La relève, 1 juin 1941, Juin
LU èwe Fondée en 1934 Robert Charbonneau Paul Beaulieu Directeurs : Rédacteur en chef : Claude Hurtubise 340, avenue Kensington, Westmount, Montréal 5e série 8e cahier y 7/ LA DEMOCRATIE Le nouvel élément, tant psychologique que matériel, qui a joué un rôle imprévu dans nos luttes politiques et internationales, c'est la propagande.Jamais dans l’histoire on ne s était forge une arme si efficace de la publicité.C’est grâce à la perfection que la publicité politique a atteinte que l'invention d'une Espagne bolchéviquc, qui n'a jamais existé, a induit les classes dirigeantes de deux vieilles nations hères.l'Angleterre et la France, à accepter presque avec joie la nouvelle de la première de leurs défaites, savoir, l'invasion de l'Espagne par les nazis et les fascistes.C'est par la même méthode qu'en haut lieu, on fit applaudir par les Français et les Anglais, comme à une victoire, leur seconde défaite, — l’accord de Munich.Il est important de noter que le premier dictateur européen fut un journaliste; de sa profession, il ne savait qu’une chose, mais il la savait bien : la partie publicitaire.Il fut le premier homme à définir le principe fondamental du totalitarisme dans ce monde standardisé qu’est le nôtre ; “Un mensonge est un mensonge tant qu'un l'exprime avec timidité ; un mensonge demeure parfois un mensonge si on le répète < 226 IA HKMCVK cent fois ; mais un mensonge devient une vérité lorsqu'on le répète mille fois.” Les applications de ce principe ont réussi à merveille, même dans ce pays-ci ; par exemple, c'est un de leurs succès, le fait que d'honnêtes Américains opinent et disent que les régimes dictatoriaux ont les suffrages des peuples qu’ils ont soumis.I < Si tel est le cas, on se demande pourquoi les dictateurs n’accordent point la liberté de presse ni le droit de vote à leurs sujets, et pourquoi ils ont même supprimé les élections des magistrats civils si chères au cœur des Italiens depuis le XI Ile siècle; pourquoi enfin, en Allemagne, l’élite de la jeunesse est-elle séparée de la famille, entraînée dans des écoles spéciales, mystérieuses, et, rompant tous les liens du sang et de la parenté, grandit-elle dans une dévotion aveugle à un führer qui est censé infaillible, sans une seule pensée qui lui appartienne ?Les dictateurs crachent leur confiance dans leurs populations aveuglées ; en réalité, ils ne sont pas si confiants.Ils crient parce qu’ils ont peur.N’est-il pas vrai que, aussitôt que des centaines de mille Italiens furent sortis de la grande prison fasciste, ils ont manifesté leur volonté en refusant de combattre contre une petite nation dont la liberté était chère à nos pères, en Grèce et en Albanie.En effet, non seulement nos poètes de notre Risorgimento ont chanté, à l'instar de Byron, l'indépendance de la Grèce, mais plusieurs héroïques volontaires, tout le long du XIXe siècle, allèrent se battre et mourir pour l'indépendance des Hellènes, c’est-à-dire pour les mêmes idéaux qui inspirèrent les six cent mille Italiens (pii donnèrent leur vie pour une Italie libre, lors de la première guerre mondiale.J’ai vécu avec eux ; j’ai connu leur pensée intime.Ils ont espéré faire triompher la démocratie en Italie, dans le monde.\ Nous faisions erreur, tous tant que nous sommes, si nous pensions que la démocratie était un état stable où par- < IA DÉMOCRATIE 227 venir et où vivre confortablement.La vérité est justement le contraire.La démocratie est une création perpétuelle que chaque génération doit mériter et pour laquelle elle doit se battre.La démocratie est eu face de nous, non pas derrière; et il en est de même pour l’Amérique.C’est pourquoi défaite, aucun désastre ne prouvent rien contre elle.Mais avons-nous vraiment constaté des défaites et des désastres réels de la démocratie ?Plusieurs esprits bornés le croient, et déjà certains d’entre eux s’inclinent avec un sourire d’approbation devant ceux qu'ils regardent comme les futurs maîtres.En réalité, même 1 histoire de I Europe contemporaine, si tragique soit-elle, démontre que ceux-là ont tort.Pourquoi ?Parce que le seul argument péremptoire contre la démocratie serait I existence d’une nation librement convertie aux idées du totalitarisme.Or, il n en existe aucune.Ce n’est que par la force que l'on a soumis toutes les nations : la Russie, l’Italie, l’Allemagne, l’Espagne, la France.aucune J a> fait allusion déjà à l’Italie; mais