Lectures, 1 décembre 1963, décembre
'¦ «.•¦¦¦ $ L- \*>/ MONTRÉAL NOUVELLE SERIE — VOLUME 10 NUMERO 4 SfcPY.FIDES La réforme de l'Index autorisera-t- elle la licence des lectures?.p.86 L'homme d'ici d'Ernest Gagnon .p.87 Friedrich Von Hüge/ de Jean Stein- mann p.89 Les Canadiens français de Mason Wade p.90 Dans le nid d'aiglons, la colombe de L.-P.Desrosiers p.93 Cote morale des nouveautés .p.101 Document : La dialogue difficile de P.-E.Roy, c.s.c p.106 Page d'anthologie : Messe de Minuit d'Henri Bosco p.112 DECEMBRE 1963 (Voir à la page 93) mm tilllOIIAI tonne Je f JhiJcx autoriôera-t-el(c ta (icenct J ans tes lectures ?On parle beaucoup actuellement de la réforme de l'Index qui est à l'ordre du jour du Concile Vatican II.On en parle de toutes les façons: les uns avec sagesse et en connaissance de cause; les autres avec d'aveugles préjugés et passions.Il y a deux choses à considérer quand on parle de l'Index: la législation et le catalogue des livres prohibés.Vune comme l'autre ont besoin d'être réformés.Ainsi la législation de l’Index gagnerait sans doute à être assouplie dans ses méthodes et ses sanctions: outre que le travail des chercheurs intellectuels s'en trouverait facilité, la législation elle-même y trouverait un accroissement d'efficacité.Quant au catalogue de l’Index, il aurait besoin d'être élagué d’un certain nombre d'ouvrages qui, avec l’évolution des connaissances et des mœurs, ont perdu beaucoup de leur nocivité.Mais, si libérale soit-elle, la réforme de l'Index n autorisera jamais la licence des lectures, et ne dispensera personne de la discipline à s’imposer dans son alimentation intellectuelle.En ce qui concerne les livres obscènes, par exemple, l’Eglise ne peut rien changer à cette loi naturelle inscrite au cœur de tout homme, même païen, et qui réprouve la lecture de tels livres.A cela on pourra objecter qu’il n'est pas si facile que cela de savoir quels livres sont obscènes puisque les tribunaux eux-mêmes ne s'entendent pas sur la définition de l'obscénité.Sans doute n’est-il pas simple de définir ce qui, pour une société donnée, peut être considéré comme obscène, et l'on comprend qu’il y ait des divergences de vues, même lorsque les juges sont parfaitement intègres et objectifs.Mais quand il s'agit de choisir ses propres lectures, il est beaucoup plus facile, pour peu que l’on soit loyal et sincère avec soi-même, de savoir ce qui, pour chacun de nous, est obscène.Une authentique pureté de cœur ne peut guère se concevoir sans une certaine discipline des lectures.Il est bon sans doute d'avoir une vie extérieurement intègre et honnête, mais si, par toutes sortes de lectures, on n’entretient au-dedans de soi qu’une atmosphère de luxure et de vice, on ressemble étrangement à ces pharisiens de l'Evangile dont le Seigneur disait qu’ils étaient des sépulcres blanchis.Quant aux ouvrages qui exposent l’erreur et attaquent notre foi, même si la réforme de l'Index adoucissait la sévérité de certains interdits, ils resteront toujours, pour un croyant qui se veut conséquent avec les exigences de sa foi, dans la catégorie des ouvrages à ne pas lire sans raison sérieuse, sans préparation suffisante et sans d'élémentaires précautions.Comment peut-on prétendre garder toujours sa foi si on ne lit que les ouvrages qui la nient ou l’attaquent, et si on ne se soucie nullement par ailleurs de prendre les moyens de la nourrir?A l’origine de la crise religieuse de certains intellectuels, n’y a-t-il pas souvent une consommation trop assidue des ouvrages de Sartre et consors alors que, sur le plan de la culture religieuse, on en est resté aux réminiscences du petit catéchisme ?Il n’est guère possible, ni opportun, ni souhaitable, pour un croyant, de vivre dans une sorte de serre chaude ou de ghetto intellectuel.Mais, s'il doit être ouvert au monde, quel gâchis ce serait s’il devait, faute d’élémentaire prudence, y faire naufrage ! Rita LECLERC 86 LECTURES Les Editions HMH viennent de rééditer l’excellent ouvrage du Père Ernest Gagnon, L'Homme d'ici.C'est un recueil d'essais touchant à la fois aux domaines philosophique, psychologique et spirituel.Derrière la diversité de ces propos, nous voudrions essayer ici de dégager l'idée maîtresse qui en fait l'unité profonde.Il nous semble qu’elle pourrait se formuler ainsi: c’est une apologie de la liberté intérieure, une défense de l’homme vivant, c'est un plaidoyer pour la vie.Mais n'est-ce pas là un effort superflu, direz-vous ?La vie ne se charge-t-elle pas de se défendre elle-même ?On peut se le demander.Car si beaucoup d’hommes existent, combien vivent vraiment ?Les exigences sociales nous conditionnent les uns les autres et nous en venons à ne vivre qu'à la surface de nous-mêmes.C’est tellement plus commode d’être celui que les autres s’attendent que nous soyons.Rien d’imprévu.Tout est calculé.L’homme égale sa fonction dans la société.Et il s’endort dans l’automatisme d’un sourire délicieusement sociable.Tout devient clair.Et l’on peut classer les hommes: les bons, les méchants, les nerveux, les lymphatiques, les croyants, les non-croyants, les réguliers, les irréguliers, tout comme les mots de notre grammaire.Mais l’homme qui vit en profondeur déborde toutes ces catégories.Ce n’est plus l'homme officiel, soumis aux conventions, habillé d’un costume.C’est l’homme d’ici, qui n'est pas encore, mais qui est en devenir à travers la complexité de son être.