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Titre :
La revue trimestrielle canadienne
Revue universitaire qui a le mandat de stimuler et de diffuser la recherche scientifique et la recherche sociale réalisées à l'École polytechnique de Montréal et à l'Université de Montréal. [...]

La Revue trimestrielle canadienne est fondée en 1915 par un jeune professeur de l'Université Laval à Montréal et de l'École des hautes études commerciales, Édouard Montpetit, et les professeurs de l'École polytechnique Arthur Surveyer et Augustin Frigon. Ils en seront les principaux animateurs, durant quelques décennies. Le sulpicien Olivier Maurault se joindra à eux en sa qualité de recteur de l'Université de Montréal.

Publiée par l'Association des anciens élèves de l'École Polytechnique, la revue remplit le vide laissé par Le Bulletin de l'École Polytechnique et La Revue économique canadienne. Elle vise à stimuler l'étude des sciences appliquées et des sciences sociales, en premier lieu le génie civil et l'économie, ainsi qu'à informer et à servir les ingénieurs francophones. La technologie, l'économie politique, la médecine, la philosophie, la psychologie, l'enseignement et l'humanisme trouveront une place dans ses pages au cours des années.

Parce qu'elle est un des principaux organes de diffusion de la recherche francophone, la Revue trimestrielle canadienne est une ressource importante pour la connaissance de l'histoire des sciences au Québec. On y trouve par exemple une présentation rédigée par le frère Marie-Victorin du lancement de l'Association canadienne-française pour l'avancement des sciences (mars 1924), ainsi que de nombreux articles témoignant du développement des recherches sur le génie civil, l'électricité et l'électronique, dont des articles sur la télévision à partir de 1933.

Le spectre de la diffusion de la recherche y est très large. On y traite fréquemment d'hygiène sociale dans les années 1920 et 1930, et de façon constante de l'enseignement général et professionnel. La psychanalyse y est abordée dans une série d'articles d'Antonio Barbeau publiés en 1930 et 1931. On peut aussi lire en 1938 un retour du géologue Gérard Gardner sur la question complexe de la frontière du Labrador.

La Revue trimestrielle canadienne permet de connaître davantage la vie de l'École polytechnique jusqu'en 1954, dernière année où la revue est publiée. L'Association des anciens élèves y donnera suite avec L'Ingénieur, une revue résolument tournée vers le génie.

Source :

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1982, vol. 5, p. 139-141.

Éditeurs :
  • Montréal :Association des anciens élèves de l'Ecole polytechnique de l'Université de Montréal,1915-1954,
  • Montréal :Association des diplômés de polytechnique
Contenu spécifique :
Mars
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
quatre fois par année
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseur :
  • Bulletin de l'Ecole polytechnique de Montréal
  • Successeur :
  • Ingénieur
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Références

La revue trimestrielle canadienne, 1929, Collections de BAnQ.

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iiygie!?e™iildiistrie^Forêts^PiiiâiiCég~»Tfa«s|)ôrts, SOMM&ïRK ; 1- I,'.la- dynamisme daas'ïa flore tld Québac.v:‘:s,:- iferu-iràaitia, p.g.o ¦43—11, Açï;rea de, fâ': littérature .française, d’au '¦•'¦: ¦ .’ ¦¦ ¦ ¦ ioisid’lniî .: .Riihes-t mpmlïtune :?4.tW•-Valeur.éducative dm àdéaœ'é-'âe la nature.ihnH püx ¦ à;' ¦i'dWdè- dis 'cûsuul -terisoriel ¦/ ¦ .:.' " ' ; :r imite ut fins.s?rè«* Roïwrt, y.fi.C 7st.~- V.rfü-clî Gaisadiao Co-operation .il—Eÿî>noïMk:;4«d Social, .,94— Yï, Vlts-de, P.Êêdk.'»tdsl’AssacîotioK M— Vit, Rsviüt; detî livres.' ¦.,,,.-.SdôttarUMëa^Uf fggfÿ 11111* wMijtacnsSBSil ;ccs:ti ;FoixïECfiMf qïjé .MOV.- |pSWa«i«B imÊÈÊÊiê WM mm l li8s H ' hh RS»| '* zV:*-; -i2rôc COMITE DE DIRECTION Président : Mgr J.-Vincent Piette, Recteur de l'Université de Montréal.Membre*: MM.Aurélien Boyer, Principal de l’Ecole Polytechnique, Augustin Fp.tgoh, Directeur de l'Ecole Polytechnique.Arthur Amob, Chef du service hydraulique de la Province de Québec., „ , Victor Dosé, Pi ofesseur à l’Ecole des Hautes Etude® Commerciales.Alfred Fyen, Professeur à l’Ecole Polytechnique.Léonlïlereier Gouin, Avocat._ .Théo.-J.LAFRENîfeEE, Professeur à l’Ecole Polytechnique.Olivier Lefebvre, Ingénieur en chef, Commission de* Eaux courantes.Olivier Maürault, p.s.s.Curé de Notre-Dame.Édouard Montpetit,Professeur à l’Université de Montréal Antonio Perrault, Professeur à l’Université de Montréal.Arthur Survetes, Ingénieur Conseil.L.Brunotto, Bibliothécaire de l’Ecole Polytechnique.Armand Cm cé.Professeur à F École Polytechnique, Secrétaire de l’Association des Anciens Élèves.COMITÉ D’ADMINISTRATION ET DE RÉDACTION : Président : Arthur Sukveyeb.Membres: MM.Edouard Montpetit, Arthur Amos, Augustin îrigon, Olivier Maurault, Théo.-J.Lafreni^re, Antonio Perrault, Olivier Lefebvre, Léon-Mercier Gouin.Rédacteur en chef: Edouard Montpetit.Secrétaire de là rédaction: Léon-Mercier Gouin.Secrétaire Général: Augustin Frigon Trésorier: Aurélien Boyer PRIX DE L’ABONNEMENT ANNUEL Le Canada et les États-Unis S3.CO Tous les autres pays $4.00 Le numéro .75 cents Le numéro $1.00 Jxi Revue Trimestrielle Canadienne paraît quatre fois l’an: en mars, juin, septembre et.décembre., La Revue est accessible à la collaboration de tous les publicistes, spécialistes et nommes de profession; mais la Direction n’entend pas.par l’insertion des articles assumer la responsabilité dos idées émises.Tous les articles insérés donnent droit à une indemnité calculée-par .page de texte imprimée ou de graphiques.Les manuscrits ne seront pas rendus.lia reproduction .des articles publiés par la Revue est autorisée, û la condition de citer la source d’où ces articles proviennent._ „ Il sera rendu compte de tout ouvrage demi üanmélé envoyé un exemplaire à la Rédaction.Adresser, toute communication pour les abonnements, publicité, collaboration etc.directement à: • .' / La Revue Trimestrielle Canadienne 1430, me Saint-Denis, LÂn caster 9208 Montréal LIVRES DE PRIX RECOMPENSES SCOLAIRES La Maison Granger Frères, Limitée, offre en vente cette année, le choix le plus varié et le plus considérable de livres de prix Jamais offert par aucune maison au Canada.Livres importés de France et de Belgique, Ouvrages Canadiens.Livres de Prières, Articles religieux, Médailles or et argent, Statuettes, Couronnes.Objets divers susceptibles d'être distribués comme récompenses.Messieurs les membres du clergé, les directeurs et directrices de maisons d'éducation, les commissaires d'écoles sont invités à visiter notre étalage.Ceux de nos clients qui ne pourraient pas se rendre à notre magasin voudront bien • nous écrire.Ils sont assurés de la même attention et du même soin que s'ils venaient en personne.VOYEZ NOTRE EXPOSITION DE BEAUX LIVRES A PRESENTER COMME PRIX SPECIAUX.CATALOGUES ET CONDITIONS SUR DEMANDE GRAINGER FRERES LibR&iRes, P^petieRS, lmpoRt&teuRs 54 NûtRe-DAine.Ouesl *Konké^l La plus importante librairie et papeterie française du- Canada DMOND-J.MARCOTTE n REVUE TRIMESTRIELLE CANADIENNE Ecole de Pharmacie Université de Montréal L'Ecole de Phannade donne l’enedEne-ment de tontes lea edencea phannaeaotl-quea et qualifie en toot pdnt l'étudiant pour la licence ainsi que poor lea (rades de bachelier et de docteur en phannade.Son programme comprend (a matière médicale, la toxicologie, la botanique, la pharmacie théorique et pratique, la physique, la chimie minérale, organique et biologique, théorique et pratique ; travaux de laboratoire : analyses, essais, titrages.Identifications, etc.A.J.LAURENCE, Directeur.Pour vous tenir au courant du mouvement scientifique FACULTE DE CHIRURGIE DENTAIRE UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL (Canada) Membre de l’Association nationale des Facultés dentaires américaine* Cette Faculté est la seule en Amérique donnant l’enseignement dentaire en langue française.On y reçoit en 4ème année des diplômés étrangers, désireux d’obtenir le doctorat en chirurgie dentaire (D.D.S.).L’Université vient de consacrer une somme de trois cent mille dollars pour une nouvelle installation de l’enseignement dentaire en rapport avec le progrès de la dentisterie moderne.Pour prospectus et informations, écrire au Doyen, Le Dr EUDORE DUBEAU 380, rue ST-HUBERT, Montréal, Can.Université de Montréal l isez les articles documentés de "LA SCIENCE MODERNE” Revue Mensuelle illustrée paraissant en France, en Belgique, en Suisse et au Canada.ABONNEMENT: $3.50 Chez DEOM FRÈRE 1247 St-Denis, Montréal L’hôpital de l’Ecole Vétérinaire est ouvert tous les jours de 8 h.du matin à 4 h.de l’après-midi.CLINIQUE GRATUITE Tous les mardis et vehdredis, de 8 h, à 12 h.du matin, (entrée $0.25).Sous la direction du professeur F.T.DAUBIGNY, M.V, Entrée générale 75, RUELLE PROVIDENCE ou aux bureaux de la Revue 365, ST,HUBERT, - - MONTRÉAL Téléphones Hôpital Est 4005.Ecole Est 7129 REVUE trimestrielle canadienne III Ecole des Hautes Études Commerciales Affiliée à l’Université de Montréal Préparant aux Situations Supérieures du Commerce, de l’Industrie et de la Finance.Bibliothèque Economique.Musée Commercial et Industriel.Décerne les diplômes de Bachelier en sciences commerciales, Licencié en sciences commerciales, de Docteur en sciences commerciales, et Licencié en sciences comptables.Ce dernier diplôme donne droit d’admission dans l’Association des comptables agréés de la province de Québec (C.A.), l’Institut des comptables et auditeurs de la province de Québec (L.I.C.) et la Corporation des comptables publics de la province de Québec (C.P.A.) BOURSES DU GOUVERNEMENT Cours spéciaux réservés aux avocats, aux notaires et aux ingénieurs.COURS LIBRES DU SOIR : comptabilité théorique et pratique, opérations de banque, opérations d’assurance, correspondance anglaise et française, mathématiques financières,économie politique, droit civil, droit commercial, langues étrangères: italien, espagnol, allemand.Cours spéciaux, préparatoires à la Licence en sciences comptables.COURS PAR CORRESPONDANCE : comptabilité, français et anglais commercial, économie politique, droit civil, droit commercial, algèbre, etc.Pour tous renseignements, brochures, prospectus, inscriptions, etc., s’adresser au directeur: Coin avenue Viger et rue St-Hubert, MONTREAL REVUE TRIMESTRIELLE CANADIENNE ÉCOLE POLYTECHNIQUE DE MONTRÉAL FONDÉE EN 1873 TRAVAUX PUBLICS - INDUSTRIE Toutes les Branches du Génie PRINCIPAUX COURS: Mathématiques Chimie Dessin Electricité Minéralogie Arpentage Mines Machines Thermiques Constructions Civiles Génie Sanitaire Physique Descriptive Mécanique Hydraulique Géologie Géodésie Métallurgie Travaux Publics Chemins de fer Chimie Industrielle.Laboratoires de Recherches et d’Essais, 1430 rue Saint-Dénis, Montréal.TÉLÉPHONES:— Administration:— I Laboratoire Provincial des Mines:— j* Lancaster 9207-9208 PROSPECTUS SUR DEMANDE SIR LOMER GOUIN La mort de sir Lomer Gouin a profondément remué l’âme de notre province.Ancien premier ministre à Québec, puis ministre de la Justice à Ottawa, sir Lomer Gouin avait passé les dernières années de sa vie dans une retraite relative, s’occupant de questions financières et d'oeuvres sociales.L’Université de Montréal avait traduit par un geste l’universel respect qui entourait sir Lomer Gouin en appelant à sa présidence celui qui l’avait émancipée civilement par une charte où tous les dévouements étaient sollicités.Sir Lomer s’attacha d celte institution, lui apportant l’inappréciable appui de son expérience et de sa foi.D’ailleurs, il y poursuivait dans la réalité une de ses idées les plus chères: le rayonnement de l’enseignement supérieur.Depuis quelques mois, sir Lomer exerçait les hautes fonctions de Lieutenant-Gouverneur.La population s’était réjouie de cette nomination comme d'un tardif et juste hommage à l'égard d’un homme qui, pas un instant, n’avait cessé de grandir son pays en le servant.Sir Lomer est mort à son poste, dans un mouvement de sublime énergie.Sa mort a comme illuminé sa vie.Chacun est revenu sur l’œuvre que sir Lomer avait accomplie et que certains avaient peut-être oubliée.En 1905, devenu premier ministre, il avait formulé un vaste programme d’action.Quinze ans plus tard, il abandonnait la direction de son parti, ayant conduit d bonne fin tout ce que, d’avance, il avait décidé.C’est un rare mérite et un grand exemple.On a dit avec raison qu’il avait labouré le champ où, depuis, on a largement semé.Nous espérons qu’un de nos collaborateurs exposera, ici même, la politique de sir Lomer; mais nous voulons rappeler d nos lecteurs l’intérêt qu’il portait à l’École Polytechnique, dont il fut longtemps un des administrateurs, et à notre Revue dont il avait assuré la diffusion dans l’Europe française, et promettre à sa famille, dont nous partageons le deuil, notre fidélité à sa mémoire.Edouard Montpetit, Rédacleur-en-chef. Revue Trimestrielle Canadienne MONTRÉAL MARS J929 LE DYNAMISME DANS LA FLORE DU QUÉBEC.Essai sur les forces d’évolution et d’élimination en oeuvre DANS CERTAINES POPULATIONS VÉGÉTALES.I.INTRODUCTION.Les flores, comme les faunes, sont des imités dynamiques constamment en voie de transformation.Elles ont, a-t-on pu dire, “la figure d’un fleuve mobile et fluide capable de se modeler à toutes les rives et de glisser entre toutes’les fissures” (Teilhard de Chardin).Elles ne nous paraissent immobiles, fixées, statiques en un mot, que par suite d’une illusion, d’une erreur de perspective.Leur fixité n’est qu’une apparence, attribuable non seulement à la caducité de l’observateur individuel qui n’est jamais que ce “voyageur d’un jour qui s’arrête une heure”, mais surtout à la courte histoire de l’humanité pensante.Une incursion à travers le passé de la terre nous montre, en effet, que des nappes faunistiques ou floristiques, tour à tour épandues sur le monde, se sont désagrégées pour être remplacées ensuite par des nappes plus jeunes, différentes d’aspect, contenant néanmoins pour les rattacher aux nappes antérieures des éléments anciens qui conservent parmi les nouveaux venus leur identité spécifique.C’est un grand spectacle (pic celui de la montée de la vie sur notre planète, une épopée naturelle dont la continuité et l’ordonnance sont évidentes.Continuité et ordonnance depuis le trilobite archaïque, empâté depuis des millions de siècles dans la paroi sauvage de la falaise d’Anticosti, jusqu’au renard argenté qui vient, aujourd’hui, tout auprès, fouiller le goémon amoncelé par la tem- 9 REVUE TRIMESTRIELLE CANADIENNE pête.Continuité et ordonnance aussi à partir du Psilophyton enseveli depuis le Dévonien au cœur du roc gaspésien, jusqu’au Tremble frémissant dont les racines vivantes vont jusqu’à lui.Continuité et ordonnance où l’on distingue sans peine deux éléments, ou deux modes.D’une part, sur presque tous les points, un développement et un progrès organique parfois ralentis, parfois accélérés, mais toujours incontestables; d’autre part une persistance, une fixité, une indestructibilité de certains types qui, à nos yeux, sont aussi lourdes de mystère que l’évolution des autres.C’est ainsi que les Algues élémentaires et les Bactéries dont on relève les traces dans les anciennes roches kiwinaviennes ont traversé sans encombre toutes les périodes géologiques, que le grand phylum des Fougères et celui des Gymnospermes se sont maintenus malgré l’invasion des Angiospermes qui, à la fin du Crétacé et au début du Tertiaire, s’avérèrent formidablement armés pour conquérir un monde dominé à ce moment par une flore inouïe d’Abiétinées, de Cupressinées et de Cycadinées.Mais ce dynamisme à l’échelle géologique, et que personne, nous le pensons bien, ne songerait à contester, n’est pas celui que nous voulons examiner dans ce travail.Sans nous pencher au-dessus de ce passé vertigineux qui se creuse d’autant plus que l’on s’acharne à le scruter, nous pouvons cependant, au moyen de données purement historiques d’une part, et de données d’observation d’autre part, déceler dans la flore actuelle des manifestations plus délicates, mais mesurables, de ce dynamisme permanent, de ce grand courant vital, dont nous pouvons bien essayer de cartogra-phier les rivages qui nous font face, mais dont nous ne savons ni d’où il est venu, ni où il va.Quelles sont les influences intrinsèques ou extrinsèques qui, à ce moment de l’histoire de la vie, mettent en mouvement ce complexe biologique, cette vaste portion de la biosphère que découpe le Québec dans la verte étoffe de la planète?C’est là une question fascinatrice, une question de haute synthèse qu’après bien des années d’études, nous osons à peine aborder, bien loin de prétendre la résoudre complètement.Tellement les points d’interrogation se profilent encore nombreux et irritants à l’horizon de la science dans ce domaine mystérieux des allées et venues de la vie! Tellement, dans les entrailles de la terre et dans les entrailles de la cellule, certains secrets géologiques et biologiques sont bien gardés! LE DYNAMISME DANS LA FLORE DU QUÉBEC 3 Et tellement véritable est la parole émue de Pierre Termier: “Non, dans aucun désert, il n’y a de sphinx comparables à ceux-ci!” Cependant, autour de ces questions sans réponse et de ces énigmes scellées, une imposante collection de faits, une abondante moisson d’observations sont venues enrichir l’expérience humaine, et à travers cet amas, il est d’ores et déjà possible de discerner quelques tendances, d’indiquer quelques lignes maîtresses, de marquer quelques repères, d’établir quelques rapports qualitatifs et quantitatifs, et de construire au moins un schéma provisoire de la synthèse cherchée.Ce schéma, sous sa simplicité apparente, renferme les résultats de nombreuses recherches tant sur le terrain qu’en laboratoire, car la Floristique digne de ce nom et la Systématique qui permet de la constituer, ne doivent sous aucun prétexte perdre le contact des autres sciences biologiques.Les sciences, solidaires les unes des autres, varient ensemble, et leurs progrès sont le plus souvent conjugués.Base indispensable du travail biologique, la Systématique bénéficie de ce travail et en fixe les résultats dans les systèmes de classification.Le gland planté en terre se retrouve sur le chêne.Nous aurions sans doute pu traiter cette question sans la limiter au cadre relativement étroit du Québec, cadre largement débordé par les éléments de cette étude.Mais outre qu’il nous paraît de mauvaise méthode de généraliser trop vite sur des faits qui, en certains cas du moins, peuvent être particuliers, il nous a semblé que notre démonstration gagnerait en vigueur ce qu’elle pourrait perdre en extension, si nous en limitions les termes aux faits et au territoire qui nous sont connus de connaissance personnelle.Il est évident, cependant, que la plupart des données et des hypothèses ont une portée générale, et que les conclusions, minimisées à dessein, peuvent et doivent être largement ^étendues.IL LA FLORE DU QUÉBEC ET LA QUESTION QUI SE POSE A SON SUJET.Une flore naturelle est constituée par des espèces végétales qui, soit isolément, soit à l’état d’association avec d’autres espèces, ont des aires géographiques qui coïncident à peu près.Ces flores naturelles sont conditionnées et délimitées par de nombreux facteurs dont les principaux sont l’histoire géologique, la physiographie 4 REVUE TRIMESTRIELLE CANADIENNE actuelle, le climat, la nature du sol, la répartition de l’aliment, de la chaleur et de l’humidité.Le Québec étant une entité politique artificiellement délimitée ne peut, dans son ensemble, nourrir une flore naturelle.Mais d’autre part, l’immense étendue de son territoire et certaines particularités physiographiques lui permettent de réunir des lambeaux considérables de plusieurs flores naturelles distinctes: flore arctique, flore hudsonienne, flore canadienne ou laurentienne, et quelques pénétrations de flores naturelles excentriques, pénétrations peu importantes comme étendue, mais importantes comme signification biologique: flore alpine-paléarctique, flore européenne, flore cordillérienne, flore côtière, etc.Et c’est ici que se pose la question cruciale: la flore du Québec, telle que nous l’avons sous les yeux, est-elle ou non en voie de transformation ou d’évolution?Représente-t-elle un équilibre stable établi à l’origine des choses?Ou bien pouvons-nous la considérer comme un moment dans un phénomène de mouvement, comme un point d’une trajectoire?Ou bien encore, la vie végétale, après une longue marche en avant, a-t-elle cessé d’évoluer, a-t-elle atteint cette phase “où les fruits sont mûrs et où les feuilles commencent à tomber” ?Ces trois hypothèses semblent bien couvrir tout le champ des possibles.L’hypothèse d’un équilibre stable remontant à l’origine des choses est une absurdité géologique et biologique, surtout dans cette région du bouclier laurentien tant de fois quitté et reconquis par la mer, socle recristallisé d’une chaîne de montagnes usée et érodée jusqu’à la base, pays, enfin, raboté et abrasé par les glaciers pléistocènes.Nous pouvons donc passer outre.La conception d’une vie végétale qui, après avoir été le siège d’un dynamisme quelconque au cours des âges géologiques, aurait atteint dans le monde actuel une stabilité et un équilibre définitifs, peut séduire à première vue.On pourrait apporter des faits curieux propres à laisser croire que les habitats naturels avec les associations d’espèces qui les caractérisent se conservent longtemps, des siècles certainement, sans modifications sensibles.Ainsi, Jacques Cartier, abordant la dune de Brion, la perle des îles de la Madeleine, nous fait une description remarquablement vivante du milieu végétal qui l’environne: “Ces Isles sont de meilleure terre que nous eussions oneques veue, en sorte qu’un champ d’icelle vaut plus que toute la terre LE DYNAMISME DANS LA FLORE DU QUÉBEC 5 Neufve, nous la trouvasmes plaine de grands arbres, de prairies, de campagnes plaines de froment sauvage, et de poix qui estoyent fleuris aussi espais et beaux comme l’on eust peu voir en Bretagne, qui sembloyent avoir esté semez par des Laboureurs , l’on y voyait aussi grande quantité de raisin ayant la fleur blanche dessus, des fraises roses incarnates, persil et d’autres herbes de bonne et forte odeur.” 