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Titre :
La relève
Éditeur :
  • [Montréal :La relève],1934-1941
Contenu spécifique :
Octobre
Genre spécifique :
  • Revues
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La relève, 1937-10, Collections de BAnQ.

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I I I 11 ¦ ¦ ¦ m 1 in A ¦ m ; ; If a \ 111 DU "DIVOIl!' UOHTliAL 1 I LA RELEVE CAHIERS PUBLIES SOUS LA DIRECTION DE ROBERT CHARBONNEAU ET DE PAUL BEAULIEU CLAUDE HURTUBISE .Notes sur René Schwob 193 GILMARD Jacques Maritain 200 Gide et l'expérience communiste 2 (fin) ROBERT EUE 209 FRANÇOIS HERTEL "Menoud, moître-droveur" 216 JEAN-MARIE PARENT .Victimes du destin d'une époque 220 Chroniques L'Action Catholique — Pour que la "Relève” continue 8e cahier, 3e série 15 cents MONTRÉAL 1937 JRUST 0ÉNÉRAL DU (ANAPA CONSEIL D’ADMINISTRATION L’hon.J.M.Wilson, président L’hon.D.O.L’Espcrance, vice-président Beaudry Leman, vice-président.L.J.Adjutor Amyot Joseph Beaubien L.E.Beaulieu, C.R.J.T.Donohue Sir J.Ceo.Carneau Mendoza Langlois Ch.Laurendeau, C.R.L’hon.J.Nicol, C.R.L’hon.J.E.Perrault, C.R.L'hon.Donat Raymond Léo G.Ryan L’hon.Ceo.A.Simard C.-E.Taschereau, N.P.Arthur Terroux Rene Morin, directeur général.Le TRUST GENERAL DU CANADA est une compagnie de fidéicommis ou, si l'on préfère ces désignations, une société de trust ou une société de fiducie fondée et organisée expressément pour remplir de nombreuses et délicates fonctions, ayant toutes pour objet l'administration des biens d'autrui : exécution testamentaire, fiducie, conseils financiers, etc.Capital versé .Biens en régie, plus de .Fiduciaire d’obligations corporatives excédant .$ 1,105,000.00 .$55,000,000.00 .$60,000,000.00 112 ouest, rue St-Jacques MONTREAL 71, rue St-Pierre QUEBEC LA RELEVE rédacteur en chef: CLAUDE HURTUBISE 36, avenue Roskilde, Outremont, Montréal.8e cahier 3e série Notes sur René Schwcb C’est avec le plus profond respect qu'il convient d'aborder une œuvre comme celle de M.René Schwob, mais un respect qui n'empcche pas ce sentiment de fraternité avec l'auteur, que certains écrivains nous donnent et particulièrement ces auteurs catholiques qui écrivent dans la grâce.Toute œuvre d’art mérite le respect en tant qu elle est, qu elle jouit d'une certaine autonomie de l'être mais aussi parce qu elle révèle, à des degrés différents selon le cas, le débat, les aspirations, la paix d'une âme, le secret d'une personne.Placé devant une confession comme celle de M.Schwob, où il livre l'intime de son cœur, même dans ces ouvrages qui ne relatent pas directement son itinéraire, mais s'y rapportent tous et le rappellent, on se prend à ne pas oser y toucher, de peur d'en fausser le sens.Mais la certitude que cette œuvre a été écrite pour soi, et avec quelle charité, rend plus libre.On ne peut imaginer itinéraire spirituel plus extraordinaire que celui de M.Schwob, itinéraire dont il faut prendre garde de ne pas détruire le caractère unique car il tient à la nature même de sa conversion.Pendant une maladie très grave, l'auteur fit le vœu, s'il guérissait, de se présenter pour recevoir le baptême.Déjà, 194 LA RELÈVE sur les conseils d'un ami qui lui assurait que ce sacrement mettrait fin au trouble de son âme, il avait demande le baptême On le lui avait refusé à cause de son insuffisante préparation La seconde fois, malgré de grandes lacunes dans sa connaissance du catéchisme, on accepta à la condition expresse qu'il aille communier tous les jours.Voici d’ailleurs ce qu'il écrit de l'étonnant détour de la grâce en lui: "J'ai, pour y revenir longuement, trop minutieusement développé dans Moi Juif1 — et d'abord dans une note sur le mort qui justifie le titre de: posthume, donné à ce livre — l'incroyable histoire d'un baptême reçu sans une véritable adhésion du fond de mon être aux dogmes que je n'acceptai les yeux fermés qu'en pensant que j'y étais obligé par mon vœu; puis l'histoire, plus incroyable encore de mes communions quotidiennes accomplies comme de très hautes et nécessaires formalités mais sans foi, du moins consciente, je ne dis pas seulement en la Présence réelle — jusqu'en la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ (.) C'est au cours de ces communions fréquentes que me convertirent les grâces sensibles et l'illumination dont peu à peu l’Eucharistie inonda mon cœur stupéfait.De sorte que, par une bienheureuse absurdité, je commençai de croire en la Présence réelle avant de penser que Jésus pût être le Fils de Dieu (.) Il y aurait, dans tant de légèreté, de quoi remplir ma vie entière de confusion, si je ne me persuadais d'avoir échappé au sacrilège à force de naïveté, d'obéissance et d'inconcevable aveuglement ".(Vie Intellectuelle, io mars 1935).Avec un infini respect, il découvre petit à petit Dieu en lui, il perçoit, enfouis en son être, ces appels vers le Créateur et reconnaît docilement que c'est le Christ et son repondent à son attente.Par une habitation quotidienne de la Divinité en lui, il refait à rebours tout le chemin, la Foi l'inonde avec l'amour.Cette expérience, — car c'en est une au début — faite avec une loyauté lumineuse, s'est vite transformée en engage- Église qui 1 Moi, Juif, livre posthume, ainsi que Ni Grec, ni Juif, collection Roseau d'or.Plon.Paris. NOTES SUR RENÉ SCHWOB 195 ment total et c'est en toute sincérité qu'il recherche l'amour, l'amour de Dieu pour Lui seul et non pour les joies qu'il en reçoit.11 faut lire le journal de cet itinéraire pour suivre le lent travail de la grâce et la réponse qui va du respect à la soumission puis à l'élan de charité.On y verra une surabondance de grâces qui fondent dans une âme choisie, et docile, on y verra aussi les sursauts de la chair, les retours, les silences qui sont les nôtres, nos médiocrités, nos faiblesses.Mais ce serait donner une idée bien schématisée de ces livres que de les ramener à ces acceptations et à ces refus tout courts.On y suit un homme que tout intéresse, et que tout dispersait, qui essaie de trouver une unité à ses amours, à ses désirs, à ses tendresses.A chaque pas une question se pose, mais la réponse se fait entendre chaque fois un peu plus vite, et la paix renaît plus profonde.Doué d'une intelligence prodigieusement subtile, constamment penché sur son être pour en suivre, avant sa conversion, "les vaincs agitations " qui recouvraient le lent travail qui porte fruit maintenant, il en est peu dont l'évolution ait été si sûre.Dans une note sur le peintre Chagall, il écrit: “Nous autres, Juifs, nous sommes des incendies qui courent.Et c'est précisément la mobilité de ce feu qu'il semble impossible de fixer”.Mais une fois découvert le centre de la vie, parvenu à Dieu, cet incendie roulant a trouvé sa direction.Depuis ce jour, toute l'œuvre de M.Schwob va droit vers ce but, rien ne l'arrête; au contraire il entraîne tout avec lui vers cette unité, toutes les questions viennent se rattacher à cette Explication totale, toutes scs préoccupations intellectuelles se développent dans ce sens unique où son être spirituel va toujours s'approfondissant.Ce n'est pas sans luttes parfois que tout en lui est obligé d'accepter cette "ordination " unique.Peu d esprits cependant semblent avoir été mieux préparés naturellement à comprendre le spiritualisme catholique.Ses deux derniers livres, Capitale de la Prière et Solitude de Jésus-Christ,1 sont contenus dans ses premiers et ne font que 1 Les deux volumes dans collection Les Iles, Desclée de Brouwer. 