Lectures, 1 mars 1961, mars
LECTURES Nouvelle série — Vol.7 — No 7 Montréal Le journalisme chrétien p.194 Blanche Lamontagne-Beau-regard .p.195 * La vogue de la « littérature intime »: journal, mémoires, etc.p.197 La folle de F.-A.Savard et Ashini de Y.Thériault .p.199 La loi du Christ de B.Ha- ring, cjs.r.* p.201 Notices bibliographiques .# p.204 Cote morale des nouveautés en librairie p.214 La Comédie française joue Molière p.215 Deux disques Pléiade p.216 Courrier des lecteurs p.217 Sélection catholique de 50 livres religieux • p.218 La difficile profession du journalisme # p.220 L’école ouverte de Rina Las- nier p.224 MARS 1961 Rina LASNIER (photo Larose) (Voir à la page 204) EDITCPI4L Le journalisme chrétien ,_____ OU S reproduisons, dans les dernières pages de ce numéro de LECTURES, un message que Sa Sainteté Jean Will adressait récemment aux journalistes italiens.Ce message pourrait tout aussi bien convenir aux journalistes du monde entier, et nos rédacteurs et échotiers canadiens y trouveront matière à de salutaires réflexions.A qui parcourt nos journaux d'un œil attentif, il n'échappe pas qu'il est opportun, au Canada français comme ailleurs, de rappeler certaines vérités: la nécessité de la compétence pour le journaliste; le dan- séquiosité envers les personnes que soucieuse d’objectivité pour reconnaître les mérites de chaque organisation; etc.Ce texte est à rapprocher d’un autre, lourd de sagesse, qu’on trouve dans la revue française, Presse-Actualité, dans son numéro de janvier dernier.On y trouve, sous la plume du R.P.Lucien Guissard, rédacteur en chef adjoint au journal La Croix, des propos qui, dans le contexte français, sont d’une brûlante actualité, mais dont nos journalistes canadiens peinent tirer parti.En voici quelques extraits qui se passent de commentaires: « L’information sincère peut parfois exiger que l'on aille à contre-courant des enthousiasmes et des passions qui semblent réduire l’opinion d’un pays à un même commun dénominateur [.] Le journalisme chrétien a un devoir d’indépendance envers le public [.] Rechercher la vérité des faits plutôt que la simplicité des opinions, tel est aujourd'hui le test d’une presse saine.Il est tellement plus excitant de mettre chaque matin en accusation les autorités [.] et de considérer l’adversaire comme un traître à la patrie, que de contribuer à fournir aux lecteurs un dossier sérieux sur les problèmes majeurs de gouvernement.Nous, chrétiens, nous détenons une Vérité qui est dans notre foi.Mais nous ne détenons pas plus que les autres une vérité définitive sur la dernière révolution au Panama ou sur les causes profondes d’une émeute à Stanleyville [.] Il en résulte que nous avons, plus que quiconque, à surveiller le dogmatisme qui guette naturellement les hommes armés d’une plume.La vérité n’est pas toujours à notre portée dans sa totalité, quelle que soit la puisance de nos moyens d'investigation.C’est une constante leçon de modestie pour notre conscience.Plus nous saurons manier la nuance, plus nous hésiterons à trancher, plus nous aurons soin de recouper nos renseignements, et plus notre information aura approché la complexité de l’événement.L’objectivité parfaite n’est pas notre lot et il importe que nos lecteurs pressentent sans relâche que nous sommes dociles aux faits plus qu’à nos options, à celles du moins qui ne mettent pas en cause notre doctrine religieuse.Il est un domaine où le respect de la vérité réclame de nous une rigueur particulière; c’est celui de l’importance proportionnelle accordée aux événements de chaque jour.La première page des journaux est, à cet égard, révélatrice.Quel sera, pour tel ournal du soir, le fait à mettre en vedette ?Celui qui produit le choc, de quelque nature qu’il soit, qu’il s’adresse au cœur, au portefeuille, au goût romanesque ou à la sentimentalité.On se demande alors quelle image du monde le lecteur emporte quand les critères du sensationnel prennent régulièrement le pas sur les critères de l’information.A