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Titre :
Relations
Revue mensuelle catholique d'intérêt général préoccupée par la justice sociale qui contribue fortement à l'analyse de la société, au Québec et ailleurs. [...]

Les jésuites canadiens rêvaient, depuis longtemps, de publier une revue catholique d'intérêt général analogue à celles de leurs confrères d'Europe ou des États-Unis : Études, Civilta cattolica, Month, America, etc. L'oeuvre sociale créée avec l'École sociale populaire du père Joseph-Papin Archambault en sera le tremplin.

L'idée prend corps peu avant le début de la Deuxième Guerre mondiale avec la parution de la revue L'Ordre nouveau (1936-1940) à laquelle participent les pères Jacques Cousineau, Joseph-Papin Archambault, Omer Genest, Joseph Ledit et Jean d'Auteuil Richard. Ce dernier est chargé de fonder et de diriger une nouvelle revue qui visera un lectorat élargi; il conservera son poste jusqu'en 1948.

Parmi tous les titres suggérés, c'est Relations qui est retenu. Il fait, bien sûr, référence aux Relations des jésuites, par l'entremise desquelles ceux-ci avaient fait connaître leurs actions en Nouvelle-France. Ce titre convient, en outre, au domaine que la revue se propose d'explorer, celui des relations humaines sur tous les plans : familial, religieux, social, économique, politique, national et international.

Dès le début, Relations prend une physionomie à peu près définitive avec ses rubriques fixes : éditoriaux, grands articles, commentaires, chroniques diverses, comptes rendus de livres. Le succès dépasse les espoirs : dès le second numéro, 4000 exemplaires s'envolent, plus de 7000 en décembre 1943, 15 000 en 1946.

Plusieurs raisons expliquent ce succès : le caractère engagé de la revue, l'appétit des lecteurs privés des revues européennes durant la guerre, la collaboration des laïcs. La revue mène des luttes décisives contre les cartels, en particulier contre le trust de l'électricité. Elle prépare ainsi l'opinion à la nationalisation qui viendra 20 ans plus tard.

En 1950, les évêques, dans leur Lettre sur le problème ouvrier, reconnaissent la vocation industrielle et urbaine du Québec. Dans ce vaste mouvement, Relations est plus qu'un simple témoin; elle y participe intensément, à certaines heures, jusqu'à risquer son existence. C'est pour ces raisons que la revue Relations peut être décrite comme une tribune du catholicisme de gauche québécois.

En octobre 1956, Relations publie le numéro du 15e anniversaire. Quelles causes sert la revue? Celles de l'Église et des âmes, celles de la personne humaine et de la justice sociale, celles de la communauté canadienne-française et de la patrie canadienne et, enfin, les causes d'ordre international.

À partir de 1966, Relations s'efforce de suivre davantage l'actualité, surtout dans le domaine social. L'effort de la revue s'ajuste aux événements mais demeure généralement dispersé. Relations se positionne comme un outil d'analyse et commente l'actualité dans des dossiers qui lui permettent de prendre un certain recul et d'attirer la collaboration d'intellectuels spécialisés et réputés. La revue demeure attentive aux défis que posent les mutations du temps présent à la foi religieuse et à la volonté d'engagement, au Québec et dans le monde.

Ce mensuel existe depuis 1941. Une telle longévité, dans le domaine du magazine engagé qui s'oppose à la logique marchande, est une rareté. Parmi ses collaborateurs, mentionnons les pères Émile Bouvier, L.-C. de Léry et P.-É. Racicot, Jean Vallerand, Ernest Robitaille, Paul Gérin-Lajoie, Victor Barbeau et Fernand Dumont, Gregory Baum, ainsi que plusieurs auteurs littéraires, dont Wajdi Mouawad, Élise Turcotte et Hélène Monette.

Sources

BEAULIEU, André et autres, La presse québécoise des origines à nos jours, vol. 7 : 1935-1944, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université Laval, 1985, p. 208-212.

CORNELLIER, Louis, « Revue - 70 ans de Relations », Le Devoir, 12 mars 2011, p. F5.

ST-AMANT, Jean-Claude, « La propagande de l'École sociale populaire en faveur du syndicalisme catholique 1911-1949 », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 32, n° 2, 1978, p. 203-228.

Éditeurs :
  • Montréal, Canada :École sociale populaire,1941-2024,
  • Montréal, Canada :un groupe de Pères de la Compagnie de Jésus,
  • Montréal :Éditions Bellarmin,
  • Montréal :Centre justice et foi
Contenu spécifique :
Juillet - Août
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
six fois par année
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseur :
  • Ordre nouveau (Montréal, Québec : 1936)
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Références

Relations, 2012-07, Collections de BAnQ.