196 LA RELÈVE prolonger en la précisant une méditation qui commence avec son être même.MoiVui/.journaldudébutde sa conversion, rapporte comment s'est imposée à lui cette image du Christ mort en Croix, quand, tous ses amis partis, même Marie et Jean, Il reste seul.Qu'a-t-il découvert en Palestine, sinon cette terrible,et au premier abord inexplicable solitude de Jésus, dans une abjection qui surpasse toute imagination ?A Lourdes, écrit-il, "la piété s'exalte en dépit de l'abandon".En Terre Sainte par "la grâce d'un universel abandon".Dans Solitude de Jésus-Christ, on peut comprendre comment l'intelligence de l'auteur, grâce à un sens remarquable du spirituel, saisit la réalité dernière de toute chose, à travers les apparences les plus bouleversantes qui deviennent pour ainsi dire transparentes à ses yeux.Ainsi, le spectacle déconcertant de l'abandon infâme des lieux mêmes où a vécu et est mort le Christ, le spectacle du paganisme des schismatiques grecs, de l'hypocrisie des protestants, de la vanité et de l’insouciance des catholiques qui, lorsqu'ils sont présents — il n'y en a pas beaucoup gent qu'à l’orgueil national et aux pierres, le spectacle de cette réalité matérielle, il le dépasse pour parvenir à l'explication qu il suggère le désir impérieux du Christ de prolonger, sur les lieux mêmes où il a souffert, son humiliation infinie.M.Schwob s est livré à la Palestine comme il s'était livré à 1 Eucharistie, "l'esprit obscur, les yeux fermés".La grâce procède toujours de cette façon avec lui, semble-t-il, profitant, pour le conduire où elle veut, de sa singulière docilité, premier pas vers l'idéal du chrétien que réalisent les saints: l'abandon en Dieu."Le mystère de la bonne volonté, écrit-il dans La Vie Intellectuelle (10 mars 1935) la grâce s'y résume, et rien qu en y consentant, je crois que le plus méprisable des hommes oblige Dieu à lui répondre".De même que Claudel avait été attiré par l'éternelle enfance de Dieu, M.Schwob fut vite frappé par sa faiblesse ' Quelques uns seuls, dit-il, font exception, tels ces Trapp çais d Emmaus et les Soeurs des pauvres françaises qui héb plus misérables de cette misérable population de la Palestine.— neson- istes fran-ergent les , NOTES SUR RENÉ SCHWOB 197 en nous, la faiblesse d'un enfant qui a besoin de toute notre collaboration pour arriver à nous dire son amour, à nous en embraser.Dieu ne veut rien briser, mais s'introduire en nous par la plus petite fissure qu'un moment d'amour, d abandon produit, et une fois présent, nous envahir avec délicatesse, n'exigeant de retour qu'une semblable délicatesse, un effort pour y parvenir plutôt, une attention qui nous conduira jusqu'à cette dépossession de soi-même qu'exige son désir d'envahissement.Si l'homme pèche, c’est-à-dire si, reprenant son autonomie, il se refuse à cet envahissement, Il s'arrête — ne s’en va pas — et attend patiemment qu’on veuille s'occuper de Lui de nouveau, seulement être présent, Il s'arrête comme ces enfants qui cessent de parler quand on ne les écoute plus, et qui font peut-être un petit signe.Le processus de compréhension de M.Schwob est vraiment singulier.Lentement, par "la subtile insinuation, la germination secrète de la vérité à laquelle il est le plus réfractaire, "c'est au plus profond qu'il atteint, où toutes les contradictions se résolvent.Nul n'est plus sensible que lui à ces mystérieuses filiations, celle de la chair et celle de l’esprit, à leur lutte et à la nécessaire domination de l'esprit.Il y aurait beaucoup à dire sur ce fait central chez lui, sur ces désaccords au début entre sa filiation charnelle juive et l'autre filiation, que les gentils lui ont apportée.Cherchant toujours plus profondément en lui-même, il ne tarde pas à trouver la solution de toutes ces oppositions dans le Christ.Rien n’est plus émouvant que ces pages où il exprime son orgueil d'être du peuple choisi, quand il découvre la Palestine, quand il "reconnaît " les Psaumes (aux Vêpres) et se retrouve fils de ceux qui les ont écrits.Et sa joie de comprendre que le christianisme "parfait" cette tradition que l'hérédité charnelle lui a légué.Celui qui voudra étudier le peuple juif et le problème qu'il pose et qu'il cause devra absolument se reporter à l'œuvre de M.Schwob Là encore, dans sa propre chair, dans le creux de son être et sur cette terre qui appartint à ceux de sa race, « 198 LA RELÈVE il a compris l'ultime secret de la Diaspora, de l'incomparable sou (Trance de son peuple, souffrance qui prolonge, explique-t-il, celle du Messie, il a compris aussi la raison de l'aveuglement cupide de ce peuple."L'exigence que Dieu a mise au cœur des Juifs, écrit-il, n'est pas capable de s'arrêter à quelque moyen terme.Soit dans l’argent, ce signe de la Réalité viciée et diabolique — ou dans le besoin d'une perfection de justice humaine, où je trouve comme la projection viciée d'un insatiable désir de la miséricorde, dans tous leurs idéaux plus ou moins illusoires et dégradés, les Juifs portent un goût de l'invisible dont Dieu leur interdit de se débarasser".1 Comment parler d'antisémitisme quand “c’est d'inanition que souffrent les Juifs aujourd'hui.Mais si l'on peut dire que se convertir au catholicisme c’est se convertir à l'Universel, il faut ajouter que c'est d'universalisme que les Juifs ont plus faim qu'aucun peuple.Oui, s'ils sont si douloureusement flottants dans leurs spéculations abstraites, c’est à cause du refus de l’Incarnation.Etant plus que nul peuple au monde spontanément orientés vers l'universel que l'Incarnation résume et conditionne, ils étouffent, loin du Christ, dans un particularisme étroit.D'où ces étranges convulsions dont toute la terre est secouée".Avant de condamner les Juifs pour cette instabilité qu'ils entretiennent dans les pays qui les adoptent, il faudrait songer à ces tristes raisons."La question juive est spirituelle, et la haine ne peut la résoudre".(Schwob).Les gentils qui ont reçu le commandement d’amour après que les premiers à qui il fut offert l’eurent refusé, peuvent-ils haïr le peuple de Dieu quand certains d’entre eux vont en Palestine à l'étonnement et à l'admiration de l'auteur de Moi, Juif, confesser, selon qu'il l'écrit, dans le dévouement et la charité que la foi qu'ils professent, ils l'ont reçue par le peuple qui l’a reniée, témoigner, non par la chair de leur gloire ancienne comme les Juifs, mais par l'esprit "de toute la force 1 Dans Moi, Juif: ."Léon Bloy.affirme et leur obstination ont eu comme conséquences qui est devenu pour eux le substitut de l'Incarnation”.Plus loin: “C'est qu avec 1 Incarnation il (le Juif) a rejeté toute spiritualité vivante".que le déicide des Juifs leur attachement à l'or NOTES SUR RENÉ SCHWOB 199 de leur secrète foi".C'est dans le Corps mystique que M.Schwob trouve l'unité que les gentils ne devraient pas chercher ailleurs.Toute réflexion chez lui se fait en fonction du Christ.Et l'absence en Palestine de tout culte eucharistique, par conséquent de toute union comme à Lourdes, l'a particulièrement touché.C.'est la division totale entre Eglises, rites, nations, races, écoles, hommes.Là règne, dit-il, l'individualisme qui rétrécit un univers que l'amour fait éclater.L'histoire, même les vestiges de celle de son peuple et de celle du Livre ne le touchent pas mais Jésus uniquement.C'est l'écho spirituel de ses paroles, de ses actes qu'il cherche en lui-même.A Jérusalem, découvre-t-il, c'est pour prier Jésus seul, dans la solitude inhumaine des Lieux Saints qu'il faut venir.Les saints, la Vierge elle-même, lui apparaissent absents pour laisser le Christ dans la nuit de l'humiliation à travers laquelle il parle à ceux qui s'arrêtent pour écouter, à ceux qui sont prêts à surmonter, à pénétrer par un effort de patience et de docilité tout ce qui déçoit l'attente d’une révélation trop charnelle, tout ce qui surprend un désir d emotion vive.La Palestine, M.Schwob nous la montre comme l'illustration juste de la phrase de Pascal : "le Christ entre en agonie pour jusqu'à la fin du monde".Agonie dans la solitude totale, le Père même l'ayant abandonné.Les pages de Solitude de Jésus sur le calice que le Christ dut accepter à Gethsémani, et sur cette mystérieuse division de son Etre qui a permis à un Dieu dans la gloire de souffrir infiniment parce que les péchés de l'humanité, qu'il avait assumés, le séparaient de son Père, ces pages comptent parmi les plus belles qu'il ait écrites.C'est à Jérusalem, explique M.Schwob que l'on fait le pèlerinage à soi-même.Jérusalem, c'est la cité de la contradiction où pour atteindre Jésus il faut traverser des murailles de haine, au fond d'une solitude infinie.Et dans cette absence de toute adoration, de tout culte véritable, c'est soi-même qu’on découvre, le vide en soi et la nécessité du Christ.Claude HUR FUBISE Jacques Maritain Il ne se doute certes pas de sa vocation de philosophe, le jeune lycéen de Condorcet qui, avec son ami Ernest Psichari, organise, au temps de 1 Affaire Dreyfus, les “soirées populaires de culture .Compte tenu de l'effervescence générale qui faillit déclancher le schisme national, la part reste grande du don de soi, de la richesse d'âme joyeusement prodiguée par le jeune Maritain.La boussole vacille; le but s’enrobe d'indétermination mais 1 élan, le sens de l’élan tend à une région lumineuse: une vérité à servir, qui s’incarne alors dans le relèvement social