vrai dire, il n’y a que des images du monde, fractionnées, disparates et nullement fidèles aux vrais problèmes de l’homme.La presse catholique peut, sans rougir, être en réaction contre cette contagion [.] Elle s'interdit les concessions aux entraînements folkloriques: j’appelle folklore tout cet ensemble d’informations en marge des faits majeurs, informations souvent anodines, certes, mais plus souvent encore inutiles et qui n’onr pas le mérite de rester sagement dans le coin des amusements.Le journal doit accueillir toute une gamme de nouvelles et de rubriques, on en conviendra sans peine; il doit être varié; il doit, en conséquence, faire une place à l’accessoire et au divertissement.Mais là n'est pa:.la difficulté.Nous sommes appelés à montrer une exigence sans défaut quand il s’agit de déterminer l’ordre des urgences entre les faits.Cela se vérifiera en matière de politique, d'économie, de rapports sociaux, de culture, de faits divers.Le journal catholique y ajoute, et pas seulement par mode de convenance, les activités religieuses.Ces activités ne sont pas, pour nous, juxtaposées aux autres; elles s’y imbriquent et nous aurons à les rattacher au contexte humain où elles se déroulent.L’image du monde que doit proposer la presse catholique sera aussi complète que possible; elle sera surtout définie par une appréciation sage de ce qui doit passer pour essentiel et de ce qui restera secondaire [.] • (Suite à la page 198) 194 0 Etude d’auteur BLANCHE LAMONTAGNE-BEAUREGARD Ce devait être vers 1910, deux ans après la fondation (1908) de Y Ecole d'enseignement secondaire pour les jeunes filles devenue (1923) le Collège Margue-rite-Bourgeoys.Le professeur de rhétorique, la classe où nous enseignions alors, nous tendit un jour une liasse de poèmes, composés par l’une des élèves, et nous pria de lui en dire notre sentiment.Nous fîmes conseiller à la jeune inconnue de publier sans crainte Tout le long du grand chemin, Viens dans les champs fleuris, et de remiser le reste dans ses cartons pour revision ultérieure.Ce fut notre premier contact avec Blanche Lamontagne.Nous la retrouvâmes en 1912, au premier Congrès de la langue française, à Québec.Elle y recevait, pour scs Visions gaspésiennes, le premier prix du concours de poésie, de concert avec l’abbé Jutras, curé de Tingroich, dont on couronnait le La Fontaine chez nos habitants.Une correspondance sporadique nous permit de suivre depuis lors la double carrière de celle qui devint Mme Blanche Lamontagne-Beauregard.Aussi bien sa vie, exempte du soin d’enfants qu'elle n’eut jamais, se partagea-t-elle dorénavant entre la prose et les vers.Comme poétesse, la nouvelle venue était tille de son temps.En attirant l’attention sur notre parler surtout populaire, la Société du Parler français au Canada provoquait du même coup l'intérêt pour tout ce que représente ou exprime ce langage: légendes, traditions, moeurs, contes, chansons, vie paysanne en somme.Blanche Lamontagne fut la première à entrer dans le jeu qu’avait amorcé Nérée Beau-chemin, le régionalisme pris au sens français de provincialisme; elle s’associait ainsi à Albert Ferland et Englebert Gallèze (Lionel Léveillé).Pris en ce sens, le régionalisme est la tendance littéraire qui porte les écrivains à exalter leur petite patrie.Née aux Escoumains (1889), ayant vécu à Cap Chat, en Gaspésie, dès l’âge de huit ans et pendant de longues années, grande lectrice d’Emile Verhaeren et de Louis Mercier, Blanche Lamontagne devenait fatalement le chantre du monde gaspésicn.Or, ce monde comprend deux sortes de populations; il étale des spectacles de deux espèces.D'un côté, c’est la terre âpre avec ses montagnes abruptes, à laquelle des habitants rugueux arrachent une subsistance précaire.De l'autre, la mer, peuplée de goélands et de mouettes, attire sur scs vagues mouvantes une partie de cette population rivée à sa glèbe.Et voilà les deux thèmes qui feront de l’écrivain « la poétesse de Gaspé ».Tantôt elle traitera les deux