1 La dune de Brion existe encore dans sa virginité inviolée.Il y a quelques années, au cours d’une exploration botanique des îles de la Madeleine, nous descendions un soir sur l’étroit croissant de sable, mettant nos pas dans les pas du Malouin.Rien n’avait bougé depuis trois siècles.Là-haut, sur la falaise, les arbres et les prairies pleines de gesses purpurines, à nos pieds le froment sauvage et les pois de mer “fleuris comme pois de Bretagne”.Et la quantité de raisins “ayant la fleur blanche dessus”, quelle description merveilleusement précise de la grande canneberge en fleur, gardant encore, mous et juteux, ses “raisins” de la saison passée! Quant aux fraises, roses incarnates, persil de mer et spiranthes embaumées, il n’y aurait eu qu’à se pencher pour en cueillir des monceaux! André Michaux, dans son Journal de voyage en Amérique 2 signale, en 1792, comme l’une des plantes remarquables de Laprairie, le Dianthera americana, curieux cousin de l’Acanthe attique, égaré dans notre flore septentrionale.Or, encore aujourd’hui, Laprairie et ses environs immédiats restent, dans le Québec, la station presque unique d’une plante qui a toutes les chances de migration.Malgré ses graines, ses stolons tubéreux et détachables qui offrent prise à la glace et à l’eau des crues printanières, elle ne semble pas avoir notablement gagné de terrain depuis cette époque, et elle reste cantonnée entre les rapides de Lachine et l’île Sainte-Hélène.James Macoun nous a raconté avoir retrouvé après un siècle, dans la région du lac Mistassini, la station classique du Primula mistassinica de Michaux.A la tête d’un portage de la rivière Rupert (que Michaux connaissait sous le nom de rivière des Goélands) conduisant au lac, et où le grand voyageur français avait nécessairement dû s’arrêter et probablement camper, Macoun, descendant de canot, revoyait, émerveillé, le tapis de mousse cons- 1 Voyage île Jacques Cartier au Canada en 1534.Nouvelle édition publiée d’après l’édition de 1598 et d’après Ramusio.Paris, Librairie Tross, 1865.P.35.2 Proc.Amer.Philos.Soc.Vol.26, No 129.1888. G REVUE TRIMESTRIELLE CANADIENNE telle des corolles céruléennes de la Primevère du nord.Cent années n’avaient pas modifié l’équilibre écologique de cette “place de tente”.On pourrait multiplier les faits et les témoignages de cette nature, les trier sur le volet, et édifier une thèse sur la stabilité des populations végétales, thèse qui, pour le profane, pourrait être convaincante.Mais il convient, pour donner à ces faits et à ccs témoignages leur vraie valeur, de remarquer qu’ils n’expriment qu’une apparence de stabilité.On peut de même parler de la stabilité de nos institutions économiques et sociales, de la pérennité de nos coutumes et de nos lois, mais cela n’infirme en rien la vérité plus générale que tout passe et que nous passons comme le reste.Le granit des Laurentides, dont nos poètes chantent l’éternité, croule sous la main du temps, abandonne son quartz aux sables de nos rivages, et son feldspath altéré devient l’argile fine qui trouble l’eau claire de nos grands fleuves.Il serait bien invraisemblable que les associations végétales, manteau fragile et fleuri jeté sur les épaules nues de la vieille chaîne, échappant à la loi fatale, fussent fixées dans une immobilité qui n’est au fond ni le fait de la vie ni le fait de la mort.La vie des plantes, comme toute vie, est fonction de conditions de milieu sans cesse en voie de transformation; les associations florales doivent donc s’y adapter de façon continue, en épouser les contours physiologiques, se mouler perpétuellement à ce milieu changeant, et pour cela se débarrasser automatiquement des espèces insuffisamment malléables et devenues inaptes, accueillir d’autre part les nouvelles venues et constituer à chaque moment un nouvel équilibre.Les associations végétales sont des mosaïques vivantes où lentement, parallèlement il l’évolution physique des facteurs écologiques, et souvent en dehors d’elle, se font des substitutions d’éléments.L’équilibre qui nous frappe par son apparente stabilité n’est que l’équilibre de l’ensemble et non l’équilibre des parties; il n’est qu’une résultante, un produit qui reste sensiblement le même durant de très longues périodes au moins, mais dont les facteurs sont soumis à de perpétuels changements d’ordre et de valeur.Ici encore le déterminisme dynamique des phénomènes naturels est mimé par le déterminisme des phénomènes sociaux.Idle société, telle structure politique ou économique, telle firme commerciale, sont anciennes, essentiellement conservatrices, paraissent être demeurées fidèles à elles-mêmes, avoir conservé leurs traditions, 7 LE DYNAMISME DANS LA FLIRE DU QUÉBEC leur organisation primitive après vingt-cinq, cinquante ans.Mais examinez de plus près.Vous verrez que malgré tout, l’institution la plus profondément traditionaliste s’est adaptée au temps, et que surtout un à un, à l’usure des ans, les rouages mécaniques, légaux, humains, ont été remplacés, et que par exemple, après un demi-siècle, il ne reste plus aucun membre du personnel primitif.Il y a de même dans les sociétés biologiques que sont les flores, une évolution, un dynamisme continus qu’il s’agit maintenant d’analyser.Les forces qui ont pour effet de modifier graduellement et de changer la figure de notre flore sont diverses, et, pour introduire un peu d’ordre dans cette étude, nous ne pouvons nous dispenser, — ce qui eût été bien agréable, — de recourir à une classification un peu pédante, et de distinguer deux catégories.Les premières, intrinsèques, tiennent aux possibilités inhérentes à l’être vivant, et plus particulièrement au végétal.C'e sont, d une part, des forces constructives, forces de développement ou d’évolution, et d’autre part, des forces négatives, destructives, forces de régression et d’élimination.Les secondes, purement extrinsèques, ne sont que la manifestation énergétique de changements dans les facteurs écologiques, changements qui peuvent être d’ailleurs qualitatifs ou quantitatifs.Ces changements peuvent être ramenés aux migrations et aux effets directs de l’intervention de l’homme.III.INFLUENCES INTRINSÈQUES.1.Forces d’évolution.Quoique la science, cette “machine à explorer la matière”, nous laisse encore ignorer presque tout du pourquoi et du comment de l’évolution organique, — comme d’ailleurs du développement ontogénique, — il ne se trouve plus guère de biologiste ou de naturaliste qui n’accepte comme fait une certaine évolution dans le monde des vivants.Tous les doutes, et la plupart des objections dans ce domaine, se rapportent non pas au fait général, global, de l’évolution, mais bien plutôt à son étendue, à son intensité et à ses modalités.En d’autres termes, la discussion se concentre aujourd’hui surtout sur les théories de la descendance, sur les “lignées” ou séries concrètes de formes obtenues par des rapprochements comparatifs, et dont on peut bien difficilement prouver, dans chaque cas particulier, qu’elles sont réellement des séries “génétiques”. 8 REVUE TRIMESTRIELLE CANADIENNE Mais, comme l’indique très clairement Wagner3, il faut absolument séparer nettement de la théorie de la descendance, le fait de l’évolution.Autant il est difficile d’apporter des preuves de la première, autant il est facile de fonder, en toute indépendance, l’idée d’évolution sur des connaissances communes à tous les biologistes.La paléontologie, en effet, malgré les domaines vierges, les lacunes et les incertitudes, nous apprend d’une façon indéniable qu’il y a eu, dans les types organiques, une succession dans le temps de telle sorte que les formes les plus complexes, les plus élevées en organisation apparurent les dernières.Au cours des temps, les types se sont modifiés.A l’intérieur il y a eu des progressions et des régressions.De plus, de temps en temps, mais avec une certaine périodicité, semble-t-il, des types nouveaux sont apparus.A ce témoignage de la paléontologie, absolument inattaquable, vient s’ajouter l’expérience que nous avons de la continuité de la vie: nous savons que les organismes les plus simples n’apparaissent pas spontanément.Nul biologiste ne voudrait aujourd’hui nier la proposition suivante: “Aucun être vivant ne peut prendre naissance en dehors de la continuité du plasma de ses ancêtres.” Si l’on rapproche, comme le fait Wagner, cette proposition indéniable du témoignage également indéniable de la paléontologie, “la conviction que les différents types vivants doivent s’êtrc développés non seulement les uns après les autres, mais les uns des autres, prend les proportions d’un postulat logique positif” (p.60).La certitude de la réalité d’une évolution organique ne pourrait être ébranlée que si l’expérience nous enseignait à l’avenir qu’un organisme individuel peut naître autrement que par continuité plasmatique, ou que tous les types vitaux , vivants ou disparus, existèrent en même temps dès l’origine.Aucun autre argument ne pourrait affaiblir la logique irrésistible de l’idée d’évolution.D’autre part, admettre avec Linné que les espèces ne sont pas des formes séparées par des différences plus ou moins grandes, mais sont des êtres différents “dont il faut compter autant qu’il y a eu au commencement de formes diverses créées” n’est plus guère possible aujourd’hui.La paléontologie nous montre des groupes nouveaux, — familles, genres, espèces, — surgissant à toutes les périodes, et la biogéographie nous fait connaître des 3 Wagner, A., Die Umwertung der Entwicklmgslehre.Scientia, 42: 135144.1927. LE DYNAMISME DANS LA FLORE DU QUÉBEC 9 flores et des faunes encore dans leur prime jeunesse.S’en tenir à la création directe de toutes les espèces est une position difficile qui oblige, — si l’on ne veut pas délibérément ignorer les faits, — à admettre que la création des êtres matériels se continue et que le septième jour n’a pas lui.Ce n’est pas ici le lieu de discuter la notion d’espèce, si controversée et si obscure aujourd’hui.Nous ne nous arrêterons pas à remarquer la diversité des critères qu’appliquent à la distinction de leurs espèces le zoologiste, le phanérogamiste, le bryologue, le mycologue, et le bactériologiste.Les espèces, disait Asa Gray, il y a longtemps déjà, sont des jugements et des jugements faillibles.Mais l’élément subjectif que contient le plus souvent la délimitation de l’espèce et à plus forte raison du genre, n’intéresse que très peu notre thèse.Nous voulons démontrer que notre flore est le siège d’un dynamisme constant, que nombre de ses unités se transforment sous l’action de forces d’évolution d’ordres divers.Il n’importe pas essentiellement, au point de vue de cette étude, que ces changements puissent être rapportés d’une façon définie à des catégories dont l’ordre de grandeur est plus ou moins nettement impliqué par la notation de genre, d’espèce ou de variété; ni que dans le cadre de l’espèce, il s’agisse de micromorphes, d’espèces élémentaires ou de ces unités systématiques plus tranchées qu’on appelle espèces linnéennes.Il nous suffit que ces changements soient mesurables et persistent de génération en génération.Ce n’est pas non plus le lieu de montrer que l’évolutionnisme ainsi compris n’a rien d’inconciliable avec le spiritualisme et le catholicisme les plus purs.Cette démonstration a été faite maintes fois par des voix autorisées à parler au nom de la science et de la foi.4 Le spectacle que nous offre la flore de notre pays et les leçons qui se dégagent de son étude attentive ne peuvent que fortifier cette conviction que la vie végétale continue un développement depuis longtemps commencé, qu’elle produit encore plus ou moins rapidement de nouvelles entités spécifiques et variétales, et que, les possibilités de développement ne sont nullement épuisées par le développement actuel de l’espèce, et le développement normal de l’individu.4 Cf.entre autres sources d’information: Moulard, A., et Vincent, F., Apologétique chrétienne.53-54.1907. 10 REVUE TRIMESTRIELLE CANADIENNE La méthode expérimentale est inapplicable sur des ensembles aussi vastes et aussi complexes que celui qui est constitué par la flore de notre immense pays.Elle est de plus impuissante en face de problèmes où le facteur temps, qui ne peut être éliminé, joue un rôle essentiel, et annule, par la magnitude des périodes d’expérimentation, la durée de l’expérimentateur lui-même.Aussi l’observation est-elle ici seule en cause.L’observation nous fait reconnaître des espèces endémiques, c’est-à-dire des espèces dont la distribution est restreinte à un territoire déterminé et exigu, et des épibiotes, c’est-à-dire des espèces qui ont survécu à des associations disparues, et qui se trouvent à l’état de reliques loin de leur aire principale actuelle.C’est par l’examen méticuleux des conditions de milieu, par l’étude des distributions, que nous pouvons apprécier les déviations qu’ont subies les épibiotes, et tenter d’expliquer l’origine des endémiques, soit par l’hypothèse d’une transformation insensible et continue comme le concevaient Lamarck , Darwin et leurs disciples, soit par l’hypothèse d’une évolution largement discontinue, d’une série de mutations brusques comme le soutiennent les disciples de Hugo de Vries.Jules Tannery a fait remarquer que depuis qu’il y a des esprits humains, ces esprits sont divisés en deux grandes tendances: les uns voient et cherchent partout la continuité, d’autres voient et cherchent partout la discontinuité.Ces tendances se sont affirmées dans tous les domaines, dans toutes les disciplines scientifiques.Ainsi la mathématique du discontinu, dont l’objet essentiel est l’étude du nombre, s’est opposée à la mathématique du continu dont l’objet essentiel est l’étude de la fonction.En Physique, une dynamique à tendance atomique s’est vu contester le terrain par une dynamique des milieux continus où l’on ne postule nullement la structure atomique de la matière.Et qui ne sait que la conception continue de la lumière et des autres radiations est battue en brèche par la notion aussi étrange que féconde des quanta ?La biologie n’a pas échappé à l’emprise de ces deux tendances qui semblent les deux faces de l’esprit humain, et ces tendances se sont particulièrement accusées quand il s’est agi de préciser le pourquoi et le comment de l’évolution, et de déterminer l’allure de la descendance organique.Les deux idées, les deux tendances ont eu le temps déjà de s’affronter, de se définir et de se mettre au point.D’ailleurs, dans bien des cas, la divergence des deux points de vue n’est qu’apparente.“Si nous pouvions apercevoir, dit Émile LE DYNAMISME DANS LA FLORE DU QUEBEC 11 Picard5, non seulement les variables apparentes, mais aussi les variables cachées, nous trouverions vraisemblablement une continuité dans la transformation, mais avec une énorme accélération pour certaines variables à un moment donné.” (a) Évolution à termes discontinus.Il semble bien que nous avons dans la flore du Québec des traces exceptionnellement nettes d’évolution à termes discontinus.Deux cas seulement seront étudiés ici avec quelque détail: le cas du genre Senecio et celui du genre Crataegus.Le genre Senecio (Séneçon), très pauvrement représenté dans l’ouest de la Province, tant au point de vue du nombre des espèces qu’à celui du nombre des individus, est au contraire bien développé au nord et à l’est, particulièrement autour du golfe Saint-Laurent.On connaît d'une façon définitive dans cette dernière région plusieurs espèces endémiques, tandis que nombre de formes critiques restent à étudier.Les capitules de presque toutes les espèces portent des rayons assez allongés et d’un beau jaune d’or.Les systématistes ne paraissent pas encore attacher d’importance au fait que plusieurs espèces donnent de temps à autre des formes dépourvues de rayons, et que ce caractère purement négatif, régressif, est accompagné d’autres modifications caractéristiques: érythrisme, etc.Par exemple, il nous a été donné plusieurs fois d’observer qu’une tourbière à Senecio pauperculus ne contenait que des individus sans rayons, et à parties vertes fortement colorées d’anthocyane.Deux années de suite cette obsçrvation a été faite dans une tourbière à fond calcaire près de la rivière à la Loutre, sur File d’Anticosti.L’origine des milliers d’individus répandus dans la vaste tourbière ne peut guère s’expliquer que par la persistance des caractères modifiés chez les individus issus de graines.Dans notre opinion, il s’agit d’une véritable mutation du Senecio pauperculus, mutation qui mérite un nom spécifique6.Le genre Senecio possède, le long des rivages du golfe Saint-Laurent, un représentant extraordinaire par ses grandes dimensions, sa succulence et son habitat exclusivement halophytique, le Senecio 5 La science moderne et son étal actuel, p.280, 1914.6 Feknald (cf.Rhodora, 30: 225.1928) a récemment décrit ccttc plante sous le nom de Senecio pauperculus f.vcrccundus.Dans notre opinion, cette manière de distinguer cette plante caractéristique exprime mal le degré d’affinité avec le S.pauperculus, et ne peut être que provisoire.Nous nous proposons de revenir sur cette question dans un mémoire ultérieur. 12 revue trimestrielle canadienne pseudo-Arnica Less.Cette magnifique plante, que tous les habitués de la Gaspésie ne peuvent s’empêcher de remarquer, forme un cordon littoral pratiquement continu depuis le nord du Maine jusqu’au Labrador et à la mer Arctique, pour reparaître ensuite sur les côtes de l’Alaska.Le type du Senecio pseudo-Arnica est donc une plante de forte taille, pouvant atteindre quatre à cinq pieds de hauteur, vigoureuse, d’un beau vert sauf à la base, très succulente, fortement tomenteuse vers le sommet et dans l’inflorencence.Les capitules sont larges d’environ deux pouces et sont munis de rayons allongés de plus d’un pouce de longueur.Quoique le feuillage soit éminemment variable, on n’avait pas jusqu’à présent observé de variations dans les parties florales.Or, le 4 août 1924, nous récoltions sur l’île du Havre de Mingan, sur la Côte-Nord, une variété étonnante.Une petite colonie isolée sur une pointe de sable se composait de plantes rougeâtres, peu velues, et portant des capitules à rayons très courts, d’environ une ligne, dépassant peu ou point les fleurs du disque.Nous décrivions alors cette plante sous le nom de Senecio pseudo-Arnica var.Rollan-dii, en faisant observer que cette variété ne montrait pas d’intermédiaire avec la forme typique, et que la plante serait suffisamment caractérisée pour constituer une bonne espèce, si la nature des particularités qu’elle présente, et son unique station, ne donnaient à penser qu’elle peut n’être qu’une mutation régressive du Senecio pseudo-Arnica, mutation qui ne se maintient peut-être pas.Au cours de la saison de 192G, croisant dans la même région générale, nous avons voulu revoir la localité qui nous avait donné cette plante intéressante.Comme nous avions à peu près épuisé la station de 1925, il ne restait à cet endroit que quelques individus malingres, et nous commencions dès lors à douter de la valeur de cette entité taxonomique.Néanmoins, en parcourant le rivage sud de cette même île, nous trouvâmes, environ un mille plus loin, des colonies luxuriantes et étendues de plantes en tout semblables au S.pseudo-Arnica var.Rollandii.Ces colonies se trouvaient insérées brusquement dans le cordon de S.pseudo-Arnica, qu’elles interrompaient de place en place sur une longueur d’environ un mètre.Aucun intermédiaire ne put être observé, ni aucune trace de parasitisme ou de dégénérescence.Enfin, durant la saison de 1928, nous avons parcouru tout le côté sud de l’île du Havre de Mingan et constaté que le S.pseudo-Arnica var.Rollandii s’étend LE DYNAMISME DANS LA FLORE DU QUÉBEC 13 sur plus d’un mille de longueur, et que sa luxuriance extrême confirme ce que nous pensions sur la persistance probable de cette plante.Il paraît dès lors clair que nous avons affaire à une mutation bien définie, du type rubrirwrvis de De Vries, et que cette mutation peut se produire dans toute l’aire de l’espèce.Cette inférence s’est trouvée confirmée par le fait que M.Jacques Rousseau a rapporté de Sainte-Flavie, comté de Rimouski, une plante apparemment identique.Nous nous croyons donc justifiable d’élever au rang d’espèce cette remarquable mutation.Si de pareilles plantes, qui se présentent avec de tels caractères, ne sont pas des espèces, qu’est-ce donc alors qu’une espèce?Si nous passons maintenant au grand genre Crataegus, — le groupe des Aubépines, — nous trouverons encore un cas plus caractéristique, celui d’un genre en pleine crise de mutabilité.L’étude de la flore fossile, aussi bien que celle de la flore mondiale actuelle, semble indiquer que le développement des espèces ne procède pas sur tous les points à la fois, ni à la même vitesse, comme une marée qui s’avance sur une rivage, mais que ce développement rappelle plutôt la progression en apparence désordonnée des troupes sur un long front de bataille.Ce sont des explosions, des expansions soudaines de certains groupes définis: genres, familles, embranchements, qui épuisent pour ainsi dire toutes les possibilités d’une certaine formule organique pour retourner ensuite à l’immobilité relative ou absolue, et quelquefois disparaître entièrement.Ne rappelons que pour mémoire l’expansion soudaine des Ptérido-spermées au Dévonien, et celle des Angiospermes à la fin du Secondaire.Dans la flore actuelle, certains genres nombreux en espèces’ comme le genre Carex qui en comprend plus de 850, semblent au repos, présentant des types spécifiques bien définis, à coefficient de variabilité faible.Leur effort d’expansion semble fait, mais la décadence, qui doit se traduire par l’élimination des types faibles, n’est pas encore avancée.Certains autres genres, au contraire, semblent être en pleine éruption, jetant en tous sens des formes nouvelles plus ou moins stables, plus ou moins variables, et qui rendent le travail du classificateur particulièrement ardu.Tels sont, en Europe, les genres Rosa, Rubus, Hieracium; en Chine et au Japon, le genre Sorbus; en Amérique, les genres Antennaria, Pani-cum, Crataegus. 