Lectures, 1 mai 1952, mai
Revue mensuelle de Bibliographie critique Organe du Service des Lectures du diocèse de Montréal et de l’A.C.BJF.SOMMAIRE IDÉAL ET PRINCIPES ^ Les « comic,) », denrées infectes.Jean-Paul Pinsonneault 401 ÉTUDES CRITIQUES Le ciel et la terre de Carlo Coccioli Jean-Paul Beausoleil, ptre 406 Tempête our Douarnenez de Henri Queffélec Rol.-M.Charland, c.s.c.410 FAITS ET COMMENTAIRES La Société Fides en France et le rayonnement du Canada à l'étranger.Jean Lacourcière 414 Mise en garde contre le Mariage parjait de Van de Velde 415 DOCUMENTS L’hu manisme d’Antoine de Saint-Exupéry : évolution et qualité.Jean Sonet, s.j.416 NOTICES BIBLIOGRAPHIQUES Ouvrages (Voir liste des auteurs, p.2 de la couverture) 424 BIBLIOTHECA La formation des bibliothécaires.Pierre Lelièvre 438 Notre-Dame du Livre.Marie-Claire Daveluy 440 A travers le monde des bibliothèques Guide to Rejerence Booko — La classification décimale de Dewey — Une initiative nouvelle : appui aux bibliothèques enfantines.441 Ce que représentent les Néo-Canadiens (suite et lin).Réné Gauthier 444 Liste des fiches de catalogue publiées en mars et avril 1952 .447 TOME VIII — No 9 MAI 1952 LECTURES REVUE MENSUELLE DE BIBLIOGRAPHIE CRITIQUE publiée par le Service de Bibliographie et de Documentation de FIDES organe du Service des Lectures de l’Action catholique du diocèse de Montréal Direction : Paul-A.MARTIN, c.s.e., aumônier du Service des Lectures Rédaction : Jean-Paul PINSONNEAULT, secrétaire du Service des Lectures Conseillers: Mme Marie-Paule Vinav, et M.Benoit Baril, respectivement présidente et trésorier du Service des Lectures.NOI ES : I.La revue est publiée mensuellement, de septembre à juin.Les dix livraisons de l’année constituent un tome.Le dernier numéro du tome (soit celui de juin), comprend une table méthodique des sujets traités ainsi qu'une table alphabétique des ouvrages recensés pendant l'année.2 Les références bibliographiques sont rédigées d'après les règles de la catalo-graphie.Les cotes morales en usage sont les suivantes : M Mauvais D Dangereux B?Appelle des réserves plus ou moins graves, c'est-à-dire à défendre d’une façon générale aux gens non formés (intellectuellement et moralement).B Pour adultes.Un ouvrage dont le titre n’est suivi d’aucune de ces quatre mentions est irréprochable et peut être lu par tous.Publication autorisé» par l'Ordinalra CANADA : ÉTRANGER : le numéro.$0.35 Abonnement annuel.$3.75 abonnement annuel.$3.50 FRANCE: abonnement annuel.900 fr.C.C.P.PARIS 7262.50 FIDES — 25 est, rue Saint-Jacques, Montréal-1 — PLateau 8335 Société FIDES, 120, Boulevard Raspail — Paris (Vie) — Littré 73-S5 Table alphabétique des noms d’auteurs Al ME R Y (C.), 430.ARAMI (M.M.), 424.AU RI MONT (P.d’).430.BAZIN (L.-R.), 431.BOUCHER (R.), s.j.429.BOURGEOIS (G.) et LECOCQ (L.-P).431.BOUSQUET (M.-P.).434.CLARK (D ), 435.CLEMENT (M ), 427.COCCIOLI (C.).40.COCTEAU (J.).429.COMITE THEOLOGIQUE DE LYON, 428.*** I.es communistes cl la formation de la jeunesse?, 428.DANTERNE (J ).435.DELAGNY (G.-M.), 431.DEMOULIN (J.).424.DESMARAIS (M.-M.), o.p., 425.DROZE (C.et L.), 432.FER LAC (E.).432.GODIN (IL).420.HAWES (B.).43t>.HÉBERT (J ), 433.*** Heidi.Jille des montagnes, 43t>.IIYbE (M.O.).436.*** de choisis.mes auteurs, 424.L’ARCHEVEQUE-DUGUAY (J.).425.LELONG (M.-IL), o.p.437.MASSA RT (Clian.IL), 420.PARE (L ).427.QUEFFELEC (IL).410.SAINT-ANGE, 432.SAINT-YVES (C ).431 SOLHAC (C.).433.TRAMOND (R ), 428.VALETTE (R.).431 VALLIN (G.de).432.WILDE (L).430.W1RTA (G ).432 Autorisé comme emvi postal de la deuxième classe.Ministère des Postes.Ottawa. IDÉAL ET PRINCIPES Les “comics/' denrées injectes LL temps n est plus, il est vrai, où Philaminthe adorait commenter Vaugelas et vouait une admiration exclamative au dernier sonnet de Trissotin, mais il se trouve toujours par malheur de ces gens atteints de l'exécrable manie de poser à l’homme cultivé ou à la femme savante en paradant sous les regards du public, le dernier roman de Marcel Aymé sous le bras ou le dernier recueil de Prévert à la main.Poussé à l’excès, un tel travers donne ce produit quasi exclusif de la civilisation moderne, le snobisme, et peut à la longue discréditer toute forme de curiosité intellectuelle dans l’opinion de certains esprits plus obtus que malveillants.Mais il faut en convenir, pareil abus n’a rien de comparable dans ses plus désastreux effets à la vogue stupéfiante d’une littérature à sensations qui se trafique impunément dans les kiosques à journaux, les gares, les librairies et certaines tabagies, tous endroits devenus trop souvent, avec l’évolution d’un siècle matérialiste, de véritables losses à ordures, l’antre empuanti du monstre Ignorance, la source fétide de l’avilissement et du crime.L’engouement du public pour cette denrée infecte a pris de nos jours de telles proportions qu’il semble qu’il nous faille être les témoins ahuris d’une dégradante fringale de la bêtise.Ne vous fut-il jamais donné, cher lecteur, d’observer à la dérobée le visage usé et tendu d’un ouvrier ou la figure rembrunie et séduite à la fois d’un adolescent, presque collés à une page illustrée en couleurs criardes, et lentement dévorés par une espèce d’euphorie bestiale, dans une sorte de passivité complice où le cerveau vidé semble devenu la proie d’une intrigue absurde et d’un envoûtement où s’exaspère la violence de l’instinct ?Tout l'être semble alors abstrait de la vie et du milieu par je ne sais quel phénomène de dépassement.Et c'est miracle lorsque l'univers intérieur du lecteur survit encore à cet effritement du monde extérieur.Pour ma part, je ne sais spectacle plus lamentable que celui d’individus doués d’intelligence et de volonté, fascinés par rla chimère et tout au souci de rompre les dernières amarres qui les relient à une réalité spirituelle si humble soit-elle, dans un * besoin presque désespéré de fuir leur âme.Notre monde serait-il mai 1952 401 devenu si horrible qu’il faille pour s’en délivrer ne fût-ce que quelques instants abdiquer sa propre grandeur d’homme et chercher dans une pâture infecte le sommeil et l'oubli ?— Nous refusons de le croire.Et est-ce à dire que nous tenons tous les journaux illustrés, vulgairement appelés comict, pour uniques responsables de l’ignorance et de la jobarderie actuelles du public devant les événements graves et de son insouciance lamentable en face de tous les problèmes vitaux de notre époque, qu’ils soient d’ordre social, économique ou religieux ?— Ce serait là verser dans une généralisation partiale et hâtive et ne tenir aucun compte des traits caractéristiques de cette littérature nocive.La raison première de l’échec de certaines croisades bien inspirées, lancées contre la vogue effarante des junniet, des corme Aript et des corme booko au cours des dernières années, tient en majeure partie du fait que certains apôtres alertés de la littérature saine ont à leur insu négligé de nuancer leur jugement et proféré l’anathème avec une indignation outrée.Dans leur désir de servir une cause urgente et juste, d’aucuns n’ont pu se préserver de l’atteinte du prurit de tout condamner.Afin de remédier à ces écarts d’un zèle par ailleurs bien intentionné, essayons de définir brièvement ce qui caractérise ces histoires stupides et abracadabrantes dont se repaît de plus en plus goulûment une clientèle abrutie.Cette littérature truffée d’histoires de crimes et de récits imprégnés de matérialisme a pour conséquences néfastes habituelles d’accoutumer le lecteur à la violence déchaînée et d’exciter en lui des instincts de violence par un mépris total de la vie humaine, une confusion perpétuelle de la justice et de la vengeance, et le spectacle de héros justiciers implacables qui, en l’absence de toute loi, incarnent la morale.Qu’est-ce qu'une vie humaine pour les personnages de ces histoires faisandées dès qu’il s’agit pour l’un d’eux de percer les secrets scientifiques du professeur X., de subtiliser les diamants de la bégum Y., de forcer l’enceinte sacrée du temple de quelque divinité primitive, de pénétrer le mystère du royaume des hommes-pantnères, d’arracher un camarade aux mains de pirates sanguinaires ou d’aventuriers sans scrupule, d’extorquer une rançon ou de perpétrer le rapt de quelque innocente jouvencelle égarée dans ce milieu interlope ?