séparément, tantôt elle les unira en un mariage inévitable, comme dans ces deux vers où la lampe évoque le phare et la plaine, la vague: Sa lampe éclaire au loin la plaine grandiose Comme un phare allumé sur la vague des [blés.Mariés ou non, ce sont ces deux éléments que détaille toute l'œuvre poétique de Blanche Lamontagne.Cette œuvre s'ouvre avec les Visions gaspésiennes (1913).Par les sujets comme par la façon de les traiter, par le rythme du vers et la forme de la strophe, ce premier volume s’apparentait déjà au Poème de la maison de Louis Mercier.Les recueils subséquents, Par nos champs et nos rives (1917), La Vieille Maison (1920), Les trois Lyres (1923), La moisson nouvelle (1926).Ma Gaspésie (1928), Dans la Brousse (1935), révélaient une âme toute proche de la terre et des terriens, une artiste capable de peindre aussi bien la diversité des scènes de la nature que l’uniformité des sentiments chez des personnages issus du même moule.Ce réalisme sain s’accompagnait d’un idéalisme qui se trouvait à l’aise même dans le surnaturel.Et ainsi, douée d’un sens aigu de l'observation extérieure, Blanche Lamontagne mettait à nu en même temps l’âme des vieilles gens, avec leurs sentiments peu complexes et leurs ambitions plus que modestes.Si elle ne renouvelait guère ses sujets, elle 195 56 compensait par scs façons diverses de les traiter, en procédant par touches discrètes dont l’ensemble finit par constituer une harmonie.Qu’on lise, pour s’en rendre compte, dans Par nos champs et nos rives, des pièces comme Les Blés, Viens dans les champs fleuris (musique d’Alfred Laliberté), Les Peupliers de Lombardie, Les blancs Moutons.La facilité à versifier lui faisait seulement oublier de se surveiller; aussi lui échappait-il des faiblesses d'écriture ou de composition vraiment trop apparentes.Certaines pièces, comme Le Chevreuil, comportent des méprises dues à une connaissance insuffisante des sciences de la nature.Mais combien d'autres respirent l'émotion intense qui les a dictées, une émotion presque religieuse ! Nous songeons ici à des évocations comme Les Morts de la mer, Les Absents, Le Rouet de la vie et même Tout le long du grand chemin.Cette passion pour l'exaltation de la vie rustique, pour les scènes de terre et de mer, Blanche Lamontagne la manifeste, comme son caractère propre, jusque dans la première de ses œuvres en prose, Récits et Légendes (1922).Le ton diffère, l'esprit est le même, la sensibilité aussi.Quant à l'unique roman Un cœur fidèle (1924), plus qu'une intrigue d’amour savamment conduite, nous y voyons une véritable autobiographie.Blanche Lamontagne était l’épouse bien-aimée d’un mari quelle aimait de tout son cœur.Mais, timide comme un Albert Fcrland, le mari n'osa jamais publier, à notre connaissance du moins, quoi que ce soit de ses continuelles écritures.Nous nous demandons dès lors si la romancière n’a pas voulu représenter ici la dissimilitude — nous ne disons pas: la discordance, ni le désaccord — des esprits dans l’intense unité des cœurs.(C’est presque le thème d’Harry Bernard dans L’homme tombé (1924).Cette dissimilitude expliquerait peut-être le silence observé par la poétesse de 1935 à 1958 (année de sa mort), un silence dont se plaindra l’une de ses plus ferventes admiratrices, Michelle Le Normand (Mme Léo-Paul Desrosiers).Il se pourrait toutefois que cette retraite prolongée s'explique surtout par la lassitude.Initiatrice, parmi les femmes, de notre régionalisme pris toujours au sens de provincialisme, Blanche Lamontagne passa pour la cause d’une vogue qui souleva l’ire de la critique: vogue qui nous apporta Les Rapaillages (abbé Groulx), les Propos rustiques (abbé Camille Roy), Chez nous et Chez nos gens (Rivard), etc.Il se peut qu’une attaque aussi rude ait émoussé à la longue, et finalement paralysé, la plume de « la poétesse de Gaspé ».Quoiqu'il en soit de ces hypothèses, l’œuvre est là.Elle nous révèle, en Blanche Lamontagne, non seulement « une simple poétesse des champs » (Baillargeon), mais un chantre aussi de la mer, en tout cas une âme d’élite aussi douce en son art que dans sa vie.L'action exercée par cette douceur, à la fois littéraire et psychologique, suffit pour la ranger au nombre de nos écrivains bienfaisants.