14 REVUE TRIMESTRIELLE CANADIENNE “Il est intéressant de remarquer qu’un genre peut être en pleine crise de mutabilité dans une partie du monde et paraître pratiquement fixé dans une autre.Ainsi les Épervières d’Amérique, peu nombreuses, distinctes, ne rappellent en rien le fouillis de formes de l’Ancien-Monde.Les Rosiers de l’Eurasie, dont Gandoger, poussant à l’extrême, distinguait des milliers d’espèces, paraissent infiniment plus labiles, plus instables que leurs congénères d’Amérique.Le genre Rubus, par contre, est très polymorphe des deux côtés de l’Atlantique, au moins dans sa section Eubatus, et son polymorphisme est caractérisé par l’apparition constante de variations profondes, accentuées, mais peu stables.On peut le considérer avec Bicknell comme le point de croissance, le bourgeon idéal d’un phylum en pleine activité génétique, sujet à des changements rapides et transitoires, et adonné à un hybridisme effréné.Mais cette activité génétique, modérée en Amérique, atteint en Europe, probablement à cause d’un déboisement plus ancien, les proportions d’un véritable volcanisme biologique.Enfin, le grand genre Crataegus, qui ne présente guère que quelques espèces dans l’Ancien-Monde, — espèces apparemment au repos, — pose dans le Nouveau-Monde, à cause de l’effarante multiplicité des formes, un extraordinaire problème biologique.La première édition du Manual de Gray (1848) décrivait six espèces indigènes.Le Field, Forest and Garden Botany du même auteur, publié en 1868, mentionnait douze espèces pour tout l’est de l’Amérique jusqu’au Mississipi.Dans la sixième édition du Manual de Gray, on ne trouvait la description que de dix espèces.Le Manual de Britton (1901), qui couvrait les États du nord jusqu’au 100e méridien, décrivait 31 espèces.Deux ans après, Small publiait son Flora of the Southeastern United States, où 185 espèces trouvaient place.A partir de ce moment, le développement de la littérature cratégologique prend une allure folle.C’est que plusieurs taxonomistes, séduits par cet extraordinaire problème, donnent toute leur activité à l’étude du genre.Ce sont Eggleston, Beadle, Ashe et surtout Charles Sprague Sargent, le directeur de l’Arnold Arboretum de Boston, qui a fait de ce sujet l’œuvre scientifique de sa vie.Il a décrit et nommé environ 730 espèces, et il a rassemblé sur une colline de l’Arboretum une collection presque aussi nombreuse d’arbres vivants.Ces études et ces recherches ont porté sur presque toute l’aire occupée par le genre, LE DYNAMISME DANS LA FLORE DU QUÉBEC 15 depuis Terre-Neuve jusqu’aux Rochëüses, et de là jusqu’aux plateaux du Mexique.C’est également Sargent qui a découvert la grande richesse de la vallée du Saint-Laurent en formes d’Aubépines.Un de ses collaborateurs, M.J.-G.Jack, a parcouru, sac au dos, la région montréalaise, la région québécoise, et a même poussé jusqu’au lac Saint-Jean, numérotant les arbres en fleur au printemps et retournant à l’automne faire la moisson des fruits sur les mêmes arbres.C’est encore Sargent qui, il y a plus de quinze ans, nous intéressa nous-même à cette question, à laquelle nous avons consacré chaque printemps et chaque automne de fiévreuses semaines.Aujourd’hui, le genre tout entier compte au delà d’un millier d’espèces, et notre seule flore du Québec en renferme certainement plus de cinquante et peut-être beaucoup davantage.Mais que sont ces espèces?Linnéons, jordanons, micromor-plies, espèces élémentaires?Quelle est leur valeur technique et leur stabilité?Des biologistes, des systématistes familiers avec d’autres genres, mais non avec celui-ci, ont refusé catégoriquement d’admettre cette multiplication d’espèces.Un certain nombre même, incapables de voir les espèces par d’autres yeux que ceux de Torrey et de Gray, ou fondant leurs opinions sur les piètres échantillons que l’on trouve généralement dans les herbiers, ont essayé de jeter le ridicule sur les recherches cratégologiques et leurs résultats.Ce millier d’espèces qui, suivant l’expression de Bateson, “has sprung up on the derelict farms of the Eastern States” 8 et qui est confiné dans un territoire restreint étonne, effraie, met en défense.Mais pourquoi la nature mesurerait-elle sa prodigalité à l’étiage de nos facultés de préhension intellectuelle ?La formule de l’organisation, et donc la spécificité, résulte de la combinaison d’un certain nombre de caractères ou d’éléments d’intégration, éléments d’autant plus nombreux que l’être, plante ou animal, est élevé en organisation.Dans une plante angiosperme, dernier fruit de l’évolution des Vasculaires, le nombre de ces éléments est relativement grand et le nombre de leurs combinaisons possibles, immense.Une fois donnée dans un genre polymorphe ce que nous appellerons la poussée phylétique, il n’y a plus à s’étonner du grand nombre des espèces.Toute la question est de savoir si ces espèces sont bien basées mor- 8 Bateson, W., Area of distribution as a measure of evolutionary age.Nature, 111: 42.1923. 16 REVUE TRIMESTRIELLE CANADIENNE phologiquement et si elles sont raisonnablement stables, — c’est-à-dire autant que les espèces dites “bonnes espèces”.Les caractères utilisés jusqu’à présent pour délimiter les espèces du genre Crataegus sont le nombre des étamines, qui est généralement 5 ou un multiple de 5, soit 10, soit 20; la couleur des anthères, qui peut être le blanc pur, le jaune très pâle, le rose et le pourpre foncé; la forme du fruit, qui peut être globuleux, courtement oblong ou pyriforme; la consistance et la nature de la pulpe, qui peut être dure ou fondante, très sucrée ou amylacée; la forme et les ornements des noyaux.A ces caractères s’en ajoutent d’autres tirés de la forme, de la consistance et du découpement des feuilles, de la forme générale de l’arbre , de la pubescence ou de la glabréité des feuilles et des pédicelles.Nulle identification certaine ne peut être faite sans tenir compte de tous ces éléments, en sorte que les spécimens récoltés au milieu de l’été et non accompagnés de notes sur le nombre et la couleur des étamines sont absolument inidentifiables.La multitude des formes d’Aubépines se case assez naturellement dans une vingtaine de groupes.Les botanistes ultra-conservateurs, et qui ont une conception très large de l’espèce, sont enclins à considérer ces vingt groupes comme les seules vraies espèces de Crataegus, tandis que beaucoup d’autres, impressionnés par certains faits sur lesquels nous reviendrons dans un instant, préfèrent considérer toutes les formes facilement reconnaissables sur le terrain comme des espèces.Une longue expérience, qui est aussi celle de Sargent et de plusieurs spécialistes du genre, nous permet d’affirmer qu’une fois les observations faites et les premières difficultés vaincues, on arrive à reconnaître, au moment de la floraison, toutes les espèces d’une région donnée aussi facilement que l’on peut reconnaître les Carex, et beaucoup plus facilement que les Poa et autres genres critiques, mais moins nombreux en espèces.Mais la floraison passée, lorsque les pétales blancs se sont laissé emporter par les vents printaniers, que les étamines se flétrissent, que les ovaires se gonflent et que les feuilles grandissent, il semble que les différences s’oblitèrent, — le rideau se tire et le monde des Aubépines redevient une énigme.Pour notre part, nous considérons les Aubépines du Québec comme fortement caractérisées.Quant à la stabilité des espèces, deux ordres de faits peuvent nous renseigner.Tout d’abord les expériences à grande échelle instituées par Sargent à l’Arnold Arboretum ont une valeur qui LE DYNAMISME DANS LA FLORE DU QUÉBEC 17 ne peut être méconnue9.Ainsi, de 1899 à 1907, 2469 lots de graines de ( rataegus ont été plantés à l’Arboretum.Une fiche contenant les résultats de chaque plantation a été soigneusement tenue; on a également conservé des spécimens d’herbier récoltés sur les arbres qui ont fourni les graines, ainsi que sur les individus issus de ces graines.En 1910, répondant à une enquête faite auprès des spécialistes du groupe, Sargent donnait cette réponse significative: “We have planted in all nearly three thousand numbers of seeds at the Arboretum, and so far have found no evidence that the different species do not come true from seed.In fact, the seedlings of no other genus that have been raised here have shown such a remarkable resemblance to the parent plants.” D’autre part, l’observation , au moment de la floraison, des grandes formations d’Aubépincs comme celles qui entourent la ville et l’île de Montréal, ne donne pas l’impression de variabilité individuelle.Des haies longues de plusieurs arpents sont souvent composées de milliers d’individus appartenant la même espèce ou à un petit nombre d’espèces, toujours bien reconnaissables à ce moment de l’année.Le C.rotundifolia var.pubera, que les cytologistes ont étudié et reconnu tétraploïde10, et qu'ils considèrent comme d origine hybride, est l'une des espèces les plus générales dans toute la région montréalaise.Le C.Holmesiana et le C.flabellata, espèces reconnues comme triploïdes et considérées également par les cytologistes comme d'origine hybride, sont des espèces vulgaires, répandues pratiquement dans toute la vallée du Saint-Laurent, et nous savons que ce dernier, le C.flabellata, forme une ceinture continue, à l’exclusion des autres espèces, autour de 1 île aux ( oudres.Le C.Victorimi, un endémique de la région montréalaise, occupe à lui seul de grands espaces dans le voisinage de Longueuil, ainsi que sur 1 île de Montréal.Or, la reproduction végétative, — si même elle existe d’une façon appréciable chez les Crataegus par le drageonnage, — est un processus trop lent et trop difficile pour expliquer ces faits de grande distribution.Les récentes études cytologiques sur les Crataegus, les Rubus1 ', les Rosa1 -, ont montré, comme il vient d’être dit, que nombre 9 Brown, H.K., The genus Crataegus and some theories of the origin of speaes.Bull.Torr.Bot.Cl.37: 215-260.1910.10 Longlev, A.E., Amer.Jour.Bot.11: 308.1921.11 Longlev, A.E., Amer Jour.Bot.11: 219-282.1924.12 Blackiiurn, K.B., Chromosomes and classification in the.genus Rosa Amer.Nat.59: 200-205.1925. 18 REVUE TRIMESTRIELLE C AN' ADI EN NE d’espèces ont des formules chromosomiennes modifiées dans le sens de la triploïdie et de la tétraploïdie.Peu d’espèces, d’après Longley, seraient, comme le C.punctata, diploïdes, c’est-à-dire normales, avec 32 chromosomes somatiques.Parmi les espèces à 48 ou 64 chromosomes, les unes seraient capables de former complètement leur pollen et les autres non, mais toutes montreraient suffisamment d’irrégularités dans la division réductionnelle pour être considérées comme hétérozygotes.Mais ces conclusions qui, aux yeux du biologiste pur, peuvent paraître saines, reposent sur le postulat d’un nombre chromosomique basique pour tout le genre Crataegus, ce qui est peut-être contestable.Mais surtout elles sont en contradiction avec des faits de distribution et d’expérimentation qui ne peuvent être ignorés.Sur cette question de l’hybridisme des Crataegus, Sargent a toujours été très catégorique: “We have never found here any evidence that the different species hybridize”, écrivait-il en réponse au questionnaire cité plus haut.Depuis ce temps, toutefois, Sargent a décrit13 comme hybride possible le C.Whitaken, de l’Illinois, qui présente des caractères intermédiaires entre le groupe des Molles et celui des Macracanthae.Mais ce cas exceptionnel n’infirme en rien la thèse générale.Pour que l’hybridation puisse engendrer de nouvelles espèces suffisamment stables, il faudrait à tout le moins que l’hybride soit suffisamment abondant pour assurer un croisement fécond et fréquent par d’autres hybrides de même origine.Il faudrait encore que ces hybrides fussent protégés contre la fécondation par l’un des parents.Or ces conditions ne peuvent être réalisées sans intervention humaine.Ce n’est donc pas le cas des Aubépines.Mais il importe de serrer le problème de plus près en ce qui concerne l’origine et le développement des espèces dans le Québec.Les études de Sargent, de Jack, d’EGGLESTON, continuées par nous-mêine pendant une quinzaine d’années, études auxquelles il faut ajouter celles, plus récentes, fie quelques-uns de nos collaborateurs, — le Frère Rolland-Germain pour la vallée de l’Ottawa, M.Jules Brunel et le Frère Adrien, c.s.c., pour la région de Montréal, et M.Jacques Rousseau pour la région de Québec, — ont amassé jusqu’à présent des matériaux considérables qui, pour n’être qu’à moitié étudiés encore, ont déjà monté le nombre des 13 Sarqent, C.S., Jour.Arnold Arbor.6: 3.1925. LE DYNAMISME DANS LA FLORE DU QUEBEC 19 espèces québécoises à une cinquantaine.De ce nombre plusieurs sont endémiques dans la région de Montréal ou dans celle de Québec, et d’autres sont limitées à un territoire débordant assez peu le Québec.Or, les Aubépines ne sont pas des essences forestières; leur épanouissement demande des lieux secs et de pleine lumière.A l’époque préhistorique, tout le Québec était couvert d’épaisses forêts et les lieux ouverts, autres que les marécages et les tourbières, étaient plutôt rares.Les Aubépines ne pouvaient guère s’établir que par petits groupes isolés le long des cours d’eau.C’est ainsi qu’on les voit d’ailleurs sur les confins de leur distribution, sur leur front d’avance, sur les bords du lac Saint-Jean, au Témiscamingue, et à Anticosti.Il semble bien alors que le grand développement du genre en Amérique est le résultat immédiat de la rupture d’équilibre écologique amenée par le défrichement.Non pas que le nouveau milieu ainsi créé ait formé directement les nouvelles entités en les moulant à ses lignes.C’est là un concept aprioriste que tout, aujourd’hui, nous invite à abandonner.Il semble bien plutôt que l’espèce, en vertu d’un dynamisme dont l’essence nous échappe encore complètement, et sous le stimulus de l’environnement, produit au hasard, en tous sens, des mutations qui sont en elles-mêmes sans aucun rapport avec le milieu et l’utilité.“Les trouvailles de la vie, a écrit Teilhard de Chardin14, sont au moins pour une part un effet des grands nombres, c’est-à-dire le résultat de tentatives infiniment nombreuses constamment faites pour trouver une issue biologique pour le plus-être ou le mieux-être, tentative dont la résultante pourrait être comparée à la pression exercée par un gaz sur un vase.” Seules, cependant, subsistent les formes en conformité avec le nouveau milieu; les autres disparaissent plus ou moins rapidement.En apparence, il semble que la nature ait tendu à l’adaptation.Au fond, l’adaptation a été un pur hasard, un effet des grands nombres.Aucune finalité ne tend à garnir de grosses pierres le lit du torrent; mais parmi les matériaux arrachés à .la montagne: blocs de granit, petits fragments, grains de sable, fine argile, seuls se déposeront ceux dont la force de gravité est suffisante pour contrebalancer l’accélération du milieu liquide.Ce triage par un processus purement mécanique est l’image parfaite de l’adaptation biologique.14 Teilhard de Chardim, P., L'histoire naturelle du monde.Réflexions sur la valeur et l'avenir de la Systématique.Scientia, 19: 5-24.1925. 20 REVUE TRIMESTRIELLE CANADIENNE Nous croyons connaître maintenant les courants de migration qui, à l’époque historique principalement, ont amené le grand développement des Crataegus du Québec.Le centre de distribution semble être dans la partie tempérée de l’est des États-Unis d’où ils ont émigré suivant diverses lignes sur tout le continent.Il est vraisemblable qu’ils ont pénétré chez nous en plusieurs groupes dont le plus ancien se serait répandu le long des rivages de la grande mer relativement chaude qui couvrit la plaine basse du Québec à l’époque Champlain.Il est curieux de voir que les Aubépines couvrent encore partout le talus de l’ancien rivage marin: l’escarpement de la rue Sherbrooke à Montréal, le pied des collines montéré-giennes, les deux faces du cap Diamant,—l’ancienne île de Québec-la côte de Beaupré, le rivage de l’île aux Coudres, et d’autres points encore.Entre Montréal et Québec, on retrouve les Aubépines sur ce même talus de l’ancien rivage en maints endroits, particulièrement le long de l’anse post-pléistoeêne à Saint-Cuthbert, Maski-nongé, Louise ville, etc.D’autres invasions se sont faites ensuite par le couloir du haut Saint-Laurent et le couloir du Richelieu, le premier amenant les espèces des grands lacs, le second les espèces du lac Champlain et de l’Hudson.Il est probable qu’à une époque ancienne, le Richelieu s’est déversé à Montréal par Laprairie, et cette particularité de la topographie post-pléistocène explique bien l’abondance, la variété et la superposition des flores cratégologiques au niveau du remarquable carrefour de voies fluviales que constitue l’archipel d’Hochelaga.Devant ces faits, nous pouvons donc difficilement échapper a la conclusion que les Aubépines endémiques québécoises se sont formées sur place, et que, par conséquent, dans des circonstances favorables, une période de deux à trois cents ans peut suffire pour produire par mutation ou autrement une merveilleuse floraison d’espèces.(b) Évolution à termes continus.Les traces d’évolution discontinue que nous pouvons relever directement dans notre flore sont peu nombreuses, mais suffisamment démonstratives.Il est d’ailleurs certain que beaucoup de mutations se produisent sans cesse qui échappent à l’observation ou sont mises au compte d’autres processus: aberration, hybridisme, pathologie.Quand nous trouvons des faits dynamiques dont le rapport avec la condition statique est obscur, nous inclinons d ms- LE DYNAMISME DANS LA FLORE DU QUÉBEC 21 tinct à les attribuer plutôt à ce mode d’évolution plus banal que nous supposons continu, peut-être seulement parce que le nombre et l’affinité des termes en masque la discontinuité.Ces forces d’évolution continue que nous admettons travailler sans cesse la face de la biosphère, — parce que nous ne voyons pas d’autre processus pouvant rendre compte de l’ensemble des faits, — il n’est pas facile de les déceler parce que le plus souvent elles sont appliquées avec la même intensité à des sujets à peu près identiques et durant des temps sensiblement égaux.Les repères et les témoins manquent souvent.Quand ces forces sont d’intensité diverse, la relativité des déplacements masque souvent leur valeur absolue.Pour qu’un courant électrique apparaisse, il faut une différence de potentiel établie entre deux sources, et deux potentiels très élevés, mais égaux, peuvent devenir impossibles à déceler sur un conducteur.Podr déceler l’accélération qu’un engrais chimique imprime à la végétation dans un champ, il faut qu’une parcelle soit conservée sans amendement ou vice versa.Pour vérifier l'effet d’une injection sur des cobayes, il faut maintenir des sujets-témoins dans les mêmes conditions.Pour apprécier la valeur d’un phénomène d’érosion, il faut que des témoins non entamés subsistent.On ne saurait rien de l’histoire dévonienne de la région montréalaise sans le célèbre bloc de calcaire oriskanien enrobé dans les nappes éruptives de l’île Sainte-Hélène.Heureusement pour la science biologique , certaines successions géologiques et certaines conditions de milieu reproduisent assez fidèlement ces nécessaires conditions expérimentales.Le plus important de ces faits géologiques, celui peut-être auquel on peut rapporter tous les autres, est l’isolement, qui aboutit à l’insularisme, insularisme géographique ou insularisme physiologique.Un grand fait d’isolement géographique domine toute l’histoire de notre flore américaine actuelle.A la fin du Crétacé, alors que les Cycadinées et les Abiétinées constituent une forêt uniforme sur tout le continent, une mer intérieure l’envahit, le sépare en deux dans le sens de la longueur, formant deux masses continentales distinctes.Nous assistons alors à un double phénomène: ségrégation ou différenciation des types gymnospermes orientaux et occidentaux, invasion plus ou moins subite des Angiospermes.Cette différenciation, cette évolution séparée est déjà avancée lorsque, à l’époque tertiaire, la médi- 22 REVUE TRIMESTRIELLE CANADIENNE terranée américaine disparaît, livrant son fond desséché à rétablissement de cette remarquable formation écologique qui s’appelle la Prairie, formation qui servira désormais de barrière efficace entre les deux groupes d’espèces gymnospermes.Ainsi s’individualise à jamais la flore des Gymnospermes laurentiens, chacune de nos espèces orientales ayant désormais sur le versant du Pacifique son espèce parallèle, résultat d’une divergence dans le temps et l’espace.Notre Abies balsamea est représenté là-bas par VAbies lasiocarpa; notre Larix laricina par le Larix Lyallii] notre Finns Strobus par le Finns monticola; notre F inus Banksiana par le Finns Murrayana, et ainsi de suite.Nous ne savons pas, nous ne pouvons pas savoir si cette différenciation, cette divergence, cette évolution séparée est arrêtée ou non.Mais il est cependant possible et même probable que la marche en avant des Gymnospermes soit maintenant tenue en échec par la marée montante des Angiospermes.Mais un autre grand événement de l’histoire géologique de l’Amérique va s’accomplir durant le Tertiaire et devenir encore un facteur puissant d’isolement.Je veux parler de la disparition durant la période nummulithique du pont nord-atlantique qui, baigné au sud par la mystérieuse Tèthys, unissait, depuis le Cambrien, mais avec des vicissitudes diverses, l’Amérique et l’Europe.Cette disparition dut être graduelle, mais lorsqu’elle devint complète, que les courants d’eau froide affluèrent vers le sud, que le secours des vents et des insectes manqua aux phénomènes de pollinisation, lorsqu’enfin les conditions de milieu devinrent de plus en plus différentes d’un côté à l’autre de l’Atlantique, les mêmes processus que nous avons vus amener la différenciation des Gymnospermes américains au Crétacé entrèrent en jeu pour faire diverger de plus en plus les flores américaines et européennes jusque-là demeurées relativement semblables, à la faveur île la continuité des terres et de l’uniformité du climat.Ainsi nous voyons s’éteindre en Europe quelques-uns des arbres les plus remarquables de l’Amérique d’aujourd’hui: le 1 suga canadensis '6, le Liriodendron tulipijera, Yllicoria alba, le Fraxinus americana, le Sequoia sempemirens, le Taxodium distichum, le F mus Strobus, le Picea rubra, le Jugions cinerea, le Jugions nigra, le Betula lenla, le Moms rubra, le Celtis occidentahs, le Magnolia acuminata, 16 Kozi.owrka, A., La flore intcrglaciaire des eimrons de Rakow.Acta Soc.Bot.Pol.1: 230-231.1923. LE DYNAMISME DANS LA FLORE DU QUÉBEC 23 10 Magnolia grandiflora, le Sassafras officinale, le Robinia pseudoAcacia, le Liguidambar styracifolia, le Vaccinium stamineum, et le 1 accinium corymbosum 1 *.A cette liste impressionnante d’arbres et d’arbustes, ajoutons quelques plantes herbacées caractéristiques comme le Brasenia Schreberi dont les petites fleurs rouges voisinent avec les Nénuphars de nos lacs, et le Dulichium arundinaceum qui affectionne les boues noires de nos tourbières.D’un autre côté, l’Amérique perd aussi quelques unités, comme les diverses espèces du genre Trapa qui s’éteignirent de ce côté de l'Atlantique à cette époque17 et qui quitteront ensuite l’Europe occidentale et boréale pour se confiner au centre et au sud.Sans doute ces espèces s’éteignirent par manque de plasticité, de faculté d’adaptation aux conditions nouvelles.La plupart des genres cependant continuèrent à vivre sur les deux continents, mais leurs espèces, graduellement modifiées par l’isolement, finirent par diverger à ce point que si la plupart des genres d'arbres de la flore du nord-est de l’Amérique vivent en Europe occidentale, les deux régions, — remarquons bien ce fait qui est capital, — n’ont aucune espèce en commun, sauf peut-être le Juniperus communis qui, d’ailleurs, affecte en Amérique un port déprimé très différent de celui de la forme ordinaire européenne.Malgré ces différences spécifiques, il est facile cependant de reconnaître les affinités et d’établir, d’un côté à l’autre de l’Atlantique, entre les Chênes, les Hêtres, les Bouleaux, les Pins, les Ostrv-ers, un parallélisme analogue à celui que nous avons montré entre les Gymnospermes de l’est et de l’ouest de l’Amérique.Ainsi l’Os-Irya virginica diffère très peu de YOstrya carpinifolia d’Europe; VUlnius fui va d’Amérique et YUlmus campestris d’Europe sont évidemment de même souche, et notre magnifique Ültnus americana n’est que la phase américaine de YUlmus pedunculata d’Europe.Une semblable relation unit le Pinus Strobus laurentien et le P inus Pence balkanique, le Pinus Banksiana hudsonien et le Pinus sylves-tris du nord tie l’Europe.Ces relations de cousinage, plus évidentes quand il s’agit d’arbres connus de tout le monde, s’établissent également quand 11 s’agit de la flore herbacée ou frutiqueuse, et plus particulièrement encore de la flore des rivages maritimes.La continuité de la flore 16 Depape, O., Le monde des plantes à l'ap/mrition de l'Iiommc en Europe occidentale.Ann.Soc.Sci.Bruxelles, Sèr.B., 48: 5S-59.1928.17 Berry, E.W., The flora of the Esmeralda formation in western Nevada.Proc.U.S.Nat.Mus.72: Art.23, pp.13-14.1927. 