Voir les informations

Détails du document

Informations détaillées

Conditions générales d'utilisation :
Protégé par droit d'auteur

Consulter cette déclaration

Titre :
La relève
Éditeur :
  • [Montréal :La relève],1934-1941
Contenu spécifique :
Février
Genre spécifique :
  • Revues
Notice détaillée :
Lien :

Calendrier

Sélectionnez une date pour naviguer d'un numéro à l'autre.

Fichier (1)

Références

La relève, 1938-02, Collections de BAnQ.

RIS ou Zotero

Enregistrer
: ¦ IMPRIMÉ AU “ DEVOIR”, MONTRÉAL LU \ ewe CAHIERS PUBLIÉS SOUS LA DIRECTION DE ROBERT CHARBONNEAU ET DE PAUL BEAULIEU 33 Baudelaire en 1938 STANISLAS FUMET .38 PAUL BEAULIEU.Images de Pologne ROBERT CHARBONNEAU .Prologue (suite) 46 Chroniques Note» sur “Un homme veut rester vivant" — Femmes soviétiques.15 cents 2e cahier, 4e série FÉVRIER 1938 ¦P 'JrUST 0ÉNERAL DU (ANAPA CONSEIL D'ADMINISTRATION L’hon.J.M.Wilson, président L’hon.D.O.L’Espcrancc, vice-président Beaudry Leman, vice-président.L’hon.J.Nicol, C.R.L’hon.J.E.Perrault, C.R.L’hon.Donat Raymond Léo G.Ryan L’hon.Ceo.A.Simard C.-E.Taschereau, N.P.Arthur Terroux L.J.Adjutor Amyot Joseph Beaubien L.E.Beaulieu, C.R.J.T.Donohue Sir J.Ceo.Carneau Mendoza Langlois Ch.Laurendeau, C.R.Renc Morin, directeur général.Le TRUST GENERAL DU CANADA est une compagnie de tidéicommis ou, si l'on préfère ces désignations, une société de trust ou une société de fiducie fondée et organisée expressément pour remplir de nombreuses et délicates fonctions, ayant toutes pour objet l'administration des biens d'autrui: exécution testamentaire, fiducie, conseils financiers, etc.$ 1,105,000.00 $55,000,000.00 $60,000,000.00 Capital versé .Biens en régie, plus de .Fiduciaire d’obligations corporatives excédant 112 ouest, rue St-Jacques MONTREAL 71.rue St-Pierre QUEBEC LA RELÈVE rédacteur en chef : CLAUDE HURTUBISE 36, avenue Roskilde, Outremont, Montréal 2e cahier 4e série Baudelaire en 1938 Quels sont les écrivains dont on peut dire, comme de Baudelaire, que leur actualité est toujours brûlante ?On me répondra : les philosophes, et, plus encore, les mystiques.Pour les premiers, leur immortalité nous est une garantie de la perdurance des problèmes de l'esprit que chaque génération pose à nouveau sans les modifier réellement.Si la Physique d'Aristote a pu vieillir, sa .Métaphysique vaudra pour tous les siècles.Quant à ceux que nous désignons par ce vocable étrange de mystiques, et que I on ferait aussi bien de nommer "spirituels ", à condition de mettre l'accent sur ce que ce terme peut contenir de concret,— car les mystiques ne sont pas des spéculatifs et des abstracteurs, mais des hommes qui contemplent avec les yeux de l’espérance et touchent des mains de la Foi, l'Éternel,— non seulement leurs écrits ne vieillissent pas, mais ils marqueront toujours une avance sur les découvertes les plus fraîches du siècle.Une Catherine comme un François, une Thérèse comme un Bernard, une Mélanie de la Salette comme un Ruysbroeck, \' Imitation comme les Noms divins, quelques pages de Thérèse de l'Enfant-Jésus ou d’Élisabeth de la Trinité, une oraison de Charles de Foucauld, voilà qui sera toujours plus neuf que le témoignage que porteront demain ou après-demain le penseur le plus original, le savant le mieux outillé.Mais Baudelaire est-il un philosophe ?Non, pas exactement.Est-il un mystique ?Nullement.D'où vient alors que son œuvre, vers ou prose, soit moins atteint que d autres par la sclérose de l'âge ?Or Baudelaire n'est pas de ceux qui ont traité des sujets classiques, des sujets sans époque bien déterminée et qui, LA RELÈVE 34 par là, ont quelque chance de glisser entre les mailles du temps.11 n'a point écrit une Antigone ou une Iphigénie, il n'a point décrit les tortures de Prométhéc, les amours de la nymphe Calypso.Bien au contraire, Baudelaire est entré à fond dans le costume de son époque.Il a été affreusement moderne, il s'est dit romantique cent pour cent, il n'a pas eu peur d'adopter les mots ordinaires, les mots courants, les mots "crus", qui étaient en usage dans les ateliers de peintres et de sculpteurs au moment où s'élaboraient les doctrines des romanciers naturalistes.11 parle de "brûle-gueule" et fume son houka\ il vante les "mirettes " de sa petite amie.Il se réfère aux choses qui l'environnent, belles ou laides.Jamais il ne semble éviter l'écueil de l'éphémère.Et, soigneusement, cet éphémère, comme le névroptère du même nom, il le fixe sur du papier.Puis il l'éclaire à sa façon, qui est réservée.Le secret de Baudelaire est dans l'éclairage que son génie fait subir aux objets.Cet éclairage, dont il est le maître incontesté, qui est au xixe siècle une révélation et qui reste au xxe la spécialité de Baudelaire, cet éclairage, que la poésie n'avait peut-être pas prévu, est celui de la conscience chrétienne.11 y a eu d'autres poètes chrétiens que Baudelaire, des écrivains catholiques qui étaient des chrétiens assurément plus fidèles que l'auteur des Fleurs du mal, lequel ne "pratiquait " même pas sa religion; seulement ils ne le furent peut-être pas comme poètes.Précisons, pour dissiper un malentendu, que ce n'est pas Baudelaire qui est chrétien, c'est sa musc — ainsi qu'il l'a dit — qui est chrétienne, c'est la poésie de Baudelaire qui nous apparaît comme éminemment chrétienne.Et le plus curieux sera son inaptitude à jamais devenir rien d'autre, en dépit de tous ses efforts.La muse douloureuse blasphème, elle est indécente, obscène, sacrilège.Mais plus elle veut scandaliser et plus elle se sent pénétrée par l’eau vive de son baptême.Les contemporains n’y ont rien compris.Ils se faisaient une idée du christianisme tellement conventionnelle que la mélodie du christianisme, qu’ils fussent athées ou catholiques, ne leur parvenait pas: l'oreille de leur cœur manquait de finesse pour la distinguer.Barbey d'Aurevilly fit-il excep- BAUDELAIRE EN 1938 35 tion à la règle 1 11 eut quelques mots assez généreux à l'endroit de son aîné.Mais, lorsqu'il prétend que si Baudelaire n'a pas les convictions des catholiques il partage au moins "leurs haines ", Barbey d'Aurevilly, dans l'occurrence, est injuste: il demeure au-dessous de la vérité, parce qu'il est trop superficiel lui-mcme pour être sensible à la note la plus intérieure de la poésie baudelairienne.Baudelairien, en poésie, est devenu synonyme de chrétien.Mais, me dira-t-on, vous reprochez au xixe siècle de n'avoir pas été capable d’identifier cette essence.Les hommes d’aujourd’hui la reconnaissent-ils mieux ?Je dois bien avouer que l'on n'a guère fait de progrès sur ce terrain, du moins en France.Lorsque je publiai, en 1926, un livre intitulé Notre Baudelaire, on l'accueillit en général avec de l'étonnement.J'exagérais: Baudelaire n'était pas un catholique aussi édifiant que je voulais le donner à croire; il n'y avait pas que des déclarations de foi chrétienne chez lui, etc., etc.J'avais eu beau prévenir dans une courte préface que, si je me permettais “de parachever les intentions indubitables que le poète chrétien affirmait sans les expliquer ", c’est qu'une grâce providentielle nous avait permis, à moi et à d’autres, une conclusion que renfermaient les prémisses baudelairiennes, et que j'avais conscience de moins trahir mon modèle en le peignant plutôt du dedans qu’en le portraiturant uniquement du dehors,— cela ne suffisait pas.Aujourd'hui encore on persiste à s'imaginer que j'ai voulu, par ce possessif "notre" Baudelaire, tirer la couverture de mon côté.Faire entrer le "poète damné " dans la chapelle des convertis, lui placer un missel aux doigts et le faire pieusement s'agenouiller, n'est-ce pas une imposture, ou tout au moins de la tricherie ?Or jamais je n'ai dit que Baudelaire était un catholique pratiquant.Moins affirmatif que lui, je n'ai même pas dit qu'il fût un "converti".Il s'agissait, en réalité, de bien autre chose.C'est la poésie qui s'est convertie avec Baudelaire.Lui-même ne pouvait suivre l'inspiration surnaturelle que misérablement, dans les conditions atroces de bohème et de maladie où il se débattait.Si le catholicisme, en 1850, était plus populaire qu'aujourdhui, il n'avait guère de prestige, en France, aux yeux du monde des arts.Le catholicisme LA RELÈVE 36 n'avait que la valeur d'un symbole pour les romantiques.Un polémiste mal élevé, tel Veuillot—que je n'aime guère, qui avait cependant de l'estomac, mais à qui toute sensibilité artistique faisait défaut,— était l’exception.Si le génie de Balzac découvrait le catholicisme, c'était qu'il flattait les ambitions aristocratiques de son esprit.Meme chez Baudelaire le catholicisme ne va pas sans attitude et sans un certain goût du paradoxe."Moi, fils de prêtre.", déclare-t-il pour effarer le bourgeois.Et chez Barbey d'Aurevilly, qui ne mettait pas souvent les pieds à l'église, la tournure catholique, romaine, de son intelligence frisait la provocation.Un Hello était un pur isolé, il ne faisait point partie du monde littéraire.Il faudra attendre les grandes conversions, celles de Paul Verlaine, de Léon Bloy, de J.