et culturel de la masse ouvrière, qui prendra bientôt forme dans le rétablissement des cadres de la pensée, dans la guérison des vices philosophiques modernes.Conversion Comment, au juste, est-il passé du bagne matérialiste et positiviste qui abrutissait ses contemporains à la fière et hardie liberté d'un catholicisme militant, à la tête du veau philosophique thomiste, il semble impossible de le déterminer avec certitude, tant Maritain, à l'opposé de beaucoup d autres convertis, s'est montré parcimonieux de confidences.De son itinéraire moral et psychologique, seuls quelques jalons jaillissent.Fait étrange, le bergsonisme qui conduisit tant d âmes au seuil de la grâce en les purifiant des poisons athées et déterministes, qui fut pour ses amis, même Psichari, Lotte et Péguy, une bouée de sauvetage, le laissa insatisfait! Son premier geste apres sa conversion fut de le dénoncer à la Léon Bloy, en un volume de 700 pages “De la philosophie bergsonienne".Nous savons aussi (1 intervention de la Providence par les causes secondes s affirme ici patente) que messager de renou- 201 JACQUES MAINTAIN Péguy au monastère du Mont Saint-Michel, il y rencontra le Père Clérissac qui, devant une intelligence aussi affamée de vérité, devant ce cœur aussi pur, aussi préparé à la divine semence, entreprit de l'initier aux vérités de la foi et aux disciplines thomistes.Il recevait peu après le baptême avec son épouse et n'a cessé, depuis, tant par une vie privée de robuste ferveur allant jusqu'au mysticisme que par ses talents insignes, de travailler à la préparation du règne: "instaurare omnia in Christo".Antimoderne Tel est le fanion qu'énergiquement il hisse comme titre de l'un de ses premiers volumes.Avec une persévérance sans démenti ni faille, avec un sens lucide de la construction rationnelle, il édifie une œuvre philosophique qui de plain-pied l'a dès l'abord porté au premier plan du monde de la pensée.Oeuvre qui prend figure, sans conteste, de réaction contre la pensée moderne.Antimoderne donc! Ce qui n'exclut pas le progrès et le juste innovation, au contraire.“Ce que j'appelle ici “antimoderne" aurait pu tout aussi bien être appelé "ultra-moderne".Il est bien connu, en effet, que le catholicisme est aussi antimoderne par son immuable attachement à la tradition qu'ultra-moderne par sa hardiesse à s'adapter aux conditions nouvelles".Il y a aussi que pour Maritain le thomisme n'est pas un système philosophique à côté d'autres systèmes modernes.C'est la "philosophie naturelle de l'esprit humain".Il ne s'oppose pas aux systèmes modernes comme le passé à l'actuel-lement donné mais comme l'éviternel au momentané.Au moment où Maritain entre en scène, d'autres philosophes comme Zigliara, Masnovo concentrent leurs efforts sur les systèmes en cours, le positivisme de Comte, le relativisme de Taine, l'intuitionisme de Bergson.“Principüs obsta, jette le jeune philosophe.Le poisson pourrit par la tête".Si le monde souffre désagrégation, si l'esprit hagard erre de divagation en divagation, il n'en fut pas toujours ainsi.Démasquons d'abord les causes qui ont disjoint les fondements LA RELÈVE 202 de l'édifice médiéval.Analysons la source polluée, le trajet empoisonné jusqu'à ses bifurcations actuelles; un exact diagnostic commandera le remède.Causes du mal moderne Or, que trouve-t-on à la source ?La lente et douloureuse apostasie qui suit la Renaissance et la Réforme.“Antimoderne'" d'abord, "Trois Réformateurs" surtout nous livrent en un vigoureux raccourci de philosophie de l'histoire la ligne d évolution d'une force spirituelle une, solidaire, la réforme religieuse au XVIe siècle, la réforme philosophique, au XVI le siècle, la réforme sociale, au XVI Ile siècle ; au confluent des 3 courants spirituels, Kant qui a créé "comme l'armature scolastique de la pensée moderne", Luther qui remplace le "culte des trois Personnes divines par le culte du moi humain", Descartes, le père de l'idéalisme moderne, Rousseau, qui enseigne que l’homme qui médite est un animal dépravé.L'homme de Rousseau, c’est l ange de Descartes qui fait la bête.Le cas Descartes D'aucuns s'offusquent de le voir revenir sans répit contre ce malheureux Descartes.C.'est irritant quand on ressent quelque complicité pour cet homme qui nous octroie un savoir de type angélique, sans peine, sans ce fastidieux appareil syllogistique en usage dans l'Ecole, qui promet une nappe de clarté.Il est si humiliant d'avoir à recevoir des choses la matière nécessaire à l'élaboration de ses pensées ! En réalité, une telle attitude dénote une complète inintelligence à la fois de la pensée de Maritain et de l'histoire de la philosophie, et de la pensée tout court.Maritain ne méconnaît pas le génie de Descartes ni son œuvre de déblocage salutaire, ni son apport au patrimoine commun, apport de "la jeune vérité de la science physicomathématique, de l’antique vérité du précepte socratique et chrétien: fais retour à toi-même et à l'élément spirituel qui est en toi".Mais, d'autre part, il l’accuse, et avec raison, d'être en dépit de ses intentions réalistes celui qui a posé le problème idéaliste moderne, qui en a introduit le principe en i 203 JACQUES MA RIT A IN soutenant une connaissance humaine “intuitive quant à son mode, innée quant à son origine, indépendante des choses quant à sa nature".Au reste, l'enthousiasme des représentants de la pensée moderne à hisser Descartes sur le pavois est-il d'un poids nul pour confirmer Maritain en son jugement ?Ecoutons Hegel: "Descartes a repris les choses par le commencement, et après un égarement de mille ans, il a retrouvé le véritable sol de la philosophie".Desgabets et Leibniz, Cousin et Re-musat, Huxley et Renouvicr, que d'autres encore se joignent au concerto bruyant et prolixe à l'endroit du père spirituel commun.Remède au "grand refus de l'etre" 11 est requis une certaine purification de l'intelligence, une certaine purification du vouloir pour escalader les paliers de la vérité jusqu'à la cime des causes où s'épand la clarté humainement accessible: sans cette purification on ne saurait voir la racine du mal dans le vieil orgueil adamique qu'activa l'esprit cartésien en affirmant l'absolue autonomie du moi vis-à-vis de l'extérieur, l'omnipotence de la pensée qui confère la perfection essentielle et l'existence aux réalités, qui finira par transcender tout, y compris Dieu lui-même.Au subjectivisme idéaliste et individualiste, au "grand refus de l'être " comme il dit poliment dans "Réflexions sur l’intelligence", Maritain oppose le réalisme thomiste qui, débutant par un acte d humilité en face d’être extramental étreint et compréhende par intuition, abstraction, analogie l’univers des intelligibles pour déboucher sur le monde des réalités surnaturelles qu’il ne saurait de lui-même atteindre mais dont il excite un désir véhément quoique conditionnel et inefficace.Saint Thomas n'est pas pour Maritain une borne ; il est plutôt un phare dont la pure et puissante lumière troue les nuées de la pensée moderne.Ou mieux, saint 1 homas est pour lui un point de départ car il s’est donné pour tâche d’incorporer à cette philosophie tout ce qui lui semble devoir être retenu des récentes acquisitions de l’esprit humain.i LA RELÈVE 204 Notons ici la complète ignorance d'Henri Charlier sur Maritain en tant que métaphysicien.M.Charlier, artiste chrétien, admirable à tant de titres, mais dont les teintes bergsoniennes et augustinicnnes s'accusent vives et fortes, glose allègrement sur ces philosophes qui ne sont que des commentateurs des commentateurs et qui, dans leurs dédales de subtilités infinies et de leurs distinctions perdent le sens de l'être, aboutissent à une stérile dissection.Pourquoi Maritain est-il thomiste ?Laissons Maritain lui-même répondre à la première partie de l'opinion de Charlier.Nous essayerons de faire nous-meme justice de la seconde."Le thomisme est une œuvre commune, écrit-il dans la préface des "Degrés du Savoir".On n’est pas thomiste parce que dans le magasin des systèmes on fait choix de lui comme d'un système parmi les autres.A ce compte-là, il serait plus stimulant de fabriquer soi-mème un système à sa mesure.On est thomiste parce qu'on a renoncé à trouver dans un système fabriqué par un individu la vérité philosophique, cet individu s'appelât-il “ego", et parce qu'on veut chercher le vrai — soi-même certes et par sa propre raison — en se faisant enseigner par toute la pensée