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[" PP CONVENTION : 40012169 ReLatiüNS Pour qui veut une société juste NüméRO 758 août 2012 La mémoire vivante Le danger d\u2019oubli Notre passé religieux entre complaisance et mépris Madeleine Parent, inspiratrice de nos luttes Traces d\u2019histoire La voix des ancêtres Mémoires urbaines Remémoration subversive Les Autochtones marginalisés de l\u2019Inde KgSgEw! i'.:-, B&efcp v^r.^71.5?/.: MMI ¦SSïri.¦ mm'-w $5^8*' ¦ :\t\u2022 v - : r> 7 ?**25gj SftB ''V £3 k.5,50 $ ARTISTE INVITÉE: MILENA DONCHEVA 77176685879108 ReLatioNs Numéro 758, juiLLet-août 2012 ACTUALITÉS\t4 HORIZONS La mission jésuite en Amazonie\t9 Juan Fernando Lopez Pérez, s.j.LE CARNET DE WAJDI MOUAWAD Une expérience identitaire (dernière partie)\t10 AILLEURS Les Autochtones marginalisés de l\u2019Inde Walter Fernandes\t28 HUIT VARIATIONS SUR LE TEMPS CHRONIQUE LITTÉRAIRE L\u2019éternité passe à l\u2019histoire Suzanne Jacob\t30 REGARD La permaculture: un rapport différent à la nature Louise Lacroix\t33 CONTROVERSE L\u2019action politique: partisane ou non?Catherine Dorion Claude Vaillancourt\t36 37 EN BREF\t38 MULTIMÉDIAS\t39 LIVRES\t40 Couverture : Milena Doncheva, Le miroir (détail), 2009 dOSSieR LA MÉMOIRE VIVANTE Il faut savoir d\u2019où l\u2019on vient pour savoir où l\u2019on va, selon l\u2019adage.En quoi un rapport sain au passé permet-il de nourrir nos aspirations futures?Qu\u2019en est-il de la transmission des luttes collectives portées par ceux et celles qui nous ont précédés?Que dévoile notre rapport à notre passé religieux, à l\u2019espace que nous habitons, ou encore à l\u2019autre - Autochtones et immigrants?Ce dossier sera aussi l\u2019occasion d\u2019explorer la dimension subversive de la mémoire, au-delà de la «patrimoniali-sation» de notre passé, et de voir en quoi elle est au fondement du lien social.La mémoire vivante\t11 Jean-Claude Ravet Le danger d\u2019oubli\t13 Serge Cantin Contrer la marchandisation de la mémoire\t14 Amélie Descheneau-Guay Notre passé religieux entre complaisance et mépris\t16 Raymond Lemieux Les Archives des Jésuites: lieu de mémoire et d\u2019inspiration\t18 Jacques Monet Madeleine Parent, inspiratrice de nos luttes\t19 Normand Breault Traces d\u2019histoire\t21 Marie-Célie Agnant La voix des ancêtres\t23 Virginia Pésémapéo Bordeleau Mémoires urbaines: le cas de Montréal\t24 Jasmin Miville-Allard Remémoration subversive\t26 Jean-Claude Ravet ARTISTE INVITÉE Milena Doncheva, d\u2019origine bulgare, a étudié à l\u2019Académie nationale des beaux-arts de Sofia.Elle utilise des techniques du textile, du dessin et de la peinture.En créant un monde qu\u2019elle modifie et réinvente sans cesse, elle tente de rompre les lois de la réalité dans ses œuvres.L\u2019accumulation et la superposition d\u2019images prennent l\u2019allure d\u2019une aventure remplie de découvertes.Son travail est présenté dans de nombreuses expositions collectives et individuelles en Europe depuis 1999.En 2006, elle a reçu, en Bulgarie, le 1er prix du concours national «Jeunes artistes visuels» et le Prix du ministère de la Culture.Consulter .foNDée eN 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites du Québec.Depuis plus de 70 ans, Relations œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en prenant parti pour les exclus et les plus démunis.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, économiques, politiques et religieux de notre époque.DIRECTRICE Élisabeth Garant RÉDACTEUR EN CHEF Jean-Claude Ravet RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE Catherine Caron SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Amélie Descheneau-Guay TRADUCTION Jean-Claude Ravet ADJOINT PROMOTION/PUBLICITÉ Emiliano Arpin-Simonetti DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert ILLUSTRATIONS Jacques Goldstyn, Marie Surprenant RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Gilles Bibeau, Gilles Bourque, Eve-Lyne Couturier, Céline Dubé, Guy Dufresne, Jean-François Filion, Mouloud Idir, Nicole Laurin, Agusti Nicolau, 'Guy Paiement, Rolande Pinard, Jacques Racine, Louis Rousseau COLLABORATEURS André Beauchamp, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Marc Chabot, Suzanne Jacob, Vivian Labrie, Wajdi Mouawad, Carolyn Sharp, Marco Veilleux IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de libres post-consommation.DISTRIBUTION LMPI / HDS Canada Relations est membre de la SODEP Les articles de Relations sont répertoriés dans Repère, EBSCO et dans l\u2019Index de périodiques canadiens, publication de Info Globe.ABONNEMENTS Ginette Thibault 8 numéros (un an) : 40 $ (taxes incluses) Deux ans: 70 $ (t.i.) À l\u2019étranger : 55 $ Étudiant : 25 $ Abonnement de soutien : 100 $ (un an) TPS : R119003952 TVQ : 1006003784 Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec: ISSN 0034-3781 Version numérique : ISSN 1929-3097 Nous reconnaissons l'appui financier du gouvernement du Canada, par l'entremise du Fonds du Canada pour les périodiques (FCP) pour nos activités d'édition.Canada BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: 514-387-2541 téléc.: 514-387-0206 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca 2^ juillet-août 2012 RELATIONS Le bonheur public Depuis qu\u2019une vidéo, diffusée par Anonymous sur Internet, a montré l\u2019opulence grotesque de l\u2019élite économique et politique du Québec lors d\u2019un festin offert en août 2008 chez les Desmarais, à Sagard, nous pouvons mesurer la déconnexion de celle-ci du reste de la population, et par là même son degré d\u2019ahurissement devant le «Printemps érable».En quelques semaines, des années d\u2019efforts à dépolitiser la vie politique, à masquer la violence des rapports sociaux et des orientations économiques sous l\u2019avalanche de discours gestionnaires lénifiants, à convertir les citoyens en contribuables résignés, tout cela a volé en éclat! La crise sociale a été telle qu\u2019elle a forcé l\u2019élite à dévoiler un visage autoritaire qu\u2019on connaissait moins: elle a plaidé sans retenue pour une démo- \t\t \t\tW } \t\t gL, -'-Hj\t1\t \t\t Milena Doncheva, cratie restreinte, à tous les quatre ans -Lemiroir (détail),\tle temps d\u2019un vote.Même la loi spé- 2009\tciale, qui devait clore l\u2019affaire une fois pour toutes, n\u2019a fait qu\u2019attiser le feu de la liberté politique qui couvait sous les cendres de la bonne gouvernance et de la priorité absolue de «faire des affaires».Revenir au calme, à l\u2019ordre, à la normalité est, pour cette élite, l\u2019impératif du moment.Nul doute qu\u2019elle s\u2019y affairera de toutes ses forces médiatiques.Distraire le bon peuple pour qu\u2019il redevienne comme elle l\u2019aime, soumis, enclos dans son petit chez-soi, assis sagement devant la télé-amuseuse publique, sans se préoccuper le moins du monde des affaires publiques : voilà pour elle l\u2019idéal civique par excellence.Ne pas penser «société», «bien commun», «partage des richesses», «justice sociale».Ne pas réfléchir sur les normes, les principes fondamentaux sur lesquels nous voulons fonder notre communauté politique et qui doivent régir la vie collective.Surtout ne pas réveiller l\u2019amour du monde, et la conscience de ce qui nous lie intimement aux autres et à la Terre, à notre terre québécoise et à la joie d\u2019être les uns auprès des autres - et non pas simplement les uns aux côtés des autres ou, pire encore, les uns contre les autres.Ce que la rue nous enseigne par ses manifestations tenaces et courageuses, ses tintamarres de casseroles charivaresques et ses actes de désobéissance civile non-violente, c\u2019est que la démocratie n\u2019 est pas une forme institutionnelle qui se résumerait au suffrage universel, loin de là.Elle est action collective, paroles partagées, mouvements, contestations.Depuis quand la démocratie est-elle synonyme d\u2019ordre, comme l\u2019ont prétendu le gouvernement libéral et ses thuriféraires?Au bord de la crise de nerf, il fallait les voir qualifier de dangereuse griserie irrationnelle l\u2019expérience de la liberté politique que faisaient des milliers de citoyens éprouvant ce bonheur de participer activement aux affaires de la cité, de se réapproprier enfin l\u2019espace public et la parole.C\u2019est d\u2019ailleurs le réflexe de toute oligarchie, de toute hiérarchie de s\u2019approprier ce « pouvoir », de le confisquer et de le sacraliser en niant la pluralité humaine et la capacité d\u2019agir et de débattre collectivement.Les chrétiens en savent quelque chose, eux qui ont vu leurs communautés de foi dans le Nazaréen - pauvre parmi les pauvres - se métamorphoser petit à petit en une monstrueuse structure étouffante et déconnectée de la vie.Avons-nous donc oublié les luttes sociales qui ont accompagné la démocratie depuis son invention?Devons-nous effacer de notre mémoire ces minorités actives, responsables, turbulentes qui ont assumé, à leur corps défendant, le rôle d\u2019éveilleuses de conscience et d\u2019initiatrices de changements importants, faisant reculer l\u2019injustice malgré le consensus factice sur lequel elle reposait?La majorité silencieuse est toujours l\u2019alibi parfait d\u2019une élite jalouse de ses privilèges.Le silence a le dos large, surtout quand il avoisine le musèlement et l\u2019apathie.Nous serions naïfs de croire que le pouvoir et la richesse gigantesques des élites économiques, qui se déploient grâce à la dépossession des autres, ne nécessitent pas une « démocratie » sur mesure, moulée à leurs intérêts.N\u2019ayons donc pas peur.Laissons-nous interpeller par l\u2019ébranlement de la routine et du conformisme.C\u2019est le propre de l\u2019expérience bouleversante de la liberté politique, fondatrice de la démocratie.Elle fait sauter les œillères de l\u2019existence qui évitent de nous col-letailler avec ses limites et d\u2019assumer notre vulnérabilité et notre responsabilité à l\u2019égard d\u2019autrui et de la société.Elle nous met en marche, certes inquiets, mais solidaires et habités par une confiance inébranlable en la dignité humaine.JEAN-CLAUDE RAVET RELATIONS juillet-août 2012 actualités Israël bloque ©\t« Bienvenue en Palestine » L'auteure, professeure au Département de science politique de l'Université Laval, a fait partie de la mission « Bienvenue en Palestine » Une mission de solidarité avec le peuple palestinien a été refoulée par le gouvernement israélien.DIANE LAMOUREUX Le projet «Bienvenue en Palestine», qui a eu lieu du 15 au 21 avril dernier, visait à dénoncer l\u2019enfermement de la population palestinienne par le gouvernement israélien et à aider à la mise en place d\u2019une école internationale à Bethléem.Environ 1500 personnes, provenant principalement d\u2019Europe et surtout de France - nous étions seize du Québec -avaient pris des billets d\u2019avion pour Tel Aviv.Il est en effet impossible de se rendre en Cisjordanie occupée sans passer par le crible des autorités d\u2019im- migration israéliennes, l\u2019aéroport de Ramallah ayant été bombardé il y a belle lurette par l\u2019armée.Mais le 15 avril, les frontières israéliennes se sont déplacées un peu partout dans le monde, le gouvernement israélien ayant préparé une liste de personnes interdites de vol vers Israël et demandé aux compagnies aériennes concernées de refuser de les embarquer, lesquelles ont rapidement obtempéré.En ce qui concerne le groupe du Québec, six personnes - parties avant le 15 avril - ont pu se rendre à Bethléem en taisant leur destination finale.Quatre autres se sont vues avertir par Air France, dès Montréal, que les autorités israéliennes les avaient déclarées indésirables et qu\u2019elles seraient à coup sûr bloquées lors de l\u2019escale à Paris.Une autre personne a été bloquée dès son départ de Paris.Cinq autres ont pu se rendre à Tel Aviv -deux étant aussitôt remises dans l\u2019avion qui les avait amenées et les trois autres conduites en prison, puis expulsées vers Paris.Le procédé n\u2019est pas nouveau.Il a été utilisé l\u2019année dernière contre des militantes et militants en provenance d\u2019Europe qui répondaient à un appel des organisations de la société civile palestinienne s\u2019apprêtant à célébrer les cinq ans de la décision de la Cour internationale de justice de La Haye déclarant illégale la construction du mur Le mur de séparation à Bil'in, en Cisjordanie.Photo: Denise Ouellet y\\*-*r* £KSK& juillet-août 2012 RELATIONS actualités de séparation sur les terres palestiniennes.On sait également le sort qu\u2019a connu la Marche internationale de libération de Gaza, bloquée au Caire à la fin 2009.De la même façon, la Flottille de la liberté, à l\u2019été 2011, a été empêchée de quitter les ports par les autorités grecques, très clairement sous la pression des autorités israéliennes - alors que la Flottille précédente, en 2009, avait été arraisonnée par l\u2019armée israélienne, entraînant la mort de neufs marins turcs à bord du Maariv.On connaissait déjà la propension d\u2019Israël à étendre sournoisement ses frontières au détriment des territoires palestiniens, que ce soit en grignotant des terres cultivables pour ériger son mur de séparation, ou en installant des colonies de peuplement et une infrastructure routière pour les relier à Israël et entre elles, transformant ainsi les territoires palestiniens en un gruyère dénué de toute contiguïté territoriale.Pour soigner son image relativement écornée dans l\u2019opinion publique internationale, Israël a pratiqué, en accord avec l\u2019idéologie néolibérale, l\u2019externalisation de la répression pour en faire porter l\u2019odieux à d\u2019autres.Pratiquant un humour douteux, les autorités israéliennes ont remis à ceux et celles qui ont réussi à se rendre à Tel Aviv un petit tract questionnant leurs convictions politiques et leur demandant pourquoi choisir de dénoncer Israël, « la seule démocratie du Moyen Orient», alors que les crises politiques sont légion dans la région.Pourtant, l\u2019ampleur de l\u2019arsenal répressif déployé pour contrer cette mission a suscité des réactions tant en Israël que dans les pays qui soutiennent inconditionnellement son gouvernement.D\u2019ailleurs, les principales cibles de la répression israélienne - les compagnies aériennes étrangères s\u2019étant soumises aux directives du gouvernement d\u2019Israël - ont été ses propres citoyens solidaires de «Bienvenue en Palestine».On ne peut que se réjouir qu\u2019une chaîne importante de supermarchés britanniques ait décidé, peu après cette mission, d\u2019interdire la vente de produits agricoles israéliens provenant des colonies illégales des territoires palestiniens occupés.Si peu d\u2019entre nous ont pu se rendre en Cisjordanie occupée, cette mission aura au moins montré deux choses: d\u2019abord, que «le roi est nu» et que la démocratie israélienne est dans un bien piteux état; ensuite, que ce n\u2019est pas uniquement Gaza qui est soumis à un blocus aussi odieux que contestable selon le droit international, mais tous les territoires palestiniens.\u2022 Développement et Paix en crise Affaiblir l\u2019organisme officiel de solidarité internationale de l\u2019Église catholique, c\u2019est affaiblir les mouvements sociaux du Sud et la force citoyenne canadienne.RAYMOND LEVAC En mars dernier, Développement et Paix a vu sa subvention de l\u2019Agence canadienne de développement international (ACDI) coupée de plus des deux tiers, passant de 44,5 millions de dollars à 14,5 millions sur cinq ans.L\u2019organisme officiel de solidarité internationale de l\u2019Église catholique se retrouve ainsi en état de crise.Fondée il y a plus de quarante-cinq ans dans la foulée du concile Vatican II, il s\u2019agit d\u2019une organisation des plus originales.Démocratique, pancanadienne, bilingue et dirigée par des laïcs, elle met l\u2019accent sur les causes des injustices et accorde une place importante à l\u2019éducation de la population aux questions de solidarité internationale.Mais le gouvernement canadien a manifestement d\u2019autres priorités en décidant de couper l\u2019aide publique au développement d\u2019une façon importante.Il l\u2019a fait passer de 0,34% du PNB en 2010-2011 - déjà largement en dessous de l\u2019objectif de 0,7% fixé par l\u2019Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) - à 0,24% en 2015-2016.Et cela va à l\u2019encontre des Objectifs du millénaire des Nations unies voulant que l\u2019on double l\u2019aide publique au développement afin de diminuer de moitié la pauvreté dans le monde d\u2019ici 2015.De plus, en juillet 2011, le gouvernement canadien décrétait de nouvelles règles d\u2019attribution des fonds à l\u2019ACDI.Plutôt que d\u2019appuyer les projets des partenaires du Sud avec lesquels les ONG entretiennent des relations depuis des années, ces dernières doivent dorénavant se concurrencer entre elles pour répondre à des appels d\u2019offres du gouvernement.Les critères définis par le gouvernement ont désormais priorité sur les besoins des mouvements sociaux du Sud.Dès lors, soutenir les paysans qui, dans leur L'auteur est directeur général du Centre St-Pierre RELATIONS juillet-août 2012 actualités pays, revendiquent une agriculture durable à plus petite échelle et une véritable réforme agraire, comme le fait la campagne actuelle de Développement et Paix, devient peu compatible avec cette nouvelle approche.L\u2019aide publique au développement se voit ainsi inféodée de plus en plus clairement aux politiques conservatrices du ministère des Affaires étrangères du Canada.Déjà, il y a deux ans, de soudains changements de priorités à l\u2019ACDI - officialisés maintenant - ont servi à justifier des coupures de financement à Kairos et Alternatives1, des ONG connues pour des campagnes et positions qui déplaisent aux conservateurs, qu\u2019il s\u2019agisse de la pollution des sables bitumineux, de la responsabilité sociale des compagnies minières ou encore de la Palestine.À l\u2019évidence, le gouvernement conservateur est aussi agacé par les campagnes d\u2019éducation populaire de Développement et Paix qui, chaque année, mobilisent des centaines de milliers de personnes contre ses politiques ou contre les agissements condamnables des minières canadiennes dans les pays du Sud.Il est certain que cette perte de plus des deux tiers de la subvention de l\u2019ACDI va forcer l\u2019organisation à diminuer considérablement le nombre de ses partenaires - elle en comptait 186 dans 36 pays, en 2011-2012 -, d\u2019autant L'auteur est théologien\tque l\u2019argent de l\u2019ACDI devra désormais être consacré à des partenaires de sept pays bien identifiés par le gouvernement.Cette coupe affaiblit ainsi 1.Lire « Alternatives et Kairos sous le couperet », Relations, no 738, février 2010.grandement les mouvements du Sud engagés dans l\u2019élaboration d\u2019un monde de justice et de solidarité.Elle risque aussi d\u2019affaiblir le secteur éducatif de Développement et Paix qui travaille à sensibiliser et mobiliser la population canadienne aux enjeux de justice sociale dans le monde.Ce geste a provoqué une grande mobilisation de la base militante de l\u2019organisation.Cela est d\u2019autant plus important que son avenir repose dorénavant sur sa capacité à mobiliser des donateurs tant au sein du monde catholique que des milieux solidaires des populations du Sud.Il lui faut recueillir cinq millions de dollars de plus en dons privés pour maintenir ses programmes.Son avenir repose aussi sur sa capacité à composer avec les nouvelles règles de l\u2019ACDI pour poursuivre sa mission, du moins jusqu\u2019à ce que la population canadienne décide d\u2019élire un gouvernement qui croit en la solidarité internationale.Mais ça, c\u2019est une autre histoire.On peut se réjouir du fait que plusieurs évêques catholiques soient intervenus pour contester la décision du gouvernement conservateur.Il est toutefois déplorable de constater qu\u2019un certain nombre d\u2019évêques ont contribué à paver la voie à cette décision odieuse.En effet, en prêtant foi à des groupes comme LifeSiteNews qui n\u2019ont pas hésité à manipuler la vérité en utilisant l\u2019enjeu de l\u2019avortement, ils ont contribué à discréditer une organisation catholique qui se situe pourtant dans la ligne de Vatican II - un concile dont, malheureusement, les autorités ecclésiales ne parlent plus beaucoup.