Relations, 1 octobre 2010, Octobre - Novembre
[" Envol de Poste-publication - Enregistrement no 09261 - CONVENTION : 40012169 ReLatiONS Pour qui veut une société juste NuméRO 744 NovemBRe 2010 Violence et religion La foi et l\u2019ordre La sacralisation du pouvoir mâle Luttes féministes en islam Revenir à l\u2019expérience libératrice de l\u2019Évangile Un prophète en trop Le messianisme politico-religieux Le dieu Marché et son culte ARTISTE INVITÉ : MARC SÉGUIN 06538523234711 ReLatiONS NuméRO 744, octOBRe-NovemBRe 2010 ACTUALITÉS\t4 HORIZONS Les gens qui vivent dans la rue\t9 Jésus Renau, s.j.LE CARNET DE BRIGITTE HAENTJENS Le pays en soi\tio JE SUIS DE CE MONDE CHRONIQUE LITTÉRAIRE Ne pas ranger ce livre!\t30 Louise Warren AILLEURS La dérive du sandinisme\t32 Eduardo Malpica-Ramos REGARD Faire barrage à Belo Monte\t34 Rosalvo Salgueiro CONTROVERSE Faut-il soutenir le boycott culturel et académique d\u2019Israël?Pierre Jasmin Martin Duckworth EN BREF MULTIMÉDIAS LIVRES 36 37 38 39 40 Couverture: Marc Séguin, Closed circuit, 2004, fusain et huile, 150 x 210 cm.© Marc Séguin/Sodrac 2010 foNDée eN 1941 dOSSieR VIOLENCE ET RELIGION Le pouvoir politique instrumentalise souvent le religieux pour arriver à ses fins et justifier la violence de l\u2019État.Mais la religion, comprise dans une perspective sacrificielle, est aussi source de violence.Une lecture littérale et fondamentaliste des textes sacrés amène également certains groupes religieux à promouvoir la violence.Au nom de la religion, les femmes ont subi et continuent de subir des atrocités.Ce dossier est l\u2019occasion de scruter ces questions complexes, à une époque où la globalisation, avec sa violence structurelle, s\u2019apparente elle aussi à une nouvelle religion.Violence et religion\tn Jean-Claude Ravet La foi et l\u2019ordre\t13 Robert Mager La sacralisation du pouvoir mâle\t15 Marie-Andrée Roy Luttes féministes en islam\t18 Azadeh Kian Revenir à l\u2019expérience libératrice de l\u2019Évangile\t20 Luiz Carlos Susin Un prophète en trop\t23 Jean-Michel Hirt Le messianisme politico-religieux\t25 Guy Côté Le dieu Marché et son culte\t27 Michel Beaudin ARTISTE INVITE Marc Séguin définit ainsi sa démarche de peintre: «À travers des sujets majoritairement sociaux, quand tout fonctionne, les images visent l\u2019intelligence émotive du spectateur.Inscrites dans l\u2019histoire traditionnelle de la peinture, elles ne revendiquent aucune révolution mais plutôt une persistance dans le temps.Avec l\u2019espoir d\u2019être l\u2019écho du présent commun du monde dans lequel on vit, à travers les jours et les mouvements profonds qui nous définissent humainement.La peinture est une fenêtre brisée qui réfléchit toujours ce qu\u2019elle voit.L\u2019art ne fait pas de compromis.Il ne devra jamais en faire.Parce que c\u2019est à même ses failles et ses doutes qu\u2019il nous renvoie l\u2019image la plus juste de ce que nous sommes.» La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites du Québec.Depuis près de 70 ans, Relations œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en prenant parti pour les exclus et les plus démunis.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, économiques, politiques et religieux de notre époque.DIRECTRICE Élisabeth Garant RÉDACTEUR EN CHEF Jean-Claude Ravet RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE Catherine Caron SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Amélie Descheneau-Guay TRADUCTION Agusti Nicolau, Jean-Claude Ravet DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert ILLUSTRATIONS Goldstyn, Sophie Lanctôt RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Gregory Baum, Gilles Bibeau, Gilles Bourque, Louise Dionne, Céline Dubé, Guy Dufresne, Jean-François Filion, Mouloud Idir, Nicole Laurin, Sylvain Lavoie, fGuy Paiement, Rolande Pinard, Jacques Racine, Louis Rousseau COLLABORATEURS André Beauchamp, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Marc Chabot, Bernard Émond, Brigitte Haentjens, Vivian Labrie, Carolyn Sharp, Louise Warren IMPRESSION HLN @sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION LMPI / HDS Canada Relations est membre de la SODEP Les articles de Relations sont répertoriés dans Repère, EBSCOet dans [\u2019Index de périodiques canadiens, publication de Info Globe.Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.ISSN 0034-3781 ABONNEMENTS Ginette Thibault 8 numéros (un an) : 35 $ (t.i.) Deux ans : 65 $ (taxes incluses) À l\u2019étranger: 55$ Étudiant: 25$ Abonnement de soutien : 100 S (un an) TPS : R119003952 TVQ : 1006003784 Nous reconnaissons l'aide financière du gouvernement du Canada, par l\u2019entremise du Programme d'aide aux publications (PAP), pour nos dépenses d'envoi postal.Canada Envoi de Poste-publication Enregistrement n° 09261 BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.:514-387-2541 téléc.: 514-387-0206 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca octobre-novembre 2010 RELATIONS éüitORiaL Marc Séguin, Tête et oiseau, 2002, huile et fusain sur toile, 70 x 50 cm.© Marc Séguin/ Sodrac 2010 La mort en suspens Le débat public sur le droit de mourir dans la dignité avait bien mal commencé avec le recours à de douteux sondages d\u2019opinion.À la lumière de résultats favorables à l\u2019euthanasie, certains analystes avaient proclamé: «La société est enfin mûre.» Comme si une quelconque réserve à l\u2019égard de ce « droit » relevait du poids d\u2019une tradition, empreinte de croyances dépassées et maintenant enfin délestées.Comme si, dorénavant, on pouvait enfin être résolument modernes! Avec la Commission spéciale sur la question de mourir dans la dignité, le ton a heureusement changé, redonnant de la profondeur et de la gravité à un questionnement qui le mérite bien.En levant le tabou soit de l\u2019euthanasie, soit du suicide, en l\u2019autorisant, n\u2019atteindrions-nous pas la limite au-delà de laquelle tout pourrait être possible, ou tout jugement au nom de la vie serait devenu caduque?C\u2019est ce que laisse terriblement entendre l\u2019aphorisme de Wittgenstein qui concluait ses Carnets: «Si le suicide est permis, tout est permis.Si tout n\u2019est pas permis, alors le suicide n\u2019est pas permis.» Non qu\u2019il soit condamnable en soi - ne peut-on pas comprendre ce geste et parfois même l\u2019admirer?Mais la collectivité, en le banalisant, sape un des fondements éthiques du vivre-ensemble: le respect inconditionnel de la vie humaine.Certes, on ne peut rester insensible à la souffrance des grands malades -elle exige de nous une réponse (l\u2019amélioration des soins palliatifs en est une) - mais on ne peut ignorer que la question de l\u2019euthanasie se pose au sein d\u2019une société centrée sur la technique et le profit.Celle-ci malmène déjà gravement toute considération éthique vue comme un obstacle à son bon fonctionnement.Elle alimente un profond déni de la mort, trop irréconciliable avec ses valeurs cardinales: l\u2019insouciance du passé, l\u2019hyper-individualisme, l\u2019efficacité, l\u2019utilité, la performance, la maîtrise et le dépassement constant des limites.Sous la pression biomédicale, financière et technologique toujours plus grande, le désir légitime d\u2019une «bonne mort» (c\u2019est ce que le mot euthanasie signifie en grec), toujours aléatoire, risque de se transformer «naturellement» en véritable injonction.Contre une mort représentant la fragilité, la dépendance, l\u2019abandon et la dépossession, elle mettrait plutôt en scène, jusqu\u2019au bout, la figure du «contrôle», consacrant ainsi un utilitarisme sans limite qui normaliserait l\u2019instrumentalisation des rapports humains et de notre rapport au monde.Ce que nous ne maîtrisons pas ne mériterait pas de faire partie de la vie.Or, l\u2019autonomie n\u2019est pas le tout de l\u2019existence, sauf à la soustraire de son commencement et de sa fin - de la naissance et de l\u2019approche de la mort, de la fragilité et du besoin d\u2019entraide qui leur sont inhérents -, sauf à considérer ces moments de la vie comme inutiles et indignes d\u2019un « self made man».C\u2019est donc avec beaucoup de précaution qu\u2019il nous faut entrer dans le questionnement sur la «bonne mort» pour que la décision que nous prendrons collectivement ne tombe pas comme le fruit mûr de la marchandisation du monde, celle qui voue déjà une multitude de «superflus» à la «non-existence».La propension actuelle de considérer une maladie ou une étape de celle-ci, ou tout simplement la vieillesse dans ce qu\u2019elle comporte de déchéance, comme une véritable atteinte à la dignité humaine est inquiétante.Car elle introduit dans la vie même les germes de l\u2019indignité humaine, préparant le terrain à son contrôle biomédical qui, dès lors, serait seul en mesure de l\u2019en préserver.Il n\u2019y aurait alors qu\u2019un pas à franchir pour considérer des êtres «naturellement» indignes.Comme les lépreux, il fut un temps.Ce serait biffer de la société ce que les luttes sociales lui ont gravé dans la chair, mais aussi les camps de la mort, à savoir que la dignité humaine repose uniquement sur le simple fait d\u2019être humain -pauvre ou riche, malade ou bien portant, homme ou femme, juif ou Allemand, cela n\u2019a pas d\u2019importance.L\u2019atteinte à la dignité ne commence qu\u2019au moment où des êtres humains refusent de la reconnaître chez autrui.Le cri de la souffrance et de l\u2019angoisse de vivre et de mourir porte avec lui l\u2019appel de l\u2019apaisement.Nous pouvons y entendre aussi l\u2019appel à bâtir la société sur des valeurs fondamentalement non marchandes, à tisser des liens qui nous soudent dans la fragilité et l\u2019épreuve, des liens inébranlables de solidarité, comme une faim de justice que rien ne peut apaiser, pas même la bonne conscience.Mais sommes-nous encore capables d\u2019agir collectivement en conséquence?JEAN-CLAUDE RAVET RELATIONS octobre-novembre 2010 actuaLites L\u2019auteure est professeure au Département d\u2019éducation et de pédagogie de l\u2019UQAM et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en éducation relative à l\u2019environnement Gaz de schiste: un faux rendez-vous ^ Mi/m.\tn Ç&UU&M&4T' FtfUVAÏT CAMLi££JZ XoüTB ceTTE muJhié LpaXictf AU (S># I / fAZ te // V ( /\tlu Mais que fore-t-on au juste?Le gaz de schiste est un gaz naturel, appelé «non conventionnel», qu\u2019une récente technologie permet maintenant d\u2019extraire d\u2019une couche géologique profonde: la couche de schiste (ou shale).Il s\u2019agit d\u2019un gaz «extrême», un peu comme le pétrole des sables bitumineux.Il faut aller le chercher à plus d\u2019un kilomètre sous terre, parfois deux, dans un substrat dur comme du ciment.Pour cela, au bout d\u2019un très long tuyau, on fracture le sous-sol à l\u2019aide d\u2019explosifs.De puissants moteurs y injectent des dizaines de millions de litres d\u2019eau additionnés de sable et de centaines de milliers de litres de produits chimiques.Une ramification sou- terraine horizontale de chaque puits permet d\u2019aller ainsi collecter le gaz sur un rayon de plusieurs kilomètres.A-t-on réellement besoin de ce gaz au Québec?Quels sont les impacts sur l\u2019eau et l\u2019air, sur la santé de la population?Comment peut-on avancer que la mise en disponibilité de cette nouvelle source d\u2019hydrocarbures pourra contribuer à diminuer la production de gaz à effet de serre dans un contexte de changements climatiques?Comment faire fi de l\u2019expérience américaine qui montre les dégâts du forage gazier intensif et fait reculer maintenant l\u2019engagement des États?Les représentants du gouvernement ont tenté de répondre à ces inquiétudes des citoyens en annonçant qu\u2019un protocole serait signé avec les entreprises gazières afin quelles corn- Le débat sur ce type d\u2019exploitation au Québec connaît un bien mauvais départ.LUCIE SAUVÉ En août dernier, la ministre des Ressources naturelles, Nathalie Normandeau et son nouveau collègue à l\u2019Environnement, Pierre Arcand, ont réitéré l\u2019importance du «rendez-vous à ne pas manquer» au sujet de l\u2019exploitation du gaz de schiste au Québec.Ils ont annoncé une stratégie gouvernementale pour mieux «encadrer» les activités de la nouvelle industrie gazière, à laquelle il faut « faire confiance ».Or, la grogne citoyenne est manifeste.Depuis cet été, les médias ont relayé les avancées de cette industrie, jusqu\u2019ici délibérément discrète.On découvre avec stupéfaction qu\u2019au cours des dernières années, le gouvernement du Québec a cédé le territoire de toute la vallée du Saint-Laurent à l\u2019entreprise privée, souvent étrangère, pour le «développement» des hydrocarbures: plus de 500 permis ont été accordés.Et bien que cette activité industrielle à grande échelle - en pleine zone agricole et habitée - comporte des risques majeurs, elle n\u2019a pas fait l\u2019objet d\u2019une étude d\u2019impact.Morcelée en une pluralité de sites et de puits, elle échappe à cette démarche balisée par la Loi sur la qualité de l\u2019environnement.Les plans d\u2019aménagement du territoire des municipalités ne peuvent pas non plus servir de référence pour discuter d\u2019un projet de forage: les élus régionaux et locaux et les citoyens concernés n\u2019ont rien à dire et la décision leur est imposée.C\u2019est pourquoi les forages gaziers ont déjà commencé dans les meilleures terres agricoles du Québec, avec la bénédiction du gouvernement qui a verrouillé le système législatif en faveur de l\u2019industrie.| octobre-novembre 2010 RELATIONS (5 O t\u2014 P -É actuaLites muniquent mieux avec la population et qu\u2019une audience générique serait menée par le Bureau d\u2019audiences publiques sur l\u2019environnement (BAPE).En même temps, l\u2019Association pétrolière et gazière du Québec lançait son opération charme: une campagne de marketing auprès de la population, «acceptabilité sociale» oblige.On comprend ici que le diagnostic du problème par le gouvernement et l\u2019entreprise privée est celui du «manque d\u2019information» des citoyens.Il faudrait donc les «éduquer» et leur offrir un espace formel - l\u2019audience du BAPE - pour exprimer leurs frustrations.Pas question d\u2019arrêter le développement de la filière gazière, disent-ils.Le BAPE permettra de discuter de ses conditions de mise en œuvre, mais pourra-t-on revenir à l\u2019essentiel: vérifier la pertinence même de ce développement énergétique au Québec?C\u2019est pourquoi, en amont d\u2019une audience générique, de larges segments de la population - dont des municipalités régionales de comté, des élus, des organismes environnementaux, des groupes de citoyens, etc.- demandent un moratoire sur l\u2019exploration et l\u2019exploita-' tion du gaz de schiste.Il importe plus que jamais de considérer que le véritable ren-^ dez-vous du Québec est celui des énergies alternatives.Nous /\tdevons saisir cette occasion ex- ^\tceptionnelle de construire une «intelligence citoyenne» de la situation et de décider collectivement de l\u2019avenir du Québec, dont la dimension énergétique est fondamentale.Pour cela, il faudra dépasser le cadre limité du mandat actuel du BAPE, avec détermination.\u2022 La FIQ au front La lutte pour les services publics au Québec exigeait la solidarité du Front commun avec les infirmières © ROLANDE PINARD Les négociations menées par le Front commun intersyndical des secteurs public et parapublic, dont on attendait tant, se sont conclues au début de l\u2019été, en secret et à la hâte.Mais pour 80% des infirmières1, syndiquées à la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ), la négociation avec le gouvernement est au point mort.Or, ces femmes tiennent les services de santé à bout de bras depuis trois décennies et elles sont maintenant à bout de souffle.Alors qu\u2019elles devraient être au cœur des décisions à prendre pour améliorer le réseau de la santé, leur sort semble avoir été réglé aux tables sectorielles des autres centrales syndicales.Le gouvernement considère en effet que ce qui est bon pour 20% des infirmières l\u2019est aussi pour les 80% qui font partie de la FIQ.La Fédération dénonce avec virulence l\u2019entente conclue avec les autres centrales comme «l\u2019un des pires scénarios [.] pour sceller la dérive des soins de santé publics au Québec2».Le principal but du Front commun intersyndical était précisément d\u2019assurer le maintien et la qualité des services publics.Manifestement, on ne s\u2019est pas entendu au préalable sur ce qu\u2019on 1.\tJe n\u2019utiliserai que le féminin puisque la grande majorité des professionnelles représentées par la FIQ sont des femmes.Je parle ici des infirmières, mais la FIQ représente également des professionnelles en soins cardiovasculaires.2.\t«Mot de la présidente: Le gouvernement ignore la majorité des professionnelles en soins du Québec», .comprenait par là.Actuellement, la population ne reçoit pas les services de santé auxquels elle a droit à cause de la pénurie d\u2019infirmières; les hôpitaux ont tout l\u2019équipement technique et les installations nécessaires pour les offrir, mais manquent de personnel.Normalement, une situation où il y a une pénurie de main-d\u2019œuvre dans un service essentiel produit un rapport de force favorable à celles et ceux qui en ont la charge.Pas pour les infirmières.Il semble que le gouvernement puisse traiter impunément ces professionnelles avec un mépris total, «négociation» après «négociation», lorsqu\u2019elles demandent qu\u2019on cesse de détériorer leurs conditions de travail.Dans un service public comme les soins de santé, les conditions de travail de celles qui les prodiguent sont déterminantes pour la qualité des soins.Le mépris du gouvernement s\u2019étend donc à toute la population.En fait, comme l\u2019affirme Régine Laurent, présidente de la FIQ, il semble bien que nous soyons devant une entreprise délibérée de démantèlement des services publics de santé.Les infirmières passent aux agences privées pour échapper aux conditions de travail intenables qui leur sont imposées (statut précaire, heures supplémentaires obligatoires, temps travaillé non payé, etc.), échangeant une précarité pour une autre.L\u2019argent des contribuables sert ainsi à faire prospérer des entreprises privées plutôt qu\u2019à offrir des conditions de travail qui permettent aux infirmières d\u2019offrir des services dignes de leur profession.Si ce n\u2019est pas de la privatisation sous le manteau, c\u2019est d\u2019une rare incompé- SS! L\u2019auteure est sociologue RELATIONS octobre-novembre 2010 actuaLites © tence de la part des hauts gestionnaires du réseau; ils auraient grand intérêt à se mettre à l\u2019écoute de ces femmes.Ni l\u2019incompétence ni la privatisation ne sont illégales, mais leurs conséquences peuvent l\u2019être.La FIQ a donc entrepris des procédures judiciaires contre les ententes de service conclues par des CSSS avec des L\u2019auteur est coordonna- agences privées, parce qu\u2019elles conteur de la chaire Hans treviennent aux lois qui régissent et et Tamar Oppenheimer encadrent les services de santé et les en droit international\tServices SOCiaUX.public de l\u2019Université\tLa FIQ a été abandonnée par les McGill\tautres membres du Front commun (CSN, FTQ, SISP), retournés vaquer à leurs occupations habituelles et aux assemblées locales pour faire entériner par leurs membres les ententes négociées.Dans une lettre de sympathie expédiée à Madame Laurent, le 30 juillet dernier, ils lui souhaitent tout de même la meilleure des chances.On n\u2019a plus les fronts communs qu\u2019on avait.Une telle stratégie illustre la profonde dépolitisation de l\u2019action syndicale au Québec, devenue un frein à la solidarité.La FIQ nous rappelle que la négociation dans le secteur public est politique, liée aux droits des employées, à ceux des usagers et à la lutte contre la privatisation des services publics.Les premiers fronts communs reconnaissaient cette dimension politique inhérente à la négociation collective (pas seulement dans le secteur public d\u2019ailleurs), qui dépasse les intérêts des seuls membres des syndicats.Mais depuis une trentaine d\u2019années, ces syndicats fonctionnent selon le modèle de la négociation par entreprise, chacun pour soi.Même lorsqu\u2019ils le veulent, comme cette année, ils ne savent plus comment faire front commun pour contrer cet éclatement et remplir la mission plus large qu\u2019ils s\u2019étaient donnée au départ.La FIQ, heureusement, n\u2019est pas seule et peut compter sur d\u2019autres solidarités pour poursuivre cette lutte majeure, mais tout cela est fort inquiétant pour l\u2019avenir du syndicalisme au Québec.