thérèse pour Joie et Orchestre est] une ode magnifique portée par un souffle puissant et généreux».Oui, je désire un abonnement de__________an(s), au montant de___________$ NOM _____________________________________________________________________________ ADRESSE _________________________________________________________________________ VILLE ___________________________________________________________________________ CODE POSTAL _________________________ TÉLÉPHONE (_________) _____________________ COURRIEL ________________________________________________________________________ Je désire également offir un abonnement de_______an (s), au montant de___________S à la personne suivante : nom _____________________________________________________________________________ ADRESSE _________________________________________________________________________ VILLE ___________________________________________________________________________ CODE POSTAL _________________________ TÉLÉPHONE (_________)______________________ Montant total :_______________$ Je paie par chèque (à l\u2019ordre de Relations) D ou par carte de crédit NUMÉRO DE LA CARTE _________________________________________________________________ EXPIRATION ________________________ SIGNATURE ______________________________________ m janvier-février 2010 RELATIONS muLtimeDias DES ÉMISSIONS À DÉCOUVRIR v A l\u2019époque de la «convergence croisée» où les médias sont fortement concentrés, il incombe aux citoyens soucieux d\u2019être à l\u2019écoute de points de vue souvent minorés de diversifier leurs sources d\u2019information et d\u2019analyse.Les radios publiques et les médias alternatifs peuvent être d\u2019un grand apport sur ce plan, en gardant en tête que la logique des cotes d\u2019écoute imprègne même les services publics d\u2019information.Tour d\u2019horizon international sur quelques émissions réfractaires à cette logique, qu\u2019il est possible d\u2019écouter par le biais d\u2019Internet.Il y a d\u2019abord l\u2019émission Là-bas si j\u2019y suis, qu\u2019anime quotidiennement le journaliste Daniel Mermet sur France Inter.Syndicalistes, sans-papiers, intellectuels critiques, analystes de l\u2019actualité internationale et journalistes d\u2019enquête s\u2019y côtoient.Cette émission fait preuve d\u2019un courage exemplaire, sans sacrifier la rigueur et l\u2019éthique journalistiques.Du conflit israélo-palestinien à la collusion entre le patronat français et la classe politique actuelle, en passant par les mobilisations paysannes en Bolivie face à la bourgeoisie locale, l\u2019équipe de Mermet a le grand mérite d\u2019aborder des enjeux de portée universelle.Les auditeurs habitant hors de l\u2019espace hexagonal s\u2019y reconnaîtront aisément.Les archives audio sont disponibles au: .L\u2019émission étasunienne Democracy Now! tente quant à elle de susciter la réflexion sur des enjeux d\u2019actualité en articulant les dimensions locale, régionale et globale.Des analystes de renom dont l\u2019intégrité et la non-complaisance sont notoires peuvent y être entendus.Walden Bello, Noam Chomsky, Naomi Klein, Arundhati Roy, Vandana Shiva et Robert Fisk sont souvent les invités des animateurs Amy Goodman et Juan Gonzalez.Les voix d\u2019organismes antimilitaristes, de défenseurs des droits humains et de militants écologistes s\u2019y font entendre régulièrement.Vidéos, reportages audio et textes disponibles au : .Aussi, nous avons peu l\u2019occasion, dans nos médias traditionnels, de nous enquérir de façon rigoureuse et critique du riche patrimoine spirituel, civilisationnel et esthétique de la tradition musulmane.En effet, hormis certains clichés, peu de choses sont l\u2019Afrique des diasporas, diasporas nées des contraintes d\u2019hier ou des émigrations volontaires d\u2019aujourd\u2019hui» dans un contexte de globalisation capitaliste.L\u2019historien congolais Élikia M\u2019Bokolo anime l\u2019émission tous les samedis sur les ondes de Radio France Internationale.Des archives audio inédites et les meilleurs spécialistes de connues de cette civilisation dans le monde francophone.Combler ce manque est la mission que se donne l\u2019intellectuel tunisien Abdelwahab Meddeb dans son émission Cultures d\u2019islam, diffusée sur les ondes de France Culture.Cette émission hebdomadaire d\u2019une heure se veut le lieu de convergence, sur le plan radiophonique, de la meilleure production intellectuelle qui se fait sur la question.Elle fait écho aux grands débats sur l\u2019islam dans une optique résolument moderne, tout en insufflant une véritable et sérieuse sensibilité aux dimensions relatives à la foi.On archive les émissions pendant un mois au : .Croyants, incroyants ou autrement croyants seront impressionnés par la capacité des sociétés africaines à élaborer des syncrétismes, à cultiver une spiritualité qui tranche avec le désenchantement de l\u2019Occident et à africani-ser les religions auxquelles on a voulu les convertir.Cette capacité syncrétique permet d\u2019espérer une synthèse entre les valeurs africaines et une modernité qui ne serait plus une occidentalisation manquée.L\u2019émission hebdomadaire L\u2019atelier de l\u2019histoire, mémoire d'un continent tente ainsi de donner une voix à « l\u2019Afrique sur ses terres et l\u2019histoire du continent africain peuvent être entendus au
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