\u2022 Le Vatican sévit contre des religieuses Aux États-Unis, cet exemple de plus de l\u2019autoritarisme de Rome soulève la consternation.GREGORY BAUM En avril 2012, le Vatican a décidé de mener une investigation canonique concernant la Leadership Conference of Women Religious (LCWR), qui représente 57000 religieuses américaines très engagées en faveur de la justice sociale.Une pre- mière enquête de ce type, en 2008, avait mené à la publication d\u2019un rapport, suivi par un dialogue entre Rome et ces religieuses, qui avait persuadé celles-ci que tous les problèmes étaient réglés.L\u2019annonce d\u2019une deuxième enquête, accompagnée d\u2019un document les accusant d\u2019infractions doctrinales et disciplinaires, a donc produit un Développement Développement et Paix ^ juillet-août 2012 RELATIONS actualités choc parmi les religieuses et la majorité des catholiques américains qui les admirent et voient en elles d\u2019authentiques témoins de l\u2019Évangile.Ces religieuses ne sont pas accusées de nier le message de Jésus.Elles sont dénoncées parce qu\u2019elles sont en désaccord avec les positions du Vatican sur la contraception, l\u2019avortement, l\u2019homosexualité et l\u2019égalité entre hommes et femmes, autant de sujets sur lesquels la communauté chrétienne est aujourd\u2019hui divisée.Plusieurs Églises protestantes, partageant pourtant avec l\u2019Église catholique la foi en Jésus Christ, présentent des études bibliques et théologiques menant à d\u2019autres conclusions que celles du Vatican sur ces enjeux.Ainsi, les catholiques voudraient savoir pourquoi les Églises arrivent à des évaluations théologiques si différentes, mais le magistère ne donne aucune explication.Puisque tous ces sujets touchent la sexualité et le rôle de la femme, d\u2019aucuns sont tentés de croire que cette différence s\u2019explique par le fait que l\u2019enseignement catholique est formulé par de vieux célibataires, alors que l\u2019enseignement protestant l\u2019est par des hommes et des femmes.Mais un autre aspect est à prendre en considération.Les catholiques croient au mystère de Dieu.Doivent-ils pour autant accepter des enseignements moraux par pure obéissance, sans les comprendre?Rappelons l\u2019exemple de Franz Jagerstatter, ce paysan autrichien qui, en 1943, a refusé de joindre l\u2019armée allemande parce qu\u2019il jugeait que la guerre de Hitler était foncièrement injuste.Puisque l\u2019enseignement catholique ne reconnaissait pas encore le droit à l\u2019objection de conscience, le curé et l\u2019évêque de ce paysan lui ont dit qu\u2019il était moralement obligé de servir dans l\u2019armée.Quand il a souligné que cette guerre était un crime, l\u2019évêque a répondu qu\u2019un simple laïc ne pouvait exprimer un tel jugement, d\u2019autant plus que les évêques n\u2019avaient pas condamné cette guerre.Restant fidèle à sa conscience, Franz Jagerstatter a été condamné à mort et exécuté le 9 août 1943.Il a été déclaré martyr en 2007.La préoccupation constante du Vatican pour des questions relatives aux femmes et à la sexualité, analysées sans prendre en compte l\u2019expérience des catholiques, rappelle les condamnations répétées des papes sur la liberté religieuse et les droits de l\u2019Homme après la Révolution française.On connaît les célèbres condamnations de Pie VI, en 1791, dans la brève Quod ali-quantum; de Grégoire XVI, en 1832, dans l\u2019encyclique Mirari vos; de Pie IX, en 1864, dans le Syllabus des Erreurs; de Léon XIII, en 1899, dans l\u2019encyclique Testem benevolentiæ, et de Pie X, en 1910, dans la Lettre aux évêques de France.La Curie romaine s\u2019est opposée à la liberté religieuse jusqu\u2019au concile Vatican II.Dans les années 1950, John Courtney Murray, théologien américain, grand défenseur des droits et libertés, a lui aussi été censuré par le magistère romain.C\u2019est au concile Vatican II que l\u2019Église a changé son enseignement, avec l\u2019appui de la grande majorité des évêques faisant face à un noyau de réactionnaires qui s\u2019y sont opposés jusqu\u2019au dernier jour, surtout à la Curie romaine.Quand l\u2019Église s\u2019inscrit dans une nouvelle culture, son message évangélique reste identique, mais ses enseignements moraux subissent inévitablement un changement.Au Moyen Âge, le pape Innocent IV en 1252, et le pape Alexandre IV en 1259, approuvaient la pratique de la torture dans les procès judiciaires.Ce n\u2019est qu\u2019au siècle des Lumières que le magistère a changé son enseignement.Dans la culture de la chrétienté, il condamnait la liberté religieuse et les droits humains mais, par la suite, dans la société moderne, l\u2019Église a lentement changé son enseignement.Dans une culture qui aspire à l\u2019égalité homme-femme, le magistère qui, pour l\u2019instant, refuse de se questionner, finira par changer son attitude envers les femmes et l\u2019éthique sexuelle.Mais pour le moment, Rome fait souffrir encore bien des hommes et des femmes, dont ces religieuses américaines innocentes.\u2022 Abonn ez-vou www.cssante.ca 418 682-7939 Un espace de réflexion, d'analyse, de dialogue et d\u2019information VIEILLIR Anselm Grun LA SANTE payer le prix! Benoit Lacroix Richard Béli RELATIONS juillet-août 2012 actualités Colloque international ©\tdécroissance L\u2019événement a été l\u2019occasion de débattre des différentes visions de la décroissance.LOUIS MARION L'auteur est membre\tprès Paris et Barcelone, le troi- du Mouvement québé-\tsième colloque international cois pour une décrois-\tsur la décroissance a eu lieu à sance conviviale Montréal, du 13 au 19 mai dernier, avec la complicité de cinq institutions académiques (Université McGill, Université du Québec à Montréal, Hautes études commerciales, Université de Montréal, Université Concordia).Faire l\u2019éloge du frugal, du lent, du modeste et du «faire soi-même» dans ces environnements luxueux et de haute technologie n\u2019est pas dénué de contradictions.Malgré tout, cette rencontre intitulée «Décroissance dans les Amériques» a réussi à prêcher par l\u2019exemple en refusant de réduire les échanges entre des chercheurs du monde entier à leur seule dimension discursive.En effet, les conférenciers Moins, c'est plus.ont participé à la préparation d\u2019un repas végétarien et certains à une manifestation contre le Plan Nord du gouvernement libéral, par exemple.Le Mouvement québécois pour une décroissance conviviale (MQDC), qui a déjà organisé deux colloques plus modestes sur ce sujet, a représenté l\u2019Amérique francophone à cet événement.Il a d\u2019ailleurs été assez surprenant de constater que les divisions internes du MQDC sur certains sujets n\u2019étaient pas si grandes comparativement à celles observées pendant le colloque entre anglophones et francophones, notamment.La réflexion sur la décroissance de plusieurs cher- juillet-août 2012 RELATIONS cheurs anglosaxons engagés dans la lutte pour la soutenabilité écologique se concentre assez souvent sur les conditions politiques et culturelles permettant de moins produire et de moins consommer afin de respecter davantage les écosystèmes.Ils se caractérisent ainsi par leur approche plutôt pragmatique de «développement durable».Les Québécois sont quant à eux davantage influencés par les intellectuels français, plus conscients des enjeux liés aux différentes limites de la croissance et du développement et moins portés à voir des solutions du côté d\u2019un «développement vert» ou d\u2019une «gouvernance écologique», par exemple.Malheureusement, ceux qui défendaient la décroissance dans une perspective de «développement durable» n\u2019ont pu assister, pour des raisons linguistiques, à la conférence donnée en français par Alain Gras, qui a judicieusement expliqué la fragilité de notre civilisation thermo-industrielle branchée sur la machine et les énergies fossiles.Son objectif était de miner la croyance en une technologie verte permettant de maintenir notre mode de vie tel quel.Il a montré que les scénarios d\u2019installation de miroirs dans l\u2019espace ou de panneaux solaires dans le désert du Sahara pour alimenter l\u2019Europe en énergie ne tiennent pas la route.Selon lui, après le pic du pétrole, nous assistons au pic de plusieurs métaux rares qui sont nécessaires au développement des technologies vertes.Or, décoloniser notre imaginaire, c\u2019est aussi comprendre le cul-de-sac du progressisme technologique.Grâce à Andréa Lévy, qui a abordé le sujet de la réduction du temps de travail dans la perspective d\u2019André Gorz, et à quelques autres comme Bob Thomson et Nicolas Kosoy, un pont a tout de même pu être construit entre les deux solitudes, anglophone et francophone.Un des moments forts du colloque a été la conférence de Joan Martinez-Alier sur l\u2019alliance nécessaire entre le mouvement pour la décroissance au Nord et le mouvement pour la justice climatique au Sud.Il a montré qu\u2019il est possible de corriger les destructions environnementales sans être obligé de marchandiser la nature.Un autre moment important fut l\u2019improvisation d\u2019Éric Martin, invité-surprise qui a présenté le lien entre la décroissance, le «printemps érable» et la grève étudiante.Ce fut une réussite sur le plan de la vulgarisation des thèses complexes de Michel Freitag concernant la corruption de l\u2019université québécoise dans le monde marchand actuel.François Schneider a quant à lui très bien synthétisé les différents concepts nécessaires pour appréhender les limites de la décroissance.Il a entre autres souligné que pour réduire l\u2019exploitation, il faut affaiblir la capacité d\u2019exploiter.Il aurait vraiment été profitable que tous les participants soient présents à cette conférence afin de construire une base commune, avant que tous retournent dans leur pays.\u2022 HoRiZoNs La mission jésuite en Amazonie JUAN FERNANDO LÔPEZ PÉREZ, S.J.La mission en Amazonie, réalisée par l\u2019Équipe itinérante (ÉI)1, est une priorité des jésuites latino-américains.Trois questions fondamentales ont permis de discerner ce qu\u2019elle devait être.Avec qui Dieu nous invite-t-il à engager prophétiquement notre vie et notre mission en Amazonie?Où se trouvent les personnes les plus opprimées?Comment atteindre les «frontières» où les blessures sont les plus vives et où la vie est la plus menacée?Les premières visites itinérantes ont été très intenses.Nous avons sillonné les rivières et la forêt aux confins de l\u2019Amazonie, allant à la rencontre des peuples qui y vivent.Nous avons vécu avec eux dans un esprit de solidarité, sans aucune attente, faisant silence pour écouter attentivement la clameur qui monte de l\u2019Amazonie.Trois visages se sont alors présentés impérieusement à nous: les indigènes, les riverains (métis) et les habitants des périphéries urbaines des régions amazoniennes - autant d\u2019invitations à nous engager en faveur de la justice et de l\u2019écologie.Car leurs clameurs sont intimement liées au cri de la Terre-mère, saccagée et agressée sauvagement.Dans la recherche du sens de notre mission, l\u2019imaginaire des frontières s\u2019est présenté à nous comme une piste de réponse.C\u2019est aux frontières de l\u2019Amazonie, en effet, que nous avons découvert des peuples dont les droits étaient violés impunément et dont la vie était dramatiquement menacée.C\u2019est dans ces marges de la société que nous avons compris que Dieu nous appelait et nous invitait à se faire les compagnons et compagnes des cruci- 1.Pour plus de détails sur l\u2019origine du projet, voir Juan Fernando Lopez Pérez, « L\u2019Équipe itinérante en Amazonie », Relations, no 754, février 2012, p.9.fiés, et à lutter à leurs côtés pour la vie et la libération-résurrection.Nous avons compris que nous devions enraciner notre vie non seulement aux frontières géographiques des peuples amazoniens, mais aussi aux frontières symboliques et culturelles pour y apprendre la nouveauté que Dieu a semée de l\u2019autre côté du monde.Mais comment répondre de manière créative et prophétique aux grands défis qui se présentent à nous?Nous avons pris conscience qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019itinérance géographique qui ne Ainsi voyons-nous notre mission.Traverser des frontières, nous dévêtir de nos sécurités pour être réceptifs à la nouveauté, au Dieu qui toujours nous attend sur l\u2019autre rive pour nous surprendre.Et revenir ensuite.mène pas à une itinérance intérieure.Nous avons été plusieurs à penser, en nous joignant à l\u2019ÉI, que le plus dur serait les longs trajets sur les rivières ou au cœur de la selva, à affronter les insectes, les fauves et toutes sortes d\u2019autres dangers.Mais très vite, nous avons compris que le plus difficile allait être le voyage intérieur.En effet, pour pénétrer en toute liberté dans les rivières et forêts intérieures, il fallait nous purifier l\u2019esprit, nous dépouiller de nos peurs et de nos insécurités et guérir de nombreuses blessures affectives, relationnelles et identitaires qui entravaient la marche.Pour un croyant, cela signifie s\u2019abandonner à Dieu.Aucun d\u2019entre nous n\u2019avait été préparé à passer huit mois par année sur les rivières et dans la forêt vierge, avec pour seul bagage un sac à dos.Ces nouveaux défis nécessitent de cultiver une « mystique de la route » qui nous soutient dans notre volonté d\u2019être avec qui personne ne veut être et comme personne ne veut être; une «mystique aux yeux ouverts », selon l\u2019expression du théologien Johann Baptist Metz; ou encore, comme l\u2019a dit Ignace de Loyola : « Faire comme si tout dépendait de nous avec l\u2019absolue certitude que tout dépend de Dieu ».L\u2019Évangile de Matthieu raconte comment Jésus, ayant traversé de l\u2019autre côté du lac Tibériade, a été converti par une femme syro-phénicienne - d\u2019une autre culture, langue et religion que les siennes.Cette rencontre l\u2019a aidé à élargir sa vision, à découvrir que le projet libérateur, salvifique de Dieu concernait toute l\u2019humanité et non seulement les juifs (Matthieu 15, 21-28).Cette expérience nous rejoint.Le père Adolfo Nicolas, lors de sa première visite en Amazonie, nous a dit : « Il est facile de rester tranquille sur notre côté de la rive, ou encore de traverser de l\u2019autre côté mais sans revenir pour raconter la nouveauté rencontrée.Le plus grand défi, c\u2019est d\u2019aller découvrir le nouveau et de revenir pour le traduire et le partager, pour qu\u2019il porte des fruits à travers le dialogue.» Ainsi voyons-nous notre mission.Traverser des frontières, nous dévêtir de nos sécurités pour être réceptifs à la nouveauté, au Dieu qui toujours nous attend sur l\u2019autre rive pour nous surprendre.Et revenir ensuite.Entrer de nouveau dans notre monde et traduire la nouveauté en des termes qui permettent de la comprendre.Il serait plus facile, en effet, de rester sur l\u2019autre rive.De tourner le dos à la tiédeur et à la pesanteur de nos institutions, entraînées dans une direction digne d\u2019une réalité d\u2019un autre temps.L\u2019espérance des peuples de l\u2019Amazonie, leurs forêts et leurs rivières -essentielles à leur vie, mais aussi à l\u2019humanité entière - nous sont offertes pour que nos fils et nos filles, et les enfants de nos enfants puissent continuer à danser et chanter la danse de la vie sur cette terre.\u2022 L\u2019auteur, jésuite, est membre de l\u2019Équipe itinérante en Amazonie depuis 1999 RELATIONS juillet-août 2012 Le caRNet_____ De wajDi mouawaD UNE EXPÉRIENCE IDENTITAIRE (DERNIÈRE PARTIE) CJest en transformant l\u2019énoncé que l\u2019on arrive parfois aux bonnes réponses.Longtemps, je ne parvenais pas à satisfaire à la question «D\u2019où es-tu?» Je viens du Liban, mais suis-je Libanais?J\u2019arrive de France, mais suis-je Français?Je vis au Québec, mais suis-je Québécois?Oui et non à chacune de ces questions.Mais les oui et non, à l\u2019image du personnage de Monsieur Ouine de Bernanos, sont des interstices hantés par le démon.« Que ton oui soit oui, que ton non soit non», conseille un certain Nazaréen avec une radicalité à laquelle je ne suis jamais parvenu à accéder.C\u2019est pourtant la question qui me fut le plus souvent posée : vous sentez-vous davantage Libanais, Français ou Québécois?Et merde! C\u2019est comme demander à quelqu\u2019un s\u2019il a davantage les yeux verts, les cheveux bruns ou la peau mate.Tout cela en même temps et séparément.Quoi qu\u2019il en soit, à question courte, réponse nécessairement longue.J'aurais voulu répondre vite.Or, cette rapidité, cette évidence, m\u2019était refusée.- Wajdi?C\u2019est de quelle origine?- Libanaise.- Tu vis ici ?-Oui.- Tu es Canadien?-Québécois.Pour ne pas dire Montréalais.- Mais tu as un accent français.- Oui.c\u2019est compliqué.On ne peut rêver conversation plus courte.Au douanier canadien qui me demande ce que je viens faire ici lors d\u2019un de mes retours au pays, je dis que je vais retrouver ma famille et mon tra- vail.Sans tiquer, mon passeport canadien entre les mains qu\u2019il feuillette nonchalamment, il exige mon permis de travail et mes documents d\u2019immigration.Je réponds qu\u2019il est étonnant qu\u2019il me demande de tels papiers puisque je suis Canadien.Perturbé, troublé par sa grossière erreur, il marmonne une vague excuse.La question revient sous différentes formes.Elle n\u2019est en rien douloureuse, elle n\u2019est en rien difficile.Elle est simplement constante.D\u2019où es-tu?D\u2019où viens-tu?Et le désagrément ne vient pas de la question.Au fond, elle n\u2019est que le fruit d\u2019une belle et saine curiosité de la part de ceux qui me la posent.Le désagrément vient de ce qu\u2019elle me renvoie au visage une tout autre réalité.L\u2019impression d\u2019habiter un corps qui ne ressemble en rien aux sensations qui me traversent.Ce corps-là, avec ces cheveux-là et cette morphologie-là, me vient d\u2019ancêtres avec lesquels je n\u2019ai plus véritablement de lien.Ce que je ressens intérieurement, poli par la langue que je parle et qui a sculpté mon esprit, m\u2019est parvenu à travers une tout autre culture.L\u2019image ne correspond pas au son.«Qui es-tu?» Je suis un film mal doublé et dont on a perdu la version en langue originale.C\u2019est comme ce voyage au Brésil.Croyant me faire plaisir, un théâtre m\u2019a invité à rendre visite à des familles libanaises installées à Sâo Paolo depuis des générations.J\u2019arrive.C\u2019est moi.Je veux dire qu\u2019ils sont tous moi et que je suis tous eux.Nous avons exactement la même tête, la même gueule, les mêmes tics, les mêmes cheveux.Nous sommes les mêmes.Sauf qu\u2019ils parlent portugais comme moi je parle français.Ils font le taboulé, l\u2019houmous et la purée d\u2019aubergine de la même manière.Ils ont les mêmes traditions et les mêmes coutumes, sauf qu\u2019ils sont Brésiliens comme moi je suis.Franco-libano-canadien ou Libano-canado-français ou Canado-libano- français ou Franco-canado-libanais ou Libano-franco-canadien ou encore Canado-franco-libanais.Ça ferait une jolie comptine à chanter aux enfants pour les endormir.Oui.On finit par s\u2019endormir soi-même.C\u2019est peut-être de cette somnolence que j\u2019ai voulu m\u2019arracher un jour quand je me suis rendu compte que cette question serait, pour moi, à jamais, un non-advenu.Nous en avons tous, des «non-advenus».De ces choses qui ne nous arriveront pas : célébrité, richesse, enfant ou passion amoureuse.Pour ma part, l\u2019identité liée à un seul espace national est un non-advenu.Je ne peux pas répondre à une question qui porte sur ce concept.Je ne peux pas dire « Je suis ceci qui a tel drapeau » puisque répondre ainsi serait nier deux autres parties de moi tout aussi vivantes que la première.Répondre serait me disséquer, me fracturer.Dès lors, prenant conscience de cela, il me fut facile de transformer la question et au lieu de me demander «d\u2019où viens-tu?», il a suffit que je me demande «où es-tu bien?».Toutes les difficultés disparaissaient: je suis bien là où il fait chaud, où les fruits sont cueillis à l\u2019arbre et où une certaine forme de tradition méditerranéenne a réussi à survivre.C\u2019est en répondant à cette question, en me donnant cette réponse, en sentant au fond de moi s\u2019agiter la vie qui passe et le temps qui nous est compté que j\u2019ai décidé de quitter le Québec.Ça s\u2019est fait sans crier gare.Sur un coup de tête.Cela m\u2019aura pris vingt-trois ans.Il faut du temps pour faire court.\u2022 2°\tjuillet-août 2012 RELATIONS dOSSteR La mémoire vivante JEAN-CLAUDE RAVET vC' y*** Milena Doncheva, La maison: legrenier, 2004, acrylique sur toile terre qui nous est imparti.Une mémoire-souffle inspirante, interprétante - « c\u2019est pas de la nostalgie, juste un entrebâillage sur des demains qui se pouvaient encore», dirait Fred Pellerin.Une mémoire qui rappelle qu\u2019hier aussi était ouvert au possible.Et que, par conséquent, ce qui est peut être autrement.La mémoire nous ouvre la profondeur de l\u2019existence, en s\u2019aventurant dans ses soubassements et ses replis obscurs.En recueillant nos différents temps de vie et en jetant des ponts entre ses multiples rives.D\u2019elle coule un filet de sens qui abreuve l\u2019existence, sans lequel on ne pourrait pas vivre, comme quelqu\u2019un qui manquerait d\u2019air.Les valeurs qui nous meuvent comme les espoirs qui nous maintiennent debout y plongent leurs racines, tout comme les rêves qui nous inspirent.Les êtres, les choses et la nature sont toujours enveloppés de souvenirs ans notre société technicienne et capitaliste où tout un chacun est réquisitionné, mobilisé, enrôlé au pas cadencé dans la production déchaînée de marchandises; où le passé - définitivement passé - est synonyme d\u2019obsolescence et l\u2019avenir sans horizon, écrasé sous les amas de «nouveautés» prêtes-à-jeter, valoriser la mémoire, c\u2019est, sans conteste, faire œuvre de résistance.C\u2019est actionner le frein d\u2019urgence du train de l\u2019histoire qui roule à toute vitesse vers la catastrophe, pour reprendre l\u2019image de Walter Benjamin dans ses Thèses sur le concept d\u2019histoire.Mais pas n\u2019importe quelle mémoire, bien sûr.Pas celle qui érige le passé en maître du présent.Ni la mémoire pétrifiée et imposée comme horizon d\u2019avenir, la mémoire-carcan au service de l\u2019ordre établi.Mais une mémoire vivante, plurielle.Celle qui restitue au présent sa capacité d\u2019inaugurer un nouveau commencement.Celle qui vivifie l\u2019amour du monde, en nous rappelant notre appartenance à la Terre, à l\u2019histoire humaine, notre condition fragile et digne, ouverte aux voix millénaires qui tissent notre humanité -toujours redevable des luttes, des débats de société, des histoires entremêlées, des institutions, de la culture et de la langue, du coin de RELATIONS juillet-août 2012 « Peut-être notre monde est-il empli de voix, de souffles, de chuchotements d\u2019encre, de bruits de pas, - murmures inaudibles qui nous frôlent sans que nous le sachions, [.] furtivement perceptibles qu\u2019à la faveur d\u2019un frêle instant de silence au cœur de la rumeur qui toujours nous entoure.» Sylvie Germain, La Pleurante des rues de Prague et de significations, et nos actions cachent des traces du passé.Car nous naissons dans un monde habité où des voix immémoriales se meuvent comme des brises - parfois même des ouragans.Elles s\u2019invitent dans nos dialogues avec nous-mêmes et les autres, charriant la sagesse du monde comme ses cauchemars.On peut les accueillir en amies ou comme des adversaires qui nous bousculent et nous relancent.Mais elles façonnent notre vie.On peut aussi les faire taire parce qu\u2019elles nous font peur.On cherche alors à les museler pour se réfugier dans la bulle du présent, dans un mutisme au service de forces à l\u2019œuvre dans le monde.Cette mémoire vivante, si elle s\u2019enracine dans la culture, ébranle aussi le sol de nos appartenances.Elle déplace.Surprend.Déconcerte.Met à vif des racines insoupçonnées.Dépossède