« Il n’a pas le même âge d’un plan à un autre de son être; plus il descend en lui-même, plus il se retrouve primitif alors que son front se cerne déjà de rides douloureuses et de sagesse.Il parle, et d’un jour à l'autre les mêmes mots n’ont pas le même sens.» (P.24) Il n’est pas toujours rassurant cet homme que le Père Gagnon nous engage à être.Il est imprévisible, il est toujours nouveau.Ce n’est pas l’homme de Zola, c'est celui de Dostoïevski; ce n'est pas celui de Descartes, c’est celui de Bergson.Et surtout il reconnaît et accueille en lui les ténébreuses régions de la sensibilité et des passions.« Un homme adulte est un homme qui s’est penché sur ses passions, qui les a comprises dans leur être, dans leurs moyens, dans leurs fins.Un adulte a compris dans l’émerveillement quel pouvoir Dieu lui confiait dans ces passions, saveur, couleur et musique de sa vie intérieure.» (P.33) On le voit, la pensée du Père Gagnon procède d’un profond amour de l'homme.Et s’il stigmatise certaines attitudes, c’est pour mieux en montrer les conséquences pernicieuses, tout spécialement dans le milieu canadien-français en évolution rapide.Il veut nous indiquer la voie de l’épanouissement, qui ne peut se trouver que dans l’unification intérieure.Comme descendants de français, nous sommes tentés par l’abstraction, la désincarnation.Et comme canadiens, nous acceptons difficilement le corps sans prendre une certaine attitude janséniste.Pourtant, il nous faut dépasser tout cela si nous voulons atteindre à la taille adulte, « Les vies fortes, les vies fécondes sont les vies qui ont défi-nous voulons atteindre à la taille adulte.« Les vies inutiles sont les vies faciles.Et la première et grande difficulté c’est de vivre unifié, c’est d’admettre un esprit dans un corps matériel, c’est un corps matériel qui loge un esprit.» (P.44) Et le Père Gagnon a finalement cette expression que tout éducateur devrait retenir: « Le penseur comme le saint ne valent pas par leurs connaissances mais par leurs expériences.» (P.45) Décembre 1963 87 L’un des chapitres les plus lumineux de L’Homme (/'ici, c'est celui intitulé « L'art, Pentecôte naturelle ».Ici encore, il faut comprendre la pensée du Père Gagnon dans le contexte canadien-français.Car chez nous, l'art ne nous a jamais tellement préoccupés.Il nous a toujours paru superflu, voire dangereux.« Mon garçon, un artiste ! Ma fille, une actrice ! Jamais ! » Encore aujourd’hui, la création artistique demeure une activité obscure, réservée à quelques originaux que l’on tolère en disant: « Il faut de tout pour faire un monde.» Mais si, un beau jour, l'art devenait nécessaire ?S’il s’imposait avec insistance à un peuple qui veut devenir lui-même ?S'il conditionnait même l’aventure spirituelle d'un homme qui doit d’abord se reconnaître pour mieux se situer par rapport à Dieu ?Voilà ce que rappelle le Père Gagnon.« Si l'Art commence par une expression de l'homme qui s’approfondit dans une existence menacée, si, sans cesse guetté par la mort intérieure dont les noms synonymes sont la distraction et l'absence, l’homme par l'Art, se crée et se re-crée inlassablement lui-même, si Adam, en nommant les êtres se nommait lui-même, après la chute, l’Art devenait pour l’homme une nécessité plus impérieuse que le pain.» (P.87) Encore ici, c’est le triomphe de la vie que souhaite le Père Gagnon, de cette vraie vie qui est d’autant plus spirituelle qu’elle s’enracine dans la vérité charnelle.C’est la vie de l'âme qui retrouve son lien avec le seul milieu à ses dimensions, le cosmos.« Alors qu'il réalisait cette œuvre, l’artiste se réalisait lui-même à l’échelle du monde.En se créant lui-même, l’artiste créait l’univers.Et la joie qui l’habite est preuve que la vie a triomphé, et cette vie est spirituelle.» (P.98) Notre culture canadienne-française est souvent une culture de mots, de livres, d’expressions toutes faites.Un autre penseur, le Père Pierre Angers a déjà dénoncé cette faiblesse qu’il appelait le « péril de l'abstraction », et il en montrait les ravages dans les études littéraires où l’analyse formelle a souvent pris le pas sur le contact avec la réalité humaine.Le Père Gagnon considère le phénomène, non seulement au plan des études, mais de toute la vie collective du canadien-français.Il invite à dépasser le plan des idées claires et sûres pour pénétrer dans la vie profonde.« La définition était le royaume du mot.» Il faut la dépasser pour accueillir ce qui fait l’objet d’un autre chapitre, « Le Symbole et le Mythe ».Ainsi le langage cessera de n'avoir qu'une valeur utilitaire et matérielle.Il cessera de ne véhiculer que des idées banales.Il deviendra un moyen d'expression au sens fort du terme.« Ressuscité au sens mystique, le mot est devenu parole, le mot est devenu symbole.» (P.108) Ainsi les individus se transmettront autre chose que des mots creux.Ils communiqueront entre eux avec tout leur être et la solitude, vieille compagne des canadiens-français, sera vaincue.Et s’ils communiquent entre eux dans la vérité, ils pourront aussi entrer en profondeur dans le mystère de Dieu.