— Moins que rien.Les héros n’ont égard ni à la condition ni au sexe des victimes.Une seule chose compte pour eux : arriver à leurs fins lut-ce au prix des crimes les plus monstrueux ert pa les moyens les plus ignobles.S’il est vrai que, dans presque tous les cas, un cœur généreux se lève pour venger les droits de l’opprimé, il faut voir avec quelle conscience éclairée de son devoir ce piètre chevalier de la justice se lance tête baissée dans les plus cocasses aventures, et à quels 402 LECTURES moyens abjects il ne craint pas de recourir pour avoir raison de l’adversaire.La torture, la mort, le crime, le mensonge, la lâcheté, la brutalité, le cynisme, la violence sont des moyens devant lesquels il ne recule pas et qui lui valent, la plupart du temps, les plus mirobolants succès et la reconnaissance admirative de ses obligés.Ses exploits, ses intrigues, ses bassesses mêmes conservent un charme héroïque et lui méritent l’absolution gratuite et empressée des honnêtes gens.On ne saurait trop louer en lui la subtilité de la ruse, le miracle de la force, la violence justicièrc et l’énergie farouche.Et quand il s'agit enfin de pourvoir au châtiment des coupables, avec quelle sauvagerie haineuse et quelle cruauté raffinée les héros ne se font-ils pas les instruments de la justice?La clémence et l’indulgence sont des sentiments inconnus dans cet univers ramené aux proportions d’une jungle humaine où les individus ne semblent réunis que pour s'entre-tuer.« Dans le monde où ces illustrés font vivre nos enfants, écrit Jean Rimaud dans un article intitulé Tarzan, King-Kong et C/e, dans l’humanité dont ils leur imposent la représentation, en face des criminels déchaînés, il n’y a que la conscience individuelle de justiciers se donnant à eux-mêmes mission de châtier, s'érigeant en juges, prononçant la mort du coupable et exécutant la sentence avec une sorte d’allégresse.C’est pur et simple retour à la barbarie.» Il n'v a donc pas à se rebiffer lorsque nous affirmons qu’un esprit gavé de cette littérature infecte en arrive presque infailliblement a ne considérer la vie que comme une chasse a l’homme et à se convaincre que la force brutale est la seule arme de la justice.D'aucuns, plus férus de vagues réminiscences que de vraie culture, objecteront avec un imperturbable sérieux que la violence n’est pas l'apanage exclusif des cornice/ et que cei tains chefs-d’œuvre de la littérature classique sont d’une violence et d’une cruauté inouïes.Ils iront peut-être jusqu’à invoquer des noms comme ceux d'Euripide, de Shakespeare et de Racine à la décharge d’un ramassis de barbouilleurs sans talent dont l’imagination indigente s'esquinte à longueur de pages sur d’insipides histoires de gorilles et de pygmées, de voyous et de forbans, de dinosaures et d’amazones.Non, l’adage ne ment pas : l'admiration d’un plus sot est, de nos jours plus que jamais, acquise au sot.Toute subtile qu’elle puisse paraître de prime abord, pareille objection n’a cependant rien d’inédit puisqu’elle fut soulevée il y a quelques années, à la suite d’une tentative de vulgarisation faite par nos grands voisins d’outre-frontière.Dans le but d'initier la jeunesse à l'œuvre du plus éclatant génie qu’ait produit la littérature anglaise, on poussa le ridicule jusqu’à publier Macbeth sous forme de comic book.Une telle initiative souleva l’indignation de l'élite intellectuelle américaine et valut à ses auteurs le haro unanime de la critique.On tenta bien de rétorquer et d’obtenir gain de cause en citant à la barre de l'opinion Hamlet, Néron, Phèdre et comparses.Pouvait-on, je vous le demande, donner plus à fond dans le ridicule ?Le Saturday Review oj Literature, le Xew York Times et America entrèrent dans la controverse et blâmèrent l’abus des récits de violence relevé dans les Junnies.Dans un billet paru en date du 19 octobre 1950 dans le Devoir, un chroniqueur réfutait en ces termes l’objection des tenants de cette incroyable théorie : « .la violence est secondaire, dans les livres comme au théâtre, et sans doute au cinéma, à la radio, à la télé vision.Ce qui compte c’est le contexte de la violence, sa signification ; si l’on en fait une fin, c’est inévitablement un mauvais et dangereux exemple ; mais si elle est un moyen, le jugement porte alors sur les motifs, les circonstances de la violence, son résultat, la solution bonne ou mauvaise d'un problème, et il s'en dégage une leçon salutaire.)) Or il est indubitable que la cruauté et la violence chez Racine et Shakespeare ne constituent jamais une fin, mais un moyen pur et simple.Elles ne violentent jamais l’esprit du lecteur au point de le rendre impuissant à porter un jugement objectif sur la conduite de Néron sacrifiant Britannicus à son ambition ou sur le délire vengeur d’Hamlet immolant au spectre du roi de Danemark la reine Gertrude, son oncle, Polonius et Laerte.Il y aura donc toujours moins de danger pour un esprit équilibré à lire Bajazet, Britannicus, le Roi Lear, Macbeth, les Cbotpbores et les Bacchantes que Tarzan, te Cobra à sept têtes, Apache Kid, Tales from the Crypt, t’Agent secret X-9 et Jacques le Matamore, tellement il est vrai que la sottise véhicule les poisons les plus subtils.Une pensée célèbre de Thomas Gordeieff me revient en mémoire au moment d’esquisser un tableau des ruines que peut accumuler la lecture quotidienne de cette littérature sordide dont le présent article a tenté d’établir la notion.Ce penseur écrit : « Il meurt plus d’hommes tous les ans parce qu’ils ne connaissent pas leur prix et ne s’estiment pas à leur juste valeur, qu’il n’en meurt de la tuberculose.» Voilà qui n’est guère rassurant pour l’avenir si l’on songe que la fringale dont souffre l’homme contemporain pour cette denrée infecte que lui dispense la prodigalité des vendeurs de rogatons littéraires, le distrait de plus en plus de lui-même, l’asservit à ses plus dégradants instincts et le dépouille de cette conscience éclairée de sa valeur et de la richesse de ses dons.Repu d’histoires stupides où la morale est incarnée dans la puissance brutale de héros de pacotille, la haine et l’esprit de vengeance exaltés au même titre que le courage le plus sublime, la vie humaine ravalée avec une cavalière impudence, l’univers ramené aux cadres d’une jungle dont les habitants vivent sous le signe de l'instinct le plus primitif, la science et le progrès réduits à quelques inventions meurtrières mises à la disposition d’aventuriers pour le succès des plus sales besognes, l'esprit retourne à un certain primitivisme brutal et s’abandonne au charme envoûtant d’une société sans loi où le crime, la fraude, la violence 404 LECTUKKS et la ruse deviennent des titres à l'admiration et à la reconnaissance.Chez lui, les notions de justice, de droit et de clémence s'estompent peu à peu, jusqu’à n'être plus que de vaines reminiscences noyées dans le flot quotidien d'impressions fortes et de sensations violentes que charrie une littérature nauséabonde.Violentée par le spectacle d'un monde où n'existe que la justice individuelle et où le coupable, devenu l’esclave rie ses passions, s'enlise chaque jour davantage dans une vie de crimes à laquelle le rive une inexorable fatalité, la conscience de 1 enfant et même celle de l’adulte cède insensiblement au fatalisme le plus noir et se réfugie dans l’attitude désespérée de 1 individu cerne par une meute hostile et dont le salut ne tient plus qu’à une lutte sauvage et forcenée.Il n'y a pas a s'étonner si des statistiques révèlent que la majorité des jeunes délinquants se recrutent parmi les lecteurs assidus de eomtcô.Comment en serait-il autrement puisque tôt ou tard tout poison produit son effet ?Celui que distille par le truchement de dialogues vulgaires et par 1 avalanche d’images brutales le journal illustre est subtil et infaillible.A la façon d’un narcotique, il endort 1 esprit, le berce de chimères et le consume.Qui en absorbe quotidiennement se condamne presque irrémédiablement à l’infantilisme mental et s expose a devenir tôt ou tard la proie des