le présent de son insolence.Celui-ci n\u2019est pas une fatalité.Un mur implacable.Ou alors il doit être lézardé, fissuré.La mémoire s\u2019y attèle, disposant à la création et faisant apparaître la part de fiction dans toute réalité.Ce faisant, elle invite à ne plus subir mais à agir.L\u2019aujourd\u2019hui n\u2019est pas une prison, mais un passage, un seuil.Elle est cueilleuse de murmures et d\u2019oublis - de voix oubliées qui surgissent inopinément au détour d\u2019une lecture, d\u2019une pensée, d\u2019un événement.Elle est aussi rappel du mal dans l\u2019humain, comme le cri d\u2019alarme d\u2019une sentinelle au cœur de la nuit avertissant d\u2019un danger.Pas étonnant, après cela, qu\u2019on veuille enrégimenter la mémoire au service du statu quo.Façon de la neutraliser, de l\u2019enrôler dans la répétition du même.On en fait alors une chose palpable, objective.Classée une fois pour toutes.Un passé mort.Avec ses prêtres, ses dogmes et la soumission qui va avec.On l\u2019extirpe de l\u2019existence où elle s\u2019enracine pour la pétrifier en une histoire officielle à laquelle on devrait porter allégeance.La mémoire devient, par un étrange retour des choses, une force qui aplatit l\u2019existence au lieu d\u2019être l\u2019expression de sa profondeur.Il n\u2019est pas étonnant non plus qu\u2019on s\u2019efforce de faire perdre la mémoire à une personne ou à un peuple qu\u2019on veut domestiquer.Ne reste alors que le présent comme servitude et fatalité.L\u2019idéologie qui nous domine actuellement n\u2019entretient-elle pas cet oubli en nous et collectivement?En nous liant aux processus techniques qui se déploient à toute vitesse, au point de déterminer nos choix et nos désirs, elle atrophie la dimension symbolique de l\u2019existence.Nous agissons de plus en plus comme si tout ce qui est du passé était dépassé, définitivement obsolète.Et que pour ne pas l\u2019être, toute pensée, toute chose, tout être devaient se dépouiller de ces traces comme de la poussière.Que la culture devait nécessairement se modeler à l\u2019air du temps et évacuer tout héritage, toute valeur, tout principe, toute norme qui ne relèveraient pas de la rentabilité, de l\u2019efficacité et de l\u2019utilité du système économique.Comme si toute notre existence ne devait plus se concevoir qu\u2019au service d\u2019une force agissant au-dessus de nos têtes - dieu terrible, aux autels ruisselants du sang des inutiles comme de ceux et celles qui y résistent.Mais la mémoire est pugnace.Elle est forte comme la vie.Elle est vie.Dans cette emprise grandissante du présent, de l\u2019immédiat, est tapi un passé qui le hante et le corrode.Il innerve et inspire qui l\u2019accueille.Il renvoie aux souffrances, aux rêves éveillés, aux luttes et aux révoltes écrasées ou victorieuses - ne fût-ce que pour un temps, comme des épiphanies de liberté - qui ont laissé leurs empreintes indélébiles dans la condition humaine et tracé les frontières de notre commune humanité.Ces voix lointaines résonnent au plus profond de nous comme un souffle de liberté.Elles rappellent l\u2019errance, l\u2019exil auxquels sont trop souvent forcés les êtres humains quand ils s\u2019éveillent à la conscience de leur dignité et se mettent à la défendre.L\u2019instant présent apparaît alors dans toute sa vérité comme le moment décisif de la vie, l\u2019attention à soi, aux choses, au monde.L\u2019attente de l\u2019inespéré.\u2022 ¦JM ¦ ,Jf 1.10V à vvv^vVc Jj 12| juillet-août 2012 RELATIONS Le danger d\u2019oubli On entrevoit de plus en plus les conséquences dramatiques de la déperdition de la mémoire en tant que dimension fondamentale de l\u2019existence individuelle et collective.SERGE CANTIN te *zL Il y a une dizaine d\u2019années, le philosophe Marcel Gauchet, l\u2019un des grands penseurs de notre époque, publiait un article intitulé «Voulons-nous encore être humains?» (Diogène, no 195, 2001).Il y faisait un constat tragique au sujet de la sortie de la religion dans les sociétés modernes: «nous avons tous perdu quelque chose [.] qui a directement à voir avec la \u201cdéshumanisation du monde\" qui nous inquiète ».Ce « quelque chose » serait la chose collective, plus précisément la saisie du collectif qui nous permettait d\u2019avoir prise sur le monde.Cet horizon commun, nos ancêtres le possédaient en se laissant, en quelque sorte, déposséder par la religion.Grâce à cette dépossession, ils se savaient et se sentaient appartenir à une communauté humaine à laquelle venait s\u2019ordonner leur individualité (le cadre holiste tel que décrit par l\u2019anthropologue Louis Dumont).Or, l\u2019implication majeure de la sortie de la religion dans la modernité, c\u2019est que nous nous voulons par-dessus tout des individus autonomes et libres, c\u2019est-à-dire des êtres pour lesquels la présence d\u2019autrui, quel qu\u2019il soit, se révèle de prime abord comme un obstacle à notre recherche insatiable d\u2019authenticité, d\u2019im- médiateté et d\u2019immanence.C\u2019est cette recherche-là, fondée sur un renversement radical du rapport de l\u2019être humain à lui-même, à la société et à l\u2019histoire, que Gauchet considère comme le moteur même de la déshumanisation.Il est frappant que Gauchet, qui écrit pourtant depuis le début des années 1970, ait mis presque trente ans avant d\u2019employer des termes aussi lourds de sens que « déshumanisation », « déculturation » ou « détraditionnalisation », rejoignant ainsi l\u2019inquiétude d\u2019autres penseurs contemporains quant à l\u2019avenir de la mémoire.Pensons ici à Fernand Dumont - à qui nous reviendrons -, dont toute l\u2019œuvre, en particulier Le lieu de l\u2019homme (HMH, 1968), se veut une réflexion fondamentale sur le sort incertain que la modernité réserve à la culture en tant que mémoire de l\u2019être humain.Pensons aussi à Hannah Arendt qui, dans La crise de la culture (Gallimard, 1972), nous mettait en garde contre le « danger d\u2019oubli» que fait courir la rupture du fil de la tradition, un oubli qui nous ferait perdre, selon ses propres mots, «la dimension de la profondeur de l\u2019existence humaine» (p.125).Cet avertissement faisait écho à celui qu\u2019Alexis de Tocqueville formulait déjà en 1840 dans De la démocratie en Amérique: « Le passé n\u2019éclairant plus l\u2019avenir, l\u2019esprit marche dans les ténèbres.» Tocqueville avait compris, avant tout le monde, le risque inhérent à la démocratie moderne de produire une humanité qui, libérée de la dette envers le passé, serait sans héritage et, par conséquent, sans projet; une humanité réduite à une société d\u2019individus amputés de leur mémoire, repliés sur eux-mêmes et obnubilés par leur bien-être matériel.Cela invite à se demander en quoi consiste au juste la mémoire, à quel besoin, à quelle exigence anthropologique elle vient répondre.CULTURE ET MÉMOIRE Dans L\u2019avenir de la mémoire (Nuit blanche éditeur, 1995), qu\u2019il a publié à la fin de sa vie, Fernand Dumont propose une définition de la mémoire si peu convenue qu\u2019elle est restée pratiquement lettre morte.Récusant l\u2019idée reçue selon laquelle la mémoire serait « un éclairage externe porté sur le cours de l\u2019histoire», Dumont la concevait plutôt comme «l\u2019assomption d\u2019une histoire énigmatique au niveau d\u2019une histoire significative où l\u2019interprétation devient vraisemblable et la participation envisageable» (p.90).Autrement dit, la mémoire, au sens fondamental qu\u2019elle revêt ici, est ce qui permettrait aux sociétés et aux êtres humains qui y vivent de donner un sens à leur monde en le réfractant sur un autre monde, d\u2019interpréter leur histoire empirique en la dépassant dans une métahistoire, dans un grand récit.Et Dumont d\u2019insister sur le fait que ce « dédoublement», ce dépassement constitutif de la mémoire fut, pendant des millénaires, l\u2019œuvre de la tradition, qui avait pour fonction d\u2019élever l\u2019existence individuelle et collective J3 Milena Doncheva, Archéologie de la mémoire (détail), 2012 L'auteur est professeur de philosophie au Département de philosophie et des arts de l'Université du Québec à Trois-Rivières et chercheur au Centre interuniversitaire d'études québécoises RELATIONS juillet-août 2012 dOSSieR Milena Doncheva, Le miroir (détail), 2009 L'auteure est secrétaire de rédaction à Relations au-dessus de la vie quotidienne tout en donnant sens à celle-ci.D\u2019où l\u2019inquiétude devant la sortie de la tradition dont l\u2019humanité entière est aujourd\u2019hui le théâtre.En perdant la tradition, le danger est de perdre peu à peu, presque insensiblement, la mémoire en tant que faculté de mise à distance du monde et, par conséquent, d\u2019interprétation et de critique de ce qui s\u2019y déroule.C\u2019est cette disparition de ce qu\u2019il appelle aussi « un lieu de la Transcendance » ou « la transcendance sans nom», qu\u2019appréhende Dumont quand il évoque un « degré zéro de la tradition».Gauchet, animé par la même inquiétude quant à l\u2019avenir de l\u2019humanité, l\u2019appelle de son côté la « détraditionnalisation radicale».Mais qui dit danger dit aussi défi.Celui-ci consiste d\u2019abord à prendre collectivement acte du danger (ce dont nous sommes hélas encore loin) afin de se donner ensuite les moyens de le surmonter.Comment?En réinventant la tradition.Mais n\u2019est-ce pas là une contradiction dans les termes?La tradition, n\u2019 est-ce pas par définition ce qui nous est donné, transmis par ceux qui nous précèdent, une pratique ou un savoir hérité du passé?C\u2019est bien pourquoi, lorsqu\u2019il appelle à la sauvegarde de la tradition, Dumont insiste sur l\u2019originalité de la nouvelle tradition qu\u2019il a en vue: «la tradition qui me semble se faire jour, écrit-il, est fort différente de celle d\u2019autrefois; elle est l\u2019objet d\u2019une constante reviviscence» (id., p.89).Contrer la marchandisation de la mémoire AMÉLIE DESCHENEAU-GUAY Qu\u2019ont en commun les remèdes de nos grands-mères, la pratique de la tannerie du cuir et les patois régionaux?Il s\u2019agit de traditions populaires «immatérielles» au cœur de la mémoire québécoise qui, d\u2019une génération à l\u2019autre, nous est laissée en héritage.Dans un contexte d\u2019uniformisation culturelle, tendant à laminer la diversité des formes expressives des peuples, il importe de maintenir vivantes ces pratiques coutumières.L\u2019UNESCO s\u2019est ainsi alarmée ces dernières années de la survivance des cultures populaires dans le monde et a décidé d\u2019inclure, dans la notion de patrimoine, les manifestations immatérielles de l\u2019héritage collectif des peuples.Ainsi, les rituels, la musique, la danse, l\u2019artisanat, la cuisine ou les techniques agricoles sont maintenant reconnus comme étant des formes originales de création collective.Au Québec, la récente Loi sur le patrimoine culturel du ministère de la Culture et des Communications, qui entrera en vigueur à l\u2019automne prochain, fait une avancée majeure en reconnaissant ce patrimoine culturel vivant.Il s\u2019agit f d\u2019un réel progrès dans la reconnaissance de traditions populaires trop longtemps négligées par les pouvoirs publics.Ceci dit, cette loi suscite aussi des critiques.Elle s\u2019appuie, entre autres, sur une publication de Bernard Genest et Camille Lapointe intitulée Le patrimoine culturel immatériel: un capital social et économique (Ministère de la Culture et des Communications, 2004), dans lequel la mémoire est notamment perçue comme une source d\u2019innovation et de richesse économique.Cette vision économiciste de la mémoire donne lieu à des contradictions plutôt saisissantes: on soutient qu\u2019en tant que facteur vital de l\u2019identité des peuples, le patrimoine immatériel représente, dans le contexte de la mondialisation, un atout de taille pour lutter contre la tendance à l\u2019uniformisation et à la banalisation des cultures, tout en prônant le patrimoine comme «capital économique» par diverses stratégies de «mise en valeur».Selon cette vision marchande de la mémoire, le patrimoine doit être consommé comme un produit et être rentable pour recevoir la reconnaissance et l\u2019appui du gouvernement.Il s\u2019agit de favoriser une «patrimonialisation» de la culture, processus par lequel les experts dela mémoire créent des catégories de patrimoine, plus faciles ensuite à transformer en produits consommables.Nos pratiques vernaculaires tendent ainsi à devenir des produits touristiques.Or, cette marchandisation de la culture et de la l4 juillet-août 2012 RELATIONS Cette reviviscence, les sociétés traditionnelles n\u2019avaient pas à l\u2019accomplir puisque la mémoire s\u2019imposait à elles en vertu de la force même de leurs traditions qui donnaient sens à leur présent et éclairaient leur avenir.Or, avec la rupture du fil de la tradition, celle-ci n\u2019est plus une donnée de l\u2019expérience mais ce que les sociétés choisissent, ou non, de se donner par un travail incessant sur leur mémoire.Mais pourquoi user d\u2019un même mot pour désigner ce que l\u2019on sait pourtant être fort différent de ce qu\u2019il désignait autrefois?C\u2019est qu\u2019entre l\u2019une et l\u2019autre tradition, entre celle dont nous sommes sortis et celle qui «n\u2019est largement qu\u2019un espoir», il existerait, selon Dumont, une homologie de structures qui tient aux fondements de l\u2019existence historique.En effet, «malgré des disparités considérables entre les civilisations, un trait leur est commun: l\u2019histoire s\u2019y dédouble toujours ».Une histoire qui se dédouble est une histoire qui, en se dépassant elle-même dans une autre histoire, trouve en celle-ci un horizon de sens.Or, c\u2019est précisément la possibilité de ce dédoublement de l\u2019histoire qui se trouve aujourd\u2019hui compromis avec l\u2019asservissement à la dictature du changement et de l\u2019innovation permanente qui caractérise notre époque.Le dédoublement n\u2019y est plus qu\u2019une téléréalité, la projection spectaculaire d\u2019un monde insignifiant.Que peut-on opposer à cette société du spectacle où l\u2019être humain se déshumanise à son insu, au rythme des images et des musiques subliminales des centres commerciaux?Qu\u2019est-ce qui peut encore l\u2019inciter à se hausser au-dessus de sa petite vie quotidienne et à participer avec autrui à une histoire signifiante?À cette dernière question, Dumont répondait : l\u2019école et la démocratie, deux institutions grâce auxquelles les êtres humains d\u2019aujourd\u2019hui peuvent toujours, en principe, se placer « en surplomb du flux indéfini de l\u2019histoire » et interpréter leur condition à partir de valeurs partagées; deux figures d\u2019un même espace public où ils vivent ensemble en se souciant les uns des autres; deux «traditions » où l\u2019éthique - qui n\u2019est pas une technique de régulation sociale, mais le lieu même de la socialité, de la rencontre avec l\u2019autre en tant qu\u2019autre - peut encore advenir par-delà la défection des traditions anciennes.L\u2019école et la démocratie: deux idéaux à défendre sans cesse et contre nos gouvernements eux-mêmes, de plus en plus inféodés aux lois du marché.\u2022 En perdant la tradition, le danger est de perdre peu à peu, presque insensiblement, la mémoire en tant que faculté de mise à distance du monde et, par conséquent, d\u2019interprétation et de critique de ce qui s\u2019y déroule.mémoire, nous dit Hélène Giguère1, signe la fin de l\u2019accès de l\u2019intime à l\u2019autre.Cette sorte d\u2019étiquetage de pratiques traditionnelles s\u2019accompagne non seulement d\u2019une obsession de rentabilité par l\u2019industrie touristique, mais aussi d\u2019une mise à distance des populations.Les «porteurs de traditions» s\u2019éloignent de leurs pratiques auparavant quotidiennes, qui sont désormais maintenues sous une cloche de verre.C\u2019est ainsi que le passé devient figé, voire «fétichisé», que la mémoire se «muséifie» et que l\u2019on consent encore davantage à notre réalité industrielle séparant le producteur du consommateur tout en acceptant, ponctuellement, la mise en scène de quelques bribes du passé.Pensons à la popularité de la pratique du canot à glace, une fois par année, au Carnaval de Québec.Bien qu\u2019elle cristallise l\u2019effort d\u2019inclure la dimension immatérielle du patrimoine, la nouvelle Loi sur le patrimoine est teintée d\u2019une vision économiciste de la mémoire qui tendra à soutenir des initiatives de protection visant la rentabilité avant tout - et non la pérennité des pratiques coutumières.Mais comment contrer cette marchandisation de la mémoire?Comment sauvegarder sans figer ou réifier l\u2019identité nationale?1.Viva Jerez! Enjeux esthétiques et politiques de la patrimonialisation de la culture, PUL, 2010.On ne peut répondre à ce questionnement sans prendre en compte le contexte sociétal dans lequel il se déploie.Or, on occulte souvent le fait qu\u2019une telle réflexion sur la mémoire est intimement liée à celle sur notre modèle de développement.Par exemple, certaines pratiques de l\u2019agriculture dite «traditionnelle» devraient être intégrées à notre agriculture industrielle actuelle.Aussi, pourquoi ne pas valoriser davantage, dans les écoles, des métiers artisans (boulangerie, joaillerie, ébénisterie, etc.) qui contribuent à reproduire des pratiques quotidiennes et ravivent des héritages anciens - non figés dans le passé - dans la mémoire collective présente?Il ne faut pas se méprendre sur la réappropriation de nos cultures populaires : un festival de trois jours, c\u2019est bien, mais des lieux de formation et de pratique régulière sont essentiels à la survivance, ou à la renaissance, de nos pratiques culturelles (P.Chartrand, « Qui trop embrasse mal étreint», Rabaska, vol.3,2005).Car l\u2019essentiel du patrimoine culturel immatériel est fait de connaissances transmises de bouche à oreille, par des êtres humains et non par des «produits culturels».La mémoire est un regard.On l\u2019imagine tourné vers le passé, mais on peut tout autant le porter aussi sur le présent et l\u2019avenir.Pour Fernand Dumont, la culture est à la fois un legs qui nous vient d\u2019une longue tradition et un «projet à reprendre» (L\u2019avenir de la mémoire, 1995).RELATIONS juillet-août 2012 dOSSieR Notre passé religieux entre complaisance et mépris L'auteur, sociologue des religions, est professeur émérite à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l'Université Laval Notre mémoire est devant la double tentation de servir le maître du présent ou d\u2019esquiver les impasses de cette servitude.Dans notre réflexion sur l\u2019héritage du religieux, l\u2019autocritique est toujours de mise.RAYMOND LEMIEUX « Mais c\u2019est quoi la mémoire?C\u2019est la colle, c\u2019est l\u2019esprit, c\u2019est la sève, et ça reste.Combien de mémoires?Toutes les mémoires.Même celles que transportent le vent et les silences la nuit.Il faut parler, raconter, raconter les histoires et vivre les légendes.» Patrick Chamoiseau, Texaco LJ histoire du Canada apprise à l\u2019école - l\u2019École des Frères, comme on la désignait familièrement- était ¦ pleine de fleurons glorieux.Nous mimions les Lambert Closse et Dollar des Ormeaux dans nos guerres des tuques, et les filles elles-mêmes, Madeleine de Verchères en devenir, apprenaient à laisser flotter leur foulard devant les hordes garçonnières.Indubitablement, «l\u2019appel de la race» (Lionel Groulx) s\u2019y faisait entendre sous des accents engageants.Plus tard, au collège, habillés de vêtements sortis des boules à mites une fois par année pour l\u2019inspection de quelque dignitaire militaire, nous chantions aussi Terre de nos aïeux, prenant alors vaguement conscience qu\u2019elle n\u2019était pas vraiment nôtre.De toute façon, nos prêtres éducateurs ne manquaient pas, la semaine suivante, de nous faire entonner l\u2019hymne marial : «Regarde avec amour sur les bords du grand fleuve ce peuple jeune encore qui grandit frémissant Tu l\u2019as plus d\u2019une fois consolé dans l\u2019épreuve Ton bras fut sa défense et ton bras est puissant » Ainsi invoquée, notons-le, la Marie ressemble moins à une pietà douloureuse qu\u2019à une Athéna brandissant son bouclier «quand gronde au loin la tempête», selon les paroles mêmes de la suite de l\u2019hymne.De quoi être encore fiers, en vérité! UNE MÉMOIRE PARTAGÉE?La mémoire collective se constitue ainsi d\u2019habitus partagés.Produite d\u2019un travail d\u2019inculturation, elle incorpore les individus dans une communauté d\u2019origine dont les pratiques vont alors de soi; elles deviennent naturelles, de sens commun.Elles cimentent le vivre-ensemble, configurant l\u2019espace dans lequel on peut continuer d\u2019exister, de désirer malgré l\u2019adversité, en bref de survivre, ce qui signifie d\u2019abord vivre non pas dans l\u2019au-delà mais dans les limites de l\u2019ici et maintenant, et travailler à les transcender.De la bénédiction des grains pour favoriser la récolte jusqu\u2019à la dévotion à la sainte Famille comme modèle de la vie quotidienne, la religion familière des Québécois a bien représenté ce rapport à l\u2019autre inaugurant et structurant la quête d\u2019un mieux-vivre.Elle ne s\u2019opposait pas au quotidien mais, bien au contraire, allait jusqu\u2019à s\u2019y confondre.Elle a accompagné l\u2019entrée dans la modernité de bon nombre d\u2019entre eux.Benoît Lacroix note ainsi comment son père croyait en Dieu et en la Vierge, au diable et aux âmes du purgatoire, aux feux follets et en son ange gardien.Mais il avait «comme des bouts de doute» (La religion de mon père, Bellarmin, 1986) à propos de saint Joseph.Sans grande surprise, en réalité : l\u2019imagerie traditionnelle laissait le plus souvent Joseph en retrait, sublimant le rapport de l\u2019enfant à sa mère.Elle a même produit, dans la piété à sainte Anne, une lignée matriarcale de femmes éducatrices, porteuses privilégiées du Livre et de la loi.Avec la Conquête, la répression brutale des Patriotes et la minorisation systématique de l\u2019identité canadienne-française, ceux qui auraient pu faire de celle-ci un véritable projet collectif ont été à peu près éliminés ou disqualifiés de la scène politique.C\u2019est l\u2019Église qui s\u2019est chargée de codifier toute la vie, individuelle autant que collective.C\u2019est à travers ses rites, ses fêtes et sa gestion du temps qu\u2019on intégrait la société.Elle s\u2019est montrée d\u2019autant plus jalouse de cette fonction symbolique - séparant la lumière des ténèbres -qu\u2019en dehors de celle-ci semblait s\u2019imposer le chaos.Toute maternelle, elle s\u2019est offerte en refuge contre la misère.Peut-on seulement se représenter aujourd\u2019hui ce que pouvait être la pauvreté, matérielle mais aussi parfois morale et spirituelle, sans compter l\u2019isolement des familles peinant à survivre sur des terres de roche?A-t-on seulement souvenir de la violence dans les milieux populaires urbains, sans maîtrise des leviers économiques ni des savoirs suscep- L\u2019histoire du Québec ne manque pas de petites et moyennes révoltes, dans les villages qui ne peuvent supporter leur curé, parmi la petite bourgeoisie cherchant à s\u2019émanciper, chez les intellectuels accédant aux idées des Lumières.juillet-août 2012 RELATIONS MM tmmêêëèêê^ ~\t'i* J x} 5?