humaine, afin de ne rien négliger de ce qui est.Aristote et saint Thomas n'ont pour nous une importance privilégiée que parce que, à cause de leur suprême docilité aux leçons du réel, nous trouvons chez eux les principes et l'échelle de valeur grâce auxquels, sans risquer l'éclectisme et la confusion, tout l'effort de cette pensée universelle peut être sauvée ".Soit! pensera-t-on, Maritain est thomiste précisément pour ne perdre pas le sens de l'être.En fait, le perd-il dans ses ouvrages ?On peut, à priori, invoquer sa réputation d’intégriste intransigeant et son mot d'ordre reconnu comme le définissant: "Retour à l’objet" "ni concordisme ni séparatisme".Mais prenons des exemples.Quand Maritain scrute la phénémologie de Husserl à la lumière du réalisme critique, comment procède-t-il sinon en 205 JACQUES MARJTAIN dénonçant ‘‘l'hybridation contre nature entre l'ontologique et le logique l'“ens reale" et 'Tens rationis," et en construisant son étude critique à partir de l’origine extramentale de la connaissance ?Autre exemple: quand, au grand scandale de Paul Archambault, il établit en des pages de condensation vigoureuse la pureté dominatrice de la métaphysique sur les disciplines scientifiques inférieures, que fait-il sinon distinguer l'objet formel, la lumière propre et le processus de conceptualisation de ces types de savoir physico-mathématique en biologique ou ontologique quitte à déterminer les conditions d’une activité organique ?On pourrait encore invoquer son étude sur le doute cartésien, sur l'intuitionisme bergsonicn, sur le néo-réalisme de Russell ; mais à quoi bon ?Le primat de la raison sur le coeur En dernière analyse, au fond de l'assertion de Chartier, c’est par-dessus Bergson, Pascal et Fénelon, Platon et l'augustinisme dans ses déformations philosophiques qui laissent entrevoir le bout des oreilles.On s'alarme de voir Maritain délaisser au second plan la voie du cœur dans ses élucidations métaphysiques, affirmer avec assurance, en philosophe: "la raison est la faculté du réel" et qu’il faut "procéder uniquement du parfait usage de la raison sur le seul plan du vrai".A ces affirmations, on préfère d'emblée le “Connais-toi toi-même" de Socrate, le "Noverim te, noverim me," de saint Augustin, le "Cogito" de Descartes, le "commencer par soi, par son auteur et par sa fin" de Pascal, le "Moi et mon Dieu" de Newman.Le piège est subtil pour une âme chrétienne, nous l'avouons.Philosopher avec toute son âme, comme le demande Platon, revêt un éclat vertueux aux yeux de qui veut offrir à son Dieu ses talents fructifiés et pense, d'autre part, à l'union substantielle des forces physiques, morales et intellectuelles de l'homme.Que répondre ?Tout d’abord, les enthousiasmes chaleureux de ces gens pour les pseudo-métaphysiques de Bergson et de Blondel suffisent, avant meme un contact avec i LA RELÈVE 206 leur pensée, à nous mettre en garde contre cette doctrine de l'intériorité, de la subjectivité, du moi total.de la vie intégrale.Elle tend à la confusion de l’ordre naturel et de l'ordre surnaturel, dans son ardeur à sauver l'un et l'autre."Distinguer pour unir" le mot de Maritain arrive à point.Philosopher avec toute son âme, conseille Platon.Plus que cela, reprend le grand philosophe thomiste, philosopher avec tout son être.Seulement, une juste hiérarchie des facultés s'impose.Le cœur a un rôle, son rôle, qui n'est pas le premier sur le plan normal de la recherche philosophique.“L'homme est chair et esprit non pas liés par un fil mais unis en substance" écrit-il au premier chapitre des "Degrés du Savoir" et c'est un écartellement métaphysique épouvantable qu'une spiritualité désincarnée," mais, d'autre part, ajoute-t-il dans son chapitre sur le réalisme critique, "s'il est bien clair que dans le concret notre vie de connaissance et notre vie émotionnelle s'enveloppent l'une l'autre, il est clair aussi qu'en refusant de considérer à part, grâce à l'abstraction philosophique, l'ordre propre de la connaissance, et de traiter dans cet ordre lui-même le problème de la chose et de l'esprit, le réalisme ne fait qu'enregistrer le témoignage de la conscience commune; il reste inapte à fonder en raison et à défendre et confirmer par une analyse véritablement critique la valeur de la connaissance à ses divers degrés, comme cela est requis de la sagesse métaphysique".Maritain est donc loin de perdre le sens de l'être, comme soutient Charlier: c'est plutôt celui-ci qui, par ignorance du domaine propre de la métaphysique confond psychologie et ontologie.Un aigle de la pensée Il faudrait l'ampleur et la vigueur de ses talents pour analyser Maritain sans injustice.Il ne se résume pas, il faut le lire car sa phrase est elle-même forte condensation.Peu de mots de blocage; beaucoup de muscle et d'ossature.Style lyrique par moments, quelque peu mystique et j'ajouterais touffu car il cède un peu trop à ce qu'il appelle finement "le jargon de la pédanterie ". 207 JACQUES MARITAIN Notre âme charnelle jouit de se voir progressivement allégée en compagnie de cet aigle.Avec une aisance inouïe, il se promène sur les sommets les plus altiers du savoir humain expose, critique, schématise les systèmes les plus divers, assimile la saine part de vérités nouvelles, prémunit contre l'empoisonnement du reste, expose enfin les conditions d'une intégration rendue possible en un avenir plus ou moins prochain qu'il anticipe avec une logique qui ne connaît pas d’éclipse.Il possède, et c'est là un titre prépondérant de son influence, un sens pénétrant et sûr de la solidité, en même temps que de la souplesse de la philosophie scholastique, joint à une connaissance très avertie de l'état actuel des sciences et de la philosophie modernes, de leurs richesses, de leur carence, de leurs aspirations.D'où, loin d'être un commentateur des commentateurs, son fécond effort d'agrandissement de la synthèse thomiste.Le philosophe intégral Descartes, en dépit de ses protestations réitérées d'apologétique, sépara, en fait, l'activité du philosophe et l'activité du chrétien.Maritain, avec la collaboration d'une élite foncièrement chrétienne, travaille à combler un abîme trois fois séculaire, à rallier les énergies sous l’égide de l'Esprit."Certains nous reprocheront sans doute de n'être pas constamment restés sur le terrain de la pure philosophie et d’avoir tenu compte de certitudes qui dépendent de lumières d'un autre ordre.Nous ne ferons rien pour écarter un tel reproche, étant persuadé qu'en effet le philosophe quand il prend pour objet d’étude quelque chose qui touche ditions existentielles de l’homme et à son agir de personne libre — et c'est bien ce qui arrive lorsqu'il étudie les degrés de connaissance qui sont eux-mêmes au-delà de la philosophie et impliquent dans leur essence une relation personnelle du sujet connaissant à sa fin dernière — ne peut procéder scientifiquement que s’il respecte l'intégrité de son objet et donc, des réalités d'ordre surnaturel impliquées de fait en celui-ci.aux con- I 208 LA RELÈVE Aucune prétention philosophique n'abolira ce fait que l'homme se trouve dans l'état, non de pure nature, mais de nature déchue et rachetée".Il ne confond pas, comme Leibniz, le monde des esprits et e monde des âmes; il a éprouvé en son intime, en sa propre expérience religieuse l'insatisfaction où le laisse la possession spirituelle de l'Etre dans l'ordre de l'idée et le désir d’union qu'elle excite dans l'ordre de la réalité.Il expérimente tous les jours l'apport objectif et les confortations subjectives que reçoit le métaphysicien des lumières de la foi.Maritain, comme Gilson d’ailleurs et les représentants du renouveau thomiste, a d'autant plus de titre à notre respect, à notre affection que nous assistons au scandale d'un naturalisme transcendant.Scandale que nous offrent psychologistes, biologistes et même métaphysiciens comme Baruzi, Bergson et Blondel qui par une violation de l'ordre surnaturel ou par une sous-estimation de la Grâce, entreprennent d'analyser les expériences mystiques des saints avec leurs procédés et leur lumière propres.Les parois matérialistes éclatent sous la poussée irrépressible vers l'Absolu.Gloire à Dieu! ce sont des flots de grâce qui circulent dans le Corps Mystique.Il est périlleux pour l’homme, cependant, d'entreprendre l'ascension du surnaturel avec un outillage de culture terreste: "on ne laboure pas dans le ciel".Un chrétien seul pouvait fournir