vices les plus odieux, une triste victime de ces récits immoraux, de ces « contes noirs faits de coups de poings, de coups de revolver, de fusillades, de gifles, de violences de toutes sortes, de cris désespères et d angoisses atroces ».N’en voilà-t-il pas assez, parents et éducateurs chrétiens, pour justifier le cri d alarme et la mise en garde des autorités religieuses et des esprits les plus avertis contre la crue effarante de ces périodiques qui excitent les passions, séduisent la jeunesse imprudente, poussent à la violation du lien conjugal, provoque la rébellion devant les autorités constituées, exaltent le suicide et l’assassinat et manifestent des tendances politiques pleines de danger?L'imminence du péril auquel s’exposent les êtres que vous aimez et dont vous avez reçu mission de guider les nas mal assurés, vous laissera-t-elle indifférents et deviendra-t-elle plus menaçante du fait de votre incurie et de votre insouciance V Seule une action intelligente, éclairée, persévérante et concertée peut aujourd’hui avoir raison de ce nouveau Moloch, plus vorace que l’antique idole des Ammonites, qu'est devenu le journal illustré à sensations puisqu’il dévore île nos jours aussi bien I adulte que l’adolescent.Jean-Paul Pinsonneault mai 1952 405 ETUDES CRITIQUES Le ciel et la terre1 R ciel et la terre de Carlo Coccioli est un livre tel qu’il ne JL/ nous est pas donné d’en lire souvent.L auteur avait moins de trente ans quand il l’écrivit, et pourtant, on ne le lit pas avec indifférence ! Une lecture n'v suffit point.D’ailleurs, Coccioli nous dit lui-même, en guise de préface, que cette histoire de don Ardito Piccardi, prêtre catholique romain, n’est pas facile à suivre.Dans ces notes préliminaires, intitulées la fin et le commencement, l’écrivain italién nous présente son volume sous une forme pyramidale.A la base, 150 pages bien documentées nous présentent un pretre vu de l’extérieur, par les autres et par lui-même aussi, mais avec des yeux pas encore habitués.Puis, au centre de la pyramide, 120 pages où l’on voit notre personnage vie plus près, plus au naturel ; lui-même, l’abbé Piccardi, se reconnaît de plus en plus.Enfin, au sommet de la figure géométrique, 60 pages sur les derniers jours du curé de Chiarotorre, « jours surprenants )) qui ont fait « un cœur nouveau )) à l’auteur lui-même, témoin des derniers gestes de don Ardito Piccardi.Le prêtre a enfin trouvé sa voie, le vrai chemin de la sainteté : l’amour de Dieu et du prochain : la charité.Au lecteur aussi, le livre laisse un cœur nouveau.La vie de don Piccardi finit tragiquement avec le volume, mais l'on sent que c’est tout simplement la brutale occasion d’une douce éclosion, en terre meilleure, d’une sainteté mûrie à point.Le ciel et la terre se sont rejoints, et cette dernière devient plus légère au lecteur satisfait.C’est vraiment un livre où apparaît une foi solide en 1 homme, comme on le note dans l’avant-propos du roman.Curieux de livre tout de même ! Dans la première partie, don Ardito passe pour un saint, quand il est tout bouleversé, égaré et fourvoyé dans sa recherche de la sainteté.Dans la deuxième par»ie, le même personnage jouit d'une renommée enviable 1 COCCIOLI (Carlo), Le ciel et la terre.Traduit de l'italien par Lucien Colonna.Paris, Librairie Plon [ 1951 j.334p.20.5cm.(Coll.Feux croisés— Ames et terres étrangères).Appelle des réserves 406 LECTURES comme conférencier des plus audacieusement sincères, au moment où il quitte déçu et humilié cette vie mondaine.Enfin, dans la troisième partie, la dernière, notre héros passe pour un traître et « un mouchard », quand, en dépit de tout et tic tous, il est réjoui et intimement remué par une béatitude celeste s épanouissant dans la mort.Coccioli nous introduit en maître dans les profondeurs angoissantes de la vie intérieure d’un prêtre.Don Piccardi sort du Grand Séminaire ; on le nomme vicaire dans une petite paroisse.C’est un « être indomptable et tourmenté », tout à lait pas comme les autres ; un être qui ne comprend pas : « Je me sens pris dans un jeu et n'en comprends pas les règles ».Quel début 1 c’est Satan qui lui a ouvert l’accès à sa vocation sacerdotale, lors d’un exorcisme : « Ma porte, ce lut Satan ».Avant, d ne croyait pas ; depuis, il croit et veut vaincre Satan.S’il conte tout cela à un curé, c’est qu’une Voix lui a dit souvent : « bais ce que tu dois 1 Fais ce que tu dois ! » Mais, lui, Ardito Piccardi, il ne sait pas ce qu’il doit faire.Il n’a pas 1 état d esprit qu il faut pour juger, car il voit tout avec les yeux d’un jugement absolu.En effet, il rage de constater que les fidèles, surtout les prêtres, ne sont pas véritablement d autres Christ 1 Lui, don Piccardi, il est bien prêt à tout donner, mais ce qu’il voudrait le plus donner, les autres le négligent.Alors, il faut qu’il quitte cet endroit, et on le nomme curé en haute montagne, dans l’espérance que là, il « oubliera son âme ».Curé à Chiarotorre, il bouleverse tout.sans ouolier son ame.Sa force, sa concision, sa violence contenues, divisent à son sujet les mille âmes de la place.« Autour de sa personne se tissaient d'innombrables complots.» « Chez les autres, les hommes n aiment jamais la vertu ; c est un poids qui déplaît, parce que devant elle on se sent petit.» Et la vertu de don Piccardi est tellement âpre.Il l'avoue lui-même ; « une barrière, de glace m'entoure.[.].Monotonie de glace.[.1.Souille glace ».î îais cet homme froid a tellement le désir de la sainteté qu il en a le rayonnement.On lui attribue des miracles.Lui, il lutte toujours avec une violence inouïe, dans une gêne accablante, un embarras hallucinant : « L'angoisse qui m'est habituelle, 1 incertitude qui sourdement me ronge, ce sens de la vie inquiet et sombre auquel je ne puis me dérober ».De tous les côtés, on l’attaque, et Alberto Ortognati a parfaitement raison de parler de neul plaies de don Piccardi, dans son journal ; de tous les côtés, on a les yeux rives sur,lui, et, même aux apparitions de la Vierge à Teresa Vannuci, c est sur lui que se dirigent toutes les pensées, toute l’attention de la loule.On lui attribue même le miracle du petit Gustavino soudainement guéri.mai 1952 407 Cependant, on l’a vu, l'abbé Piccardi cherche la véritable voie de la sainteté.Le Ciel est aux violents ; il l’aura, mais par quel combat ! Ce qui manque à ce zélé intense, c'est l’amour tout l’ait de confiance et d’abandon.Il table trop, à son insu, sur ses propres moyens.Si.d’un côté, il convertit, il ne voit, de l’autre, que celui qui se dit abandonné de lui.Il craint terriblement le jugement de Dieu sur ce qu’il a, apparemment, négligé de faire ; il ne s’arrête pas assez pour remercier Dieu, pour 1 aimer de plus en plus en reconnaissance de toutes ses bontés.Don Piccardi croit que Dieu va le juger aussi sévèrement que lui-même juge les hommes, pour qui il est implacable.Le suicide d’Alberto Orto-gnati vient un peu de cette rigueur excessive ; le prêtre en est accable, à tel point qu’il quitte Chiarotorre pour se lancer, à la ville, dans les études et les tournées de conférences.Le premier cycle de la vie de prêtre d'Ardito Piccardi se ferme sur cette parole fort étrange.« N'avant pu Le servir par la sainteté, il me semble que je devrais chercher à Le servir par la connaissance : pour Le servir ».Maintenant, voilà notre abbé engagé dans une vie partagée entre le Ciel et la terre.Mais ce n’est pas cela qu’il cherche vraiment ; ce n’est pas ce qu’il attend.Malgré les succès, les applaudissements, les disciples fervents, don Piccardi n’en peut plus ! Des lantômes le hantent, ceux de ses anciennes connaissances de Chiarotorre, ceux de ses nouvelles amitiés.Adriana, jeune fille qui l’avait choisi comme directeur spirituel, s'enfuit avec « un ami ».Lncore une fois, don Piccardi s’attribue cette défaillance et décide tie changer de vie.II aspire à se dévouer corps et âme au secours des pauvres de Naples, mais il ne se décide pas à affronter la terrible indigence spirituelle des très pauvres.Le prêtre, le savant, le thaumaturge, en qui tous ont confiance, vers qui tous accourent, est de nouveau à bout : « Je suis déraciné.Je n’ai jamais trouvé ma route.moi, je ne sais pas ce que je dois faire ! » Or, Mgr Zanardi, son évêque, sur son lit de mort, va le lui dire : « Retourne à Chiarotorre, retourne à Chiarotorre, as-tu compris?.Amour, amour.» Alors, finit l’attente pour don Piccardi : « Quand on attend un message, il vient ».