24 REVUE TRIMESTRIELLE CANADIENNE littorale de la mer Tèthys, établie depuis le bouclier Scandinave jusqu’au bouclier canadien, continuité favorisée par l’uniformité du climat tertiaire, a évidemment été rompue par la disparition du pont nord-atlantique.Mais la flore actuelle du golfe Saint-Laurent contient une fiorule assez importante dont les affinités ou les iden-dités alpines, Scandinaves ou baltes sautent aux yeux.Certains éléments comme le Scirpns alpinus, le Carex salina var.kattegatlen-sis, le Polygonum acadienne, le Carex vesicaria var.Grahamii, sont demeurés inchangés, d’autres, comme le Carex Hostiana var.laurenliana, de Terre-Neuve et d’Anticosti, ont divergé plus ou moins du type primitif.Mais les âges ont marché et le Tertiaire touche à sa fin.Déjà façonnée par les deux grands événements que nous venons d’exposer, enrichie par divers courants de migration, la flore du Québec va maintenant subir la grande épreuve de la glaciation pléistocène.Sous l’influence de causes diverses: astronomiques, géologiques, météorologiques, causes d’ailleurs mal connues et entièrement hypothétiques, un refroidissement s’opère dans tout l’hémisphère boréal.Une immense nappe de glace, d’une puissance mécanique extraordinairement intense, s’avance, gagne, envahit tout, couvrant à certains moments deux millions de milles carrés, envahissant depuis le Labrador jusqu’à l’Alaska, descendant jusqu’au Montana, poussant une pointe avancée dans la vallée du Mississipi et de l’Ohio et touchant l’Atlantique dans le nord du New-Jersey.Cette immense nappe de glace rayonnait autour de trois centres: un centre labradorien, un centre keewatinien et un centre cordillérien.Seul nous intéresse ici le centre labradorien, situé au cœur de ce que nous appelons l’Ungava, et d’où la glace s’étendit sur presque tout le Canada oriental.Durant ces longs âges glaciaires, la nappe de glace fut soumise à des avances et à des reculs successifs, laissant place à des périodes interglaciaires où le climat redevenait tempéré et où la végétation, chassée vers le sud durant l’avance précédente, réenvahissait le pays déglacié.L’avant-dernier retour de la glace sur le Québec, probablement à la période jerseyenne, semble avoir couvert tout le territoire et avoir détruit toute végétation.Puis s’ouvre une période interglaciaire qui peut avoir duré de 60,000 à 80,000 ans.Puis de nouveau, à l’époque Wisconsin, la glace s’avance, mais il ressort des travaux récents de Coleman et autres, que cette dernière glaciation a été plus bénigne, et que, au moins les points élevés du Canada oriental n’ont pas été touchés.L’épais- LE DYNAMISME DANS LA FLORE DU QUÉBEC 25 seur de la glace qui recouvrait alors les parties centrales de l’Ungava est inconnue, niais dans le nord-est du Labrador elle était d’environ deux mille pieds.A Terre-Neuve, la nappe ne s’élevait guère au-dessus de 1000 pieds, ce qui permit à des milliers de milles de plateaux élevés, particulièrement dans la Long Range, d’échapper aux ravages de la glaciation.Dans le sud-est du Québec, il est également certain que la glace ne s’est pas élevée au-dessus de 2500 pieds et que la partie supérieure des Shikshoks n’a pas été recouverte.D’autres régions encore, élevées ou non, semblent avoir été épargnées: sommets des Laurentides aux environs de la baie Saint-Paul, plateaux de l’île du Cap-Breton, îles de la Madeleine, et peut-être des lambeaux d’Anticosti et de la Minganie.Nous reviendrons plus loin sur l’importance de ce fait géologique par rapport à l’objet propre de cette étude.Mais il nous faut tout de suite, pour mieux mettre en valeur les faits précis que nous allons apporter, considérer d’une manière générale les effets biologiques de la glaciation.Coleman, géologue canadien de grande valeur, à qui nous devons un livre remarquable sur la glaciation , utilisant les données générales de la paléontologie tertiaire, les travaux de Fernald et nos propres travaux, a mis en évidence ce remarquable processus biologique que nous commençons seulement à connaître et à comprendre18.Durant le Pliocène et au début du Pléistocène, l’Amérique du Nord, comme l’Europe moyenne d’ailleurs, était habitée par une splendide faune renfermant un assemblage de grands Mammifères comparable à celui qui distingue aujourd’hui le continent africain.Mais sous le choc répété de l’avance et du recul des grandes masses glaciaires, les unes après les autres, les grandes espèces disparurent, et vers la fin de la période, les chameaux, les chevaux, les tapirs, les mylodons, les rhinocéros, les lions à dents de sabre, et presque tous les éléphants avaient vécu.Sans que l’on puisse bien se rendre compte pourquoi, — peut-être simplement parce que, comme déjà l’avait entrevu Saporta, les espèces aussi bien que les individus sont passibles de vétusté et de mort, — au moment où se fondaient les ultimes nappes du glacier Wisconsin, les derniers mammouths et mastodontes, les derniers castors géants, qui s’étaient adaptés aux vicissitudes des glaciations précédentes, s’éteignirent à leur tour.Le bœuf musqué qui paissait dans la 18 Coleman, A.P., Ice Ages, recent and ancient.52-64.1926. 26 REVUE TRIMESTRIELLE CANADIENNE vallée du Saint-Laurent retraita vers l’Arctique.Les derniers chameaux et les derniers chevaux autochtones se cantonnèrent dans les solitudes du Nevada et de l’Arizona d’où ils n’ont peut-être disparu que depuis un millier d’années.19 11 ne resta plus enfin à l’Amérique du Nord qu’une faune appauvrie et ravagée.Ainsi en fut-il de la flore, et particulièrement de la flore des arbres.C’est alors que l’Europe, soumise au même régime glaciaire, et où la retraite était barrée par la Méditerranée et les grandes chaînes de montagnes qui venaient de s’élever de l’est à l’ouest, perdit la plus grande partie de sa flore dendrôlogique, alors que disparurent ses Magnolia, ses Sassafras, ses Liriodendron, ses Taxodium, ses Séquoia, et tant d’autres végétaux remarquables.Quand le climat s’adoucit de nouveau, l’œuvre de destruction était consommée, et elle laissait les forêts de l’Europe occidentale pauvres en genres et en espèces, dépourvues de types asiatiques et américains.20 En Amérique, l’épreuve fut moins forte pour les arbres, du moins sur le versant de l’Atlantique où la retraite n’était pas coupée par des barrières physiques ou climatiques.Cependant nombre! d’espèces restèrent sur le champ de bataille, comme le Ginkgo bilobu qui, après avoir été presque cosmopolite durant le Mésozoïque et encore très répandu durant le Tertiaire, disparut presque complètement durant le Pléistocène.On ne le trouve aujourd’hui qu’autouv des temples anciens de l’Asie orientale, et c’est de là qu’on l’a répandu par la culture dans tous les pays tempérés.Mis au rang des êtres sacrés par les bonzes, il a dû aux siècles et aux siècles de religieux respect d’échapper à la destruction totale et de nous parvenir du fond de ce lointain passé.C’est un exemple presque unique de ce que Darwin appelait un fossile vivant.Citons encore parmi ces victimes de la glaciation lblce)- torontoniensis, T Acer prolosaccha-rinum et l’Acer pleistocenicum, — ce dernier était le représentant américain de l’Érable de Norvège (Acer platanoides) qui borde aujourd’hui les rues de nos villes, — beaux arbres éteints dont on a trouvé les restes près de Toronto, et qui devaient, aux époques interglaciaires, embellir la vallée du Saint-Laurent.¦ On comprend facilement que les effets dussent être plus destructifs sur la flore que sur la faune.Si l’avance du front de glace était 19 Carnegie Inst.Washington.Publ.352: 1-50.1925.— Amer.Journ.Sci.V.11 ! 477-488.1926.— Science, 68: 20.1928.20 Depape, G., Ann.Soc.Sci.Bruxelles, Sér.B., 48: 86.1928. LE DYNAMISME DANS LA FLORE DU QUÉBEC 27 suffisamment lente, les espèces végétales pouvaient retraiter lentement vers le sud; si l’avance s’accélérait, elles pouvaient être facilement exterminées.D’autre part, ces migrations, ce mouvement de va-et-vient durant des dizaines de milliers d’années dans chaque sens opérèrent sur la flore et la faune à la façon d’un crible physiologique.Ainsi une armée, au cours de marches et contremarches réitérées, se débarrasse automatiquement des éléments insuffisamment mobiles.De tout ce qui précède, on doit donc retenir ce fait important, à savoir qu’à la fin de la grande épreuve glaciaire pléistocène, l’Amérique du Nord avait perdu à la bataille la presque totalité de ses grands mammifères, et nombre d’espèces végétales.Ce processus, capable de peser sur l’ensemble du continent, nonobstant les facilités de refuge qu’offrait l’immense pays au sud de la moraine frontale jusqu’à l’étranglement de Panama, fut, on le conçoit, particulièrement opérant sur les quelques points isolés du Canada oriental qui ne furent pas atteints par la glace wisconsine, et qui s’élevèrent comme des îles de rochers et de verdure au-dessus de la grande étendue de glace durant cette étrange période.Ces nunataks, comme on les appelle aujourd’hui d’un mot esquimau, ces îles perdues au milieu du plus complet des déserts, n’étaient pas dépourvues de vie, mais hébergeaient une flore restreinte et une faune encore plus pauvre, l’une et l’autre reliques de la flore et de la faune pliocènes, et qui furent dès lors forcées de s’adapter à ces conditions extraordinairement violentes.Ce qu’il importe de remarquer tout d’abord et ce qui découle de très nombreux faits dont nous mentionnerons quelques-uns tout à l’heure, c’est que ce processus d’élimination des formes plus faibles et insuffisamment plastiques, permettant l’expansion durant les Ages glaciaires des formes plus malléables et progressives, semble avoir été l’une des causes les plus efficaces de l’apparition de nouvelles espèces, et avoir joué le rôle d’accélérateur des courants d’évolution.Comme le fleuriste soumet à de basses températures, “force” comme on dit, les bulbes dont il veut hâter le développement, il semble que la terre soumette périodiquement de larges portions de la biosphère à un forçage à grande échelle qui, le moment venu, déclenche, en créant des états de “tension” (Wagner), de véritables révolutions biologiques.Ainsi, une bénigne glaciation, à la fin de l’Éocène, fit disparaître les reptiles géants qui peuplaient 28 REVUE TRIMESTRIELLE CANADIENNE alors la terre, et prépara les voies à l’avènement des Mammifères.Comme il est désormais certain qu’il y a eu des glaciations très intenses au Huronien, au Cambrien, à l’Ordovicien et au Carbonifère, les biologistes doivent étudier de plus près le rapport remarquable qui semble exister entre les grandes crises glaciaires de la planète et la marche en avant de la vie.Ces développements biologiques, jugés à l’échelle humaine, sont si imperceptibles que les quelques milliers d’années de l’époque historique n’ont pas suffi à produire de changements notables.Et c’est pour cela qu'ils peuvent être facilement méconnus par ceux qui ne peuvent se libérer d’un certain homocentrisme dans le temps et l’espace.Ces changements, ces développements ne ressortent vivement que sur le fond des âges géologiques, mais hâtons-nous de dire qu’ils sont déjà appréciables sur le premier plan post-pléisto-cène.Pour éloignés qu’ils soient dans le passé et l’avenir, ils ne sont pas sans intérêt pour l’humanité dont l’apparition sur le globe coïncide avec la fin d’une période glaciaire.“It may be, dit Coleman, 21 that the races of civilized men are merely evanescent phemomena bound up with the bracing climates of a brief ice age, to sink, after a few more thousand years, into a state of tropical sloth and barbarism when world shall have fallen back into its usual relaxing warmth and moisture, the East African conditions which have been so customary in the past.” Ces faits généraux posés, voyons maintenant quelles sont les traces de dynamisme imputables à la glaciation dans la flore du Québec.Nous avons vu que, contrairement à l’idée que l’on s’en faisait il y a une trentaine d’années, certaines régions groupées autour du golfe Saint-Laurent ont échappé à l’ultime crise glaciaire de l’époque Wisconsin.Toute une région de l’ouest de Terre-Neuve est dans ce cas, ainsi que les îles de la Madeleine et certains plateaux de l’île du Cap-Breton.Dans le Québec, la région étendue comprenant les parties hautes des Shikshoks et peut-être une partie de l’avant-pays laurentien, — avant-pays presque entièrement disparu et dont Anticosti et la Minganie sont les plus remarquables lambeaux, —n’ont pas été recouvertes par les derniers glaciers pléistocènes.Ces régions ont conservé durant l’époque critique une partie de la 21 Coleman, A.P., Ice Ages, recent and ancient, xxiii.1926. LE DYNAMISME DANS LA FLORE DU QUEBEC 29 végétation qui les recouvrait durant la dernière période interglaciaire.Comme cette végétation semble avoir eu des affinités très grandes avec la flore cordillérienne actuelle, il y a là une indication très nette que cette flore interglaciaire était relativement uniforme depuis la Cordillère jusqu’à l’Atlantique.Comme il arrive généralement, à cause de l’immobilisation definitive cle la \apeui d eau dans la glace wisconsine, les régions épargnées sur les nunataks, et celles qui bordaient le front du glacier, subirent des conditions désertiques, conditions qui, partout où elles existent, éliminent certaines espèces, modifient profondément le milieu, et déclenchent par le fait même toutes leurs puissances d’adaptation ou de transformation.Durant les centaines de mille ans, peut-être, que la glace entoure les îlots tertiaires, cette évolution se poursuit.Lorsque le glacier liât définitivement en retraite, la région rabotée par la glace, le bouclier laurentien et la vallée du grand fleuve se couvrent de la végétation que nous leur connaissons aujourd hui, et qui trouve son expiession typique dans les Laurentides, flore à peu près uniforme partout, et qui depuis les quelque 40,0U0 ans écoulés n a pas eu le temps ni le moyen de produire des espèces endémiques.Les régions épargnées par la glaciation, au contraire, malgré leur apparente continuité avec le pays qui les entoure, contiennent les débris d’une vieille flore; elles sont encore de véritables îles physiologiques, des centres où la tendance endémique s’accuse et où, par contraste avec le reste du pays, nous pouvons pour ainsi dire saisir sur le fait le courant qui entraîne l’évolution organique.Nombre de ces endémiques sont demeurés concentrés dans les limites étroites de leur lieu d’origine.Tels sont le Myriophylluin magdalenense, endémique des lagunes des îles de la Madeleine, YAntennaria cucosma, de Terre-Neuve, VArnica Gnscomi, l Arnica gaspensis et YAgoscris gaspensis des Shikshoks, le Rosa II illiamsir du Bic, le Fraguria multicipita des platièrcs de la rivière Sainte-Anne des Monts, le Draba pyenosperma de Percé, etc.D’autres ont eu le temps, depuis la fin tie la glaciation, de descendre ties nunataks, et de rayonner jusqu’à une certaine distance le long des routes faciles qui leur étaient offertes.Tels sont par exemple le Botrychium minganense; le Draba megasperma tic Terre-Neuve et de la péninsule gaspésienne, qui par l’avant-pays laurentien a gagne la Minganie et Anticosti; le Sireptopus oreopolus des Shikshoks, de Terre-Neuve et des montagnes Blanches, et qui a également gagné la Minganie; 30 BEVUE TRIMESTRIELLE CANADIENNE VErysimum coarctatum de Terre-Neuve et de la Minganie; le Gentian a nesophila de Terre-Neuve, d’Anticosti et de la Minganie; l’Orobanche terrae-novae et VAntennaria spathulata de Terre-Neuve et d'Anticosti.Il est même arrivé, semble-t-il, que certains endémiques ont disparu du lieu de leur origine et ne se retrouvent aujourd’hui que le long du chemin de leur migration.Ainsi pourraient s’expliquer les curieux endémiques de la Minganie et d’Anticosti, régions que l’on considère généralement comme ayant été glaciées, mais qui ont formé par l’avant-pays laurentien dont elles faisaient partie, une espèce de pont entre les nunataks de Terre-Neuve et ceux de la Gaspésie.Citons, parmi ces endémiques dont l’origine reste mystérieuse, l’extraordinaire Cirsium minganensc,22 chardon géant confiné à quelques anses abritées de la Minganie, le Solidago Victorinii, restreint à deux ou trois localités d’Anticosti, le Solidago anlicostensis, également confiné à de rares endroits de la grande île, l'Aster anlicostensis, plante typique des éboulis calcaires, etc.Mais cette explication ne nous paraît pas définitive.La localisation des reliques et des endémiques dans une bande définie delà Minganie et d’Anticosti suggère la possibilité d’un front de glacier non pas rectiligne, mais constituant au contraire une série de langues plus ou moins larges.Dans cette hypothèse, la partie centrale de l’Anticosti-Minganie se serait trouvée libre de glace dans le sinus séparant deux lobules glaciaires.Il nous reste maintenant à examiner une autre cause d’isolement, un autre cas d’insularisme qu’on pourrait appeler insularisme physiologique.Dans un pays comme le nôtre, qui a subi à une époque géologiquement récente l’épreuve de la glaciation, il est d'abord curieux de constater que tous ou presque tous les endémiques certains qui ne peuvent s’expliquer par l’isolement durant le Pléistocène, sont établis dans les estuaires et particulièrement dans l’estuaire de notre grand fleuve.Nous entendons ici par estuaire la partie des rivières débouchant à la mer qui est baignée deux fois le jour par les marées d’eau douce.Depuis quelques années, on a étudié avec plus de soin les plantes de cet habitat, chez qui on a décelé de notables déviations morpho- 22 Mahie-Victorin, Frère, Mém.Soc.Roy.Can.III.19 (Sect.1): 81.1925.— Aussi Contrib.Lab.Bot.Univ.Montréal, No 5. LE DYNAMISME DANS LA FLORE DU QUÉBEC 31 logiques héréditaires et une plasticité inusitée chez les plantes terrestres ou palustres.Ces déviations ont été diversement décrites comme espèces, variétés ou formes, tant il est vrai que la notion d’espèce est encore largement subjective.Citons à titre d’exemple le Gentiana Victorinii, espèce endémique des grèves baignées par les marées d’eau douce, connue depuis le comté de Portneuf jusqu’au comté de l'Islet et à l’île h Deux-Têtes, et strictement confiné à cet habitat estuarien.On ne le rencontre plus dès que l’eau du fleuve devient salée, ni dès que la marée cesse de se faire sentir.L’espèce se rapproche du Gentiana nesophila, un endémique de la région non glaciée du golfe Saint-Laurent.Les deux plantes sont indiscutablement différentes, bien que tout indique que le Gentiana Victorinii a dérivé du Gentiana nesophila, ou que les deux ont dérivé d’une commune souche cordillérienne, et cela depuis la fin de la glaciation.Si le Gentiana Victorinii est une espèce ancienne, il faudrait expliquer d’où elle est venue, et pourquoi elle a disparu des autres estuaires de l’Atlantique où, semble-t-il, les conditions écologiques qu’elle recherche sont toujours présentes.Une autre explication se présente cependant, maintenant que l’on entrevoit que les hautes Laurentides autour de la baie Saint-Paul ont pu échapper à la glaciation Wisconsin.Il est possible que l’évolution du Gentiana Victorinii à partir d’un élément cordil-léricn de la section Crossopetalae se soit faite en tout ou en partie sur les sommets des montagnes avoisinantes durant la dernière période interglaciaire, et que, les conditions climatiques ayant été changées à la fin de la glaciation, le G.Victorinii, ou son ancêtre, ait été forcé d’adopter cet habitat rl’occasion qui lui offre une espèce d’équivalence écologique.( 'itons aussi les variations profondes et endémiques, mais moins fixées, que l’on observe chez le Bident des estuaires du nord-est de l’Amérique, ce Bidons Iv./perborea qui fut d’abord décrit par Greene d'après des spécimens récoltés à la baie d’Hudson, mais que l'on a trouvé par la suite être fort répandu dans tout l’estuaire du fleuve ainsi que dans les petits estuaires du golfe Saint-Laurent et de la côte du Maine.En étudiant les nombreux matériaux recueillis depuis les Trois-Rivières jusqu’au Maine, Fernald et Fas-sett 2 3 ont obtenu ce résultat troublant et fort incommode, taxo- î3 Fassbtt, X.C., Bidens hi/perborea and its varieties.Rhodora, 27: 100171.1925. 