qu’arrive-t-il à la l’rance, la dernière victime des dictateurs et des traîtres ?J’ai vécu surtout en France pendant les trois dernières années, et je peux vous assurer que l’immense majorité des Français ne pense qu au jour où on les délivrera des envahisseurs et des dictateurs en herbe.Aujourd'hui les dictateurs, inventant psychologique, essayent de nous faire accroire qu'ils sont en train de créer un ordre nouveau eu Europe, un nouvel ordre économique que les colonnards pourraient saluer étant l'amélioration de l'Europe d'hier, stupidement divisée par des barrières douanières et par des haines nationales.Mais la vérité est que, bien que cette fois-ci la propagande et les colonnards puissent compter sur la terreur et le sang versé, il n y a pas un seul exemple de nation désireuse de participer au nouvel ordre que les nazis annoncent.Tous les peuples d Europe refusent de se joindre à un système fondé sur la haine de la démocratie.Quand il advient, comme maintenant en France, que certains chefs se déclarent prêts un nouveau truc \ comme ¦ la iuclèvk 228 à collaborer avec les Nazis, tous leurs compatriotes savent à i ils ont affaire : à des traîtres.Cependant les dictateurs remporté tant de victoires par la propagande.— de la conquête de l'Espagne à l’invasion de la France, — qu ils continuent encore dans tous les pays démocratiques leur tâche secrète de démoralisation.([Ill ont Cette tâche prend les formes les plus variées, connue lorsque, dans ce pays, un maître de la langue anglaise, très raffiné, présente le totalitarisme comme une des vagues de l'avenir, une nouvelle philosophie que les nations libres devraient essayer de comprendre.Non, le nazisme ni le fascisme n ont de philosophie ; ils sont fondes sur des idées pratiques qui changent au jour le jour.Leurs croisades avortées contre Staline et leur alliance postérieure avec ce même Staline devraient le démontrer à tout le monde.L’op- svstématique tricherie portunisme, le gangstérisme et constitueront jamais les éléments d’une philosophie.une ne Mais la démocratie américaine renferme dans son sein des ennemis plus dangereux que ses écrivains, et qui sont prêts à pactiser avec les dictateurs.L’ennemi le pire, c’est la Complaisance.La Complaisance est aussi dangereuse que la Cinquième Colonne.Pour ne citer qu’un exemple, de économistes commencent à murmurer que, après tout, tellement les savants (organisation de l’Ancien Monde occupera totalitaires, une fois qu'ils seront maîtres de 1 Europe, que les Etats-Unis auront tout le temps nécessaire pour étendre leur domination sur cet hémisphère, du Canada à la Pata- gome.11 n'en est rien pour la simple raison que l'histoire est principalement l’histoire des passions humaines, ou les intérêts ne jouent pas de rôle, — chose que les économistes comprennent rarement.i Ceux qui croient que le totalitarisme victorieux n'en- rendent treprendrait pas de s imposer sur ce continent ne se pas compte que pour les dictateurs c est une question de %ie ou de mort que toutes les grandes démocraties disparaissent, sans exception. i 229 Ii.\ DÉMOCRATIE Les dictateurs ne se sentiraient jamais en paix tant que les nations asservies, — les Italiens, les Français, les Belges, les Norvégiens, les Tchèques, — pourraient compter sur un pays puissant encore libre, surtout si ce pays était plus ou moins prospère.Aux yeux des dictateurs, le pire crime d’une démocratie consiste dans le seul fait d'exister, d’exister dans une atmosphère de liberté.Par contre, une grande démocratie n'est pas digne de son passé, ni de son avenir, si elle ne se rend pas compte d’une vieille loi de l’histoire et d’une nouvelle loi.La nouvelle loi, c’est que l’isolation est impossible dans le monde, dont toutes les parties tendent de plus en plus à dépendre les unes des autres, comme justement, il n'y a pas de place pour une nation libre dans un monde d'esclaves.L'ancienne loi c’est que les riches, l’or, les moyens économiques d’une nation forte peuvent devenir les causes de sa décadence, de sa décadence intellectuelle et politique, (comme ce fut le cas pour des empires tels que Rome et Venise), s’ils ne servent pas toujours les idéaux qui firent d'abord la grandeur morale de la nation.Comte SFORZA UNE SEULE BONNE PART “Suspendez votre travail, dit le Psalmiste, et considérez que je suis Dieu”.Cet appel à la contemplation, n’est-il pas désolant que si peu de chrétiens l'entendent ?C’est pourtant là que git l’essentiel, le fond de toute pratique religieuse.Notre civilisation extérioriste fait tellement obstacle à cette exigence sacrée, que celui qui ose en parler a peu de chance d'etre compris.Qui sait encore aujourd'hui que la contemplation n’est pas seulement une forme facultative de vie religieuse, mais le moyen indispensable pour s'unir à Dieu et la perle précieuse à laquelle tout doit être sacrifié, parce que sans elle tout est perdu ?Pourtant, l'enseignement de Notre Sauveur sur ce point est ce qu’il y a de plus explicite, de plus clair, et pour le constater une fois de plus je veux reprendre avec vous l'épisode célèbre de Béthanie.“Or, comme ils étaient en route, il entra dans un certain village; une femme nommée Marthe le reçut dans sa maison.Plie avait une sœur, nommée Marie, qui s'était assise aux pieds du Seigneur et écoutait sa parole.Or Marthe était distraite par les nombreux soins du service, lorsqu'enfm s'étant présentée, elle dit : “Seigneur, tu n’es pas en peine que ma sœur me laisse seule pour faire le service ?Dis-lui donc de venir à mon aide”.Le Seigneur lui répondit : “Marthe, Marthe, tu t'inquiètes et tu te troubles pour beaucoup de choses, alors qu'il n’en faut que peu et même une seule ! Car Marie a choisi la bonne part, qui ne lui sera point ôtée”.Je choisis à dessein la traduction française du Père Lagrange parce qu’à première vue elle semble moins bien servir ma thèse, elle semble parler moins clairement de l’importance et de la primauté de la contemplation que la traduction de la Vulgate : "Et respondens dixit illi Dominus : Martha, Martha, sollicita es et turharis ergo plurima.Porro umnn est necessariiim : Maria optiman partem clegit, quae non au-feretur ah ca".En nous appuyant loyalement sur le texte ¦t 2.51 uni: seule bonne vaut le plus critique, voyons toute la portée de la leçon que Notre Seigneur l'ait à Marthe, avec une délicate franchise.Cette dernière est convaincue de l'extrême importance de son service, et elle ne veut pas qu’on oublie de le reconnaître.Ainsi font la plupart des hommes et des femmes d’action.Ils croient, ils veulent croire à la supériorité de leur rôle d’où leur vient cependant une sensation confuse de vanité, de futilité qui leur cause un malaise secret, un vrai prurit d’approbation et de louange.Dans l’énervement de l'action ou mieux de l’agitation, Marthe veut donc qu'on la complimente et la remercie aux dépens de sa sœur, et pour cela elle vient se plaindre qu’on la laisse travailler seule, dans un reproche qui atteint à la fois le Maître et celle, qui assise à ses pieds, l’écoute avec ravissement.C'est la tentation de toutes les Marthcs, rongées par une secrète envie, de qualifier d’oisiveté et d'évasion dans le rêve ce qu’il faut tenir pour la suprême fleur de l’activité humaine : la contemplation.Pour leur désillusion et pour la joie de ceux qui ont le dégoût de l’éphémère, voici la dure et salutaire leçon, l'amicale et inflexible rectification de celui qui est la Vérité incarnée : “Marthe, Marthe." Répétition familière, insistance qui ressemble à l’appui caressant d’une main, application d'un baume pour attendrir l’âme et la préparer à recevoir la dure vérité : “Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu te troubles en vue de beaucoup de choses, alors qu'il n’eu faut que peu et même une seule.” Ce rappel à la simplicité s'adresse d’abord à Marthe, hôtesse de Jésus, en rapport direct avec la préparation d’un repas quelle complique à souhait, mais à travers cette femme et cette circonstance, cela s’adresse à tous les soi-disant réalistes qui s’extériorisent vaniteusement en œuvres futiles.Il faut remarquer et retenir, comme appui de l’autre, la première destination, le premier propos, mais uniquement pour les dépasser avec plus d’élan et de sûreté.Qu’on ne vienne pas, au nom d’une exégèse minimisante et littéraliste, nous demander de restreindre la portée de cette parole.Ce n’est pas parce qu'un fait historique se laisse palper et qu’il offre à la main des contours nets et précis, qu’il cesse de signifier autre chose que lui- ! — ¦t 232 IiA REI.