-K.Huysmans, de Coppéc et des contemporains Claudel, Maritain, Péguy hier, peut-être aujourd'hui Bergson, pour rendre à la pensée catholique une autorité dans les milieux intellectuels et artistes qu elle avait perdue, en France, après le xvne siècle.En quoi la poésie de Baudelaire nous paraît-elle si proprement chrétienne ?Il est plus difficile de le démontrer que de le sentir.Mais cependant il y a des caractères qui ne trompent pas.La poésie de Baudelaire est la seule qui par esprit de pauvreté se dévête à ce point de tout élément étranger à sa nature.Elle est la plus dépourvue de toutes les poésies.Quand elle use d artifices et de fards, elle le déclare avec une franchise déconcertante.Quand elle a des intentions — et elle en a toujours — elle les confesse sans vergogne.Elle est la seule poésie qui nomme le mal par son nom et l'esthétique à laquelle elle se rattache est la seule pour qui le péché existe avec autant de force, de mordant, de profondeur, d'intolérance, qu'il existe pour l'éthique.La poésie de Baudelaire se développe sous l'œil d'un Dieu crucifié, (lue l'auteur des Fleurs du mal ou des Paradis artificiels, du Spleen de Paris ou de ces feuillets de glace et de feu réunis au petit bonheur sous ce titre: Mon coeur mis à nu, que cet homme tourmenté, ce scrupuleux pervers, que ce pécheur à la sensibilité si délicate mais à la conscience, au fond, si austère, invoque le Pcre céleste, ou Jésus, "des Dieux le plus incontestable", ou le Saint-Esprit, ce n'est pas cela qui nous bouleverse, mais le signe de croix que fait sa poésie. s BAUDELAIRE EN I Ç)3S 37 Ce signe est imprimé clans l'âme d'une beauté qui s'évanouirait sans lui, car c'est une beauté spirituelle, une beauté démunie, une beauté sans le sou, à qui son amant chuchote: \ a done, suns autre ornement Parfum, perles, diamant, Que ta maigre nudité, () ma beauté! 11 n est pas un poète qui nous débarrasse de tout le fatras d'une rhétorique surchargée, pour atteindre dans le dénuement le meilleur du verbe, comme Baudelaire.Après lui, qui oserait écrire de la poésie telle qu'on en faisait avant lui ?On peut questionner Rimbaud, Verlaine, Mallarmé, Stefan George, Claudel, Valéry, Cocteau, 1 .-S.Eliot, ou même les dadaïstes mués en surréalistes, on est sûr de la réponse.Et que diraient des prosateurs comme Vil 1 iers de l’Isle-Adam, Lautréamont, Léon Bloy, Huysmans! Va-t-il pas libéré également les peintres, cet admirateur de Delacroix, cet appréciateur d’Ingres, qui semble avoir enfanté Manet, Cézanne, Renoir, Odilon Redon, et de qui tient un Matisse comme le Picasso d'aujourd'hui ?N'est-ce pas le maître de plusieurs musiciens, lui qui inspira Du parc, influença la jeunesse de Debussy et qui subjugua un autre compositeur moins célèbre, plus fidèle à Bach, amoureux du silence, et que je connais particulièrement puisqu'il est mon père, auquel il a transmis une sorte de canon de composition musicale ' L'art dépouillé de Baudelaire est à l'origine de toutes les recherches esthétiques de ces quatre-vingts dernières années.C'est un art soustrait à toutes les dépendances hétérogènes, à tous les préjugés, à tous les mensonges qui refusent de se démasquer, à toutes les mondanités, à toutes les compromissions, à tout le panache inutile, à toute la hâblerie et à toute l’éloquence; et qui fait réaliser à l'esthétique ce dont seule, jusqu'alors, c'est-à-dire jusqu'à l'apparition des Fleurs du mal, avait eu souci l’éthique.Stanislas FUMET | (- Images de Pclcane La Pologne se classe parmi ces quelques pays dont le visage est facilement déformé.L’étranger ne la voit qu'à travers des immigrants frustes que la misère a exaspérés.ou voilée par un passé historique d’une grandeur tragique, mais apparemment figée dans les âges lointains.Victoire de Jean 111 Sobieski, à Vienne, sauvant la chrétienté menacée par les Turcs, partage du territoire entre trois nations dont une qui se proclamait catholique, soldats magnifiques de courage sous le magnétisme de Napoléon, patriotes romantiques nourris de l’idée de liberté et de témoignage au monde, autant d’événements qui ont jeté une ombre de légende.Les poètes et les musiciens ont contribué à créer cette image d’une Pologne crucifiée, image du Christ, et à fixer dans l'esprit une vision de tragédie.Ces périodes de souffrances ont marqué profondément l'âme d’un peuple, sans réussir toutefois à l'abattre ou à l'altérer; elles ont comme le grain de sénevé poussé une moisson forte: la Pologne moderne.Ce pays est tout autre que notre imagination le construisait.Un contact môme passager réussit à dissiper ces idées fausses par un désir de mieux connaître ce peuple, de le connaître avec ses vieilles traditions chrétiennes et paysannes.N'y aurait-il que le redressement vigoureux de toute une nation qui, après de dures luttes et des persécutions inhumaines, a conquis son indépendance et repris sa place au milieu des mêmes nations qui autrefois l’avaient opprimée, déjà cette reprise mériterait qu'on s'arrête longuement à méditer une telle leçon de vitalité.Cependant, il existe une histoire prodigieuse, une civilisation riche d’humanité, point de rencontre de l'esprit latin et de l'esprit slave, une culture intellectuelle profondément imbue de la terre et un héritage rayonnant de simplicité.Ces valeurs humaines et spirituelles trouvent un écho dans notre être parce qu elles seront souvent en harmonie avec des aspirations et des désirs qu'il porte en lui, dans 1 attente d'une réalisation.i 39 IMAGES DE POLOGNE Ces notes succinctes n'ont pas la prétention d’offrir un tableau complet de la vie moderne en Pologne ; elles ne jetteront que des faibles projections sur une terre lointaine et fraternelle qui retient celui qui s'en approche et surtout lui met au cœur une grande espérance.Quelques villes retiendront notre attention non parce qu elles possèdent des curiosités artistiques ou archéologiques mais parce qu elles dégagent un aspect bien déterminé de la Pologne et que leur ensemble permet de saisir un peu ce tout complexe qui constitue l'âme d'un peuple.Celui qui aborde la Pologne par l’Allemagne reçoit de ce premier contact une forte impression de libération.Après avoir entrevu la capitale allemande, plongée dans les manœuvres de nuit, ce qui n'est pas sans augmenter la sensation d'incertitude, et traversé un pays en uniforme et au visage fermé, un autre pays d'une vitalité moins tapageuse et non moins réelle présente un visage serein, résultat d'un accord de volonté dans le travail de rénovation de la patrie.Katowice La Haute-Silésie est cette province qui, par un plébiscite, opta pour la citoyenneté polonaise, acquisition très précieuse pour la Pologne car en plus d'augmenter son prestige international, elle lui valait un sous-sol riche en mines.En effet, abonde le minerai de fer, de plomb, de zinc dont l'exploitation provoqua une expansion rapide qui profita surtout à Katowice, la capitale.Katowice partage le sort des villes poussées à l'américaine.Une activité industrielle fiévreuse a entraîné les constructions hâtives, qui donnent à la ville un aspect d inachevé.Les hauts fournaux souillent le ciel de fumées épaisses et gluantes qui s'accrochent à tout ce qui est propre.Une