32 REVUE TRIMESTRIELLE CANADIENNE nomiquement parlant, que chaque estuaire semble avoir sa variété locale de Bidens hyperborea.Ainsi aux environs de la ville de Québec nous avons le Bidens hyperborea var.laurentiana, fortement caractérisé par son port dressé, les longues branches naissant dès le bas de la tige.Un peu plus bas, en descendant l’estuaire, dès Saint-Laurent de Pile d’Orléans et Montmagny, le Bidens hyperborea passe au var.gaspensis, devient rampant, succulent, et profondément transformé.Vers Rimouski, il est caractérisé autrement et devient le Bidens hyperborea var.Svensonii.A la rivière Miramichi c’est le Bidens hyperborea var.arcuans, et ainsi de suite.On pourrait multiplier les exemples, et citer VAgalinis pauper-cida, V Astragalus alpinus var.Brunelianus, le Car ex Oederi, qui sont des modifications de même sens et vraisemblablement dues aux mêmes causes.Mais quelles sont ces causes ?On ne peut que les conjecturer.Bon nombre de ces plantes de l’estuaire du Saint-Laurent ont pu s’établir sur ces rivages à l’époque de la mer Champlain, lorsque le climat et par conséquent les eaux de la mer étaient notablement plus chaudes qu’aujourd’hui.Le retrait graduel de la mer a permis à ces plantes de s’adapter à la déchloruration des eaux, — nous avons de multiples preuves de cette possibilité dans le comportement du Lathyrus maritimus, du Triglochin marilimum et autres espèces qui ont persisté autour du lac Saint-Jean par exemple.D’autre part, le refroidissement du climat a obligé certaines espèces à rechercher l’habitat estuaricn où, comme on le sait, la température des eaux offre des particularités remarquables.En effet, à marée basse, le soleil réchauffe la vase.Lorsque le flux commence, l’eau montante s’approprie cette chaleur emmagasinée et il se trouve que les eaux de la portion estuarienne d’un fleuve, au moins dans la partie avoisinant les bords, sont notablement plus chaudes que les eaux douces en amont et que les eaux de la mer à l’embouchure.Les chiffres du Tableau 1, obtenus en 1924 par Fabsett, 2 ' dans l’estuaire de la rivière Kennebec, sont caractéristiques du phénomène général.24 Fasrrtt, N.C., in lit/. LE DYNAMISME DANS LA FLORE DU QUÉBEC 33 Tableau I Température des eaux de l’estuaire de la rivière Kennebec, comparée à celle des eaux de la mer et des eaux de la rivière en amont.Rivière Date en amont Estuaire Mer 8 sept.12° 18.5—21.5° 14.5° 9 sept.12° 22° 15° 16 sept.12—13.5° O iO CO Y-H 00 14° 18 sept.12° 16—21° 14.5° 21 sept.14.5° 15.5—16° 13.5° L’habitat estuarien constituerait donc un véritable insula-risme physiologique avec toutes les conséquences qu’il entraîne.D’autre part, ce rythme incessant d’émersion et d’immersion qui, quatre fois chaque vingt-quatre heures, modifie profondément toutes les conditions de respiration, de transpiration, de nutrition et de photosynthèse, pourrait bien être un facteur de première importance.Ce rythme estuarien reproduit toutes les phases et tous les chocs du rythme saisonnier, il en est quelque chose comme la haute fréquence, en sorte que l’individu, et par suite l’espèce, vivent pour ainsi dire plus vite, brûlent les étapes qui ont pour terme de nouvelles possibilités biologiques.2.Forces d’élimination.Nous venons de voir comment, sous l'influence de conditions extérieures favorables, les forces d’évolution intrinsèques à la formule biologique individuelle semblent se libérer, se traduire par un dynamisme qui est généralement constructif.Que certaines espèces, toujours sous l’influence de conditions extérieures, puissent régresser et disparaître par dégénérescence, cela semble aussi probable, bien que les faits soient moins faciles à vérifier.Si l’on étudie la florule eordillérienne épibiotique qui se rencontre dans la région du golfe Saint-Laurent, florule arrivée dans la région durant la dernière période interglaciaire et peut-être longtemps avant, on trouve, à côté d’une affinité qui implique une communauté d’origine évidente, une tandance régressive très nette chez un certain nombre de types. 34 revue trimestrielle canadienne C’est ainsi que paraissent devoir s’interpréter, par rapport à leurs types spécifiques respectifs, VErigeron lonchophyllus var.laurentianus, le Draba luteola var.minganense, le Cypripedium passerinum var.minganense, et nombre d’autres plantes.Au usque d’être taxé de tendances anthropomorphiques, il semble que l’on puisse envisager la généralisation suivante, à savoir que 1 isolement qui souvent déclenche l’évolution positive des formes, peut aussi en certains cas, sous la pression grandissante des formes plus progressives, ou encore en diminuant les facilités d’interfécondation, déterminer la sénescence des plus faibles.D’ailleurs, cette sénilité qui paraît affecter morphologiquement nombre d’espèces cordillériennes emprisonnées autour du golfe Saint-Laurent, cette sénilité de la qualité, si l’on peut dire, est accompagnée d’une sénilité non moins évidente qui affecte la quantité de la flore, les associations d’espèces et l'étendue de leur aire géographique.Un très grand nombre de ces éléments cordillénens n’existent plus que dans de rares stations isolées ou sont abondantes seulement à l’intérieur d’une aire extrêmement réduite.Un bon nombre paraissent n’exister que dans une seule station particulièrement protégée.Citons le Salix brachycarpa, petit saule velouté et rampant de la Cordillère, et qui n’existe dans l’est que sur le sommet du mont Albert et dans l’estuaire de la rivière Jupiter a Anticosti; le Pellaea densa et le Polystichum mohrioidesvtxv.scopulinum, deux Filicinées cordillériennes isolées dans le canon de serpentine du mont Albert; VHabenaria unalaschensis, restreint a deux stations anticosticnncs; VAntennaria pulchcnima, la plus belle des Antcn-naires, cantonnée dans quelques rivières du côté sud d’Anticosti; le Scnecio plattensis, connu seulement de la rivière Chicotte, a Anticosti; le Scirpus alpinus et le Listera borealis, confinés à quelques rares localités d’Anticosti et de la Minganie, etc.Une loi de mort semble peser sur cette florule cordillérienne, loi qui la réduit à se terrer dans les ravins protégés pour échapper à la destruction finale qui la guette.Qu’est-ce au juste qui agit ici ?Insuffisance intrinsèque ou action extérieure ?Cette sénilité des florales isolées avait déjà frappé Hooker 3 * dans ses études sur la végétation des îles océaniques Aladère,Sainte- Hélène, Canaries, etc.: .“De toutes les particularités que nous venons de signaler, ’ Si HooKF.n, J.D., Considérations sur les flores insulaires.Ann.Sci.Xat.Bot.V.6: 267-299.1807 (7). LE DYNAMISME DANS LA FLORE DU QUEBEC 35 ce sont ces plantes très rares et locales, isolées, en tant que genres, dans la classification systématique, comme elles le sont dans la distribution géographique, qui frappent le plus vivement l’esprit de l’investigateur et provoquent ses réflexions.Nous nous demandons, en effet, si ces individus, presque uniques et si isolés, ont été créés à l’état d’organismes complets tout à fait spéciaux, ou si ce sont des modifications de plantes d’un même ordre botanique qui doivent leurs figures étranges et leurs attributs spéciaux à une variation centrifuge qui aurait agi pendant des siècles sans nombre ?Et, de quelque manière qu’elles aient été produites, devons-nous les regarder comme les premières formes de types destinés à se multiplier dans les siècles futurs, et à y devenir aussi communes qu’elles sont rares aujourd’hui; ou bien devons-nous y voir les débris, les derniers témoins d’une flore à jamais perdue, contemporaine d’innombrables formes animales pareillement éteintes, mais dont la science moderne a révélé l’existence?“Des considérations que je ne puis exposer ici autorisent à croire que ces plantes des îles océaniques sont comme les sauvages qui, dans bien des cas, ont été longtemps les seuls témoins de leur existence, les derniers représentants de leurs races diverses, et presque inconsciemment on en vient à se faire cette question: Comment cela est-il arrivé ?“En faisant abstraction de l’intervention de l’homme et des animaux introduits par l’homme, je crois que la principale cause de la rareté ou de l’extinction totale des anciennes espèces sur les îles océaniques est l’affaissement que toutes ces îles ont subi.L’abaissement du niveau des îles agit de plusieurs manières: 1° il réduit le nombre des localités favorables au développement des plantes; 2° il active cette lutte pour l’existence, dont le dénouement inévitable est la disparition des espèces les moins robustes et les moins prolifiques devant celles qui ont plus de résistance ou sont douées d’une plus grande puissance de multiplication; 3° il réduit aussi le nombre et les espèces d’insectes qui prennent une si grande part à la fécondation des plantes, et conséquemment à leur propagation.Non seulement celte submersion graduelle diminue le nombre des espèces et des individus dans les insectes, mais la destruction frappe surtout les espèces ailées qui, ainsi qu’il a été récemment démontré, sont presque exclusivement les agents de cette propagation; car, à mesure que l'espace se resserre, ils sont plus facilement emportés vers la mer dans les tourmentes, et périssent 36 REVUE TRIMESTRIELLE CANADIENNE en plus grande proportion que les insectes aptères; et ceci n’est point une conjecture.Les recherches de M.Wollaston, le soigneux entomologiste, à Madère et aux Canaries, prouvent que les insectes ailés s’y trouvent, relativement aux aptères, dans des proportions singulièrement moindres que sur les continents, et je puis étendre ces observations à toutes les îles océaniques que j’ai visitées.” Nous avons nous-même indiqué ailleurs quelques timides hypothèses pour expliquer cette dégénérescence qualitative et quantitative.2 6 Quoi qu’il en soit, la possibilité que des influences extérieures entrent ici en jeu nous amène à considérer maintenant la question générale de l’action que peuvent exercer sur la flore du Québec les facteurs purement extérieurs à cette flore elle-même.IV.INFLUENCES EXTRINSÈQUES.Les forces d’évolution intrinsèques aux espèces, — nous l’avons vu, — sont capables, à très longue échéance, avec l’aide des facteurs extérieurs, d’altérer profondément la physionomie des flores, en modifiant les éléments mêmes qui les constituent.Mais cette physionomie est davantage affectée, et infiniment plus rapidement, par certains facteurs extrinsèques qui agissent non plus sur la formule biologique de l’individu, mais sur l’expansion des espèces et leur groupement dans le temps et l’espace.En un mot, tandis que les influences intrinsèques agissent sur la qualité du dynamisme, les influences extrinsèques en règlent surtout la quantité.Au premier rang de ces influences se placent les changements de climat et des facteurs physiographiques.Toute variation de climat se traduit par un dérangement dans l’équilibre des flores.Ainsi , le climat plus chaud qui régna durant une partie de la période Champlain a probablement suscité sur les bords de la mer de ce nom, malgré la proximité des glaces pléisto-cènes encore imparfaitement fondues, une flore particulière dont quelques éléments au moins ont persisté.Nous pensons que c’est à cette cause qu’il faut rapporter les extensions boréales de plantes telles que le Lycopodium tristachyum et le Solidayo pubcrula, ainsi que de la horde des Aubépines.Nous pensons aussi que c’est là l’explication de certains mélanges de flores autrement peu explicables.29 Maiue-Victokin, Frère, Deux (pibintes remarquables de la Minganie.Proc.Roy.Soc.Canada, III.22 (Section V): 183-176.1928 —aussi Contrib.Lab.Bot.Univ.Montréal, No 12. LE DYNAMISME DANS LA FLORE DU QUÉBEC 37 Tout le côté continental du détroit de Belle-Isle est aujourd’hui dépourvu de forêts et seuls quelques Saules et Abiétacées rampants habillent la nudité des rochers et des terrasses marines.Mais il y a des indications que cette région à une époque plus ou moins lointaine était boisée.Un texte de Jacques Cartier, assez vague, semble cependant dire que, dés 1534, il n’y avait partout que mousse et brousse, sauf au Blanc-Sablon.Fernald et d’autres27 ont relevé en cet endroit l’existence de corps d'arbres enfouis dans la mousse des tourbières et de souches nombreuses de plus d’un pied de diamètre.Mais Townsend, 2 8 qui a eu l’occasion d’étudier ces souches, croit qu’il s’agit des formes déprimées du Picea mariana et du P.canadensis f.parva, qui, bien que ne s’élevant que de quelques pieds au-dessus du sol, ont néanmoins des souches très grosses et des troncs couchés, quelquefois de fort diamètre.Quoi qu’il en soit, entremêlée avec une flore boréale caractérisée par des plantes telles que Ranunculus hyperboreus, Kobresia simpliciuscula, Cystopteris montana, Salix Uva-Ursi, Salix pseudo-myrsinites, se trouve une florale' beaucoup plus méridionale et qui, bien qu’appartenant à la flore ordinaire des sous-bois canadiens, se trouve ici en plein découvert.Cette florale contient des plantes dont la liste est suggestive: Botrychium virginianum, Milium effusum, Cinna latifolia, Carex Deweyana, Carex leptonervia, Streptopus amplexifolius, Clintonia borealis, Ranunculus abortivus, Actaea rubra, Viola Selkirkii, Solidago macrophylla.Mettez là-dessus une futaie d’Épinettes, et vous aurez la flore caractéristique des bois de la vallée laurentienne, plusieurs degrés plus au sud.Cette flore erratique n’est pas d’ailleurs le privilège exclusif du Blanc-Sablon.Elle se retrouve plus ou moins complètement sur les terrasses alluviales découvertes qui bordent les rivages d’Anticosti, particulièrement du côté nord, et dans certains endroits de l’archipel de Mingan.Comme nous l’avons indiqué plus haut, la présence de ces florales erratiques sur divers points du golfe semble devoir être attribuée à une période de climat plus doux probablement à l’époque Champlain, où le régime des courants marins froids peut avoir été différent de ce qu’il est aujourd’hui.De la flore établie à cette époque, nombre d’éléments sans doute ont disparu, mais ce qui en reste est éminemment démonstratif.Il est probable qu’un 27 Fernald, M.L., A botanical expedition to Newfoundland and Southern Labrador.Rhodora, 13: 125-126.1911.28 Townsend, C.W., The old stumps at Blanc-Sablon.Rhodora, 18: 185188.1916. 38 REVUE TRIMESTRIELLE CANADIENNE certain nombre de ceux qui ont persisté sont devenus, à la suite de la réfrigération du climat, incapables de mûrir leurs graines et ne se propagent plus que par voie végétative.On pourrait peut-être aller plus loin et se demander si la forêt d’Épinettes telle qu’elle existe sur la Côte-Nord, à Anticosti et ailleurs, n’est pas irrémédiablement condamnée, ne se maintenant pour ainsi dire que par la force acquise, par la protection mutuelle, et si, une fois détruite sur une grande étendue, cette foret, étant donné les conditions climatiques actuelles, est capable de se reconstituer.C’est là un problème dont l'intérêt scientifique et économique est de tout premier ordre.11 ne faudrait cependant pas considérer ces traces de refroidissement local comme l indicc d’une orientation définitive vers le froid, et vers les modifications floristiques qui en seraient directement la conséquence.Ce refroidissement n’est vraisemblablement qu'un épisode sans importance générale.Nous sommes probablement encore, pense Coleman,29 dans les dernières étapes de la glaciation pléistocène.La terre n’a pas encore retrouvé cette universelle douceur de climat qui, dans l’ensemble des âges géologiques, semble la norme, puisque, sauf les crises glaciaires, rien n’indique dans les formations anciennes, une zonation climatique analogue à celle que nous observons aujourd’hui.Le Groenland qui a eu ses forêts d’immenses Sequoias, les retrouvera, et les coraux siluriens qui depuis des millions de siècles donnent dans les falaises d’Anticosti, reverront la floraison des coraux vivants créer d’autres récifs autour de la grande île.Ce serait là en tout cas la logique de l’histoire de la terre.Mais de tous les facteurs extrinsèques capables de déclencher dans les flores une certaine intensité de dynamisme, il n’en est peut-être pas de plus puissant, de plus rapide en tout cas, que le plus récent en date, celui dont nous pouvons toucher du doigt les effets: je veux parler de l’introduction, dans la melée des forces terrestres, d’une force d’essence différente et essentiellement agissante: 1 intelligence de l’homme.L’homme, ce roseau, a cependant réussi à plier à sa volonté des forces brutales qui paraissaient devoir le dominer entièrement.Depuis un temps immémorial il a réduit en servitude un certain nombre d’animaux et de plantes.Pour propager ces dernières il 29 Coleman, A.P., Ice Ages, recent and ancient, p.xviii.1926. LE DYNAMISME DANS LA FLORE DU QUÉBEC 39 a dû s’employer à détruire la flore naturelle et à y substituer les éléments de son choix.Quand l’abri des cavernes et la tente de peau de bête cessent de lui suffire, l’homme, muni de sa hache de pierre, attaque l’arbre, ouvre la forêt.Le déboisement de la planète commence, le déboisement, lutte d’un facteur spirituel contre les forces millénaires de la nature.Dynamisme violent lui-même, le déboisement déclenche toute une série de réactions dynamiques dans les flores.Là où la prairie artificielle, maintenue par une lutte de chaque jour, persiste, le climat se modifie.Le soleil atteignant maintenant le sol le réchauffe, crée un régime où les facteurs cosmiques ordinaires: chaleur, humidité, lumière, sont dans un équilibre nouveau.C’est ainsi que le bassin du lac Saint-Jean, la grande terre noire de l’Abitibi, voient leur climat et les possibilités de leur sol améliorés à la suite d’un énergique déboisement.Quand, d’autre part, le déboisement est l’œuvre du feu et que la terre est laissée à elle-même, nous voyons toute une série de manifestations dynamiques merveilleusement balancées s’ordonner, s’agencer, tendre vers le rétablissement de la forêt primitive.Ce mouvement de reconstruction, ces successions qui obéissent à des lois définies, ces adaptations continuelles à des conditions continuellement changeantes, sont parmi les plus intéressants des processus naturels.Vers 1869, un formidable incendie détruisit la grande forêt laurentienne depuis La Tuque jusqu’à la rivière Romaine, sur une longueur de 400 milles et sur une largeur de 100 milles.Ce vaste pays brûlé est actuellement le théâtre de ces successions qui aboutiraient à la reconstitution de la forêt primitive si de nouveaux incendies et l’exploitation à outrance ne venaient sans cesse défaire le travail patient de la nature.L’homme abat la forêt pour y créer des champs de blé.Il a engendré de son cerveau et de ses mains un enfant terrible: la machine, qui multiplie la puissance de bouleverser le rythme organique de la nature.Fort de cet auxiliaire, il perce les montagnes, ouvre des routes à travers les continents.Ses locomotives, récupérant l’énergie solaire fossilisée dans la houille, rayonnent en tous sens et s’enfoncent dans les solitudes sauvages.Sur les pas de l'homme les plantes se mettent en marche.Certaines espèces le suivent comme des chiens.Bien vite l’Indien d’Amérique remarqua le Plantain majeur, qu’il nomma: le Pied du Blanc.Dans les plis de leur manteau nos missionnaires ont hébergé sans le savoir les graines de YHieracium vulgatum, du Silene latifolia, qu’ils ont dissé- 40 REVUE TRIMESTRIELLE CANADIENNE minées ensuite le long des portages de l’Acadie, à ce point qu’un botaniste distingué 30 a pu écrire un mémoire concernant les influences jésuitiques sur la flore du nord-est de l’Amérique.Qui ne connaît la persistance avec laquelle la Renouée des oiseaux s’attache au voisinage des maisons, la Stellaire moyenne, au seuil où la ménagère jette les eaux grasses, la Camomille des chiens, aux portes des étables.Et combien d’autres exemples curieux pourraient être donnés.Un souvenir personnel.Nous errions un jour à travers les îles de la Minganie, sauvages et désertes, au milieu d’une flore naturelle admirable et vierge, lorsque tout à coup, sur un rivage, nous trouvons une petite colonie de Marguerites.Ces jolies fleurs, rappel d’une flore humanisée, que nous n’avions pas revues depuis des jours, se balançaient sur leurs tiges et semblaient nous poser ironiquement le problème de leur présence en ce lieu écarté.Tout autour les Gesses maritimes, les Botryches lunaires, les Gentianes bleues, les Raisins-d’ours, les Saules subarctiques.Intrigué, nous marchions lentement sur cet élastique tapis végétal quand nous aperçûmes, réduits en miettes, de petits morceaux de papier goudronné! C’était l’explication! Un homme avait vécu là, solitaire; la Marguerite l’avait suivi et lui avait survécu.Ainsi certaines Crucifères européennes attachées aux pas des pêcheurs jerseyais sont devenues familières sur les grèves gaspésiennes.Il y a donc là un grand fait sans la connaissance duquel notre flore actuelle est inintelligible.La flore d’Amérique, isolée de la flore européenne depuis la période nummulithique, lui a été de nouveau réunie par l’intervention de l’homme blanc, et les migrations de celui-ci ont toujours été accompagnées de migrations végétales correspondantes.Les chemins de fer ouverts de l’Atlantique au Pacifique dans la direction des parallèles ont été les grandes voies de ces migrations.Des centaines d’espèces européennes ont franchi l’Atlantique et se sont très vite acclimatées, quelquefois au point de déplacer la flore indigène et de devenir de véritables fléaux.Celles que nous appelons “mauvaises herbes”, sont généralement des plantes étrangères auxquelles l’homme a procuré un nouveau et puissant moyen de dispersion, un milieu spécial favorable où elles s’établissent fortement, grâce à leur grande résistance et à leur rapide propagation.30 Fehnald, M.L., Some Jesuit influences ii]>on our northeastern Flora.Ithodora, 2: 133-142.1900. LE DYNAMISME DANS LA FLORE DU QUÉBEC 41 Ce sont surtout des plantes annuelles, des Chénopodes, des Amarantes, des Moutardes, recherchant les sols ameublis, — précisément ceux que l’homme prépare pour y cultiver les plantes de son choix, — et s’emparant des sillons aussi vite que la charrue peut les ouvrir.Le plus grand nombre de ces plantes ont voyagé de l’est à l’ouest; quelques-unes, dont la liste s’allonge chaque jour, nous sont venues du versant du Pacifique ou de la Prairie par l’intermédiaire des trains de blé.Il y a même un cas très original, celui de l’Erigeron canadensis, natif de l’ouest américain, qui se répandit comme une traînée de poudre en Europe, par les emballages de peaux de castors, et qui de là est revenu dans l’est de l’Amérique.D’autres voies de migration, moins importantes il est vrai, ont été ouvertes par les chemins de fer qui suivent la direction nord-sud.Et c’est ainsi que nous sont arrivées de l’Amérique tropicale certaines plantes agressives, — comme le Galinsoga parvi-flora, devenu bien vite la plante typique du pavé de nos villes.La flore du Québec, telle que la virent Cartier, Champlain, Louis Hébert, Michel Sarrasin, Ivalm et Gaultier, différait donc beaucoup de celle que nous voyons aujourd’hui.Certains éléments, introduits d’Europe ou d’ailleurs, sont même parmi ceux qui donnent une apparence caractéristique aux paysages familiers.Que serait le printemps sans l’éclatante floraison des Pissenlits; que seraient nos champs l’été sans le peuple étoilé des Marguerites, la note céruléenne de la Chicorée, et sans la sanguine ardente de l’Épervière orangée?Et combien différents sont maintenant les rivages du Saint-Laurent, dans la région qui s’étend de Montréal aux Trois-Rivières, avec le manteau de pourpre que lui donne la Salicaire des îles basses, et le Butome des battures! Le Butome, le “jonc fleuri”, l’une des dernières acquisitions de la flore du Québec, en moins de quarante ans a conquis les grèves du Saint-Laurent, depuis le lac Saint-Louis jusqu’aux abords de la ville de Québec, et l’espèce est particulièrement envahissante dans la région de Montréal où elle semble être apparue pour la première fois.Avec les années, elle régnera presque seule, semble-t-il, sur nos rivages plats, au moins dans certaines conditions écologiques.C’est un bel exemple du bouleversement qui peut être opéré dans une flore par une seule espèce quand elle est bien outillée et qu’elle se transporte en territoire nouveau en laissant derrière elle la horde 42 REVUE TRIMESTRIELLE CANADIENNE de ses ennemis, — un bel exemple de dynamisme violent dans le temps et dans l’espace.V.CONCLUSION.De ce rapide exposé quelques conclusions se dégagent, semble-t-il, assez nettement.