« L’attente devient paix.» Lt cette paix, c’est toute la troisième et dernière partie de le Ciel el la terre, malgré que tout s’v passe dans une lutte à mort entre les occupants allemands et les résistants italiens : en 1944, en Italie.C’est la paix, la paix en dépit de tous et de tout.C’est la paix au cœur de l'abbe Piccardi qui aime tout le monde et veut sauver tout le monde.L'Amour qu’il a enfin trouvé, il le réalisera, comme le Christ, en donnant sa vie pour lui : la plus 408 LECTURES grande preuve.L’abbé a appris à aimer Dieu dans chaque homme et non les hommes en Dieu ; il sait maintenant que ce n’est pas par la science que l’on va à Dieu : sur cette route vers Dieu, « on peut seulement être éclairé, et on est éclairé par amour ».Amour, mot magique, même contre Satan : « Ah ! j’ai finalement découvert comment je pourrai l’abattre : par l’amour ».Jusqu’au bout, évidemment, il aura ties ennemis ; Yvo, à sa mort, dira encore, criant et pleurant à la fois : « Il nous a trahis ! il nous a trahis ! mais rien désormais ne peut troubler profondément Ar-dito Piccardi.Le saint ne se possède plus ; l’amour l’a ravi à lui-même et uni complètement, inséparablement, à l’Amour divin, à Dieu.» Le Saint ?oui, le saint ! Car c’est vraiment là la vie d’un saint que ce roman.Roman ?est-ce bien un roman ?Toutes ces dates, ces rapports, ces dossiers, ces événements réels, cette quasi-intrusion personnelle de l’auteur dans la troisième partie, ces pages de Journal qui manquent, etc., etc.En tous les cas, CoccioTi nous offre son livre comme tel : un roman.Ce roman est tellement bien rendu, conçu, qu’on jugerait qu’il s’agit de l’ébauche d’une biographie d’une « déconcertante réalité », d’une vie de saint (peut-être !), « pont jeté entre le ciel et la terre », de la vie d’un bien réel don Piccardi.Certes, tout n’y est pas clair, mais comment le moins peut-il juger et comprendre le plus d’une façon adéquate ?comment la médiocrité peut-elle souffrir avec sympathie l’absolu et l’idéal ?comment expliquer, juger une ascension vers la perfection dans notre humaine condition ?C’est surtout par ce clair-obscur persistant que l’œuvre de Coccioli attire : l’on sent qu il y a là beaucoup plus que dans un roman ordinaire où tout s’enchaîne bien et s’explique sans travail de la part du lecteur.Plusieurs peuvent reprocher à l’auteur de présenter un prêtre bien étrange, espèce de maniaque du rigorisme qui cherche sa route frénétiquement ; mais il faut comprendre et bien se souvenir qu’il y a de nombreuses demeures dans la maison du Père.Non ! Ce qui manque le plus dans les deux premières parties de le Ciel el la terre, c’est cette charité dont parle saint Paul, cet absolu d’une sainteté authentique.« La charité est patiente, prévenante [.1, délicate et sans orgueil [.].Elle excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout » (I Cor.XIII, 4 et 7).Cette charité, cet amour parfait, Piccardi ne la découvre qu’à la lin du volume ; et c’est cela, dans le fond, qui choque le lecteur, si l’on peut dire.Mais, pour l’auteur, son héros est alors mûr pour la mort, ou mieux, pour la Vie : là, plus de roman possible ; c’est le plus beau sermon, la plus belle conférence qu’ait jamais donnée don Piccardi.foute sa vie en ressort comme un splendide appel à l’amour, précisément à cause de l’inanité mai 1952 409 de tout ce qui n’est pas amour, mais « airain sonore et cymbale retentissante », comme le dit l'Apôtre (I Cor.XIII, 1).Il n’est pas question de penser que chez tous les prêtres le combat est aussi violent, et que la charité se fait toujours aussi longtemps attendre, non ! C’est tout simplement un cas cjue ce don Ardito Piccardi, et, il faut le concéder, un cas poussé a l’extrême, comme les aiment les romanciers et lecteurs.Aussi serait-il insensé de vouloir généraliser, et de juger tous les prêtres sur le témoignage du héros de le Ciel el la terre ! Peut-être, un jour, Coccioli nous offrira-t-il une nouvelle vie romancée ou un nouveau roman vécu (on ne sait trop !) d’un prêtre plus aimable, plus facile d’admiration dans l’ensemble, moins troublant ; car, il ne faut pas oublier qu’on prend plus de mouches avec une cuillerée de miel qu'avec un baril de vinaigre ainsi que le note saint François de Sales.L’auteur écrit si bien, si naturellement, nous fait pénétrer si intimement dans le grand jeu de ces personnages qu’on ne peut qu’espérer beaucoup de lui et avoir hâte de le relire en dépit des lacunes d'une traduction.J.-P.Beausoleil, ptre Tempête sur Douarnene\ A n’en pas douter, Henri Queffélec peut être considéré à l’heure actuelle comme l’un des meilleurs romanciers français.La critique officielle cependant l'a accueilli, semble-t-il, avec une réserve vraiment modeste.Serait-ce qu’elle s'est assagie au point d’être si lâchement réticente d'admiration à l'égard des œuvres nouvelles?N'importe ! On rencontre dans les romans de Queffélec un élément spirituel et littéraire de très haute valeur, une simplicité et une pondération cjui dénotent chez lui un robuste talent, un sens de l’objectivité très aigu, un équilibre enfin harmonieux des facultés littéraires au service de la pensée.Témoins Un Redeur de l’île de Sein (que le cinéma français a bel et bien adapté dans le film Dieu a beooin deo bommeT) ou le Bout du monde.Ces romans nous ont laissé, lecture faite, une matière à réflexion, du moins une impression de drame vécu sans parler de l’envoûtement du style lui-même, d’un pittoresque si marqué.Et, somme toute, cette « poignante douceur » des choses belles lorsqu’on les quitte, n'est-elle pas en elle-même, un critère d’au- 1 QUEFFÉLEC (Henri), Tempête sur Douarnenez.Roman.Paris, Mercure de France, 1951.394p.18.5cm.Pour adultes 410 LECTURES thcntique valeur?Avouons-Ie franchement, combien de romans nous tombent des mains et combien ne lisons-nous qu’à moitié à cause de leur carence de pensée ou de l’incohérence de leur évident désordre ! Comme à l’accoutumée, c’est dans cette partie île la Basse-Bretagne, cette pointe frangée de mille baies (le rêve des touristes), qui s’avance entre la Manche et l’Atlantique, qu’Henri Queftelec fait évoluer son monde.On l’appelle le Finistère, tout justement du nom de cette circonscription {fini,) lerræ) où se sont déroulées les diverses péripéties d’l n Recteur de Cite de Sein, petite île située presque à l’entree de la baie de Douarnenez, et l’histoire de la jeune Geneviève Bars, l’héroïne du roman le Bout du monde.Le présent roman éclaire un aspect nouveau des personnes et des choses de cette région ; c’est une fresque plus large encore que les précédentes puisqu’elle nous décrit les bourrasques et les accalmies tant de la mer que des cœurs d’une multitude de personnages.Nous sommes en 1889, à cette époque où le joli petit port de Douarnenez avec sa population depuis longtemps saine et paisible commence à bouger pour devenir ce qu'il est aujourd’hui une cité industrielle.Des centaines de jeunes filles quittent alors les régions environnantes, sont drainées vers les nombreuses conserveries qu’on y trouve, et, (lu même coup, exposées au contact de marins pour la plupart contaminés par la vie de cabaret.Ces pêcheurs évidemment savent fêter les succès de leur première sortie et surtout amorcer le succès d’une deuxième : « [.] ça fait partie des secrets de pêche douarnenistes » (p.98) ! Il y a aussi le communisme, à cette époque, qui prend de la vogue.L'atmosphère, on le voit d’ici, ne se prêtera pas à un récit tout à fait idyllique ou tant soit peu.Louis Marzin, le héros, se présente tout jeune encore comme l’enfant réprouvé du destin : tour à tour orphelin de père et de mère, et, pour comble de malheur, sous la tutelle d un beau-père et d’une belle-mère dès l'âge de treize ans.A quoi peut-on s'attendre d’un jeune homme littéralement abandonné, et de plus, turbulent et batailleur?1914.On le retrouve dans la lutte anti-sous-marine, voyageant au loin et devenu mauvais garçon.A vingt-huit ans, c'est un coureur de première classe.Puis, de retour dans son Douarnenez natal, c'est la vie de bistro et de débauche.Il est un homme.