la topographie du terrain et guider au seuil de la Grâce.Conclusion “Humanisme intégral" écrit-il en-tête de son dernier volume.N'est-il pas lui-même le type accompli de l'humaniste ?Il donne aux virtualités déposées en lui le maximum de rendement dans le sens du plan divin.Pour accomplir sa tâche, a-t-on pu lui dire, il possède une intelligence pénétrante, enrichie d'une des plus solides cultures de ce temps, le culte de la vérité, le sentiment assuré de nos besoins et, ce qui ne saurait nuire à un philosophe, la sympathie universelle.GILMARD Gide et l’expérience communiste1 Il semble que la vie et les raisons du communisme s'opposent sur plusieurs des points que Gide avait à examiner.Voici des notes, que nous nous excusons de présenter aussi schématiquement, sur ces points vitaux.La foi est une prise de conscience inexplicable, mais qui n'est pas véritable et digne si elle ne trouble la raison et n'énerve la volonté jusqu’à l’angoisse, jusqu'à nécessiter d'elles le plus qu elles peuvent donner.Nous reprochons aux communistes de croire en l'athéisme et au matérialisme historique, sans exiger d eux-mêmes, sans sentir en eux l'exigence d’un effort de revision complète et de synthèse du monde tel qu’il est.Voilà un à priori qui n’est pas une voie, mais un point de départ inconsciemment choisi pour plus de facilité: d où ce confort intellectuel chez les athées de bonne foi, comme chez les chrétiens de mauvaise foi.La voie, il ne s'agit pas de la parcourir, mais de la refaire à sa mesure.Cette croyance n'est pas acceptée parce que la conscience est subitement "agie ", mais parce que 1 homme s oppose à la foi chrétienne.Point de départ, mais contre quelque chose, — donc qui n'a pas les signes d'une foi véritable.Oui ! savoir tout ce que supporte notre réalité.Mais savoir tue celui qui raisonne à vide; celui dont les croyances n exigent pas, mais seulement permettent, pour qui la foi n est pas prise de conscience, lumière pour l'intelligence et propension à la droiture pour la volonté.Voilà pourquoi le chrétien ne montrera jamais une aussi grande ferveur que le communiste à conquérir le royaume de la terre, n'agira avec une efficacité aussi apparente et immé- 1 Voir No 7, 3e série LA RELÈVE 210 diatc: sa conscience le désarme, au sens propre, car tous les moyens ne lui paraissent pas bons.Mais la foi, qui est de l'Église, s'est montrée tellement plus révolutionnaire que toutes les croyances scientifiques ou non, tellement plus une puissance de renouvellement que l'on devrait faire crédit à l'Église, au moins, comme elle fît crédit à la sagesse païenne: la sagesse de l'Église n'est pas armée., Imagine-t-on un temps qui soit sans dangers d’avilissement, alors qu'il faudra, pour vivre, absolument sortir de soi, se déposer quelque part avec ses outils pour se retrouver ailleurs avec des idées ou des spectacles de propagande 7 aller se reposer où d’autres par des statistiques possibles (nourritures extrêmes de l'intelligence soviétique) confirment des prévisions 7 N'est-ce pas à nous opposer à cet avilissement, à ce retour au "vieil homme", que la prudence de l'Église nous convie, que les vies et les œuvres de ses saints nous appellent 7 Quoi 7 aimer.Etre présent où l'on doit être."Penser avec les mains", aimer l'ouvrage de scs mains.Atteindre le haut-lieu où notre personnalité s'épanouit dans la conscience, où sa puissance se décuple pour un acte qui l'exprime, et fait qu elle se donne sans restriction possible, sans appauvrissement imaginable.N'est-ce pas le sens de cette vocation par quoi pratiquement se définit la personne: s'élever par son travail, retrouver le sens de la dignité humaine par et dans ce que l'on fait, se libérer de tout en dépassant tout, non pas en le classant comme natures mortes ; non pas en se réfugiant dans une culture laborieusement préparée, la même pour tous ?Qu'est-ce que cette conquête du monde par des moyens qui ne sont pas les nôtres, par des chemins où nous n'avons pas à lutter, c’est-à-dire à nous dépasser nous-mêmes, à dépasser ?Il ne peut y avoir là que la promesse de la satisfaction la plus béate, et aussi d'une abdication complète de toute volonté d'être au profit d'une existence facile.Et le vieil homme 7 La sagesse chrétienne est plus vraie, qui nous dit de prendre conscience de ce qui nous entoure, de découvrir et de réaliser I ¦Ü GIDE ET LEXPÛRIENCE COMMUNISTE 211 sa vocation propre par ces réalités, afin que si I on découvre, et si l'on se reconnaît,— soi-mcme enfant de Dieu, soi-même et tous sous le régime des Noms divins, responsables de la royauté de Dieu sur terre, engagés à servir la royauté de la Vérité et de la Justice,— I on oublie jamais l'humble réalité par où passe la Sagesse, l'on se souvienne toujours que chacun comme soi-même, avec notre aide et sans nos trahisons, doit accéder à son personnel accomplissement.Le communiste se revendique de l'indépendance: il veut l'indépendance de tous.Mais comment ne pas imaginer que ces hommes qui, un jour, se satisferont d eux-mêmes, qui dès aujourd'hui doivent essayer de se satisfaire d eux-mêmes, ne tendent pas à une possession exclusive, ne flattent pas en eux les mouvements les plus égoïstes: un goût de détruire pour soi, d’asservir pour soi et, enfin, puisqu'ils se suffisent, d'adoration de soi-même ?Que devient l'œuvre commune, que devient la liberté, que devient ce monde sinon un univers où la lutte pour la vie (Gide nous rappelle qu'en U.R.S.S.le niveau tend toujours à baisser) est la seule règle, et la loi du plus fort, la Loi même, où le servage le plus honteux d'une majorité envers une minorité est une fin naturelle, un état auquel oblige la dialectique de l'histoire ?S'agit-il de faire la Révolution au nom de la justice, d'espérer un état de justice durable, lorsque toute vérité est relative, lorsque l'ajustement au vrai est commandé par le jeu infiniment divers des circonstances ?Nous pouvons être assurés qu un jour, qu'à chaque moment de la Révolution, cette justice et cette vérité seront en désaccord avec la volonté d’être, que des hommes semblables à ce personnage des Conquérants de Malraux, Hong, ne perdront pas la chance qu ils auront de se savoir vivants, la seule occasion de dire je; Hong le dit: J'ai tué.Je me suffis.Je ne suis sûr que de ma haine.Haine oblige.Puisque tout en moi est sacré, tout oblige.Je suis parce que je hais, et je suis parce que je tue.Voilà que certains hommes n’aiment pas le brouillard.Le devenir éternel de la justice et de la vérité ne les satisfont LA RELÈVE 212 pas.Tant pis pour la justice et la vérité.Il me faut avoir raison: Je, Staline, tue.* * * Lorsque l’homme ne peut se rattacher à une vérité subsistante, sa liberté est compromise.En régime communiste l'opposition, "l'auto-critique", n'est possible que sur l'opportunité d'une mesure, sur le rapport qu'il faut établir à l'instant entre l'homme et son histoire, mais cette critique reste tout à fait impossible sur le fond.11 y a des a prioris dans le communisme qu'on ne peut récuser, et desquels il paraîtrait absurde, ù Gide même, de répondre: au commencement il y a la matière, à la fin il y a l'homme.C'est un crédo qu'il faut admettre pour avoir le droit d'exister.Les chrétiens aussi ont une foi, mais jamais l'Église n'enseigne que ceux qui ne l'ont pas n’ont pas droit à l'existence, que leur intelligence est nécessairement aveugle, leur volonté perverse; le vrai chrétien pour cela n'abdique pas sa foi, ni son devoir d'apostolat, pour cela il ne fait qu'élargir encore sa charité ou, si l'on aime mieux, sa collaboration à 1 œuvre humaine, au grand œuvre du relèvement de l'homme.L'on peut exprimer le problème de la liberté par les verbes vouloir et pouvoir.Vouloir: l'adhésion de l'esprit; et cette adhésion n'est libre que si l'esprit peut comparer, prendre conscience de l'objet, et se l'assimiler, le vivre.Pouvoir: affirmer; l'affirmation n'est libre que si les moyens peuvent être choisis et, évidemment, si l'homme "a les moyens".Sans liberté, il n'y a pas de culture possible, car l'homme qui n'a même pas d'existence propre, importe si peu qu'il ne pense pas à prendre conscience, qu'il ne peut choisir.Que l'on veuille alors sauver la liberté de l'homme afin qu'il adhère et qu’il affirme, rien de plus juste.Gide se décida à l'action lorsqu'il comprit que la grande majorité des hommes n'avait même pas les moyens pour affirmer ou, plus simplement, pour s'affirmer.Cette