¦ Les influences intrinsèques, forces d’évolution ou d’élimination, qui agissent sur le dynamisme des flores en général, et de la flore du Québec en particulier, sont fonction de la nature des êtres organisés, et continueront à s’exercer lentement, mais fatalement, dans le sens du développement et dans le sens de la régression.Les influences extrinsèques, qui se rapportent surtout à l’activité intelligente de l’homme et à ses moyens d’action sur la nature, augmentent graduellement d’importance, et sont de leur essence plus rapides et plus brutales.Elles tendent à brouiller les flores, à les amener à un état d'équilibre bien différent de l’équilibre naturel.Par la destruction des barrières, par la suppression des distances, par l’activation des transports qui troublent le balancement millénaire des éléments de la biosphère, elles tendent à établir sur la planète une certaine uniformité qui serait un état d’équilibre analogue à celui vers lequel tendent les forces d’érosion.Mais ces forces extrinsèques diminueraient graduellement d’intensité dans l’hypothèse de la destruction de notre civilisation et d’un retour possible à la barbarie; elles cesseraient d’agir avec la disparition de l’espèce humaine.L’équilibre ancien devrait alors se rétablir, à peu de choses près.Les hordes végétales longtemps tenues en échec par le labeur humain, les plantes de proie longtemps traitées en ennemies, s’avanceraient sur nos champs, monteraient à l’assaut de nos villes, en couvriraient les ruines d’épaisses frondaisons, cependant que, sur les cendres de la grande maison humaine, dans un air devenu plus pur.sur une terre redevenue silencieuse, brillerait encore, libéré, sauvage et magnifique, le flambeau de la vie! Frère Marie-Victorin, Professeur de Botanique, à l’Université de Montréal. APERÇU DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE D’AUJOURD’HUI En France, les deux plus grands faits littéraires depuis dix ans sont la fin de l’influence d’Anatole France et le commencement de celle de Marcel Proust.Anatole France atteignit l’apogée de sa gloire au moment de ses 80 ans en 1924.Non seulement de sa patrie, mais du monde entier vint alors un concert d’éloges dont on ne trouve l’équivalent, je crois, que dans la vie de Voltaire et dans celle de Victor Hugo.Anatole France, traduit dans toutes les langues, est lu par les mineurs du Pays de Galles comme par les paysans de l’Ukraine.(Il y avait une très belle lettre d’un mineur anglais dans le courrier d’Anatole France lors de ses 80 ans).Il est tombé dans le domaine public.Cet écrivain qui sut résumer dans son œuvre toute une culture et plusieurs bibliothèques est devenu la proie du peuple.Grâce à quelques opinions démocratiques ou qui semblèrent telles, on a fait de son nom une sorte d’emblème populaire.Cet esprit éminemment délicat est devenu un vulgarisateur, et il enseigne maintenant les petites gens.Les aristocrates qui l’ont aimé se détournent de lui.Le sort de l’œuvre françiane 1 est évidemment bien curieux.Après avoir fait des délices des lettrés, deviendra-t-elle la nourriture des primaires ?Elle résume tant de lectures qu’elle représente presque un comprimé du savoir.Et la démocratie qui est utilitaire l’a adoptée comme un bréviaire, comme une Bible.Les orateurs socialistes citent aussi souvent Anatole France que Jaurès.Cependant, il faut se méfier: Anatole France n’avait aucune conviction sérieuse et son scepticisme s’étendait à la démocratie.Fidèle à l’enseignement de son maître Renan, il redoutait ce que l’autre avait appelé un jour l’horrible manie de la certitude.Et si l’on a pu extraire de l’œuvre d’Anatole France plus d’une théorie révolutionnaire, il n'est pas sûr qu’elle ne renferme pas également plus d’une opinion réactionnaire.Cet écrivain dont on a fait un des maîtres de la démocratie pourrait donc devenir, en dernière analyse, un de ses plus sûrs ennemis.1 Ou anatolienne, si l’on préfère; son ancien secrétaire, M.J.-J.Brousson l’appelle parfois familièrement Anatole, (voir Anatole France en Pantoufles et Itinéraire de Paris à Buenos-Ayres. 44 REVUE TRIMESTRIELLE CANADIENNE Une œuvre aussi nuancée était vouée à des fortunes diverses.Pour l’instant, les grands intellectuels se détournent d’Anatole France un peu par mauvaise humeur et par dépit.M.Bergeret subit une éclipse.N’eût-il créé que ce Bergeret pourtant, que cela suffirait à lui garder un rang considérable dans la littérature française.Il est certain que bien des parties de l’œuvre de France ont vieilli et croulent déjà.Tous ces contes, vaguement pastichés, écrits dans une langue volontairement archaïque, sont bien démodés.Et voilà le terrible mot écrit: Anatole France est démodé.Ses grâces de style, ses recherches, ses purismes, tout ce langage qui parut exquis est bien maniéré et bien étranger à notre temps.Il y a chez lui ce que l’on a appelé de la marqueterie, du placage et qui sent trop la boutique d’antiquaire où tout n’est pas authentique.Nous préférons à ces ors vieillis et dont l’éclat est souvent faux des ornements plus simples.Un écrivain d’aujourd’hui ne saurait pas plus employer les élégances de langage et de grammaire d’Anatole France qu’une femme d’aujourd’hui se vêtir à la mode de 1890.Ces choses-là sont promises aux musées de Cluny de la littérature et de la couture.Mais il y a Bergeret.C’est l’un des seuls êtres vraiment vivants qui soient sortis du cerveau d’Anatole France; tous ses autres personnages sont des idées, des abstractions; tous sont des phrases, parfois admirables, mais rarement des êtres réels.Pourtant Bergeret est vivant ; il vit sous ses autres noms de Jérôme Coignard, de Sylvestre Bonnard, etc., et tous sont Anatole France lui-même.Cet homme n’a jamais créé qu'un personnage: lui.C’est le plus grand égotiste de la littérature française.Il est tout de même dans Anatole France des personnages qui vivent d’une vie objective.Ainsi cet abbé Guitrel de VAnneau (VAméthyste qui est assez symbolique du clergé français tel que le Concordat l’avait fait.A ce clergé de fonctionnaires payés par l’Etat, bien des ruses étaient permises pour atteindre aux grandes charges ecclésiastiques.L’abbé Guitrel est un portrait.N’est-ce pas un grand bonheur que la séparation de l’Eglise et de l’Etat ait mis fin à des carrières comme celle de Guitrel?De même le personnage du duc de Brécé a été observé d’après la réalité.M.Charles Maurras a écrit dans son Avenir de l’Intelligence que le chapitre d’Anatole France sur la bibliothèque du duc de Brécé a cessé d’être vrai.Il est certain que l’aristocratie française qui a compté ces dernières années un penseur comme le marquis de APERÇU DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 45 La Tour du Pin, un romancier comme le duc de Lévis-Mirepoix, des poètes comme la comtesse de Noailles, M.Henri de Régnier ou le comte Robert de Montesquiou, des historiens comme le duc de la Force, M.Pierre de la Gorce ou M.Pierre de Nolhae, un dramaturge comme le vicomte François de Cure!, un charmant écrivain comme la princesse Murat, née Rohan, un savant comme le duc de Broglie, ne saurait plus être taxée d’ignorance.Mais on se souvient combien le chapitre de la bibliothèque du duc de Brécé contenait de malice! Cette bibliothèque qui renfermait tous les grands écrivains des XVIe, XVIIe et XVIIIc siècles, ne s’était enrichie depuis la Restauration que “de deux ou trois brochures relatives à Pie IX”.C’était, dit Anatole France, la contribution du feu duc et du duc actuel à la bibliothèque créée par leurs ancêtres.En tout cas, le duc de Brécé a dû joindre dernièrement à sa bibliothèque les mandements des cardinaux Maurin et Dubois sur L’Action Française et le décret de l’Index.Mais il est certain que les livres d’Anatole France sont frigorifiques.On y découvre une pensée gelée par le scepticime.Et c’est la punition de ce scepticisme qui, en fin de compte, n’a plus aucun sens puisqu’il est inhumain.Et c’est justement parce qu’il est profondément humain que Marcel Proust s’est emparé du public français d’aujourd’hui.Proust, c’est l’antipode do France.D’abord il écrit mal; l’autre écrivait trop bien, il écrivait comme un professeur saoulé de rhétorique.Proust écrit aussi mal que Balzac.Le premier volume d’A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU parut en 1013 ou au début de 1914, en pleine période ana-tolienne.En 1911, Anatole France avait publié ce qui est peut-être son chef-d’œuvre: Les Dieux ont Soif.C’est un admirable roman historique.Le livre de Proust sombra dans la production courante des librairies *.Personne ou à peu près n’y fit attention.Les autres volumes du Temps perdu et du Temps retrouvé parurent successivement après la guerre et l’on se trouva soudain devant une œuvre complète jetée dans le public.Ce fut une surprise.La conquête de Proust ne fut d’abord que fragmentaire.Il y eut l’article de M.Léon Daudet dans VAction Française puis celui de M.Paul Souday dans Le Temps.Mais le grand grief contre Proust était son style; 1 On s’explique mill qu’un commerçant aussi avisé que M.Bernard Grasset, ait publié le premier volume de Proust puis laissé à d’autres éditeurs le soin et les liénéfices de l’oeuvre proustienne. REVUE TRIMESTRIELLE CANADIENNE 46 il écrivait mal! Anatole France avait tellement amolli la langue française que l’on n’osait accepter les dures phrases de Proust.Ce st3rle bourré de circonlocutions, de digressions et d’incidentes effarait.Mais de tout cela sortait une humanité prodigieuse.Toute une époque surgissait.Le monde parisien des années 1890 :\ 1914 était là.C’était tellement vivant que l’on était presque gêné de l’avouer.Livre à clef si l’on veut, mais dont l’art de Proust avait su faire un arrangement.De sorte que cela demeurait du domaine romanesque tout en étant de la vie transposée.Depuis Saint-Simon (qui lui aussi écrivait mal) et depuis Balzac , on n’avait rien vu de semblable.Si l’on devait comparer Proust à quelqu’un c’est à Dickens que je songerais avec toutes les différences de temps, de lieu et de nature que comportent des êtres aussi dissemblables que le grand romancier anglais et que l’auteur du Temps retrouvé.Mais il y a chez Proust comme chez Dickens ce sens de la vie collective, cette faculté de voir les hommes vivre ensemble, de saisir les rapports des êtres entre eux qui est extrêmement rare.On l’a dit, un roman est une biographie.Le Rouge et le Noir, Madame Bovary, Waverley, Jane Eyre, Resurrection, Adolphe, L’Immoraliste, sont des biographies.Stendhal a fait la biographie de Julien Sorel habitant l’hôtel d’un grand seigneur de la Restauration, ou de Fabrice del Dongo dans son milieu de petite cour italienne; Walter Scott a raconté l’existence d’un écossais au temps du prétendant Charles-Edouard Stuart ; Gustave Flaubert a étudié la vie d’une femme romanesque dans un village de Normandie; Charlotte Brontë montre une institutrice révélant l’amour à un homme de quarante ans dans un coin de la campagne anglaise; Tolstoï suit jusqu’en Sibérie une paysanne séduite par un prince; Benjamin Constant n’a fait que le roman d'un homme et d’une femme; André Gide a conduit en Algérie un bizarre et bien inquiétant héros; tous ces livres sont le portrait d’une figure centrale autour de laquelle évolue un monde fragmentaire, détaché et isolé du reste de l’univers.C’est le propre des grands écrivains de tirer une vérité générale d’un cas particulier.Mais Proust, comme Dickens, ne donne pas cette impression d’encadrement.Il n’a pas limité son étude à un seul être.Son livre n’est pas une biographie.C’est tout un monde et toute une époque qui grouillent dans les huit ou dix volumes de son immense roman.Avant lui, Romain Rolland avait écrit un roman en dix volumes: Jean Christophe.Beau livre manqué, livre fait de parties APERÇU DE LA LITTERATURE FRANÇAISE 47 admirables (le début est un chef-d’œuvre) et de longueurs inutiles.Zola a écrit des romans où la foule remue, mais des fresques comme Germinal ou La Débâcle ne donnent aucune impression de réalité.C’est du lyrisme soutenu par de pauvres scatologies et des parties très belles à force d’accumulation d’horreurs et de tristesses.Il y a quelques années, M.Jules Romains fonda une école: l’Unanimisme, et prétendit reprendre l’essai manqué de Zola et représenter des ensembles.Or, le meilleur roman de M.Jules Romains: Lucienne est une biographie très particularisée.En ces sortes de choses, il ne faut peut-être pas avoir des idées trop arrêtées.Proust, comme Dickens, donne l’impression du nombre.Sans doute, dans un roman de Dickens, il y a bien un David Copperfield ou un Oliver Twist comme personnage central, mais M.Micawbcr, Miss Betsy Trotwood, Uriah Heep, etc., ont autant d’importance, sont aussi vivants et surtout aussi nécessaires au roman que le soi-disant personnage central.Ce que l’on pourrait appeler les créations secondaires de Dickens demeure dans l’esprit avec autant de netteté que ses personnages de premier plan.C’est-à-dire que chez Dickens comme chez les peintres primitifs, il n’y a pas de perspective et que tout son monde est de même grandeur mais placé à des plans différents.Proust travaille ainsi.Françoise, la vieille bonne, a autant d’importance qu’Odettc Swann ou M.de Charlus.Et Mme Ver-durin en a autant que la duchesse de Guermantes.Ces personnages sont souvent amenés au cours du roman comme se présentent les êtres au cours d’une vie d’homme: un peu au hasard.On s’est évertué à chercher la méthode de composition proustienne.Il fut parlé de composition en rosace, que sais-je! Tout cela n’est qu’inter-prétation de critique.En réalité, Proust ne composait pas.Comme Dickens, il devait écrire sans beaucoup de plans arrangés d’avance.C’est ce qui donne à son œuvre cette impression tumultueuse mais aussi de vie qu’cllc renferme.Insister sur ces questions serait peut-être un peu technique.D’ailleurs, il serait puéril d’analyser les procédés d’un écrivain qui n’eut jamais aucun procédé.Il est des chefs-d’œuvre dont les contours ne se circonscrivent pas, qui n'ont pas de lignes nettes et précises, qui sont, comme la vie, sans ordre apparent.La plupart des grands romans anglais sont ainsi.Chez les français, je ne vois guère que Stendhal, Balzac et Proust pour écrire de cette façon.Car les Français sont de grands constructeurs, un peuple architecte. 48 REVUE TRIMESTRIELLE CANADIENNE En France, on bâtit toujours un roman ou un poème comme un monument, Les Français, disait Flaubert, aiment qu’un roman fasse la pyramide.Mais le fait Anatole France et le fait Proust ne sont pas les seuls tournants de la littérature française depuis 1918.Un écrivain mort en 1921, Paul-Jean Toulet, est devenu extrêmement célèbre dans un monde d’happy few comme Beyle eût dit.Non exempts de préciosité, les romans de Toulet sont tout esprit et grammaire.Les antipodes de Proust.Mon Aime None, M.du Pour, La Jeune Fille Verte, Les Tendres Ménages, etc.sont les travaux du plus gentil esprit de France et de Navarre.Et je dis de Navarre à dessein, car Toulet était béarnais, donc deux fois sujet du bon roi Henri.Les gens de cette région sont aussi bons français que les lorrains Barrés et Poincaré, mais moins éloquents, moins belliqueux et de meilleur goût.Toulet avait la passion de la France et, de la langue française, et il a servi cet idéal par des livres légers, charmants et d’une matière très précieuse.Il a eu beaucoup d’influence.Il a été beaucoup imité et pas toujours d’une manière très heureuse.C’est de lui que sort cette école de précieux d aujourd’hui tpii affectent des attitudes grammairiennes assez faibles.C’est que le génie de Toulet, qui était fait de liberté, s’imite très mal, prête fort peu au pastiche.En littérature, il existe comme en finance une échelle des valeurs.Certaines œuvres montent très haut et descendent tout à coup, témoin Anatole France.On pourrait presque dessiner un schème des valeurs littéraires comme en Bourse on en fait des valeurs d’argent.A Paris, en ce moment, Proust, loulet et Paul Valéry sont en hausse, avec tendance à la baisse pour Valéry, Anatole France est très bas et Maurice Barres baisse beaucoup.Ce petit jeu pourrait s’étendre à l’infini et à volonté.Barrés fut, sans conteste, un des maîtres de la génération d’avant-guerre.Son style romantique (c est un 1 ils authentique de Chateaubriand), ses nobles idées, sa haute civilisation 1 avaient rendu cher à bien des esprits.Les catholiques, notamment, tout en redoutant ce que sa pensée renfermait de dilettantisme, l’aimaient pour sa belle défense des églises de France, pour sa haine de la vulgarité anticléricale, et de la bassesse de certains sectaires francs-maçons.Rappelons-nous que le cardinal archevêque de Paris fit à cet incroyant des funérailles princières à Notre-Dame.C’est, que APERÇU DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 49 Barrés était un admirateur et un défenseur de l’Eglise comme des églises.Les Scènes et Doctrines du Nationalisme avaient fait de Barrés l’un des théoriciens du patriotisme.La génération qui devait faire la grande guerre aimait en cet écrivain le français et le lorrain.Mais aujourd’hui, Barrés subit la rançon de sa gloire.Les jeunes générations ont été saturées de prose guerrière et elles ne veulent plus entendre parler de cela.BarrÔ3 est démodé comme la guerre C’est d’ailleurs injuste pour la partie de l’œuvre barrésienne qui n’eut ni la guerre ni le patriotisme pour sujet, telle cette série de livres que sont Sous l’Oeil des Barbares, Le Jardin de Bérénice, La Colline Inspirée, Du Sang, de la Volupté et de la Mort.Dès maintenant, Barrés est classique.3 Il est des écrivains qui, célèbres avant la guerre, ne font plus que se survivre.Leur œuvre se couvre peu à peu d’une imperceptible poussière qui ressemble déjà à l’oubli.C’est peut-être injuste, mais c’est ainsi.M.Henri de Régnier, par exemple, ou Mme de Noailles ont une gloire qui a bien pâli.Et pourtant, Régnier a écrit peut-être les plus beaux vers de son époque et Mme de Noailles les plus inspirés.Mais que tout cela est loin de nous! Les faunes, les nymphes, et tout le symbolisme de M.de Régnier; les cris, les extases de Mme de Noailles, tout ce paganisme a terriblement vieilli.Francis Jammes lui-même avec sa naïveté laborieuse mais parfois si fraîche, n’intéresse plus les jeunes gens.D’ailleurs, 3 Qu’il me soit permis, au sujet de Barrés, de rappeler à la fois la belle page où, en 1908, il parla du Miracle Canadien, et sa chronique de L’Echo de Paris du 25 août 1915 intitulée: Les Canadiens, au cours de laquelle il nous confondait avec les indiens.Cet article souleva des protestations au Canada, qui parvinrent il Barrés lequel fut navré de nous avoir froissés.Dans une conférence faite à Paris en 1923, je parlai du naïf article consacré par Barrés aux Canadiens et je me permis d’en montrer l’inexactitude.Cette conférence fut reproduite par le Reçue de VAmérique Latine.Barrés m’écrivit aussitôt: Cher monsieur, voire petit mot sur Barres et le Canatla est parfaitement gracieux tandis que j'ai reçu là-dessus des torrents d’injures.Pourquoi, grand Dieu! Mais je crois que vous aussi vous avez mal lu celte innocente page qui repose toute sur ce fait qu'il y avait un Peau-Rouge dans cette unité.Donnez-moi votre adresse, je vous enverrai cet article débordant de gratitude et d’amitié et écrit à une heure où il s’agissait de montrer à la France que tous les peuples de toutes les latitudes accouraient et que VAllemagne ne pouvait résister à cette, levée en masse des hommes et des sympathies.Je vous serre les mains.Barres, 2 novembre 1023, Charmes, Posées.Je reçus le tome VI des Chroniques de la Grande Guerre; à la suite de sa fameuse chronique du 15 août 1915, Barrés a publié son article du Gaulois du 12 décembre 1903.Si l'article Les Canadiens est d'une haute fantaisie, le Miracle Canadien est digne de l’auteur du Jardin de Bérénice. revue trimestrielle canadienne 50 il faut l’avouer, la poésie subit en ce moment une eclipse totale.Et si M.Paul Valéry fait figure de grand poète, ce n’est guère que pour une chapelle dont M.l’abbé Brémond est chapelain.M.Paul Valéry est un Symboliste de derrière les fagots.Sa poésie a 1 air de ces bouteilles de trop vieux bourgogne, très nobles et pleines de toiles d’araignées; mais le vin a perdu son goût et n est plus qu un souvenir.Valéry, c’est du Mallarmé décanté.Une signature littéraire qui a conservé au contraire toute sa valeur est celle des frères Tharaud.Déjà célébrés avant la guerre avec Dingley, La Tragédie de Ravaillac, La Maîtresse Servante, etc., ils ont ajouté à leur renommée d’écrivains par des œuvres comme L’An Prochain à Jérusalem, Notre Cher Péguy, etc.Ces frères siamois de la littérature sont un magnifique exemple de conscience artistique et de continuité dans le labeur.Leur st\le adroit et dépouillé, sans manies archaïques ni affectation de modernisme, n a pas vieilli.C’est le propre des écrivains de haute race que cette simplicité.Les Tharaud sont de la lignée de Mérimée et de Flaubert, c’est-à-dire de l’une des plus glorieuses familles d’écrivains français.Ils rejoignent par leur style les grands ancêtres Stendhal, Voltaire, Montaigne.Il est en France des écoles plus brillantes; il n’en est pas de plus aristocratique (il s agit ici de style et non d’idées; je trouve qu’on doit écrire comme Voltaire mais qu’on ne nie fasse pas dire qu’il faut penser comme lui.D aillcuis cela s entend sans explication.C’est un coquin, disait Fiédéiic de I lusse, mais je veux apprendre son français).Un autre écrivain dont la renommée n a fait que grandir, c est Colette.La guerre qui a été funeste à bien des auteurs, en créant un gouffre entre la mentalité d avant et d apres, n a lien prouve contre Colette.La Maison de Claudine est un chef-d’œuvre do sensibilité.Colette, c’est la femme de la nature au moins autant que Jean-Jacques fut l’homme de la nature.La littéiatuie française comme les deux autres grandes littératures européennes, l’anglaise et la russe, ont ainsi des courants secrets qui assurent la continuité du grand fleuve.Et ce qui naissait dans Les Confessions vit toujours dans les livres de Colette.