* * * ŒUVRES.— Visions guspésiennes.1913.82-[2]p.18cm.— Par nos champs et nos rives.Montréal, Le Devoir, 1917.[ 1OJ-189p.— La vieille maison.Montréal, Bibl.de l'Action française, 1920.219p.— Récits et légendes.[Montréal] Beauchcmin, 1922.135p.— Les trois lyres.Dessins de Berthe Lcmoy-ne.Montréal.Bibl.de l'Action française, 1923.132p.ill.— Un cœur fidèle.Roman canadien.Montréal.Bibl.de l'Action française, 1924.196p.19cm.— La maison nouvelle.Montréal, Bibliothèque de l'Action française, 1926.192p.— Ma Gaspésie.Avec dessins de l'auteur.Montréal [Le Devoir] 1928.158p.ill.— Récits et légendes.Montréal, Beauchcmin, 1930.124-[l]p.20cm.— Au fond des bois.Récits en prose avec ill.Montréal [Le Devoir, 1931].166p.ill.— Dans la brousse.Poèmes.Montréal, Granger, 1935.215p.— Le rêve d'André.[Montréal.Granger Frères] s.d.142p.ill.23cm.* * * SOURCES A CONSULTER.— Arles (Henri d’).Eaux fortes et tailles-douces.Québec, Laflamme et Proulx [1913].333p.— Baillargeon (Samuel), c.ss.r., Littérature cana-dienne-française.Montréal, Fides [1957].460p.23cm.— Bernard (Harry), Essais critiques.Montréal, Bibl.d’Action canadienne-française, 1929.196p.(Coll.Les jugements).— Dantin (Louis), Poètes de l’Amérique française: études critiques.T.I.Montréal, Carrier, 1928.— Lamarche (M.-A.), o.p., Ebauches critiques.Montréal, Ménard, 1930.169p.— Le Normand (Michelle), Blanche Lamon-tagne-Beauregard.Dans Lectures [P.C.] vol.4, nos 19-20, ler-15 juin 1958, p.289.— Roy (Mgr Camille), A l’ombre des érables.Québec, Imprimerie de l’Action sociale, 1924.348p.19cm.Emile CHARTIER, p.d.196 Hi DIALOGUE AVEU ES LIVRES D'HIER ET D’AUJOURD’HUI ¦m mm- mm ! ri as* WÊÊKÊÊÊKHtlHW£ÊÊI£9ÊtÊ « II n'y a pus île ion venir superflu quand on a a peindre lu nature ch certains hommes.» BAUDELAIRE JS.voejue Je (ci littérature intime : Jj’ourna t Wémoù 'es.Paul-Emile ROY, c.s.c.Nous assistons au vingtième siècle à une prolifération d'œuvres littéraires d’un genre nouveau.On se préoccupait autrefois d’écrire et de publier des œuvres finies, répondant aux règles d’un genre donné.Même les mémoires étaient soignées et si l'auteur s y livrait plus que dans les autres genres littéraires, il respectait cependant certaines lois et ordonnait sa matière avec art.On publie aujourd’hui des centaines de livres qui ne contiennent que des ébauches, des réflexions à peine esquissées, des projets de travail, des considérations brèves sur les sujets les plus disparates, des impressions à peine soulignées, la relation de rencontres ou de visites, etc.On trouve même, dans cette littérature, des phrases non terminées.On est allé fouiller dans les paperasses des grands écrivains et on offre au lecteur, pêle-mêle, dans un beau désordre, la moindre note qu’un maître a griffonnée sur un bout de papier, ou dans un cahier réservé à cet effet.Les amateurs d’œuvres bien ordonnées se scandalisent sans doute de cette intrusion du chaos dans le monde des lettres.J’avoue que, pour ma part, j’éprouve bien souvent, à parcourir ces pages enchevêtrées, un certain ravissement que les livres bien structurés ne provoquent pas toujours.Quoi qu'il en soit, le phénomène prend aujourd'hui assez d’ampleur pour qu’on renonce à le bouder et qu’on s’efforce d’en trouver la signification.Peut-être répond-il à quelques préoccupations particulières à l’homme moderne et annonce-t-il l’apparition d’un nouveau genre littéraire ?C’est au moins ce que nous pouvons nous demander.Ce serait céder à une solution trop facile que de chercher une explication exhaustive dans la men- talité subjectivistc de notre époque.Il est vrai que nous sommes portés à nous étudier, à nous observer et à essayer de discerner les moindres motifs de notre comportement personnel.Nous aimons à nous regarder, à nous surprendre