atmosphère de .cauchemar règne.La descente dans une mine augmente cette impression.En quelques instants, l'ascenseur nous enfonce sous plusieurs i * 1 40 LA RELÈVE centaines de pieds de terre.L'effort tenace de l'homme pour construire une ville souterraine avec des avenues, des trains électriques, son système d'éclairage représente une belle victoire sur la matière.Entre ces murs suintant d'humidité grouille une population d'hommes noirs; sans penser au danger qui guette l'instant d'inattention pour reprendre à l'homme le terrain conquis, les mineurs arrachent péniblement le minerai convoité.La faible hauteur des murs force l'homme à prendre une attitude de soumission en face du travail, attitude qui exprime la grandeur du travail manuel et commande le respect.CR A COVIE Découvrir une ville vieille de plusieurs siècles au milieu des ténèbres, c'est voir surgir tout un passé.Surprendre Cra-covic, l'ancienne capitale des rois, c'est plonger au plus profond de l'âme historique et religieuse du pays.La cité royale reprend alors son caractère de splendeur; le Wavvel, panthéon des rois et des gloires nationales, l'église Notre-Dame — le Polonais la nomme avec une naïveté sublime l’église Panna Marya, l'église de Mademoiselle Marie, la Halle-aux-draps, la tour de l’Ancien Hôtel de Ville, l'Université où se promène l'ombre de Copernic, tous ces monuments lourds d’événements historiques et de foi religieuse se raniment au son de la trompette qui, depuis le XlVe siècle, sonne le "Hejnal " aux quatre coins de la ville en mémoire de ce brave qui, voulant avertir ses concitoyens de l'approche des Tartares, monta sur une tour et fut percé d'une flèche ennemie.Les anciens citoyens profitent de la noirceur pour revenir dans la ville qu'ils ont fondée et défendue, et leur présence poursuit le même chemin que les vivants, le chemin de la fidélité à la mission.Et cette suave Vierge ou cette figure triste du Christ flagellé se détachant des murs ternis par les années témoignent d'une continuité dans les croyances.Une petite lampe veille sous ces figures, flamme de la foi du peuple polonais qui si souvent l'ont protégé, foi aussi vivace que cette lueur qui perce les ténèbres environnantes et force les regards en ceux sur i ) 41 IMAGES DE POLOGNE elle, ainsi la Pologne, un des remparts de la vérité rejetée par les peuples voisins, attire vers elle les peuples qui croient encore à la réalité des valeurs spirituelles.Le jour nous rend terriblement touriste; heureusement, un jeune Polonais nous aide à retrouver, sous le pittoresque qui saisit facilement l'intérêt du voyageur, la leçon des choses Les lieux, hier soir habités par les générations précédentes, vibrent ce matin d'un mouvement tout à fait XXe siècle.Tout l'appareil moderne: taxi, tramway, nous poursuit; quel contraste que de trouver à côté de vieux monuments du Moyen Âge des bâtiments d'un modernisme hardi.Le siècle veut imprégner sa marque.Au fond d'une rue étroite se dessine la silhouette d'une église entourée d'habitations.L'église n'a pas ce caractère hautain et lointain qui caractérise trop de nos églises canadiennes; elle fait partie du patrimoine commun.Les maisons se cachent et cherchent refuge auprès de l'église qui, véritable citadelle temporelle, a su résister aux colères de la nature et des hommes.Il a fallu inventer notre conception moderne du "respect " pour isoler l'église et justifier notre façon d'agir par des prétextes de perspective, d'hvgiène ou de sécurité.Les plus caractéristiques sont l'église de Notre-Dame et l'église Sainte-Barbe.Construites en briques, matériaux très répandus en Pologne, trapues à cause des duretés du climat, elles conservent cependant une légèreté propre au gothique polonais.L’église de Mademoiselle Marie, fondée en 1228, reste sans contredit le plus beau joyau de l'art religieux en Pologne.La hauteur et la hardiesse de ses voûtes créent une impression de splendeur que corrige la familiarité du magnifique retable de Guy Stxvosz.Ces hautes figures polychromées racontent à la façon des gens simples la vie de Jésus et de Marie.La naïveté de l'exécution entre dans le domaine de l'art, et touche le coeur.Si la majesté incomparable de Notre-Dame de Paris ou la douceur de la cathédrale de Chartres sont absentes, dans Notre-Dame de Cracovie se rencontre une familiarité toute paysanne, expression des croyances populaires.Les nombreux sanctuaires et lieux de pèlerinages ont fait surnommer la I I LA RELÈVE 42 ville de Cracovie "Rome des Polonais", apportant par là digne couronnement à la cathédrale de la Vierge.Outre le Cracovie religieux existe la ville historique ; le Wawel constitue le point vers lequel convergent toutes les un aspirations patriotiques.Pour se rendre au Wawel, espèce de château fort, il faut gravir une hutte; de cette élévation on découvre la Vistule, nerf de la vie économique du pays.La cathédrale du château déconcerte par sa froideur et l'encombrement des sarcopha-; tous ces marbres et ces tombeaux donnent une note de alors qu'une église est source de vie.Une majesté froide plane sur ce lieu qui a vu le sacre des rois et qu'honorent les grands saints de Pologne.Le tombeau de saint Stanislas, patron de ce pays, massacré en 1079 par le roi Boleslas II, domine et maintient l'espérance dans ce lieu de cendres.Dans une nef latérale, au-dessus d un autel se dresse un Christ, la tête ornée d'une longue chevelure noire.La légende que seule la reine Hedwige, à cause de ses vertus, aurait ges mort, veut pu lui couper les cheveux.Une crypte sous la cathédrale garde les héros de la Pologne, à leur vraie place, puisque les saints occupent un degré supérieur.Je ne sais si cette disposition est intentionnelle, elle n'en garde pas moins son Rarement j'ai éprouvé chez un peuple un culte aussi profond, presque religieux, pour les morts, brent de tout leur être devant ces corps allongés : ils y ont cherché durant de longues années l'espérance d'une libération, et maintenant ils y trouvent la confiance en une plus grande Pologne.Tous ces sacrifices et ces efforts des générations précédentes n auront pas été acceptes vainement.Les tombeaux n ont jamais subi 1 affront, n ont jamais été violes par les révolutionnaires, comme en France ou dans la malheureuse Espagne.Les révolutionnaires les plus acharnés respectent les dépouilles des héros et des rois, car elles représentent une tradition de continuité.Cette crypte basse et sombre dégage leçon d'histoire: les rois Jean Sobieski, Etienne Bathory, les grands noms de l'histoire polonaise, Mickiewicz, Kos-ciuszko, Poniatwoski et le maréchal Pilsudski, l’animateur de sens.Les Polonais vi- une tr 43 IMAGES DE POLOGNE la Pologne ressuscitée dont le nom suffit encore pour unir les différentes tendances politiques.Ce brusque retour dans l'histoire témoigne de la solidarité qui rapproche les assoiffés de justice sociale.Dans le lointain se dresse le tertre de Kosciuzsko, héros des soulèvements populaires contre l'oppresseur, et celui du maréchal Pilsudski.Les Polonais ont une façon particulière d honorer leurs hommes illustres ; au lieu de graver leurs traits dans le marbre ou le bronze, matière périssable, ils amoncellent la terre et construisent une élévation, associant ainsi le sol à leur hommage.C'est l'offrande de tout un peuple; le président de la république et le plus humble citoyen se font un devoir d'y contribuer en y apportant un leur village.: ] peu de la terre de Lwow.La ville de Lwow ne s'aborde qu'avec respect; ville du lion, elle a bien mérité son nom.Déjà dans le passé, elle a subi les invasions de presque tous les ennemis de la Pologne; Hongrois, Tartares, Turcs, Suédois.Une de ses plus récentes gloires, probablement pas la dernière, fut la participation efficace des enfants d'environ 14 ans à la défense de la ville attaquée par les Ukraniens.Le cimetière de Lyczakow où dorment ces enfants représente une source sacrée où les jeunes puiser la force et la foi dans 1 avenir.Sur les dalles qui les corps est inscrite, après les noms et 1 âge de vont recouvrent petits, la désignation des plus hautes décorations militaires.D