(L’œuvre de C dette n est nullement recommandable du point de vue des mœurs; les catalogues de l’abbé Bethléem renseigneront à ce sujet.J’y renvoie ceux ejui veulent être renseignés quant à cela).La perversité de Colette semblera à certains moindre que celle APERÇU DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 51 de Francis Carco dont les livres n’étudient que les milieux spéciaux, le monde des filles et des souteneurs.Pourtant, rompant avec ce genre, il a publié l’an dernier un livre charmant: De Montmartre au Quartier Latin qui aura dans quelques années une grande valeur documentaire.C’est la vie des poètes et des peintres de la bohème parisienne d’avant 1914.Carco a vécu cette existence dans toute son horreur.Il y a dans ce livre des pages brutales, poignantes et tendres comme dans ses romans, mais peut-être plus émouvantes.Nommer le duc de Lévis-Mirepoix, qui est un idéaliste, avec l'auteur de Bob et Bobetle s’amusent, pourra sembler d’un éclectisme exagéré.M.de Lévis-Mirepoix a écrit, il y a deux ans, Montségur qui n’est peut-être pas le meilleur de ses romans mais qui est cependant celui que je préfère.C’est l’histoire romancée du vieux schisme des Albigeois.La psychologie des adeptes de cette religion est étudiée ici avec une sorte de chaleur concentrée.Ce roman est extrêmement passionné, vivant, troublant.Les ancêtres de M.de Lévis furent mêlés à ces événements et il y a dans Montségur un véritable réalisme par delà le temps.Certains sujets sont dans l’air d’ailleurs.Après les Albigeois de M.de Lévis-Mirepoix, M.André Thérive fit paraître aussi le roman d’un schisme: Le Plus Grand Péché qui a la noirceur mystérieuse du Limousin où il se déroule, alors que Montségur était un roman rouge comme la cathédrale d’Albi.Enfin, AI.de Lévis-Mirepoix a osé mettre le diable dans son dernier roman Le Voyage de Satan et M.G Bernanos l’a mis également dans son roman Sous le Soleil de Satan.Bien différents de ces livres sont les romans si populaires, dans tous les sens de ce mot, de M.Pierre Benoit.M.Benoit a beaucoup de talent et une terrible facilité.Ayant renouvelé le personnage de la femme fatale dans Y Atlantide, il a refait une douzaine de fois le même roman.N’empêche que Koenigsmark demeure une œuvre charmante et que Mademoiselle de la Fcrté soit un beau livre.Mais bien plus que M.Benoit, MM.Paul Morand et Jean Giraudoux symbolisent la littérature française d’après guerre.Leur fantaisie est ingénieuse et ces écrivains ont apporté une nouveauté très grande dans l’art des images.Ouvert la Nuit et son pendant Fermé la Nuit, Lewis et Irène, Suzanne et le Pacifique, Siegfried et le Limousin sont des livres bien amusants.Morand et Giraudoux ont le goût de la cocasserie, de la notation fulgurante, de la rapide juxtaposition des idées les plus contradictoires.Ils ont inventé un 52 REVUE TRIMESTRIELLE CANADIENNE style à eux qui est coloré et peut-être très superficiel.Ils se démodent déjà.Car rien ne date comme la mode quand elle est passée, et Morand et Giraudoux furent très à la mode ces dernières années.Leurs noms demeureront attachés à cette période qui suivit immédiatement la guerre, comme celui d’Edmont About rappelle la fin du second Empire et l’avènement de la Ille République.On ne parle plus guère de genres en littérature.Cette classification qui fait songer à Brunetière n’est plus usitée que par les pio-fesseurs dans quelques lycées de province où l’on vit longtemps sur les mêmes notions.Cependant, un genre est né depuis trois ans dans la littérature française qui a donné une extraordinaire floraison d’œuvres.C’est la biographie romancée.L’étiquette dit assez tout ce que ce genre a de faux et de conventionnel.C est, je crois bien, M.André Maurois qui en est l’inventeur avec sa vie de Shelley.Depuis cet ouvrage et son succès, les Vies se succèdent en librairie.C’est un déluge, une marée montante, une invasion.Il n’est pas d’éditeur qui n’ait sa collection de biographies romancées.L’une des meilleures fut certainement la Vie de Liszt de M.Guy de Pour-talès.Mais dans une ville comme Paris où le snobisme et la mode sont prépondérants, ces mouvements-là passent très vite.Les Vies sont en train de rejoindre d’autres modes littéraires aussi éphémères.Les attaques dirigées par un collaborateur du Mercure de France contre le Shelley et le Disraeli de M.Maurois n auront pas peu contribué à discréditer cette dernière mode.Aussi et à cause du côté vulgaire et facile que présente le genre, n’est-on pas peu surpris de voir un écrivain de la distinction de M.François Mauriac s’y laisser aller.Ilâtons-nous de dire que son Jean Racine est d’une qualité bien supérieure à la foule des Vies qui ont paru ces derniers temps.M.Mauriac ne s’est pas contenté de potasser les livres sérieux écrits sur son sujet et de fabriquer une vie romancée à l’aide des renseignements et des découvertes des historiens de la littérature.Il a travaillé son sujet avec, semble-t-il, de véritables préoccupations historiques.Ceci pourra consoler ceux qui n’ont pas trouvé à son dernier roman Destins les qualités de l’auteur de Génitrix et du Baiser au Lépreux.Cet exposé de l’état présent des lettres françaises est forcément schématique, sommaire et incomplet.Bien des noms ont été laissés de côté, bien des œuvres omises.La littérature française actuelle APERÇU DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 53 est d’une abondance telle qu’on ne saurait prétendre la faire tenir dans le récipient étroit d’un article.En tout cas, l’époque qui va de l’armistice de 1918 à cette année 1928 fut fertile en ouvrages de grande valeur, en écrivains qui resteront.Qu’il y ait un déchet considérable dans une telle production, cela va de soi.Mais qu’un peuple qui a perdu au cours de quatre années de guerre plusieurs centaines d’écrivains parmi lesquels un Péguy, un Charles Muller, un Alain Fournier, un Guillaume Apollinaire, puisse faire état d’une telle vitalité littéraire, cela ne témoigne-t-il pas en faveur de sa pérennité intellectuelle?Je ne crois pas que, dans le domaine des lettres, une autre nation puisse présenter à l’heure qu’il est un faisceau aussi solide d’esprits créateurs.Robert de Roquebrune. VALEUR ÉDUCATIVE DES SCIENCES DE LA NATURE.' La place toujours croissante occupée par les sciences expérimentales est l’une des caractéristiques principales de la vie contemporaine.Leurs applications nous deviennent si familières qu’elles s’incorporent à notre existence au point d’en devenir un élément indispensable, et cependant le rôle qu’elles jouent dans les programmes d’enseignement demeure relativement restreint.On ne peut songer à justifier la mesquinerie de cette situation par le mépris de “sciences appliquées, terre à terre, incapables de former l’esprit”.L’étude de la nature possède en elle-même une valeur éducative qui ne le cède en rien à celle des autres disciplines.Si la place lui est parcimonieusement mesurée dans les divers ordres d’enseignement, c’est qu’elle s’est présentée comme la dernière venue dans un ensemble achevé avant elle.I —HISTORIQUE Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, la substance presque unique de tout enseignement était d’essence littéraire; l’étude des humanités classiques avait atteint un haut degré de perfection.L’introduction des sciences paraissait une grande nouveauté, encore entendait-on par là uniquement les sciences mathématiques.Leibniz, d’Alembert avaient conquis pour elles le droit de cité, mais les sciences expérimentales restaient l’apanage de quelques rares élus.L’astronomie seule jouissait d’une certaine faveur, mais elle était 1 L’auteur de l'article que l’on va lire, reçu premier au concours d’agrégation des sciences naturelles de 1926, appartient il cet admirable corps de professeurs de l’enseignement secondaire français: les Agrégés de l’Ecole Normale Supérieure de Paris.Le hasard des études l’a rapproché de quelques compatriotes étudiant en France, auxquels il a spontanément voué la plus intelligente et la plus généreuse sympathie.Entre eux et lui, nos problèmes nationaux, notamment ceux qui touchent il notre enseignement à tous les degrés, ont très souvent provoqué des échanges d’idées.Les réflexions qu’on lira ici sur l’enseignement secondaire des sciences naturelles résultent de ce commerce amical, et représentent l’expérience d’un jeune professeur de France, particulièrement versé dans la pédagogie de ces sciences.Elles ont été écrites pour nous, dans l'unique désir d’une loyale et discrète collaboration, ce que l'on verra bien par tout ce que ces pages manifestent de sincérité, de pondération et de clairvoyante compréhension de nos attitudes en face de ces problèmes.Et l'on saura gré, sans doute, il la direction de la Revue Trimestrielle d’avoir porté ces pages il la connaissance de nos éducateurs.—Georges Préfont aine, Chargé de cours de Biologie à i Université de Montréal. VALEUR ÉDUCATIVE DES SCIENCES DE LA NATURE 55 si éthérée, si peu chargée de matière, qu’elle semblait destinée simplement à fournir un support commode aux formules mathématiques.Lorsque la Révolution et le Premier Empire donnèrent à l’enseignement français sa forme définitive, cet état de choses fut confirmé et accentué.Napoléon 1er, mathématicien de formation et de goûts, fit de ses Grandes Écoles et de ses Lycées une pépinière de mathématiciens.Le rayonnement de Lagrange, de Monge, de Laplace attirait toute l’attention, et, en dépit du souvenir du malheureux Lavoisier, les sciences physiques n’étaient tolérées qu’à l’état de matière accessoire, dépourvue de toute importance.Le but avoué de l’Empereür était la création d’une aristocratie intellectuelle, destinée à remplacer celle que la Révolution avait fauchée.“J’ai essayé d’en créer une, mais c’était une affaire qui demandait du temps” dit-il à l’île d’Elbe.De fait, sa vie, si longue soit-elle, n’y aurait pas suffi.Tout le XIXe siècle est le théâtre des efforts tragiques qu’accomplit la France pour recréer une élite.Les institutions impériales sont conservées sans modification sensible.Les lycées, avec leurs classes de Mathématiques élémentaires et de Mathématiques spéciales, préparant aux grandes Écoles: Normale et Polytechnique, façonnent tout le contingent scientifique à l’esprit mathématicien.Le grand développement des sciences physiques et naturelles au cours du XIXe siècle n’aboutit qu’à la mise sur pied d’un enseignement mineur, surajouté d’une façon bâtarde à l’édifice existant, et d’ailleurs doué d’un retard permanent de cinquante ans au moins sur le mouvement des idées.Les grandes controverses de Cuvier, de Lamarck, de Geoffroy St-Hilaire, n’affectent pas l’enseignement secondaire, qui ne connaît des sciences naturelles qu’une froide nomenclature, appuyée sur de froides collections de choses mortes.Cette insuffisance devait avoir les plus fâcheux résultats.Par-dessus la tête des éducateurs défaillants, le grand public était touché.Les grandes théories se répandaient, se heurtaient, amplifiées, déformées, agitées sans guide et sans frein.On reste surpris et choqué maintenant des partis pris, des passions et des erreurs grossières répandues dans les divers camps.C’est l’époque de l’extension du faux scientisme matérialiste, de la déification de la science.Formé par ses propres moyens et pourvu d’un sens critique non éduqué, le grand public se laisse éblouir par son propre savoir et porte sur toute chose des jugements sommaires, à la fois catégoriques et simplistes.On adopte 56 REVUE TRIMESTRIELLE CANADIENNE sans discussion la parole brutale de Karl Vogt: “Le cerveau sécrète la pensée comme le foie sécrète la bile”.Le malaise est aggravé par le divorce regrettable qui intervient entre la “science pure” et la “science appliquée”, et beaucoup de savants se retirant dans leur “tour d’ivoire” méconnaissent alors leur rôle qui est avant tout d’éduquer , de guider la nation, et de se rendre utiles à son progrès moral, intellectuel et matériel.Vers la fin du XIXe siècle cependant, l’œuvre de Pasteur, une de nos plus pures gloires, fait tomber bien des préventions contre les applications des sciences biologiques.Devant la poussée de l’opinion, on se décide à une refonte complète du système d’enseignement français.La réforme de 1902 introduit un enseignement moderne, entièrement consacré aux sciences.Le sacrifice du latin était-il nécessaire ?On peut en douter, puisqu’il existe encore une section C: latin-sciences où le programme scientifique est le même que dans la section moderne.De plus, les hésitations qui se produisent depuis cette époque montrent bien que l’incompatibilité des sciences et des humanités classiques est loin d’être prouvée.En 1923 on rétablit l’étude obligatoire du latin, unie d’ailleurs à celle des sciences; inversement, en 1925, on reconstitue l’enseignement moderne, mais en laissant subsister dans la section littéraire un programme scientifique assez approfondi.Ces deux modifications opposées conduisent d’ailleurs à la même conclusion: l’enseignement des sciences n’est nullement incompatible avec celui des humanités classiques.Toutes les fois que l’enfant est capable de les recevoir, les deux disciplines, loin de se gêner, s’aident et se complètent harmonieusement.Nous pouvons remarquer en outre que la part faite aux sciences naturelles en 1902 dans toutes les sections n’a jamais été remise en question et qu’elle n’a même jamais cessé d’être augmentée.Il y a là une tendance nécessaire d’adaptation au progrès, admise sans discussion aujourd’hui à la fois par les “classiques” et par les “modernes”.En ce qui concerne l’enseignement supérieur français nous observons la même tendance, amplifiée, dans la multiplication des chaires de Faculté consacrées aux sciences expérimentales, dans la création de nombreux Laboratoires maritimes et d’instituts de recherches, dans l’extension récente du programme de sciences physiques de la classe de Mathématiques spéciales et du concours des Grandes Écoles, dans la création au concours d’entrée de l’École VALEUR ÉDUCATIVE DES SCIENCES DE LA NATURE 57 Normale Supérieure d’un groupe III, réservé aux sciences physiques et naturelles, dans l’introduction facultative de certificats de sciences en vue de l’Agrégation de Philosophie.II —PART DES SCIENCES EXPÉRIMENTALES DANS L’ENSEIGNEMENT L’accommodation est donc accomplie sur le plan de l’enseignement supérieur et bien près de s’accomplir sur celui de l’enseignement secondaire.Convient-il d’opposer sur ce dernier plan les sciences mathématiques aux sciences expérimentales ?Cela paraîtrait peu raisonnable.Une ancienne conception voulait établir dans l’enseignement des sciences un ordre de succession calqué sur la classification d'Auguste Comte.Marchant du “simple” au “complexe”, on passerait des sciences mathématiques aux sciences physiques puis aux sciences naturelles, pour terminer l’édifice par les sciences psychologiques et sociologiques.Cet ordre de progression est conforme en effet à ce que nous montre l’histoire du progrès humain, en particulier celle du XIXe siècle.Les sciences de la nature, trouvant leur objet hors d’elles-mêmes, doivent comporter en premier lieu un inventaire, une nomenclature et une classification, d’où un retard vis-à-vis des sciences mathématiques, qui ignorent ce temps mort.Mais maintenant le stade est dépassé.Les sciences physiques et naturelles, bien que loin d’avoir atteint une figure définitive, offrent déjà un édifice solide et bien articulé.Peu importe désormais le point de vue historique ou philosophique.Nous devons envisager la question du seul point de vue de l’éducateur, nous demandant seulement : “Quelles sont les matières les plus facilement assimilables et les plus profitables pour les enfants ?” Une certaine formation mathématique, en calcul, en géométrie élémentaire, est indispensable dès le début; mais en allant trop vite dans cette voie, on s’exposerait à de graves mécomptes.Les facultés d’abstraction des enfants sont encore incomplètement développées et il faut bien reconnaître que l’objet complexe mais concret des sciences naturelles est plus facilement assimilable pour eux.Loin de se combattre, les deux disciplines scientifiques doivent d’ailleurs se compléter et s’équilibrer harmonieusement dès le début; tandis que l’enseignement des mathématiques, partant de données simples, marche de complications en complications, inversement, dans la classe de sciences naturelles on part d’objets dispersés et 58 REVUE TRIMESTRIELLE CANADIENNE compliqués qu’on analyse, qu’on simplifie, qu’on relie les uns aux autres.Les sciences physiques, qui exigent à la fois des qualités d’observation et d’abstraction assez développées ne doivent être introduites qu’un peu plus tard.L’insuffisance du rôle attribué aux sciences expérimentales dans l’enseignement au XIXe siècle est peut-être une des causes du penchant à la systématisation théorique si répandu à cette époque.Un contact direct et étendu avec les choses et les faits aurait sans doute corrigé bien des habitudes intellectuelles et évité la conception de bien des utopies.HI — MOYENS D’ENSEIGNEMENT La tâche qui incombe aux sciences expérimentales dans la formation de l’esprit est d’ailleurs rendue aisée, d’une part par les tendances des enfants, d’autre part par les moyens matériels dont dispose aujourd’hui l’éducateur.Les élèves, même très jeunes, manifestent à l’étude des sciences naturelles un plaisir, une avidité de connaissances nouvelles peut-être plus marquée qu’en aucune autre matière.Là réside un des meilleurs arguments en faveur de l’introduction très précoce de cet enseignement dans les programmes.Le rôle du professeur de sciences naturelles doit être surtout d’entretenir et de diriger la curiosité de ses élèves, de les attirer vers les sujets d’étude plutôt que de les pousser.Les élèves viennent à lui, même lorsque sa classe est rendue facultative; j’ai observé personnellement le fait à diverses reprises.Là se manifeste déjà la “joie de connaître”, selon la belle expression de notre grand géologue Termier.A vrai dire, le maître possède aujourd’hui des moyens d’enseignement tels qu’il lui serait impardonnable de produire sur son auditoire une impression différente.D’abord sa classe est la plus jolie, ornée de tableaux multicolores représentant des fleurs, des animaux, des paysages; les livres eux-mêmes renferment des planches coloriées.Puis le cours est animé constamment par la présentation d’une plante ou d’un animal, vivants de préférence, ou bien de modèles démontables.Avec une installation simple et peu coûteuse, avec un petit cinéma d appartement, la vie même des animaux en liberté, la culture des plantes, les phénomènes géologiques se déroulent sous les yeux des enfants.Enfin et surtout les élèves participent eux-mêmes à la recherche, à l’examen de l’objet: des séances de travaux pratiques leur permettent d’étudier, de disséquer, de dessiner les plantes et les animaux.Un canif, une aiguille, une plume neuve leur suffisent pour cela. VALEUR ÉDUCATIVE DES SCIENCES DE LA NATURE 59 Leurs dessins sont rais au concours et les mieux réussis vont orner les murs de la classe, créant une remarquable émulation.Pendant mon séjour au lycée d’Oran, mes élèves, pourtant de races très diverses: français, espagnols, israélites, arabes, rivalisaient d’habileté et parvenaient à faire de petites merveilles à l’aquarelle ou à la plume.Dès le printemps les promenades, libres ou dirigées par le professeur, permettent de rassembler d’innombrables choses: plantes, animaux, cailloux, fossiles et même photographies et films.Chaque élève tient à faire sa collection et la montre avec fierté.Le scoutisme, si utile au point de vue éducatif, coopère admirablement à cette formation.11 convient de pousser les enfants à faire mieux encore: à suivre des élevages d’animaux ou des germinations de plantes.Quelques cages, des aquariums rustiques, quelques pots de fleurs égaient la salle de classe et fournissent le sujet de passionnantes observations sur les mœurs des insectes, les tropismes des plantes, les phénomènes de croissance, observations complétées par des expériences plus approfondies dans les classes supérieures.Si la classe de sciences naturelles est la plus attrayante, à la fois pour le professeur et les élèves, elle est aussi celle où la discipline est le plus facile à établir.L’unique moyen de discipline doit être celui-ci : privation de cinéma ou de travaux pratiques.La seule menace de cette sanction fait merveille et ramène les pires à la raison.Et les moyens ne manquent pas si l’on surprend quelques symptômes de fatigue: le professeur de sciences naturelles, lorsque son auditoire tend à s’endormir, raconte une histoire de chasse, ou de voyage, ou la vie d’un insecte.Immédiatement la gaieté, l’animation, l’intérêt réapparaissent.Tout cela n’est ni difficile ni coûteux, et les méthodes que je viens d’exposer peuvent être appliquées partout avec des moyens matériels très réduits.Les crédits d’aucun établissement ne sauraient en être compromis, pas plus que les honoraires.IV—HORAIRES ET PROGRAMMES Le temps qu’il convient de consacrer aux sciences naturelles ne dépasse pas deux heures dans les petites classes.Ce temps ne peut être réduit sous peine d’introduire une trop grande discontinuité d’une semaine à l’autre.Il ne peut guère être augmenté sans porter tort aux autres matières.Nous devons remarquer d’ailleurs qu’il s’agit là de deux heures nettes.La classe de sciences naturelles 60 REVUE TRIMESTRIELLE CANADIENNE ne comporte pas de devoirs autres que la mise au net du cahier de résumés, ou bien, pour les grandes classes, la rédaction des notes prises pendant le cours.Les répétitions et leçons particulières sont entièrement inutiles.Le déroulement du programme d’une classe à l’autre peut être établi sur le plan suivant, inspiré des programmes actuels de l’enseignement français: En 6e et en 5e la classe comporte deux parties: la première, en hiver, est consacrée à la Zoologie; la seconde, au printemps, est consacrée à la Botanique.a) Classe de 6e: (âge normal: 10-11 ans.) (2 heures) f 1 ° Étude sommaire de l’homme et des animaux vertébrés, mammifères, oiseaux, reptiles, < batraciens, poissons, en insistant sur les animaux domestiques.2° Étude de quelques plantes communes.b) Classe de 5e: (11-12 ans) (2 heures) 1° Étude des animaux invertébrés, spécialement.les insectes.2° Étude du règne végétal; notions de la Classification.c) Classe de 4e: (12-13 ans) • (1 heure ou 1 h.yi) ( Géologie: Étude sommaire des minéraux courants, des phénomènes actuels (action des eaux, formation des sédiments, volcanisme, etc.), des périodes géologiques.