\u2022 La chasse aux migrants En stigmatisant l\u2019immigrant irrégulier, la nouvelle loi sur l\u2019immigration, en Arizona, fait fausse route.LOUIS-PHILIPPE JANNARD Le 23 avril dernier, la gouverneure de l\u2019Arizona a donné son approbation au projet de loi SB 1070, qui contient plusieurs dispositions hostiles envers les migrants irréguliers.Il prévoit d\u2019abord l\u2019obligation, pour les policiers, de vérifier l\u2019identité et de détenir toute personne interpellée pour tout type d\u2019infraction (par exemple, un manquement au Code de la route), lorsqu\u2019ils la soupçonnent d\u2019être dans le pays sans autorisation.Ensuite, ce projet de loi crée un nouveau délit, celui de ne pas avoir sur soi ses papiers d\u2019immigration.Enfin, il permet aux citoyens de poursuivre toute institution qui n\u2019applique pas les lois d\u2019immigration.Cette initiative s\u2019inscrit dans une tendance lourde de fermeture des frontières, observée au cours des dernières décennies.Dans tous les pays du Nord, on multiplie les mesures visant à décourager la venue d\u2019étrangers, telles que des régimes de visas.Aux États-Unis, cette tendance s\u2019est notamment traduite par la construction de milliers de kilomètres de murs.Qui cherche-t-on à arrêter, avec tous ces procédés?L\u2019immigrant irrégulier, qu\u2019on croit responsable des pires maux affectant nos sociétés.Pourtant, la grande majorité des migrants qui traversent aujourd\u2019hui la frontière entre le Mexique et les États-Unis sont à la recherche d\u2019un emploi, d\u2019un avenir meilleur pour eux et leurs enfants.Ils quittent leur pays en raison de la détérioration de leurs conditions de vie, souvent due à la mondialisation économique, dont l\u2019Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) n\u2019est qu\u2019une des nombreuses déclinaisons.De plus, ce resserrement des politiques migratoires ne tient pas compte des besoins de l\u2019économie américaine en main-d\u2019œuvre «bon marché».Les emplois, délaissés par les citoyens américains, sont comblés par les migrants irréguliers prêts à accepter de plus pénibles conditions de travail.Ceux-ci jouent donc un rôle vital dans de nombreux secteurs économiques, tels que l\u2019agriculture ou la construction.Hypocrisie, donc; ces migrants indésirables qu\u2019on veut renvoyer sont essentiels à la prospérité du pays.Et ironie: en multipliant les mesures de contrôle des frontières, on force du même coup les migrants à entrer dans la clandestinité.Dans le débat américain sur l\u2019immigration irrégulière, et plus particulièrement dans celui entourant l\u2019adoption du projet de loi SB 1070, deux conceptions du migrant irrégulier s\u2019affrontent.Les tenants du projet de loi invoquent la nécessité de protéger les citoyens de l\u2019Arizona des dangers posés par les immigrants «illégaux», qu\u2019on associe au trafic de drogue, aux enlèvements, à la criminalité.On veut se prémunir contre là menace que représente le migrant «criminel», celui qui, étant en situation irrégulière, viole la loi.Les opposants dénoncent plutôt les impacts de cette politique sur les migrants.On craint que la loi favorise le harcèlement et la discrimination à l\u2019encontre des Latino-Américains et mène à des arrestations arbitraires basées sur la race, l\u2019apparence et la langue.On défend les droits de tous, dont ceux du migrant «résident» qui, bien qu\u2019en situation irrégulière, est considéré comme un membre à part entière de la communauté.octobre-novembre 2010 RELATIONS actuaLites SU 1070 Ç*£J} « tiansAm mb*®,,, ***\u2022«' If- 'a rjiït-e of tft* F»1\" toteaz.org/ (S02) 314-587° 4) \u2022 \u2022** 335 sheriff Action de désobéissance civile contre la loi SB 1070, juillet 2010.Photo: Diane Ovalle À la veille de l\u2019entrée en vigueur de la loi, une juge fédérale du district de l\u2019Arizona a suspendu l\u2019application de certaines de ses dispositions les plus controversées, en réponse à une poursuite du gouvernement fédéral.Elle a invoqué deux raisons.D\u2019une part, la loi empiète sur le pouvoir fédéral en matière d\u2019immigration et, d\u2019autre part, elle risque de favoriser le harcèlement de citoyens et de résidents permanents.Les opposants ont évidemment salué cette décision, mais ne baissent pas la garde pour autant.Certains articles contestés sont toujours en vigueur et le jugement, qui a rapidement été porté en appel par le gouvernement de l\u2019Arizona, sera examiné par la justice américaine au début de novembre.On ne peut donc voir dans cette décision une victoire sans équivoque pour les défenseurs des droits des migrants, qui demeurent mobilisés.D\u2019autant que d\u2019un côté, l\u2019administration Obama affirme vouloir réformer le système d\u2019immigration et bloque l\u2019entrée en vigueur de cette «initiative mal avisée», selon les mots du président, alors que de l\u2019autre, elle renforce la présence militaire le long de la frontière par l\u2019envoi de 1200 nouveaux soldats.Le nombre de renvois de migrants «indésirables» atteint des sommets jamais vus sous l\u2019administration précédente.À la lumière de ces faits et à l\u2019approche des élections de mi-mandat, parions que la lutte contre le «migrant criminel» tiendra probablement le haut du pavé encore longtemps, au détriment de politiques plus clémentes à l\u2019endroit des «migrants résidents».\u2022 Vous disposez de temps libre?Vous êtes sensible aux difficultés des autres?Vous avez maturité, ouverture d'esprit, sens de l'accueil?Pourquoi ne pas vous joindre à notre équipe?Nos bénévoles reçoivent sur place ou prennent les appels téléphoniques.Une formation est offerte LEHRJRE À votre écoute depuis 1979 Pour information, communiquez avec: Shantal Allard 514 982 0253 / 514 982 0333 1260, rue Ste-Catherine Est, local 209 Montréal (Métro Beaudry) http://www.le-havre.qc.ca RELATIONS octobre-novembre 2010 actuaütes I\tCosta Rica : @\tla destruction d\u2019un modèle Les premiers gestes du gouvernement de Laura Chinchilla confirment la poursuite des politiques néolibérales.¦L de libre-échange avec les États-Unis (TLC) in extremis par la voie d\u2019un référendum et en privatisant des entreprises étatiques, Arias a consolidé l\u2019instauration d\u2019un État néolibéral.Une première conséquence du TLC a été la déréglementation du système de télécommunications, géré par l\u2019Instituto Costarricence de Electricidad pendant soixante ans.Une des fausses promesses du gouvernement Arias a été la réforme fiscale.Au lieu de s\u2019y atteler, il a favorisé la monoculture à des fins d\u2019exportation et la construction d\u2019importants complexes immobiliers, surtout dans les zones côtières, ainsi que l\u2019exploitation minière à ciel ouvert.Il a aussi privatisé une bonne partie de la gestion des ports maritimes, et privilégié ainsi les grands exportateurs -les compagnies transnationales.Laura Chinchilla, la première femme à gouverner le pays, a été élue en mai dernier.Elle était vice-présidente du pays sous le gouvernement d\u2019Arias.Trois facteurs ont favorisé son élection: d\u2019abord, elle a bénéficié de près de 60 % du vote des femmes; ensuite, elle a profité de la faiblesse de l\u2019opposition et enfin, en tant qu\u2019experte en sécurité publique, elle a promis de combattre le crime organisé.À cet égard, invoquant le combat contre le narcotrafic, son gouvernement a autorisé 7000 marines américains, 46 bateaux de guerre et 200 hélicoptères et avions de combat à entrer au pays, en vertu du Plan Costa Rica, istockphoto : Hagit\tOr, dans les dernières années et sur- Berkovic\ttout sous le gouvernement d\u2019Oscar Arias, des activités longtemps exercées par l\u2019État ont été déréglementées, favorisant ainsi l\u2019arrivée massive de capitaux étrangers et la mise en place d\u2019une économie vouée essentiellement à l\u2019exportation.En approuvant le Traité CARLOS LEMUS L\u2019auteur est consultant\tI\te Costa Rica, un pays sans armée en projets de coopéra-\tI\tofficielle comptant quatre mil- tion internationale\tlions et demi d\u2019habitants, fut alternative\tpendant longtemps une exception en Amérique latine par son État relativement solide et démocratique.Il comprenait des systèmes publics fonctionnels dans les secteurs de la santé et de l\u2019éducation, des entreprises d\u2019État dans le domaine des communications, de l\u2019énergie électrique et de l\u2019industrie du combustible, un système de sécurité sociale et des politiques de protection de l\u2019environnement.Ce petit pays possédait donc des fondements stables pour tendre vers l\u2019équité sociale, ce qui le différenciait des pays voisins.un accord avec les États-Unis qui s\u2019apparente au Plan Colombia.Aux côtés de la présidente, on trouve Luis Liberman, un puissant banquier privé qui occupe la fonction de vice-président et est chargé de la politique économique; et Alfio Piva, membre de l\u2019Opus Dei, qui est un grand partisan de la privatisation des aires protégées et des parcs nationaux.Les premiers mois de ce gouvernement confirment que les politiques néolibérales sont toujours à l\u2019œuvre et favorisent la concentration de la richesse et du pouvoir entre les mains d\u2019un cercle restreint d\u2019entrepreneurs et de politiciens.Le secteur minier en bénéficie, le gouvernement Chinchilla s\u2019inscrivant aussi en continuité avec le gouvernement antérieur qui avait autorisé la compagnie canadienne Infinito Gold à exploiter une mine d\u2019or à ciel ouvert.Le projet Las Crucitas vise à extraire 85 000 onces d\u2019or en moyenne par année, pendant douze ans.Situé près de la frontière avec le Nicaragua, il a suscité les protestations des organisations sociales des deux pays, qui s\u2019inquiètent de la contamination et de la destruction de l\u2019environnement.Les Nations unies, dans leur dernier rapport sur le développement humain, ont souligné la détérioration sociale et économique du pays et l\u2019augmentation de la pauvreté qui touche maintenant 18 % de la population.Ce rapport relève aussi l\u2019augmentation du chômage et le fait que l\u2019espace territorial soit désormais saturé par les activités productives.L\u2019écart entre les classes sociales s\u2019élargit au Costa Rica.Des protestations et des résistances provenant de différents secteurs sociaux se mettent en branle et seront à suivre cette année.\u2022 octobre-novembre 2010 RELATIONS HoRiZoNs Les gens qui JESÜS RENAU, S.J.X A Barcelone, on calcule qu\u2019en-viron deux mille personnes vivent dans la rue.Il y a quelques années, il s\u2019agissait surtout de mendiants âgés.Mais on y retrouve maintenant de plus en plus de jeunes et de femmes qui proviennent de partout en Europe et d\u2019ailleurs.De nombreuses institutions publiques et privées travaillent à venir en aide à ces personnes qui souffrent souvent de déséquilibres affectifs et psychologiques, ainsi que de dépendances à l\u2019alcool et aux drogues.Parmi ces institutions, il s\u2019en trouve une qui mérite qu'on s\u2019y arrête davantage, car elle porte un projet d\u2019aide global qui provoque l\u2019admiration et est étudié comme un modèle à imiter.Il s\u2019agit de la fondation Arrels, qui signifie racines en catalan.Arrels a vu le jour dans la paroisse Saint-Pierre-Claver, qui est sous la responsabilité des jésuites.Elle est située dans Le Raval - un quartier populaire, densément peuplé par une population d\u2019origine immigrante, près du centre-ville de Barcelone.Le jésuite Josep Maria Panella, récemment décédé ainsi que des membres de la communauté paroissiale ont voulu répondre aux besoins des pauvres de la rue qui restaient aux portes de l\u2019église sans y entrer.Les gens de la paroisse ont compris que c\u2019était à eux de sortir dans la rue et de se mettre au service de ces fils et filles de Dieu.vivent dans la rue Arrels compte actuellement sur le travail de 382 bénévoles et 53 professionnels qui ont aidé 1585 personnes en 2009.Près de 700 d\u2019entre elles ont été accueillies par les «équipes de la rue».Celles-ci cherchent à rejoindre les sans-abris, à leur parler, à les écouter, à tisser des liens significatifs avec eux.Une fois la confiance établie, elles Le travail d\u2019Arrels est relié de manière permanente aux centres sociaux de première ligne des quartiers de Barcelone, aux organismes d\u2019entraide et de défense des droits des migrants ainsi qu\u2019aux centres de recherche et d\u2019analyse.les invitent au « Centre ouvert », qui offre de nombreuses activités éducatives, médicales, festives et de multiples services : douches, bibliothèque, vestiaire, salles de jeu, etc.De nombreux bénévoles y sont présents, assurant un accueil personnalisé et agréable.Mais dans le processus d\u2019aide, la seule action du centre ne suffit pas.Un suivi est nécessaire.Il consiste à accompagner ces personnes sans logement dans la recherche d\u2019un emploi et de soins de santé afin qu\u2019elles ne se sentent ni perdues dans ces démarches, ni seules dans leur maladie et leur souffrance.Arrels dispose de seize appartements à Barcelone qui permettent à ceux et celles qui désirent quitter la rue, mais n\u2019ont pas de famille stable vers qui se tourner, de trouver là une solution temporaire d\u2019hébergement.Ces appartements constituent des communautés de voisinage sous la supervision de professionnels et de bénévoles.Ils sont un élément-clé dans le processus d\u2019aide global qu\u2019Arrels cherche à mener à terme.Arrels est plus qu\u2019une œuvre de bienfaisance.Elle met en œuvre une charité intelligente, solidaire, permettant à des personnes qui, Un jOUr, Se L'auteur est membre sont retrouvées dans la rue de refaire du centre jésuite leur vie.La démarche consiste en un Cristianisme i Justîcia processus qui tient compte de l\u2019évo- à Barcelone lution personnelle et du respect inconditionnel de la liberté des personnes concernées, l\u2019objectif fondamental étant de leur offrir des espaces de rencontre, d\u2019amitié et de loisir.Elles peuvent y trouver une issue possible à leur situation de précarité et une manière de vivre plus digne et plus humaine.La fondation reçoit un grand appui de la population.Les subventions publiques représentent seulement le tiers de ses revenus, le reste provenant de la société civile, des communautés religieuses et des usagers eux-mêmes.Il s\u2019agit d\u2019un modèle qui a été largement étudié et analysé par les intervenants sociaux et les responsables politiques de la Ville de Barcelone.Sa particularité d\u2019unir la force d\u2019aimer, une pédagogique libératrice, le respect des droits humains et le projet d\u2019une nouvelle manière de vivre a attiré leur attention.Le travail d\u2019Arrels est relié de manière permanente aux centres sociaux de première ligne des quartiers de Barcelone, aux organismes d\u2019entraide et de défense des droits des migrants ainsi qu\u2019aux centres de recherche et d\u2019analyse.Cette mise en commun permet de trouver ensemble des solutions durables et adaptées aux problèmes toujours changeants des gens qui vivent dans la rue.\u2022 RELATIONS octobre-novembre 2010 Le caRNet________ De BRigitte HaeNtjeNS LE PAYS EN SOI Dans le magnifique livre de Claudio Magris, Danube, j\u2019ai lu cette phrase qui m\u2019a habitée tout l\u2019été: «l\u2019écrivain n\u2019est pas un père de famille, mais un fils, qui doit quitter la maison et trouver sa propre voie; il est fidèle à sa petite patrie humiliée s\u2019il s\u2019en fait le témoin sincère, c\u2019est-à-dire s\u2019il souffre de son oppression en la prenant tout entière sur lui, et si dans le même temps il la transcende, grâce à ce difficile recul indispensable à tout art et à toute expérience de libération».Magris faisait ici allusion à la littérature de la région des Balkans, longtemps soumise à l\u2019hégémonie de l\u2019empire austro-hongrois, à la hiérarchie des différentes factions et déchirée entre plusieurs langues, plusieurs oppressions.Cette littérature, pliée sous les asservissements successifs, ne parvient pas toujours à relever la tête.Elle reste parfois tout entière absorbée par sa propre affirmation identitaire.Mais Magris évoque aussi Kafka, issu du ghetto juif de Prague et par conséquent d\u2019une culture particulièrement minoritaire et opprimée.Kafka, tout fasciné qu\u2019il était par la vie et la culture du ghetto est parvenu, tout en l\u2019intériorisant, à transcender de façon magistrale cette appartenance.Il a pris ce risque de faire le vide autour de lui, d\u2019être éventuellement rejeté par sa communauté même si fondamentalement il y puise sa sève, son inspiration.Bien sûr, dans un premier temps, cette phrase a évoqué pour moi le sort de la littérature québécoise et canadienne-française, longtemps mise sous tutelle et aspirant toujours à la reconnaissance française (ou québécoise s\u2019il s\u2019agit de la littérature hors Québec) tout en défendant parfois avec vigueur sa «régionalité», sa spécificité.Plusieurs reprochent à cette littérature son nombrilisme, voire son frileux repli sur elle-même.Ce sont parfois les mêmes qui prônent une littérature dite universelle, empruntant des sujets d\u2019intérêt d\u2019ordre général et écrite bien entendu dans une langue normative qui peut être comprise par les Français ou par les jurys des prix littéraires.Il y a souvent du mépris pour le Québec (ou l\u2019Ontario français ou encore l\u2019Acadie) chez ces pourfendeurs du « minoritarisme ».Pourtant, en littérature comme en politique, le chemin est long pour les «petits peuples» qui doivent se libérer de tant de choses - et en particulier du complexe de petitesse et de tous les masques empruntés pour le cacher -tout en élaborant et défendant un territoire ou un imaginaire bien à eux.Le plus douloureux peut-être est d\u2019être capable, à travers ces combats de survie, de conserver de l\u2019énergie pour élargir notre champ d\u2019expérience, notre rapport au monde.De pouvoir s\u2019éloigner sans non plus surplomber la situation qui est la nôtre.De ne pas ressentir complaisance ou condescendance pour son peuple.Ce qui me semble si intéressant dans la phrase de Magris, c\u2019est cette notion qu\u2019il faut être, en écriture, à la fois «dedans» et «dehors» et non pas dans l\u2019une OU l\u2019autre de ces positions.Cela est vrai de toute littérature, probablement aussi de toute expres- sion artistique.Sinon, le geste artistique risque de demeurer un acte militant au service d\u2019une cause, quelle qu\u2019elle soit.Il y a dans toute démarche artistique une solitude nécessaire, un isolement qui permet une plongée en soi.Parallèlement, on ne peut pas créer en bannissant l\u2019environnement d\u2019où l\u2019on vient, où l\u2019on a grandi, qui fait partie de nous, complètement, avec son histoire, ses combats ou ses tares fondamentales.William Faulkner, pour ne citer que lui, porte le Sud en lui comme d\u2019autres portent le deuil.Son œuvre est hantée par la question noire au même titre que celle de William Styron.Et tout comme chez Flannery O\u2019Connor, le Sud laisse une emprunte profonde qui n\u2019est pas non plus de nature folklorique ou géographique.Même si le pays n\u2019est pas au cœur de l\u2019œuvre, même si on parle d\u2019autre chose que de là d\u2019où on vient, et qu\u2019on écrit des livres de pure fiction, détachés de toute question d\u2019identité, il me semble que cela prend bien du courage pour se laisser tomber dans sa terre, dans ses eaux et se tenir debout sur le bord, sur la rive d\u2019où l\u2019on se voit tomber en même temps.C\u2019est probablement le courage de la littérature.\u2022 ES octobre-novembre 2010 RELATIONS dOSSieR Violence et religion JEAN-CLAUDE RAVET Il y en a qui voient dans les religions une immense source de violence au point où si elles disparaissaient, le monde ne s\u2019en porterait que mieux, selon eux.D\u2019autres, au contraire, les envisagent comme d\u2019indispensables artisanes de paix.Tous ont en mémoire une longue liste d\u2019événements - anciens ou récents - pour corroborer leur jugement.D\u2019un côté, des actes de violence inouïs, abjects, barbares, et de l\u2019autre, des témoignages admirables de solidarité, de compassion, de résistance héroïque au mal - tous faits au nom de Dieu.Ainsi, les religions sont capables du pire comme du meilleur.Mais à quoi puisent ces extrêmes: le pouvoir de fomenter la haine, d\u2019humilier, de dominer, et celui de générer la bonté, l\u2019amour, l\u2019entraide?Le regard se porte d\u2019abord naturellement sur les textes sacrés des grandes religions.Or, ce qui frappe, c\u2019est l\u2019immense bonté qui s\u2019en dégage : le Dieu des humiliés de la Bible, le Dieu des pauvres et des opprimés des Évangiles, le Dieu miséricordieux du Coran, et les devoirs de solidarité, de partage et de justice qui en découlent.«Croire que Dieu peut ordonner aux hommes des actes atroces d\u2019injustice et de cruauté, c\u2019est la plus grande erreur qu\u2019on puisse commettre à son égard», écrivait carrément Simone Weil dans sa Lettre à un religieux.Cependant, on pourra aussi trouver des passages belliqueux, les citer hors contexte ou leur donner une importance qu\u2019ils n\u2019ont pas.À cela s\u2019attèlent autant les pourfendeurs de «l\u2019illusion ,1M Marc Séguin, La base abattue, 2003, technique mixte sur toile, 275 cm x 204 cm.