ÿp7 « mère si nous avons pu connaître les noms des différents patriarches et matriarches de la famille crie dont nous sommes issus et dont la survie dépendait des déplacements sur le territoire.Histoires des uns et des autres, des plus simples aux plus fabuleuses.Les nomades que vous étiez devaient voyager avec le minimum, car l\u2019espace était mesuré dans le canot ou dans le traîneau tiré par les hommes ou par les chiens.Rien ne subsistait de vos arrêts, sauf la cendre des feux accumulée au cours des millénaires ou les éclats des outils de pierre, suivant le même itinéraire de génération en génération.Chaque clan retournait au même endroit pour les chasses et les trappes de la saison froide, en laissant aux caches prévues et connues des autres familles, une trousse de survie contenant de la nourriture sèche, quelques outils et, plus récemment, des allumettes protégées de l\u2019humidité.Ces rituels se répétaient au fil des saisons, des années, des siècles et se transmettaient par la parole.Les Anciens des différents clans se relayaient pour raconter jour après jour la vie, les esprits des animaux, la spiritualité, la mort.Et lorsque le temps devenait immémorial, les légendes reprenaient le flambeau des souvenirs afin que la culture demeure et soit versée dans le panier des nouveau-nés.Car rien n\u2019était écrit, sauf les dessins sacrés gravés sur la pierre ou l\u2019écorce.Écrits et lettres n\u2019existaient pas et n\u2019auraient pas traversé le temps en raison des pérégrinations sur le territoire et de l\u2019absence de conditions de conservation.L\u2019existence était ancrée dans la nature et battait au rythme du cœur de ce monde ouvert sur la faculté de respirer à pleins poumons et de marcher sans frontières.Le comportement des animaux était l\u2019objet d\u2019une observation minutieuse afin d\u2019en tirer des leçons de vie.Ils étaient aussi les esprits-totems, ou gardiens, selon les qualités qui leur étaient prêtées.Grand-mère, tu nous disais que l\u2019ours était le premier grand-père, qu\u2019il s\u2019était uni à une jeune fille tombée du ciel et que le peuple rouge vient de cet acte d\u2019amour.Personne ne t\u2019avait parlé de la théorie de l\u2019évolution des espèces de Darwin et que dans ce processus échelonné sur des millions d\u2019années, un ancêtre commun à tous ressemblait vaguement à un ours.Tu disais aussi que la vie était pareille à un serpent céleste, dont l\u2019énergie circule en tournant.On pourrait croire que cette mémoire était inscrite dans tes gènes, puisque cette forme rappelle celle de l\u2019acide nucléique des chromosomes.Un missionnaire t\u2019aurait-il parlé des mystères de sa religion?Et du serpent d\u2019Ève?Mais n\u2019était-ce pas plutôt la trace des mots semés par le souffle des ancêtres, propagés aux quatre vents jusqu\u2019à nous?Nous qui reprenons ta voix etla transposons par écrit sur papier afin que le nouveau peuple se souvienne de ses origines.\u2022 23 L'auteure est peintre et écrivaine Milena Doncheva, Archéologie de la mémoire : enfance II, 2012 RELATIONS juillet-août 2012 dOSSieR Mémoires urbaines : le cas de Montréal Il existe differentes façons d\u2019aborder l\u2019histoire de la métropole québécoise et de raviver la mémoire urbaine qui s\u2019opposent au modèle de développement dominant.JASMIN MIVILLE-ALLARD L'auteur est fondateur\tomme plusieurs autres villes dans le monde, de Moult Éditions\tMontréal est présentement livrée aux appétits de promoteurs qui n\u2019hésitent pas à transformer en condos chaque parcelle de terre disponible, chaque station d\u2019essence abandonnée, chaque habitation légèrement abîmée.Si cette tendance se poursuit, il y a fort à parier que la ville de demain ressemblera très peu à celle d\u2019aujourd\u2019hui, autant dans ses composantes sociologiques que dans son décor urbain.Par exemple, qui aurait pensé, il y a à peine trente ans, que le quartier Saint-Henri deviendrait le nouveau repaire de jeunes professionnels branchés; que le marché Jean-Talon, avec ce qu\u2019il avait de plus populaire, se retrouverait avec un double stationnement sous-terrain et des boutiques luxueuses; qu\u2019il serait impossible de se dénicher un 3 % sur le Plateau Mont-Royal sans se ruiner?Si cette nouvelle mouture de la «philosophie» du développement semble hégémonique, elle ne devrait toutefois pas faire oublier les initiatives des différents groupes qui militent avec ardeur pour promouvoir une vision alternative de la ville et de son histoire.En effet, à l\u2019ombre des impératifs spéculatifs et touristiques, certains organismes tentent de faire vivre de différentes façons la ville et de mettre en valeur son histoire et son patrimoine par le biais de visites ou de circuits qui présentent les quartiers, les communautés, les luttes populaires et autres sujets de mémoire.En voici quelques-uns.Qui aurait pensé, il y a à peine trente ans, que le quartier Saint-Henri deviendrait le nouveau repaire de jeunes professionnels branchés; que le marché Jean-Talon, avec ce qu\u2019il avait de plus populaire, se retrouverait avec un double stationnement sous-terrain et des boutiques luxueuses.L\u2019AUTRE MONTRÉAL Le collectif d\u2019animation urbaine L\u2019Autre Montréal organise, depuis près de 30 ans, des circuits qui révèlent les dimensions souvent occultées de l\u2019histoire de la ville, plus particulièrement tout ce qui touche à ses composantes humaines, communautaires et historiques.Selon ses propres mots, l\u2019organisme vise à «faire découvrir, expliquer, et, surtout, construire une ville (et pourquoi pas, un monde) pour ceux et celles qui y vivent».Il est né dans un contexte où Montréal connaissait des moments importants de rénovation urbaine (construction d\u2019autoroutes, démolition de plusieurs quar- tiers, etc.), comme on a pu le voir dans l\u2019exposition Quartiers disparus, présentée au Centre d\u2019histoire de la ville de Montréal et prolongée jusqu\u2019au 1er septembre 2013.Depuis 1992, date du 350e anniversaire de la fondation de la ville de Montréal, L\u2019Autre Montréal propose un tour différent chaque année, s\u2019articulant à partir de différents thèmes - la contribution des femmes, les Amérindiens et la ville, les luttes populaires ou la cohabitation religieuse.Il s\u2019agit d\u2019un des seuls organismes à proposer des circuits urbains qui s\u2019intéressent principalement à l\u2019histoire sociale et qui montrent l\u2019histoire et le développement de la ville dans une perspective liée aux interactions humaines.POINTE-À-CALLIÈRE Établi sur le site de fondation de la métropole, le musée Pointe-à-Callière a pour mission de faire connaître et aimer le Montréal d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui.Il se démarque, depuis son ouverture, par ses activités de recherche, de conservation, d\u2019éducation et de diffusion du patrimoine archéologique et historique de Montréal.Il intègre également différentes technologies pour mettre en valeur des contenus qui portent sur des thèmes marquants de l\u2019identité montréalaise : Rêves et réalités au canal de Lachine; La rue Sainte-Catherine fait la une!; Saint-Laurent, la Main de Montréal; Lumières sur le Vieux-Montréal; La Grande Paix de Montréal de 1701; Les amours de Montréal; le spectacle multimédia Signé Montréal, etc.Les expositions sont souvent assorties de publications variées et bien documentées.En 2012, le musée célèbre son 20e anniversaire, avec une série de vingt rendez-vous, dont l\u2019inauguration d\u2019un nouveau pavillon, la Maison-des-Marins.Il poursuit ainsi son projet d\u2019expansion qui le mènera vers une Cité de l\u2019archéologie et de l\u2019histoire en 2017.HÉRITAGE MONTRÉAL On ne peut passer sous silence le travail important réalisé par Héritage Montréal depuis 1975 pour sensibiliser la population au patrimoine urbain et bâti.On ne compte plus ses interventions médiatiques et politiques qui ont sonné l\u2019alarme sur des décisions qui auraient (ou ont parfois eu) des répercussions irréversibles sur la ville.L\u2019organisme a été parmi les premiers à avoir rendu publiques les incongruités de l\u2019imposant projet de «rénovation» urbaine de Griffintown1.Ce projet colossal vise à changer complètement le visage de l\u2019ancien quartier industriel irlandais du centre-ville en développant plusieurs milliers d\u2019unités de logements, de nouvelles zones commerciales et des lieux de loisirs.1.Voir L.Gaudreau, « Que doit-on retenir du projet Griffintown?» Relations, no 733, juin 2009.i± juillet-août 2012 RELATIONS Vv' 'h r^Ui -TÏfËfmÆ C\u2019est également Héritage Montréal qui, dernièrement, a osé s\u2019opposer publiquement à la démolition de l\u2019îlot au sud du boulevard Saint-Laurent, actuellement menacé.Le précieux travail de cet organisme permet d\u2019alimenter des réflexions fondamentales sur les enjeux relatifs à Montréal et de consolider les luttes pour la sauvegarde du patrimoine.En plus de jouer un rôle de gardien devant les dérives urbanistiques et architecturales, Héritage Montréal organise aussi des conférences et des cours de «rénovation urbaine».Il propose également des «architectours», qui sont en fait des circuits thématiques pédestres en compagnie d\u2019un guide chevronné permettant d\u2019apprécier l\u2019architecture, la diversité de l\u2019art public ou l\u2019histoire urbaine et patrimoniale des quartiers de la métropole.Ces tours sont d\u2019autant plus intéressants que Montréal est une ville dont le contenu patrimonial n\u2019a pas toujours pignon sur rue.Il est facile de passer à côté de trésors insoupçonnés.Aussi, Héritage Montréal dispose d\u2019un petit centre de documentation ouvert à ceux et celles qui s\u2019intéressent à des thématiques liées à l\u2019urbanisme et l\u2019architecture.ÉCOMUSÉE DU FIER MONDE L\u2019Écomusée du fier monde est un endroit unique dont les expositions portent sur l\u2019histoire industrielle et ouvrière de la ville.Le musée propose une exposition permanente qui met l\u2019accent sur l\u2019histoire et les mutations - anciennes et actuelles - du quartier Centre-Sud.Il présente aussi des expositions temporaires, toujours orientées dans le créneau «travail, industrie, culture».Le musée se trouve d\u2019ailleurs sur le site de l\u2019ancien bain Généreux, témoin d\u2019une époque pas si éloignée de la nôtre où la plupart des logements ouvriers ne disposaient ni de baignoire, ni de douche.Ce bain public, comme la plupart de ceux que l\u2019on retrouve à Montréal, était alors central pour assurer l\u2019hygiène des citoyens.Le choix de ce lieu indique les préoccupations historiques et sociales que porte l\u2019Écomusée.En Milena Doncheva, effet, il s\u2019agit d\u2019un des rares endroits qui donne une place\tSilhouettes, 2006, prédominante au passé ouvrier de Montréal et révèle les\tacrylique et collage habitudes de ses habitants, l\u2019architecture, l\u2019urbanisme et sur toile, 106 x les traditions populaires.\t234 cm CHANGER NOTRE RAPPORT AU TERRITOIRE Cette brève incursion au cœur du travail d\u2019organismes qui œuvrent à développer une vision de la ville n\u2019est certes pas exhaustive et ce type d\u2019approche existe bien sûr ailleurs.Ces différentes façons de présenter la ville et de mettre en valeur sa mémoire s\u2019opposent de façon radicale à la philosophie du développement telle qu\u2019elle se déploie depuis quelques années dans la métropole québécoise.La grande vague de spéculation foncière qui déferle présentement sur son territoire entraîne des conséquences importantes.L\u2019inflation du prix des logements cause l\u2019exode des plus démunis et souvent d\u2019une partie importante des immigrants vers les périphéries.Une forme de « banlieurisation » des quartiers est accentuée par le fait que les nouveaux habitants recherchent un confort qui s\u2019oppose souvent à l\u2019enthousiasme parfois bruyant de la vie urbaine.Un processus d\u2019homogénéisation des quartiers renforce la logique d\u2019un développement divisé par secteur d\u2019activité (ici on s\u2019amuse; là on étudie; là-bas on dort).Aussi, l\u2019esthétique des nouvelles constructions qui est mise de l\u2019avant par les « développeurs» urbains et immobiliers change radicalement notre rapport au territoire et à la mémoire.Des constructions hideuses, sérialisées et sans aucun lien avec l\u2019héritage architectural des quartiers et de la trame urbaine, ont pour effet d\u2019anéantir toutes traces et repères historiques et politiques.Les territoires «rénovés» ne représentent plus le lieu d\u2019une riche stratification historique où se sont confrontées les idées et les personnes; ils ne sont plus que zones interchangeables, modulables et essentiellement soumises au rapport marchand.Cela ne peut que s\u2019accentuer lorsqu\u2019on chasse massivement les populations locales pour «construire du neuf».Le cas de Griffintown illustre bien cette forme de mépris à l\u2019égard de la mémoire urbaine et des populations déplacées.C\u2019est pourquoi garder la mémoire vivante est une démarche politique.\u2022 RELATIONS juillet-août 2012 dOSSieR Remémoration subversive W-' itjtinii, , *\u2022/'//> .,\".,\\UVVl kr< »i\u2022 - \u2022tinnUif La mémoire est porteuse d\u2019un germe de subversion : celle de dévoiler les oubliés et les vaincus de l\u2019histoire et de dépouiller les vainqueurs.JEAN-CLAUDE RAVET «Articuler historiquement le passé ne signifie pas le connaître \u201ctel qu\u2019il a été effectivement\u201d, mais bien plutôt devenir maître d\u2019un souvenir tel qu\u2019il brille à l\u2019instant d\u2019un péril [.] À chaque époque, il faut tenter d\u2019arracher de nouveau la tradition au conformisme qui veut s\u2019emparer d\u2019elle.» Walter Benjamin, Thèse VI sur le concept d\u2019histoire Notre usage de la mémoire est indissociable de la façon dont nous choisissons de vivre notre humanité.Le rapport au passé sera différent selon qu\u2019on adopte la posture du maître et des parvenus, pour qui le passé justifie le présent, ou qu\u2019on s\u2019engage aux côtés des dépossédés.Ceux-ci se remémoreront les plaintes corrosives, le courage, la ruse, la détermination, la joie qui habitaient les luttes passées.Ces remémorations nourriront leurs luttes présentes.Pour eux, le passé n\u2019est pas mort, mais vivant; ils s\u2019en font les témoins.Ils se lèvent et disent « Présents! » à l\u2019appel des vaincus de l\u2019histoire.Cherchant à bâtir un monde qui leur soit digne, ils s\u2019en font des compagnons de route et joignent leurs voix aux leurs.Cette remémoration réintroduit l\u2019inouï, l\u2019étrange, l\u2019inédit, l\u2019improbable dans le présent enclin à l\u2019apathie, au renoncement.Aux laissés-pour-compte, aux exclus, aux rebelles, à tous ceux et celles qui refusent la soumission inconditionnelle à l\u2019état de choses et ne se contentent pas de la distribution des rôles - aux uns de dominer, aux autres de se soumettre -, est donné d\u2019entendre cet appel du passé.Guettant des indices, des traces de vivants à qui se lier de solidarité, comme autant d\u2019appels à vivre dignement, ils portent attention aux voix discordantes et vivifiantes au seuil de la mémoire.Ils arrachent de l\u2019oubli les rêves écrasés que les manuels d\u2019histoire, célébrant les maîtres du présent, ont occultés ou travestis pour qu\u2019ils s\u2019accordent à leurs louanges.Cette remémoration rend suspect le discours des vainqueurs dont l\u2019histoire est placardée.Elle ouvre les yeux sur leur « prestige »; ils apparaissent comme ces décors en carton-pâte qu\u2019on avait l\u2019habitude de dresser au passage du tsar en Russie pour qu\u2019il ne voie pas la misère de son peuple.À la différence que, cette fois, ils dissimulent au peuple la bassesse de ses maîtres.« Il n\u2019est aucun document de culture qui ne soit aussi document de barbarie», disait Walter Benjamin.L'auteur est rédacteur en chef de Relations Milena Doncheva, De l'autre côté du miroir IV, 2009, acrylique et collage, 65 x 65 cm UN SOUVENIR DANGEREUX ET LIBÉRATEUR La mémoire subversive et libératrice est au cœur de la foi chrétienne.Elle rappelle la vie de Jésus qui avait mis les exclus, cette multitude d\u2019anonymes, au centre de ses préoccupations et de la cité.Celui-ci a témoigné d'un Dieu qui s\u2019est identifié à eux et dont la loi est au service des êtres humains et non l'inverse.Il a dénoncé la domination sociale, politique, économique et religieuse de son temps.Pour tout cela, il fut torturé et sommairement exécuté comme un séditieux, un dangereux conspirateur.Il méritait la mort pour assurer la paix publique.Mais Dieu, scandale des scandales, l\u2019aurait arraché à la juillet-août 2012 RELATIONS mort et ressuscité, renversant ainsi le verdict des puissants et des prêtres, témoignant par là qu\u2019il n\u2019aurait pas agi différemment de Jésus au milieu de son peuple.La remémoration (anamnèse) de la vie, de la mort et de la résurrection de Jésus dans l\u2019eucharistie invite, à travers cette mémoire d\u2019un Dieu incarné et crucifié, à regarder le monde du point de vue des écrasés, des opprimés, des appauvris et des vaincus auxquels Dieu s\u2019est identifié.Elle dénonce l\u2019échafaudage mondain qui prend appui sur leur écrasement.Elle met au centre des préoccupations collectives la question de la souffrance sociale et politique et inspire des formes de service, de partage et de solidarité qui tentent d\u2019y répondre.À travers cette mémoire, la communauté chrétienne est convoquée à se risquer sur les chemins tumultueux et incertains de la justice, de l\u2019humanisation du monde, à l\u2019exemple de Jésus.C\u2019est de cette mémoire chrétienne dont l\u2019Église est censée être le témoin.Mais sa longue et désastreuse fréquentation du monde des riches et des puissants a fait en sorte que cette mémoire s\u2019est édulcorée.Elle s\u2019est transformée en rites sacrés, alimentant une fuite du monde et favorisant ceux qui en sont les maîtres.D\u2019un côté, se trouvait l\u2019essentiel, le sacré, le service divin et, de l\u2019autre, le profane, le politique et le social, inessentiels.D\u2019où la connivence coutumière des autorités politiques avec un tel ordre «religieux» qui les laisse régner en toute quiétude.Les récits sur Jésus bouleversent cette vision sacrale du monde.Dieu s\u2019est incarné.Il s\u2019est dépouillé de la condition divine pour assumer la condition d\u2019esclave, ce que les premiers chrétiens ont appelé le videment (la kénose) de Dieu.L\u2019éternité s\u2019est faite contingence et la toute-puissance, fragilité.La transcendance embrasse la contingence du monde.«Dieu détrône les souverains et élève ceux qu\u2019ils ont piétinés.Les affamés sont comblés, les riches sont congédiés les mains vides » (Luc, 1,52).Ce souffle libérateur a traversé les âges.Il a porté avec lui des soulèvements sociaux et des mouvements d\u2019émancipation de toutes sortes.Les laissés-pour-compte, ceux qui travaillent pour un salaire de misère, ceux qui sont invisibles aux yeux de la bonne société, ceux qui sont dépossédés de leurs biens, de leur terre, ceux-là qui sont traités comme des choses, ainsi que les torturés et emprisonnés pour vouloir un monde juste, y ont discerné des motifs d'espérance et de résistance.Leur malheur n\u2019apparaissait plus comme un destin inéluctable, voulu par Dieu, auquel il fallait se résigner.Ils pouvaient le changer, ils devaient le faire, et dans cette tâche, le souffle de Dieu les accompagnait.C\u2019est de cette mémoire chrétienne dont l\u2019Église est censée être le témoin.Mais sa longue et désastreuse fréquentation du monde des riches et des puissants a fait en sorte que cette mémoire s\u2019est édulcorée.Mais la curie romaine, la plupart du temps, est restée aveugle et même hostile à ces signes des temps et à cette présence de Dieu dans le monde, se repliant sur une identité sacrale qui trahissait l\u2019incarnation de Dieu, se comportant comme si celle-ci n\u2019était qu\u2019une anecdote historique qui n\u2019impliquait en rien un bouleversement dans l\u2019ordre de la transcendance.Le concile Vatican II, rompant avec cette «tradition », a renoué avec la mémoire dangereuse et libératrice de Jésus, en replaçant la mission de l\u2019Église au cœur du monde et de ses exigences, l\u2019appelant à se dépouiller de ses apparats mondains et de la prérogative cléricale.«L\u2019Église peuple de Dieu » devenait partie prenante des luttes sociales et politiques de son temps pour un monde humain et solidaire - une « mission » qui n\u2019a pas perdu un iota de son actualité.