« Un chrétien debout devant le Christ doit d’abord apprendre que, si Jésus a pris sur lui toutes nos fautes et toutes nos misères, il n'a jamais voulu de nos masques.» (P.140) Devenir nous-même pour mieux devenir fils de Dieu, tel nous semble l’objet du chapitre qui, à notre avis, constitue le cœur de L'Homme d’ici, « L'Homme, image et ressemblance de Dieu ».Car voilà bien le sens de la démarche du Père Gagnon.L’homme doit entrer en lui-même, dans la souffrance et l’angoisse, pour y trouver, en son ultime profondeur, l’image de Dieu, la présence de Dieu qui l'appelle à vivre.Encore ici, c’est un plaidoyer pour la vie, et la vie la plus épanouissante, la vie en communion avec Dieu.Après l’obscurité de la douleur, la lumière de la joie.Et jusqu’au style du Père Gagnon qui se trouve transformé pour nous traduire une telle réalité: « Ici l’homme est au sommet de lui-même; lumière sans cesse grandissante de l’enfant au vieillard, de la simple connaissance à la sagesse, du raisonnement à la contemplation, verbe mental, joie du repos dans la clarté de la connaissance et la possession intérieure, joie et fruition, racine de la béatitude: regard intense de la pensée de l’homme fixée sur le Dieu vivant.» (P.145) Ainsi pourra se résoudre le problème religieux le plus grave des Canadiens-Français, selon le Père Gagnon, l’infantilisme religieux.L’homme cessera de voir dans Dieu l’obstacle à son devenir.Il cessera de projeter sur lui ses angoisses puériles.La formule de l’auteur est ici lapidaire: « L’homme a été créé à l’image et à la ressemblance de Dieu.Or, Dieu est adulte.» (P.38) L’Homme d’ici n’est pas un ouvrage facile.Il n’a rien d’un exposé didactique qui progresse suivant les étapes de la pensée.Pourtant, malgré sa forme très libre, peut-être même à cause de cette forme, il nous atteint et nous pénètre.On ne peut jamais dire qu’on l’a compris, saisi, mis en schéma.Mais précisément, il rejoint en nous la vie intérieure profonde et nous évite de demeurer au niveau des concepts.C’est un livre de sagesse.C’est un livre de vie.Sa réédition s'imposait et on ne peut que lui souhaiter une très large diffusion.Ne peut-on souhaiter davantage ?Les nombreux étudiants qui, depuis plusieurs années, ont communié à la pensée que le Père Gagnon exprimait dans ses cours à l’Université de Montréal, appellent de tous leurs vœux une suite à L’Homme d’ici.Les penseurs susceptibles de nous éveiller à la création ne sont pas légion.Le Père Ernest Gagnon en est un.(1) GAGNON (Ernest) L'HOMME D'ICI suivi de Visage de l’intelligence.Montréal, Editions HMH, 1963.190p.21cm.(Coll.Constantes, vol.3 ) Pour tous 88 LECTURES ^Jria!rich \Jon (jet / Bernard-M.Mathieu, o.p.L’année 1962 a vu paraître deux livres sur la crise moderniste qui secoua si violemment l’Eglise au début du siècle: celui de M.E.Poulat, Histoire, dogme et critique dans la crise moderniste, et la biographie de Von Hügel par l’abbé Jean Steinmann.Empressons-nous de dire que ce dernier ouvrage est d’un intérêt capital pour l’étude du modernisme, le baron Von -Hügel y ayant joué un rôle de premier plan.* * * Friedrich Von Hügel naquit à Florence en 1852.Fils d’un ambassadeur autrichien marié à une écossaise, il reçut une éducation cosmopolite; très jeune il devint un polyglotte, parlant allemand avec son père, anglais avec sa mère; il apprit l’italien très jeune, et bien entendu le français, et plus tard le latin, le grec et l’hébreu vinrent s’ajouter à son bagage linguistique.Toutes ses études furent poursuivies à la maison avec des précepteurs; il ne fréquenta ni l’école, ni l’université.En 1873, Von Hügel épousa une Anglaise, lady Mary Herbert, convertie au catholicisme.11 demeura toujours en Angleterre, tout en voyageant beaucoup, se liant à toute l’élite intellectuelle et religieuse de l’Europe.C'est ainsi qu’en 1884, durant un séjour de deux mois à Paris, il fit la connaissance d’un prêtre, l’abbé Huvelin, qui exerça sur lui une grande influence, au point qu’il disait à la fin de sa vie à sa nièce: « J'ai tout appris d'Huvelin.Ce que je t’enseigne, c’est de lui.non de moi.Je l’ai appris de lui.Quel grand saint c était, et comme il m’apprit de choses.» (P.522) On commence à peine à découvrir l’action intellectuelle et surtout spirituelle de ce prêtre.Ancien élève de l’Ecole normale supérieure, l’abbé Huvelin avait une grande culture.Il aurait pu faire une brillante carrière dans l’enseignement, mais selon de mot de Von Hügel, il préférait, simple vicaire à la paroisse de Saint-Augustin, « écrire dans les âmes » (p.33).Alfred Loisy: son nom n’évoque plus maintenant que des échos lointains; Dieu sait pourtant le rôle qu’il a joué dans cette grande crise de l’Eglise.Ce n’est pas notre propos ici de parler de ses positions en matière d’Ecriture Sainte.Von Hügel qui savait l’hébreu, lisait les exégètes allemands pour se mettre au courant des problèmes de l’Ancien Testament, écrivant même une plaquette sur l’inspiration biblique, ne pouvait pas ne pas s’intéresser aux travaux de Loisy.Il lui écrivit sa première lettre le 30 avril 1893.« Plus d’un demi-siècle a passé, écrit Steinmann, et les quelques rares admirateurs français de Von Hügel n’ont pu lui pardonner cette longue et fidèle amitié.» (P.48) Ils lui reprochent surtout sa trop grande candeur et son optimisme.Ont-ils tort ?L’auteur avec fougue le prétend.Pourtant les nombreux extraits de la correspondance cités par Steinmann nous portent à croire qu’ils ont raison; il nous semble qu’il fut trop naïf et trop porté aussi à Décembre 1963 89 croire à la droiture des hommes.Fermement soumis à l’Eglise, il se sépara de Loisy lorsqu’il comprit que ses idées étaient hérétiques.Von Hügel entra en relation avec tous ceux qui furent mêlés de près ou de loin à la crise moderniste: Mgr Louis Duchesne, Maurice Blondel, le Père Laberthonnière, l’abbé Hébert, ce dernier se séparant complètement de l’Eglise.Une longue amitié lia aussi le baron à George Tyrrell, un des principaux animateurs du modernisme.Protestant, converti au catholicisme, il entra chez les Jésuites en 1879 pour en sortir en 1906, et mourir hors de l’Eglise en 1909.Comme son ami l’abbé Henri Bre-mond l’invitait à écrire un commentaire des Exercices de saint Ignace, Tyrrell répondit: « C’est mon rêve depuis des années », mais ajoutait-il, « ce serait