dans nos réactions intimes.Qu’un écrivain se prête à ce jeu devant nous, nous le suivons, il pique tout de suite notre curiosité, il nous invite à suivre une voie qui nous plaît.Il nous enseigne les démarches à poser pour nous découvrir nous-mêmes, il nous offre un miroir.Julien Green a noté dans Le Bel Aujourd’hui, que le lecteur qui parcourt le journal d’un écrivain sous prétexte de chercher à savoir toute la vérité, pense d’abord « aux détails croustillants ».Il cherche à entrer dans la vie privée de l’auteur, à violer son intimité.Baudelaire avait déjà noté que l’intérêt que nous portons à la vie des grandes personnalités vient d’un sentiment qui nous porte à les réduire à notre taille.Nous voulons nous convaincre que les grands hommes ne sont au fond que des êtres comme nous et que ce qu’ils ont fait nous pourrions le faire.Ces différentes explications peuvent présenter quelque fondement, elles ne nous satisfont pas.Baudelaire donne ailleurs une autre explication qui me semble plus profonde.« 11 n’y a pas de souvenir superflu, dit-il, quand on a à peindre la nature de certains hommes.» Les moindres gestes nous aident à cerner une personnalité.Les œuvres restées à l’état de projet nous fournissent elles-mêmes des lumières sur les préoccupations d’un maître, sur ses raisons de vivre.Même les ébauches sont révélatrices car elles laissent entrevoir les limites d’un auteur, ce qui pour lui constituait une espèce d’univers inabordable, un royaume interdit.Pascal est responsable pour une part de cette 197 vogue des pensées brèves et évasives, rebelles a tout classement logique.« J écrirai ici mes pensées sans ordre, dit-il, et non pas peut-être dans une contusion sans dessein: c'est le véritable ordre, et qui marquera toujours mon objet par le désordre même.Je ferais trop d'honneur à mon sujet, si je le traitais avec ordre, puisque je veux montrer qu'il en est incapable.» Pascal exposc-t-il dans ce passage l’opinion des pyrrhoniens ou sceptiques.11 semble bien, car il coiffe son texte du terme: pyrrhonisme.Mais qu'il l'admette ou non, il donne du coup une description assez suggestive de son œuvre personnelle.Ce qu'on sent très bien, en lisant Pascal, c'est qu'il est certains aspects de la condition humaine, certaines réflexions qu'il n'est pas facile de situer dans une œuvre répartie suivant un plan rigoureux.Les livres qui répondent à un ordre sévère, à une symétrie parfaite dans la repartition des matières, contiennent souvent des longueurs, du remplissage.— Admettons toutefois que les heureuses exceptions existent et sont assez nombreuses, au dix-septième siècle par exemple.— Mais surtout, ils ne donnent pas asile à ce que Baudelaire appelait des fusées, des pensées intimes, spontanées, absolument inattendues, surgies tout à coup dans le champ de la conscience comme une île au milieu de l'océan.Or ces fusées sont extrêmement précieuses car elles jaillissent tout naturellement, appelées à l'existence par la seule puissance créatrice de l'homme, sans être sollicitées par tel dessein préétabli, telle thèse à défendre, tel argument à étayer.Elles arrivent du plus profond du centre spirituel de l'homme, tout imprégnées de poésie.Elles sont le fruit de cet « ingénu * qui est en nous et dont Valéry disait que nous le refusons sans cesse.Elles sont le murmure de cet « ange inoccupé * dont parlait Novalis, et que nous devons tâcher d'être de temps en temps.Nous touchons peut-être maintenant aux raisons principales de l'intérêt de ce genre de littérature que nous étudions.C’est que ces lignes souvent confuses ou inachevées nous permettent de dépasser l'écrivain, de deviner ce qu’il n'ose ou ne peut dire, d’aller plus loin que ses raisonnements, que les schèmes qu'il impose à la réalité, de démasquer le personnage qu'il joue presque toujours, qu'il le veuille ou non.Nous avons l’impression d’effleurer ce qui est trop imprécis, trop inchoatif pour être structuré.