\u2022 POUR PROLONGER LA RÉFLEXION LIVRES BAUSSANT, Michèle (dir.), Du vrai au juste : la mémoire, l'histoire et l'oubli, Québec, Presses de l\u2019Université Laval, 2006.BURNAY, Nathalie (dir.), Transmission, mémoire et reconnaissance, Fribourg, Academic Press Fribourg, 2011.HERVIEU-LÉGER, Danièle, La religion pour mémoire, Paris, Cerf, 2008.KATTAN, Emmanuel, Penser le devoir de mémoire, Paris, Presses universitaires de France, 2002.LAPLANTE, Laurent, La mémoire à la barre, Montréal, Écosociété, 1999.MATHIEU, Jacques (dir.), La mémoire dans la culture, Québec, Presses de l\u2019Université Laval, 1995.MEUNIER, Martin et THÉRIAULT Joseph-Yvon (dir.), Les impasses de la mémoire, Montréal, Fides, 2007.RICŒUR, Paul, La mémoire, l'histoire, l'oubli, Paris, Seuil, 2003.VESCHAMBRE, Vincent, Traces et mémoires urbaines, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008.REVUES Cap-aux-diamants, revue d'histoire du Québec.Continuité, revue du patrimoine.Globe, dossier « Penser le lien collectif.Mémoire et identité au Québec», vol.5, no 2, 2002.Protée, dossier « Mémoire et médiations», vol.32, no 1, 2004.Relations, M.Veilleux « Mémoire et désir de sens.Entrevue avec Bernard Émond », no 718, août 2007; M.Veilleux et J.-P.Warren, « Une mémoire trouble », no 716, mai 2007; dossier « Autochtones : blanc de mémoire », no 698, février 2005; V.Pésémapéo Bordeleau, « La mémoire de la terre et des eaux », no 685, juin 2003; dossier « Les ombres du passé.Entre mémoire et pardon », no 665, décembre 2000.FILMS Ceux qui ont le pas léger meurent sans laisser de traces de Bernard Émond, Québec, 1992.La mémoire des anges de Luc Bourdon, Québec, 2008.Une mémoire oubliée.une génération sacrifiée de Martine Duviella, Québec, 2007.SITES : Commission franco- québécoise sur les lieux de mémoire communs : Conseil du patrimoine religieux du Québec : Conseil québécois du patrimoine vivant il RELATIONS juillet-août 2012 aiLLeuRS Les Autochtones marginalisés de l\u2019Inde Les peuples autochtones qui vivent sur des terres riches en minerais, en forêts et en cours d\u2019eau sont de plus en plus menacés d\u2019expulsion.WALTER FERNANDES L'auteur, jésuite, est directeur du North Eastern Social Research Centre à Guwahati dans l'État d'Assam, en Inde En Inde, les peuples tribaux comptent environ 100 millions de personnes, soit un peu plus de 8% de la population.La plupart d\u2019entre eux s\u2019appellent eux-mêmes Adivasi - premiers habitants -, même si le gouvernement ne leur reconnaît pas ce statut.Les forces conservatrices prétendent que tous les Indiens sont des Autochtones.Mais les peuples tribaux considèrent que la reconnaissance de ce statut est centrale dans leur identité.Au cours de l\u2019histoire et des nombreuses invasions, l s peuples u -tones de l\u2019Inde ont été con inés ans des territoires où les terres étaient considérées comme improductives.Cependant, avec les plans quinquennaux de développement lancés à partir de 1951, leurs terres sont devenues «précieuses».On y retrouve, en effet, les trois qu rts du charbon et de la bauxite, de même que la totalité du mica et plus de la moitié du fer.De plus, environ 75 % des peuples tribaux vivent dans des forêts dont le bois est convoité par l\u2019industrie forestière.PLATEAU DU TIBET HOUT/ New Delhi d\u2019Oman INDE Bombay ORISSA Hyderab; OCÉAN INDIEN Golfe du Bengale Madras SRI LANKA Leurs terres sont ussi très riches en sources d\u2019eau, qui sont à h base de 300 grands barrages et de 2000 autres de moyenne im rtance.Or, cette i esse est la source de leur malheur.Un grand nombre de tribus vivaient dans des communautés installées sur des «terres communes» qu\u2019elles administrai t selon des lois coutumières.Or, à la fin du XIXe siècle, le régime colonial a décrété que toutes les forêts devenaient propriétés d\u2019État.Les lois foncières ont été votées\ttelle sorte que seuls des titres individue s de propriété étaient reconnus.Les res-urces des communautés ont ainsi été déclarées terra nullius (« terre sans maître») et les peuples tribaux sont devenus, du jour au lendemain, des «usurpateurs» de terres qu\u2019ils habitaient depuis des siècle .C s lois continuent d\u2019être en vigueur soi ante-cinq ans après l\u2019indépendanc du pays e n y recourt pour accapare leur forêts, leurs eaux et leurs terres, sans aucune compensation.Cela explique pourquoi une g ande proportio des Adivasi sont maintenant privés de leur moyen de subsistance au nom du développ ment national.Ils c nsti-tuent, en effet, 40% des 60 millions de déplacés en Inde.C\u2019est sur la base de ces ressou ces naturelles qu\u2019ils avaient con truit leur identité, leur culture, leur économ e et, soudainement, on les en prive, sans autre choix.Ils s t ain jetés dans la mi ère, arginalisés et t ansformés en ain- v e on ar hé.Si des peuples tribaux se sont résignés à cette politique de dépossession, d\u2019autres son entrés en résistance.Ainsi, des combats de groupes maoïstes font rage dans les territoires autochtones du centre de l\u2019Inde et des conflits ethniques éclatent dans le nord-est du pays.Certains voudraient assimiler ces luttes à des actions criminelles, mais le ministre fédéral du Développement rural lui-même a reconnu dans un discours, en octobre 2011, que l\u2019acquisition des terres était le véritable motif de ces conflits.uelques groupes radicaux qui appuient la cause des peuples autochtones sont à la tête de ces luttes.Si la plupart des tribus rejettent la violence qu\u2019ils préconisent, elles se retrouvent néanmoins prises entre les groupes maoïstes et l\u2019appareil de sécurité de l\u2019État, ce qui ne fait qu\u2019accroître leur situation d\u2019oppression.PEUPLES DÉPLACÉS Un exemple de la marginalisation des peuples autochtones en Inde est celle qui a cours dans l\u2019État d\u2019Orissa, au centre de l\u2019Inde.Dans cet État, environ 6,6 millions d\u2019habitants sont des Adivasi, sur une population de 30 millions.Leurs terres sont riches en charbon, en bauxite, en bois et en eau.Depuis 1947, pas moins de deux m llions d\u2019Adivasi ont été déplacés en rai on de grands projets industriels, notamment les centrales thermiques et les mines de bauxite.Les conflits y sont nombreux et ne datent pas d\u2019hier.Dans les années 1980, six projets d\u2019importance ont été réalisés sur les terres tribales.La société française National Aluminium Corporation (NALCO) a déplacé plus de 6000 personnes, ne relocalisant que le tiers d\u2019entre elles, avec un emploi par famille - après une longue lutte.Comme les autres étaient, de toutes façons, des habitants de terres communes sans titres fonciers individuels, ils ont été expropriés sans compensation financière.De pareilles expropriations ont aussi eu lieu dans le cadre de deux projets hydroélectriques, ayant mené à l\u2019expulsion de 50 000 Adivasi.Seulement 20% d\u2019entre juillet-août 2012 RELATIONS aiLLeuRS Manifestation à New Delhi pour le droit des communautés sur leurs ressources naturelles, le 15 décembre 2011.Photo: AP/Manish Swarup LA SPIRALE DE LA VIOLENCE Ce qui se passe dans l\u2019État d\u2019Orissa n\u2019est qu\u2019un exemple parmi d\u2019autres eux ont pu revenir par la suite sur leurs terres.À la suite de la libéralisation de l\u2019économie imposée par la Banque mondiale, en juillet 1991, la situation des peuples tribaux s\u2019est encore plus détériorée.L\u2019État d\u2019Orissa a signé des dizaines de protocoles d\u2019entente avec des compagnies minières privées et leurs filiales.Entre autres, au milieu des années 1990, les autorités de l\u2019État ont offert quelques milliers d\u2019hectares de terres tribales à Utkal Aluminium International Limited - un consortium dont faisait partie une société indienne, Tata company, la norvégienne Norsk-Hydro et la canadienne Alcan -dans le cadre d\u2019un projet de mine de bauxite dans le district de Kashipur.Ce projet a soulevé un vaste mouvement de protestation de la part de la population autochtone.Des milliers de personnes vivant dans les villages environnants étaient menacées d\u2019expulsion.En 2000, plusieurs ont été tuées quand la police a ouvert le feu lors d\u2019une manifestation contre le déplacement forcé.Devant cette mobilisation sociale, relayée par une campagne internationale de soutien, les trois compagnies minières du consortium ont dû se retirer du projet l\u2019une après l\u2019autre.Le gouvernement de l\u2019État d\u2019Orissa a signé un accord avec une autre compagnie indienne.La résistance se poursuit.Actuellement, le plus gros projet est mené par la compagnie sidérurgique sud-coréenne POSCO.Une colline entière couvrant plus de 100 kilomètres carrés lui a été offerte, en vertu de la loi coloniale de la propriété d\u2019État.Or, cette colline est considérée comme une terre sacrée par les peuples autochtones qui y vivent et refusent de s\u2019en départir.La répression s\u2019est abattue sur eux.du sort réservé aux peuples tribaux partout en Inde.Cette dépossession qu\u2019ils subissent par la force est la continuation de l\u2019appropriation de leurs territoires ancestraux.Leurs forêts ont été les premières ressources à leur être enlevées.Une telle appropriation n\u2019est pas un simple problème économique; elle s\u2019attaque à leurs cultures et à leur identité, à leurs manières de vivre et de s\u2019organiser.En raison de leur appauvrissement, les Adivasi commencent ainsi à surexploiter les ressources dont ils avaient jusqu\u2019à maintenant tiré parti de façon durable.Elles deviennent par la force des choses leur seule source de revenus.Mais leur perte d\u2019espoir va bien au-delà de leur environnement naturel.En effet, le chômage s\u2019accroît considérablement chez les adultes, à la suite de la perte de leurs moyens de subsistance.Ce sont alors leurs enfants qui deviennent la principale source de revenus.Le travail des enfants augmente, ainsi que la prostitution.Cette situation engendre un certain fatalisme chez les uns et de l\u2019agressivité chez les autres.Si la grande majorité refuse encore la voie armée privilégiée par le mouvement maoïste, ils sont de plus en plus nombreux à voir dans la violence le seul outil entre leurs mains, la répression de l\u2019État ne cessant de croître.Ils se retrouvent ainsi dans la spirale de la violence.Seule la région du nord-est de l\u2019Inde, préservée des grands développements miniers, offre une meilleure situation aux peuples autochtones.Toutefois, elle risque de se détériorer à tout moment, car on y projette la construction de grands barrages hydroélectriques : dans la prochaine décennie, quarante-huit gros projets sont prévus et 120 autres dans la décennie suivante.La résistance va croissant dans la région et risque d\u2019engendrer plus de conflits et la répression.Les peuples des Adivasi sont à la croisée des chemins.\u2022 RELATIONS juillet-août 2012 29 Huit vaRiatiQNS sur Le temps CHRONiçue LittéRaiRe Variation 8 L\u2019éternité passe à l\u2019histoire TEXTE : SUZANNE JACOB PEINTURE: MARIE SURPRENANT CJ était un jour de fête qui avait réuni toute la famille, les papis et les mamies, tous les cousins et les cousines, les guitares, le violon, les histoires des uns et des autres.À son tour, l\u2019enfant avait choisi de raconter ce qu\u2019il avait appris, lors d\u2019une récente visite au zoo, sur la vie des loups en captivité.En cours de récit, sa mère lui avait discrètement signalé une petite erreur dans la concordance des temps et l\u2019enfant avait souhaité reprendre sa phrase du début.Le vacarme d\u2019une scie électrique avait mis fin à la conversation dans le jardin.On était passé à table.Bien plus tard, dans le soir tombant, l\u2019enfant avait constaté qu\u2019il avait perdu pour toujours le début de la phrase.Le lendemain matin, il dit à sa mère que la veille, avec le début de la phrase, il avait aussi perdu le début de sa vie, qu\u2019il en était désolé car il comprenait qu\u2019il ne pourrait jamais recommencer sa vie non plus, à moins que quelque chose ne survienne, beaucoup plus tard, puisqu\u2019il n\u2019avait pas oublié qu\u2019il y avait tout de même le futur, n\u2019est-ce pas?Ou est-ce qu\u2019une scie électrique pourrait aussi, un jour, lui faire perdre la mémoire du futur?« C\u2019est que l\u2019arbre était mort debout et qu\u2019il fallait le coucher, dit la mère.- Tu veux dire «le débiter», corrigea l\u2019enfant, comme on débite un bœuf ou un poème.- Les mots te joueront des tours si tu ne sais pas mettre fin à leur récréation, dit la mère sérieusement même si elle souriait et s\u2019émouvait intérieurement.-\tOn ne m\u2019en a rien dit, murmura l\u2019enfant, mais j\u2019ai constaté qu\u2019il existe des langues mortes dans la langue vivante, des langues mortes qui existent sous forme de racines.-\tQue tu vas être en retard à l\u2019école, ça, je te le dis maintenant, dit la mère d\u2019un ton sévère, même si elle savait que l\u2019enfant n\u2019était jamais dupe des tons de sa voix.-Pourtant, moi, dit l\u2019enfant, je te parlais doucement avec l\u2019intention de t\u2019expliquer quelque chose de terrible à côté de quoi le retard n\u2019est rien, et ce terrible, c\u2019est que ce sont les langues mortes dans la langue vivante qui créent l\u2019éternité dans l\u2019histoire, dans toutes les histoires et dans la grande histoire aussi, dit l\u2019enfant en accélérant son débit comme pour faire entendre que ce qu\u2019il avait à dire n\u2019était qu\u2019une question de secondes.Les langues mortes, ou le début de la vie, ou le début du monde, agissent exactement comme le bras fantôme de papi.Il faut les avoir perdus un jour pour sentir l\u2019éternité dans son propre corps, dans sa propre histoire ou dans sa langue vivante.Tu vois ce qui est terrible?Tu l\u2019entends?Toutes les fêtes sont là pour nous faire savoir que nous sommes dans l\u2019éternité de l\u2019histoire grâce à ces membres fantômes qui continuent de faire sentir leur existence en nous.-Tu me fais peur, trésor, dit la mère, vas-y vite, tu es déjà en retard.» Une fois l\u2019enfant parti, la mère courut à son tour au travail.En marchant, elle téléphona au père à sonbureau et lui répéta les paroles de l\u2019enfant.Le père faisait face à plusieurs écrans à la fois.Il suggéra que ce n\u2019était pas parce que les pensées de l\u2019enfant les dépassaient qu\u2019ils devaient avoir peur, au contraire.La femme ferma le cellulaire et répéta à voix haute: «Au contraire.» Et à voix haute encore: «Au contraire, quoi?» Rilke: «Ne croyez point que le destin soit plus que cette densité de l\u2019enfance.» \u2022 30 juillet-août 2012 RELATIONS » r^T4r as .uOm y*-' .aa* yJm/À L -**M Pictures of nothing 25, 2009, huile sur papier, 86 X 66 cm PROCHaiN NUméRO Le numéro de septembre de la revue Relations sera disponible en kiosques et en librairies le 31 août.Pensez à le réserver.Il comprendra notamment un dossier sur: l'Égl ise du Québec L\u2019Église est de plus en plus appauvrie à plusieurs égards.Ce diagnostic est-il un écueil ou une chance pour les croyants?Quelles en sont les conséquences, sur le plan social, alors qu\u2019une droite religieuse conservatrice de plus en plus virulente encourage le repli sectaire?Cet appauvrissement favorise-t-il une vie religieuse engagée, plus près des laissés-pour-compte?Donne-t-il espoir aux jeunes croyants et aux laïcs pour construire du neuf?Peut-on envisager, à partir de ce constat, une réconciliation des Québécois avec l\u2019Église?\u2022\tune controverse sur l\u2019idée d\u2019une Agence québécoise de développement international; \u2022\tune analyse sur le modèle migratoire canadien; \u2022\tla nouvelle chronique littéraire de Virginia Pésémapéo Bordeleau, illustrée de ses propres œuvres; \u2022\tles œuvres de notre artiste invité, Daniel LeBlond.Daniel LeBlond, Descendre des Autels, personnage 3, 2007, huile sur bois Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d'envoi sur la page d'accueil de notre site Internet : .Tour faire mémoire.enseigner Chistoire.A Alliance des professeures et professeurs de Montréal 32 juillet-août 2012 RELATIONS RefiaRD La permaculture : un rapport différent à la nature Cette façon d\u2019envisager l\u2019agriculture nous invite à réfléchir sur nos manières de vivre et de produire.LOUISE LACROIX Agriculture urbaine, culture biologique, souveraineté alimentaire - voilà des expressions qui nous sont de plus en plus familières et auxquelles nous pourrons peut-être un jour ajouter celle de permaculture.Mais il ne s\u2019agit pas simplement d\u2019un nouveau concept «bio» parmi d\u2019autres.La permaculture est une vision écologique de l\u2019aménagement du territoire qui tient compte des besoins des êtres humains en s\u2019inspirant de l\u2019autorégulation des écosystèmes naturels.Il s\u2019agit autant d\u2019un savoir-faire que d\u2019une réflexion éthique sur nos manières de vivre et de produire.Elle a été progressivement élaborée dans les années 1970 par les militants australiens Bill Mollison et David Holmgren, influencés par Ma-sanobu Fukuoka, un agronome japonais pratiquant une «agriculture du non-agir», c\u2019est-à-dire sans labour ni désherbage, réduisant au strict minimum l\u2019intervention humaine dans la nature.D\u2019autres penseurs et activistes ont enrichi et popularisé cette philosophie pratique, notamment en produisant un guide et un corpus de formation aujourd\u2019hui diffusés internationalement.Des milliers de personnes ont ainsi été formées à travers le monde, entre autres au Québec, où la permaculture est surtout connue dans les milieux anglophones pour le moment.Même si elle est relativement encore peu répandue, la permaculture a déjà fait ses preuves dans la réhabilitation de sols désertiques.À partir de techniques simples, on a effectivement réussi à créer un verger dans un espace désertique de Jordanie, en commençant par recueillir et conserver l\u2019eau grâce au choix de végétaux appropriés.C\u2019est d\u2019ailleurs dans ce désert que s\u2019est tenue la Xe Conférence internationale sur la permaculture, en 2011.INTERACTIONS ENTRE LES ÉLÉMENTS VIVANTS Fruit de la fusion des mots «permanence» et «culture», la permaculture s\u2019inspire de la pérennité de la nature, de la fertilité naturelle et, plus particulièrement, de la forêt en 1.Voir Iseult Séguin-Aubé, « Le mouvement des Villes en transition », Relations, no 741, juin 2010.tant qu\u2019écosystème complexe et durable.La forêt n\u2019a pas besoin d\u2019intervention humaine pour être un espace fertile qui se régénère; elle est un milieu de vie stable et diversifié où le vivant dans toute sa diversité vit en interdépendance et en complémentarité.L\u2019agriculture n\u2019est cependant pas la seule composante de la permaculture, l\u2019objectif premier étant d\u2019abord d\u2019utiliser le moins d\u2019énergie possible à partir des ressources renouvelables, d\u2019aller dans le sens de la nature et non contre elle.Elle s\u2019oppose ainsi à l\u2019agriculture industrielle basée sur la monoculture, qui requiert des pesticides et des engrais chimiques.Elle s\u2019écarte aussi de certaines pratiques de l\u2019agriculture biologique quand celles-ci requièrent une quantité colossale d\u2019énergie humaine ou mécanique.C\u2019est pour cette même raison qu\u2019elle tourne également le dos au concept de développement durable, associé à une logique capitaliste.Notre culture et, plus largement, notre civilisation dépendent du pétrole et de ses dérivés.Si on ne fait rien pour sortir de cette dépendance, le déclin de cette production risque d\u2019entraîner une grave crise économique et sociale.C\u2019est ce constat lucide qui amène les permaculteurs à préconiser la production alimentaire locale (sortir de l\u2019alimentation industrielle) et l\u2019autonomie énergétique (à partir d\u2019énergies renouvelables) dans une perspective de résilience écologique des communautés.La permaculture est ainsi indissociable des nombreuses initiatives citoyennes qui font la promotion de l\u2019agriculture urbaine et de l\u2019autonomie des collectivités locales comme, par exemple, le réseau international Villes en transition1.Celui-ci a d\u2019ailleurs été fondé par un formateur en permaculture, Rob Hopkins, en 2005, en Irlande.Ces différentes alternatives ont aussi en commun de partager des savoirs dans la communauté et, plus particulièrement entre les générations.Une fois qu\u2019on choisit d\u2019intégrer la permaculture dans sa vie, il faut apprendre à développer de multiples savoirs (horticulture, énergies renouvelables, conservation de l\u2019eau, etc.) et chercher à les collectiviser de façon à ce que le plus grand nombre de personnes puissent se les approprier et ainsi développer l\u2019autonomie.ÉTHIQUE ET AMÉNAGEMENT En permaculture, on ne choisit pas seulement les plantes à cultiver en fonction du sol ou du climat, mais aussi selon une logique de synergie et de collaboration entre les végétaux, les animaux et les humains.