mettre du vin nouveau dans de vieilles outres.franchement, je pense que la Société est trop vieille pour s’assouplir» (p.110).Avec de telles idées il n’est pas surprenant qu’il soit sorti de la Compagnie de Jésus ! Si Tyrrell, Loisy aussi d’ailleurs, avait été comme l’abbé Huvelin en contact plus étroit avec les âmes pour les conduire à Dieu, bien des drames peut-être auraient été évités.En passant, on a l’impression en lisant ce livre que l’auteur ne prisait pas beaucoup les Jésuites; dans son ouvrage sur Pascal, si admirable par bien des côtés, il était injuste envers eux.Ce sont les petits travers des grands écrivains.car Steinmann écrit bien: un style alerte, plein de saillies, une plume endiablée.Prenons comme exemple le portrait savoureux de Von Hügel qu’il trace à la fin de son ouvrage: « Par la race, la finesse, le goût, il appartient à une aristocratie que l’époque contemporaine a liquidée.Par le ton.il est de « la belle époque ».Il a un amour tendre et ridicule des petits chiens.Il est toujours distingué.Il écrit en manchettes — comme Buffon.Il est aussi fin et distingué que Bergson.Il est pudique et peut-être même pudibond, avec une nuance de scrupules.C'est un homme de château, de bibliothèque.Il aime le thé et le whisky.C’est un conférencier britannique.» (P.573-574) Figure attachante que celle du baron Von Hügel.Etroitement mêlé à tous les problèmes religieux de son temps, ayant une passion pour la Bible, il ne semble pas.comme certains l’ont prétendu, avoir été un moderniste au sens hérétique du mot.Il marcha il est vrai sur une corde raide, et manqua de tomber quelques fois.Mais une vie intérieure intense — l’abbé Huvelin l'avait marqué définitivement —, une grande confiance envers l’Eglise à laquelle il resta fidèle jusqu'à la fin, le préservèrent d’erreurs graves.(1) STEINMANN (Jean) FRIEDRICH VON HLJGEL.Sa vie, son œuvre et ses amitiés.Paris, Aubier, 1962.581p.20.5cm.| Pour adultes Us Canadiens français 3 Mathieu Girard Mason Wade Huit ans après sa parution chez Macmillan, vient de paraître, au Cercle du Livre de France, dans une traduction française d’Adrien Venne, l’œuvre gigantesque de Mason Wade, The French Canadians 1750-1945.1 L’étude que fait Mason Wade des Canadiens français mérite d'être iue.Cela ne fait aucun doute.Cependant, je ne crois pas, contrairement au tra- ducteur, que l’œuvre du professeur d’histoire de l’Université de Rochester, apporte beaucoup à la littérature historique du Canada français.Trop de faiblesses font que cette œuvre ne fait pas avancer l’étude du fait français en Amérique mais qu’au contraire, à bien des points de vue, elle la fait sinon régresser du moins se fixer dans des interprétations que des études plus récentes ont déjà détruites.90 LECTURES T Je voudrais dans les quelques lignes qui suivent, relever certaines des faiblesses qui me paraissent les plus importantes.D'abord l’objectif que se propose Mason Wade laisse perplexe: « Nous espérons que ce livre réussira à dissiper un certain nombre de ces malentendus inutiles entre Canadiens de milieux culturels différents.» (P.10) L’auteur se propose comme médiateur dans un conflit qui oppose, prétend-il, deux collectivités incapables d’engager un dialogue sur une base rationnelle, les préjugés et les sentiments antagonistes qu’une histoire partisane alimente demeurant au premier plan.L’intention est noble, même louable, mais est-elle valable ?Est-ce là une garantie d’objectivité, d’exactitude, de réalisme et d’impartialité ?Peut-on y voir l’attitude « d’un historien scientifique moderne qui applique les plus récentes techniques » comme l’affirme le traducteur ?C’est Fustel de Coulanges qui affirmait au siècle ; dernier que l’histoire ne servait à rien, c’est-à-dire, qu'elle ne devait être asservie à aucun combat, ni concourir à l’exaltation d’un idéal politique ou social quelconque.Cette remarque reste fondamentalement vraie.L’historien ne doit avoir qu’une seule intention: découvrir la vérité quelle qu’elle soit et indépendamment des implications de cette vérité sur ses positions patriotiques ou nationalistes.Cet objectif affaiblit l’œuvre de Mason Wade, car l’auteur, inévitablement et inconsciemment, est porté à taire tout ce qui peut gêner le but fixé et à accentuer tout ce qui paraît favorable.Le chanoine Groulx qui demeure le grand historien du Canada français s’est toujours refusé, pour des raisons scientifiques, à adopter une telle attitude.Il n’est pas sans intérêt, ici, de se rappeler cet avertissement du chanoine Groulx: « L’histoire peut servir à l’union - nationale; il ne lui appartient pas d’y travailler.Elle se situe en dehors de ces préoccupations et plus haut.» 2 Un autre point qui me paraît affaiblir l’étude de Mason Wade est l’importance que l’auteur accorde aux explications psychologiques.Mason Wade croit trouver l’explication fondamentale du fait français en Amérique, dans les profondeurs psychologiques de cette minorité conquise.Le défi est de taille et offre de sérieux dangers.Faire une étude historique , basée sur les phénomènes psychologiques, comme le veut Mason Wade, pose un problème qui n’est pas facile.L’attitude psychologique des Canadiens français est-elle l’explication de la situation politique et économique de cette minorité ?Ou bien est-ce le contraire: l’attitude psychologique étant la conséquence de cette situation ?Problème extrêmement complexe que l’auteur élude.Décembre 1963 De plus, faut-il encore bien identifer ces attitudes psychologiques.Où s’arrête la vérité, où commence l’erreur lorsque sir Wilfrid Laurier, que reprend Mason Wade, affirme: « Le Québec n’a pas d’opinions, il n’a que des sentiments.» Affirmer que les Canadiens français souffrent d’un complexe d’infériorité suffit-il à expliquer bien des choses, même quelque chose ?Personne ne le croit sérieusement, si ce n’est Mason Wade qui utilise ce « complexe » à la base de son explication, nous entraînant dans la fiction historique, ce qu’il voulait justement éviter.Ce nationalisme, comme il sied aux circonstances dans lesquelles il prit naissance, utilise parfois la religion à des fins politiques et la politique à des fins religieuses et, dans les deux cas, il provoque l’antipathie des Nord-Américains de langue anglaise, dont la tradition culturelle est largement fondée sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat.Cette antipathie, en retour, renforce le complexe de minorité canadien-français, qui est fondé sur la conscience aiguë du fait qu’ils constituent une minorité ne représentant que trente pour cent de la population canadienne et une minorité culturelle qui représente moins de deux pour cent du groupe anglo-américain voisin.A l'instar du complexe d’infériorité de l’individu, dont le sentiment de son inadaptation lui fait prendre des attitudes arrogantes et agressives qui sont une forme de mécanisme de défense, le complexe de minorité produit des manifestations semblables qui intensifient le conflit entre la majorité et la minorité.C’est pour ces raisons que les premiers trente ans qui suivent la Confédération furent peuplés de conflits raciaux, culturels et religieux.Cependant la période aboutit à un Canada gouverné pour la première fois par un Canadien français catholique, qui fut prophète d’un canadianisme sans trait d'union, harmonisant les anciennes loyautés en une plus vaste, un canadianisme dont l’accomplissement n’est pas encore réalité aujourd’hui où même le plus large nationalisme doit céder le pas à l’internationalisme, si un monde troublé doit retrouver la paix.(P.366) Enfin, une dernière réserve à propos de la thèse de Mason Wade sur la conquête.Comme garantie à la justesse de ses observations, Mason Wade prétend qu’il écrit l’histoire des Canadiens français avec un esprit qui n’est pas « encombré de préjugés conscients ou inconscients » comme le serait l’esprit d'un historien canadien qu’il soit français ou anglais, mais avec toute l’objectivité qu’un « étranger désintéressé » peut avoir.Pourtant sur un point capital, l’explication de la conquête.Mason Wade reprend « objectivement * un vieux préjugé de l’école des historiens de la « civilisation dominante ».« Le passage de la domination française à la domination anglaise, écrit-il, 91 L ne fut marqué, ce qui est assez étonnant, par aucun changement radical.* (P.66) La conquête de 1760-1763 a toujours été interprétée par les historiens anglo-saxons comme la délivrance du peuple Canadien-français de l’oppression d’un régime absolu où, croient-ils, les libertés collectives n’existaient pas parce quelles n’étaient pas garanties par un parlement où une représentation populaire pouvait limiter le pouvoir royal.1760 devient donc, dans cette interprétation basée sur une définition simpliste de la liberté, un bienfait.Qu’un peuple colonial ait été détaché de sa métropole, que ses structures politiques, économiques et sociales aient été détruites et remplacées par des structures qui lui étaient complètement étrangères et souvent hostiles, l’historien anglo-saxon n’en a jamais saisi la portée.et Mason Wade avec eux.L’auteur de Les Canadiens français pousse encore plus loin l’incompréhension: « Leur survivance fut au contraire assurée par les lois adoptées au cours des dix années qui suivirent la signature du traité de paix.» (P.63) Rétablissons les faits.Au lendemain de la conquête.les Canadiens français écrasent démographiquement les « anciens sujets de Sa Majesté qui vinrent en foule d’Angleterre et des colonies américaines pour exploiter la conquête » (p.65): 70,000 nouveaux sujets qui encadrent moins de 300 anciens sujets.Les Canadiens français dans la province de Québec n’ont jamais représenté moins de 80 pour cent de la population totale.Isolés, très fortement majoritaires, la survivance française au Québec n’a jamais été sérieusement menacée, ni garantie par des lois.Cette « tache » française dans l’Amérique anglo-saxonne était inévitable; d’où l’échec de toutes les politiques assimilatrices.Quant à la survivance politique, ce n’est qu’en 1 867 avec la création de la province de Québec que les Canadiens français se sont vus octroyer l’instru- ment de leur survivance politique.La conquête en ceci n'a fait que retarder une éventualité qui, dans des conditions normales de colonisation, se serait produite plus rapidement et plus parfaitement.Sur le plan économique, il faut attendre 1960 avant de voir la collectivité canadienne-française entreprendre de jouer son rôle, le rôle qui lui revient en tant que collectivité politiquement reconnue.On le voit donc, Mason Wade non seulement déforme la réalité, mais la simplifie en identifiant la survivance des Canadiens français à la seule survivance ethnique.Celle-ci n’ayant pas été sérieusement menacée par la conquête, cette dernière demeure un événement relativement peu important.Au contraire, la conquête a détruit le Canada, prolongement de la France en Amérique, pour établir le Canada anglais.Elle n’a pas cependant fait disparaître les Canadiens français, ce qui n’en atténue pas les conséquences mais les aggrave, puisque ces derniers seront toujours des étrangers chez eux: Américains français perdus dans une Amérique anglo-saxonne.Ne pas comprendre ces conséquences extrêmement graves sur la vie des Canadiens français, c’est risquer de fausser l’interprétation du fait français en Amérique.