ailleurs en hommage de reconnaissance, le gouvernement a décerné à la ville entière la croix militaire.Lwow, ville de résistance, exhalte les vertus de courage et de force.ces Varsovie La visite de la capitale révèle le point névralgique de l'ensemble du pays; ordinairement cette ville synthétise les différents efforts constructifs d une nation ainsi que tous ses malheurs et faiblesses.Varsovie fut, dès son origine, ce pôle 1 LA RELÈVE 44 seule, les différentes aspira- qui attire, pour les fondre en tiens de la Pologne en formation.Lentement elle sut s imposer et remplacer C.racovie; centre géographique, elle devint l'élément coordinateur entre Polonais et Lithuaniens.Si la ville ne renferme pas autant de trésors historiques que Cra-covie, elle réalise en quelque sorte ces valeurs endormies.russe, Varsovie a une Foyer de résistance pendant l'occupation conservé par suite des cruelles répressions et des exécutions caractère d'héroïsme qui impose aux autres .massives un villes une ligne de conduite.Depuis la grande guerre, la capitale de la Pologne a pris encore connue.Siège du importance qu elle n avait pas cherche à donner à la ville une organisation conservant a certains quartiers leur aspect fierté la citadelle une gouvernement, on moderne, tout en d'autrefois.Les Varsoviens montrent avec dans laquelle les Russes exécutaient les irredentistes polonais.Quelques palais construits par des nobles ou par les rois, surtout le palais Lazicnki dont la façade se reflète sur un petit lac artificiel au milieu des arbres et des fleurs ou la maison de lean 111 Sobieski à Wilanow, de même que la place de 1 église Sainte-Croix ou celle du Théâtre et de l'Hôtel de Ville donnent à la capitale un aspect de majesté.Le rôle d avant-garde joué au temps des rois polonais, Varsovie continue a le tenii et donne accès à toutes les réformes modernes: elle est au précis du mot, la tête du pays.I : ; ; sens De cette rencontre se dégage un témoignage largement humain.Cette volonté de durer comme nation, alors que de toutes les cartes d'Europe était effacé le nom de la Pologne, a maintenu intégrale l'unité nationale Déjà pendant la durée des partages, les Polonais travaillaient a soutenu le prestige de leur patrie et à lui attirer la sympathie des autres nations ; à l'intérieur un effort tenace de cohésion se poursui-La libération acquise après la grande guerre n a pas pris se détache vait.par surprise les chefs du mouvement ; parmi ceux-ci premier plan le maréchal Pilsudski.Son oeuvre est immense au I 45 IMAGES DE POLOGNE de réalisations, et dire toute son influence nécessiterait une longue étude.Ce qui nous frappe surtout, c’est que le maréchal Pilsudski représente bien le type de révolutionnaire moderne, qui se révèle meilleur constructeur que tous les conformistes.Dans les différents domaines de la vie intellectuelle et industrielle se poursuit un travail réalisateur animé par l'esprit de sacrifice pour la patrie.Quelques années ont suffi pour doter la Pologne des outils matériels indispensables à une grande nation; la construction du port de Gydnia — en moins de dix ans, il est devenu le premier port de la Baltique — n'est pas un exemple unique.Mais on sait que la grandeur d'un pays ne se mesure pas uniquement sur sa richesse matérielle; l'apport spirituel y contribue pour une large part.C est pourquoi le gouvernement multiplie les maisons d'enseignement; leurs directeurs n'ignorent rien des méthodes pédagogiques nouvelles et leurs écoles peuvent se comparer avantageusement à celles des autres pays.Le soin que les chefs portent au problème de la jeunesse prouve que le travail commencé n'est pas une entreprise sans envergure et qu'on entrevoit dans le jeune garçon le citoyen de la nouvelle Pologne.Centre géographique de l'Europe, la Pologne reste sujette à beaucoup de convoitises.Si sa situation lui a valu dans le passé d'être un point de rencontre de plusieurs intérêts européens et de jouir d'un grand développement commercial et artistique, on peut deviner quel rôle elle pourra remplir dans l'avenir.Placée entre l’Allemagne païenne, l'U.R.S.S.communiste et d'autres puissances moins fortes mais agressives, elle large part l'équilibre européen.La Pologne sucitée sera peut-être encore le rempart et la sauvegarde de la chrétienté contre les hordes barbares modernes, rejoignant ainsi la longue lignée des chevaliers polonais, protecteurs de la civilisation.res- assure en Paul BEAULIEU : Prclccue (suite) vie.Grand'mère La mort de Fernand bouleversa notre s'enfermait dans sa chambre et ne sortait qu à 1 heure des .Mon grand, profitant de ce relâchement de surveillance, rentrait plus que pour tomber repas buvait plus que jamais et ne le sofa de l'antichambre.Mes maux d estomac ivre-mort sur laissaient aucun répit.ne me arriva.On parlait de me faire ap- La fin des vacances prendre un métier, car je ne semblais pas avoir d idee bien définie de ma vocation.On avait l'habitude de discuter toutes les affaires importantes à table.Fernand et moi avions, de immémorial, le privilège d'être entendus.On tenait les discutait comme si nous temps compte de nos opinions, on avions eu droit au chapitre.Ma grand'mère fut donc très surprise de me trouver avenir dépendait.silencieux sur une question dont tout z "N'y a-t-il rien qui t'intéresse en particulier 1 .Je ne répondis rien et me levai de table avant le dessert.Je savais que c était le moyen le plus sûr d'inquiéter la vieille et de l'empêcher de prendre une décision.Elle ne décidait jamais rien a notre sujet sans en avoir longtemps parlé et elle employait meme les larmes pour que la décision qui nous était pénible eut Mon grand qui comptait que mon l'air d'être prise par nous.devenu homme, je le prendrais avec moi, quand la vieille me choquer.11 ne serait morte, évitait tout ce qui pouvait dit pas un mot.Plusieurs jours se passèrent sans développement notable.dit la vieille, un soir d'habitude.Rien.’‘Qu’est-ce que tu as sur le cœur ?" que j'étais plus maussade encore que A la fin ne pouvant rien tirer de moi, elle me proposa de me faire soigner par un ’’spécialiste’'.Je refusai sans explication.nécessaire que tu quittes le college.me "Il ne serait pas tout de suite.” — Les spécialistes nous prendront notre argent et ne me feront aucun bien.D’ailleurs, je ne suis pas si mal.dernier cahier î Ces pages ainsi que celles qui furent publiées dans le sont extraites du prologue d un récit. PROLOGUE (SUITE) 47 .Je mentais pour me rendre agréable.Craignant toujours qu'elle ne changeât d’avis avant la rentrée, je préparai une liste des économies qu'on pourrait faire sur les livres et en rognant le budget qu'on m'accordait chaque semaine pour le tramway et en argent de poche.J'exécuterais aussi, malgré ma répugnance, quelques petits travaux de ménage.Je retournai donc au collège, où j'étais un cancre depuis des années.Les professeurs n'aimaient pas leurs cours, et ils enseignaient par obéissance.Et c'était la retenue, les pensums, les mauvaises notes, l'effroyable appareil de coercition qui fait partie de toute éducation bien faite.Tous les élèves critiquaient, mais personne ne changeait de collège.Quand on avait été une fois classé dans la catégorie des cancres, c'était pour toujours.Les lendemains de promotion, avant qu'on eût le temps de songer à “recommencer sa vie", le professeur vous prévenait: "J'ai eu de longues conversations avec le Père.durant les vacances", qu'il disait, "et je vous connais tous".Alors on n’écoutait pas le reste.C'est entendu qu'il sera juste, etc.On restait des cancres, et on donnait un petit coup d’épaule pour recharger le fardeau des années précédentes.Mais au fond, pour ma part, j'avais le sentiment obscur que j’aurais été un cancre même sans ce prétexte.Il est dur, sans transition, de faire un intellectuel d'un fils de paysan A la maison, les querelles avec ma grand’mère se faisaient de plus en plus fréquentes."Parle donc, qu’elle disait au grand, tu n'as pas assez d'autorité." Il se contentait de hausser les épaules ou bien s'en allait avant que nous ne nous tournions tous les deux contre lui.Elle me reprochait