À cet égard, les perma- Fruit de la fusion des mots «permanence» et «culture», la permaculture s\u2019inspire de la pérennité de la nature, de la fertilité naturelle et, plus particulièrement, de la forêt en tant qu\u2019écosystème complexe et durable.L\u2019auteure, membre de Villeray en transition, est formatrice en permaculture 33 RELATIONS juillet-août 2012 RegaRD Louise Lacroix, Pissenlit sous la pluie, Percé, 2009.culteurs ont développé le concept de guilde végétale (association de plusieurs espèces), lequel implique que des êtres vivants travaillent de concert en collaborant simultanément au bien-être de l\u2019ensemble.L\u2019exemple le plus connu de cette guilde est sans doute celui des «trois sœurs », selon l\u2019expression du peuple Hopi : maïs, haricot et courge.La tige du maïs sert de tuteur aux haricots qui apportent de l\u2019azote à la terre, tandis que les feuilles de courge conservent l\u2019humidité du sol.Si on multiplie ces guildes productrices d\u2019aliments, si on tient compte des besoins et des déplacements des humains qui habitent cet espace et si on se soucie constamment de faire une utilisation optimale de l\u2019eau, du vent et du soleil, on répond alors aux trois principes de base qui régissent toutes les activités de permaculture, peu importe l\u2019ampleur du projet: prendre soin de la terre, prendre soin des humains et partager équitablement.De là découle un véritable art de vivre écologique qui pourra être mis en œuvre à différentes échelles - potager, cour, ferme, parc, ville, etc.Comme en aménagement du territoire, la première étape consistera d\u2019abord à déterminer l\u2019étendue de l\u2019espace à transformer, à en faire l\u2019inventaire exhaustif ainsi qu\u2019à prévoir les usages que les humains veulent en faire.Les per-maculteurs appellent cette étape le design (concevoir, aménager, créer) et s\u2019inspirent des interrelations au sein d\u2019un écosystème qui tend naturellement à optimiser l\u2019utilisation de l\u2019énergie.Par exemple, si on décide d\u2019aménager une cour, on examinera attentivement les effets du soleil et du vent selon les saisons, les chemins que prennent naturellement les humains et les animaux qui l\u2019utilisent, le type de sol, l\u2019accès à l\u2019eau et à l\u2019énergie, de même que les végétaux La permaculture est ainsi indissociable des nombreuses initiatives citoyennes qui font la promotion de l\u2019agriculture urbaine et de l\u2019autonomie des collectivités locales comme, par exemple, le réseau international Villes en transition.et les matériaux déjà présents sur place, en veillant à ce qu\u2019il y ait le moins de gaspillage d\u2019énergie et de déchets possible.Ainsi, une haie pourrait être plantée au nord pour protéger les fraisiers du vent, une haie portant des fruits tard en saison dont les oiseaux pourraient profiter en hiver.Les résidus de la taille de cette haie au printemps pourraient être utilisés comme paillis dans les allées du potager ou sous les fraisiers.Selon le type de haie choisie, on pourrait y entremêler des haricots ou des pois grimpants.Les haricots ayant la propriété de fixer l\u2019azote au sol, on enrichit le sol tout en se préparant une récolte de plus.Dans le plan d\u2019aménagement, on vise l\u2019utilisation d\u2019une majorité de plantes vivaces et faciles d\u2019entretien, car le rendement énergétique vise aussi à économiser les efforts de la personne qui prend soin du jardin.Le temps passé dans le hamac à planifier et à évaluer un aménagement n\u2019en sera que plus jouissif! Puisqu\u2019il s\u2019agit d\u2019une vision systémique, le choix de végétaux - en particulier dans la conception d\u2019un espace - est moins important que le souci de tirer le maximum de bénéfices des liens créés entre tous les éléments qui composent cet espace.Les humains y occupent une place prioritaire car l\u2019aménagement de l\u2019espace doit répondre à leurs besoins.Dans l\u2019exemple d\u2019une cour, on observera les zones d\u2019utilisation de l\u2019espace : quels sont les sentiers naturellement utilisés?Changent-ils selon les saisons?A-t-on besoin d\u2019un espace de rangement, d\u2019un endroit pour stationner le vélo?Où passe la corde à linge?Désire-t-on un espace de jeu, de détente?Ensuite, on pensera à relier ces zones entre elles.Par exemple, l\u2019espace de jeu des petits doit être à portée du regard des adultes.Le composteur sera installé loin de la table de patio, mais près de la porte de la cuisine.Jusqu\u2019ici, cela ne diffère pas vraiment d\u2019un plan d\u2019aménagement classique.Mais si on y ajoute les principes de réutilisation des matériaux, de multifonctionnalité de chaque 3± juillet-août 2012 RELATIONS élément, de rendement énergétique, d\u2019intégration et de valorisation de la diversité, on vient de changer la vision de l\u2019espace.Les éléments ne sont plus uniquement fonctionnels, ils sont placés en synergie, en interconnexion les uns avec les autres et avec l\u2019ensemble des êtres vivants qui habitent cet espace.Pour faciliter cette interconnexion et la dépense minimale d\u2019énergie, les permaculteurs diviseront le territoire en différentes zones d\u2019utilisation humaine.Cette analyse de l\u2019espace tient compte de l\u2019utilisation optimale de l\u2019énergie humaine et des déplacements habituels.Partant de la zoneO (la maison), on se dirige progressivement vers la zone 5, l\u2019espace laissé à l\u2019état sauvage.Entre ces extrêmes, on passe par la zone 1, le potager, la zone 2, le verger et la basse-cour, la zone 3, le pâturage et la zone 4, la terre en friche.Cette analyse globale, très souple, peut être adaptée à l\u2019échelle d\u2019une cour ou d\u2019un parc.En permaculture, les solutions dépendent directement des éléments en place à un endroit précis et non d\u2019une méthode figée.Le problème perçu contient la solution : les déchets horticoles sont transformés en compost, un muret crée de l\u2019ombre dont les laitues bénéficieront, la clôture de la cour permet de faire grimper les haricots, etc.Symbolisant la création, l\u2019infini et l\u2019évolution, la spirale est probablement l\u2019emblème par excellence de la permaculture.Diversité et synergie.Une spirale d\u2019aromates permettra, par exemple, d\u2019avoir un maximum de plantes dans un minimum d\u2019espace.Cette spirale, placée à proximité de la cuisine, peut être montée à partir de pierres ou de briques récupérées, de paille ou de branchages et de compost.Comme elle est faite en hauteur, elle permet de bénéficier d\u2019une variété de microclimats (humidité, vent, ensoleillement, etc.) et d\u2019optimiser un très petit espace.Ainsi, les plantes situées plus haut bénéficient de plus de soleil et d\u2019un sol plus sec (idéal pour le thym), tandis que celles du bas peuvent être protégées du vent et conserver plus longtemps l\u2019humidité (le persil ou le basilic, par exemple).Bien sûr, la permaculture a aussi ses petites obsessions et com- pulsions : le compostage, les forêts nourricières, la conservation de l\u2019eau et le rôle sous-estimé et encore mystérieux des champignons qui, avec certains végétaux, ont une capacité étonnante de digestion des métaux lourds et jouent ainsi un rôle majeur dans la régénération des sols contaminés.UNE VISION HOLISTE Sa recherche d\u2019harmonie avec et dans la nature, sa mise en relation de tous les éléments vivants confèrent à la per-maculture une dimension spirituelle indéniable, bien que plusieurs hésitent à l\u2019évoquer par crainte d\u2019être étiquetés «nouvel âge», préférant plutôt mettre de l\u2019avant son aspect scientifique ou technique.À contre-courant du productivisme et du consumérisme et s\u2019opposant au prêt-à-jeter qui les caractérise, la perma-culture propose une approche différente, proche de la simplicité volontaire et de la décroissance.Certes, il n\u2019est jamais facile d\u2019amener une nouvelle vision du monde quand elle oblige à changer des comportements et des attitudes et qu\u2019elle demande du temps.Pourtant, l\u2019application des principes de la permaculture à la société humaine dans son ensemble nous serait largement bénéfique.Pensons à la valorisation de la diversité, à la créativité encouragée, à l\u2019intégration des éléments au lieu de leur séparation.Plusieurs organismes communautaires travaillent déjà à valoriser cette vision alternative et à trouver patiemment des solutions à petite échelle.Il nous reste maintenant à interconnecter tous ces aspects afin d\u2019en dégager une vision englobante de l\u2019être humain et de la nature, cruellement absente actuellement.La permaculture nous invite à vivre de façon éthiquement responsable, à agir ensemble dans notre milieu pour le rendre durable, inclusif et inspirant.Dans nos sociétés de surconsommation affectées par le dérèglement climatique et l\u2019épuisement des ressources naturelles, ce n\u2019est rien de moins qu\u2019un appel à une révolution culturelle! \u2022 ÎNTIN'U I* goût ikM\u2019idcntifet Nos «glisos AYSiV voir ci savoir Le magazine Continuité, le magazine du patrimoine au Québec depuis 30 ans ! CONTINUITE CONTINUITE CONTNU TE La\u2019 culture mise en scène in patrimoine h convertir Offrez-vous Continuité tout simplement.pour le plaisir de vous informer sur notre patrimoine.Abonnements disponibles en ligne au : www.magazinecontinuite.qc.ca RELATIONS juillet-août 2012 coNtROveRse L\u2019action politique : partisane ou non?La non-partisanerie est une mode.L'auteure détient une maîtrise en science politique du King's College London et est membre du conseil exécutif d'Option nationale CATHERINE DORION La non-partisanerie est à la mode, une mode glamour, pour personnalités publiques distinguées.Elle est d\u2019ailleurs essentielle à la préservation de leur crédibilité et de leur popularité: leur influence est plus grande si leur parole n\u2019est pas barbouillée d\u2019un vulgaire logo partisan.C\u2019est une stratégie raisonnable dans la mesure où il semble sensé d\u2019adopter la méthode la plus efficace pour faire avancer les idées qu\u2019on croit bonnes.Sauf qu\u2019elle a aussi beaucoup à voir avec l\u2019égo.L\u2019influence, c\u2019est comme le pouvoir et l\u2019argent, c\u2019est dans la zone égotique de l\u2019être que ça joue, que ça congratule, que son développement devient une nécessité.DES ALLÉGEANCES DISSIMULÉES Certains préfèrent le pouvoir à l\u2019influence.C\u2019est le cas des superpartisans, dont la langue de bois n\u2019est plus crédible mais qui s\u2019en foutent tant qu\u2019ils ont le pouvoir.D\u2019autres choisissent l\u2019influence.Ils se foutent relativement du pouvoir et de l\u2019argent mais courent après les publications, la visibilité médiatique et les honneurs.Or, pour les obtenir, il est préférable de n\u2019être officiellement d\u2019aucune affiliation partisane, sans quoi ils risqueraient d\u2019être, comme l\u2019écrit Hubert Aquin, «brutalement référés à leur groupe idéologique déterminant et imperméable» et que leur soit refusé « tout pouvoir de connaissance parce que, désormais et une fois pour toutes, on connaît leurs conditionnements» (Blocs erratiques, 1962).Pourtant, le plus souvent, ils ont bel et bien une allégeance partisane; l\u2019essentiel est de la dissimuler.Cette dissimulation est devenue, à notre époque, source de crédibilité.On a le courage de ses opinions.jusqu\u2019à une certaine limite.Cette limite, c\u2019est l\u2019action politique.Le personnage d\u2019influence contemporain par excellence, donc, c\u2019est l\u2019armchair general qui dit ce qu\u2019il pense depuis le confort de sa chaise de bureau mais qui n\u2019aura jamais l\u2019idée saugrenue de se présenter sur une tribune pour appeler à l'action politique.Cela crée un monde où les véritables propositions sont rares et où les critiques pullulent à tel point qu'il devient extrêmement gênant de proposer.Plonger dans l'action signifierait risquer notre prestige social et notre employabilité pour un parti politique, en lui faisant cadeau de toute l\u2019influence que nous avons réussi à accumuler afin qu'il la dilapide en mensonges.Ceux qui nous écouteraient balaieraient désormais nos propos de la main : «Ah, celui-là, on sait bien, il est avec telle gang», comme si nous avions tout à coup perdu toute intelligence, toute capacité de penser par nous-mêmes, comme si nous étions devenus, du jour au lendemain, des diseurs de n\u2019importe quoi, des langues de bois irréchapables - bref, des politiciens.OÙ EST PASSÉ GÉRALD GODIN?À la fin de l\u2019ère duplessiste, des professeurs d'université, des journalistes et des artistes se sont affichés et ont investi le champ politique.La noirceur était devenue assez lourde à porter pour que le spectre de perdre leur job ou de voir s'effriter leur statut social individuel ne suffise plus à les neutraliser.L\u2019un après l\u2019autre et l\u2019un entraînant l\u2019autre, ils labourèrent la terre en jachère de la pensée-action politique au Québec et redonnèrent sa force politique à la collectivité québécoise.Mais cette cohérence de la pensée et des gestes.Cette idée d'envahir l'Assemblée nationale pour y prendre la place des politiciens carriéristes à courte vue, ne sont pas encore redevenues à la mode.Trop peu de gens de qualité, sincères et décidés n\u2019osent investir la politique.Leur ego leur dit: «Prudence! Tu pourrais avoir l\u2019air de.!» et laisse à d\u2019autres égos - les super-partisans - le loisir d'occuper les parlements.Chers influents, vous faites du bon travail dans vos chroniques, dans vos émissions, dans votre art, dans vos cours.Mais qui ramassera le paquet si vous continuez à avoir peur de mettre le pied dans le carré de sable?Toujours les mêmes, qui ne reprendront vos idées que le court instant d'une campagne électorale.Votre travail tombe à l\u2019eau.J\u2019écris tout ceci parce que j\u2019ai envie, comme disait Gandhi, d\u2019être le changement que je veux voir dans le monde.J\u2019ai frayé avec la mode non partisane, la mode de l'extrême prudence, j'ai cru que j'aurais plus d'influence ainsi.Mais ce que je faisais, en réalité, c'était sacrifier la véritable action politique pour ma petite notoriété individuelle en devenir.Alors que le plus beau pari, c\u2019est d\u2019avoir les deux, c\u2019est que la seconde découle précisément de la première, qu\u2019elle la serve.\u2022 juillet-août 2012 RELATIONS coNtROveRse Actuellement, au Québec, on voit souvent de l'apolitisme là où il n'y en a pas.Mais pour ceux et celles qui ne craignent pas d'affirmer le caractère politique de leur action, un choix s'impose : doit-elle être partisane ou non?L\u2019engagement non partisan est aussi essentiel que la voie partisane.CLAUDE VAILLANCOURT Les partis au pouvoir ont plutôt tendance à se mettre au service des classes dominantes.Dans ce contexte, pour plusieurs, une solution s\u2019impose: créer et investir des partis politiques différents, progressistes et ouverts aux revendications sociales.Ces partis seront ainsi guidés par des citoyens impliqués qui empêcheront que les intérêts particuliers l\u2019emportent sur les intérêts collectifs.LES DÉRIVES DU POUVOIR Ce choix est on ne peut plus louable et les mouvements sociaux ont besoin d\u2019avoir des relais au sein des partis politiques pour porter leurs idées, les défendre et les mettre en œuvre.Mais il semble évident que les politiciens y parviennent difficilement seuls.Rappelons-nous que le néolibéralisme s\u2019est installé après que les mouvements sociaux aient remporté d\u2019importantes victoires.Plusieurs avaient accordé leur confiance à des gouvernements de gauche pour préserver les acquis de ces luttes parfois douloureuses.Le Parti québécois est l\u2019exemple flagrant d\u2019un parti qui avait un programme aux objectifs sociaux ambitieux, avec une base militante nombreuse et active.Pourtant, une fois au pouvoir, il n\u2019a pas résisté aux pressions et à l\u2019idéologie dominante et a adopté une série des mesures néfastes : baisses d\u2019impôts qui ont fragilisé les services publics, mesures désastreuses pour atteindre le déficit zéro, virage néolibéral dans la conception de l\u2019État.Et ce, aux dépens de sa base, souvent considérée comme un adversaire aux yeux des dirigeants du parti.Le réveil a été principalement sonné par les groupes sociaux, aux premières loges pour évaluer, comprendre et se mobiliser devant de telles politiques.De pareilles dérives ont aussi été observées en grand nombre à l\u2019étranger.Par exemple, le Parti socialiste en France n\u2019avait plus de socialiste que le nom sous le gouvernement de Lionel Jospin.Barack Obama, porté par l\u2019appui et les dons multiples de simples citoyens dans sa campagne pour l\u2019investiture du Parti démocrate, s\u2019est ensuite en grande partie soumis aux volontés des élites d\u2019affaires qui ont financé sa campagne présidentielle à coup de millions de dollars.UN PARTAGE DES TÂCHES Plusieurs ne se laissent pas abattre par de pareils résultats et croient que l\u2019on peut faire mieux en formant de nouveaux partis politiques, comme Québec solidaire.Il faut espérer de tout cœur qu\u2019ils aient raison.Le pouvoir politique est essentiel pour changer en profondeur les choses.Mais qui peut nous garantir que lorsque ces nouveaux partis s\u2019approcheront de leur but, ils ne seront pas tentés - voire contraints - par les mêmes compromissions et les mêmes jeux de coulisses que leurs prédécesseurs?D\u2019où l\u2019importance d\u2019avoir un mouvement social actif et bien organisé.Au Venezuela, au Brésil, en Bolivie et en Équateur, des partis politiques de gauche ont réussi à prendre le pouvoir parce qu\u2019ils ont profité d\u2019un appui indispensable de mouvements sociaux solidement implantés.Les transformations sont plus profondes et plus durables si elles s\u2019inscrivent dans une telle dynamique que si elles sont imposées par une élite politique, tout bien intentionnée soit-elle.Parlons ici d\u2019un partage des tâches : certains doivent choisir la voie de la politique partisane.Ils ne pourront cependant être efficaces que s\u2019ils sont constamment épaulés par des personnes qui les suivent de près, les encouragent et leur donnent une importante approbation lorsqu\u2019ils agissent en fonction du bien commun et de l\u2019intérêt public.Mais qui sauront aussi les contester et les guider lorsque le parti s\u2019éloigne de ses objectifs.J\u2019ai quant à moi fait le choix de militer hors des partis politiques.Je ne prétends pas, loin de là, que ce choix est le meilleur.Mais je sens que dans l\u2019équilibre des forces actuelles, il reste un travail gigantesque à faire pour donner aux partis politiques la force et le bien-fondé d\u2019entreprendre les transformations plus que nécessaires pour échapper aux multiples crises qui nous assaillent et faire en sorte que celles-ci aient l\u2019appui d\u2019une grande partie de la population.Or, se faire élire, entreprendre la bataille politique nécessite beaucoup de temps, de courage et d\u2019énergie, mais comporte aussi son lot de «politicaillerie».Ce qui ne permet pas toujours aussi librement de s\u2019instruire, d\u2019approfondir des dossiers, de demeurer actif dans la guerre - fondamentale - des idées.De plus, le militant non partisan profite d\u2019un préjugé favorable : il ne veut pas le pouvoir, il ne travaille pas pour ses propres intérêts.Cela, à mes yeux, lui donne une formidable légitimité.\u2022 L'auteur, professeur de littérature au Collège André-Grasset, écrivain et militant, est président d'ATTAC-Québec 37 RELATIONS juillet-août 2012 eN BRef AGRICULTURE URBAINE Le Collectif de recherche en aménagement paysager et en agriculture urbaine durable (CRAPAUD), en association avec l\u2019Institut des sciences de l\u2019environnement, convie les citoyens au pouce vert à l\u2019École d\u2019été sur l\u2019agriculture urbaine, du 13 au 17 août prochain, à l\u2019UQAM.Ces cinq jours de formation visent à stimuler la discussion entre les différents acteurs du Québec, mais aussi de France, du Liban, de Belgique, d\u2019Espagne, des États-Unis, etc.Deux niveaux de formation, qui intègrent tous deux un apprentissage théorique et pratique, sont offerts : un premier niveau plus adapté aux néophytes de l\u2019agriculture urbaine qui désirent se familiariser avec le sujet, et un deuxième niveau pour les participants plus expérimentés.Renseignements et inscriptions : .UNIVERSITÉ D\u2019ÉTÉ Du 16 au 18 août prochain, les Nouveaux cahiers du socialisme convient la gauche québécoise à son université populaire d\u2019été sous le thème «S\u2019organiser, résister et vaincre».L\u2019événement sera l\u2019occasion de discu- ter des conséquences des récentes réorganisations du capitalisme néolibéral; de révéler les résistances citoyennes qui s\u2019organisent devant ce « chien fou qui navigue de bulles spéculatives en crises à répétition»; de décortiquer la philosophie individualiste et agressive de «tout-le-monde-contre-tout-le-monde» promue dans et par les médias dominants; d\u2019explorer les théories de l\u2019émancipation et les capacités du mouvement populaire d\u2019aujourd\u2019hui.Renseignements et inscriptions : .ASSURANCE MÉDICAMENTS La campagne en faveur d\u2019un régime entièrement public d\u2019assurance médicaments, organisée par l\u2019Union des consommateurs, continue de battre son plein.L\u2019organisme exige que le gouvernement du Québec revoie ses politiques liées aux médicaments pour reprendre le contrôle de leurs coûts, en forte hausse tant dans le régime d\u2019assurance public que chez les assureurs privés.Les Québécois paient 38 % de plus que la moyenne des pays de l\u2019OCDE pour leurs médicaments.Un régime universel entièrement public permettrait un meilleur contrôle des prix dans un contexte où l\u2019industrie pharmaceutique croît de manière ex- ponentielle.À l\u2019heure actuelle, plus de 215 organisations communautaires et syndicales, ainsi qu\u2019une trentaine de spécialistes dont des médecins, appuient formellement la campagne.Renseignements : .PLAN NORD ET AUTOCHTONES La Coalition pour les droits des peuples autochtones au Québec, dont fait partie Amnistie internationale Canada francophone, a récemment publié Pour un Plan Nord respectueux des droits humains.Cette déclaration dénonce le fait que les gouvernements canadien et québécois encouragent le déploiement des industries extractives pour assurer un développement économique basé sur une exploitation intensive de la nature.Le Chef de l\u2019Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, Ghislain Picard, ne cesse d\u2019ailleurs de dénoncer le fait que plusieurs communautés n\u2019ont pas été consultées - ni même informées -, alors que des projets sont prévus sur leurs territoires.La Coalition exige que le gouvernement du Québec intègre les normes de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones dans le Plan Nord.À lire : .00 (N ZL ri Oh O CN (N Yvan Bordeleau LA DÉMOCRATIE, une affaire de tous Redeatnm le vrti uns de la pobtitpu V Yvan Bordeleau a été dix-neuf ans l\u2019Acadie à l'Assemblée nationale Une réflexion critique, lucide et pragmatique sur la démocratie et la politique juillet-août 2012 RELATIONS muLtiméDias DVD LES ÉTATS-UNIS D\u2019AFRIQUE -AU-DELÀ DU HIP HOP RÉALISATION : YANICK LÉTOURNEAU PÉRIPHÉRIA PRODUCTIONS/ONF 2011, 75 MIN.Pendant qu\u2019on cherche à interdire le hip hop dans les bars de Montréal, sous prétexte qu\u2019il serait synonyme de gangs de rue, ce documentaire fait connaître des artistes africains qui en font un outil d\u2019expression et de mobilisation sociale puissant et fidèle à l\u2019essence de cette culture souvent détournée et récupérée par l\u2019industrie.Célébrer les cinquante ans des indépendances africaines?Pour eux, cela passe par la pratique d\u2019un art engagé qui dénonce la situation de l\u2019Afrique, restitue la mémoire historique, insuffle de l\u2019espoir aux jeunes générations et ravive les idéaux et projets portés par les héros de l\u2019indépendance.