ÈVE même, qu’il cesse de nous porter ailleurs dans ce royaume caché auquel il fait écran comme la chair fait écran à l’âme qui l’anime et le modèle de l'intérieur.11 symbolise avec d’autant plus de suc et de force qu’il est plus réel, plus visiblement incarné.Ainsi le Sitio de la Croix où l’atroce soif physique appelle et cause, en une certaine manière, la soif intérieure, la soif, indiciblement plus atroce, de l'Amour divin rebuté ! Plus je regarde l’une, plus je vois, plus je dois voir l’autre.Le cœur allégé par cette brève degression, revenons au petit groupe qui écoute et entoure le Maître.“.de beaucoup de choses, alors qu’il n’en faut que peu et même une seule”.O simplicité adorable ! Ce n’est pas l’umtm est ncccssarium de la Vulgate qui, d’un bond, élude l’humble réalité de cette table trop soigneusement mise, de ce repas bourgeois plus fait pour étonner et plaire que pour fournir une réfection pure et suffisante.Le Sauveur rappelle Marthe à la modestie, à la frugalité, et pour elle-même, et pour ses hôtes.Que de maîtresses de maisons auraient besoin du même rappel! A quels règlements, à quelles absurdités ne conduisent pas la gourmandise, la mode et la vanité ?Sur ce point, comme sur bien d’autres, notre siècle rivalise de stupidité avec celui de Tibère.L’humanité ne change guère que pour devenir plus aveugle et plus serve.Pythagore, Hippocrate et Cclsc seraient-ils mieux écoutés aujourd’hui que de leur temps s'ils revenaient nous enseigner que des soins du corps à la liberté de l’esprit, il y a un lien de cause à effet, que la sagesse alimentaire qui règle eu qualité et en quantité la nourriture à prendre, tout en purifiant et en fortifiant le corps, prépare l’âme â l’activité divine de la contemplation ?Comme on ne sait plus pourquoi l’homme chemine, la longueur d’un jour, entre deux éternités, on ne sait pas davantage, non plus, pourquoi et comment on doit prendre soin de son corps.A peu près comme le chat sous la table, on mange au gré des circonstances et de la sensualité sans s'inquiéter des effets immédiats d’une telle conduite sur la santé du corps, encore bien moins de ses effets plus lointains sur la santé de l'âme.Mais, on ne se contente pas UNK SKULK HONNlî l'AHT ilv faire ainsi ; on va jusqu’à forger des arguments pour justifier une telle démission, et pour discréditer ceux qui pratiquent et enseignent le contraire.Proclamer la singulière unité du corps et de l'âme, affirmer l’absolue nécessité d'une coopération entre ces deux composants de nous-mêmes, c’est s’exposer au mépris et aux injures du crétinisme triomphant qui croit à un monde définitivement compartimenté.C'est la condition de sa tranquillité et il ne faut pas y toucher.Caissons-la lui jusqu’au jour où toute illusion devra être dépouillée, et, en attendant, remercions le Maître d’avoir appuyé, sur une leçon de frugalité, son immortelle leçon de vie intérieure.“Marthe, Marthe, tu t’inquiètes en vue de beaucoup de choses, alors qu’il n’en faut que peu et même une seule’’.Lorsque le Sauveur dit : ".Peu de choses et même une seule’’, cela vise d'abord le repas pour lequel Marthe se donne trop de mal, et cela signifie que peu de plats et même un seul auraient suffi pour la réfection de ses hôtes, mais déjà par l’exagération intentionnelle qui termine cette phrase, on devine le dessein du Maître qui est de nous porter ailleurs, de nous faire accéder au plan de l’esprit.Ou sent que cette “seule chose’’ ne fait pas seulement allusion à la table mise, elle veut aussi évoquer un monde de réalités supérieures où les paroles du Sauveur prennent un sens absolu.La suite du discours nous le montre d’ailleurs avec évidence : “Car Marie a choisi la bonne part".La traduction de la Vulgate dit ”.optimaln partent, la meilleure part, la part excellente’’.Fidèle à l’original, mieux vaut éviter la comparaison : il n’y a pas deux bonnes parts dont l’une est simplement bonne et l'autre meilleure.Il n’y a qu'une seule bonne part et c’est celle de Marie qui choisit la contemplation.L’autre, celle de Marthe dont l’âme s’énerve dans l’action, sans être sûrement coupable, n’est pas bonne.Elle est en quelque sorte indifférente.Si elle provient de la vanité et de la peur de la solitude, elle est mauvaise et déméritoire; si elle provient d’une inclination de tempérament et d'une générosité toute naturelle, elle compte peu, sinon pour rien.Elle a le grand tort d’entretenir dans l’illusion ceux qui s’v I t j r LA RELÈVE 234 adonnent.Ils croient faire quelque chose pour le royaume de Dieu, et en réalité ils ne font rien qui vaille, lorsqu ils ne font point de mal.L’action qui ne procède pas de la contemplation ressemble à une poussée de ronces, ou encore a une Si le grain semé arrive à germer, il est aussitôt brillé par le soleil.Vain effort ! L'action n’a de pulpe et de sève que celle que lui octroie la contemplation.Contempler, c'est interroger la fin, c'est se tenir en contact avec elle, et à quoi peut bien servir la poursuite des moyens, si l'un ne connaît pas la fin, si l'on ne tient pas les yeux fixés sur la fin ?De là nous vient toute vraie lumière et de là seulement.Le reste est illusion, simulacre de connaissance.C’est pourquoi le Maître ne dit pas de la part de Marie qu'elle est la meilleure, il dit qu elle est la “bonne part , la seule bonne part.1 terre sans eau.