(Animaux et plantes caractéristiques de chaque période.) Ce cours doit être relié de très près au cours de Géographie.A partir de la 4e, il paraît indispensable en outre de fournir aux enfants, à côté de l’enseignement des sciences naturelles, quelques notions de Physique et de Chimie.Les programmes de 1902 avaient marqué une heureuse innovation en introduisant en 4e et en 3eB un petit cours de sciences physiques.La suppression de ce cours en 1923 paraît être une erreur et une régression.J’ai éprouvé personnellement quelque difficulté à exposer le cours de Géologie en 4e, le cours d’Hygiène en 3e, en l’absence de tout enseignement de la Chimie; et les collègues que j’ai consultés à ce sujet, tant scientifiques que littéraires, ont été unanimes à regretter cette disparition.Si l’on ne peut mieux faire, il faudrait consacrer à la classe de sciences en 4e l’horaire suivant: 1 heure de Géologie, 1 heure de Chimie et, si possible, 1 heure de Physique.Ces deux dernières ma- VALEUR ÉDUCATIVE DES SCIENCES DE LA NATURE 61 tières auraient pour programme: Chimie.—Chimie minérale ; métalloïdes et métaux.(Cours très élémentaire, limité il l’étude des corps usuels).Physique.—Pesanteur.États de la matière.Chaleur.Machines.Ce cours est calculé en vue de soutenir et d’appuyer le cours de Géologie.Le programme de Chimie étant plus chargé que celui de Physique, on peut limiter cette dernière à la première moitié de l’année, et consacrer deux heures il la Chimie pendant la seconde moitié.L’enseignement doit être avant tout concret et expérimental, lié de très près à l’enseignement des sciences naturelles.On pourra ainsi aborder sans difficulté le programme de 3e, particulièrement délicat et important.d) Classe de 3e.e l’homme: anatomie, phy- Ce programme doit être soutenu également par un enseignement des sciences physiques: Chimie organique.—Carbures d’hydrogène, alcools, acides, sucres, corps azotés.Physique.—Acoustique, Optique, Électricité.Étude des applications.Le programme de la Chimie, étant moins chargé que celui de la Physique, pourra être limité à la première moitié de l’année scolaire.Ce programme convient admirablement aux tendances de l’enfant qui aime beaucoup, à cet âge, monter de petits appareils électriques, des expériences de chimie.On peut développer ainsi son ingéniosité, sa curiosité, et amorcer une première initiation, très précieuse pour aborder les classes suivantes: En 2e et en le aucun programme de sciences naturelles n’est actuellement prévu en France, afin de laisser le champ libre aux sciences physiques et chimiques.Il y a là une lacune assez fâcheuse, gênante pour le professeur lorsqu’il lui faut reprendre les élèves en Mathématiques élémentaires et en philosophie.Là encore l’enseignement fies sciences est considéré comme un élément “mineur”.A côté des programmes de Physique et de Chimie, identiques à ceux de 4e et de 3e, mais plus approfondis, nous pourrions prévoir un enseignement de Sciences naturelles, occupant 1 heure par se- (13-14 ans) (1 heure) ,1 siologie, hygiène, aliments, etc.) (Étude des maladies, des 62 REVUE TRIMESTRIELLE CANADIENNE tnaine s’il est impossible de faire mieux, et portant sur les points suivants: e) Classe de 2e.(14-15 ans) (1 heure) /) Classe de le.(Rhétorique) (15-16 ans) (1 heure) Zoologie générale, en étudiant à propos de chaque groupe la Paléontologie correspondante.Anatomie, Physiologie et Biologie végétales.Botanique générale, en étudiant à propos de chaque groupe ses applications et son importance économique.Ce cours doit être fait en jonction avec le cours de Géographie.L’introduction des sciences naturelles en seconde et en première permettrait d’alléger le programme des classes de Philosophie et de Mathématiques élémentaires; beaucoup trop chargé actuellement, et de le réduire aux sujets suivants: (j) Classes de Philosophie ET DE MATHÉMATIQUES ÉLÉMENTAIRES (16-17 ans) (2 heures) 1° Anatomie et Physiologie humaines.Hygiène personnelle et sociale.2 ° Étude d’ensemble des trois règnes ; historique des connaissances.Discussion des grandes théories relatives aux Sciences de la Nature.Ce cours s’appuie sur un cours de physique et de chimie assez approfondi.Il doit être fait en jonction étroite avec les cours de Morale, de Philosophie des sciences et d’instruction religieuse.Il convient d’établir à tous les degrés une liaison étroite entre les diverses matières enseignées.Les professeurs de spécialités différentes doivent se tenir réciproquement au courant de la marche de leurs cours et appuyer leurs enseignements les uns sur les autres, de façon à présenter à l’élève un tout homogène et cohérent.De cette façon seulement les sciences expérimentales pourront manifester toute leur importance éducatrice.V — VALEUR DES SCIENCES DE LA NATURE DANS LA FORMATION DE L’ESPRIT Nous devons considérer leur rôle au double point de vue de la culture générale et de la formation pratique.Parmi les arguments innombrables qui militent en leur faveur nous ne choisirons que les plus saillants: VALEUR ÉDUCATIVE DES SCIENCES DE LA NATURE 63 Les sciences expérimentales nous présentent un objet entièrement étranger à notre nature, offrant des réactions indépendantes de notre volonté, se laissant diriger selon des lois fixes mais non transformer à notre guise.Nous devons les aborder de “l’extérieur”.Plus les êtres sont différents de nous, plus les phénomènes sont éloignés de ceux qui tombent sous nos sens, plus nous devons faire effort pour nous adapter à eux et les comprendre.Ces sciences nous forcent donc à élargir notre conception du monde, à abandonner l’anthropocentrisme.Elles nous montrent le peu de place que nous occupons dans l’Univers, nous fournissent mille occasions de contact avec la réalité, qui nous obligent à la modestie, à la prudence, à la critique constante de nos idées théoriques.Elles constituent avant tout une école de bon sens, de réflexion et de sens critique.Elles nous habituent à manier divers instruments: l’observation, 1 expérimentation, les hypothèses de travail, les hypothèses explicatives, à discuter leur valeur et leur signification.Elles nous forcent à acquérir des qualités d’ordre, île méthode, et à passer constamment du travail analytique au travail synthétique sans perdre pour cela la clarté.Elles procurent ainsi un support matériel aux qualités d’exposition et de raisonnement façonnées dans les cours de lettres.Enfin et surtout, par l’admirable harmonie qui se dégage de l’étude du monde, les sciences de la nature fournissent un aliment inépuisable au philosophe, à l’artiste, au théologien lui-même, pour qui l’étude de l’œuvre divine est liée à celle du Créateur.On peut dire plus généralement qu’aucun homme cultivé n’a le droit de les négliger aujourd’hui, sans risquer de se trouver à tout instant inférieur à sa tâche.Auprès de cet argument, celui que nous pouvons tirer du point de vue pratique apparaîtra comme secondaire.Il est cependant digne d’intérêt.Sans même parler des professions tout entières consacrées à l'étude de la nature, comme celles du médecin ou du cultivateur, il n’est pas de carrière où une connaissance sérieuse des sciences biologiques ne soit utile ou indispensable.Un chef , un éducateur, un père de famille n’a pas le droit d’ignorer les principes d'hygiène personnelle et d’hygiène sociale qui lui permettront de défendre contre la maladie des êtres dont il a la charge, d’améliorer les conditions de vie de ceux qu’il doit protéger.Pour bien diriger une machine il faut la connaître.Aider à la diffusion de l’hygiène, de l’éducation physique raisonnée, en s’appuyant sur une connais- 64 REVUE TRIMESTRIELLE CANADIENNE sance approfondie du corps humain, est un devoir envers nous-mêmes et envers notre race.VI — ROLE DE LA SCIENCE FRANCO-CANADIENNE Un autre facteur ne doit pas être négligé, spécialement par les Canadiens-français; il importe avant tout de ne pas se laisser distancer, de ne pas risquer de se trouver un jour, vis-à-vis des voisins, en état d’infériorité, avec un retard impossible à regagner.Nous avons indiqué les gros efforts faits par la France pour adapter son enseignement au progrès scientifique.Ces efforts sont encore légèrement insuffisants vis-à-vis de ceux que font les peuples voisins, les Allemands surtout.A plus forte raison le Canadien-français, isolé dans le Nouveau-Monde, ne pourra sauver sa culture et sa langue que s’il les défend sur toute la ligne, que s’il évite un recours forcé à une langue étrangère pour une partie de sa formation intellectuelle.Pour cela il lui faut se mettre en mesure d’étudier lui-même tout son domaine.Enfin il est nécessaire d’attirer l’attention sur une question extrêmement grave, dont l’importance en I1 rance n a été leconnue que trop tard.Le Canada a pu observer avec tristesse le grand mouvement de déchristianisation qui a envahi la France au couis du XIXe siècle.Un fait est certain : le mouvement a commencé au XVIIIe siècle dans l’élite cultivée avant de s’étendre dans les masses.Et parmi les causes qu’on peut lui assigner, l’une des plus importantes semble être le conflit factice soulevé entre la science et la religion.Les catholiques n’ayant pas reconnu à temps l’importance du progrès scientifique, ont commencé par le négliger.Puis, surpris, ils ont adopté un moment une attitude de défense qui a aggravé la situation en faisant croire à l’antagonisme de la religion et de la science.L’accusation fausse d’obscurantisme a été une arme terrible.Beaucoup d’hommes cultivés, perdant confiance dans leurs anciens maîtres, se sont alors laissé entraîner au matérialisme le plus extrême.On peut songer que ce mal aurait été évité si les éducateurs spiritualistes avaient su se montrer constamment en tete du progrès scientifique à tous les degrés de 1 enseignement, si le XVIIIe siècle avait compté parmi ses écrivains catholiques autant de savants éminents que d’éminents littérateurs.L’erreur a été reconnue enfin, et rachetée par un magnifique VALEUR ÉDUCATIVE DES SCIENCES DE LA NATURE (55 développement de la science chrétienne à la fin du XIXe siècle.L’élite revient au spiritualisme.Mais les efforts d’un Pasteur, d’un Branly, d’un Termier, ne peuvent compenser le temps perdu ni effacer complètement le mal causé jadis par négligence: la masse reste distante, et Monseigneur Baudrillart, l’illustre recteur de l’Institut catholique de Paris, nous racontant, dans une réunion de Normaliens, sa vie d’élève à l’École Normale, pouvait nous dire avec tristesse: “Bien des choses auraient été changées en France et dans le monde, si les Catholiques avaient compris leur devoir cin-quanto ans plus tôt qu’ils ne l’ont fait”.Toutes les fois que la science ne se développe pas par la religion, elle se développe contre elle.L’expérience a été faite en France, et tristement faite.Qu’elle profite au moins à nos frères canadiens, Les contacts se multiplient entre la France et le Canada.La période difficile pourra donc être sautée et l’enseignement canadien pourra bénéficier de l’expérience péniblement acquise par l’enseignement français.Il serait vain de craindre des déviations d’esprits faibles, influencés et éblouis par leur propre savoir.Ces cas seront d’autant plus rares que les guides seront plus nombreux et plus sûrs.En 1913 Pierre Termier, du haut de l’esplanade de Québec, saluait le renouveau scientifique du jeune Canada.Depuis cette époque, le mouvement a progressé et les résultats s’en sont manifestés déjà aux yeux d’un observateur de France.Entre tous, le travail accompli par l’admirable savant qu’est le Frère Marie-Victorin fait grand honneur au Canada et à la culture française.Nous ne pouvons que lui souhaiter la formation d’élèves de plus en plus nombreux, explorant l’immense domaine ouvert à leur activité.Le Canada occupe une situation privilégiée au point de vue des Sciences de la Nature.L’inventaire détaillé des productions végétales, animales et minérales du territoire de la Confédération, élément nécessaire d’une mise en valeur raisonnée, est encore loin d’être terminé.Les terres polaires, les Rocheuses, la Côte du Pacifique constituent un champ d’action presque neuf, qui réserve encore bien des découvertes.Et si le peuple canadien est encore relativement peu nombreux, il doit compenser la faiblesse de son effectif par la hardiesse et l’activité de ses chercheurs.Fils d’une race forte, sportive, entreprenante, le jeune Canadien doit trouver dans l’étude de son immense domaine l’aliment inépuisable de son activité.Il reprendra ainsi la tradition de ses grands 66 REVUE TRIMESTRIELLE CANADIENNE ancêtres, les pionniers du Nouveau-Monde: il soutiendra l’honneur de sa race, il affirmera la vitalité de ses croyances.Et lorsqu’après une dure campagne dans les solitudes du Nord, le déclin du soleil le ramènera vers ses laboratoires, il gardera la vision lumineuse d’une Nature féconde et frémissante.Ecoutant la parole de ses maîtres enseignant la divine Vérité, il comprendra mieux l’œuvre admirable du Monde.Son regard s’élèvera et se fera plus profond et plus doux, car il aura vu resplendir à travers les mille facettes de notre univers sensible, l’éblouissant visage du Dieu qui l’a créé.Henri PRAT, Agrégé de V Université de France, Agrégé-Préparateur de Botanique à l’École Normale Supérieure. * INTRODUCTION À L’ÉTUDE DU CALCUL TENSORIEL (suite) III.— LES TENSEURS FONDAMENTAUX 17.Les tenseurs fondamentaux.—Si un arpenteur voulait, sans sortir de la surface sur laquelle il opère, se renseigner sur les propriétés de cette surface, il n’aurait qu’à s’en rapporter à ses mesures.Si constamment il obtenait une longueur ds comme somme géométrique de deux autres dxt et dx2 et telle que: (29) ds2 =dx i2 +dx j2 ou (30) ds2 =g 11 dx ,2 +g 12 dx 2 2 (31) avec gu = 1 =g!2 il pourrait conclure qu’il opère en coordonnées rectangulaires, sur une surface plane (sur un cylindre peut-être).Si (32) ds2 =dx i2+dx a2+2adx idx s le résultat serait celui d’un système plan à coordonnées obliques.Remarque.Un arpenteur opérant ainsi sur une surface cylindrique ne pourrait cependant pas distinguer cette surface d’un plan.Dans le cas précédent, on aurait g = 1 ; gJ2=l ; gi«= a =ga.; Si (33) ds2 =dx 12+cos2Xi dx52.où g 11 =1 ; g i a =0 ; g 2 a =cos2x i.Il devrait conclure qu’il se trouve sur un terrain bombé sphériquement, x i, y jouant le rôle de latitude et x a celui de longitude.En sorte que la connaissance des g renseigne sur la nature de l’espace (ici l’espace à deux dimensions) sur lequel le géomètre opère.18.En général on considère l’expression suivante: (34) ds 2 =g 1 J dx 1 2 +g 2 2 dx a 2 +g a a dx , 2.2g , jdx a dx ,.+2g 1, dx , dx 4.Les coefficients étant dix grandeurs différentes g appelées É «il 68 REVUE TRIMESTRIELLE CANADIENNE potentiels ou facteurs métriques; on prévoit que la connaissance de ces facteurs est de la plus haute importance pour l’étude de l’espace à quatre dimensions, ou chrono-espace, ou étendue topochronique, dans lequel nous sommes plongés.On peut écrire l’équation précédente sous forme abrégée: (35) ds2=gXiAdxxdx ; en se rappelant les conventions de sommation relativement aux indices répétés.Or ds2 est un invariant, et dx^ ainsi que dx sont tous deux des À ti.tenseurs contrevariants.Donc g.a le caractère de tenseur cova- riant du deuxième ordre.19.Nous allons vérifier directement, sur un exemple simple, dans l’espace à deux dimensions, qu’il en est bien ainsi.Soit (36) ds2=gn dxi2+g,i dxs2+2 g,, dx i dx,.Les formules de transformation de coordonnées étant: INTRODUCTION A L’ÉTUDE DU CALCUL TENSORIEL 69 (37) x,=f, (x't, x',) et x j =f, (x'i, x't) On a dx , = dx' i +-^ dx' 2 et dx 2 = -^A dx' i -f-^-ï-dx' » ôx i Ôx 2 ôx'i ôx' - Substituant, nous obtenons: (38) ds2=g, /^idx', -Adx' ,V+g, dx', + £.’dx' ,Y \ ôx i ôx j / \ ôx i ôx 2 / +2g, /i^dx',+£idx',) fiL'dx', +iL'dx'.) \Sx , Ôx j / \5x j ôx'j / D’où l’on voit facilement que le coefficient de dx',2 c’est-à-dire g' 11 a bien comme valeur: ôx i ôx, Sx i Sx « „ ôx i Sx, ¦ i3“g,î+2* Sx'i Sx', Sx', Sx' , Sx', «x'.gu et en général on a g' = ôx' Sx\l Sxv Sx' y» a (i 20.Soit maintenant le déterminant suivant: g.1 gu g * a gu g.> g a * g a a g a a gai g a a g a « ga.g* i g.a gu gu que l’on appelle g.On peut développer g par rapport aux éléments d’une colonne par exemple, ce qui donne: (40) g =g i i A i ¦ -f-g is A 12_Hg a 2 A j 2 +g a 2 A < 2 Ak représentant les divers coefficients.Mais si, conservant les à coefficients, on change un des indices des g on aura: Cl p (41) O =g 1 J A 1 2 +g j a A J " +g a a A J 2 +g a a A a 2.puisque l’on aurait alors développé un déterminant à deux colonnes identiques.Si maintenant, considérant les coefficients du développement du déterminant (c’est-à-dire les mineurs affectés du signe convenable) nous divisons ces coefficients par le déterminant g lui-même, nous pourrons désigner les quotients par g^v et nous aurons par définition: (42) g^ g(AV=1 Puisque g^y est un tenseur covariant du second ordre, il s’en- 70 REVUE TRIMESTRIELLE CANADIENNE suit que gl*v est un tenseur contrevariant du second ordre, le produit des deux étant un invariant.21.Ecrivons de même: (43) g*=g _gV-\ Il est évident d’après ce qui précède Œ [XG que g^' = 1 ou 0 suivant que X = a ou qu’il est différent de s.(7 Nous nous trouvons donc en présence de trois tenseurs: g i g11'1, gA’ que l’°n appelle des tenseurs fondamentaux.22.Le tenseur mixte g’*' peut servir d’opérateur pour changer Œ un indice.\ G Si par exemple nous multiplions AA par g^ nous aurons: g^ =g51 A1 +g° j A2 +ga , A1 +g° , A4.dont les termes sont tous nuis, sauf celui où les deux indices de O gp sont égaux (43) a On a donc: (44) g* AX=A«.23.Les deux autres tenseurs fondamentaux peuvent servir également pour faire “monter ou descendre” les indices, autrement dit pour transformer un caractère de covariance en un caractère de contrevariance ou inversement.Soit par exemple a”.On obtient: (45) ara grh =ah, où a£ est un nouveau tenseur qui reste rattaché à l’ancien et qui a perdu un caractère de contrevariance pour en acquérir un de covariance.De même (46) ah g8t = aht Donc (47) a” grh g8t = aht et l’on a ainsi fait descendre les deux indices.Par une opération similaire, on peut faire monter les indices.Cette opération permet d’utiliser un tenseur contrevariant par exemple lorsque cela est plus commode.24.Application.Soit à calculer les composantes contre-variantes d’un vecteur en fonction de ses composantes covariantes.On a défini (6) ce qu’il faut entendre par composantes cova- INTRODUCTION A L’ÉTUDE DU CALCUL TENSORIEL 71 riantes et composantes contrevariantes d’un vecteur en coordonnées rectilignes.On a l’équation: (48) X2=g2a Xa qui développée devient; X2=g21X1+g22X„ Or 49) ds2 =dx i2 -f dx 2 2 +2 dx i dx 2 cos a et gu = 1 =g22 ; gi2=cos a =g 21', Le déterminant g devient dans ce cas: 1 cos a g = = sin2a cos a 1 On trouve donc: g11 =—— et g22 = —-— g 12 =g2 sin2a sin2a Soit |x l’angle de X avec l’axe des x.On a: (50) X i =XcoS[x ; X 2 =X cos(a-[i) et .,,X2 X Y2 Xsin^i.(51)- = - OU X2= —-— sin [1 sin a cos a sin2 a sm a REVUE TRIMESTRIELLE CANADIENNE Asm u.sin a Si la formule (48) est vraie, on doit avoir identiquement: Xcos a .Xcos ( a-u.) (cos n) H-—— sin2 a Ou sin (i sin a = — cos a cos jj.+cos (a-g) ce qui est évident.IV LES SYMBOLES DE CHRISTOFFEL 25.Les symboles de Christoffel.On désigne ainsi des symboles particulièrement importants, pour l’étude de l’espace, pour l’équation des géodésiques, pour l’équation de la loi de gravitation.On écrit par définition: (53) où il n’y a pas sommation puisque aucun indice n’est répété.De même on écrit: ^ , ,i rV shv 8vi (M, (!».) -J-J v g X On appelle le premier (53), symbole de Christoffel de première espèce, et le second (54) symbole de Christoffel de seconde espèce.Dans le second, il y a sommation par rapport à X puisque ce symbole est répété.Les symboles de Christoffel sont les composantes de la force généralisée, comme les g sont les composantes du potentiel.26.On trouve facilement une relation entre les symboles de Christoffel.En multipliant par g5A l’équation (53) on obtient: (55) g5A [nu, À MINISTERE DES MINES ilonoiabis Charles Stewart» Ministre, Charles Camsell, Souft-Miolstïe PUBLICATIONS RECENTES EN FRANÇAIS 2148.2126.MINISTÈRE DES MINES Rapport du Ministère des Mines pour l’année se terminant au 31 mars 1927.T ' COMMISSION GÉOLOGIQUE Rapport sommaire 1924, partie C, comprenant les rapports suivants: Régions de Cléricy et de Kinojévis, Que.—W.-F.James et J.-B.Mawdsley; Monts Serpentine et Sbickshock, Gaspé, Qué, — F.-J.Alcock, 2139.Rapport sommaire 1925, partie C, comprenant les rapports suivants: Mine Wright, canton de Duhamel, Une., et Gisements d’Or et de Cuivre du Québec occidental — H.-C.Cooke; Régions de La Motte et de Fournière, Qué., et Gisements minéraux des cantons de Besmeloizes et de Trécesson, Qué.— W.-F.James et J.-B.Mawdsley; Région de Destor, Abitibi, Qué.— B.-S.-W.Buffam; Ile du Calumet, comté, de Pontiac, Qué.— R.-W.Goran son.Mémoire 141—Géographie et géologie du district du lac Melville, presqu’île du Labrador — E.-M.Kindle.Prix 25 cents.Mémoire 144—Là région eartographiée du mont Albert, Gaspé, Qué.— F.-J.Alcock.( DIVISION DES MINES ET COMMISSION FÉDÉRALE DU COMBUSTIBLE 685.Recherches touchant les ressources minérales et l’industrie minière, division des Mines, 1924.Brochures: Chauffage au charbon, au coke, à la tourbe.Avantages de l’isolation thermique de votre maison.DIVISION DES EXPLOSIFS 24.Rapport annuel de la division des Explosifs 1927.EN PRÉPARATION .Ç Rapport sommaire, Commission géologique 1926, partie C.' Mémoire 152.Région de St-Urbain, Comté de CharlevOixt Géologie et minéraux industriels du Canada.Les industries chiniiques et métallurgiques au Canada.Les abrasifs au Canada.Les pierres calcaires dans Québec et Ontario.AVIS: On peut se procurer les publications ci-dessous en s’adressant au chef du Bureau de Traduction, Ministère des Mines, Ottawa. ifSiPiiiii mm L’Homme bien mis porte L’ENSEMBLE BLEU DIXIE.-, / ' .' 0Ë ERINÏEMES;L .¦ ; ei rhoimne avise vient l'acheter cliax DEPUIS * Cet ensemble comprend: .•/> ¦ -.; - : • ÉLii td évident que.Ton peut ;;o pr&üfè* fe dernières «©uvéàgïés â .très' .l“ônVc«!Bp?«.» '»éîw savon k nte.-ft ibagues- i»otetesr.aîh'si qu?o
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