© Marc Séguin/Sodrac 2010 religieuse» que les fanatiques et fondamentalistes de tout poil.Mais les uns comme les autres prennent alors le contre-pied de la longue tradition herméneutique qui rappelle qu\u2019un texte sacré doit être lu en gardant présent son contexte et son prétexte.Celui-ci est enchâssé dans l\u2019histoire et il répond à une attente qui a pour enjeu la condition humaine.C\u2019est que la première parole de Dieu, comme le rappelait entre autres saint Augustin, c\u2019est la vie - personnelle et collective - et l\u2019histoire.C\u2019est en elles que Dieu parle d\u2019abord.Ne pas tenir compte de cela, c\u2019est faire d\u2019un texte sacré «une idole», au sens RELATIONS octobre-novembre 2010 dOSSieR « Plein de bonté, aucun pourtant ne saisit Seul Dieu.Mais où il y a du danger, croît Aussi ce qui sauve.» Friedrich Hôlderlin, Patmos que leur donnaient les prophètes bibliques, c\u2019est-à-dire une chose morte qui se substitue à la vie et à la conscience morale, et soumet l\u2019existence à un pouvoir inhumain écrasant.C\u2019est faire d\u2019un texte porteur de vie, une chose qui porte la mort - et la haine du corps.Quand Simone Weil voit dans Y Iliade d\u2019Homère une œuvre qui parle mieux de Dieu que le Livre de Josué dans la Bible, elle applique cette grille de lecture.Tout texte devient potentiellement parole de Dieu.Le texte dit sacré est la reconnaissance collective et historique que là réside une source essentielle - mais pas unique - où puiser, et que tout n\u2019est pas égal, ni à prendre.Le souffle n\u2019est pas la lettre.Cet enracinement dans la beauté de l\u2019humanité et de la vie est malheureusement souvent escamoté dans le discours religieux institutionnel.Comme si le monde, la société, la vie, la réalité quotidienne n\u2019étaient pas parties prenantes de notre expérience de Dieu, comme s\u2019il fallait, pour bien faire, laisser le monde à la porte du lieu de culte pour que celui-ci soit «pur».Cette manière de voir entretient un dangereux clivage entre l\u2019amour de Dieu et l\u2019amour du monde.Ce qui prime alors, c\u2019est l\u2019obéissance stricte à la «loi» de Dieu et les pratiques rituelles qui s\u2019y rattachent, le reste est secondaire, voire futile.Selon cette perspective, Dieu veut qu\u2019on le serve, non que l\u2019on vive.Le sacré institue ainsi une coupure radicale avec le profane.Dieu trône sur le monde et, comme un seigneur, il le domine - il n\u2019y habite pas comme la plèbe.Les joies et les espoirs, les souffrances et les aspirations du peuple ne sont pas les siens.On doit plutôt l\u2019honorer, lui payer son dû, sans quoi pèse sur l\u2019insubordonné la menace du terrible châtiment.La liberté humaine est vue comme une menace.Ce qui compte, c\u2019est l\u2019ordre dicté d\u2019en haut.Bien sûr, il existe différents degrés dans cette scission religieuse d\u2019avec le monde.Mais quelle qu\u2019elle soit, elle demeure une source de violences larvées et structurelles.La peur de la liberté porte les germes de la domination.Quoi de mieux pour celui qui est un « loup pour l\u2019homme » qu\u2019un peuple qui se conduit en «agneau».Pas de conflit, pas de désordre à l\u2019horizon.Il n\u2019est pas étonnant que les groupes politiques de droite trouvent un terreau fertile dans cette manière religieuse d\u2019être, prônant la soumission.À cette violence «normale», sans éclats, s\u2019enchaînent parfois de plus grandes violences.Marc Séguin, Ruine (croix rouge), 2010, fusain, huile et cendres sur toile, 210 x 150 cm.© Marc Séguin/Sodrac 2010 Car le sacré ainsi conçu, trônant en absolu sur les réalités humaines - et exigeant une totale soumission - finit par instrumentaliser l\u2019humain au point où le sacrifice de sa dignité et de sa liberté devient une simple exigence au nom de la Vérité.Ce qui devrait être amour, service, partage se pervertit alors en domination, asservissement et joug.Et ce qui devait être libération se transforme en carcan.Les mots de paix et de justice - et même de Dieu - se mettent alors au service d\u2019une terrible violence, masquée sous le voile du sacré et de l\u2019intouchable.La religion - dont la raison d\u2019être apparaît avec les deux racines latines possibles du mot : religare (relier) et religere (relire) - se voit ainsi défigurée.Elle ne relie plus les êtres humains entre eux, elle les lie.Elle ne relit plus la vie et les réalités insaisissables, en quête de sens; elle assène une vérité, elle lit au pied de la lettre, elle tue le sens en l\u2019imposant.Cette violence du sacré - l\u2019instrumentalisation de l\u2019être humain et de la vie au service d\u2019une vérité, ou d\u2019une logique absolue - n\u2019est pas seulement présente dans les religions, loin de là; elle se trouve aussi dans les formes perverties du politiqüe et de l\u2019économie.Elle s\u2019accommode aussi très bien de la raison et de la science.Ce présent dossier est l\u2019occasion d\u2019en explorer quelques déclinaisons.\u2022 m octobre-novembre 2010 RELATIONS La foi et l\u2019ordre U h iv.î ifmil'niï 'il' Tnt La notion d\u2019ordre est déterminante tant pour le pouvoir politique que pour les autorités religieuses et les croyants.Il faut l\u2019appréhender dans toute sa complexité.ROBERT MACER Religion, violence et pouvoir: ces trois termes dessinent un triangle où, comme dans le fameux Triangle des Bermudes, la réflexion risque fort de sombrer.C\u2019est que leur croisement donne lieu à l\u2019expression de convictions passionnées, souvent présentées comme des évidences, dont la mise en question rend immédiatement suspect.Se mouvoir en ces eaux troubles est d\u2019autant plus difficile que ces convictions sont souvent contradictoires.Évoquons-en brièvement quelques-unes, parmi d\u2019autres possibles.«La» religion, de façon générique, aurait une propension intrinsèque à la violence; pour certains, elle serait même le ressort essentiel de toutes les violences, notamment celles perpétrées contre l\u2019étranger et contre les femmes.À l\u2019inverse, plusieurs soutiennent que « la » religion aurait été, à travers l\u2019histoire, un facteur essentiel de civilisation, de moralité et de paix, domestiquant une violence originelle et généralisée.Cette vision d\u2019une violence primitive a plusieurs adeptes; elle s\u2019oppose à celle d\u2019une inno- cence originelle que la vie en société aurait pervertie.Quant au pouvoir, entendu comme domination, il est vu par plusieurs penseurs contemporains comme la dynamique essentielle des rapports sociaux, tandis que d\u2019autres préfèrent lui reconnaître un espace plus circonscrit, notamment celui de l\u2019État, défini de façon classique comme possédant le «monopole de la violence légitime», selon l\u2019expression du sociologue Max Weber.Ces diverses convictions ne manquent pas d'arguments et d\u2019exemples pour en soutenir la plausibilité.Il devient difficile de déterminer si le pouvoir pervertit la religion, si celle-ci pousse à la violence et si, en définitive, il est possible d\u2019échapper, de quelque manière, aux tourbillons que le croisement de ces trois termes engendre.Leur enchevêtrement incite, pour le moins, à une certaine prudence.Prenons le cas de l\u2019Amérique latine, dont l\u2019histoire est intimement liée à celle du catholicisme.Au siècle dernier, nombre de pays ayant connu la dictature ont offert des exemples déplorables de proximité entre les dirigeants politiques et la hiérarchie religieuse, celle-ci oscillant, selon les contextes, entre le soutien explicite et le silence complice.Mais en ces mêmes contrées, la vie religieuse des peuples, soutenue par un grand nombre de prêtres, de religieuses et de religieux et par certains évêques, a donné lieu à des formes religieuses de résistance politico-sociale: communautés ecclésiales de base, théologies de la libération, commissions pour la défense des droits humains.En d\u2019autres régions du monde, la religion a joué divers rôles sur la scène politique: soutien de régimes autoritaires (Espagne, Portugal), mais également résistance face au totalitarisme (Pologne), médiation politique (Congo), révolution conservatrice (Iran), facteur identitaire au sein de conflits nationaux (Irlande, Inde, Balkans, Afrique du Sud) ou simple impuissance (URSS).Les contextes sont divers, les facteurs multiples et les généralisations hasardeuses.LA NOTION D\u2019ORDRE Un élément-clé permet cependant d\u2019y voir un peu plus clair.La notion d'ordre est déterminante tant pour le pouvoir politique que pour l\u2019expérience religieuse.Ceci va de soi en ce qui concerne le politique : l\u2019ordre social est sa préoccupation première, quoi qu\u2019il en fasse (l\u2019imposer, le restaurer, le transformer, etc.).Si l\u2019État exerce une «violence légitime», c\u2019est d\u2019abord pour maintenir l\u2019ordre.Si ceci donne souvent lieu à des dérives autoritaires, il faut cependant avoir connu des contextes de chaos social, de violence généralisée, pour percevoir l\u2019importance de cette fonction étatique.Ce qui est rarement souligné, en revanche, c\u2019est l\u2019importance de la même notion d\u2019ordre pour l\u2019expérience re- L'auteur, professeur à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l\u2019Université Laval, a dirigé avec Serge Cantin Modernité et religion au Québec.Où en sommes-nous?(PUL, 2010) RELATIONS octobre-novembre 2010 KD dOSSieR ligieuse dans son ensemble.Être religieux, ce n\u2019est pas seulement croire, ni même croire avec d\u2019autres, mais plus précisément: croire ensemble que notre existence s\u2019inscrit dans un ordre, et que cet ordre nous est donné d\u2019ailleurs (ou par un Autre).On ne saurait trop insister sur ce point.La conscience religieuse confesse un ordre du monde (le kosmos grec), qu\u2019il soit constaté ou souhaité.Elle considère que la vie, la nature, les événements et les expériences ont un sens, c\u2019est-à-dire qu\u2019ils s\u2019inscrivent dans une structure sensée, ordonnée.Cette structure est donnée, en ce sens quelle n\u2019est pas simplement le fruit du désir ou de la volonté mais qu\u2019elle les précède et les conditionne.Dans nombre de traditions religieuses, cet ordre se fait Volonté, Loi, Destin ou Fatalité: il s\u2019agit essentiellement d\u2019y consentir et de s\u2019y soumettre.Pour autant, on aurait tort, comme on le fait trop souvent, d\u2019opposer ce sentiment de l\u2019ordre à la raison : « Le rapport de l\u2019ordre et de la raison est extrême.L\u2019ordre [.] est l\u2019ami de la raison et son propre objet» (Bossuet).Si la raison moderne s\u2019oppose au sentiment religieux de l\u2019ordre, c\u2019est quant à la manière d\u2019apprécier sa préséance et de considérer la liberté humaine.Attirer l\u2019attention sur cet élément capital de l\u2019ordre, c\u2019est se permettre de comprendre un peu mieux le commerce de la religion et du politique.Parce qu\u2019elle considère l\u2019ordre comme étant donné, la religion le valorise et le révère.Elle l\u2019encourage et le promeut sous toutes ses formes: l\u2019ordre naturel, l\u2019ordre moral, l\u2019ordre social, l\u2019ordre institutionnel.et l\u2019ordre politique.Sous sa forme idéale, cet ordre est sacré parce que donné, et il requiert légitimement l\u2019obéissance.Ceci explique nombre d\u2019attitudes et de comportements non seulement des autorités religieuses, mais également des croyants eux-mêmes, qui tendent souvent à être conservateurs.Tout dépend, cependant, de l\u2019appréciation que le croyant ou l\u2019institution religieuse fait d\u2019une situation réelle spécifique.L\u2019accord avec cette situation poussera le sujet religieux, individu ou communauté, à y voir une manifestation de l\u2019ordre et à cautionner cette situation.Mais le désaccord, au contraire, suscitera la contestation, la résistance, voire diverses formes d\u2019action pour changer les choses.C\u2019est ce qui a permis à Johann Baptist Metz, théologien allemand, d\u2019écrire l\u2019aphorisme suivant: «La plus courte définition de la religion: rupture1.» Le souci religieux de l\u2019ordre est donc ambivalent.Un texte comme la lettre encyclique Pacem in terris, du pape Jean XXIII (1963), l\u2019indiquait déjà.Ce document sur la paix dans le monde est entièrement structuré en fonction de la notion d\u2019ordre.Il affirme d\u2019emblée que la paix sur terre «ne peut se fonder ni s\u2019affermir que dans le respect absolu de l\u2019ordre établi par Dieu» (n° 1).Cet ordre suppose «la présence d\u2019hommes légitimement investis» d\u2019une autorité qu\u2019ils «tiennent tout entière de Dieu» (n° 46), si bien que l\u2019obéissance qui leur est rendue «est un hommage adressé à Dieu, Créateur et Providence, qui a soumis les rapports humains à l\u2019ordre qu\u2019il a lui-même établi» (n° 50).L\u2019encyclique envisage cependant que l\u2019autorité puisse agir injustement et dégénérer en oppression (n° 51).Parce que l\u2019État a directement à voir avec l\u2019ordre social, il est peu surprenant qu\u2019il puisse généralement compter sur le soutien des institutions religieuses et des croyants, y faire appel, voire le manipuler.Il n\u2019y réussit heureusement pas toujours, dès lors que le point de vue religieux peut être attaché à la vision d\u2019un ordre meilleur, et prendre le parti de la contestation.En Afrique du Sud, avant 1990, on a ainsi pu voir des Églises justifier théologiquement l\u2019apartheid et d\u2019autres, au contraire, militer contre ce désordre établi.La notion d\u2019ordre peut donc jouer dans les deux sens : rallier la religion au pouvoir politique, ou l\u2019opposer à lui: «la religion peut tour à tour, suivant les modes de symbolisation qu\u2019elle met en œuvre, mais aussi suivant les contextes culturels et sociaux dans lesquels sont inscrites ces symbolisations, soit légitimer l\u2019ordre existant (d\u2019où le motif typiquement moderne, au moins depuis Spinoza, du \u201cthéologico-politique\u201d), soit le déstabiliser et le critiquer, au nom d\u2019un motif prophétique ou messianique, voire apocalyptique2».Dans les deux cas, le recours à la violence, quelle soit répressive ou subversive, s\u2019avère tentant.À une époque où le monde est soumis à de puissantes forces de désintégration (sociale, économique, écologique), le défi religieux est de contribuer à contrer efficacement ces forces en recourant à des moyens qui ne contredisent pas l\u2019ordre meilleur que l\u2019on désire voir advenir.\u2022 1.\tLa foi dans l'histoire et dans la société, Paris, Cerf, 1979, p.194.2.\tPierre Gisel et Jean-Marc Tétaz, «Statut et forme d\u2019une théorie de la religion», dans Id.(dir.), Théories de la religion, Genève, Labor et Fides, 2002, p.19-20.La conscience religieuse confesse un ordre du monde (le kosmos grec), qu\u2019il soit constaté ou souhaité.Elle considère que la vie, la nature, les événements et les expériences ont un sens, c\u2019est-à-dire qu\u2019ils s\u2019inscrivent dans une structure sensée, ordonnée.EQ octobre-novembre 2010 RELATIONS La sacralisation du pouvoir mâle Les religions qui cautionnent une forme ou l'autre de hiérarchie entre les sexes cultivent un terreau propice à la subordination des femmes et légitiment la violence patriarcale.MARIE-ANDRÉE ROY La religion peut être parole et acte d\u2019amour, de justice, de compassion, d\u2019espérance et de solidarité de l\u2019humanité faite homme et femme.Aux yeux de plusieurs, les grandes religions ont contribué, au cours de l\u2019histoire, à réduire les violences sociétales et notamment à protéger les femmes et les enfants des barbaries patriarcales.On peut trouver de multiples exemples où les conditions de vie des femmes se sont améliorées dans la foulée des enseigne- ments de Jésus, de Muhammad ou de Bouddha.Quand Jésus dit à la foule «que celui qui est sans péché lui jette la première pierre», il prend directement la défense d\u2019une femme qui a transgressé la loi patriarcale.Quand Muhammad met fin aux pratiques d\u2019enterrement de bébés-filles vivantes, il récuse une des formes les plus violentes de misogynie.Quand le Bouddha finit par accepter que Mahaprajapati Gautami, sa mère adoptive, fonde l\u2019Ordre des bhikhunis, il reconnaît la possibilité d\u2019un véritable développement spirituel pour les femmes.Mais ces récits positifs n\u2019effacent en rien le fait que toutes les religions restent aujourd\u2019hui porteuses de dimensions violentes à l\u2019endroit des femmes.Certes, les agressions physiques font de plus en plus l\u2019objet de dénonciation, mais les religions, chacune à leur façon, contribuent à reproduire des rapports sociaux de domination d\u2019un sexe sur l\u2019autre.Et la domination constitue une forme de violence.En maintenant des rapports d\u2019inégalité entre les sexes dans leurs organisations, en mettant de l\u2019avant des modèles féminins de soumission, en cherchant à contrôler la vie des femmes -notamment leur sexualité par des discours moraux misogynes -, les religions favorisent la reproduction de la violence sexiste.Une fois que l\u2019on a dit cela, qu\u2019est-ce qu\u2019on fait?Car, en pratique, les femmes sont massivement présentes dans toutes les traditions religieuses.Elles ne sont généralement pas appelées à contribuer à la «production» du fait religieux parce qu\u2019elles sont exclues des fonctions sacerdotales et de direction.Mais elles participent directement et intensivement à sa « reproduction» en transmettant des valeurs, des croyances, des rituels à leurs enfants et, dans nombre de cas, en exerçant, sans véritable reconnaissance, différentes fonctions caritatives et pastorales dans leurs communautés.On ne peut oblitérer le fait que ces exclusions et ces différentes formes de non-reconnaissance constituent une forme de violence.Certains suggèrent aux femmes de quitter les religions parce qu\u2019elles sont irréformables et intrinsèquement patriarcales - une voie empruntée par un nombre croissant de femmes -, là où d\u2019autres choisissent d\u2019explorer, avec plus ou moins de radicalité et des succès fort mitigés, des voies de changement au sein de leur tradition.Difficile de trouver la bonne solution pour agir contre la violence.Pour ma part, je retiens deux choses.Premièrement, la société civile et les responsables politiques ne doivent pas offrir, au nom de la liberté de religion, un traitement différencié aux religions, à leurs adeptes et à leurs responsables.La tolérance-zéro concernant la violence faite aux femmes et aux enfants doit s\u2019appliquer à tous, y compris aux organisations religieuses et à leurs membres.Deuxièmement, il serait souhaitable que les intervenantes L\u2019auteure est professeure au Département de ' sciences des religions de l\u2019UQAM, directrice de l\u2019Institut de recherches et d\u2019études féministes (IREF) et membre fondatrice de la collective L\u2019autre Parole Marc Séguin, Titien, 2009, huile et fusain sur toile, 152,5 x 122 cm.© Marc Séguin/ Sodrac 2010 RELATIONS octobre-novembre 2010 sa dOSSieR et intervenants en matière de violence développent une meilleure connaissance du fait religieux pour être en mesure de cibler leurs interventions auprès de femmes croyantes violentées.Car dans chaque tradition, si sexiste soit-elle, il existe des ressources religieuses et spirituelles pour combattre la violence et ses effets dévastateurs.Par exemple, pour des femmes bouddhistes, la pratique de la méditation peut, dans certains cas, être plus « reconstructrice» qu\u2019une thérapie collective.Il apparaît que la figure de la shakti peut être particulièrement inspirante pour des Marc Séguin, Study for flag eater, 2007, huile sur toile, 61 x 91,5 cm.© Marc Séguin/Sodrac femmes hindoues en quête de leur énergie pour contrer la violence.Des femmes musulmanes voient pour leur part dans Aïcha, la jeune épouse du prophète, une figure combative pour s\u2019affirmer comme personnes à part entière.CATHOLICISME ET VIOLENCE Le catholicisme n\u2019est pas plus violent que les autres religions, mais il importe qu\u2019on y jette un regard plus précis parce qu\u2019il joue un rôle particulièrement structurant dans le développement des représentations et des rapports entre les sexes dans la société québécoise.Les papes ont certes fermement dénoncé, au cours des dernières décennies, la violence faite aux femmes et aux enfants.Ils ont convié les communautés catholiques à faire de la lutte à la violence une priorité.Mais il existe, au sein même du catholicisme, une indéniable culture productrice et reproductrice de la violence.Examinons quelques composantes de ce système.Les représentations stéréotypées du féminin.Marie et Ève demeurent les deux figures qui traduisent la quintessence du bon et du mauvais féminin, les deux figures à partir des- quelles on évalue l\u2019ensemble des femmes et les hiérarchise.D\u2019un côté, un féminin exalté, magnifié parce qu\u2019à la fois vierge et mère, totalement obéissant à Dieu et, de l\u2019autre, un féminin honni et méprisé parce que figure de tentation pour l\u2019homme et de désobéissance à Dieu.Dépassée, cette image?Plutôt singulièrement omniprésente dans les discours du magistère.Et porteuse de violence pour les femmes, parce qu\u2019elle constitue une forme d\u2019enfermement et de départage entre elles : les bonnes et les méchantes, les pures et les souillées.