« Le vrai genre, écrit Jean Guitton, serait d’avoir tous les genres et de causer d’une causerie aussi longue, sinueuse, ininterrompue que l’existence.» Et Julien Green: « A force de dire des choses qui paraissent sans intérêt au moment où on les écrit, on finit par dire, sans le savoir, la chose qu'il fallait dire à tout prix, mais cela on ne s’en aperçoit que beaucoup plus tard, en se relisant.» Ajoutons enfin une dernière considération.En écoutant un grand écrivain nous parler de ses activités les plus diverses, de ses occupations et de ses réflexions les plus fantaisistes, nous espérons déchiffrer le sens des actes les plus ordinaires qui constituent notre existence.Nous essayons de dégager la signification de tous ces gestes que nous posons sans trop savoir pourquoi.Nous nous efforçons de mettre un peu de lucidité et de conscience dans les moments les plus innocents, les plus monotones, les plus ordinaires de notre vie.Ainsi, cette littérature si bizarre sous tant d'aspects, si irrespectueuse de toutes les lois de l'art et de la composition, nous ouvre-t-elle des horizons auxquels elle peut seule nous introduire.Peut-être vient-elle satisfaire un certain goût d'anarchie intellectuelle qui nous habite.Peut-être aussi vient-elle nous rappeler que toutes nos paroles, de quel-uue nature qu'elles soient, sont insuffisantes à traduire tout ce que peut contenir d'ineffable et d'impondérable le cœur humain dont la soif est infinie et indéfinissable.(Suite de la page 194) Plus loin, le Père Guissard parle de l'information religieuse: • Il y a une immense tâche à accomplir pour donner son plein sens à l'information religieuse.La vie profonde de l'Eglise qui est dans l'assistance de l'Esprit et dans la grâce dispensée à chaque fidèle échappe au journaliste comme au sociologue.Il n'en reste pas moins vrai qu'une certaine manière d'informer sur les choses de la religion peut être totalement profane et ne jamais donner au lecteur le sentiment du surnaturel dans l'Eglise.Celle-ci se voit vidée de son mystère pour s'aligner au rang des institutions terrestres.On y remarquera le côté visuel, le spectacle, le merveilleux; on se précipitera vers une statue prétendue miraculeuse, vers les manifestations marginales, mais les lecteurs n'auront jamais une prise de position sur le fonds ni un exposé de l'enseignement catholique ni une initiation aux problèmes doctrinaux ou apos toliques posés par l'événement religieux relaté.Dans l'Eglise, le spectacle existe, et l'humain, et éventuellement le scandale.Le journal catholique ne les passe pas sous silence; ils peuvent être l'occasion dune réflexion sur l’Eglise.Mais l'information religieuse qui s'v cantonnerait systématiquement mettrait en danger la notion même d’information.Il n'est pas déplacé de se demander si la déchristianisation n a pas, en partie tout au moins, sa source dans la presse.Ce qui distingue le journal catholique, c'est la perspective de la foi.Nous croyons en 1 Eglise dv.maintenant et d'ici, non pas en une Eglise désincarnée, hors du temps.Cette Eglise travaille dans l'obscurité du temps; elle cherche les meilleures voies du salut pour tous les hommes; elle souffre; elle adapte ses méthodes; elle dit la doctrine en fonction des interrogations qui jaillissent sans arrêt.U presse catholique s'attache à refléter cette vitalité [.] * Nos journaux catholiques ne peuvent ils fort utilement s'interroger face à ces exigences ?R.L.198 Une poésie de plein air dans deux livres récents: LA TOLLE de F.-A.Savard et 4IÜINI de Y.Thériault Romain LÉGARÉ, o.f.m.Ces deux volumes comptent parmi les plus belles réussites de l'édition canadienne: typographie aérée, élégante, lettrines distinguées, impression d'Ashini en deux couleurs.Les deux volumes apportent également un enrichissement aux lettres canadiennes.Avec La Folle \ drame lyrique en trois tableaux, Mgr F.