« La religion, ça ne peut marcher qu'avec les mômes et les femmes.Enfer «le qui, enfer «le «juoi?se demande-t-il.11 y a «les histoires qu'on ne raconte plus à celui «jui a vu sauter un cuirassé aux Dardanelles et qui sait aujourd'hui le peu que représentent la vie d’un bonhomme ou le refus d'une mijaurée.La peine, la trin e, l'argent dur, voilà qui existe.Le reste, bêtises ! '» (p.23).C'est à ce moment où Marzin vit entouré de camarades communistes de sa qualité, qu'il fait la rencontre do Maria LeMeur, mai'1952 411 une gentille sardinière récemment installée chez son oncle dans cette petite ville « de perdition » qu’est Douarnenez, « ville maudite )) où l’on roulait sur les ivrognes, où les pêcheurs allaient en mer le Vendredi Saint, où les femmes se mettaient de la peinture sur la peau et avaient constamment à la bouche le mot de Cambronne et des refrains épouvantables )) (p.33).Voilà bien ce que pensaient les parents de la jeune fille ; aussi l’oncle et la tante ne peuvent que difficilement cacher leur inquiétude quand ils apprennent que leur nièce a rencontré Marzin, qu'elle lui a parle.Mais Maria de réfléchir profondément en elle-même : « (.) Une voix m’appelait ici, se dit-elle.Je devais m’occuper de cet homme dont la présence s’est imposée à moi et le réconcilier avec Dieu » (p.63).Seulement, Louis Marzin ne changera pas du jour au lendemain dans ses habitudes et dans ses idées, et toutes ces fêtes bretonnes à la Vierge, toutes ces processions les jours de grand pardon n'ont pas l’heur de lui plaire.Maria, tout au plus, n’est qu’une gracieuse sardinière qui s’occupe de lui : — « Tu savais pas que moi les femmes.en deux que je les casse , Crac ! Il y a plus de femmes qui pleurent à cause de moi qu’il y a de turbots dans (a l>aie de Douarnenez ! Maria pouffe une seconde fois, il secoue la tête : — « Que si que j'ai té un grand coureur ! Tu peux pas croire?Tant pis pour toi.Ben maintenant, t’es prévenue.» (p.57).Il faut qu' arrive ce qui devait arriver.dans une promenade vespérale sur la falaise voisine.Un moment Maria se ravise, devient circonspecte mais sans toutefois abandonner son intention première.« Dans sa chute, elle ne discernait pas uniquement l’attrait du vice.Les belles phrases de la falaise, prononcées dans la libération originelle d’une âme et d’une voix inaccoutumées à de pareils propos, démontraient chez ce Louis Marzin l’existence d un être profond et pur » (p.204).De son côté, Louis Marzin, pris de désespoir, se montre odieux par ses coucheries et ses beuveries ; et cependant, malgré cela, il voit combien cette petite Maria LeMeur lui a fait découvrir chez lui des profondeurs de tendresse qu’il ignorait.« La petite Maria de Plomodiern avait appris le bonheur à un homme.Quand elle regardait au loin, jadis, les lumières de la ville, elle n’avait nas eu tort de vouloir pénétrer un jour dans cette étrange communauté, la cité tant calomniée par quelques-uns du poisson, de la misère et du plaisir.Dans le cœur des nommes brusques, apparemment orgueilleux et débauchés, contre lesquels s'insurgeaient les paysans, se dissimulaient des réservoirs d'innocence.Au moins chez l’un d’entre eux — le pire et le meilleur !.» (p.142).Et un jour vint, après maintes aventures, que Louis Marzin retrouva celle qui lui avait donné la première de toutes les femmes qu’il avait connues, le sens du bonheur et le réconfort dans sa triste condition sociale.412 LECTURES Très compact et sans être pour cela obscur ou entremêlé, Tempête aur uouarnenez nous dévoilé quantité de gens typiquement bien campés, avec leurs mœurs aussi frustes que leur langage.De plus, le romancier n’a pas eu uniquement l’intention de marquer ce lent rapprochement de deux âmes placées d’abord aux antipodes (et qui, une fois réunies, feront probablement un ménage voué au malheur), mais de nous décrire dans le personnage de Louis Marzin, les joies et les misères, toute la vie de ce pêcheur breton.On le voit constamment aux prises tantôt avec la variabilité capricieuse du poisson qui semble déserter les parages, tantôt avec les prix du marché.C’est surtout dans sa lutte contre les éléments destructeurs, la mer et les tempêtes qu’il faut le voir.C’est sans doute là que nous trouvons fes plus belles pages (p.277 ss.; 358 ss.).Henri Queffélec n’a pas son pareil pour nous peindre avec une plénitude de réalisme et de poésie toute fraîche les accalmies et les déchaînements de l’océan.D’aucuns reprocheront à l'auteur de s’être abandonné à trop de descriptions de la mer, mais sans penser qu’en réalité cette mer si vivante joue un rôle de premier plan dans son roman.Plus particulièrement, nous nous réjouissons d’avoir un roman très proche de la réalité et pourtant 1res propre.Cette discrétion si habilement ménagée à travers tout le roman mérite d’être soulignée à la louange de l’auteur.Pour sa profondeur psychologique, la vérité de vie de ses personnages, et, encore une fois, pour son incomparable talent dans la description, Henri Queffélec se révèle davantage à notre admiration.Désormais, un livre signé de lui devrait être l’indication d’un loisir sûrement enrichissant.Roi.-Al.Charland, c.s.c.-^Nouveauté* - POUR UN SYSTÈME COHÉRENT DE BIBLIOTHÈQUES Raymond Tanghe Préface de S.P.Mgr Paul-Emile Léger.Ce travail est d’autant plus intéressant et utile qu’il ne s’en tient pas aux généralités.La grande expérience que M.Tanghe a acquise depuis 1942 en tant que conservateur de la Bibliothèque de l’Université de Montréal lui permet de faire des suggestions précises au point de vue technique et administratif.40 pages : $0.50 (par la poste : $0.55) GUIDE DES LECTURES (supplément 1952) Vous trouverez dans cette brochure • Un catalogue méthodique de 2,400 titres d’ouvrages et de brochures actuellement en vente à notre librairie.• Line cote morale pour les livres des sections : Mariage, Education sexuelle, Littérature.64 pages : $0.50 (par la poste : $0.55) MAI 1952 413 FAITS ET COMMENTAIRES La Société Fides en France et le rayonnement du Canada a l'étranger LE nouveau libraire de ta Jlaioon du livre canadien établie par Fides à Paris, M.Daniel Champy, a donné une impulsion nouvelle à la vente des ouvrages écrits au Canada ou sur le Canada, en organisant une série d'expositions consacrées à des sujets déterminés et se rapportant à notre pays.Dans une lettre qu'il écrivait au directeur des Editions Fides, le R.P.Paul-Aimé Martin, c.s.c., M.Champy exposait oans les termes suivants les motifs qui avaient inspiré une telle initiative : « Nous vivons une période troublée, lourde de menaces, parce qu’une certaine categorie d’intellectuels s’imposent comme les firomoteurs de ce que Gabriel Marcel appelle « la technique d’avi-issement ».Le rôle que peut jouer un organisme de diffusion de la bonne lecture est inestimable, son action dans la défense de la culture occidentale et chrétienne est immense.C'est sans doute le seul moyen de préserver une civilisation, vieille de vingt siècles, et si l'œuvre de Fides n'existait" pas, il faudrait la créer.Tels sont les motifs qui nous font agir, et si nous consacrons un effort particulier à la diffusion de la pensée canadienne en France, c’est parce que le Canada apparaît comme un des piliers du monde chrétien moderne.» Pareil témoignage met en lumière la parfaite compatibilité de l’initiative de M.Champy avec les buts de la Société Fides dont la mission est de se consacrer à l’instauration et à l’épanouissement de l’humanisme intégral chez l'individu et de l’ordre social chrétien dans la Nation.La formule adoptée pour les expositions qui se tiendront au cours de l’année 1952, consiste dans la mise en évidence, chaque mois, dans les vitrines et dans la salle de vente, des œuvres d’un seul écrivain ou se rapportant à un même sujet, sans toutefois porter préjudice à la vente des autres livres.Voici le calendrier des expositions prévues.Du 10 février au 15 mars : FÉLIX LECLERC : A l'occasion de la