À cela s\u2019ajoute la légitimation, au moins implicite, de la violence masculine parce qu\u2019il faut bien contrôler et punir toutes ces Ève en puissance qui dénaturent l\u2019ordre de la création et compromettent la vocation de l\u2019homme.Le mépris et le contrôle de la sexualité.Au cours des dernières décennies, les détenteurs du siège de Pierre se sont distingués par des discours insistants et névrotiques sur la sexualité : pas de contraception qui fait appel à des moyens mécaniques ou chimiques, pas d\u2019avortement, pas de relations sexuelles avant le mariage, pas d\u2019usage du condom pour empêcher la propagation du sida, etc.Mais cela n\u2019est pas de la violence, dit-on; ce ne sont que des paroles et les gens sont capables de faire la part des choses.Ah oui?En Afrique, la majorité des personnes qui sont atteintes du sida sont des femmes.Et nombre d\u2019entre elles ont été infectées par des hommes à qui on a dit, au nom de la vertu de l\u2019abstinence, de ne pas porter de condom.Le Vatican milite pour que les Nations unies coupent les fonds à des organismes humanitaires qui s\u2019occupent de planification familiale.Pourtant, chaque année, dans les pays en voie de développement, des milliers de femmes meurent en couche.L\u2019an dernier, le drame d\u2019une petite fille de neuf ans, enceinte de jumeaux à la suite de viols répétés commis par son beau-père, a ému la planète.Mgr José Cardoso Sobrinho, évêque du diocèse de Recife au Brésil, a déclaré que «le viol est un péché moins grave que l\u2019avortement» et a excommunié la mère de la fillette ainsi que l\u2019équipe médicale qui avait pratiqué l\u2019avortement.Plus près de nous, le cardinal Ouellet a récemment soutenu qu\u2019un avortement, même à la suite d\u2019un viol, est moralement considéré comme un crime.Autant de paroles «vertueuses» qui violentent directement les femmes.La perversion du sacerdoce.Une autre -zone minée : le ministère ordonné, tel que compris par Rome, tend à déposséder les baptisés de leur sacerdoce baptismal et à sacraliser le prêtre parce que gestionnaire du sacré, homme à part qui détient le « pouvoir » de faire advenir le Christ-Jésus dans l\u2019eucharistie.Le «prix» à payer pour ce «pouvoir» est la chasteté vécue dans le célibat.La communauté des baptisés devient dépendante du bon vouloir des prêtres pour sa sanctification et ces derniers, aux prises avec la représentation éthérée du «saint prêtre», s\u2019enlisent dans un rôle désincarné où prédomine la gestion du sacré sur la fonc- m octobre-novembre 2010 RELATIONS tion de témoin de la Bonne Nouvelle.Cette privation des uns et cet enfermement des autres constituent une indéniable forme de violence en étroite parenté avec les représentations stéréotypées du féminin et les discours névrosés sur la sexualité.Ce système génère aussi l\u2019exclusion des femmes des ministères ordonnés, une autre injustice grave et un appauvrissement des communautés en quête de figures rassembleuses.Je ne crois pas que l\u2019ordination des femmes et le mariage des prêtres puissent résoudre tous ces problèmes mais ils corrigeraient une forme insoutenable d\u2019apartheid et ouvriraient, à tout le moins, sur une autre anthropologie des rapports hommes-femmes et de la sexualité dans l\u2019Église.En effet, dans le système actuel, les candidats au sacerdoce ne bénéficient pas de conditions favorables qui permettent d\u2019acquérir la maturité requise pour développer des rapports égalitaires avec les femmes et assumer positivement leur sexualité.Ce système pave même la voie au déve- Le catholicisme n\u2019est pas plus violent que les autres religions, mais il importe qu\u2019on y jette un regard plus précis parce qu\u2019il joue un rôle particulièrement structurant dans le développement des représentations et des rapports entre les sexes dans la société québécoise.loppement de différents désordres et dénis qui, combinés, peuvent être explosifs: croire en la supériorité du prêtre jusqu\u2019à son impunité (être au-dessus des lois), occulter la sexualité au nom de la chasteté mais l\u2019exercer dans la clandestinité, etc.Les scandales qui minent présentement l\u2019Église catholique ont quelque chose à voir avec ce modèle de prêtrise.Et je ne pense pas que ce soit en réaffirmant haut et fort que seul le célibat constitue le remède à cette crise qu\u2019il y aura sortie effective de la crise.En attendant, des femmes et des enfants continuent d\u2019être abusés, violés, violentés.Le rapport à la vérité, à l'obéissance et au secret.À mon avis, la clé qui verrouille ce système a beaucoup à voir avec les concepts de vérité, d\u2019obéissance et de secret tels qu\u2019ils se déploient dans l\u2019Église.En effet, une partie non négligeable de sa direction croit sincèrement qu\u2019elle détient la Vérité et est incapable de reconnaître la capacité de discernement présente dans la communauté ecclésiale.Cette vérité, qui serait transmise directement par l\u2019Esprit-Saint au magistère, donne à celui-ci un pouvoir absolu sur ses subordonnés, clercs et laïcs confondus.Elle l\u2019autorise à exiger d\u2019eux soumission et obéissance.Ce système, qui s\u2019apparente à de l\u2019autoritarisme, mine l\u2019Église de l\u2019intérieur.Pensé pour assurer la cohésion et la force de cette institution, il l\u2019atrophie et la rend incapable de se renouveler.Il gangrène l\u2019armature morale de l\u2019Église.Les individus ne sont pas invités à être autonomes et responsables, à exercer leur discernement moral, ils sont plutôt appelés à se plier aux exigences des autorités, à ne pas questionner leurs décisions et à obéir.Ce système, violent en soi, favorise le développement d\u2019individus immatures et irresponsables au plan moral.Si certains y échappent, il est frappant de voir à quel point des membres de l\u2019institution ecclésiale ont intériorisé cette obéissance infantilisante et sont paralysés devant les diktats romains.On les entend parfois se rebiffer un peu, mais ils finissent habituellement par se soumettre.Et la loi du secret, Yomerta ecclésiale, a passablement réussi, jusqu\u2019à tout récemment, à imposer le silence pour éviter le scandale ou pour ne pas discréditer l\u2019Église, quitte à faire subir une autre forme de violence aux personnes violentées, abusées et violées par des gens d\u2019Église.Les récents scandales, largement médiatisés, annoncent peut-être que ce temps est révolu.DES PISTES DE CHANGEMENT L\u2019Église catholique québécoise a manifesté, depuis une vingtaine d\u2019années, une sympathie bien réelle à l\u2019endroit des femmes et des enfants victimes de violence conjugale et une volonté de contribuer au changement culturel et social.Par exemple, le document Violence en héritage (1989), réa -lisé par des femmes catholiques féministes, endossé et publié par le Comité des affaires sociales de l\u2019Assemblée des évêques du Québec, est reconnu pour la qualité de son analyse du cycle de la violence.Il cerne courageusement et efficacement les causes de la violence telles l\u2019économie prédatrice, le patriarcat et l\u2019histoire religieuse.La publication du document a été suivie d\u2019une série de séances de formation dans tout le Québec - offertes en collaboration avec le Réseau des répondantes diocésaines à la condition des femmes en Église -, destinées à mieux repérer, analyser et intervenir pour contrer la violence conjugale.Or, lorsque des femmes en Église ont interpellé les autorités sur des questions de violence vécues au sein même de l\u2019institution ecclésiale, elles ont provoqué un sérieux malaise.Va pour reconnaître la violence conjugale, mais la violence ecclésiale reste taboue : exploitation sexuelle commises à l\u2019endroit de femmes et d\u2019enfants, discriminations à l\u2019endroit de personnes homosexuelles, exclusions pour non conformité à la morale sexiste, etc.Nombre de croyantes et de croyants ont aujourd\u2019hui la conviction que l\u2019Église d\u2019ici doit être en mesure d\u2019appliquer à son organisation l\u2019analyse et les remèdes qu\u2019elle prône pour contrer la violence dans la société.Et on peut avancer que cette conviction est partagée par des personnes d\u2019autres religions qui commencent à questionner, de plus en plus ouvertement, les abus de toutes sortes commis par des gens de leur tradition religieuse.La crédibilité et la pertinence sociale des religions, comme sources d\u2019amour, de justice et de solidarité, commandent que des paroles et des actes concrets d\u2019éradication de la violence soient posés au sein de chacune des traditions religieuses.\u2022 RELATIONS octobre-novembre 2010 ES dOSSieR Luttes féministes en islam Le féminisme islamique a recours au capital symbolique et culturel de l\u2019islam pour remettre en question les rapports de pouvoir entre les sexes.AZADEH KIAN L'auteure est profes-seure de sociologie et directrice du Centre d\u2019enseignement, de documentation et de recherche pour les études féministes (CEDREF) à l\u2019Université Paris VIl-Diderot La citoyenneté de seconde zone conférée aux femmes dans les sociétés musulmanes a été confortée avec la montée des mouvements islamistes, un des objectifs déclarés de ces derniers étant d\u2019appliquer les lois islamiques au droit des femmes et au droit de la famille.Sous cette pression montante, les tenants de la subordination des femmes selon des perspectives culturaliste et essentialiste ont fortement insisté sur le rôle de l\u2019islam pour légitimer cet état de choses et la violence qui l\u2019accompagne.Accordant la primauté au facteur religieux - d\u2019ailleurs souvent considéré comme immuable -, ces perspectives occultent l\u2019importance des rapports sociaux de sexe dans la structuration et la transformation de l\u2019organisation sociale.Elles font l\u2019impasse aussi sur les efforts de ces femmes musulmanes qui, à travers la relecture au féminin du Coran et des traditions islamiques, tentent de concilier l\u2019islam avec la modernité en revendiquant un rapport d\u2019égalité hommes/femmes.L\u2019INFLUENCE DU MOUVEMENT ISLAMISTE Le féminisme islamique est une réponse des femmes musulmanes instruites, souvent issues des classes moyennes, à l\u2019idéologisation de l\u2019islam et son instrumentalisation à des fins politiques tant par les islamistes que par des États du Moyen-Orient et du Maghreb.Dépourvus d\u2019un véritable projet de société, les partisans de l\u2019islam politique n\u2019ont qu\u2019un objectif: l\u2019application des lois islamiques (la chari\u2019a) pour « sauvegarder les traditions, les concepts et les valeurs islamiques face à la mondialisation qui viserait à détruire les derniers bastions de la résistance au sein des sociétés musulmanes1».D\u2019après les islamistes, cette résistance sera assurée par l\u2019application de la chari\u2019a aux droits des femmes et au droit familial, car «la famille musulmane est l\u2019un de ces derniers bastions ayant contribué à préserver la cohésion de la société musulmane» (voir El Mounqid, le journal du Front islamique du salut (FIS) en Algérie).Parmi les membres de la famille, les femmes sont désignées comme les principales dépositaires des traditions.Pour le FIS, comme pour beaucoup d\u2019autres islamistes, la femme «est mère avant tout.Elle a été créée pour la procréation, mission sacralisée, incontournable, la seule qui confère respect, dignité et qui préserve la féminité».(ibid) Selon cette lecture, la différence sociale entre les deux sexes trouverait B octobre-novembre 2010 RELATIONS son origine dans la volonté divine et relèverait d\u2019un fait naturel.Afin de contenir la montée en puissance du mouvement islamiste marquée par la victoire de la révolution iranienne de 1979, de nombreux États donnent un gage aux islamistes en adoptant des codes de la famille calqués sur la chari\u2019a, s\u2019accommodant ainsi de l\u2019ordre moral des islamistes.Ainsi, au Pakistan, le président Zia-ul-Haq (1977-1988) procède au changement des codes civil et pénal hérités des Britanniques pour les calquer sur la chari\u2019a au détriment des femmes et des minorités religieuses.En Algérie, le gouvernement de Chadli Ben Djedid procède de la même manière, en 1984, avec le code du statut personnel.En Égypte, sous Sadate, la chari\u2019a devient la source principale de la loi en 1980.En Iran, à peine un mois après la victoire de la révolution, la Loi de la protection de la famille adoptée en 1967 - qui octroyait beaucoup de droits aux femmes - fut retirée au profit d\u2019une législation qui attribue un statut de mineures aux femmes et les place à vie sous l\u2019autorité des hommes (pères ou époux).LE FÉMINISME ISLAMIQUE En dépit de ce renforcement des rapports de pouvoir, de profondes transformations sont en cours dans ces sociétés.Elles sont dues à des changements de comportement social et culturel chez les femmes qui minent la domination masculine véhiculée par la tradition islamique.La chute continue de la fécondité - qui traduit la réappropriation par les femmes de leur corps -, l\u2019augmentation constante de leur niveau d\u2019étude, leur âge plus élevé au premier mariage de même que leur participation accrue au marché du travail en sont des exemples patents.Ils démontrent l\u2019influence qu\u2019exercent les facteurs autres que religieux sur le comportement des femmes.Le féminisme islamique - souvent en dialogue avec le féminisme laïque et puisant dans les théories du genre - fait écho à cette réalité.Il célèbre des ap -partenances multiples en se positionnant au sein de la communauté musulmane et en se référant au Coran et aux traditions islamiques, mais aussi en mobilisant le « capital symbolique» de l\u2019islam afin de construire une réinterprétation au féminin.Le féminisme islamique est pluriel tant dans son approche, ses revendications et ses formes d\u2019action que dans la typologie de ses militantes.Certaines d\u2019entre elles visent à établir l\u2019égalité entre les sexes et présentent une lecture Le féminisme islamique est une réponse des femmes musulmanes instruites, souvent issues des classes moyennes, à l\u2019idéologisation de l\u2019islam et son instru -mentalisation à des fins politiques tant par les islamistes que par des États du Moyen-Orient et du Maghreb. égalitaire de l\u2019islam.Parmi celles-ci se trouvent Amina Wadud - première femme musulmane devenue imam de prière -, de nombreuses féministes islamiques en Iran, ou encore Sisters in Islam, en Malaisie, qui œuvrent pour l\u2019égalité et la justice dans le droit familial.D\u2019autres, notamment des militantes en Arabie Saoudite, se réfèrent plutôt à la notion d\u2019équité et tentent d\u2019assurer le développement personnel des femmes et un plus grand respect entre les sexes.Parmi les militantes musulmanes des droits des femmes, il y en a qui se réclament explicitement du féminisme -pourtant qualifié de «vestige de l\u2019invasion culturelle occidentale» par les islamistes -, d\u2019autres non.Cela n\u2019empêche pas ces dernières d\u2019œuvrer pour le changement des lois discriminatoires et de dénoncer les inégalités sociales entre les sexes.Cette hétérogénéité des féminismes islamiques est liée aux différents contextes historiques, politiques, sociaux, culturels ou économiques des sociétés au sein desquels ils se développent.En Arabie Saoudite, par exemple, où les femmes se sont formées en études islamiques notamment à partir des années 1980, des espaces autonomes propres à elles émergent.Ces femmes rejettent les traditions, coutumes et règles imposées par les institutions et aspirent à la vie active et à l\u2019autonomie.Elles utilisent le discours islamique afin de légitimer de nouveaux modes de vie, y compris l\u2019exercice d\u2019un emploi salarié.LE CAS DE L\u2019IRAN En Iran, où le mouvement d\u2019émancipation des femmes date du XIXe siècle, les militantes musulmanes des droits des femmes et les militantes laïques ont adopté une straté- 1.\tNotre position, Mouvement de l\u2019unification et de la réforme, Casablanca, juin 2000.2.\tForouq Ebn Eddin, « La nécessité de la réforme des lois concernant le divorce, la polygamie, et la garde d\u2019enfant» (en persan), Payam -e Hâjar, 10 septembre 1992, p.28-29.3.\tEntretien personnel réalisé à Téhéran, 27 septembre 1994.gie collective visant à rejeter la hiérarchisation, les normes imposées par l'État islamique et ses lois.Dans ce pays, les antécédents de luttes sociales et politiques et de droits acquis constituent une mémoire collective qui sert de point d\u2019appui aux militantes pour revendiquer une citoyenneté pleine et entière.Les féministes islamiques iraniennes - souvent de condition plus modeste et moins instruites que les féministes laïques - se qualifiaient au début d\u2019héritières de la révolution et s\u2019étaient associées au pouvoir afin d\u2019assurer leur ascension sociale.Toutefois, les privilèges excessifs accordés aux hommes par les lois n\u2019ont pas tardé à désillusionner certaines d\u2019entre elles qui affirment que «ce sont les pratiques traditionnelles qui ont mal interprété l\u2019islam».Certaines militantes islamiques des droits des femmes en Iran s\u2019opposent publiquement à la légalisation de la polygamie dès 1992.Pour elles, «l\u2019analyse des versets coraniques sur la polygamie montre que ce droit est recommandé par le Coran dans certains cas spécifiques et uniquement pour subvenir à un besoin social et en vue de répandre la justice sociale1 2».Selon cette interprétation, Dieu n\u2019a recommandé la polygamie que dans le cas d\u2019une extrême nécessité sociale et à la condition que les hommes puissent préserver l\u2019équité entre leurs épouses.En conséquence, « s\u2019il n\u2019y a pas de nécessité sociale et si la polygamie est contraire aux lois d\u2019une société, il ne faut pas avoir plus d\u2019une épouse».En réinterprétant les textes sacrés, les faits et les dires du Prophète (hadiths) et les lois du Coran, les militantes islamiques des droits des femmes entendent rétablir la légitimité de l\u2019autorité des femmes dans les institutions politiques, religieuses et juridiques.Selon Shahla Sherkat, rédactrice en chef du magazine Zanan, «le Coran n\u2019a pas interdit aux femmes d\u2019exercer la fonction de juge.Cette interdiction prend sa source dans l\u2019histoire de la jurisprudence, dans les opinions des ulémas d\u2019antan, construites probablement selon l\u2019exemple de leurs propres épouses ou entourage féminin qu\u2019ils ont généralisé par la suite à toutes les femmes3».À travers une relecture au féminin, dynamique et critique du Coran et des traditions, elles procèdent à l\u2019histori-cisation et à la contextualisation de l\u2019islam et rejettent la vision déterministe de la religion qui sert à justifier la discrimination sexuelle, la domination masculine et la violence faite aux femmes.Revendiquant leur droit à la citoyenneté, elles soutiennent que les inégalités sociales entre les sexes relèvent de choix politiques et de rapports sociaux de sexe, et non d\u2019une volonté divine.Dans ce processus, les doctrines, les lois et les principes islamiques, de même que les valeurs et les normes traditionnelles sont sans cesse contestés et réinterprétés par ces femmes qui revendiquent l\u2019aggiornamento de la pensée religieuse.\u2022 Marc Séguin, Hommage à Rothko, 2005, huile sur toile, 300 x 240 cm.© Marc Séguin/ Sodrac 2010 RELATIONS octobre-novembre 2010\tm dOSSieR Revenir à l\u2019expérience libératrice de l\u2019Évangile La violence structurelle de l\u2019Église catholique - légitimée au nom du sacré et de son caractère divin - apparaît de plus en plus pour ce qu\u2019elle est: un véritable scandale public.C\u2019est là l\u2019occasion pour l\u2019Église de retourner aux sources.LUIZ CARLOS SUSIN L\u2019auteur, capucin et théologien brésilien, est secrétaire général du Forum mondial Théologie et libération UNE ÉGLISE HUMAINE, TROP HUMAINE Des auteurs chrétiens comme Kierkegaard, Tolstoï, Dostoïevski ou encore Kazantzakis ont bien décrit la condition «humaine, trop humaine» des Églises, selon l\u2019expression de Nietzsche.Ils ont inauguré le courant du « christianisme tragique », une manière paradoxale et extrême de vivre sa foi au milieu des faiblesses et des contradictions souvent suscitées par une violence institutionnelle sacralisée.À leur tour, les sciences humaines ont contribué à faire perdre aux institutions leur aura d\u2019intangibilité et d\u2019irrépro-chabilité, en montrant bien les intérêts et rapports de pouvoir derrière celles-ci - aussi «sacrées» soient-elles.L\u2019avancée du mouvement de démocratisation qui a ébranlé le pouvoir temporel de l\u2019Église catholique, au XIXe La raison d\u2019être de l\u2019Église, comme l'affirme de manière incisive Paul VI dans son encyclique Evangelii Nuntiandi, est d\u2019annoncer la bonne nouvelle.Ce qu\u2019elle recèle de plus profond, c\u2019est la proximité de Dieu avec le monde.Pourtant, au cours des dernières années, le monde a plutôt été surpris par de terribles nouvelles venant de l\u2019Église catholique.Pensons aux histoires récentes des agressions sexuelles sur des enfants impliquant des membres du clergé, des prêtres et quelques évêques.Même si ce type d\u2019abomination existe évidemment ailleurs - dans les écoles, les familles, etc.