< il ajoute aussitôt : Pourtant ce n'est pas tout : “.qui ne lui sera point ôtée ", connue pour nous remettre en mémoire l’étonnante conclusion de la parabole des talents.“|e vous le dis : à quiconque possède, on donnera; mais a n'a rien, on ôtera même ce qu il a! Comment car quiconque peut-on ôter à celui qui lia rien ?Paradoxe illuminant dont le Christ a le secret.Celui qui n'a rien, c’est d'abord le conformiste, le lâche qui n’a pas voulu courir le risque d’obéir appels et aux injonctions de la voix intérieure et s’est contenté de suivre les autres en prudent mouton ; celui qui n’a rien, c’est aussi, ayant au fond la même indigence, l'agité, h extériorisé, le funeste homme d action qui paît en campagne sans savoir pourquoi, si ce n est qu il faut fuir à tout prix les délices, mais aussi les affres d’un tête-à-tête l’implacable Beauté de l’éternel.Ce dernier est un fuyard, un déserteur au même titre que le conformiste et c'est pour cela qu’au jour du règlement de comptes, il connaîtra comme lui, la plus amère désillusion.11 sera parti avec la conviction d emporter quelque chose, à 1 instar du prélat bourgeois dont la damnation insoupçonnable fut révélée à Marie des Vallées, mais dès que ses yeux se seront ouverts à l'autre lumière, il se verra sans aucun mérite, honteusement nu.Dépouillé de 1 illusion qu il avait d avoir aux avec t 235 UNE SEULE BONNE PART porte du fruit, il sera vraiment celui qui n’avait rien et à qui ou a même enlevé ce qu’il avait.Tandis que de l’autre côté, celui qui aura choisi la bonne part, celui qui aura tenu ses yeux fixés sur Dieu, même s’il semble n’avoir pas fait grand'chosc, comme sainte Thérèse de Lisieux, celui-là sera le hou serviteur qui possédant peu à ses yeux, mais possédant en réalité le mérite immense de la contemplation, verra s’y ajouter, comme lui ayant été implicite, celui de l’action.Je vous le dis : à quiconque possède, ou donnera.J'imagine qu’à beaucoup cette conclusion paraîtra dure et excessive.On objectera que le chemin de la contemplation n’est pas le seul qui conduise à Dieu, que l’action et les œuvres peuvent y mener aussi.Marthe ne s’est-elle pas sanctifiée comme Marie ?Oui, Marthe s’est sanctifiée, mais pouvons-nous croire quelle le fit précisément en continuant de s'extérioriser comme ce jour-là, qu elle le fit précisément en ne tenant pas compte de la direction nouvelle que lui indiquait le Maître ?Ce serait bien téméraire.Sans doute, nous ne sommes pas tous tenus au même degré de réclusion et de silence, nous ne pouvons pas tous donner à la méditation et à l’oraison un temps égal, mais il y a un minimum de solitude et de silence, de vie recueillie, sans laquelle le salut devient une chose horriblement incertaine .< Gabriel M.LUSSIKR, O.P.t * 4 i .ILS POSSEDERONT LA TERRE.1 11 2.Ly (suite) Lv Lança pêle-mêle des espadrilles, des cigarettes, des bas dans le sac de voyage déjà plein.Le lit était recouvert d'objets superflus.Elle se sentait toujours nerveuse a la veille d'un départ et, la chaleur ajoutant à son énervement, elle allumait cigarette sur cigarette.Elle aurait voulu partir sans bagages trouver dans chaque ville où il faudrait passer la nuit, son lit, ses effets personnels, les robes qu'elle aurait V à ce moment le désir de porter.Elle fuyait F.où son mari allait mourir.En apprenant son état, elle avait voulu être loin.patron qu'elle avait changé d'idée ; elle 1 accom- Elle courut annoncer au pagnerait comme secrétaire à San Francisco, si sa proposition tenait toujours.Certes! elle tenait.A la maison, ou elle s était fait une vertu de refuser ce voyage, elle prétendit qu’on le lui imposait.Toutes les difficultés s aplanirent d’elles-mêmes.Certains gestes irréparables s’accomplissent avec une facilité dont on ne manquerait pas de s effrayer 1 ' si on s'arrêtait à y penser.Mais Lv laissait des problèmes.Maintenant cpi elle allait être libre, elle redoutait certaines manœuvres cpt elle cousine.avait devinées pour le mariage d’Edward avec sa Elle savait que Dorothée seule pouvait faire obstacle à ce mariage.Mais elle ignorait comment atteindre la jeune Wilding dans son amour-propre.Elle s'était assurée qu on répétait à la jeune fille certaines phrases, que celle-ci apprenait des détails en apparence compromettants ou du moins qui devaient l'irriter contre le jeune homme.Mais rien ne Elle gardait André, mais il résultait de ces tentatives, ne l’épouserait pas.Tous les deux le savaient depuis toujours J (1) Ces pages sont extraites d’un roman qui paraîtra en 1941 aux Editions de l'Arbre.La première partie a paru dans les cahiers de décembre 1940, de janvier 1941, de mars et d'avril 1941.Le titre Ils posséderont la terre” n'est que provisoire.Tout droit de reproduction interdit. * 2:57 ILS POSSÉDERONT LA TERRE sans qu'il eût été nécessaire de le dire.Il était par nature incapable de s’engager pour la vie.Edward, par contre, se laisserait engager.Ensemble, ils voyageraient.Peut-être viendrait-elle à s’habituer à lui, à l'aimer.Faite pour être aimée, elle comprenait mal un sentiment partagé et ne se sentait sûre que quand elle se laissait aimer sans entrer dans le jeu.Elle en était là de ses réflexions quand la sonnette vibra au bas de l’escalier.Elle entendit dans le corridor les pas mal assurés de la bonne marchant sur la pointe des pieds pour ne pas troubler la sieste de madame Laroudan.Instinctivement, Lv releva derrière son oreille une mèche rebelle, attentive à tous les bruits.La glace du cabinet refléta un large front terreux, son regard sans éclat.Elle fut tentée de détourner les yeux, mais elle se força de contempler son visage de trente ans.“Il y a un an, pensa-t-elle, j’étais incapable de penser à ce que serait la vie après trente ans.” Depuis l’âge de 20 ans, elle reculait la limite et pour s’habituer se disait : “11 me reste encore cinq ans, trois ans, deux ans." Il lui avait semblé qu elle ne pourrait voir au-delà.Aujourd'hui non plus elle ne voyait pas au-delà, du moins sous cet angle.Il lui faudrait s’habituer à ne plus penser à son âge, à envisager la vie sans limites.En bas, madame Laroudan et une voix, que Lv croyait identifier comme celle de Gisèle, sa sœur, s’entretenaient dans le salon.Ly songea : “Il est mort”.Elle ne ressentait que de l’ennui à l’idée des formalités auxquelles il lui faudrait se plier.Elle pressentit qu’on allait l’appeler avant d’entendre le cri de sa mère : — Lyône! — Je descends.— 11 ne reconnaît plus personne, dit madame Laroudan, qui ne manquait jamais une occasion de tout dramatiser.Cette fois pourtant, croyant d’exagérer, elle disait vrai.Ly ne prononça pas un mot et suivit sa mère et sa sœur dans le salon.Elle écoutait le récit de Gisèle, la figure crispée, avec son air tendu, précurseur des crises à froid, ses plus redoutables.Elle déplaça un bibelot sur la cheminée.1 ¦ •?LA HELEVE S;i mère, en robe cl intérieur, les cheveux défaits, était effondrée dans un fauteuil.Elle regardait sa hile aînée avec des veux nouveaux.___ Il ne cesse de prononcer ton nom, dit Gisc.Mais elle : — S'il peut durer jusqu'à ce soir.Je ne puis remettre ce voyage.Et puis, je ne veux pas qu’on sache .— Ly, cria madame Laroudan, scandalisée.Elle la regardait aller et venir devant elle, se cogner meubles comme un fauve dans une cage trop étroite.Elle avait peine à croire que cette femme qui se contre son mari mourant avec cette âpreté, avait été une petite tille qu'elle avait tenu contre son sein, dont elle avait bercé les chagrins d'enfant.Elle se défendait de la juger, et, elle, sa mère, elle en avait peur.Mme Laroudan avait espéré que Ly se réconcilierait avec son mari.Elle était foudroyée par la tournure impi ex ue des événements.“Le ciel va la punir.Ly n aimait peut-être pas cet homme, mais, croyait-elle, elle 1 avait aimé, elle l’avait épousé.Et il allait mourir.C'était bien ce que pensait Ly ; il allait mourir, avait en horreur les gens qui meurent.A l’époque de son entrée dans le monde, elle s était brouillée avec une amie, qui, eu deuil de son père, sanglottait a tout propos, pardonnait pas à Patrice d'être venu si près pour Elle avait parfois imaginé sa mort à 1 étranger.Elle aurait reçu un câblogramme lui annonçant la nouvelle.Mais en pleine ville de F., elle ne lui pardonnerait pas cette dernière maladresse.