première constatation a vraiment une importance extrême et qui devrait décider les hommes à agir. GIDE ET L'EXPÉRIENCE COMMUNISTE 213 Mais auparavant Gide avait rejette le christianisme, du meme coup, avait cru à autre chose: rien que la terre, mais toute la terre.La culture de l'homme voilà ce qui importe.Sa liberté, c'est-à-dire son bonheur, voilà ce qu'il faut sauver.Gide a bien vu que la libération de tous ne serait possible et durable que si l'œuvre de libération était commune, s'imposait d'elle-même à tous les hommes qui ne seraient pas encore avilis, et ses moyens, les biens, non pas un minimum, mais un maximum vital, étaient communs.Le communisme devait supprimer une double aliénation: celle du travail par le capitalisme, celle de l'esprit par la religion.Supprimer l'une, ce sera supprimer l'autre.Mais toute parole est vainc à ceux qui sont prisonniers de la misère, à ceux-là qui, pourtant, sont les seuls à pouvoir entendre la la bonne nouvelle, parce qu'ils sont purs du péché de l'exploitation de l'homme par l'homme.Si celui-ci peut vivre, a les moyens, si des superstitions ne le rendent pas indifférents à l'humain, il verra que la terre lui suffit.Pouvoir ce que l'on veut: son bonheur.Et si l'on peut être heureux, l'on ne voit pas que l'un veuille s'opposer au bonheur des autres et l'on verra même, la Révolution se faisant par tous et pour tous, que l’homme saura son bonheur lié à celui de tous."Le libre développement de chacun, dit Marx, serait la condition du libre développement de tous".Liberté et bonheur, mais ce bonheur est fait d'un maximum vital: matériel qui libère du capitalisme, culturel qui libère de la religion.L’U.R.S.S.avait supprimé, dit Gide: ^“exploitation du plus grand nombre par le plus petit nombre".Comment se fait-il que ce bonheur grégaire fut aussitôt menacé et que l'on procédât à tous les accomodements, que maintenant "leur bonheur est fait de confiance et d ignorance' ?N'est-ce pas qu'afin de "pouvoir" l'homme veut plus que des moyens économiques, afin de vouloir, plus que les secours de sa raison ?La vie de l’homme n'est-elle qu'humainement humaine ?Si bonheur et liberté consistent à pouvoir se satisfaire sans nuire aux autres, Gide coupe à sa racine la liberté, LA RELÈVE 214 l’empêche tout autant que les liberaux, enlève ù l'homme toute possibilité de recul, de prise de conscience, de dépassement de soi, d'attention à la réalité, de déférence à autrui, et rend une adhésion libre impossible, par le fait même tout pouvoir inutile.Mais si se libérer consiste à reporter tout à un Bien absolu et universel, c’est s’obliger soi-même, obliger tous les hommes au vrai et au juste et, si cette foi à un Bien, comme l'histoire du christianisme le démontre, exige de la raison et de la volonté tout l’effort de connaissance et d'amour dont elles sont capables, c’est assurer le vrai bonheur, du moins que cette recherche est celle d’un bonheur véritable.Une telle foi empêche l’homme de se replier sur soi, de se laisser porter par ses convoitises et son égoïsme, l’oblige à se dépasser, à devenir toujours plus attentif au réel, plus déférent aux autres, et cela au prix de sa liberté et de son bonheur (qui ne sera iamais le repos).Ce gage vaut mieux me semble-t-il, que tout code pénal, même communiste.Ce qui, pour plusieurs, doit clore le débat, c'est que la foi chrétienne exige beaucoup de l'homme, et ne saurait être parfaitement vécue par le plus grand nombre, et que la foi au communisme n'exige que ce qui est facile, parce qu elle joue sur la misère de ceux qui n'ont rien, qui sont prêts à ne rien gagner pourvu qu'ils s'agitent, (nous n'écrivons pas ceci pour défendre une civilisation qui accule l'homme à cette misère) et pour un avenir où l'homme n aura qu'à se laisser porter pour être, et pour être heureux.Mais l'on oublie que la foi au Christ fut reçue pleinement par plusieurs et s'est montrée féconde des siècles durant, alors que la foi au communisme s'est montrée stérile.Je crois, dit l'autre, à la source qui n'empoisonne pas.Je crois à la sagesse qui vivifie."Ce passage de la "mystique " à la politique, dit Gide dans Retour, entraîne t-il fatalement une degradation ?" Gide ne poursuit pas, mais je crois qu'il n'est pas besoin d'une longue dissertation pour y croire; l'Allemagne a ainsi évolué fl GIDE ET L'EXPÉRIENCE COMMUNISTE 215 parce qu'elle a cru sa mission politique, divine et sacrée.Aujourd'hui, c'est le racisme.Le communisme aussi croit que sa révolution est un absolu, qu'elle apporte à l'humanité sa libération définitive: aujourd'hui, en U.R.S.S., est le stalinisme qu'aucun homme de bonne foi ne saurait défendre.La mystique communiste se veut être un absolu qui se réalise par une politique et une économie.Quelle que soit la valeur de celles-ci ne faut-il pas se demander (il n'est pas nécessaire de la faillite de l'U.R.S.S.pour se poser la question ; nous disions que les faits importaient peu) si cet absolu en est vraiment un, plutôt si cet héroïsme conduit à la vie ou à la mort ?Il sera peut-être toujours possible à certains hommes de s'illusionner par l'espoir d'un avenir en progrès, et à l'infini d'un avenir heureux.Mais ceux qui savent dans une vie personnelle les vrais trésors peuvent-ils espérer en une "mystique " qui ignore cette vie même ?Le politique dont les biens et les moyens sont de surface (quoique véritables et nécessaires) ne saurait suffire à l'homme.Gide a douloureusement gardé sa foi, mais l'espérance n'est plus aussi grande et ces paroles que nous citions résonnent étrangement à travers ce meilleur et ce pire, cet enthousiasme et cette déception : “Parfois le pire accompagne et double le meilleur; on dirait presque qu'il en est la conséquence.Et ion passe du plus lumineux au plus sombre avec une brusquerie déconcertante." Gide croit en la meme mystique, mais espère en une autre politique.Nous croyons qu'une mystique politique ne peut qu'avilir, et anéantir.Nous croyons qu'un retour d'U.R.S.S.reste possible, mais qu'il n'y a pas de revers à l'expérience communiste.Victor Serge ayant fui en Belgique n’a trouvé à son réquisitoire désespéré que cette parenthèse: "Vaste, vaste, est le temps du mépris ".L'homme reste prisonnier de l'absence et de la mort, et nous disons à Gide que, malgré toutes les chaînes que forgent l'égoïsme humain, le chrétien peut toujours se libérer: être présent et vivre.Robert ÉLIE LA RELÈVE 216 MMenaud, maitre-draveur” Menaud, maître-draveur1 n'est point un livre que l'on discute.Il est un poème que l'on aime.Qu'on ne s'attende point à un essai critique.Ces quelques lignes voudraient tout au plus présenter l'ouvrage de l'abbé Savard, le faire comprendre et lire.Dans notre pays la publication d'une telle œuvre est un événement national.Nous survivons grisement, notre âme française s'étiole, se désincarné.Notre patriotisme n’est qu'un verbalisme circonstanciel, qu'une formule de défense, qu'un leit-motiv négatif et pâle.Nous n'avons rien en propre, pas de vie à nous.Notre climat culturel est inexistant.Et voici qu'en notre ciel dévasté un astre luit.Une pierre est posée de l’édifice spirituel que nous devrons construire si nous voulons faire plus que survivre, si nous voulons vivre.Ce plaidoyer pour la vie, ce témoignage culturel tant attendu, Menaud, maître-draveur nous les apporte.Telles sont les idées qui m'assaillent au souvenir de cet ouvrage.Inutile de dire qu’en lisant je n'ai pensé à rien de tout cela.Menaud, maître-draveur n'est point un livre d'action nationale; il est une œuvre d'art désintéressé.Des grands poèmes épiques il a l'ampleur, le jaillissement, la naïveté charmante, la vigueur Certains passages font penser à L'Odyssée.C'est le poème du terrien du nord aux prises avec une nature rude, passionné d'aventures plus que de belles récoltes, attaché d'un amour jaloux au sol, à tout le sol régional.Menaud aime son coin de pays, sa terre.Il leur préfère peut-être le risque, la vie dure du braconnier, la drave surtout.Cependant Menaud veut tout garder: sa terre et les grands bois; il veut demeurer enraciné, mais il ne consent pas à renoncer aux voyages, aux belles aventures.Menaud, maître-draveur est-il un roman ?Peut-être.On peut tout d'abord se croire en présence d'une étude de 1 Menaud, maître-draveur par l'abbc Félix-Antoine Savard, chez Carneau, Québec. “MENAUD, NIAITIlE-DRA VEUR.217 caractères.A certains moments, on pensera même à un roman à thèse.La plupart