-, le fait que cela se soit produit dans une institution qui se présente comme sacrée est source d\u2019un plus grand scandale qui atteint jusqu\u2019au fondement même de la foi.À cela s\u2019ajoute l\u2019attitude décevante de l\u2019Église catholique envers les femmes, les homosexuels ou encore les laïques, théologiens, prêtres et évêques qui cherchent à renouveler le christianisme et le rôle de l\u2019Église.L\u2019Église vit ainsi une crise aux proportions inquiétantes.Beaucoup de croyants se sentent trahis.Pour en comprendre la nature, il faut porter notre attention sur la violence structurelle inhérente à l\u2019Église institutionnelle.C\u2019est en confrontant cette crise à l\u2019Évangile qu\u2019elle pourra devenir une occasion de guérison.siècle, a contribué à cette érosion du sacré.Face à ce phénomène, une des premières réactions de l\u2019Église a été de renforcer la doctrine comme nouvel espace de pouvoir et de centraliser son contrôle grâce au dogme de l\u2019infaillibilité papale.De cette manière, le culte de la personnalité et la concentration du pouvoir au moyen du contrôle de la doctrine ont été renouvelés et accrus.Un esprit de fermeture s\u2019est installé, au point où l\u2019anti-modernisme véhément affiché par l\u2019Église, au début du XXe siècle, a été qualifié de «cimetière de la pensée catholique».Finalement, devant le mouvement conciliaire qui a culminé avec le concile Vatican II, l\u2019Église institutionnelle n\u2019a cessé de se comporter comme une citadelle assiégée, cherchant à conserver une image sacralisée d\u2019elle-même, héritée de la chrétienté, pendant qu\u2019autour d\u2019elle, on ne voit que sa condition trop humaine.Le concile Vatican II et les demandes de pardon de lean Paul II, à l\u2019occasion du Jubilé de l\u2019an 2000, ont pourtant été des moments forts où l\u2019Église a reconnu son humanité et sa fragilité, ainsi que la nécessité pour elle d\u2019un nouvel enracinement dans le monde.En se reconnais- Le concile Vatican II est au cœur d\u2019une bataille d\u2019interprétation dont l\u2019enjeu est la neutralisation de sa signification novatrice.sant peuple de Dieu, elle professait de nouveau l\u2019égalité de ses membres par le baptême et que sa vocation est d\u2019annoncer la bonne nouvelle de Jésus et non de se glorifier elle-même.Mais actuellement, le Concile est au cœur d\u2019une bataille d\u2019interprétation dont l\u2019enjeu est la neutralisation de sa signification novatrice.VIOLENCE INTELLECTUELLE Le contrôle de la pensée au sein de l\u2019Église catholique par la «super» Congrégation de la doctrine de la foi est connu depuis longtemps.Malgré le concile Vatican II et la ferme intention de Paul VI de ne museler personne, cette institution romaine, solidement structurée, sévit jusqu\u2019à aujourd\u2019hui en exerçant son pouvoir de faire taire, de discréditer, d\u2019empêcher d\u2019enseigner et de publier.octobre-novembre 2010 RELATIONS Outre les nombreux théologiens de renommée internationale1 qui ont souffert de l\u2019ingérence de la Congrégation, le cas de la théologie de la libération mérite une attention particulière.Celle-ci a été attaquée jusqu\u2019à la laisser morte, pour des raisons de méthodologie que la Congrégation jugeait défaillante à cause des affinités de la méthode voir-juger-agir (que la théologie de la libération préconisait) avec les analyses marxistes de la réalité et la conscientisation sociale.Mais elle n\u2019a jamais considéré ce qui était véritablement en jeu, soit la dignité et la vie des pauvres.Aujourd\u2019hui, cette dimension politico-sociale, essentielle à la théologie de la libération, est presque inexistante dans la théologie actuelle.Le document de la Conférence des évêques latino-américains (CELAM), tenue à Aparecida au Brésil en 2007, en atteste, n\u2019osant même plus mentionner la théologie de la libération alors qu\u2019il en reprend pourtant des thèmes et que celle-ci est née avec la CELAM de Medellin, en 1968.1.Pensons par exemple à Leonardo Boff, Jacques Dupuis, Ivone Gebara, Hans Küng, Jon Sobrino.LE SEXE ET LE SACRÉ Le cas de la théologie de la libération «réglé», dorénavant, l\u2019offensive ne vient plus de théologiens opposés à des théologies marginales; elle provient de personnes qui embrassent la sacralité de l\u2019Église catholique et la transforment en monstruosité.Dans le champ de l\u2019éthique et de la sexualité, l\u2019Église défend une doctrine fondée sur la loi naturelle.Les références bibliques en soutien à celle-ci sont la plupart du temps à résonance fondamentaliste : elles ne tiennent pas compte du contexte historique et culturel.Le fait que ce qu\u2019il y a de pire comme perversités et crimes sexuels ait eu lieu au cœur d\u2019un pouvoir qui se considère comme sacré est certainement consternant en regard du discours éthique de l\u2019Église.Un tel drame ne peut se résoudre avec des discours ou des sanctions, mais plutôt à travers des pratiques nouvelles.Celles-ci sont toutefois condamnées par la hiérarchie qui n\u2019envisage que le resserrement de la discipline dans la formation des prêtres et une plus grande sévérité dans les punitions.Or, si l\u2019on considère la trajectoire de la majorité des coupables, on se rend compte qu\u2019ils étaient habitués à ce type de discipline et que cela ne les a pas empêchés de commettre de tels crimes.La répression n\u2019est pas une solution, pas plus que la stigmatisation des homosexuels - victimes expiatoires toutes désignées - à laquelle on assiste même si, théoriquement, on leur reconnaît une dignité humaine.Un amalgame rapide est fait entre les agressions sexuelles sur les enfants et l\u2019homosexualité, sans attention suffisante à la situation complexe des homosexuels dans le clergé et dans la société.On se trouve face à une hiérarchie qui se maintient irréductiblement dans la mono-sexualité et qui sent le besoin de renforcer l\u2019homophobie, cherchant une solution au drame des agressions sexuelles soit dans la répression, soit dans une projection cathartique.Au lieu de cela, elle devrait se concentrer sur la racine du problème : la sacralisation du pouvoir institutionnel, intouchable en tant que sacré.Certes, la vie en communauté exige institutions et pouvoirs, incluant des normes et sanctions.Mais n\u2019est-ce pas trahir la mission de l\u2019Église de servir le monde et l\u2019Évangile que de les sacraliser?LA SAINTE LIBERTÉ DE L\u2019ÉVANGILE La foi chrétienne, comme on le sait, est née de quelque chose de très simple : de témoignages et de quelques récits autour de la personne de Jésus, une expérience radicale et fondatrice de liberté et de solidarité, de fraternité et de sororité sans exclusion.En conflit de son vivant avec les institutions sacralisées de son temps, Jésus est devenu, dans le Marc Séguin, Femme avec urubu sur la tête, 2003, huile et fusain sur toile, 150 x 120 cm.© Marc Séguin/ Sodrac 2010 RELATIONS octobre-novembre 2010 m dOSSieR Marc Séguin, Infaillibilité.Benedictus XVI, 2008, huile, fusain, goudron et plume, 309 x 213 cm.© Marc Séguin/ Sodrac 2010 témoignage pascal, le centre d\u2019une nouvelle manière de croire.Saint Paul fut un ardent défenseur de la nouvelle liberté contre le retour à la loi et à un système religieux sacral.Cependant, à partir des communautés chrétiennes, la foi a repris peu à peu les contours d\u2019une religion tournée vers le sacré et s\u2019est modelée au corps politique et impérial de son temps.Le «tournant constanti-nien» faisant du christianisme la religion officielle de l\u2019Empire romain en est le parfait symbole.La représentation d\u2019un Christ tout-puissant - le Panto -crator-, à la manière d\u2019un empereur, exige beaucoup de subtilités de raisonnement pour y reconnaître celui qui a marché pauvrement sur les routes de Palestine.Or, que la philosophie grecque et le droit romain aient concouru à la structuration du christianisme primitif en une religion fortement dogmatique n\u2019est pas une fatalité, et encore moins le dessein de Dieu.Une des sombres conséquences de cela, c\u2019est qu\u2019au nom du crucifié par l\u2019Empire, devenu «seigneur impérial», on a massacré, excommunié, brûlé - crucifié.Ceci dit, il ne sert à rien de conjecturer sur des événements historiques toujours contingents et ambigus.Un dualisme facile qui oppose Église et Évangile, pouvoir et charisme, Église sainte et ses membres pécheurs, n\u2019est DÉCISION EN FAVEUR DE LA LIBERTÉ Ne serait-il pas plus sage, plus évangélique, de considérer que l\u2019institution hiérarchique et le ministère ordonné sont faits pour les êtres humains et non le contraire, comme Jésus l\u2019a dit du Sabbat?Ne devrait-on pas considérer la crise de la sacralité comme une occasion de sortir de celle-ci?Quand la vérité se fait liberté, la vérité des origines, comme les vérités de l\u2019histoire, des sciences, des religions et surtout la brutale vérité des pauvres acquièrent un immense pouvoir de libération.Mais la condition sine qua non de cette liberté de l\u2019Église est qu\u2019aucune médiation ne doit prendre la place de Dieu.Seul Dieu est sacré et intouchable.Ou, comme le disent le théologien Gustavo Gutiérrez et Mgr Pedro Casaldâliga, «il n\u2019y a que deux absolus: Dieu et la faim».Car qu\u2019est-ce que Dieu désire le plus sinon que tous ceux qui sont affamés soient invités au festin?N\u2019est-ce pas ce qu\u2019il y a de plus saint, la source de la plus grande joie?N\u2019est-ce pas là le sens le plus radical de l\u2019Eucharistie?N\u2019est-ce pas la plus belle louange que l\u2019on puisse faire au Père de toutes les créatures?Quand cela arrive, l\u2019Église atteint sa plénitude et son dépassement: sa raison d\u2019être dans le monde, c\u2019est d\u2019annoncer la bonne nouvelle.\u2022 Ne serait-il pas plus sage, plus évan -gélique, de considérer que l\u2019institution hiérarchique et le ministère ordonné sont faits pour les êtres humains et non le contraire?guère plus utile.Une acceptation des tensions et des conflits historiques qui existent entre les pôles institutionnel et spirituel de la foi est préférable.Elle permet de comprendre le développement de la foi, soit son passage d\u2019une expérience originale et radicale de liberté sans exclusion à une organisation rituelle, normative, doctrinaire, avec des pouvoirs de plus en plus élargis et abstraits.De fait, les paroles ainsi que les faits et gestes de Jésus relatés dans les évangiles écartent toute ambiguïté.Il annonce une bonne nouvelle de liberté et prend parti pour les pauvres et tous ceux et celles qui sont soumis à toute forme de déshumanisation.Il recherche la compagnie des pécheurs, des impurs, des exclus.Il critique sévèrement la religion centrée sur les rituels et le légalisme.La liberté des filles et fils de Dieu réunis autour de la table et du partage du pain à tous représente l\u2019inspiration pour une véritable religion chrétienne.Peut-être que l\u2019évolution de l\u2019Église vers une doctrine dogmatique et le droit romain a-t-elle été inévitable compte tenu de l\u2019influence de la culture et de la philosophie dominantes de l\u2019époque?Mais à devenir si sacrée, si divine, elle a inversé l\u2019ordre de l\u2019expérience originelle selon laquelle c\u2019est le Sabbat (la Loi) qui est fait pour l\u2019être humain.octobre-novembre 2010 RELATIONS Un prophète en trop La sexualité, comme la violence, n\u2019est pas étrangère à Muhammad.Il fait la guerre et l'amour.Le soufisme porte un regard sur les origines de l\u2019islam et l\u2019originalité du Coran qui nous révèle une voie méconnue d\u2019humanisation.JEAN-MICHEL HIRT La «guerre au terrorisme» menée par les États-Unis et leurs alliés, vite qualifiée de combat du bien contre le mal, a renforcé la conception commune en Occident d\u2019un islam essentiellement fanatique et violent.Cette impression, qui n\u2019est pas loin de s\u2019incruster comme un lieu commun, doit être confrontée à l\u2019originalité du projet messianique de l\u2019islam, qui a pris naissance au VIIe siècle et qui échappe encore à tous ceux que le grand orientaliste et islamologue français, Louis Massignon, appelait les «nantis religieusement».Ce projet peut être résumé en ceci : l\u2019islam a reçu le redoutable privilège de s\u2019ériger en tant que «rappel» du désir divin envers l\u2019humain, le Coran étant le dépositaire de ce rappel.Il nous faut aussi découvrir l\u2019originalité et la spécificité, largement ignorées, du Coran, tant ce livre fondamental à vocation universelle reste peu lu et peu étudié en Occident - à la différence de la Bible - et provoque le plus souvent des réactions de défense ou de rejet.LE CORAN OU DIEU RÉFUGIÉ DANS L\u2019HUMAIN Depuis la Renaissance en Europe prédomine le discours de la science qui soutient que «tout peut être dit» (Lacan).Un «tout» lié et qui fait lien, c\u2019est-à-dire un monde fermé sur lui-même où la divinité n\u2019est plus qu\u2019un point de suture en attente de son éviction, un monde clos qui renferme toutes les propositions énonçables possibles et d\u2019où l\u2019impossible à dire aurait été banni.Un tel monde s\u2019accommode très bien du Dieu abstrait et décharné « des philosophes et des sa -vants», mais sûrement pas du Dieu qui s\u2019adresse à l\u2019être humain, du Dieu qui éprouve un désir que nulle réalité ne peut combler.«J\u2019étais un Trésor caché, et j\u2019ai aimé à être connu.Alors j'ai créé les créatures afin de devenir en elles l\u2019objet de ma connaissance», s\u2019écrie le Dieu de l\u2019islam, selon une tradition méditée jusqu\u2019au vertige par les spirituels musulmans.Muhammad est l\u2019héritier de ce désir divin et c\u2019est en tant que prophète, tel le prophète biblique Jérémie s\u2019élevant contre les idoles, qu\u2019il va accuser les juifs et les chrétiens d\u2019avoir falsifié le message divin qu\u2019ils ont reçu en dépôt.Ses accusations portent chaque fois sur la clé de voûte de cha- cune des deux religions, l\u2019élection pour le judaïsme et l\u2019incarnation pour le christianisme.Pour Muhammad, la falsification consiste à prendre l\u2019effet pour la cause et à faire des Juifs le peuple de Dieu ou de Jésus le fils de Dieu, c\u2019est-à-dire déplacer l\u2019origine divine sur le récepteur alors qu\u2019elle ne vaut que pour l\u2019émetteur.Pour l\u2019islam, Dieu s\u2019adresse à Moïse et à Marie par le truchement de l\u2019Ange : c\u2019est en cela que s\u2019affirme la supériorité divine inhérente à chaque monothéisme, dont les prophètes seront les pierres d\u2019angle.L\u2019auteur, psychana-Par là, on comprend mieux aussi pourquoi la pensée philo-\tlyste et professeur sophique et mystique de l\u2019islam, le soufisme, tel celui d\u2019Ibn\tà l'Université Paris 13, Arabî au XIIe siècle, parlera du monothéisme comme d\u2019une\ta récemment publié religion d\u2019amour qui peut être honorée aussi bien dans une\tLe voyageur nocturne.synagogue, une église ou une mosquée - et même au bis-\tLire à l'mfmi le Coran trot, ajoutera Abd el-Kader l\u2019Algérien en homme de son (Bayard, 2010) temps, conscient de l\u2019extension de l\u2019athéisme au XIXe siècle comme croyance en l\u2019inexistence de Dieu.Transmettant une telle mauvaise nouvelle qui ébranle la prétention de chaque monothéisme d\u2019être le seul vrai et d\u2019exclure le précédent ou le suivant, Muhammad ne pouvait pas être le bienvenu à l\u2019intérieur de la communauté abrahamique; il devenait porteur d\u2019une déclaration de guerre, et la réponse n\u2019a pas tardé.Qualifié d\u2019imposteur, d\u2019épileptique, en tout cas de faux prophète, il a été diabolisé, repoussé dans les ténèbres extérieures et se retrouvera au fin fond de l\u2019Enfer dans La divine comédie de Dante.Cette position infernale a l\u2019avantage de montrer où le bât blesse.Le seul miracle dont ce dernier témoigne, c\u2019est d\u2019être l\u2019homme par qui la Parole divine devient livre, celui qui lègue à tous ce viatique dans ces temps où Dieu se retire LE SOUFISME Le soufisme est l\u2019appellation sous laquelle se regroupent tous les mystiques de l\u2019islam, c\u2019est-à-dire des hommes et des femmes qui, loin de se soustraire aux règles et rituels, entendent pratiquer leur foi dans une relation de plus en plus personnelle avec le divin.Cette orientation remonte aux origines de l\u2019islam (VIIe siècle) et aux confréries dans lesquelles se sont rassemblés ces chercheurs d\u2019Allah.Au fur et à mesure de leur progression spirituelle, les libertés qu\u2019ils pouvaient être amenés à prendre avec l\u2019orthodoxie religieuse les conduisaient parfois à se heurter aux représentants de celle-ci.Les conflits entre les tenants de la loi musulmane et les partisans de la voie spirituelle ont conduit certains à être condamnés.Le grand orientaliste Louis Massignon a écrit la «passion» du plus connu d\u2019entre eux, Hallâj, décapité à Bagdad en 922.Aujourd'hui, le soufisme constitue une alternative au fondamentalisme dans la mesure où il privilégie l\u2019interprétation individuelle du Coran et la volonté de s\u2019approcher d\u2019une conception de la révélation divine à distance des certitudes dogmatiques.L\u2019audace des soufis ouvre à un dépassement de l\u2019idolâtrie cléricale ou étatique que la religiosité inhérente au psychisme tend toujours à ériger à l\u2019intérieur des religions officielles.j.-M.H.RELATIONS octobre-novembre 2010 m dOSSieR Marc Séguin, Camé XX, 2000, huile et goudron sur toile, 41 x 30 cm.© Marc Séguin/ Sodrac 2010 partir de ce monde voué à la mort pour aller vers le monde au-delà de la mort.Ainsi, la violence de l\u2019opération coranique tient à la déchirure qu\u2019elle pratique dans les représentations religieuses antérieures.Le Coran est en effet le rappel des écritures du monothéisme et de ses prophètes, mais il les met en scène, chacun devient le symbole d\u2019une fonction spirituelle de l\u2019être humain en même temps qu\u2019une théophanie.Inter -prêter est le maître mot de la lecture du Coran et cela consiste à transposer le sens du manifeste au latent qui deviendra lui-même le sens manifeste d\u2019un autre contenu latent.Chaque lecteur s\u2019y livre en fonction de la capacité spéculative qui est la sienne, et l\u2019on conçoit sans peine que la liberté illimitée d\u2019interpréter est une menace pour les pouvoirs politiques et religieux - ce que nombre de spirituels de l\u2019islam ont payé de leur vie.Là réside la plus grande violence de l\u2019islam, paradoxalement condition d\u2019une immense paix: considérer que le Dieu des monothéismes est une idole métaphysique abstraite tant qu\u2019il n\u2019est pas devenu pour chacun une relation singulière entre soi-même et son Dieu, soit la Face du divin destinée à chacun.Au XIIe siècle, Sohravardî, avec cette audace tranquille qui entraînera sa condamnation à mort sur l\u2019ordre du souverain musulman Saladin, incitait à lire le Coran «comme s\u2019il n\u2019avait été révélé que pour toi».\u2022 du monde pour mieux se réfugier en l\u2019homme devenu héritier de la création divine.Muhammad, au contraire de Jésus pour les chrétiens, n\u2019est pas un dieu, mais un homme porteur de défauts et de qualités, un homme doté d\u2019un corps sexué qui réclame son dû.La sexualité, comme la violence, ne lui est pas étrangère.Il fait la guerre et l\u2019amour.Sa sensualité éclate dans cette parole qui lui est prêtée où la prière est en liaison avec la volupté : « Trois choses de votre monde, parmi tout ce qu\u2019il contient de triple, me furent rendues dignes d\u2019amour: les femmes, les parfums et l\u2019oraison.» Une même inspiration conduira Ibn Arabî à déclarer que la meilleure contemplation de Dieu s\u2019effectue dans les bras de l\u2019aimée.Mais justement, l\u2019amour comme la guerre en islam relève de cette notion de djihad, si obscurcie par les visées des extrémistes de tous bords.Il s\u2019agit d\u2019abord du combat intérieur que chaque musulman doit mener contre le mal en lui.Mais il y a, dans un cas comme dans l\u2019autre, une continuité entre l\u2019humain et le divin, le charnel et le spirituel.Même une lecture superficielle du Coran montre combien la violence est la dimension dans laquelle se meut - se meurt peut-être?