— 11 était toujours en travers de quelque chose, fit-elle 238 \ aux défendait i! Elle ' Elle ne mourir.mourir rageuse.— Ne dis donc pas cela, Ly.— Tu crois toi, ma petite (dise, que je fais ce voyage pour mon plaisir.Tu ne comprends donc rien, comprenez rien ! Puisqu'il la réclamait, Ly verrait Patrice à l’hôpital, mais elle ne promettait pas de décommander le voyage.— 11 n'est peut-être pas si mal, après tout.Dans ces moments-là, tu sais, maman, on exagère toujours.l Vous ne 2:59 ILS POSSÉDERONT LA TERRE Elle pria sa mère de l'accompagner.Elle arriva gantée de blanc au bord de la couche du moribond et, après quelques signes d’impatience, elle tira sa mère par la manche et elles sortirent.Revenu du nord plus tôt, ses vacances gâchées, André n'osait se présenter chez Ly qu'il croyait auprès de son mari.Il avait trouvé dans son courrier une lettre de dénier l'invitant à dîner sous prétexte de le consulter au sujet de son fils.Il répondit aussitôt, fixant un rendez-vous au gros homme pour le lendemain.Muni de l’adresse de dénier, il traversa toute la ville.Il trouva le numéro indiqué dans la lettre au-dessus de la porte d’une maison de briques jaunes à pignon de tôle ocre.C'est sous ce pignon que logeait le marchand de médailles.André fut accueilli dans un home confortable de cinq pièces, aux meubles d’acquisition récente.Le mobilier de cuisine était laqué blanc ; les meubles du salon et de la salle à manger avaient été entassés dans une pièce double, débouchant sur l'escalier et avec laquelle la cuisine formait un angle droit.A l'avant, donnant sur la rue s’ouvraient deux chambres en soupente comme la cuisine.Un balcon prolongeait cette dernière pièce au dessus d’une cour sombre, encombrée de déchets de toutes natures.André avait gardé de ses maux d’estomac l'habitude de faire la sieste après les repas.Génier connaissait ce détail qu'il avait appris durant la convalescence du jeune homme.En faisant visiter la maison à son hôte, auprès duquel il s’excusait du désordre Génier lui dit en désignant du doigt le lit de la deuxième chambre : — Vous pourrez vous étendre dans cette pièce.Et il ajouta aussitôt : J'ai changé le courtepointe en prévision de votre visite.— Mais je ne veux pas vous déranger, fit le jeune homme sans conviction.— je m’étendrai moi-même dans ma chambre, fit le gros homme.Une courte sieste ne fait de mal à personne.Il continua : \ ' r î LA RlîLÈVE 240 — Vous nie trouvez bien encombré, n'est-cc pas.Je ne voulais pas mettre mes meubles en entrepôt.Ma femme est attachée à ces choses-là.Et puis, je suis mieux ici que dans une chambre.— Quand ma femme sera revenue, continua-t-il, je vous ferai goûter des plats comme elle seule sait les faire.II parla de sa femme, de sa vie passée.V Ils mangèrent d’abord en silence, car si la viande était excellente et le pain croustillant, la température de la maison était basse.La graisse figeait dans les assiettes.Les deux hommes se hâtaient.Le repas terminé, Génicr n’avait pas encore dit un mot du prétexte qu’il avait invoqué pour attirer André chez lui.Ils se rendirent au salon pour fumer une cigarette.— Je sais des choses qui vous intéressent au sujet d'Edward et de Ly.— Vous connaissez Lyône Laroudan ?demanda André.Il ne répondit pas à cette question.— Elle est partie à San Francisco .— Mais alors son mari n'est pas si mal.— 11 se meurt.Génier était assis dans un fauteuil, les jambes écartées sous la pression du ventre, le torse rejeté en arrière.Il fumait d’un air insupportable.André, les jambes repliées sur l’appui du canapé (il cherchait sans cesse une position confortable après les repas ) se renversa sur le dos.— Elle va épouser votre ami Wilding, dit encore l'homme.— Vous êtes fou, Génier, complètement maboul.— Vous vous demandez comment je sais toutes ces choses, n'est-ce pas ?Vous savez moi quand je m’intéresse à quelqu’un .Vous m'avez traité comme un ami, vous avez accepté de diner chez moi, je veux vous rendre service.— Mais vous ne comprenez pas.— Je tiens ces détails de la bonne des Laroudan ! André ne voulut pas en entendre plus long.Ly, partie à San Francisco .11 téléphona.Ly partait le soir.Elle le verrait une minute avant le train.i ¦ T ILS POSSÉDERONT LA TERRE 241 11 s’imagina en la voyant qn’clle avait changé sa façon de se peigner.