mon ingratitude et je lui jetais à la tête sa ladrerie et son mauvais caractère, au cours de scènes qui la laissaient toute en larmes.De mon côté, je sortais de ces querelles brisé.Mais je ne savais pas pleurer et je refoulais ma peine.Entre ces deux enfers du collège et de la maison, je m'évadais dans la rue, rêvant de m'enrichir par n'importe quel moyen et de dominer.J'aimais m’imaginer à la tête d'une grande industrie, fier, admiré, redouté, à la façon de ces grands bourgeois, peints par monsieur Paul Bourget.Ces rêves se prolongeaient parfois deux ou trois jours avec des intermittences de tristesse . mm i : LA RELÈVE 48 infinie.Je ne voulais voir personne, surtout j'avais horreur de parler.Quand j’étais fatigué de fabriquer mes romans, je retournais au cinéma.Cela me sortait de moi-même.J'étouffais en moi.Je ne pouvais me faire plaisir tel que j'étais.Aller vivre ailleurs, meme sans argent, me paraissait le grand remède.Ne connaître personne.C'est effrayant de vivre avec des gens qui vous connaissent.Ils vous empêchent de changer en ne s'apercevant pas que vous êtes un autre.A cette époque, je disais périodiquement, tous les six mois: "J'ai bien changé depuis un an".Il m'arrivait, la nuit, à la sortie du cinéma, de m'en aller dans la rue et, tout à coup, de rire très fort, pendant de longues minutes.i C'était irrésistible.Je n'aurais pu expliquer pourquoi je riais.Je n'étais pas heureux, mais à mesure que je riais je devenais plus tranquille.Cela cessait.Comme c'était venu, sans cause.Mes problèmes, ceux mêmes auxquels je n'avais pas pensé depuis des jours, changeaient de plan, allaient rejoindre les autres choses inexpliquées comme le mécontentement du professeur, la colère de ma grand'mère, à l'arrière-plan de mes préoccupations.Alors l'esprit libre, je pouvais m’ennuyer tout à mon aise de Fernand.Je ne m'étais jamais mis au lit avant qu'il fût rentré.De mon coin, je veillais sur lui.Il me manquait maintenant et il m'arrivait de ne plus savoir l'heure de me reposer.ü Je n’avais plus la force de faire ce qu'il fallait pour ne pas être malade.Je n'avais pas, non plus, la volonté de travailler et je m'épuisais à désirer toutes sortes de choses qui n'étaient pas à ma portée, comme d'aller dans le monde, de rencontrer de nouvelles figures.Un soir que je fumais dans le salon, écrasé au fond de la pièce par l'obscurité, le vieux est venu me rejoindre.Il n'a pas parlé tout d'abord.Et il est allé s'installer près de la fenêtre.C'est ainsi qu'il faisait quand il éprouvait le besoin de nous rapprocher tous les deux.Car depuis la mort de Fernand personne ne lui parlait plus dans la maison.A peine si on le mêlait quelques fois aux querelles.: 1 49 PROLOGUE (SUITE) “Va falloir que tu songes à gagner ta vie ', qu'il m'a dit tout d'un coup, sans préambule."Pas tout de suite, tu comprends, on est là.Mais on n'y sera pas toujours.Qu'est-cc que tu comptes faire ?" — J'irai travailler, ai-je dit, le cœur dans la gorge.— Les Pollender te prendraient dans le bureau.Hector me l'a dit.Le vieux parlait toujours avec familiarité des Pollender.Je ne pouvais m’habituer à l'idée que c était arrivé.J'avais toujours cru que mon étoile m'épargnerait ce malheur.Et pourtant, ce nctait pas le désespoir que j'avais anticipé.Au contraire, il me semblait que, le destin tourné contre moi, je n’étais plus aussi accablé.Malheureusement, le grand n'avait pas été catégorique et j'étais plus embarrassé de quitter le collège que s'il avait dit: "Je t'ai trouvé une place.Tu te rendras chez les Pollender demain matin".Demain je ne me rendrai pas au collège, me suis-je dit.Je me lèverai tard; peut-être me laisseront-ils un jour deux de repos avant de commencer.'Si je travaille, je quitterai la maison sans laisser d'adresse.Je m'éveillai à cinq heures, mais je me gardai bien de faire un bruit.Je nourrissais secrètement l'espoir qu il arriverait un événement dont je n avais pas une idee bien claire qui arrangerait tout.A sept heures, grand'mère, que j'entendais remuer les casseroles dans la cuisine, monta.Je comptais les marches.Elle s'essoufflait.Je l'entendais gémir à cause de ses rhumatismes.— Allons, qu’est-ce que tu fais ?je ne crus pas bon de simuler le sommeil et je répondis.— n est bien trop tôt pour me présenter chez les Pollender.— Avec toutes tes "folies " tu vas être en retard au collège.— Mais, grand-père.— Il ne sait pas ce qu’il dit.Va, habille-toi, vite.Et elle redescendit en geignant, pendant que j éprouvais, la première fois, que la chambre n était pas assez grande : ï ¦ ou .! pour pour contenir ma joie.Je vais me trouver une décidé ce jour-là.Mais, naturellement, je ne cherchai pas.Je me rendis à une assemblée de jeunes chômeurs.situation moi-même, que j'ai 1 a m LA RELÈVE 50 Notre affaire, à nous les ouvriers, c'est de préparer la révolution.Travailler toute une vie, peiner, en arracher pour finir à la buvette comme le vieux, c'est pas une vie d'homme.Autre chose, même pire, mais choisie par nous, contre ceux qui nous la font notre condition.Au moins, on ne l'aura pas acceptée toute faite cette condition.Si misérable qu'elle soit, elle sera à notre mesure et on aura le plaisir d'en être responsable.Telles étaient mes idées nouvelles, vieilles comme ma révolte de tous les jours.A la seconde réunion, je les exposai à celui de mes nouveaux camarades qui me parut le plus sympathique.Un grand garçon distingué que c'était, aux mains nerveuses, semées de larges taches de son comme son visage.Des verres très épais embrouillaient ses regards.Malgré le débraillé de sa toilette et les paquets de papiers qui tordaient l'étoffe de ses habits, il suintait une élégance qui me parut légèrement affectée.— La révolution, me dit-il, en se tordant les lèvres, qu'il avait très minces et dédaigneuses, ça me fait toujours rire.C'est peut-être que je sais un peu ce que c'est.Mon père était ambassadeur à Petersbourg, avant la guerre, si vous comprenez ce que je veux dire.— Vous avez vu la révolution ?— Malheureusement non, il avait été transféré en Perse, en ii) 16.— Chômeur ?— Pas encore.Je suis au collège.— Ca ne fait rien.Il hésita un moment comme pour donner plus d'importance à ce qu'il allait dire, ses yeux rivés sur les miens, puis, en insistant sur chaque syllabe: — Je reçois quelques jeunes à cette adresse, dit-il, en écrivant sur un bout de papier, venez donc me voir le jeudi.Je vous présenterai des gens intéressants.Je m'y rendis deux semaines plus tard, un peu inquiet de me trouver dans un milieu étranger."J’ai décommandé les réunions depuis notre rencontre", m'a dit Edward, après m'avoir débarrassé en hâte de mon ¦ 1 51 PROLOGUE (SUITE) chapeau.Il me poussait dans une sorte de vivoir, par la premiere porte ouverte sur l'antichambre.C'était tout rempli de bibelots là-dedans, parmi un ameublement bas et somptueux.Les murs écrasaient sous le poids des cadres."L es autres ont été prévenus par téléphone, continua-t-il.Mais j'avais omis de vous demander votre adresse.Au fait, m'avez-vous dit votre nom ?" Il avait cru que je ne viendrais pas, mais je ne parvenais pas à lui exprimer que je lui rendais son indifférence, que je n'étais venu que par politesse.Mais j'ai constaté plus tard ce qui faisait sa supériorité.Il prenait les "devants".Un homme qui décide rapidement vous en impose.Après, on est habitué de se fier.Il est habitué à avoir raison.Pendant qu’il parlait, je ne pouvais fixer mon esprit à cause de toutes ces sensations qui m'entraient par les yeux.Le moindre espace était surpeuplé d'objets disparates de cuivre de jade, de faïence, qui, si invraisemblable que cela paraisse, formaient un ensemble vivant.J’avais l'impression que des siècles avaient passé là, assagissant les cris bizarres de ces objets qui semblaient accordés pour l'éternité."Eh bien! André, je suis en ce moment en correspondance avec le Shah de Perse pour obtenir une concession de terrains pétrolifères." Une jeune femme, en bleu, venait d'entrer sans qu'Ed-ward lui accordât la moindre attention.Mais moi.Elle s'installa en face de nous, sur un tabouret.Elle était si mince et si menue que dans l'ombre on