(1) WADE (Mason) LES CANADIENS FRANÇAIS DE 1760 A NOS JOURS.Tome I (1760-1914).Traduit de l’anglais par Adrien Venne avec le concours de Francis Dufau-Labeyrie.[Montréal] Le Cercle du Livre de France [1963].685p.ill.(h.-t.) 22cm.Pour tous (2) Groulx, Lionel, Histoire du Canada français, tome 2: 12.Sous prétexte que nous avons la vérité, n’allons pas croire que nous sommes dispensés de la chercher.Oui, nous possédons la vérité, mais à la manière dont le propriétaire d’un champ possède un trésor, c’est-à-dire en creusant toujours pour l’atteindre.Le dogme de l’infaillibilité de l’Eglise ne doit pas nous dispenser de l’approfondissement de notre foi: autrement, nous transformerions la vérité en idéologie.N’allons pas croire non plus que ce sont d’abord les arguments qui convertissent les hommes.Ce qui les convertit d’abord, c est la grâce de Dieu, dont nous nous serons faits les porteurs par notre sympathie humaine.Ne venons pas vers les autres avec le souci de leur imposer notre vérité.Faisons plutôt comme le Christ: écoutons-les, soyons à leur égard en attitude d’accueil.Ne soyons jamais « anti » quelqu’un: c’est le plus sûr moyen de nous fermer les cœurs.Fr.Francis de la Croix 92 LECTURES Dans le nid d’aiglons: la colombe I Léo-Paul Desrosiers Marie-Claire Daveluy La mysticité de Jeanne Le Ber, l’extraordinaire recluse de Ville-Marie, compte un nouvel apologiste très averti',l.D’esprit méditatif et volontiers silencieux, M.Léo-Paul Desrosiers n’a pas eu de mal à créer, dans sa forte étude, l’atmosphère qui convenait à son sujet.Son style semble même rythmer ses accents selon l’harmonieuse intériorité spirituelle qui a marqué cette vie de totale reclusion.Née le 4 janvier 1662, Jeanne Le Ber nous est d’abord présentée dans un cadre familial qui reflète admirablement l’humeur héroïque de ces Montréa-listes qui « couraient au combat comme à une fête ».Songeons qu’en cette même année, les colons demeuraient encore sous le coup de la terrible commotion éprouvée par l’hécatombe du Long-Sault.Dans ses rangs aussi tragiquement éclaircis, toute une jeunesse semblait blessée à mort.Trouverait-on jamais dix-sept jeunes hommes d’une pareille vaillance ?Aussi bien, comment cette génération vouée aux sanglants sacrifices pouvait-elle deviner que ce fut justement en cette sinistre période que se construisit ce « nid d’aiglons » dont le titre imagé de l’auteur évoque si bien l’audacieuse vérité.Déjà ils revivent pour nous ces foyers de tous les impétueux Le Ber et Le Moyne qui allaient en pleine jeunesse accepter la mort mais jamais la défaite.Et celle que M.Desrosiers appelle « la colombe », en sa coutumière vision de blancheur ailée, c’est-à-dire la grave petite fille de Jacques Le Ber et de Jeanne Le Moyne, de- meure bien du même sang généreux que ses frères et cousins.Son courage égale le leur.On la voit, à dix-sept ans, gravir sans la moindre défaillance ni relâche, jusqu’aux sommets abrupts d’une forme de sainteté aussi rare que rigoureuse.En quels tableaux attachants M.Desrosiers raconte l’enfance et la première jeunesse de Jeanne ! Sous la simplicité parfois un peu rude des mots que la farouche énergie des colons explique, ou encore sous la malice divertissante de l’expression, l’auteur peint à merveille le milieu, les événements et les personnages.Qui aurait songé par exemple à qualifier de « petite pie » celle que d’anciens biographes évoquent comme « une enfant enjouée et fort communicative ».M.Desrosiers, avec son verbe musclé, plein de couleur, dresse devant nous une Jeanne vivante et vraie, en parfait contraste avec la future héroïne du silence et de la solitude vécus sous leur forme la plus dure.Vraiment l’écrivain joue de l’antithèse avec une maîtrise qu’on peut lui envier.Jeanne, enfant, passe et repasse sous nos yeux, un peu trop grave peut-être mais si douce, si agréable et combien pacifique, ainsi placée dans le voisinage de ses frères et ses cousins ferraillant à qui mieux mieux comme de véritables oisillons de proie.Puis voici qu’on fait connaissance avec « la petite demoiselle de Québec » s’instruisant et modelant son Décembre 1963 93 caractère selon les conseils des bonnes ursulines.« On dirait, observe M.Desrosiers, qu’elle est sensible aux effluves qui flottent dans ce monastère fondé et ensuite formé par la grande mystique, Marie de l’Incarnation.Les religieuses — parmi lesquelles Jeanne compte une tante, la sœur de son père, Marie Le Ber — apprécièrent vite cette jeune Montréaliste, au beau regard « déjà tourné vers le dedans », se blottissant souvent avec quelle discrétion à la chapelle des moniales.« La petite bavarde » d’hier laisse cependant échapper de temps à autre de ces mots d’enfant prédestiné à quelque haute vocation.Tous les textes connus — quelques-uns le sont fort peu — ont été sollicités puis utilisés par M.Desrosiers.La source de renseignements authentiques qu’il semble avoir prisée davantage, et pour cause, ce sont les souvenirs que son premier biographe, M.Séguenot, sulpicien, nous a laissés sur sa mystique pénitente et dirigée.Il sut si bien l’entourer de conseils répondant parfaitement à ses états d’âme.Avec son remarquable esprit déductif, M.Desrosiers a tiré de cette constatation judicieuse des passages d’une originalité et d’une veridicité étonnantes.Ecoutons-le rattacher à une spiritualité spécifique que nous connaissons et admirons, la piété profonde de Jeanne.