— Non, expliqua-t-elle, je les renvoie en arrière d'habitude mais ils ne veulent pas tenir.11 remarqua la peau sombre et luisante des paupières, le peu d’effet, ce soir, de ce petit rctroussis au milieu de la lèvre supérieure, pauvre visage que l’absence de maquillage dépouillait de son caractère d’unité.Il se rappela qu’elle prétendait jadis quand on lui faisait compliment de son beau teint qu elle était seulement lavée.Elle disait : “Je suis toujours prête la première.Giibcrte et (lise s’assoient à leur miroir à quatre heure et je les attends encore à l'heure du dîner.Moi, ça ne traîne pas, quand je suis propre toute ma toilette est faite.” André avait aimé cette fierté.Le jeune homme comprenait à son teint, à ses cheveux, que l’après-midi avait été manqué.Elle lui décrivit l’emploi de son temps.Ils évitaient de parler d’eux-mèmes, gênés V par cette agonie.— Patrice est mort cet après-midi, dit-elle enfin presque bas.Ce n'était pas ainsi qu'elle avait dessein de lui annoncer la nouvelle mais elle ne trouvait plus l'agencement de phrases qu’elle avait préparées.Sa jambe touchait celle d’André.Il avait levé les yeux et la regardait.Il remarqua ses sourcils qu’elle n’avait pas épilés et qui étaient plus fournis.— Je ne sais si j’ai tort, dit-elle.Gisc a offert d'accompagner le patron à ma place.— Ce serait une solution .— J’ai refusé.Et puis tout le monde ignore ce mariage.C'est moins que jamais le temps d’en parler à l’Administration.Ça ferait des complications.Maman me blâme, dit-elle après une pause.II ne dit rien.Elle crut qu’il la blâmait aussi et se levant brusquement elle s'éloigna de lui.» Robert Cl 1ARBONNEAU !! OU LES ETAPES SPIRITUELLES DE PSICHARI (-> * \ .* 1 (2) Lettre au R.P.Barnabe Augicr, 20 nov.1913. T 245 PSimARI Humble, il sc sent inégal à cette promesse qu’il a reçue ; il gémit devant ces affreuses misères qu'il ira porter au confessionnal ; ah, il ne sc croit guère en route vers la sainteté ! Eh bien, loin d’être, comme il advient, retiré par sa foi, en un abri d’indifférence, les drames qui se jouent à ses côtés le trouvent attentif et charitable : celui de ses parents qui viennent de se désunir, celui d’un être qui, jadis, l’a fait souffrir et que son exemple achèvera de conduire vers la paix.» V Mais, pour u'avoir rien de figé ni de fat, sa foi n'en était pas moins terriblement exigeante.Il avait depuis trop longtemps pris l'habitude non seulement de se soumettre aux disciplines, mais encore de les rechercher, pour ne pas entrer d'un seul coup dans les règles les plus austères du catholicisme.Nul Jansénisme, il va de soi : la confiance qu’il a en Dieu le préservera de ces sombres ivresses.Il en va seulement de sa vie chrétienne comme de sa vie militaire : en chacune, il mesure pleinement la signification des ordres, il les accepte dans leurs grands comme dans leurs petits aspects.Nous verrons comment il sc livre non seulement aux rythmes de la liturgie mais même aux dévotions les plus minutieuses.On devine son austère plaisir à rédiger pour soi, ces “règles de vie’’ auxquelles il se pliait avec précision.Son œuvre littéraire subit le même renouvellement et il est évident que la différence de ton, si sensible entre l'Appel des .-Innés et le Voyage du Centurion manifeste cette transformation intérieure."C'est un tremblement que d'écrire eu présence de la Très Saiide Trinité" disait-il, et, dans une lettre à Francis James, où il explique d'ailleurs à merveille le vrai sens de l'apologétique par la plume pense à lui-même quand il demande à l'écrivain chrétien de “décrire simplement et fidèlement la qualité du sentiment catholique".Ce dessein humble et grand, il l’a accompli dans le Voyage, document unique sur un des faits essentiels de la réalité chrétienne : dans quelle mesure aurait-il pu en ni sent qu'il , on 1 (1) “Montrer à ce monde lamentable où nous vivons, ce que c’est qu’une âme de chrétien, voilà certes une des formes les plus angoissantes de l’apologétique’’.Lettre du 16 fcv.1913. ¦ ' " la relève 246 renouveler les aspects sans tomber dans l’intention édifiante ?Cette destinée si parfaite en son bref déroulement ne répond point à une telle question, la même qui se trouve posée à tous les romanciers catholiques et où tant s’embourbent.Si l’on songe cependant au mot profond de Charles Du Dos.que le devoir du romancier chrétien est de “purifier la source".on peut croire que de cette source tant purifiée,
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