l’eût prise pour une fillette.Ses yeux qui semblaient écrasés sous le poids de la paupière supérieure, avaient la transparence qu'on imagine aux mers d'Islande."Je vous quitte, dit Edward.Ce soir je vais dormir debout, chez les Pollcnder, en l'honneur de Gilberte.Vous m’olfcnseriez en ne restant pas là jusqu à mon retour.Dorothée, ma cousine, vous montrera mes livres.Dorothée se moquait bien des livres et de moi par-dessus le marché.Mais je ne pouvais trouver la phrase qui me permit de sortir de cette impase sans humiliation.Je m évertuais, en parlant de la situation où nous laissait son étrange cousin, 1 HH LA RELÈVE 52 à trouver un sujet de conversation qui ne fût ni Edward, ni l'amour.Et avec la fatuité des jeunes gens, dans ces moments-là, je crus bientôt qu'Edward avait prémédité cette rencontre.La jeune fille avait quitté son installation provisoire sur le tabouret pour une bergère qui la dérobait presque entièrement à mes regards.Il était dix heures quand nous montâmes à la bibliothèque.Elle évoluait autour de moi et elle prenait les livres dans ses mains quand je faisais mine d'être intéressé.Et je fus dans la rue.Je constatai que mes brûlements d’estomac de l'après-midi avaient disparu.J'en avais perdu jusqu'à la mémoire.Je ne pouvais me rappeler une seule de ses phrases.Et pourtant, elle avait dû parler.Au début, j'étais laconique, désorienté de ne pas trouver là la réunion que j'avais passé les deux cours du matin et mon congé de l'après-midi à imaginer.J'aurais voulu qu elle me questionnât.De quoi avions-nous parlé ?Je m'attachais à évoquer des détails de son maintien, de sa démarche, jusqu’à user l'image d'elle qui m’était restée.Edward, qui ne voulait pas me laisser sous la mauvaise impression qu'il n'était pas sérieux, me conduisit chez un organisateur du nom de Machadowskv, qui se prétendait Polonais.C'était un grand vieillard malpropre, à lunettes d’écaille, au teint brun.Ses chevaux étaient tout blancs.Il avait préparé son entrée.Je m'étais affalé dans un grand canapé usé à la corde.Edward se promenait de long en large de la pièce sans meubles.Machadowsky souleva une portière et il fut avec nous.La voix de cet homme, qui, m'avait dit Edward, avait été l'un des plus sanguinaires héros de la Révolution, était douce, chantante même.Ce fusillent parlait comme une actrice.Edward laisait tous les frais de la conversation en russe et il traduisait à mesure, pendant que le grand vieillard, debout en face de moi, faisait de grands signes d'acquiescement.Les yeux du vieillard, de bleu déteint, aux pupilles opaques, bordés de paupières clignotantes, ne se posaient jamais Le droit, plus faible, restait à demi fermé.L'âge lui donnait, par moments, l'air d’une vieille femme.y 1 7r 53 PROLOGUE (SUITE) Moi, que je me disais, qu'est-ce que je perdrais dans révolution ?Mais, je n'étais pas convaincu.Je m'expliquais mal le rôle d'Edward.Comment pouvait-il souhaiter la destruction de toutes ces choses que j'avais admirées dans sa demeure, qui étaient à lui comme un vêtement de culture ?"La joie de détruire, expliquait Edward, dépasse en profondeur celle de créer.Ces richesses, je ne les laisserais à personne, car je ne me marierai jamais, et je veux, en y renonçant de la façon la plus complète, agrandir à l'infini ma personnalité." C'est cette mystique, défendue par moi avec la dialectique des Pères, qui faisait tant souffrir Jérôme.C'est ce qu'il appelait nos différends tout intellectuels.On avait relégué Jérôme dans déjà mort pour moi.J allais le voir comme on va au cimetière.Et chaque fois après des lettres.Edward et sa mystique absorbaient tous mes loisirs.Au collège, le saint Ignace des quatre fois avait replié toute une sanatorium.Il était un Exercices pratiqué trois mon attention sur moi-même.C était vrai qu il n existait pas d'être en dehors de moi.Ce que nous traversons, à cet âge, est inimaginable après.On avait vite oublié Jérome, parmi les elèves, qui avaient trouvé un autre souffre-douleur.Les vivants n ont que faire avions nos misères quoti- ou de ceux qui tombent.Et diennes.nous Ses livres étaient restés pcle-mêle, dans son pupitre, les listes permanentes paraissaient encore avec son nom.Dans la rue, il s'était plaint de son cœur.On le laissait la maladie ne le en arrière.Il le sentait et, craignant que rendit différent, il s'humiliait, se bafouait lui-même, pour retenir un peu de popularité.Il poussait cette manie jusqu à vouloir ressembler à ceux qu il aimait.Devant moi, il dut s'appuyer à un arbre pour reprendre souffle, Il en plaisenta.Seul je ne pouvais le fuir.On ne voulait pas que sa douleur empêchât le cours des choses.Il n avait rien, me semblait-il, d'un homme qui va mourir, que 1 encombrement.Il m intermalaises.Aucun detail n était trop fouille.se rendre nécessaire.rageait sur mes Dernier subterfuge d un agonisant pour ' -ri IBS ' 54 LA RELÈVE "L'an dernier, tu n'avais que moi d'ami", me disait-il, à cause d'Edward, dont il essayait de me détacher.Maintenant je pouvais le fuir."11 était l'espoir de sa famille " qu’ils ont dit, ses professeurs, pendant qu'on attendait dans la rue notre tour de monter.Une foule de gens qui l'avaient fait souffrir se pressaient là.On montait entre deux rangées de visiteurs, à la queue comme au théâtre.La maison stagnait d'odeur personnelle, dcmanations florales.Chez les pauvres, on meurt toujours.On se donne rendez-vous aux prochaines funérailles.Des tas de gens arrivaient, qu'il n'avait pas connus, qui hâtaient, dans la touffeur, la décomposition de ses restes.Des fleurs couvraient tout un pan de mur.11 avait été placé sous la fenêtre, au fond du salon, dans un éclairage discret qui baignait sa chair fardée et rasée de frais entre les cloisonnements de satin.Le contre-coup de cette visite ne se fit pas tout d'abord sentir.Mais peu à peu s'imposa à mon esprit l'idée qu'il faut se hâter de jouir avant qu'il ne soit trop tard.A la maison les sautes d'humeur me tenaient lieu de chagrin.Je m'éveillai plusieurs fois la nuit tout couvert d'une sueur froide, à la pensée que grand mère était morte.11 m'était impossible de jamais réparer tout le mal que je lui avais fait.Elle ne saurait jamais combien j'avais voulu l'aimer.Je savais qu'il m aurait suffi de sauter hors de mon lit, pour que ce cauchemar cessât.Mais j'en étais incapable, dans cet état de catalepsie.Je ne pouvais rien, aucun acte.La crainte me prenait alors si fort d'être mort moi-même inquiétude débordait.Il ne me restait plus qu'à attendre le lever du jour pour m'endormir.Mes résolutions de changer de vie duraient peu.C'était tellement devenu une habitude de nous quereller que nous abordions les moindres sujets sur un ton d'agression.Après la mort de Roger, j'étais retourné à mon pire temps.Il était io heures.Je téléphonai à Edward.Il venait de partir.Il était passé l'heure de déranger les gens.Mais j'avais besoin d'une présence.Pendant que je parlais, il m'aidait à créer la vérité, à la saisir.Je portais toute mon attention sur que mon 1 PROLOGUE (SUITE) 55 l'intonation de scs réponses, les lignes mobiles de son visage, surtout celles de la bouche, et les yeux.Edward savait-il que je souffrais ?J’avais l'impression, quand il était avec moi, que nous étions de la même race."Ce n'est pas une force d'être lucide, qu'il me disait, on est à la merci des autres.Quoi qu’on fasse, il se crée toujours une vérité seconde, la vérité des gestes, qui recouvre l’âme.Découragé de ne pouvoir être meilleur, je décidai de m'évader.Mais tout le monde sait que le monde est fermé, connu.Restaient les pays de guerre.Je fus presque effrayé qu'Edward prit mon idée au sérieux.Il songeait à partir aussi attiré par l'action.Nous décidâmes de nous engager dans un contingent de volontaires qu’on expédiait en Ethiopie.Il fallait d'abord nous enfuir au port de.Pendant les jours qui suivirent, je fis tout mon possible pour me rendre agréable afin de ne pas laisser derrière moi une trop mauvaise impression.Nous serions tués, c'était sûr.Mais pendant des mois, nous vivrions comme des hommes.Peur-être, si la guerre allait finir avant.Pour la première fois de ma