- l\u2019humanité: prophètes menacés, animaux sa -crifiés, duperies, tromperies, meurtres.LE MAÎTRE MOT: INTERPRÉTER Si le monde est à la fois une impasse sans Dieu et un lieu confié à l\u2019homme, le Coran est ce guide de l\u2019âme qui offre à son lecteur la possibilité de lire la trace de l\u2019invisible à travers les signes du visible - comme jadis il a été offert au Prophète recevant l\u2019injonction de l\u2019ange: «Lis! de par ton Seigneur Tout générosité, Lui qui enseigna par le calame» (Coran XCVI/3-4, trad, de J.Berque).L\u2019homme musulman est en voyage ici-bas et le Coran lui propose de naviguer à Là réside la plus grande violence de l\u2019islam, paradoxalement condition d\u2019une immense paix: considérer que le dieu des monothéismes est une idole métaphysique abstraite tant qu\u2019il n\u2019est pas devenu pour chacun une relation singulière entre soi-même et son Dieu.m octobre-novembre 2010 RELATIONS Le messianisme politico-religieux La politique étrangère des États-Unis s\u2019est nourrie à même le mythe fondateur de la nation américaine «élue» par Dieu.GUY CÔTÉ Les utopies politico-religieuses à caractère messianique sont porteuses d\u2019une espérance fondamentale, celle d\u2019un renouvellement du monde dans le sens du bonheur humain, de la justice et de la paix.Elles ont pourtant donné lieu à toutes sortes de violences au nom d\u2019un ordre nouveau à instaurer - de gré ou de force.U TRADITION MESSIANIQUE Ancrée dans la foi juive, la tradition messianique réfère à la croyance en la venue d\u2019un messie rédempteur (de l\u2019hébreu mâchiah, celui qui a reçu l\u2019onction de Dieu) qui mettra fin à l\u2019état présent du monde et le restaurera selon les intentions du Créateur.Le messianisme a bourgeonné dans toutes les directions et sous des formes multiples au cours des siècles, notamment dans le christianisme et l\u2019islam, à partir de la proclamation du Royaume de Dieu par Jésus ou de l\u2019attente du Mahdi dans l\u2019islam.Lorsqu\u2019il s\u2019est fondu à des luttes politiques, le messianisme a pu recourir à différentes formes de violence, guerrière ou idéologique.On peut citer en exemples la dernière révolte des juifs contre l\u2019empire romain menée par Siméon Bar Kokhba (130-135), la guerre des paysans avec à sa tête le luthérien dissident Thomas Münzer (1525), l\u2019entreprise missionnaire de christianisation universelle - parfois forcée - associée à la colonisation, les branches radicales du sionisme, ou encore l\u2019islamisme conquérant d\u2019Al Qaïda.Des teintes messianiques ont aussi coloré à divers degrés, dans une veine généralement non-violente, la théologie de la libération et des mouvements sociaux travaillant à la construction d\u2019un «autre monde possible».Depuis le siècle dernier, le messianisme a été étudié en sciences humaines dans ses diverses manifestations, y compris sociopolitiques.Le sociologue Henri Desroches en propose la définition suivante: «Au sens historico-sociologique, le messianisme représente le fonds commun des doctrines qui promettent le bonheur parfait sur terre, sous la direction d\u2019une personne, d\u2019un peuple, d\u2019un parti, de mouvements collectifs, au sein desquels les réformes tant ecclésiastiques que politiques, économiques ou so - 1.Cité par Bernard Vincent, La Destinée Manifeste, Paris, Messène, 1999.ciales sont présentées sous la forme de valeurs ou de normes absolutisées parce qu\u2019identifiées à un \u201cnouveau règne\u201d qui doit remplacer un ordre du monde jugé insa -tisfaisant» («Messianisme», Encyclopédie Universalis).LE MESSIANISME AMÉRICAIN Parmi les différents phénomènes contemporains de messianisme politico-religieux, la politique étrangère américaine fait figure de cas d\u2019espèce.Elle s\u2019inscrit dans le cadre du mythe fondateur de la nation étatsunienne, soit l\u2019utopie des premiers colons protestants qui était de mettre en place un mode de gouvernement «idéal, pur et parfait» dans un «nouveau monde».Cette Terre promise était dégagée des dépravations qui minaient, aux yeux de ces «pères pèlerins», les sociétés de la vieille Europe du XVIIe siècle.Cette construction idéologique s\u2019est perpétuée tout au long de l\u2019histoire des États-Unis.Elle se reflète, par exemple, dans la croyance d\u2019un Thomas Woodrow Wilson, président de 1913 à 1921, selon laquelle «L\u2019Amérique est la seule nation idéale dans le monde [.] L\u2019Amérique a eu l\u2019infini privilège de respecter sa destinée et de sauver le monde [.1 Nous sommes venus pour racheter le monde en lui donnant liberté et justice1.» Les discours de George W.Bush en matière de politique étrangère utilisent une argumentation semblable: les États-Unis sont une nation élue par le Créateur, investie d\u2019une mission de libération, et ils doivent la remplir en prenant la tête du camp du Bien contre l\u2019Axe du Mal.Cette mission politico-religieuse se concrétise dans la Stratégie de sécurité nationale des États-Unis adoptée en septembre 2002.«Si on n\u2019est pas avec nous, on est contre nous», déclarait George W.Bush après le 11 septembre 2001.Il faut rejoindre l\u2019Axe du Bien pour connaître le bonheur du «nouveau monde»: la démocratie à l\u2019américaine, le mode de vie américain, le capitalisme américain, dont est attendu le «salut» pour le monde entier.Puisque Dieu est présent à ses côtés, puisqu\u2019elle parle en son nom, la nation étatsunienne peut tenir la place du Messie.Aucun peuple ne doit être tenu à l\u2019écart de la liberté, du droit et de la démocratie.C\u2019est pourquoi tout État récalcitrant doit être combattu et le Bien imposé par la guerre s\u2019il le faut.Le chef politique qui entreprend une telle croisade se présente tout naturellement comme investi d\u2019une mission prophétique.Cette vision a trouvé un écho dans le manifeste signé par la soixantaine d\u2019intellectuels américains - Statement from American Scholars Supporting the U.S.Government\u2019s War on Terrorism, février 2002 - qui ont appuyé le gouverne- Tout pouvoir qui s\u2019auto-légitime sur la base d\u2019un absolu instrumentalise à son profit circonstanciel ce qui appartient par définition à l\u2019au-delà du provisoire.C\u2019est la racine du totalitarisme.L'auteur, théologien, est membre du Croupe de théologie contextuelle du Québec RELATIONS octobre-novembre 2010 m dOSSieR ment dans sa guerre au terrorisme, en précisant qu\u2019ils se prononçaient au nom des valeurs universelles portées par les États-Unis.Et encore sous le président Obama, même si le ton a changé, l\u2019incapacité de tirer les leçons de la guerre en Irak et la poursuite de l\u2019escalade de la guerre en Afghanistan montrent que «les milieux politiques, ainsi que les décideurs économiques, les centres de réflexion et les médias grand public, continuent à fonctionner avec la même vision du rôle des États-Unis dans le monde2».L\u2019imposture d\u2019une telle vision saute aux yeux dès qu\u2019on examine les objectifs réels de la politique étrangère améri- MH /¦ Marc Séguin, Ange, 2002, huile sur toile, 244 x 305 cm.© Marc Séguin/ Sodrac 2010 caine.En fait, au nom de leur «mission providentielle», les États-Unis s\u2019arrogent le droit d\u2019intervenir dans toutes les régions de la planète où ils estiment que leurs intérêts sont menacés: il faut avant tout empêcher la Chine de les supplanter comme puissance capitaliste dominante, protéger l\u2019accès aux ressources pétrolières, contrôler la montée des régimes de gauche en Amérique Latine, encercler la Russie par l\u2019addition de nouveaux membres à l\u2019OTAN.La lutte contre le terrorisme sert de prétexte d\u2019autant plus vendable qu\u2019elle s\u2019en prend à un réel danger.Ni les analyses critiques, ni les conséquences négatives, ni les bévues, ni les incohérences d\u2019une telle politique ne peuvent ébranler, dans l\u2019opinion publique américaine, l\u2019attraction du mythe fondateur : la « Destinée manifeste3 » des États-Unis comme instrument de la Providence.L\u2019APPEL À L\u2019ABSOLU La violence messianique s\u2019alimente de la certitude de correspondre aux exigences d\u2019un absolu, connues en toute certitude.Mais de quel absolu s\u2019agit-il?Et de quelle certitude?Est absolu ce qui échappe à la limite et à la relativité, et qui ne peut donc être identifié à quelque cause particulière que ce soit.Tout pouvoir qui s\u2019auto-légitime sur la base m octobre-novembre 2010 RELATIONS d\u2019un absolu - qu\u2019il s\u2019agisse du bien, de la vérité, de la nation, de la religion ou de la prospérité - instrumentalise à son profit circonstanciel ce qui appartient par définition à l\u2019au-delà du provisoire.C\u2019est la racine du totalitarisme.Il y a là un travestissement de l\u2019absolu que les religions nomment Dieu, une idolâtrie qui conduit à brimer la liberté et à compromettre le vivre-ensemble.Les religions ont elles-mêmes souvent cédé à ce penchant en revendiquant une soumission aveugle au nom d\u2019une autorité de droit divin.Parce qu\u2019il se situe dans une irréductible altérité, l\u2019absolu maintient en marche vers un accomplissement jamais parfaitement connu ni atteint.Toute réalité considérée comme absolue déborde en effet la perception qu\u2019on peut en avoir à travers des médiations plus ou moins transparentes.Dans des situations le moindrement complexes, comme des conflits de droit, qui peut prétendre définir avec assurance les implications de la justice ou de la liberté?Croyants et incroyants peuvent-ils démontrer hors de tout doute le bien-fondé de leur option?Les chrétiens détiennent-ils toute la vérité sur le Christ?Il n\u2019est pas nécessaire de verser dans le relativisme pour s\u2019obliger à une certaine modestie dans l\u2019invocation de l\u2019absolu.Dès les origines, la foi chrétienne a métamorphosé la conception religieuse de l\u2019absolu.Le Dieu de Jésus est celui qui s\u2019est dépouillé de sa majesté céleste, s\u2019est fait proche des humains et habite parmi eux.Plutôt que d\u2019exiger une soumission aveugle, il invite à une confiance filiale.La foi est accueil d\u2019un don parfaitement gratuit, qui échappe à toute mainmise et qui appelle comme réponse la fidélité plutôt que la servitude, la générosité et non la domination.Elle se vérifie dans une vie nouvelle inscrite dans des rapports humains radicalement transformés, où une certaine relation aux pauvres et aux souffrants devient le premier critère d\u2019une authentique correspondance à «l\u2019Absolu»: «Chaque fois que vous avez agi de la sorte avec le plus petit de mes frères, c\u2019est à moi que vous l\u2019avez fait» (Matthieu 25, 40).N\u2019y a-t-il pas là de quoi faire rougir de honte tout pouvoir qui prétend légitimer quelque violence que ce soit au nom d\u2019intérêts décrétés absolus?Surtout s\u2019il se réclame pour cela de la foi chrétienne?En somme, qu\u2019est-ce qui peut maintenir la construction d\u2019un monde nouveau sur la voie de la non-violence?Ne serait-ce pas le consentement à travailler au quotidien dans l\u2019humilité et la fragilité de notre condition humaine?\u2022 Le Dieu de Jésus est celui qui s\u2019est dépouillé de sa majesté céleste, s\u2019est fait proche des humains et habite parmi eux.2.\tMarie-Christine Bonzom, « La fin d\u2019une guerre sans fin?», Le Devoir, 28-29 août 2010.3.\tIdéologie née au XIXe siècle selon laquelle les États-Unis sont élus par Dieu pour répandre la démocratie dans le monde. Le dieu Marché et son culte Le capitalisme actuel, en dissolvant le lien social et en pervertissant le rapport à soi et à autrui, s\u2019est transformé, en quelque sorte, en une «religion sacrificielle».MICHEL BEAUDIN «.et cette cupidité qui est un culte rendu aux idoles» (Colossiens 3,5).Affirmer abruptement que le capitalisme actuel constitue une forme perverse et violente de «religion» pourra étonner et même rebuter.Surtout en contexte sécularisé, où le religieux et ses sacrifices sont considérés comme appartenant à un passé révolu.Pourtant, c\u2019est ce que montre la «mutation anthropologique» qu\u2019implique le type de rapport à l\u2019autre et de société que le capitalisme propose depuis la fin du XVIIIe siècle, jusqu\u2019à son emballement actuel.LA «GRANDE TRANSFORMATION » La révolution capitaliste est venue transformer radicalement les sociétés basées sur le lien social et le sacré, puis sur le lien politique et la loi.Dans une subversion de l\u2019institution du marché affranchie de tout enchâssement ou régulation sociale et politique, l\u2019économie a été posée comme fondement de l\u2019ordre social, et le marché comme opérateur universel de celui-ci.Non seulement toute autre forme d\u2019économie est-elle alors marginalisée, mais la société elle-même se voit progressivement définie en fonction de la logique «souveraine» et «monotone» du capital: compétition généralisée comme forme privilégiée de lien social, marchandisation de toutes les activités, etc.La « place du marché » a envahi tout le village! Aujourd\u2019hui, le capitalisme globalisé désinstitutionnalisé tous les secteurs de la vie; il les casse pour les refondre en occasions d\u2019affaires.Si bien que, sous la pression de l\u2019économie, ce sont tous les autres équilibres humains (politique, symbolique, psychique, écologique, génomique même.) qui sont ébranlés et menacent de s\u2019écrouler dans leur spécificité comme des dominos.UN RAPPORT À SOI ET À L\u2019AUTRE PERVERTI Cette dynamique structurelle s\u2019alimente elle-même d\u2019un bouleversement - à plus petite échelle, mais tout aussi vio- 1.Voir D.-R.Dufour, La Cité perverse.Libéralisme et pornographie, Paris, Denoël, 2010.2.D.-R.Dufour, L\u2019art de réduire les têtes.Sur la nouvelle servitude de l\u2019homme libéré à l'èredu capitalisme total, Paris, Denoël, 2003, pp.13-15.lent - de notre façon de nous construire personnellement et de nous lier socialement.La nouveauté historique du capitalisme suppose, en effet, une anthropologie défectueuse, humainement non viable.C\u2019est à même l\u2019atteinte à la fibre intime de l\u2019humain que se dessine l\u2019insidieuse dérive, de forme «religieuse», du capitalisme actuel.L\u2019expérience courante nous apprend que la construction de notre identité propre comme sujets humains passe par le rapport à l\u2019autre.Et ce rapport réussi à l\u2019autre - le lien social - fait lui-même inter-venir la médiation d\u2019un «tiers», une référence commune - langue, valeurs, coutumes, projet, patrie, lois, religion, etc.- donnant sens à l\u2019échange et constituant les «je» et les «tu» en un «nous».Or, le capitalisme et son «laisser-faire» économique, soutenus par un courant philosophique pervertissant progressivement la consigne millénaire du décentrement de soi vers l\u2019amour de l\u2019autre - pensons à Bernard de Mandeville, pour qui «les vices privés font la fortune publique» - créeront petit à petit une nouvelle socialité1 2.Ils y arriveront en promouvant la concupiscence et l\u2019égoïsme et en déchaînant ces «valeurs» sous la forme du self interest comme source du bien général (Adam Smith).Les individus, ainsi définis comme égoïstes, sans caractéristiques communautaires et donc incapables de contrat social, ne pouvaient plus être mis en société que par un mécanisme extérieur, soi-disant préordonné et apte à faire converger les intérêts : le marché et ses lois.Comme impératif de compétition, le marché, déguisé en tiers, dresse perversement les individus les uns contre les autres, jusqu\u2019à rendre «jetables» les inutiles au capital.Se référer au marché, c\u2019est entrer dans une dissolution du lien social et du bien commun.Et dire que la référence absolutisée du libre-échange n\u2019est que la projection en principe social organisateur de la brutalité des plus puissants! Ceux-ci n\u2019hésitent d\u2019ailleurs pas à suspendre eux-mêmes les règles du libre-échange dans les rares cas où leurs intérêts n\u2019y trouvent pas leur compte, comme on l\u2019a vu avec les subventions agricoles du Nord au détriment des paysans du Sud, ou encore avec la récente et scandaleuse socialisation des pertes encourues par les institutions financières à la suite des risques insensés mus par l\u2019appât du gain! Symboliquement vide, incapable de nous lier et de nous mobiliser, le marché ainsi compris ne peut fonctionner comme un grand Sujet.Une société de marché n\u2019a pas de sens.Elle aboutit à l\u2019impasse d\u2019un rapport à l\u2019autre où disparaît toute référence signifiante, toute idée même d\u2019un La nouveauté historique du capitalisme suppose une anthropologie défectueuse, humainement non viable.C\u2019est à même l\u2019atteinte à la fibre intime de l\u2019humain que se dessine l\u2019insidieuse dérive, de forme «religieuse», du capitalisme actuel.L'auteur est professeur honoraire à la Faculté de théologie et de sciences des religions de l\u2019Université de Montréal RELATIONS octobre-novembre 2010 m dOSSieR «tiers» - une «altération du symbolique2» qui provoque une mutilation anthropologique.Sans médiation d\u2019un sens ou de mobiles qui les dépassent, les échanges sont alors livrés à leur immédiateté pulsionnelle, et leur véritable valeur, à l\u2019immédiate mesure monétaire de la marchandise.Ces rapports se confondent avec la pure cupidité, boursière ou autre, comme l\u2019illustre la férocité anonyme de la spéculation boursière qui a mené à la récente crise.Marc Séguin, Autoportait, 2009, huile et fusain sur toile, 150 x 210 cm.© Marc Séguin/ Sodrac 2010 L\u2019arbitraire et la violence logent maintenant dans le cours «ordinaire» d\u2019une économie aux relents de totalitarisme.DÉRIVE SACRIFICIELLE DU MARCHÉ GLOBALISÉ Quelle lecture «religiologique» pouvons-nous faire de cette révolution anthropologique?La référence signifiante, c\u2019est-à-dire demeurant relative à la promotion des sujets humains et de leurs rapports grâce à son ouverture par le haut ainsi qu\u2019aux vies concrètes, laisse place ici à un principe autoréférentiel absolutisé- le Marché.Celui-ci devient une « idole » qui entraîne de soi la relativisation ou le sacrifice des êtres humains et de leur environnement.Il reproduit un rapport sacral au «divin» polarisé verticalement de bas en haut, où chacun doit se soumettre, se sacrifier sans fin à un «dieu» qui aime «se faire prier» pour accorder ses faveurs.Un don de soi à connotation destructrice, jamais «satisfaisant», et engendrant un écart culpabilisant qui pousse à donner ou sacrifier l\u2019autre aussi dans l\u2019espoir de faire le compte.Ne reconnaît-on pas là un ressort profond du capitalisme globalisé comme de tout ce qu\u2019il a imprégné?Qu\u2019il s\u2019agisse du marché lui-même ou de l\u2019avidité qui anime ses protagonistes «possédés» par la croissance sans fin, le profit maximal, l\u2019enrichissement illimité, etc.; ou qu\u2019il s\u2019agisse de la règle de la compétition qui, du fait d\u2019être absolutisée, ne se distingue plus de la visée illimitée du gain et de moyen devient une fin en elle-même, il se produit là une sacralisation du système.L\u2019inflexibilité de cet absolu ne peut qu\u2019entraîner une flexibilisation ou une «sacrificialité» tout aussi absolue de l\u2019autre, soumis alors au seul calcul de l\u2019intérêt et de la cupidité des plus forts, ce qui rend impossible la vie pour tous.Ce système comme tel n\u2019a pas de projet pour les perdants.Les gains financiers, spéculatifs ou autres, prévalent sur tout, notamment sur le droit de millions de gens de (bien) se nourrir.L\u2019arbitraire et la violence logent maintenant dans le cours «ordinaire» d\u2019une économie aux relents de totalitarisme.CHERCHER « DÉSESPÉRÉMENT» UNE AUTRE VOIE Quels retournements religiologique et anthropologique envisager?Défi d\u2019autant plus redoutable que nous sommes aussi devenus partie prenante (intérêts financiers, surconsommation, gains de la compétition.) de la fausse transcendance sacrificielle qui nous dispose à laisser mourir ces autres qui pourraient menacer notre jouissance, notre American way of life.Le marché autorégulateur, ou sans limites, n\u2019aurait jamais dû devenir la clé de voûte de la société.Il faut d\u2019abord récuser cette escroquerie qui a transformé la réalité bénéfique de l\u2019économie - toujours à humaniser - en idole qui gouverne notre monde sous l\u2019aiguillon d\u2019une compétition sans merci, et l\u2019entraîne dans une spirale sans fin vers le bas.Mais le refus net opposé à l\u2019idole, à ses prétentions et à ses sacrifices, n\u2019est possible qu\u2019adossé au «oui» d\u2019un horizon de sens qui inverse le mouvement d\u2019asservissement aux faux absolus et fournisse un promontoire d\u2019où nous puissions encore nous indigner de l\u2019inhumanité en cours.Le meilleur du christianisme, de certaines cosmologies amérindiennes ou encore de quelques humanismes modernes recèle ce secret du monde d\u2019une forme de grand Sujet qui, donnant gracieusement, engendre des sentiments de « redevabilité » et de gratitude, pouvant s\u2019exprimer en solidarité sociale.Mais quel sujet, quel nous (inclusif) fera advenir les choses?Voilà qui nous ramène à l\u2019anthropologie et aux voies de distillation sociale de cette gratuité fondatrice.Ne nous faut-il pas revivifier la tradition du contrat social, toujours malmenée par la société de marché?Une logique de don la sous-tend: sur la base d\u2019une commune dignité humaine, chaque nouveau-né se voit accordé le statut égalitaire de citoyen, doté de droits et de libertés.Nous pouvons ainsi participer à la définition du bien commun et convenir des lois et autres références à partir desquelles construire nos liens sociaux, plutôt que d\u2019être assujettis à quelque ordre extérieur.Ces « acquis » supposent une constante volonté de solidarité et une correction permanente du système social et non l\u2019abandon ou la soumission à l'automaticité de mécanismes.Il nous faudra toujours répondre à cette question: dans quel monde voulons-nous vivre?