parution de son recueil de contes choisis, le Ilamac dano lej voileo.Du 15 mars au 15 avril : JEAN BRUCIIESI : Exposition de son œuvre, à l’occasion de la sixième édition de /’Histoire du Canada.Présentation de Canada, réalilêe d’hier et d’aujourd’hui.414 LECTURES Du 15 avril au 15 mai : QUELQUES ECRIVAINS CANADIENS : 1.Robert de Roquebrune, Claude Mélançon, Léo-Paul Desrosiers, Ringuet.2.Littérature féminine : Gabrielle Roy, Germaine Guévrcmont, Anne Hébert.Du 15 mai au 15 juin : LE CANADA HISTORIQUE : (Centenaire de l’Université Laval).Du 15 juin au 15 juillet : LE CANADA GEOGRAPHIQUE ET TOURISTIQUE.Du 15 juillet au 15 septembre : VACANCES AU CANADA.Du 15 septembre au 15 octobre : LE CANADA CULTUREL : L'enseignement, Le « rapport Massey », Rappel du Centenaire de l’Université Laval.Du 15 octobre au 20 novembre : LE CANADA INDUSTRIEL.Du 20 novembre au 31 décembre : NOEL CANADIEN : Livres d'enfants.Nous formons des vœux pour que l’heureuse initiative du libraire de la Maison du Here canadien à Paris rencontre l’accueil bienveillant du public français.Puisse-t-elle avoir pour résultat de créer un centre d’attraction de la pensée canadienne non seulement en France, mais dans l'Europe entière.Jean LacOURCIERE Mise en garde ON nous informe que l'ouvrage de M.Th.II.Van de Veldc intitulé le Mariage parjail est actuellement propagé à Montréal.Nous tenons à rappeler que le Saint-Office, par un décret daté du 11 mars 1931, a mis à l’index un ouvrage publié par M.Van de Velde dont le titre est le suivant : Jlet volkomen buwelijk, ce qui signifie le Mariage parjail.Ce dernier livre, s’il est une traduction fidèle de l’original hollandais, se trouve donc par le fait même à l’index.Il n est pas impossible, par ailleurs, que l’édition française contienne certaines corrections.Nous tenons quand même à mettre nos lecteurs en garde contre ce livre dont nous publierons une appréciation dans un prochain numéro.mai 1952 415 DOCUMENTS - .mer: L’humanisme d’Antoine de Saint-Exupéry évolution et qualité1 VTous possédons, hélas ! les «œuvres complètes» d'Antoine de Saint-Exupéry : sept ouvrages d étendue et de caractère bien différents, quelques articles, lettres, brouillons et c’est tout.C’est, hélas ! tout, car la mort brutale qui saisit le pilote en août 1944 a, du même coup, privé l’humanité d’un grand poète ; elle a interrompu la méditation angoissée d’un penseur loyal qui, depuis 7 ans, après des déviations sur lesquelles j’aurai à m’expliquer, s’était manifestement remis en marche vers un trésor perdu depuis l’enfance et qu'il n’avait pas encore retrouvé : la foi.Depuis 7 ans, éprouvant la fragilité des « humanismes » auxquels il avait successivement adhéré, il repensait anxieusement le problème éternel de la condition humaine, tentant d’échafauder un système cohérent qui aidât les hommes à retrouver le sens de la vie.Son ascendant personnel étant considérable, son influence eût été certainement profonde.Il serait aisé de passer une heure enchanteresse en compagnie de ce magicien du verbe : il suffirait de faire un choix judicieux des grandes pages lyriques et de réduire le commentaire au minimum.Bercés par un style d'une richesse inouïe, nous communirions sans effort à l'état de grâce poétique où il a pris I.Extraits d'un article paru dans naissance.Nous ferons notre deuil de ce régal, car, si la séduction du poète est un charme, 1 itinéraire du penseur est un problème et peut-être une leçon.Résistant à 1 envoûtement littéraire, nous refusant aux vertus hypnotiques de cette prose stupéfiante, nous voudrions dégager, en toute objectivité, les lignes de force de cette pensée, et les juger.Et puisqu’en définitive, c est un humanisme qu'on nous propose, en apprécier la qualité.En France, au Canada, au Maroc, des communautés d'hommes se fondent ou se placent « sous le signe de Saint-Exupéry’ ».On en veut faire un maître à penser, un chef de file pour les générations montantes.Snobisme ?Pauvreté de notre temps qui, pour avoir perdu Dieu, se crée des idoles ?Peut-être.Mais peut-être aussi conscience confuse que Saint-Exupéry, malgré les évolutions et les imperfections de son humanisme, réhabilite des valeurs humaines essentielles dont notre temps a perdu le sens.Juger ces valeurs sauvées du naufrage, mais en même temps inventorier, déplorer tout ce que le prétendu sauveur laisse aller à vau-l’eau et qui est pourtant non moins essentiel, telle est notre tâche.* * * s Etudes Classiques d'octobre 1951.416 LECTURES Ne disposant pas d'inédits de valeur, de confidences des proches ou d'une connaissance directe de l'auteur, force nous est de nous pencher sur l’œuvre écrite et de nous laisser faire patiemment par elle.Notre exégèse sera peut-être sujette à caution : déjà chrétiens et laïques, hommes de gauche ou de droite se disputent Saint-Ex ; Nd pensée et son expression parfois confuses sont, plus que l’esprit partisan des commentateurs, à l'origine de cette diversité d'interprétation.Au terme de cette étude nous dresserons le bilan des points acquis et des positions controversées.Pour l’instant, cherchant à suivre une évolution, il est indispensable de parcourir l’œuvre chronologiquement.* * ?Courrier-Sud, premier roman de Saint-Exupéry, paraît en 1929.L'auteur, né avec le siècle, a donc 29 ans.Depuis 1926, il est à l'Aéropostale de Toulouse ; après avoir assuré le service Toulouse-Dakar, il est chef de l’aéroplace du Cap Juby, situé en face des Canaries ; à cause des Maures de la dissidence, cap Juby est un secteur dangereux pour le courrier France-Amérique du Sud, qui y fait escale.L’œuvre se présente dans le cadre d’un roman d'aventure : le raid tragique de Jacques Berms, ami d’enfance de Saint-Ex, pilote du Courrier-Sud.Mais le récit du raid n’est qu’un procédé dont use le romancier pour exposer un drame psychologique.Et le drame lui-même n’est pas l’essentiel, mais cette méditation sur la vie où perce le désenchantement et l’angoisse.Bernis vient de passer deux mois de permission en France.« Après deux ans d’Afrique et de paysages mouvants et toujours changeants comme la face de la mer », il foulait à nouveau le sol de son pays, paysag.vrai, solide, immuable où cet archange triste dont l’enfance était hantée par des rêves d’évasion, espérait retrouver les joies, les trésors enfouis, les sources d'antant.L’action l’a laissé insatisfait : il revenait redemander le sens et le goût de la vie à la communauté humaine à laquelle, jadis, il était intégré.Il retrouve des hommes prisonniers d'eux-mêmes, toute une société mesquine, frivole, affreusement mondaine, des snobs, des habitués de dancing qui « vivent leur nuit dans cette enceinte comme des goujons dans un aquarium ».(p.54) Aucune émotion de jadis ne s’est réveillée : « J'étais pareil à ce pèlerin qui arrive une minute trop tard à Jérusalem.Son désir, sa foi venaient de mourir : il trouve des pierres.Cette ville ici : un mur.» Contraste brutal entre le monde sans âme qu’il retrouve et celui u’il entrevoyait dans ses rêves 'enfant ou de pilote.Il ne trouve rien, mais que cherche-t-il, cet inquiet ?Il ne le sait pas lui-même : « Mais dis-moi donc ce que je cherche et pourquoi contre ma fenêtre, appuyé à la ville de mes amis, de mes désirs, de mes souvenirs, je désespère ?Pourquoi, pour la première fois, je ne me découvre pas de source et me sens si loin du trésor ?Quelle est cette promesse obscure que l’on m’a faite et qu’un dieu mai 1952 417 obscur ne tient pas ?» (p.52) Mais voici la rencontre avec Geneviève, une amie de ses treize-ans, compagne et confidente de scs rêves d’évasion au temps où les choses avaient une saveur et un sens.