vie, je vivais au delà de moi-même.Une force dynamique me soutenait.Je n'avais jamais eu peur de la mort et il semblait que ma timidité devant l'action venait tout à coup de tomber.Je voyais et je voulais.J'abattais tous les jours une énorme quantité d'ouvrage.J'écrivais de longues lettres.Les gens, me semblait-il, commençaient de me comprendre.Ma grand'mcre était toute changée."Tu dois avoir froid, qu elle me dit, en tirant du placard la cruche de vin, je vais te réchauffer".Autrefois, quand je demandais du vin, elle me traitait d'ivrogne, me disait que je finirais comme le vieux.On aurait dit qu elle sentait ce qui se passait.Enfin le jour convenu arriva.Nous n'apportions rien, Edward et moi, qu'un peu d’argent.Robert CHARBONNEAU ;_________ Chroniques Notes sur * Un homme veut rester vivant » "Je veux souffrir tant que je ne serai pas délivré: tant que je n'aurai pu relever la tête".Henri Petit I Je puis le dire, maintenant que je l'ai lu passionnément, c’est avec beaucoup de mécontentement que j’avais entrepris la lecture du dernier livre de M.Henri Petit.Encore un autre mémorialiste! Avec ça, M.Petit avait le malheur d’etre un fonctionnaire.Car je ne puis penser à un fonctionnaire sans me rappeler cet anathème de Péguy: "Ne peuvent être sauvés ceux qui sont assurés du lendemain : les rentiers, les fonctionnaires, les moines C'est dire à quel degré j'étais prévenu contre ce livre de M.Petit.Mais, il y avait aussi ce titre.Comment résister au désir de connaître cet homme, un contemporain, un aîné à peine, qui s'acharne dans notre siècle à vouloir rester vivant1 si rare aujourd’hui que l’on rencontre de ces gens qu’il ne faut pas manquer l’occasion de faire leur connaissance.Oh! Il y a bien la jeunesse qui commence à se dégourdir.Mais encore, il s'en faut qu’il y ait surproduction de ces hommes.Aussi, j’ai mis à lire ce livre cette ardeur que l’on met aux lectures que l'on sent devoir opérer en soi beaucoup de bien.Je pressentais que c’était un peu l’histoire de ma vie, de la vie de tout homme qui veut rester vivant — et Dieu sait comme je le veux — que j'allais lire.11 est Un homme veut rester vivant, 1 c'est le journal d'inventaire de M.Henri Petit.Pendant trois semaines de congé qu'il passe au bord de la mer, il entreprendra ce "grave inven- 1 Editions Montaigne, collection Esprit.i ! t5 NOTES SLR "VN HOMME VEUT RESTER VIVANT-' 57 taire de isaj vie", de "scs forces, qui pourrait lui permettre de ressaisir son destin Et c'est un homme de 34, 35 ans qui se demande, au beau milieu de sa vie, ce qu'il a fait, quelle est sa position.Il hésite au commencement.C 'est si pénible de faire son inventaire; et il fait si beau au soleil, la mer doit être si bonne, et puis il y a sa femme et ses deux fillettes.Mais il y a, surtout, en lui cette inquiétude poignante sur la fidélité à son destin.Il n'aura de paix, en lui, que le jour où il aura dissipé en son âme cette interrogation face à la vie.Mais quand un homme veut rester vivant, cette volonté I astreint à des exigences, brutales peut-être, mais qui sont seules libératrices.Cette introspection de soi-même, de ce passé de la vie où l'espoir brillait tant, elle demande plus de courage qu'on ne pourrait le croire.Surtout elle oblige à plus encore.Toute une vie en dépend ; et c’est le sort d'un homme, de l’homme qu'on est, que l'on y joue; et cela nécessite réflexion.C.'est un grand déchirement de tout l'être, un cruel écartèlement de toute sa personne.L'âme geint sous la douleur; mais c'est un creuset qui annoblit l'homme, l'élève au sommet de la vie, et qui projette dans l'infini sa personnalité.Une joie vive et une grande paix en sourdent: la vie, alors, est possible.De toutes ces pages du début où l'auteur raconte les enchantements de son enfance et les rêves de son adolescence, il ressort comme un goût de cendres.Une nostalgie douloureuse de ces temps passés.Enfance émerveillée à la découverte de la nature et pleine d'amour.Adolescence saturée de rêves et d'idéals généreux.Jeunesse passionnée.Barrés, Péguy, Rolland.Vie joyeuse d'étudiant.Longues et intimes promenades du Luxembourg, où chacun voilait sa souffrance, souffrance commune.C'est toute la cruelle inquiétude de la jeunesse, ce sont les brutales déceptions de l'apprentissage de la vie.Mais alors on peut espérer, sans trop vouloir se payer de mots on peut vouloir encore croire en la vie ; croire qu on peut faire sa vie.Puis une heure vient où il n’y a plus d illusions qui tiennent.La marâtre réalité a tout rongé de nos rêves d autrefois ; et nous nous retrouvons là, dépouillés de tout, de nous-mêmes, ! .- mm LA RELÈVE 58 face à la vie, appauvris de l'enthousiasme qui nous soutenait jours sombres du désespoir.Et voici que nous sommes obligés d'envisager toutes sortes de nécessités.Nous sommes argent et il y a les notes du charcutier et du tailleur: il y a une femme qu'il faut faire vivre.Et ces deux fillettes qui sont encore trop jeunes pour comprendre, et qui ont droit à une certaine aisance pour que leur jeunesse leur soit ensoleillée, moins, si plus tard elles doivent souffrir dans la vie.Alors on ne peut plus tenir; "toute idée de victoire sociale abandonnée, je me déterminai à demander un poste administratif en province".A cette lecture j'ai senti tout le tragique d'une vie d'homme.J 'ai vu combien grande pouvait être l'angoisse d'une âme, et aussi combien pouvait être effarante la réalité.Je me suis souvenu de cette phrase de Péguy que j'avais écrite au début de ces notes.J'ai regretté de l'avoir appliquée à M.Petit.Ce fonctionnaire échappe à sa catégorie en ce qu'il a la volonté de rester vivant.Il n'y a en lui aucune concession à la facilité de cette existence pétrie de routines et d’habitudes des fonctionnaires.Au contraire, il y a quelque chose de poignant dans le drame de cette vie d'un homme qui s’acharne à vouloir rester vivant et qui est forcé par un destin sauvage à s'abaisser jusqu'à être obligé de quémander cette existence vile et démoralisante de sous-préfet dans une quelconque préfecture de province.Mais l'homme n'en est pas diminué.Plutôt, il en sort l'âme aguerrie.A l'intime de son être une large blessure saignera; mais l'homme sera agrandi.Car il aura su résister à l'appel du néant et transposer dans I infini sa personnalité.Il aura souffert en lui-même, par lui-même, par sa volonté propre: et cette souffrance l'aura sauvé.Au souvenir de sa vie passée, quand il y compare sa vie actuelle, l'auteur se pose, tacitement, sans regret, mais tragiquement, la question : Comment faire pour, dans cela, malgré cela, rester vivant ?Il sent sa faiblesse.Surtout il pèse la vacuité effarante du monde où il vit.Et c'est à toutes ces forces vives qu'il fait appel.C'est en ce qui est demeuré en lui intact qu'il se réfugié.Prière, traditions, charité.Il se sentira plus fort, alors.Il aux sans au . NOTES SUR "UN HOMME VEUT RESTER VIVANT ' 59 s'aventurer, avec ardeur, à la recherche de la voie qui osera est sienne.Surtout c'est qu'il pourra entreprendre avec certi- tude le procès de notre monde.Il y a ceci de tragique dans le spectacle d'un monde qui méconnaît les valeurs essentielles de l'homme et qui nie la personne humaine.Plus de réalités; que des mythes, et des mythes qui oppriment.L'homme n'avait pas assez de souffrir de la vie; il a voulu s'en libérer en se forgeant d'autres tyrans plus inhumains encore: ils se nomment: État, Race, Nation, Soviets; et qui n'ont fait que l'asservir davantage.Il s'est trouvé que cet homme, — vide de tout son être, "a tué Dieu pour être Dieu, mais son Dieu mort, le courage lui a manqué".Alors il ne restait plus que le désespoir, la révolte.Mais "si l'homme ne se sauve pas lui-même et ne sauve pas l'homme, tout est perdu": le désespoir même est vain.Il n y a qu une révolte qui libère et sauve celle tournée contre soi-même.Peu importe que l'homme soit défait."La défaite après la lutte vaut mieux que la honte à demi résignée.Ce qui compte c'est qu'il se vainque lui-même, c'est que sa force triomphe de sa faiblesse".C'est à la source même de sa vie que M.Petit trouvera les forces vives qui armeront sa faiblesse; qui lui permettent de ressaisir son destin C'est par la révolution intérieure qu'il se libérera.Sans doute, il y aura des hésitations, réinstaurer la hiérarchie des valeurs véritables, et renouer les liens de la fidélité à sa mission.Dans la tragique inquiétude des ténèbres de la nuit sur la tour, il lui faudra écouter le message c[ui sourd du plus secret de son être Redonner un leur sens réel, à la prière et à la méditation.Se dépouiller de lui-même et pouvoir, enfin, se retrouver tel qu'il était à l'origine de scs compromissions: une personne humaine libre, et capable de don.Je n aurai qu un regret: c est que ce livre soit de lecture assez difficile, et long.Plusieurs détails paraîtront superflus.Non pas inutiles.1 out a un sens, dans ce livre, et exhale une pure et discrète poésie.