\u2022 m octobre-novembre 2010 RELATIONS POUR PROLONGER LA RÉFLEXION LIVRES BENSLAMA, Fethi, Déclaration d\u2019insoumission à l'usage des musulmans et de ceux qui ne le sont pas, Paris, Flammarion, 2005.BERTRAND, Michel et CABANEL, Patrick (dir.), Religion, pouvoir et violence, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2004.CALVEZ, jean-Yves (dir.), Entre violence et paix: la voix des religions, Paris, Facultés jésuites de Paris, 2005.CAMOUS, Thierry, La violence de masse dans l'histoire.État, libéralisme, religion, Paris, PUF, 2010.DELEURY, Guy, Au péril des religions, Paris, Oxus, 2007.DOUSSE, Michel, Dieu en guerre: la violence au cœur des trois monothéismes, Paris, Albin Michel, 2002.DUFOUR, Dany-Robert, Le Divin Marché.La révolution culturelle libérale, Paris, Denoël, 2007.GIRARD, René, De la violence à la divinité, Paris, Grasset, 2007.HAEUSSLER, Éric, Des figures de la violence : introduction à la pensée de René Girard, Paris, L\u2019Harmattan, 2005.JUERGENSMEYER, Mark, Au nom de Dieu, ils tuent: chrétiens, juifs ou musulmans, ils revendiquent la violence, Paris, Autrement, 2003.MARGUERAT, Daniel (dir.), Dieu est-il violent?, Paris, Bayard, 2008.MULLER, Jean-Marie, Désarmer les dieux: le christianisme et l'islam au regard de l'exigence de non-violence, Gordes, Éditions du Relié, 2010.NOËL, Pierre (dir.), Mondialisation, violence et religion, Montréal, Fides, 2009.TARDIF, Nelson, Au nom du marché.Regards sur une dimension méconnue du libéralisme économique: sa violence sacrificielle, Beauport, MNH, 2003.REVUES BEAUDIN, Michel, CÔTÉ, Guy et RACINE, Jacques, «Violence et altérité: un chemin pour sortir de la barbarie», Possibles, vol.27, nos 1-2, hiver-printemps 2003.CAMPOS, Élisabeth, GEOFFROY, Martin et VAILLANCOURT, Jean-Guy, « Perspectives sur les liens entre la religion, la violence et le contrôle social», Religiologiques, n°3i, printemps 2005.KIAN, Azadeh, « Le féminisme en Iran : nouvelle forme d\u2019assujettissement ou émergence de sujets agissants?», Critique internationale, n°46, janvier-mars 2010.LEMIEUX, Raymond, « Le fanatisme ou les jeux pervers du pouvoir et du sacré», Religiologiques, n° 29, printemps 2004.Relations, dossier «Le pouvoir dans l\u2019Église», n° 691, mars 2004; M.Beaudin, « Le néolibéralisme comme \u201creligion\u201d», n° 614, octobre 1995 et R.Mager, «Dieu enrôlé», n° 674, février 2007.ROY, Marie-Andrée Roy et al., « Les rapports homme-femme dans l\u2019Église catholique: perceptions, constats, alternatives», Les Cahiers de l\u2019IREF, n° 4,1999.WEISBROD, Bernd, « La violence fondamentaliste: violence politique et religion politique dans le conflit moderne», Revue internationale des sciences sociales, vol.4, n° 1, 2002.soirées ReLatiONS Dans la foulée de notre dossier «Violence et religion» (n° 744, octobre-novembre 2010), nous vous convions à une soirée sur le thème: La religion: une voix dans la lutte contre la violence Nous poursuivrons la réflexion entamée dans ce dossier en nous demandant comment la religion peut être une voix dans la lutte contre la violence et la barbarie.Comment les croyants et les croyantes luttent-ils contre la violence dans leur tradition respective?Quels seraient les fondements d\u2019une Église libératrice, qui tiendrait compte de la crise actuelle de la sacralité?Cette soirée sera l\u2019occasion de faire la lumière sur ces questions, et de penser ainsi à nouveaux frais les rapports entre religion, violence et société.Nous en discuterons avec : Guy Côté, théologien engagé parmi les exclus; Raymond Lemieux, professeur retraité de la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l\u2019Université Laval; Marie-Andrée Roy, professeure au Département de sciences des religions de l\u2019UQAM et membre fondatrice de la collective L\u2019autre Parole.Le lundi 8 novembre 2010, de 19 h à 2i h 30 à la Maison Bellarmin 25, rue Jarry Ouest, Montréal (métro Jarry ou de Castelnau) Contribution suggérée: 5 $ Renseignements: Agusti Nicolau, 514-387-2541, poste 241 / RELATIONS octobre-novembre 2010 m je suis De ce moNDe CHRONiçue LittéRaiRe Ne pas ranger ce livre! TEXTE : LOUISE WARREN DESSIN : SOPHIE LANCTÔT J 7 ai lu Sur le chemin des glaces (Petite Bibliothèque Payot/Voyageurs, 2009) au début de l\u2019année 2010.Nous sommes en automne et ce livre n\u2019a pas été rangé, il ne le sera pas, pas encore, pas avant que.Ce témoignage vibre si fort qu\u2019il ne faut pas qu\u2019il soit coincé entre deux volumes, il arrêterait de respirer.Comme le lac, ce livre est vivant.Toute cette vie importe pour contrer la venue de la mort, car le cinéaste Werner Herzog a tenu ce journal alors qu\u2019il croyait que s\u2019il marchait de Munich à Paris, son amie Lotte Eisner, critique et historienne de cinéma, gravement atteinte, ne mourrait pas -enfin, pas tout de suite.En avion, il aurait parcouru cette distance en une heure et demie.Il part à pied le 23 novembre 1974 avec la certitude qu\u2019à son point d\u2019arrivée, il reverra son amie.Le 14 décembre, le sourire bienveillant de Lotte Eisner traverse son corps endolori, exténué par ces trois semaines de marche, de lutte Contre les éléments et contre une solitude jamais détournée d\u2019elle-même.La démesure de son geste égale somme toute celle de la maladie.Lotte Eisner s\u2019est éteinte en novembre 1983, soit neuf ans après cette quête.Quand j\u2019ai lu la première fois ce livre, une amie subissait des traitements de chimiothérapie et ma nièce Madeleine, jeune maman, attendait les résultats de sa radiothérapie.Au cours de l\u2019année, des marches pour appuyer les personnes atteintes du cancer ou se rappeler celles disparues ont été tenues, mouvements de solidarité auxquels on souscrit par des dons, par son pas, avec la conviction qu\u2019il faut soutenir la recherche, nos amis et le moral des familles éprouvées.De ces lampions vacillant dans la noirceur, de la fatigue montante de ces kilomètres de marche, émane une sorte d\u2019apaisement, de recueillement.Les pensées semblent plus longues et se souder au jour déclinant, aux disparus, à ce désir collectif de guérison.Et si je relisais Sur le chemin des glaces à voix haute, Blanche guérirait-elle?Voilà pourquoi je ne range pas ce livre: il est une voix.Une voix pour soigner, une voix à qui appartenir, née du regard et de cette croyance, de cette certitude vers lesquelles nos actions nous poussent.«Aujourd\u2019hui, je me suis souvent dit: forêt.D\u2019elle-même la vérité marche à travers bois.» Herzog est parti seul avec des cartes.Certains chemins n\u2019y figurent pas, ni les loups ni les étangs à traverser.Souvent, il avance dans sa propre peur, ne sait pas quel animal, quelle rencontre l\u2019attend.Il ne sait pas où il dormira le soir venu.Mondes désertés par l\u2019été, les mouvements de foule, terrains vagues d\u2019où jaillissent les images, l\u2019écriture.Lui-même apparaît si seul qu\u2019il est craint des aubergistes et des enfants avec sa fatigue imprimée partout, ses vêtements sales, la boue sur ses bottes trop neuves et ce paysage collé sur son dos.Feuilles mouillées, pourries, de cet automne finissant, froid, pluvieux, humide.Parfois, des paysans lui donnent à boire, le font monter pour quelques kilomètres sur leur tracteur ou lui offrent le gîte.Chaque personne, chaque brin d\u2019herbe, chaque maison, chaque route est portée par son regard, par son silence, par l\u2019absence de pathos.Sujet, verbe, complément, une observation juste, une émotion, un tressaillement, la vie des animaux, celle de ses pieds meurtris, l\u2019empreinte des bêtes dans la paille, la vie de ce silence, la joie de trouver beau.Ainsi avancent les heures, on traverse les paysages qui se tiennent droits ou se défont au gré des vents furieux, du déclin du jour ou de son propre épuisement.Ce livre si beau, si beau! Puissent mes proches dans le fracas des jours guérir à leur tour par cette voix qui se pose dans une extraordinaire mise à nu où réalité et imagination avancent ensemble, et creusent une respiration qui palpite à chaque instant.Tout est non seulement écrit, mais on dirait filmé.Pourtant, en regardant les enfants jouer, Herzog constate le décalage du cinéma avec la réalité.Chaque personne est dans son rôle et aussi les voitures qui passent, les chats, les chiens errants et les souvenirs, chers souvenirs.Tout est important, chaque bruit, chaque objet, papier envolé, même ce gant trempé de pluie dans un champ, ce froid de presque hiver qui persiste, parce que chaque image, chaque visage, chaque traversée d\u2019une ville ou d\u2019une suite de villages rapprochent Herzog de la France, de Paris, de son amie, de la conviction de sa guérison.Les derniers kilomètres qui le séparent des Champs Élysées, il les fera en stop, mais déjà, déjà il vole.Il sait cela aussi, de cette marche, de l\u2019audace de ses convictions, de son engagement de créateur, il a appris à voler.\u2022 m octobre-novembre 2010 RELATIONS * * r- .¦vMlm La marche, 2010 RELATIONS octobre-novembre 2010 V-.HÜSfcfe* vs&^iissiSb: . aiLLeuRS La dérive du sandinisme Malgré le vocable «de gauche», le gouvernement sandiniste de Daniel Ortega consolide la politique néolibérale en vigueur au Nicaragua depuis 1990.EDUARDO MALPICA-RAMOS L\u2019auteur est\tp\" n Amérique latine, les gouverne- poiitoiogue\tI» ments en place sont souvent analysés à partir de la dichotomie démocratie-autoritarisme.C\u2019est un lieu commun.Mais on oublie que la démocratie est constituée de rapports de pouvoir qui se construisent à travers le temps.Dans le cas du Nicaragua, cet aspect est très marquant puisque le pays est l\u2019héritier d\u2019un passé révolutionnaire et d\u2019une guerre dévastatrice menée par les États-Unis.Quelles sont, en effet, les possibilités de démocratisation dans un tel contexte?Plus important encore, comment les différentes forces politiques, et particulièrement le Front sandiniste de libération nationale (FSLN), ont-elles exercé le pouvoir depuis la révolution?Le FSLN a joué un grand rôle, comme on le sait, dans la révolution qui a triomphé et chassé, en 1979, la famille Somoza qui avait imposé sa dictature au pays pendant plus de quarante ans.Il s\u2019agissait d\u2019une véritable révolte populaire menée à terme par le Front et diverses forces sociales et politiques, qui a ouvert la porte à un changement d\u2019époque, car ce pays donnait enfin un futur à une vaste majorité de la population.Ce processus politique s\u2019est renouvelé par le vote qui portera à la présidence le chef du FSLN, Daniel Ortega, lors des pre- BÉLIZE MEXIQUE MER DES CARAÏBES IATEMAI NICARAGUA SALVADOR Managua COSTA RICA OCÉAN PACIFIQUE PANAMA mières élections libres, en 1984.Le gouvernement faisait alors face à l\u2019offensive armée de la guérilla contre-révolutionnaire - les Contras -soutenue par les États-Unis, qui visait à saboter le projet d\u2019une «démocratie directe» porté par le FSLN.Mais on peut se demander que pouvait bien signifier une «démocratie directe» dans un contexte de guerre.L\u2019ÈRE NÉOLIBÉRALE En 1990, le FSLN perd les élections, en grande partie à cause de cet effort de guerre qui avait drainé toutes les ressources et court-circuité les réformes sociales et économiques.La décennie qui s\u2019ensuivra, années dites de la pacification, sera caractérisée par un pacte de silence au sujet des violences commises lors du conflit armé.Le FSLN se retrouve alors à la croisée des chemins : soit tenter une reconstitution du mouvement populaire affaibli par la guerre, cette fois-ci dans un contexte de paix et sans élément de ralliement tel la résistance à la dictature somoziste, soit suivre le cours de la politique traditionnelle propre à une démocratie formelle, et ainsi se tailler une place dans la nouvelle recomposition des forces politiques, évitant sa disparition.C\u2019est cette dernière avenue qu\u2019empruntera le Front.C\u2019est alors que se produisit ce qui est connu sous le nom depinata: les principaux sandinistes liés au pouvoir central s\u2019approprièrent les propriétés et les biens publics, juste avant la passation du pouvoir.Cette acquisition illégitime, qui annonce la « désandini-sation » du FSLN, a eu un effet dévastateur au sein de la population qui soutenait son projet révolutionnaire.La nouvelle présidente soutenue par les États-Unis, Violeta Barrios de Chamorro (1990-1997), s\u2019engage alors dans un processus de libéralisation économique imposé par les institutions financières internationales, amorçant la période néolibérale qui entraîna une importante dégradation des conditions de travail.D\u2019un État qui se préoccupait du sort des travailleurs, on est passé à celui qui en fait fi.Il suffit d\u2019évoquer les maquiladoras.Les différents gouvernements qui se sont succédés jusqu\u2019à présent ont fait peu de choses pour remédier à la situation.En effet, sous le gouvernement d\u2019Arnoldo Alemân (1997-2001) du Parti libéral constitutionnaliste (PLC), la dynamique néolibérale se déploie entre autres dans le projet Nueva Managua.Ce projet de réaménagement urbain livre la capitale, Managua, aux mains de l\u2019élite nicaraguayenne qui choisit, afin d\u2019échapper aux pauvres, de cloisonner la ville plutôt que de se retirer.C\u2019est sous ce même gouvernement que se réalisera un pacte entre le PLC et le FSLN, principale force d\u2019opposition.Mettant à profit leur condition de majorité au sein de l\u2019Assemblée nationale, les deux formations politiques se répartissent les principaux organes de l\u2019État - Cour suprême de Justice (CSJ), Conseil suprême électoral (CSE), Conseil du vérificateur général de l\u2019État -, ouvrant ainsi la porte au copinage.De plus, le pacte légalise les acquisitions frauduleuses effectuées lors de la pi-nata et ouvre la voie à une réforme constitutionnelle qui perpétuerait la présence de ces deux partis au pouvoir.C\u2019est dans ces conditions qu\u2019Enrique Bolanos (2001-2006), du PLC, a été élu et que le chef du FSLN, Daniel Ortega, sera porté au pouvoir lors des élections présidentielles de 2006.LES NOUVEAUX HABITS DU FSLN Le FSLN envoie ainsi des signaux clairs quant à sa façon d\u2019appréhender le pouvoir.Certains analystes estiment IEl octobre-novembre 2010 RELATIONS aiLLeuRS I» 2011 m ?V p^! & Onto* (g-, qu\u2019il a subi une transformation qui serait incomplète.En effet, s\u2019il a très bien su s\u2019intégrer dans une démocratie compétitive, il a cependant raté son coup en ce qui concerne le renouvellement de sa direction.Il faut noter que la fondation du Mouvement de rénovation sandiniste (MRS), en 1996, provoquant une scission au sein du FSLN, videra ce parti de ses principaux cadres qui auraient pu succéder à Daniel Ortega.Dorénavant, au nom de la «réconciliation nationale», le Front s\u2019allie avec des secteurs autrefois radicalement opposés à lui, telle l\u2019Église catholique en la figure du cardinal Miguel Obando, l\u2019archevêque très conservateur de Managua.Cette dynamique de ruptures et de nouvelles alliances caractérise le début du second gouvernement du FSLN, qui a su exploiter l\u2019héritage révolutionnaire dans un contexte de «virage à gauche» en Amérique latine avec, entre autres, l\u2019élection de Hugo Chavez au Venezuela et d\u2019Evo Morales en Bolivie.Cela n\u2019est pas sans soulever d\u2019importants problèmes.Profitant d\u2019une réforme électorale fondée sur le « pacte » PLC-FLSN, le Front s\u2019est carrément emparé du pouvoir et gouverne depuis en vase clos.Sa base sociale se résume à ce qu\u2019on appelle les Conseils du pouvoir citoyen, qui fonctionnent sur un mode strictement clientéliste, fermement soutenus par des programmes sociaux ciblés.Signalons toutefois que certains programmes tels que « Faim Zéro » et « Oui, je peux lire! » ont contribué à atténuer quelque peu la famine dans les régions rurales du pays ainsi qu\u2019à diminuer l\u2019analphabétisme.Cette façon de gouverner ne s\u2019appuie donc pas sur un mouvement so -rial démocratique et populaire comme l\u2019affirment pompeusement les «sandi-nistes » au pouvoir.En réalité, l\u2019arrimage du Nicaragua au «virage à gauche» de ses voisins tient surtout à son alliance avec le gouvernement vénézuélien qui soutient financièrement son Plan national de développement.En 2008, le Nicaragua a reçu 300 millions $ US du Venezuela, ce qui n\u2019a pas manqué de soulever des questionnements de la part de l\u2019opposition au sujet de la transparence dans la gestion de ces fonds.CONFUSION ENTRE PUBLIC ET PRIVÉ À l\u2019approche des élections présidentielles de 2011, tout indique que le contrôle, par le FLSN, des institutions telles que la CSJ et le CSE est straté - gique en vue de sa réélection.Cela permet ainsi aux opposants du régime de caricaturer la situation politique du pays en faisant l\u2019équation «changement» (slogan électoral des sandi-nistes) égale réélection.Chose certaine, on est loin des importantes mobilisations et luttes continuelles qui ont permis de réinventer l\u2019exercice politique en Bolivie, par exemple, et qui ne visent pas exclusivement la conquête du pouvoir coûte que coûte.Pourtant, la question de la démocratisation dans la région centraméri-caine n\u2019est pas nouvelle.En 1986, les négociations d\u2019Esquipulas entre les présidents d\u2019Amérique centrale avaient ouvert la voie à des changements politiques et socio-économiques.La dimension sociale a toutefois été renvoyée aux calendes grecques au profit des réformes centrées sur le marché.En 1998, le désastre causé par l\u2019ouragan Mitch a relancé la discussion sur cette problématique, mais elle est restée sans lendemain.Au Nicaragua, les rapports de pouvoir d\u2019ordre clientéliste et partisan qu\u2019a établis le FSLN rendent confuses les relations entre le public et le privé et, surtout, entre la société civile et les institutions gouvernementales.Le second mandat d\u2019Ortega portera cette confusion à son comble, si on se fie à la campagne électorale où copinage rime avec révolution et « pacte ».Pour l\u2019instant, le changement politique passe par une recomposition de l\u2019opposition, mais de toute évidence celle-ci mettra du temps, la participation politique des secteurs populaires dans un contexte si inégalitaire posant problème.Avec une opposition qui recouvre un spectre allant des factions libérales qui disputent le pouvoir à Alemân aux organisations se réclamant du sandinisme, tel le MRS, en passant par de multiples acteurs de la société civile, on comprend vite que l\u2019unité n\u2019est pas pour demain.Le défi est donc de taille afin d\u2019aller au-delà d\u2019une mise en scène «révolutionnaire».\u2022 Installation des panneaux en vue des élections générales de 20ii.Photo: AP/ Esteban Felix RELATIONS octobre-novembre 2010\t0 RefiaRD Faire barrage à Belo Monte La lutte contre la construction du méga-barrage brésilien est capitale pour la sauvegarde de la planète et le respect des peuples autochtones ROSALVO SALGUEIRO L\u2019auteur est coordonnateur national de la section brésilienne du Servicio Paz y Justicia en Amérique latine (SERPAj-AL) Au Brésil, le gouvernement Lula a repris un projet de l\u2019époque de la dictature militaire qui consiste à construire une série de méga-barrages hydroélectriques.Le premier d\u2019entre eux est le barrage de Belo Monte, situé sur la rivière Xingu, un affluent de l\u2019Amazone, dans l\u2019État du Para.Il sera le troisième plus grand barrage hydroélectrique du monde, derrière celui des Trois Gorges en Chine et celui d\u2019Itaipu, à la frontière du Brésil et du Paraguay.Marc Séguin, Forêt IV, 2004, huile et fusain sur toile, 121 x 183 cm.