du temps la poésie nous arrachera du réel.Les personnages se seront évanouis.Il n'y aura plus dans le champ imaginaire que cet embrasement d'images neuves, extraordinaires.Le caractère du vieux maître draveur est peut-être trop complexe, un peu flou.Il est riche à plein.Mais lisons plutôt le portrait physique du héros: "L'homme était beau à voir.Droit et fort malgré la soixantaine.La vie dure avait décharné à fond son visage, y creusant des rigoles et des rides de misère, et le colorant des mêmes ocres et des mêmes gris que les maisons, les rochers et les labours de Mainsal".Un écrivain banal ne saurait tracer avec cette sûreté les contours d'une silhouette.Les autres personnages, Joson, Luçon, Marie, le "délié" ne sont pas aussi fièrement campés que Menaud.Pourtant, on ne les oublie point.Ils existent.Toutefois, malgré eux et malgré Menaud lui-même, l'ouvrage ne me semble pas être un roman.Les héros ne seraient-ils point des symboles plus que des êtres ?L'atmosphère est celle du lyrisme, voire de l'cpopée, beaucoup plus que celle du roman.Enfin, les choses vivent plus que les hommes dans le livre de l’abbé Savard.La montagne, la forêt, la drave, le feu de forêt, la savane, la terre, etc., voilà les héros véritables! Menaud, maître-draveur est un grand poème descriptif coupé de narrations.C'est le moment de parler de l'exceptionnelle puissance de création de l'auteur.Chasseur d'images, créateur de pittoresque vrai, de formules neuves, fraîches, puissantes, inédites, l'abbé Savard est un très grand poète.Son œuvre est beaucoup plus savoureuse que toutes celles qui ont tenté jusqu'ic i de peindre la nature de chez nous.Ses plus belles pages sont plus fortes que les plus beaux passages de Maria Chapdelaine.Cependant, admettons dès maintenant qu'il manque au livre de l'abbé Savard, pour avoir dépassé celui de Louis Hémon, la fermeté de la composition, et surtout la grande sévérité, LA RELÈVE 218 la simplicité souveraine d'un écrivain qui maîtrise parfaitement sa langue et son métier.Je cueille au hasard quelques "trouvailles" parmi celles qui me paraissent particulièrement débordantes de richesse et de saveur du terroir."Et, de la cuve d'or du soleil, partout, dans les pendants, les sous-bois, les ornières raidies par la nuit, débordait la première chaleur".“La pluie soudain s'abattit, aussi brusquement qu'une tente qui s'écrase.Tout le pays fut bientôt tendu d'une lourde étoffe grise; et, sur l'eau couleur de zinc, les gouttes semblaient piquer des clous." "Cependant, la lumière roulait toujours sur l’océan des arbres et cela devait faire des vagues silencieuses avec des creux sombres et des cimes d'argent." 11 faudrait citer aussi quelques-unes des narrations les mieux réussies ; en particulier celle de la mort de Joson.Cet événement nous est conté avec une maîtrise qui ne laisse rien à désirer.On songe à la mort de Patrocle.Menaud, maîlre-draveur est un grand livre.On ne voudrait point faire de réserves au sujet d'une œuvre que l'on aime.Un livre en somme intéresse ou ennuie; il n'y a pas de milieu.L'on est toujours un peu honteux de faire des reproches à qui nous a procuré du plaisir.Allons-y quand même de quelques remarques.Les critiques chicaniers reprocheront à l'abbé Savard de ne pas avoir composé un roman.Comme si l’essentiel était de composer un roman.Un autre grief que l'on fera à l'auteur: la structure assez lâche de l'ensemble, les longueurs et la langueur des dernières pages.A ce point de vue Un homme et son péché est plus solide.Je crois cependant que Grignon aimerait mieux avoir composé Menaud.Le seul reproche que je prends volontiers à mon compte est la trop grande virtuosité verbale, qui fatigue à la longue.Les images et les comparaisons sont presque toutes neuves et belles, mais il y en a trop.A d'autres endroits le vocabulaire "menaud, maitre-draveur" 219 me semble un peu recherché.Mais, comment en vouloir à l'abbé Savard, si l'on songe à la sécheresse de la plupart de nos oeuvres de prose ?Enfin, dernière chicane: un passage inattendu du style simple au style épique.A certains moments les personnages parlent une langue truste et naïve: la langue du peuple.Et voici que soudain ils embouchent la trompette homérique.Je crois qu'il eût été facile de remédier à ceci par une légère modification du genre.Je vois très bien Menaud, maîlre-draveur conçu dans la technique claudélienne par exemple.Ces contradictions — apparentes plus que réelles — tomberaient d'elles-mêmes.L'on se sentirait en sûreté dans un poème affranchi ; et les conventions reniées une fois pour toutes ne nous agaceraient plus.Mais voilà assez de restrictions.pour la forme.L'abbé Savard est certes notre plus grand poète.Seul Alfred Desrochers peut lui être comparé; et Desrochers, avec sa robuste humilité, sera le premier à décerner la palme à son rival.Bref, une œuvre nouvelle, splendide, nous est née.L'anthologie de nos lettres s'enrichit d'une centaine de pages de la meilleure venue.Nous sommes vengés d’avoir laissé écrire Maria Chapdelaine par un étranger.A ceux qui trouveront mon enthousiasme excessif, qui me parleront des défauts réels de l’œuvre de l’abbé Savard, je me contenterai de répondre que la Vénus de Milo, malgré son manque d'intégrité, sera toujours plus émouvante que tous les Doryphore et les Apoxyomène.On dit que l'abbé Savard est un ancien professeur de rhétorique.J'aimerais avoir étudié sous sa direction Antigone et Philoctète.François HERTEL I LA RELÈVE 220 Victimes du destin d une époque Il n'y eut sans doute pas d'époque plus tragique que la Renaissance.De grandes figures la marquèrent qui lui donnèrent un éclat d'apogée.Mais si nous allons plus avant dans l'étude des faits, si nous voulons approfondir le mystère des grands génies qui la caractérisèrent, nous serons terrifiés par la misère morale des âmes que déchirait la présomption de vouloir être plus puissantes que Dieu.Surtout si nous osons percer le voile éblouissant des cours et si nous nous arrêtons à étudier l'inquiétude désespérée de scs innombrables parasites dont elles fourmillaient, et qui essayaient par tous les moyens de laisser leurs marques sur leur temps.C'est tout ce procès de la Renaissance en ce qu'elle eut de fatal et de tragique pour la personne humaine que reprend et juge, implacable, dans un essai récent C.Antoniale.1 Ces trois figures de la Renaissance qu'il nous présente ne furent sans doute pas celles qui marquèrent le plus leur époque ; par lesquelles elle demeura jusqu'à nous.Mais toutes trois, en ce qu elles furent victimes, témoignent péremptoirement sur leur siècle ; et leur témoignage est contre.En d'autres temps l'Arétin eût été Louis Veuillot; Gui-chardin, Thiers; Cellini, un saint.Mais là, pris dans l'engrenage de cette Renaissance italienne au brillant si trompeur, à l'exaltation désordonnée de l'individu, au reflux incohérent d'humanisme grec et romain, ils ne furent tous trois que des "condottiere" soit des lettres, soit de la politique, soit des arts.L'époque, d'un nom plus prétentieux, les appelait des "virtuosi".Mais sous l'appât du mot se cachait la monstruosité de la chose.Lorsqu'on relit les exploits éhontés d'un Arétin qui recourt aux plus vils procédés pour se créer une 1 Trois figures de la Renaissance; iArétin, Guichardin, Cellini chez De sciée de Brouwer, Paris, 1937.Dans ce livre magnifique et bien écrit on aimerait parfois à ce que l'auteur, se libérant des personnages qu'il étudie, affirme scs positions, nous dise à fond son jugement sur eux et l'époque.Qu'il pense plus par lui-même que par eux, qu'il s'engage davantage lui-même. VICTIMES DU DESTIN D UNE ÉPOQUE 221 renommée et des revenus ; quand on découvre le froid scepticisme et le pragmatisme cynique d'un Guichardin, ou encore la sauvage brutalité d'un Cellini, on ne peut pas retenir son horreur et ne pas appeler monstres de tels humains.Et, toutefois, à l'étude, nous ne condamnons pas ces virtuosi de ce qu'ils furent.Sont-ils vraiment responsables de l'existence qui fut leur ?Plutôt ne furent-ils pas les victimes de la fatalité d'une époque qui a commis l'erreur de croire que seul la virtu: l'objet de son art, compte ?Que le reste n'existe pas- la morale, l'idéal, le respect des gens, la vérité, on n'a que faire.Il parliculare suo.Seul ce qui est son intérêt importe *.Et c’est la grande individuation de l'être.L’homme, à qui l'on a appris ù ne compter que sur lui, se cabre, se révolte.Il