« J’ai retrouvé la source.C’est elle qu’il me fallait pour me reposer du voyage.Elle est présente.habitée.Je l’ai retrouvée comme on retrouve le sens des choses et je marche à son côté dans un monde dont je découvre enfin l’intérieur.» Geneviève est mariée à un être fantoche, superficiel, sans âme, qui ne saisit rien de sa richesse intérieure.L’enfant sur lequel se porte avidement cette tendresse inemployée, tombe gravement malade : le mari méconnaît les trésors de dévouement prodigués au moribond par son épouse et les souffrances atroces de ce cœur de mère.Ce grave malentendu rapproche Geneviève de son ami d’enfance auprès duquel elle cherche d’abord consolation puis amour.Tous deux espèrent retrouver dans cette fausse union toute la poésie du royaume d’enfance dont ils se sont évadés.Mais tout désormais les sépare sentimentalement.Geneviève n’est plus la fée, la magicienne de jadis, mais a besoin de stabilité dans un monde organisé avec des coutumes, des conventions, des lois, un cadre que ne peut plus lui procurer l’aviateur, plus que jamais hanté par la nostalgie de l’évasion, cette recherche inquiète d’un bonheur indéfini.Ils se séparent sans heurt et Bernis reprend dans Paris sa douloureuse quête de joie, promenant au hasard de ses pas son insatisfaction essentielle.Ira-t-il demander l’oubli à des amours vénales ?Il n’y trouve rien de ce qu’il cherchait.I.a foi le sau-verait-il ?L’assistance fortuite à un sermon à Notre-Dame le laisse aussi désesmparé.Il n'a pas entendu l’acte de foi, mais un cri parfaitement désespéré.Au lieu de proclamer un signe du surnaturel qui délivrerait de leurs inquiétudes si humaines ces hommes auxquels l’action et la pensée furent amères, il n’entend qu’un homme qui tente de se répondre à lui-même.Toute la vie de Bernis se sera ainsi consumée à tenter de fuir.Fuir de quoi ?Du monde imposé, « de cette vie faite de saisons, de vacances, de mariages et de mort.Tout ce tumulte vain de surface ».D’un monde superficiel qui a repris définitivement la fée Geneviève.Fuir vers quoi ?Vers le trésor.Quel trésor ?Il ne sait puisqu’il le cherche.Il le pressent, mais il ne sait ni le définir ni l’étreindre, comme « le plongeur des Indes qui touche les perles, mais ne sait pas les ramener au jour ».Il le cherche, enfant, dans les greniers de la maison ou dans les explorations du domaine ; pilote, il cherche dans l’ivresse de l’action, dans le métier avec ses grandeurs, ses responsabilités, les amitiés qu’il permet de nouer ; ou encore, dans une communion intime avec une nature grandiose dont les « goujons de l’aquarium » n’auront jamais une idée utilitaire, avec ces éléments vierges et primitifs que sont le vent, les étoiles, la mer, le désert et dont son âme de poète lui permet de dépasser les apparences ; il cherche dans l’impossible résurrection de son amour d’enfance, il demande aux amours vénales un assouvissement ou un ou- 418 LECTURES bli qu’elles ne peuvent procurer ; dans les paroles de la foi, il cherche le mot qui le délivrera de lui-même.Et il n’entend que l'homme.Sait-il ce qu’il cherche ?Ecoutez Saint-Ex qui lui parle : « Bernis, tu m’avouais un jour : « J’ai aimé une vie que je n'ai pas très bien comprise, une vie pas tout à fait fidèle.Je ne sais meme pas très bien ce dont j’ai besoin : C’était une fringale légère.» Bernis, tu m’avouais un jour : « Ce que je devinais se cachait derrière toute chose.Il me semblait qu'avec un effort, j'allais comprendre, j’allais le connaître enfin et l’emporter.Et je m’en vais troublé par cette présence d’ami que je n’ai jamais pu tirer au jour.» (p.222).Le trésor, l’a-t-il trouvé ?Saint-Ex le croit, qui médite devant son cadavre : Mon Camarade.C’était donc ici le trésor : l’as-tu cherché ! Sur cette dune, les bras en croix, et face à ce golfe bleu sombre et face aux villages d’étoiles, cette nuit, tu serais peu de choses.A ta descente vers le Sud, combien d’amarres dénouées, Bernis aérien déjà de n’avoir plus qu’un seul ami : un fil de la vierge te liait déjà.Cette nuit tu ferais moins encore.Un vertige t’a pris.Dans l'étoile la plus verticale a lui le trésor, ô fugitif ! Le fil de la vierge de mon amitié te liait à peine : Berger infidèle, j'ai dû m’endormir.(P- 223) Le trésor ?La mort, l’évasion suprême et définitivement libéra- trice, la mort seule, en service commandé, dans le désert, à un moment de sa vie où l’csseulement moral était total.Ce retour confus, diffus dans la nature, d’un être devenu immatériel, détaché corps et âme de tout ce qui le reliait à un monde qu’il n'a pu saisir et qui n’a pu le retenir.Faut-il identifier l’état d’âme de Bernis avec celui de Saint-Ex vers les années 29 ?Une identification intégrale serait hasardeuse, mais le rapprochement s’impose, car l’auteur vit plus son personnage qu’il ne le juge.Quand il fait figure de mentor, il est décevant, capable certes de prédire que ce retour sentimental vers Geneviève n’est qu’un mirage mais impuissant à préciser pour son ami la vraie nature du trésor et l’itinéraire réel pour l’atteindre.Il communie étroitement à ses incertitudes et ses angoisses ; il lui prêtre son style et des formulations de pensée que nous retrouverons jusque dans Citadelle.A mon sens, dans le cas Bernis ue je considère comme un écho e l’âme de Saint-Ex vers les années 29, il y a plus que « des tristesses de jeune homme, et des mélancolies d’amant », comme dit P.-H.Simon, que l’amour a trompé, la religion déçu et qui se console dans l’action.L'action ne le console pas.Ces aviateurs nous apparaissent comme des déracinés, des désaxés, des désorientés moraux, qu'un vague besoin d’évasion a jetés dans ia grande aventure.Certes, ils sont grisés par le métier, source de grandeur et de communion vague avec les êtres et les choses.Mais ces joies de la poésie et du métier n’étouffent pas mai 1952 419 finsatisfaction foncière et douloureuse.Le souvenir, la sensation, le rêve, ne nourrissent pas leur homme.Bernis, St-Ex, ce sont d'autres « grands Meaulnes ».A ce stade, la pensée de St-Ex n’est pas encore un humanisme, mais la contemplation passive, imprécise, d’une insatisfaction radicale.Gide est à l’origine de ce narcissisme, il a replié ces âmes sur elles-mêmes, dans le culte de la sensation, de l’instant, leur bouchant hermétiquement les avenues du divin.Mais heureusement la crise est passagère et St-Ex va tenter par l’action de rejoindre un terrain de pensée plus ferme.De 28 à 31, il tonnait une vie exaltante dans la création du réseau aérien de l'Amérique latine.La ténacité des chefs, la valeur des pilotes, la technique des vols nocturnes font, de cette entreprise, un v succès.St-Ex réfléchit sur cette expérience, consigne dans Vol de Nuit les problèmes moraux qu elle soulève et s'oriente vers un nouvel humanisme qui, désertant Gide pour Montherlant, se fonde sur une philosophie de l’héroïsme, du surpassement de soi atteint par une volonté tendue à l'extrême.La trame de l’œuvre est simple.Une nuit, de divers points du continent austral, trois avions convergent vers Buenos-Aires, tête de ligne du courrier d’Europe.Deux avions atterrissent : le troisième, le courrier de Patagonie, piloté par Fabien, est pris dans un cyclone.Rivière, directeur de la Compagnie, s’inquiète.Tout est mis en œuvre pour porter secours : le courage du pilote est admirable.Mais il se perd corps et biens.Malgré cet échec, malgré le danger de ces vols de nuit, Rivière donne au courrier d'Europe l’ordre de départ.La vie continue.Mais cette vie pose des problèmes qui n'échappent pas à Saint-Ex.Le chef, Rivière, a-t-il droit, refoulant son amitié profonde pour ses hommes, de se montrer dur, inflexible, inexorable, injuste même dans ses exigences ?Au nom de quoi peut-il leur demander le sacrifice de leurs bonheurs individuels ?Il a ce droit, répond St-Ex, car cette dureté seule leur fait aimer leur métier, les exalte, les hausse au-dessus d’eux-mêmes, les contraint de se surpasser et leur procure des joies profondes.Chaque individu précontient un homme idéal et qu'on ne dégagera, qu’on ne libérera que par cette dureté.Ce n’est que par ce surpassement que l’homme sert l’événement, c’est-à-dire contribue à l’éclosion de valeurs impérissables.De plus, l’œuvre se justifie en soi parce qu’elle survit à l’individu : se justifie donc toute attitude envers l’homme qui obtient de lui dépassement et création.En agissant ainsi, le chef n’asservit pas les hommes à lui.Il les asservit par sa dureté aux possibilités créatrices qui sont en eux, que sa dureté seule dégage et par lesquelles seules ils se survivent.Mais cette réponse qui suffirait à calmer ses scrupules s’il n’y avait en présence que Rivière, le chef, et Fabien, le pilote, vaut-elle