«À l\u2019école, on apprend la guerre de 1914-1918 et celle de 1939-1945.L\u2019histoire de France, la révolution française, la révolution russe: on connaît.Mais nos propres révolutions et nos propres héros, ça, on ne connaît pas», explique l\u2019artiste sénégalais Didier Awadi.C\u2019est entre autres pour remédier à cette situation absurde qu\u2019il entreprend de faire connaître les grands leaders de la conscience noire - les Kwame Nkru-mah, Nelson Mandela, Patrice Lumumba, Thomas Sankara, etc.- qui se sont battus pour une Afrique unie et indépendante et l\u2019ont souvent payé de leur vie.Le réalisateur québécois Yanick Létourneau l\u2019accompagne dans cette aventure qui les conduit dans plusieurs pays, de Dakar à Paris, en passant par New York et Johanessburg.Le résultat instruit et inspire.L\u2019idée de Didier Awadi : retrouver les grands discours de ces grands personnages politiques - auxquels s\u2019ajoutent Martin Luther King et Malcolm X entre autres -, en faire des chansons et les enregistrer avec des artistes engagés hip hop tels que Smockey (Burkina Faso), M1 du groupe Dead Prez (États- Unis) et ZuluBoy (Afrique du Sud).L\u2019aboutissement de la démarche sera le disque Présidents d'Afrique, des concerts - véritables exutoires et catalyseurs de conscience et d\u2019espoir - et ce documentaire.Il s\u2019est mérité le Prix de la critique et de la Cinémathèque québécoise lors des Rencontres internationales du documentaire de Montréal, en 2011.Un site Web interactif fort intéressant enrichit, de plus, l\u2019expérience ().Aider l\u2019Afrique?Il faudrait d\u2019abord cesser de lui nuire, dirait sans doute encore aujourd\u2019hui l\u2019une des figures importantes qui hantent ce film, Thomas Sankara, arrivé au pouvoir au Burkina Faso en 1984 et assassiné en 1987.L\u2019Afrique n\u2019est pas pauvre, elle est appauvrie, dépossédée de ses richesses et maintenue dans un état de dépendance façonné par les élites économiques et politiques locales et internationales qui en profitent.Sankara dénonçait les diktats des puissances occidentales (dette, plans d\u2019ajustement structurel, privatisations, etc.) destinés à faire en sorte que la satisfaction des besoins des élites et des multinationales passe avant les besoins des populations locales.Il avait prouvé que le Burkina Faso, un pays pauvre, pouvait sortir de la pauvreté avec ses propres forces, sans aide internationale.Le cimetière où il a été inhumé est aujourd\u2019hui un véritable dépotoir d\u2019ordures.Blaise Compaoré, mis en cause dans son assassinat, préside depuis un régime autocratique, mafieux et meurtrier.L\u2019une des scènes fortes du film est celle où l\u2019on voit le chanteur burkinabé Smockey dédier - à la barbe du président Compaoré qui est dans la salle - le prix qu\u2019il reçoit dans un gala à la mémoire des grands combattants de l\u2019indépendance, dont Sankara.Son courage inspire toute une jeunesse, on le voit bien lors d\u2019une rencontre filmée avec un groupe de jeunes qui parlent de la peur qui paralyse.Le Canada, qui joue un rôle déplorable en Afrique par son soutien éhonté à l\u2019industrie minière mais aussi aux institutions financières internationales, entre autres, est ironiquement impliqué dans ce film par le biais de plusieurs institutions culturelles (ONF, Patrimoine Canada, Radio-Canada), aujourd\u2019hui affectées par les coupes récentes du gouvernement conservateur.Yanick Létourneau est aussi pro- ËTATS-UN AU DELÀ DU HjP HOP j ____\t\u2019\u2022uiaanni!'»» «¦.\u2022Wi-1» ' \u2022 Itw * ITO-\u2019fci nHV»! Il vu.vOtwîlajjH IWtWülffllïfflM ducteur (avec Colette Loumède dans ce cas-ci) et a manifestement bien su convaincre des partenaires, dont plusieurs du Québec, de soutenir ce projet qui y gagne en qualité.Avis à ceux et celles que le hip hop n\u2019attire pas: ce film nous fait voyager bien au-delà du hip hop, comme le dit le titre, pour nous révéler une histoire, un rêve de justice et un formidable antidote au cynisme, soit tous ces jeunes Africains fiers, politisés et actifs dans le devenir de leurs pays.CATHERINE CARON 39 RELATIONS juillet-août 2012 LiVRes POUR L\u2019ÉCOJUSTICE David Fines JONAS, LE PROPHÈTE DE L'ENVIRONNEMENT Montréal, Novalis, 2011, 143 p.La crise écologique n\u2019est plus seulement à nos portes; elle se situe désormais au cœur des enjeux contemporains.Elle tire en grande partie son origine de l\u2019économie capitaliste et d\u2019une conception particulière du progrès.Son dernier avatar, le néolibéralisme, risque même de nous précipiter vers une sixième extinction massive mettant en danger la survie de notre espèce.Ainsi la crise écologique s\u2019avère également une crise des principes qui régissent notre mode de vie et, par conséquent, une crise spirituelle.Telle est la thèse majeure développée par David Fines dans son dernier essai.Pasteur de l\u2019Église unie et militant de longue date pour la cause écologique, l\u2019auteur revisite la tradition biblique à travers une relecture originale du livre de Jonas et propose des pistes herméneutiques concernant les enjeux environnementaux.S\u2019appuyant sur les données exégétiques les plus récentes, il nous introduit à la dimension symbolique constituant le cœur du livre de Jonas.Il rappelle que le personnage de Jonas, éponyme d\u2019un prophète duVIIP siècle avant notre ère (2 Rois 14,25), est envoyé par Dieu à Ninive, ville ennemie du Royaume d\u2019Israël.Jonas s\u2019est montré des plus récalcitrants à son ministère en tentant d\u2019échapper à ses David Fines responsabilités.Après maintes péripéties - dont la fameuse anecdote du poisson -, le héraut de la divinité livre son message à ce peuple païen, mécréant et donc totalement exclu des promesses divines.Contre toute attente, celui-ci se convertit contrairement à Israël, ce qui ne manque pas de susciter la colère du prophète.Par une intervention surnaturelle, Jonas voit que l\u2019amour divin ne se borne pas à un peuple, ni même à l\u2019humanité, mais embrasse toute la Création.Comme le rappelle l\u2019auteur, le livre de Jonas a été rédigé tardivement et représente une métaphore du ministère prophétique.Ce bijou biblique consacre une grande place à l\u2019universalisme de l\u2019amour divin.Il s\u2019agit, comme le souligne l\u2019auteur, d\u2019une critique subtile de l\u2019ethnocentrisme et de l\u2019anthropocentrisme.Partisan d\u2019une approche valorisant toutes les formes de vie, il relie symboliquement, avec finesse et doigté pastoral, les épreuves traversées par Jonas (la tempête, la mer, le poisson et la chaleur accablante) à la dégradation des écosystèmes marins, aux perturbations climatiques et à la désertification.L\u2019auteur précise que le propre des prophètes modernes consiste, à l\u2019instar de leurs prédécesseurs, à dénoncer les problèmes actuels (destruction de l\u2019écosphère, urbanisation galopante, accroissement des gaz à effet de serre).Refusant de sombrer dans l\u2019alarmisme, il se montre également à l\u2019affût des attitudes tant personnelles que collectives nécessaires pour consolider les efforts de changement vers une société plus humaine et plus écologique.Il insiste, devant le pessimisme anthropologique à la mode de nos jours, sur le fait qu\u2019une transformation inattendue peut toujours survenir, comme le laisse entendre la conversion de Ninive, ville où était envoyé Jonas.En plus d\u2019être une solide initiation des plus accessibles au livre de Jonas, cet essai a l\u2019immense mérite, parmi bien d\u2019autres, de remettre en question la conception selon laquelle la Bible se caractérise par un anthropocentrisme délétère.En entrant en dialogue constant avec le récit biblique, l\u2019auteur construit une actualisation créative, intelligente et cohérente des Écritures, qui renouvelle le regard porté sur elles et incite les chrétiennes et chrétiens à s\u2019engager activement dans la lutte pour l\u2019écojustice.PATRICE PERREAULT revue, nous offre régulièrement des œuvres et des textes.Le magnifique ouvrage qu\u2019il publie en collaboration avec Marc H.Choko, professeur à l\u2019École de design de l\u2019UQAM où il a étudié et enseigne actuellement, est une merveilleuse façon d\u2019approfondir notre connaissance de l\u2019artiste tout en admirant plus de 150 de ses peintures, illustrations et affiches.Nous y apprenons énormément de choses : son parcours, ce qui l\u2019habite, ce qui l\u2019inspire, sa quête, sa conception de la création, ses rencontres décisives.Parmi elles, notons celle avec Wajdi Mouawad, alors directeur artistique du Théâtre de Quat\u2019Sous, qui scellera un tournant dans sa vie.C\u2019est à ce moment-là, d\u2019ailleurs, qu\u2019il se liera d\u2019amitié avec le rédacteur en chef de Relations de l\u2019époque, Jean Pichette.Mais l\u2019ouvrage n\u2019est pas simplement éclairant.Nous avons droit à une réflexion sur l\u2019art, le processus de création, la vie, notre monde.Lino nous convie à entrer dans son imaginaire.Qu\u2019il puisse le dire avec des mots, comme il le fait plus généralement avec des couleurs et des formes, est un bonheur, d\u2019autant plus qu\u2019il est de ces artistes qui savent exprimer dans leurs œuvres le cœur d\u2019une époque, ses L\u2019ART ET LA VIE Marc H.Choko et Lino LINO Montréal, Alto, 2011, 224 p.Les lecteurs de Relations sont choyés.Lino, qui collabore depuis 2001 à la 40\tjuillet-août 2012 RELATIONS LiVR.es ''L M/ o j .\tH CHokb I jt Li NO inquiétudes et ses angoisses, ses rêves et ses cauchemars.Les œuvres de Lino sont indissociables de l\u2019écriture - ses corps à peine esquissés, ses traits rapides et hachurés, son recours au crayon, au collage, au papier, au sparadrap -, tout cela l\u2019évoque.Lettres de sang et de chair.Couleurs de cris.Poésie des profondeurs.Sensation du vide et du silence.Plongée dans l\u2019obscur et ses fantômes, ses fantasmes, ses fantasmagories, ses plaies vives comme des lèvres.Des mots, des phrases, très souvent se fondent à la peinture comme matières picturales.La rature est courante, trace de l\u2019effacement, de l\u2019oubli, du doute -glose indélébile, insoumise du souffle vivant sur le diktat du destin.Parmi les œuvres magnifiques reproduites dans le livre, il y en a une qui interpelle particulièrement (p.88).Il s\u2019agit d\u2019un homme à genoux esquissé à grands traits.Nu probablement.Ses bras semblent croisés, attachés dans le dos.Ce n\u2019est pas sûr.Un cercle tracé sur l\u2019épaule évoque peut-être l\u2019amputation.A-t-il finalement des bras?La tête est penchée sur la poitrine, mais elle aussi semble avoir été tranchée.Une tache d\u2019encre brunâtre recouvre le visage, ainsi enveloppé d\u2019ombre.Un long trait traverse le front.Est-ce une giclée de sang vers le sol?Tout est dans l\u2019apparence.L\u2019incertitude.L\u2019hésitation.Rien n\u2019est sûr dans la forme.Prière ou torture.Contemplation ou prostration.La tache d\u2019encre qui contraste dans l\u2019esquisse nous ramène au visage - un puits sans fond.Un vide saturé de sensations, brèche ouvrant sur l\u2019autre rive de l\u2019existence, lointaine, baignée d\u2019ombre.Est-ce un autoportrait?Sur la page d\u2019à-côté se trouve un passage où Lino parle du rôle de la souffrance dans l\u2019art.On y lit, entre autres : « Comment comprendre ce qui nous entoure si rien en nous ne résonne au-delà de l\u2019évidence?» (p.89).Tout est là.L\u2019œuvre d\u2019art est la mémoire fugitive d\u2019un coup d\u2019œil subversif.Ce bel ouvrage se termine par une dizaine de témoignages d\u2019amis.Ils sont autant de fenêtres éclairantes sur l\u2019œuvre de Lino et d\u2019indices que nous sommes devant une figure marquante de l\u2019art.JEAN-CLAUDE RAVET UNE RÉFLEXION À APPROFONDIR Anna Bozzo et de Pierre-Jean Luizard (dir.) LES SOCIÉTÉS CIVILES DANS LE MONDE MUSULMAN Paris, La Découverte, 2011, 480 p.Cet ouvrage collectif a été édité très rapidement à la suite du «printemps arabe».Recueil produit de travaux d\u2019une vingtaine de spécialistes du monde musulman, il a pour principal mérite de neutraliser plusieurs préjugés courants.Il explique, par exemple, que les islamistes sont concernés par les droits de l\u2019Homme et les libertés publiques non par opportunisme, mais en raison de la longue répression qu\u2019ils ont partout subie.Il démolit au passage l\u2019image de la femme musulmane victime de sa religion.Et surtout, il illustre combien le monde musulman, bien loin de constituer un bloc monolithique cimenté par un islam uniforme, est au contraire politiquement et religieusement pluraliste.L\u2019ouvrage regroupe un ensemble de problématiques spécifiques et d\u2019approches théoriques différentes appliquées à l\u2019un ou l\u2019autre des pays musulmans, du Mali à l\u2019Irak, en passant par l\u2019Égypte et le Liban.Dans cette juxtaposition d\u2019études de cas, on ne retrouve que quelques réflexions théoriques partielles ainsi qu\u2019un témoignage vécu.D\u2019où les faiblesses théoriques de l\u2019ouvrage.En effet, celui-ci se présente comme une collection de textes disparates à laquelle les directeurs de publication n\u2019ont pas tenté de donner un semblant d\u2019unité: une introduction sans problématique générale, un classement arbitraire des contributions dans les différentes sections de l\u2019ouvrage et une absence de conclusion illustrent un manque d\u2019esprit de synthèse et de réflexion.Ils n\u2019ont pas exercé quelque leadership intellectuel que ce soit et se sont contentés de rassembler vingt-cinq articles de valeur inégale.Ainsi on retrouvera des affirmations superficielles du genre «nous n\u2019avions pas prévu les événements de 2011» (p.16).Il conviendrait plutôt aux politologues et aux spécialistes de terrain d\u2019expliquer comment ils s\u2019y sont pris pour ignorer les situations que les diplomates en poste dans le monde musulman avaient amplement décrites et publicisées, cela bien avant les fuites de Wikileaks.De plus, on peut douter de la pertinence de réfléchir sur une «spécificité musulmane» (p.17), tout en ignorant les manifestations de cette commune humanité que le monde musulman partage avec le reste de la planète.Enfin et surtout, l\u2019ouvrage souffre de l\u2019absence de réflexion sur les notions de démocratie et de société civile.Comment peut-on évaluer l\u2019apport de la société civile aux processus de démocratisation ou de dé-démocratisation si l\u2019on n\u2019a pas réfléchi, au préalable, à la notion de démocratie?Ce livre ne comporte, en effet, qu\u2019un article sur le phénomène des contrepoids en contexte autoritaire (l\u2019article de B.Dupret et J.-N.Ferrié qui porte sur la judiciarisation de la contestation).Nulle part il n\u2019est précisé en quoi une société peut être dite « civile».Comment se comparent les rapports société civile/État en contexte démocratique et en contexte autoritaire?Les directeurs de la publication n\u2019ont pas réfléchi à cette question.Néanmoins, certains lecteurs apprécieront les chapitres instructifs sur mm lu» h\tkwirJ les sociétés civiles dans le inonde musulman f vr ü RELATIONS juillet-août 2012 LiVRes l\u2019instrumentalisation du terme «société civile» par les discours étatiques (J.-C.Vatin), les premières formes de sociabilité que furent les salons et les cafés à la fin de l\u2019empire ottoman (C.Baldazzi), le football comme lieu de socialisation au Liban (O.Lamloun) et les stratégies de contestation des acteurs civils dans un contexte autoritaire (M.Tozy).LISE GARON ÉCLAIRAGE SUR LA LAÏCITÉ Jean Baubérot et Micheline Milot LAÏCITÉS SANS FRONTIÈRES Paris, Seuil, 2011, 352 p.Plusieurs personnes interviennent dans le débat public sur les enjeux de la laïcité, mais peu en sont des experts.Les sociologues Jean Baubérot et Micheline Milot, l\u2019un Français et l\u2019autre Québécoise, s'intéressent à cette question depuis de nombreuses années.Au fil de leurs collaborations, ils se sont mutuellement beaucoup apporté et ont enrichi leurs approches du concept de laïcité.Leurs réflexions ont gagné en profondeur et en complexité dans ce dialogue fréquent entre chercheurs enracinés dans des contextes culturels et historiques différents.Le livre qu\u2019ils nous offrent témoigne de ce va-et-vient stimulant, mais aussi d\u2019une riche complémentarité, autant dans leurs approches des questions abordées que dans leurs styles.Le titre du livre, Laïcités sans frontières, en dit déjà beaucoup sur l\u2019objectif poursuivi: montrer les configurations diverses de la laïcité selon les contextes nationaux et les moments historiques.La laïcité est considérée comme un «mode d\u2019organisation politique visant la protection de la liberté de conscience et l\u2019égalité entre les citoyens », ses deux véritables finalités aux yeux des auteurs.Les enjeux de la «séparation» - qui assure une autono- Jean Baubérot Micheline Milot i Laïcités sans frontières ll|COIMIUI|lll|l>ill| SIUll mie de l\u2019État par rapport aux traditions religieuses et qui permet à ces dernières d\u2019exister sans contrôle émanant du politique - et ceux de «neutralité» de l\u2019État - qui rend possible l\u2019existence d\u2019une pluralité de croyances et de références éthiques au sein de la société, de même qu\u2019une égalité dans le traitement qu\u2019on leur accorde - sont dès lors plutôt présentés comme des moyens pour les atteindre.La réflexion proposée se décline en six thèmes composant les six chapitres du livre : les ancrages historiques, le concept de laïcité, les frontières entre les sphères privée et publique, la sécularisation, les seuils de laïcisation et la laïcité en France.Dans chacune des parties, les auteurs présentent les diverses positions sur ces enjeux, ainsi que de nombreux penseurs et chercheurs dont l\u2019apport au débat est significatif.Dans l\u2019effort de rappeler l\u2019émergence de la notion de laïcité, Baubérot et Milot consacrent un chapitre important à la pensée libérale de John Locke, qu\u2019ils considèrent comme le premier ayant élaboré «une pensée philosophique structurante pour la laïcité» à partir de la notion de tolérance.Ils confrontent cette pensée à celles des penseurs républicains, mais aussi au test de la réalité empirique et de l\u2019histoire, puisqu\u2019il n\u2019est pas uniquement question de débats philosophiques abstraits.Le chapitre sur la notion de laïcité est très éclairant.Il propose six types de laïcité à partir d\u2019une analyse des multiples aménagements mis en place dans différents pays.Cette section insiste sur le fait que les aménagements privilégiés sont des compromis issus des revendications internes, compromis qui sont en évolution et peuvent changer selon les époques et les conjonctures.Le livre se termine par un chapitre fort instructif sur la laïcité française, qui est souvent présentée comme un modèle immuable à reprendre pour développer une laïcité au Québec.Les auteurs la présentent comme une laïcité « à la croisée des chemins».Ils rappellent les tensions importantes qui ont traversé cette notion politique à différentes époques et montrent que les nouvelles réalités auxquelles la société française est confrontée sont loin d\u2019être prises en compte dans les quelques mesures controversées prises ces dernières années.Le livre est très fouillé et aborde plusieurs enjeux complexes soulevés dans nos débats sur la laïcité.Pour ceux et celles qui s\u2019intéressent depuis peu à cette question, il est certainement préférable de se familiariser d\u2019abord avec des écrits plus vulgarisés des deux auteurs, notamment La laïcité en 25 questions (Novalis, 2008) de Micheline Milot, dont le propos est très pédagogique, ou Les laïcités dans le monde (coll.Que sais-je?) et Histoire de la laïcité en France aux PUF, tous deux réédités en 2010, deux ouvrages forts utiles de Jean Baubérot.Pour tous les autres, le livre mérite d\u2019être lu dans un souci d\u2019apporter une perspective historique à notre réflexion collective sur le sujet, mais aussi pour éviter d\u2019aborder la laïcité québécoise à partir de raccourcis, malheureusement trop nombreux, qui teintent le débat public.Nous pourrions peut-être ainsi sortir des discours émotifs, paralysants et réducteurs qui caricaturent les options souvent appelées « laïcité ouverte » et «laïcité tout court».Notre recherche collective gagnerait à identifier, au cœur de ces questionnements, ce qui correspond le mieux à notre réalité sociohistorique québécoise.ÉLISABETH GARANT ü juillet-août 2012 RELATIONS I A DIRECTION l)f lf 'N'Pnium Warren UNE HISTOIRE DES SEXUALITÉS AU QUÉBEC AU XXe SIÈCLE SOUS LA DIRECTION DE JEAN-PHILIPPE WARREN UNE HISTOIRE DES SEXUALITÉS AU QUÉBEC AU XXe SIÈCLE La longue marche des identités sexuelles vlb éditeur Une société de Québécor Media editionsvlb.com soirées ReLatiONS CINÉ-DÉBAT Les États-Unis d'Afrique : une quête mise en musique L\u2019esclavagisme, le colonialisme et le néolibéralisme ont successivement entravé le rêve de libération et d\u2019indépendance de l\u2019Afrique, toujours soumise aux diktats économiques et politiques des pays occidentaux.Le film de Yanick Létourneau, Les États-Unis d\u2019Afrique, relate la production de l\u2019album Présidents d\u2019Afrique de l\u2019artiste hip hop sénégalais Didier Awadi.Celui-ci parcourt le continent et même les États-Unis à la recherche des grands discours des leaders africains comme Kwame Nkrumah, Nelson Mandela, Patrice Lumumba et Thomas Sankara.Ce film présente le rêve de justice porté par des artistes engagés et la jeunesse d\u2019un continent, qui pourrait un jour devenir les États-Unis d\u2019Afrique.Nous en discuterons avec: Yanick Létourneau, réalisateur; Aziz Fall, membre du Groupe de recherche et d\u2019initiatives pour la libération de l\u2019Afrique.Le jeudi 30 août, de 19 h à 21 h 30 Maison Bellarmin 25, rue Jarry Ouest, Montréal (métro Jarry ou De Castelnau) Contribution suggérée: 5$ Renseignements: Agusti Nicolau, 514-387-2541, poste 241 / cibl1015.com AnimerMontréal 101,5 "]
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