« M.Dollier de Casson, écrit M.Desrosiers, [sulpicien et grand vicaire à Ville-Marie] apporte un témoignage révélateur [sur Jeanne Le Ber].A un moment donné, plein de curiosité, il obtint la permission de se rendre auprès de la recluse.Il l’interrogea sur sa vie intérieure [.] M.Dollier ne trouve pas de nouveauté dans sa spiritualité [celle de Jeanne] parce que c’est la sienne, exactement, et celle de son Ordre.Sainte Catherine de Sienne est une Dominicaine, Jeanne Le Ber est une Sulpicienne et bien caractérisée.Saint François de Sales a passé par là, avec ses simplifications.Nous sommes en face d’une piété de belle venue, sans complications; chris-tocentrique au premier degré, œuvre de l’intelligence et de volonté; pleine de substance et solide [.] Depuis son enfance les Sulpiciens sont seigneurs de l’île de Montréal et les seuls pasteurs que l’on entend.Dès l’âge de dix-huit ans, elle choisit pour confesseur et directeur l’un des meilleurs esprits de l’Ordre et le gardera toute sa vie [.] Il fut l’unique influence à s’exercer sur elle.Il pétrit cette âme à son gré.Comment n’aurait-elle pas reflété cet enseignement ?Ne l’aurait-elle pas vécu ?Les Sulpiciens peuvent s’enorgueillir de Jeanne Le Ber.» Nous n’exagérons en rien en déclarant, devant ce jugement inattendu et qui n’est pas sans nous impressionner, qu’on croirait entendre un Henri Bre-mond dans une de ces analyses d’âmes marquées de fines observations et versant une vive lumière sur la spiritualité des mystiques les plus divers du dix-septième siècie.Nous avouons cependant préférer à ces pages que nous venons de louer celles qui sont contenues dans les derniers chapitres de l’ouvrage.C’est que le biographe s’est alors mué en hagiographe érudit.Il n’est pas commun de s’exprimer si bien sur la vie érémiti-que dans l’Eglise.L’excellence de ce style, dans le cas particulier de la recluse canadienne, s’énonce en termes clairs, persuasifs, convaincants.Ils nous révèlent l’intelligence profonde de l’auteur en ces matières.Notre adhésion lui est acquise sans peine.Nous admettons le bien-fondé de ses arguments qui s’appuient du reste sur des sources très sûres.M.Desrosiers a su se documenter auprès des spécialistes anciens et modernes.Il en cite les principes essentiels.« En un mot, déclare-t-il, sans ces traités de spiritualités écrits par de grands écrivains, Jeanne Le Ber demeurerait plus ou moins une énigme pour le monde actuel déchiré par tant de questions.Nous ne saurions pas la valeur des prières qu’au pied de l’autel elle répandait sur la ville endormie.» Ce sont les dernières paroles du livre de M.Desrosiers que cet élan de reconnaissance envers ceux qui ont enrichi sa pensée et cet élan de foi du chrétien qui s’incline devant les âmes de prière qui soutiennent le monde.Et je me dis en terminant qu’un tel livre a certainement quelque chose de définitif dans son évocation de la sainte recluse.Et si un jour, il entre dans les desseins de la Providence d’élever à la gloire des autels cette contemplative qui apparaît à l’aube de notre histoire, l’ouvrage de M.Desrosiers servira de base aux études des autorités religieuses et laïques chargées de se prononcer sur la qualité de cette âme de prédilection.Sans doute alors M.Desrosiers aura-t-il muni son ouvrage de l’appareil critique nécessaire en pareil cas.Mais comment ce jour ne s’est-il pas encore levé ajouterai-je enfin avec tristesse et confusion ?L’ouvrage désormais inoubliable de M.Desrosiers nous oblige vraiment à cette dernière question que d’aucuns se posent certes tout comme nous.(1) DESROSIERS (Léo-Paul) DANS LE NID D'AIGLONS.LA COLOMBE.Vie de Jeanne Le Ber, la recluse.Montréal, Fides [1963].140p.ill.(h.-t.) 21cm.Pour tous 94 LECTURES yiüiksiiu LiblwqAapkicfMJiA.Littérature canadienne Education ANGERS (Pierre) REFLEXIONS SUR L'ENSEIGNEMENT.Montréal, Editions Bellarmin [1963].204p.21cm.Pour tous Ce dernier livre du Père Angers, se présente — ce qu’il est bien en fait — comme une réflexion en profondeur sur la situation de l’enseignement dans notre province.Le lecteur, ainsi que nous en avertit l’auteur, ne doit donc pas s’attendre à une étude méthodique et scientifique de la question.Au contraire, il doit être prêt à suivre la raison méditative qui, selon ses lois propres, promène son regard sur les faits, successivement, en refaisant sans cesse une sorte de synthèse progressive et prospective.D’où, certaines répétitions et parfois redites partielles qui reprennent le même thème en l’élargissant.Les réflexions du Père Angers arrivent à point et peuvent intéresser et enrichir tout éducateur, professionnel ou non.Elles se présentent comme un éloquent « plaidoyer pour l’avenir » (p.7).L’auteur nous invite à réfléchir avec lui et à partir de la réalité qu.' nous avons sous les yeux (p.23).Il constate, en effet, qu’il est devenu difficile de poser correctement, dans leurs données multiples, les questions complexes que l’évolution de l’Histoire soulève.