se défait de toutes les lois sociales, traditionnelles, même spirituelles.Après avoir été refoulé sur lui-même, contraint par ce conformisme de la fin du moyen âge, la détente était inéluctable; elle devait être fatale à l'homme et à l'époque qui la subiraient.La redécouverte de l'humanisme désespéré des Grecs et des Romains qui, pour suppléer à leur manque de certitude spirituelle, divinisèrent leur être et se partagèrent la dêité entre eux — eux que l'abondance des dieux ne pouvait satisfaire dans leur soif d'éternité — en fut la cause.Ce fut Y Homo de Térence universalisé.Le défi de l'homme au temps sum et à l'éternité, à la nature et à Dieu.Homo homini Deus, pourra écrire plus tard Feuerbach.Et l'homme fut effrayé de sa propre puissance, écrasé sous son triomphe nouveau.1 “L’Arétin un "monstre'" ?Pas le moins du monde.Mais du point de vue du Cinquccento ?Dans ce monde de corrutlcla comme dit Machiavel, dans une société où tout idéal, hors l'idéal artistique, avait disparu^ où l'individu, délivré des vieilles entraves, se croyait tout permis, un Arétin, avec scs aspirations vers la liberté complète, avec son désir de vie large et voluptueuse, avec sa passion de dominer, d'affirmer il particulars suo dans tous les domaines et par tous les moyens, n'est pas une exception.Rappelons qu'il est regardé comme un de leurs pairs et admiré par beaucoup de scs contemporains, artistes, lettrés, hommes en vue, femmes illustres, qui n apercevaient rien de monstrueux dans l'homme ou dans scs méthodes.C'est avec raison qu'Arturo Graf, refaisant "le procès de l’Arétin , arrive ù la conclusion qu'il n’était pas pire que son siècle.Sans doute il y eut alors des hommes meilleurs que leur siècle, qui font honneur au Cinquc-ccnto et à l'humanité.Mais Pierre un monstre parce qu'il a joué sa vie selon les règles d une corruttela sanctionnée par les mœurs ?Doué de grandes qualités d'observation et d'adresse, il a su mieux que tout autre s adapter ù son époque et l'exploiter." Trois figures de la Renaissance pages 158-159. LA RELÈVE 222 Que l'Arétin n’ait été qu'un trimalcion du journalisme, on en est presque satisfait tellement il avait peu de pudeur et l'âme vile — encore que l'on se souvienne du jugement de C.Antoniade.Mais qu'un Guichardin, historien et homme d'État de la trempe d’un Machiavel, se débatte dans un matérialisme négateur de la personne humaine et du dévouement, qu'il soit si reclus dans son être; qu'un Cellini, au mysticisme si sentimental et à l'âme si candide ne soit en fin de compte qu'un sauvage policé, qu’une brute humanisée; cela nous ne pouvons le souffrir.Nous avons mal à l'âme de voir des esprits appelés à jouer des rôles si considérables, à vivre une vie si pleine, réduits par leur époque, par la fatalité de leur milieu au rôle dégradant de pantins inhumains, à une faillite si cruelle.Ils subissaient, n'ayant su le vaincre, le destin de leur époque.Ils furent les victimes immolées inutilement à son triomphe qui ne devait que faire plus brutalement peser son poids sur l'homme.Des génies furent, sans doute, qui se réalisèrent.Au prix de quelle violence y parvinrent-ils et encore que de concessions durent-ils consentir aux aspirations du siècle.Leurs âmes eurent à souffrir beaucoup de ce fatalisme d'une époque, qui, malgré elles, les fascinait et les réduisait en esclavage.Personne de tous ces grands artistes ou écrivains ne put atteindre son maximum — meme Michel-Ange —; trop d'activités, de passions se déchiraient leurs cœurs.La Renaissance fut fatale aux personnes humaines, au destin de l'homme qui est de se réaliser intégralement et librement, par delà les exigences du siècle, dans la révolution permanente.Jean-Marie PARENT Chrcniaues "L'Action Catholique" L'absence d'encyclique sur l'action catholique imposait ce classement de textes tirés de documents variés et même peu connus.L'abbé Guerry l'a fait de manière à rendre plus 223 CHRONIQUES pressant encore l'appel du Pape et à préciser ce qui doit être la base doctrinale.Mais nous ferons plus de restrictions sur le prolifique commentaire.L'abbé Guerry1 a voulu étudier l’âme et la structure du mouvement et nous devons avouer qu’il a tout dit, peut-ctre, justement, qu'il en a trop dit.Nous aurions mieux aimé savoir à quelle attente répond cet apostolat, à quelles responsabilités personnelles il engage le chrétien, plutôt que demeurer sur le terrain d'une apologétique que Pascal n'aurait pas comprise.L'action catholique nous invite moins, semble-t-il, à surveiller les grimaces du laïcisme qu'à vivre notre christianisme, moins à désirer une bonne presse, un bon cinéma, de bons romans, qu'à demeurer fidèles à nos engagements.Nous aurions voulu sentir plus fortement cette exigence.Enfin la composition et les répétitions découragent la lecture.En voici un exemple : “Rôle du clergé dans l'A.C.i ° importance de ce rôle; 2 ° en quoi consiste-t-il ; 3° sa gran-mais comment étudier le rôle sans dire en quoi il deur," consiste, et sans en montrer la grandeur, comment diviser ainsi sans se répéter trois fois ?Nous insistons sur la composition de cet ouvrage parce qu'elle est celle de la plupart des livres de vulgarisation.Ces procédés nous semblent recouvrir pudiquement les profondeurs.Les questions et les réponses, si faciles qu elles paraissent incomplètes, délimitent un espace, une sorte de pays du Tendre, non pas où l'on peut vivre, mais où l'on peut exister sans dangers et sans problèmes.C'est toujours une tentation de se croire en possession de la vérité et sauvé par des formules.L'histoire reproche aux catholiques, précisément, d'avoir abusé de l’éther.D'ailleurs les excellentes pages sur la théologie de l'A.C., où saint Jean Baptiste et saint Paul nous apparaissent comme des compagnons de route, font appel à une charité plus personnelle.R.E.1 Textes pontificaux classés et commentés par l’abbé E.Gucrry — Descléc de Brouwer, 1936. LA RELÈVE 224 Pour que la Relève continue Un mouvement comme la Relève a besoin pour continuer, aujourd’hui comme en mars 1933, non seulement de l'appui moral, mais même de l'aide matérielle de ses amis.La Relève est et doit rester une œuvre collective.Ceux qui connaissent les conditions dans lesquelles nous avons créé la Relève et l'avons maintenue jusqu'à ce jour savent que c’est, comme on dit en anglais, "a non-profit orga-isation".Un petit noyau de collaborateurs qui doivent gagner leur vie et faire une œuvre à l’extérieur, occupent leurs loisirs à rédiger les cahiers, à préparer leur publication et à organiser la distribution, sans espoir d'aucune rémunération.On sait qu'ils travaillent dans un esprit de foi et qu'ils ne demandent que la satisfaction que procure à l'ouvrier l'œuvre bien faite.Tous les ans, nous nous voyons acculés aux mêmes difficultés financières parce que nous n’avons pas assez d'abonnés et que nos frais sont plus élevés que le revenu de la vente.Et ces frais viennent d'être augmentés par la hausse des salaires et celle du prix du papier.Nous remercions ceux qui nous ont aidés en annonçant dans nos pages.Mais de ce côté les possibilités sont très limitées.Nous ne croyons donc pas trop exiger de ceux qui, comme nous, ont foi dans la nécessité de notre mouvement mais qui ne peuvent nous aider de leur collaboration, en faisant appel à leur aide matérielle.A nos abonnés, nous demandons d’abonner leurs amis.Aux amis qui ne sont pas encore inscrits nous demandons de le faire au plus tôt.L'abonnement de $i donne droit à 10 numéros.Nous suggérons à ceux qui le peuvent de prendre un abonnement de soutien de $2, $3 ou $5.LA RELÈVE Beaulieu, Gouin, Mercier (S^Tellier AVOCATS L.-E.Beaulieu, LL.D., C.R.Léon'Mcrcier Gouin, LL.D., C.R.Paul Mercier, C.R., M.P.Edouard Tellier, C.R.Bernard Bourdon, C.R.Henri Beaulieu, LL.B.André Mcntpetit, LL.L.Paul Beaulieu, LL.L.Ç.KO harbour 0165'0166'0167'0168 MONTRÉAL Adresse Télégraphique: "EMERICUS" CHAMBRE 810 Édifice Montreal Trust 511 Place d’Armes Les personnes qui désirent rencontrer les directeurs peuvent communiquer d'avance, soit par lettre, soit par téléphone, avec Paul Beaulieu aux bureaux de la revue ou avec le rédacteur en chef, Claude Hurtubise, à 340, ave Kensington, Westmount, Fltzroy 8658.L'abonnement d'un dollar (à 10 cahiers) est payable par mandat ou par chèque au pair à Montréal aux bureaux de la revue, 36, avenue Roskilde, Outremont.Téléphone: CA.7562.
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