encore quand se présente la femme de Fabien qui, en face des progrès de la civilisation matérielle, représente cet incessant progrès de l’amour qu’est un foyer ?Il ne peut rien répondre à la femme ae Fabien qui se présente devant lui.420 LECTURES Mais bientôt, il trouve une justification, ou plutôt il fait jouer le principe de la « survie », auquel il vient d’avoir recours pour Rivière.Il peut briser ces associations de bonheurs individuels car, eux aussi, un jour, fatalement, s’évanouissent, comme des mirages, les sanctuaires d’or.La vieillesse et la mort les détruisent, plus impitoyables que lui-même.Il existe peut-être quelque chose d’autre à sauver et de plus durable ; peut-être est-ce à sauver cette part-là de l’homme que Rivière travaille ?Sinon l’action ne se justifie pas.Il s’agit de les rendre éternels., par l’apport de leur volonté individuelle surtendue et par là créatrice aura fourni pour assurer la continuité et le progrès de l’espèce.Il y a, sous cette apologie vibrante et poétique de l'action, un complexe d’idées imprécises, fausses et dangereuses.L’action ne se justifie ni par sa finalité subjective, — parce qu’elle m’exalte, — ni par sa survie à l’individu,— le mal aussi créé par l’individu survit dans l’espèce, mais par la moralité de la fin et des moyens mis en œuvre.Dans Courrier-Sud, cette action est toujours prise dans le sens de la création matérielle et seuls les progrès qu’elle assure sont considérés comme durables, transmissibles.Les créateurs se survivent dans l’œuvre, mais cette survie équivaut à un anéantissement personnel.Il oppose action et bonheur individuel, celui-ci périssable, celle-là éternelle.Opposition factice, confuse.Les richesses morales individuelles ou familiales, fruits d’une création incessante et occasion de surpassement de soi sont durables, transmissibles et, plus que le progrès matériel, constituent la meilleure part de l’héritage humain.La pensée de St-Ex est floue : on y trouve du nitzschéisme, hérité de Gide, qui préface l'œuvre et y retrouve un écho de son Promé-thée ; un panthéisme vague dans cet asservissement de l’individu à la vie qu’il s’agit de libérer en servant « l’événement en marche » qui compte seul et enfin, quelque chose de l’héroïsme gratuit, du « service inutile » prôné par Montherlant.Tout se passe comme si St-Ex ne croyait ni à un Dieu personnel et transcendant, ni à une survie personnelle de l’homme.Il n’entrevoit qu’à peine les valeurs communautaires.Humanisme héroïque sans doute mais à peine humain : la personne humaine et les communautés qu’elle fonde sont asservies, à travers le chef, à une force obscure qu’on nomme vie et qu’on ne définit pas.* * * Entre 1931 et 1938, date de publication de Terre des Hdm mes, St-Ex visite la Russie, l’Indochine, l’Espagne en guerre et continue le défrichement des routes aériennes de l’Amérique du Sud.De son expérience de pilote, vieille déjà de dix ans, il ne Retient dans son livre que les éléments significatifs, c’est-à-dire ceux au travers desquels il croit trouver une réponse aux pro blêmes qui le hantent.Il nous sera donc loisible de laisser tomber la poussière des faits et de recenser, un peu sèchement peut-être, les solutions nouvelles que l’ouvrage tente d’apporter au problème de l'humanisme.Saint-Exupéry rejette délibérément et définitivement un huma- M ai 1952 421 nismc matérialiste : « En travaillant pour les biens matériels, nous bâtissons nous-mêmes notre prison.Nous nous enfermons solitaires, avec notre monnaie de cendre, qui ne procure rien qui vaille la peine de vivre.» Le grand privilège de l’homme, centre de cet univers matériel dont chaque raid lui dévoile un peu plus la grandeur, c'est la conscience.La plus grande recherche à laquelle l’homme puisse être sollicité, c’est la prospection de sa conscience d’homme, non pour s’isoler et se complaire, — St-Ex a rejeté ces conceptions individualistes et jouisseuses, — mais se parfaire et se compléter en communiquant aux autres, en découvrant les liens qui vous unissent.Il faut tenter de se découvrir, et par soi, autrui.L’homme moderne a perdu ce double sens, sens du moi, sens de l’autre.On n’éduque pas les hommes.Le machinisme les utilise, la politique les flatte et, au fond, les méprise, les idéologues les habillent lent d'uniformes pour les envoyer à la boucherie, certaines formes de charité les avilissent et leur font chérir leur misère plutôt que de leur faire souhaiter d’en sortir.Dans tout homme, comme dans Mozart enfant, il y.a une « belle promesse de vie ».Mais dans cette vie étouffrante, « Mozart enfant.sera marqué comme les autres par la machine à emboutir.Mozart fera ses plus hautes joies de musique pourrie, dans la puanteur des cafés-concerts.Mozart est condamné ».Comment rendre à l’homme le sens de sa dignité et de sa solidarité ?Comment transformer la terre des machines en une terre dsi hommes ?L’homme se découvre quand il se mesure avec l'obstacle, à l’aide d’un outil, dans ün métier, dans lequel, avec désintéressement et pour le progrès de l’oeuvre commune, il collabore avec son semblable.Il est heureux, quand il prend conscience de son rôle, même le plus effacé.Sa grandeur, c’est de se sentir responsable du destin des hommes dans la mesure de son travail : se sentant utile, responsable, engagé dans une action féconde, il se développe, prend conscience de ses propres possibilités, de sa grandeur, de sa fonction, fût-elle modeste.Sa vie et sa mort prennent un sens.« Celui-là qui veille modestement quelques moutons sous les étoiles, s’il prend conscience de son rôle, se découvre plus qu’un serviteur.Il est une sentinelle.Et chaque sentinelle est responsable de tout l’empire.» « Quand nous prenons conscience de notre rôle même le plus effacé, alors seulement nous pourrons vivre en paix et mourir en paix, car ce qui donne un sens à la vie donne un sens à la mort.» Inutile de dire que c’est principalement dans ses expériences d’aviateur que St-Ex cherche les confirmations de sa doctrine.Ou plutôt, c’est de son métier, remarquable instrument de découverte de soi, du monde et d’autrui qu’il la dégage.L’humanisme de St-Ex, on le voit, a subi une profonde évolution.Il était déjà devenu spiritualiste, il est devenu communautaire.L’héroïsme individualiste, égoïste et stérile de Montherlant est dépassé.Mais, pour juger de sa qualité, reprenons un principe de 422 LECTURES St-Ex lui-même : « Puisqu’il suffit pour nous délivrer, de nous aider à prendre conscience d'un but qui nous relie les uns aux autres, autant chercher là où il nous unit tous.» Or, pour lui, ce qui nous unit tous, c’est que nous sommes tous des hommes, membres de la Terre des Hommes : collaborons à édifier l’homme, notre vie aura un but et un sens.Cet humanisme reste humain ou plutôt, dans l’humain, il néglige ou ignore le surnaturel qui, tout en le dépassant, l’imprègne et le marque jusqu’au plus profond de son être.Dieu seul, celui de la Création comme de l’Incarnation rédemptrice est la source commune des hommes et le but qui les unit tous.La solidarité naturelle que St-Ex découvre et exalte sur le plan de la civilisation humaine existe sur un plan supérieur, le plan divin qui lui assigne une cohésion et des perspectives bien autres que celles que propose l’aviateur.Sa mystique communautaire, par son respect profond de la personne et sa critique du matérialisme, s’oppose certes aux mystiques nationa-les-socialistes ou communistes.Le chrétien peut s’en imprégner mais en sachant qu’il possède lui, et lui seul, les vraies dimensions de la Terre des Hommes.(A suivre) Jean Sonft, s.j.(Récente* éditionà OEUVRES ET DISQUES DE BEETHOVEN René GIRARD Préface de Paul Loyonnet M.René Girard fait ici l’inventaire de toute l’œuvre beetho-venienne, et des disques qui lui sont consacrés.I.’auteur accorde à chaque genre touché par Beethoven une étude sommaire mais significative, puis il analyse chacune des œuvres dans ce genre et donne une appréciation des différentes interprétations offertes sur disques.224 pages : S2.50 (par la poste : $2.65) Du même auteur : Les neuf symphonies de Beethoven (2
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