© Marc Séguin/ Sodrac 2010 DES EFFETS DÉVASTATEURS La capacité maximale prévue de la centrale hydroélectrique est de 11233 mégawatts (MW).Elle sera atteinte durant les quatre mois de la saison des pluies.Mais sa moyenne annuelle de production ne devrait se situer qu\u2019autour de 4400 MW.L\u2019électricité produite est destinée en majeure partie aux grandes compagnies minières et ne représente que 10% de l\u2019énergie électrique brésilienne.Les effets dévastateurs du projet sont donc jugés comme étant infiniment supérieurs aux bénéfices par les populations autochtones directement concernées et les écologistes.Le barrage créera un lac de 516 km2 qui submergera la forêt.Plus de 20000 personnes vivant sur ce territoire devront être déplacées, incluant une partie de la ville principale de la région, Altamira.Le barrage modifiera profondément le mode de vie d\u2019au moins quinze peuples indigènes qui seront obligés d\u2019abandonner, en partie ou en totalité, les terres où ils vivent depuis des siècles en harmonie avec la nature, ainsi que leur territoire de chasse, de pêche et de culture.Cette inondation de la forêt aura aussi des effets néfastes sur l\u2019environnement.Car inonder la forêt est plus grave encore que la brûler.La décomposition des résidus organiques raréfie l\u2019oxygène dans l\u2019eau et émet du méthane - un gaz responsable du réchauffement climatique - dans l\u2019atmosphère.De plus, on met ainsi en péril l\u2019exubérante biodiversité - des centaines d\u2019espèces de poissons, de reptiles, d\u2019oiseaux, de mammifères, sans parler des insectes et des végétaux - de cette région qui comprend certaines espèces uniques et en voie d\u2019extinction, tant dans la flore que dans la faune.m octobre-novembre 2010 RELATIONS En outre, le projet nécessite la construction de deux canaux de 500 mètres de large par 35 km de long - plus grands que le canal de Panama - en pleine jungle amazonienne.Ces canaux dévieront l\u2019eau du fleuve dans sa partie connue sous le nom de Grande Boucle.Ainsi, sur plus de 100 km de long, celui-ci se transformera par endroits en un simple filet d\u2019eau et, ailleurs, sera complètement sec.Cela affectera de nombreuses communautés paysannes et riveraines, ainsi que des peuples indigènes - les Jurumas, les Araras, les Xypaias, les Kurayas et les Kayapôs - qui vivent sur les berges.C\u2019est sans parler des terres indigènes des Parakanas et des Araras qui ne sont pas encore officiellement reconnues par la Fondation nationale indigène, organisme gouvernemental chargé des questions autochtones au Brésil.Il y a aussi dans la région des peuples qui vivent de manière complètement isolée et ne font partie d\u2019aucun dénombrement.LA RÉSISTANCE CITOYENNE La consultation auprès des communautés affectées, qui est pourtant une obligation juridique assurée par la Constitution, n\u2019a eu lieu qu\u2019après imposition du pouvoir judiciaire.Et même là, il y a eu mensonge et manipulation.Les études d\u2019impact environnemental comportaient des omissions si graves que deux responsables principaux ont démissionné, en 2009, dénonçant la pression politique exercée au plus haut niveau pour forcer l\u2019acceptation du projet.Tout était déjà décidé à l'avance, sans parler de la brutalité exercée par les autorités pour empêcher la participation des véritables leaders autochtones, pourtant reconnus par leur communauté.Ces pratiques ont été amplement dénoncées par les caciques Raoni et Megaron Txucarramâe, l\u2019Église et des ONG.Ainsi, malgré les nombreux embargos et recours judiciaires, le contrat de construction du barrage a été accordé, en avril dernier, au consortium Norte Energia pour 11 milliards de dollars US, après une présentation des concurrents et une évaluation des propositions qui n\u2019auront duré que sept minutes! Les travaux devraient commencer en décembre, le temps nécessaire pour remplir quelques exigences bureaucratiques.La construction du barrage devrait fournir des emplois directs et indirects à quelque 100000 travailleurs jusqu\u2019à sa mise en marche prévue en 2015.L\u2019Église, à travers l\u2019évêque d\u2019Altamira, Dom Erwin Kràutler, le Conseil indigéniste missionnaire ainsi que les différents leaders indigènes et les mouvements environnementaux, ont tout fait pour convaincre le président Lula et son gouvernement des graves conséquences de ce projet non seulement pour les populations locales, mais pour le réchauffement global et le changement climatique sur toute la planète.La communauté scientifique - tant brésilienne qu\u2019internationale - a démontré de manière convaincante que le Brésil possède beaucoup d\u2019autres solutions de rechange pour générer de l\u2019énergie, et même à meilleur coût, telles la réactivation et l\u2019optimisation des barrages hydroélectriques existants et l\u2019utilisation du potentiel éolien et solaire.UN PAS VERS LA DÉSOBÉISSANCE CIVILE Le gouvernement Lula ne manque pas seulement de respect envers la constitution brésilienne, mais aussi envers les traités internationaux dont le Brésil est signataire telle la Convention n° 169 de l\u2019Organisation internationale du travail relative aux peuples indigènes et tribaux, selon laquelle le gouvernement s\u2019engage à obtenir le consentement préalable des Autochtones avant de prendre des mesures qui les affecteront.Il ne laisse plus d\u2019autre choix à la population que la désobéissance civile.Ainsi, après la conclusion du processus d\u2019appel d\u2019offres, le 20 avril dernier, s\u2019est tenue une première action de désobéissance civile, dirigée par le cacique kayapo, Megaron Txucarramàe.Des indigènes ont paralysé le service de traverser du fleuve Xingu.Leurs leaders ont acheminé un communiqué au commandant de la police militaire de Sào José do Xingu pour faire connaître les raisons de leur action.«Nous voulons faire un mouvement pacifique et pour cela, nous demandons l\u2019aide de la police afin d\u2019empêcher les véhicules de descendre sur les berges pour prendre le traversiez » Ils ont aussi laissé savoir que le motif de leur protestation est la mise en œuvre du projet de barrage de Belo Monte: «Nous n\u2019acceptons pas l\u2019attitude du gouvernement d\u2019aller de l\u2019avant avec sa construction.» La lettre ouverte du cacique Megaron au président Lula a fait connaître clairement les objectifs et les dispositions des Autochtones: «Nous ne sommes pas des bandits, nous ne sommes pas des trafiquants pour être traités ainsi.Ce que nous voulons, c\u2019est l\u2019arrêt de la construction du barrage.Ici, nous n\u2019avons pas d\u2019armes pour affronter la force.Si Lula veut en finir avec nous comme il le démontre, le monde entier saura que nous pouvons mourir en luttant pour nos droits.» Plusieurs autres actions de désobéissance civile sont à prévoir à partir du refus catégorique des gens de laisser leurs terres, telle l\u2019occupation des espaces nécessaires à la construction du barrage et du territoire qui sera inondé pour la formation du réservoir de rétention.Elles accompagnent une panoplie d\u2019initiatives dont l\u2019une des plus récentes est le campement Terra Livre, qui a rassemblé des centaines de leaders indigènes, de représentants des communautés affectées, d\u2019écologistes et de chercheurs à Altamira, en août dernier.Dans ce cas comme dans d\u2019autres, on cherche à criminaliser la résistance et la propagande des promoteurs du projet est utilisée pour diviser la population.Mais la lutte contre le barrage de Belo Monte possède sans contredit tous les ingrédients et le potentiel pour devenir ce qu\u2019elle est déjà: un chapitre capital d\u2019une lutte à la fois locale et internationale pour la sauvegarde de l\u2019Amazonie, pour le respect des droits des peuples autochtones et l\u2019affirmation que d\u2019autres choix sont possibles en matière énergétique dans le monde.\u2022 Plusieurs autres actions de désobéissance civile sont à prévoir à partir du refus catégorique des gens de laisser leurs terres.DANS CHAQUE NUMÉRO Des études empiriques inédites sur des sujets très variés Des essais critiques pour stimuler les débats et la réflexion théorique Ÿ UNIVERS!, RECHERCHES SOCIOGRAPHIQUES Des comptes rendus couvrant systématiquement l\u2019essentiel des parutions récentes Des approches pluridisciplinaires de l\u2019histoire à l\u2019économie, en passant par la sociologie, la science politique et la littérature Revue pluridisciplinaire exclusivement consacrée à l'étude de la société cjuébécoise et du Canada français Recherches sociographiques, Faculté des sciences sociales, Département de sociologie 1030, av.des Sciences-Humaines, bureau 3465, Université Laval, Québec QC GIV 0A6 Téléphone : 418-656-3544 \u2022 Télécopieur : 418-656-7390 \u2022 rechsoc@soc.ulaval.ca EX] EX3 m m ?j m m m RELATIONS octobre-novembre 2010\t13 Paiement en ligne : www.soc.ulaval.ca/recherchessociographiques/ coNtRoveRse Faut-il soutenir le boycott culturel et académique d\u2019Israël?S\u2019il est des boycotts culturels qui sont vecteurs de paix, ceux qui sont imposés ressemblent trop à de la censure.PIERRE JASMIN Cher Martin, L\u2019auteur est pianiste, ^^omme tu le sais, la position des professeur à I'uqam f Artistes pour la paix (APLP) sou-et président des\ttient la campagne Boycott, dé- Artistes pour la paix sinvestissement, sanctions (BDS), tout en se déclarant opposée à son volet culturel1.Le 15 avril dernier, notre conseil d\u2019administration appuyait PEN international et sa vice-présidente, l\u2019écrivaine Margaret Atwood, ainsi que Noam Chomsky et Amitav Ghosh, opposés aux boycotts d\u2019idées ou d\u2019individus, assimilés à de la censure.Tout comme le mouvement anti-apartheid en Afrique du Sud avait choisi d\u2019exclure les livres et les écrivains du boycott à l\u2019époque, nous pensons que le choix des artistes et écrivains de boycotter ou non Israël doit rester personnel.Les APLP reconnaissent volontiers l\u2019autorité morale des instigateurs de ce boycott - la Palestinian Campaign for the Academic and Cultural Boycott of Israel (PACBI) - d\u2019édicter des consignes.Nous l\u2019appuyons dans ses initiatives visant des industries culturelles, outils de propagande d\u2019Israël.Rappelons-nous toutefois qu\u2019en Union soviétique, plutôt que de boycotter les opérations de propagande officielle, des artistes courageux et imaginatifs mettaient en scène des protestations spectaculaires qui les sabotaient allègrement! Ce débat nous ramène toujours au combat de Thanatos contre Éros, puisque les vrais artistes sont par essence subversifs et antimilitaristes.Les censurer sous prétexte qu\u2019ils sont d\u2019une nationalité ou d\u2019une autre nous semble contraire aux objectifs universels de paix et à la diffusion d\u2019idées pacifistes et & octobre-novembre 2010 RELATIONS féministes qui ébranlent les fondamentalismes, tant le Hamas qui tente de saboter les négociations de paix par des assassinats, que les Juifs ultrareligieux revendiquant à la Knesset un grand Israël messianique qui occupe, pille et détruit certaines communautés palestiniennes.Solidaires de PAJU (Palestiniens et Juifs unis) et de la Coalition Justice et Paix en Palestine, nous sommes inquiets de l\u2019influence du gouvernement de droite israélien sur nos deux principaux partis fédéraux et sur la politique américaine en général, telle que dénoncée par l\u2019émission Une heure sur terre diffusée le 9 avril à Radio-Canada.Le chef d\u2019orchestre de nationalité argentine et israélienne, Daniel Barenboïm, qui a demandé et obtenu la citoyenneté palestinienne, dénonce la violence de l\u2019État d\u2019Israël: «Ils pensent que si l\u2019on est fort, on obtient la paix.Pas du tout! Nous l\u2019obtiendrons si nous sommes justes».Or, le PACBI a condamné sa tournée en Arabie avec son West-Eastern Divan Orchestra, formé de musiciens juifs et palestiniens - suscitant l\u2019indignation de la veuve de son cofondateur et meilleur ami, Edward Saïd.Peut-on simplement conseiller au PACBI d\u2019éviter de tels faux pas qui nuisent à leur cause et de dépenser plutôt davantage d\u2019énergie à s\u2019unir derrière des objectifs communs concrets de paix?Toi qui as été nommé Artiste de la paix en 2002, tu comprendras que notre charte réclame qu\u2019on appuie la paix et non un peuple contre un autre.Si le dramaturge Wajdi Mouawad, nommé APLP en 2006, a d\u2019abord dénoncé l\u2019horrible guerre au Liban par un texte d\u2019une intensité frisant la folie, il a en- suite institué un concours d\u2019œuvres dramatiques ouvert aux auteurs libanais, palestiniens et israéliens, récompensant les uns comme les autres, sans frontières.Margaret Atwood porte aussi une telle vision.Elle m\u2019écrivait le 1er septembre : «Plus j\u2019y pense, plus je deviens convaincue que votre (notre) position est juste et bonne et que le boycottage culturel est bienvenu chez les tenants israéliens de la ligne dure qui profitent de l\u2019absence, en Israël, d\u2019artistes qui désapprouvent leurs politiques: ils ont alors beau jeu de prétendre que leurs opposants n\u2019ont pas l\u2019autorité pour se prononcer de l\u2019extérieur.De même, empêcher les artistes israéliens d\u2019exporter leur art les priverait de se confronter à des publics contestataires alimentant leurs réflexions.Le BDS gagnerait à exclure la culture de ses consignes de boycott et à encourager les artistes à visiter Israël et la Palestine et d\u2019y proclamer leur appui à un boycott des institutions et des marchandises israéliennes.» Il est enfin des boycotts culturels essentiels sur lesquels nous nous entendrons certainement, cher Martin.Une douzaine de comédiens israéliens ont refusé de jouer au Centre Ariel, situé en territoire palestinien occupé, et ont signé une pétition à cet effet, au grand dépit du premier ministre israélien Benjamin Netanyahu qui fulminait: «La dernière chose dont nous avons besoin en ce moment est de subir une telle attaque - je veux parler de cette tentative d\u2019organiser un boycott - de l\u2019intérieur.» Tilt! Espérons que cette nouvelle pression le porte à accepter enfin des compromis et à procéder à la décolonisation des territoires palestiniens occupés illégalement, obstacle n° 1 à la paix.\u2022 1., onglet Israël-Palestine 22/12/2009. coNtROveRse La campagne Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) vise à forcer l\u2019État d\u2019Israël à respecter le droit international et les droits des Palestiniens.Son volet culturel et académique ne fait pas l\u2019unanimité, comme en fait foi cette correspondance entre deux amis artistes d\u2019ici.Les boycotts culturels permettent d\u2019exercer une puissante pression populaire.MARTIN DUCKWORTH Cher Pierre, Tu connais mon étonnement par rapport au fait que l\u2019écrivaine Margaret Atwood ait accepté le prix Dan David, décerné par l\u2019Université de Tel-Aviv, au printemps dernier.Il me semblait que la situation si empoisonnée dans la bande de Gaza aurait dû l\u2019empêcher d\u2019accepter un tel prix.En vue de la faire fléchir, je l\u2019informai par ton intermédiaire d\u2019une touchante démarche initiée par l\u2019association étudiante de la bande de Gaza, lui demandant de se solidariser avec les souffrances de la société civile palestinienne en refusant ce prix.Je suis solidaire, comme tu le sais, de la décision des Artistes pour la Paix (APLP) d\u2019appuyer un boycott total des marchandises et des partisans israéliens de la colonisation des territoires occupés, auquel appelle la campagne Boycott, désinvestissement, sanctions (BDS) face à Israël.Mais je crois aussi, contrairement à toi, aux vertus du boycott culturel et académique.Certes, il y a des exceptions et Margaret Atwood, avec son impeccable feuille de route comme défenderesse des droits humains, en est une.La correspondance que j\u2019ai entretenue avec elle m\u2019a rassuré sur le fait que même si elle acceptait le prix David, elle se rendait à Tel-Aviv les oreilles et les yeux ouverts.Je crois que son article publié par Haaretz («The Shadow over Israel») constitue une issue favorable, avec ses avertissements quant à l\u2019imminence d\u2019un État policier en Israël et de la généralisation de cette sinistre ombre (shadow) - à moins que la Palestine n\u2019obtienne un État légitime.Mais je demeure acquis au légitime appel au boycott culturel lancé par la Palestinian Campaign for the Academic and Cultural Boycott of Israel (PACBI) - des intellectuels et des artistes palestiniens qui ont rejoint la société civile palestinienne derrière la campagne BDS.Beaucoup d\u2019artistes l\u2019appuient tels les musiciens rock Elvis Costello, Gil Scott Heron, Robert Del Najale, Carlos Santana, Roger Waters and the Pixies, de même que les écrivains Naomi Klein, John Berger et Arundhati Roy.Leur inspiration vient des actions menées contre l\u2019apartheid en Afrique du Sud dans les années 1980.Même si ce sont les boycotts des gouvernements et des corporations qui ont contribué à la fin de l\u2019apartheid, c\u2019est la pression populaire - en particulier celle des artistes - qui les a contraints à agir.Frank Sinatra a peut-être parlé hors scène de libertés civiles lors de sa tournée à Sun City, en 1981, mais ce sont les protestations contre son voyage en Afrique du Sud par les Marlon Brando, Bob Dylan, Bruce Springsteen, Miles Davis et U2, qui ont eu le plus d\u2019impact.C\u2019est le travail des artistes et des intellectuels, dans leur société respective, de desserrer l\u2019étau qu\u2019impose Israël à la Palestine au mépris du droit international.L\u2019Union des professeurs de collèges et universités britanniques, la Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec et l\u2019Association pour une solidarité syndicale étudiante (Québec) se sont engagées en faveur du boycott parce que les universités israéliennes, en tant que bras de l\u2019État, sont très impliquées dans la militarisation du pays et donc dans l\u2019oppression des Palestiniens.La PACBI ne propose aucun boycottage d\u2019un peuple contre un autre.Elle vise à convaincre les artistes et intellectuels occidentaux de ne pas accepter d\u2019invitations en Israël.Le but est d\u2019exercer une pression populaire contre les entreprises et gouvernements qui aident Israël à perpétrer ses injustices.Par exemple, les gouvernements canadien et québécois accordent des exonérations fiscales à des compagnies comme General Electric et Northrup Grumman qui fabriquent des composantes pour les bombardiers F-16 Falcon qui ont dévasté Gaza l\u2019an dernier.Tu me diras que cela peut désavantager les Palestiniens.Je te répondrai par cette parole de l\u2019un des fondateurs de la PACBI, Omar Barghouti : « Restez libres de vous opposer à nous et de défendre les droits de nos oppresseurs de maintenir leur apartheid, ou répondez que vous n\u2019en avez rien à cirer, mais ne nous traitez pas de haut.Nous n\u2019avons pas besoin de libéraux blancs pour prêcher aux Autochtones bruns que nous sommes ce qui est dans notre meilleur intérêt - cela pue l\u2019arrogance coloniale.Nous réalisons le prix à payer pour toute résistance, comme nos camarades d\u2019Afrique du Sud l\u2019ont fait, mais une énorme majorité de la société civile palestinienne a endossé notre campagne, a compris et pleinement accepté le prix que nous devons payer pour obtenir liberté et justice.» \u2022 L\u2019auteur, cinéaste et directeur photo, est l\u2019un des 500 artistes montréalais qui ont appuyé, en février 2010, la campagne Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) RELATIONS octobre-novembre 2010 IS eN BRef MARCHE MONDIALE DES FEMMES Le Comité de la condition des femmes (CCF) de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) propose un guide d\u2019animation pour ceux et celles qui désirent faire connaître la Marche mondiale des femmes (MMF), ses revendications et ses actions auprès des jeunes.Le guide s\u2019adresse autant aux parents, aux grands-parents qu\u2019aux intervenants sociaux.On y trouve une brève histoire de la MMF et un conte pour enfants, en plus de réflexions, de statistiques et d\u2019analyses sur la pauvreté, la privatisation du bien commun (santé, éducation, eau), les publicités sexistes, la paix et la démilitarisation.La section sur les droits des femmes autochtones est particulièrement riche.À télécharger au , à commander, au coût de 4$, en communiquant avec Chantal Locat au 418-649-8888, poste 3069 / clocat.chantal@csq.qc.net>.REVUE SOCIÉTÉ La revue Société, qui propose depuis 1987 une réflexion sociologique exigeante et nécessaire sur les transformations fondamentales qui affectent les sociétés contemporaines, paraît désormais sous la forme d\u2019un ouvrage collectif annuel.Le prochain numéro portera sur la « propriété».Pour le plaisir des lecteurs, son site Internet est maintenant riche en documentation téléchargeable gratuitement, dont plusieurs cahiers du Groupe interuniversitaire d\u2019études sur la postmodernité (GIEP) et numéros auxquels certains de nos collaborateurs ont contribué (Jean-François Filion, Michel Freitag, Gilles Gagné, Éric Gagnon, Michel Lalonde, Nicole Laurin, François L\u2019Italien, Jean Pichette, Rolande Pinard, Éric Pineault, entre autres).Consulter: .MASSACRE DE MIGRANTS En août dernier, le massacre de 72 migrants irréguliers en provenance d\u2019Amérique centrale et du Sud par une bande criminelle a ébranlé le continent.Une quarantaine d\u2019organisations de défense des droits humains et de protection des migrants -dont le Centre Pro (l\u2019équivalent du Centre justice et foi au Mexique) et le Service jésuite pour les migrants - ont adressé une lettre ouverte au gouvernement mexicain.Elles le rendent responsable, en grande partie, de cette tragédie.Loin d\u2019être un cas isolé, ce carnage est le signe que s\u2019accentue la violence contre cette population vulnérable (exploitation, trafic sexuel, séquestration en vue de rançons), situation que l\u2019État laisse faire.Les organismes signataires exigent notamment la modification urgente de la politique migratoire qui perpétue cette violence systématique.Voir: / fHiUE-GAMEtiN métro berm/ UQAM \\ p ; ?> >\u2022 ' ;\" .f\t'\u20221 I.;-< 'Â- U- .-j.V' "]
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.