-A.Savard sVst renouvelé, en abordant une façon nouvelle de s’exprimer.Modèle d’aventurier littéraire, il veut varier les recettes, même celles qui lui ont déjà apporté le succès, et étendre le registre de ses thèmes sans en changer le timbre.Ce timbre, il l'a déjà signalé, lors du lancement du Barachois: J'ai opiniâtrement voulu m'appliquer à défendre certains biens que j'estimais être parmi les plus précieux de ma patrie, et les plus indispensables, par exemple: les bois, les montagnes, la liberté dans Menaud, la terre et les faiseurs de terre dans L'Abatis, les pauvres et leur sainte conformité à la volonté de Dieu dans La Minuit ».La Folle glorifie de façon lyrique des biens toujours estimés parmi les plus précieux et les plus indispensables: l’amour conjugal et l’amour maternel ou, si l'on veut conserver la ligne dominante de l’œuvre de Mgr Savard, la fidélité de l'épouse, la fidélité de la mère, malgré les plus dures épreuves.L'idée de ce drame est venue à l’auteur à l’occa- sion d'une histoire, tragique parmi tant d'autres, qu'on lui a racontée en Acadie.« Toute la suite du drame est due au jeu d’éléments élaborés dans les régions obscures de la création poétique.» (P.7) L'héroïne, Mélanie, c’est-à-dire la noire, la sombre, la triste, est appelée « La Folle ».Son époux Fulbert s'est enfui du foyer avec son petit enfant.< à bord d'un chalutier en partance ».Le lendemain de cette fugue s'ouvre le drame.La pauvre femme, désaxée, rôde autour d'un marécage.S'agit-il d’une tentative de noyade ou d’évasion ?Elle exhale ses plaintes: l'amour profond pour l’enfant qu'on lui a ravi, l’amour indéfectible pour l’époux, malgré son abandon.A la fin, on lui remet l’enfant et Mélanie reprend le goût de vivre.Simples lignes d'une portée musicale qu'animeront la gamme des sentiments humains, le lyrisme de l’héroïne, les voix de personnages aux noms pittoresques: en plus de Mélanie, Anastase, Livain, Lélia, Anthime, la vieille Gudule, Petit-Ciel-Blcu, Parlamente, Gros-Guillaume, Carolus.La gamme des sentiments se manifeste surtout, à mon sens, dans le deuxième tableau: souriants souvenirs du bonheur initial, ténébreuse désespérance de l’actuel abandon, douleur méprisée, passion d'un éternel amour; la progression atteint un « climax » émouvant.799 Veut-on quelques notes de ce lyrisme ?Et me voici les lèvres raides et brûlées par le salin de la douleur.Et me voici pareille à une laisse de mer, à un varech arraché que roule la vague et quelle rejette, en ricanant, sur le sable, pour l'amusement des pieds.(P.66) Amour humain rêvé comme une chose éternelle ! Et je voyais toute chose en lui ! Et toute chose était vivante et belle.(P.70) A l’école des Grecs, notre auteur humaniste a appris que le théâtre pouvait être l’expression d'un art total, car le théâtre grec était drame, épopée, lyrisme, méditation religieuse, chant, ballet même.C’est pourquoi il a cru bon d’introduire les chœurs qui interprètent la voix de la nature, de la conscience, de l’ordre éternel des choses, ou qui parfois prolongent les pensées et les sentiments d’un personnage.Mgr Savard prônait dernièrement la pressante nécessité d’un grand théâtre chez nous (cf.Lectures, janvier 1961, p.155s.).Par La Folle il fournit sa quote-part.H apporte un drame chrétien, lyrique et populaire: le peuple pourra facilement comprendre les thèmes et le langage, il pourra savourer les accents de beauté poétique et lyrique, accéder à la pacifiante et bienheureuse catharsis * * * Ashini est-il un « roman » ?Qu’on n’y cherche pas une véritable intrigue, ni même une véritable histoire; mais qu’on lise posément ce récit poétique, comme on respire lentement, profondément une roborative senteur de sapins.Ashini est une sorte d’épopée en prose, une évocation poétique de la vie des Montagnais et de leur terre d’Ungava: thème de l’extrême nord, dont Agaguk avait exprimé la vigueur romanesque et qu'Ashini glorifie en l’originalité d'un souffle puissant.Depuis Menaud, maitre-draveur, nous n’avions pas entendu chez nous un accent aussi neuf, une langue aussi dense, aussi riche et aussi précise.Photo prise lors du lancement
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.