(Cette journée familiale, cet Enchantement de iEnfance, et La nuit sur la tour.) On dirait que l'auteur lui-même veut se griser de ce passé; qu il veut l'homme du XXième siècle, Il devra sens, . m 1 A RELÈVE 60 saouler son âme au souvenir de ce bonheur paisible et franc et qui n'est plus.Il nous charmera nous-mêmes, et cette lecture sera reposante.Mais le grand mérite du livre, c'est surtout qu'on ne peut le lire sans en sortir meilleur.Il n'est pas une apologie.L'auteur ne veut pas nous convaincre: pas plus qu'il ne cherche à se convaincre lui-même, d'ailleurs.Avant de commencer à le rédiger, il connaissait les conclusions de ce journal.C'est précisément parce qu'il les savait que ces conclusions pourront servir à notre salut.Parce qu'il pose à chacun le fait de se retrouver avec lui-même et d établir le bilan de sa vie: son inventaire; et qu'il montre l'extrême misère de l'homme annihilé, vide de sa personne, meurtri dans son âme et dans sa chair, privé de Dieu, M.Petit contribuera beaucoup à la grande révolution personnaliste qui seule peut libérer l'homme.C'est un livre qu'il faut lire, faire lire: vivre surtout.Nous n'en pouvons sortir que plus grands.Et cela aura grandement contribué au salut de la personne humaine qu'il se soit trouvé, à un certain moment du XXième siècle, un homme, un jeune | tançais de la race de Jeanne d'Arc, de Saint Louis et de Péguy, qui aura eu le courage de vouloir rester vivant.Jean-Marie PARENT Femmes soviétiques Nombre d'ouvrages paraissent sous le signe du marteau et de la faucille.Des écrivains de pays divers étudient, sous tous ses angles, l'expérience soviétique.Avouons que l'entreprise n’est guère aisée.La vie russe actuelle échappe, en partie, à nos tentatives de compréhension parce que changeante du jour au lendemain.Période de stabilisation, a-t-on écrit.Il convient de ranger Hélène iswolsky parmi ces auteurs consciencieux, exempts de haine et de suspicion, comme le veut Daniel-Rops, et sans autre parti pris que celui de la vérité.Femmes Soviétiques ne déçoit nullement le lecteur de l'Homme i ( ') Che: Dcsclcc dc Brouwer, Paris.Collection Courrier des Iles. PEMMES SOVIÉTIQUES til ujj6 en Russie Soviétique.Là, comme dans son premier livre, elle fait montre d'une clairvoyance et d'une psychologie remarquables.Le but primordial du Manifeste Communiste consistait, au nom du collectivisme de Marx, à saboter la famille.C/était, par cette destruction périlleuse, atteindre la bourgeoisie en ses forces vives.La Révolution achevée, il fut donné à la jeunesse russe de rebâtir la Cité Nouvelle, celle de l'idéologie soviétique."Pour bien des adolescentes, la reconstruction socialiste était véritablement une vocation à remplir",trouve-t-on dans Veressaieff.Hélène Iswolsky, de son côté, écrit “A cette époque, la jeunesse croyait sincèrement qu elle était en train de construire un Monde Nouveau".Et les plans de la Cité d'Engels exigeaient l égalité de l'homme et de la femme.De là l'industrialisation du sexe féminin.Obligée à des travaux harassants, au-dessus de ses forces, la jeune fille mettait à l'épreuve sa santé.“Toutes étaient irritables et nerveuses et ressemblant, à 30 ans, à de vieilles filles ", écrit encore Veressaieff.Il importe d'insister sur la puissance de sacrifice admirable des héroïnes soviétiques.Le mot n'est point trop fort quand on songe aux vicissitudes de la tourmente.Il fallut vingt ans d'expérience cruelle et souvent morbide, à la jeune fille, pour revenir de son enthousiasme primitif, tellement elle espérait en la Cité promise.Mais vint le désenchantement.L'amertume fut grande et profond le revirement Même en salopette, devant la machine de l'usine, la jeune femme restait femme, c'est-à-dire épouse, mère éventuelle."La maternité est défendue et l'avortement de rigueur ", nous avouait plaintivement une adolescente de Moscou, tourmentée en ses chairs neuves.Elle se prenait, non sans nostalgie, à regretter le foyer, l'époux, l'enfant.L État, à la fin, se vit obligé de rétablir la famille, qui restait maîtresse du champ de bataille.Ce livre nous rappelle que cette question de l'U.R.S.S.est dominée par l'effroyable souffrance du peuple russe.De la femme russe surtout.Et Hélène Iswolsky nous détaille son martyr d'émouvante façon.Maurice LAPORTE LA RELÈVE 62 Livres reçus à la rédaction : Editions Tcqui La philosophie de Gabriel Marcel.Collection "Cours et documents de philosophie”.Marcel de Corte .De Venise à Pékin au Moyen-Age.Odoric de Pordenone .Editions Plon Claudel, Maritain, Cattavi, Bon-sirven, Schwob, de Rougemont, Dupuis, etc.Les Juifs, collection “Présences”.Nous prions nos omis de pas oublier nos demandes d'aide des mois précédents.La période des réabonnements est particulièrement difficile: qu'on se réabonne sans tarder, qu'on abonne ses amis et qu'on souscrive quelque chose, si peu que ce soit ou qu'on prenne un abonnement de soutien à $2, $3 ou $5.Les personnes qui désirent rencontrer les directeurs peuvent communiquer d'avance, soit par lettre, soit par téléphone, avec Paul Beaulieu aux bureaux de la revue ou avec le rédacteur en chef, Claude Hurtubise, à 340, ave Kensington, Westmount, Fltzroy 8568.L'abonnement d'un dollar (à 10 cahiers) est payable par mandat ou par chèque au pair à Montréal aux bureaux de la revue, 36, avenue Roskilde, Outremont.Téléphone: CA.7562.a "C Ministère du Secrétariat de la Province I LA MUSIQUE Le Secrétariat de la Province compte, parmi ses fonctions principales, l’encouragement à la musique.Chaque année, il accorde au concours une bourse d’études à l’étranger.Des artistes aujourd’hui de réputation internationale ont joui de ce privilège.Il subventionne en outre quelques sociétés musicales.Une vive impulsion a été donnée récemment à l’enseignement du solfège dans les écoles.De plus, une étude approfondie est actuellement faite de l’enseignement de la musique dans la province afin d’y apporter les améliorations qui s’imposent.; Honorable Albiny RAQUETTE ministre JEAN BRUCHESI sous-ministre L'Ecole des Hautes Etudes Commerciales Affiliée à l'Université de Montréal Préparant aux carrières supérieures du commerce, de l'industrie et de la finance COURS DU JOUR — COURS DU SOIR Cours par correspondance donnant droit à un certificat d'études pour la ou les matières suivies; ou conduisant: a) à l'admission dans les associations d'experts-comptables (C A., L.I C., CPA ); aux titres d'aspirant (associate) et d'associé (fellow) de l'association des Banquiers canadiens (A.ou F C B A ).Principales matières : comptabilité, langues anglaise, française, mathématiques financières, algèbre, droit civil et commercial, économie politique, langues étrangères (anglais, espagnol, italien, allemand) d'après la méthode linguophone.Prospectus envoyés gratuitement sur demande au Directeur 535, avenue Viger, MONTREAL — CHAUFFAGE A L'HUILE TIMKEN AUTOMATIQUE et SILENCIEUX © Brûleurs à l'huile, bouilloires à l'huile, unités combinées, chauffage à l'air reconditionné, unités pour l'eau chaude domestique, complètement automatiques Huile à chauffage 3 SERVICE jour et nuit © HEATERS LIMITED WM.G.PYPER, président 1832, rue Ste Catherine Ouest Montréal ¦ JH -
de

Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.

Lien de téléchargement:

Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.