* Retenue par les événements du jour, l’opinion publique court le risque d’oublier ces courants de fond dont, bon gré, mal gré, elle subira les conséquences si, dans sa complaisance pour les polémiques, elle ne prenait pas le temps de réfléchir.» (P.8) Le tableau réel de l’éducation dans notre province est trop souvent surchargé d’opinions étroites, d’actions divergentes ou de pressions contradictoires.Nous avons déjà perdu trop de temps en débats inutiles, et le monde de l’enseignement, durant les trente dernières années, n’a suivi que d’une oreille distraite les transformations de la société.L’âge du Québec est à la recherche, à la réflexion et à la planification (p.40), planification demandée non pas par une idéologie — écueil séduisant —, mais par les faits.Nos déficiences de mentalité, notre comportement « pré-industriel » appellent des réformes sérieuses au plan des programmes et des méthodes d’enseignement.Cet enseignement devra faire porter son insistance sur les problèmes de demain plutôt que sur les solutions d’hier (p.131).La spécialisation devra se faire dans un esprit de culture générale, signe d’excellence personnelle et, en outre, intru-ment d’efficacité et de rendement.Il nous faut pouvoir concilier ces deux exigences intellectuelles d’aujourd’hui et de demain.Recherche, documentation et précisions nous aideront à contribuer financièrement et avec justesse, à l’éducation qui représente, à long terme, l'investissement le plus rentable, dans la ligne de nos libertés.L’ouvrage se termine par un appel à la politique de l’accueil: accueil aux jeunes, aux étudiants, à l’enseignement, aux enseignants et à toutes les charges que cela implique.L’instruction et l’éducation sont des fonctions sociales et la culture est un bien commun auquel tous doivent concourir et pouvoir accéder.Maurice GOBEIL, c.s.sp.Littéraf u re PELLERIN (Jean) UN SOIR D'HIVER.Roman.[Montréal] le Cercle du Livre de France [1963].217p.20.5cm.A ppelle des réserves Jean Pellerin aurait dû écrire tout son ouvrage comme il a écrit la dernière partie.Les 64 dernières pages — il y en a 217 — sont parfaites.Le reste est décevant et le tout manque d’unité de composition.On retrouve pour la .ième fois les vieilles critiques formulées contre l’hypocrisie et le jansénisme de lu province de Québec.Le héros du roman, Firmin Bouchette, a été chassé du collège à cause de son indépendance d’esprit.Marqué par cette injustice, il ne réussit que médiocrement dans la vie et il est bientôt victime d’une aventure tragique où il est accusé d’avoir tué Marion Val, une jeune fille qu'il fréquente, dans une sortie.en voiture.la nuit ! En fait, il est innocent.Nous l'apprenons après que le réflexe Décembre 1963 95 pharisaïque de notre bonne Province s’est mis à jouer, après que les prédicateurs ont daubé d’une façon stupide sur les mœurs du temps, après que les bourgeois bien-pensants ont été heureux de ce scandale, vrais tartuffes pleins de pitié pour les fautes des autres.Le coupable, c’est surtout le père de Marion Val, une espèce d’imbécile qui menace de mort sa fille si elle continue de fréquenter Fir-min.Mais ce farouche bonhomme est le produit authentique (?) de la province de Québec, « ce maudit pays de sépulcres blanchis * (p.75).Et c’est ce qui est grave ! Les deux premiers tiers du roman ont l’allure d’un roman policier dans lequel l’auteur décoche ses traits cinglants contre l’Eglise et la bourgeoisie.Ces pages sont écrites dans un style trop facile.Puis, au dernier tiers, ça tourne court.Finie l’enquête ! On a la confession elle-même du détenu.Là, l’écriture change.Vous diriez un autre roman.Le drame est raconté avec intensité et reflète l’âme douloureuse de Firmin et de Marion, leur amour, leurs cris et leurs larmes jusqu’à l’insupportable destin.On a parfaitement narré un drame psychologique profond, celui de deux êtres affolés qui se quittent et se rejoignent, s’aiment et se détestent à la fois, poursuivis par la fureur sadique d’un père qu’on ne voit pas, mais dont la présence est lourde et pressante.Du point de vue artistique, ces pages ont une grande valeur et font regretter amèrement ce qui précède.Jean Lemoyne, dans Convergences, parle de la « déconfiture mal- saine » où aboutit l’amour de tant de romans canadiens-français.Le roman de Jean Pellerin qui nous conduit à l’aventure sordide de l’hôtel louche où Firmin rencontre Marion et au drame qui s’ensuivit en automobile en est encore, hélas ! un authentique exemple.Paul GAY, c.s.sp.SA1NT-ONGE (Paule) LA MAITRESSE.[Montréal] Cercle du Livre de France [1963].184p.21cm.Pour adultes J’aime lire Paule Saint-Onge.Elle écrit bien.De tous nos romanciers, elle est peut-être celle qui a la phrase la plus plaisante, un rythme agréable, une aisance évidente, une recherche qui sait demeurer discrète.Son premier ouvrage Ce qu’il faut de regrets l’a signalée à l’at-tion du public comme un écrivain de promesse.La maîtresse confirme cette opinion.Ces nouvelles sont des tableaux de ménages.Milieux ouvriers, humbles gens parvenus parfois au rang de petits bourgeois.Les difficultés les ont marqués.Des complexes se sont développés qui ont empoisonné leurs relations avec leurs proches.On est devenu gauche; on parvient même à se faire détester pour ses maladresses alors qu’on essaie timidement de prouver son amour.Paule SAINT-ONGE Personnellement, je voudrais que Paule Saint-Onge renouvelle son inspiration.Ce qu’il faut de regrets, Intermittences et Week-end à Ottawa, c’est du même et du pareil.Sans doute, elle est agréable d’ingénuité, charmante aussi cette séquence de la vie des époux, qui croyant retrouver leur jeunesse à revivre un nouvel amour, perçoivent la duperie de leur imagination et reviennent au conjoint lame en fête, tout heureux de se dire qu’on ne les y trompera plus.Et l’auteur, qui se veut réaliste, ne manque pas d’ajouter que d’avoir fait l’amour avec une ferveur nouvelle, dans l’euphorie du moment, a mieux soudé les coeurs et les âmes.Les meilleurs moments du livre sont ceux où je m'arrête de lire, où, poursuivant ma course sur l'élan que m'a donné le livre, j'invente ma propre pensée, grâce au génie de l'auteur.Evidemment, si je lis un livre sans m'interrompre, à toute vitesse pour en connaître la fin, comme un roman policier, je ne suis pas moi-même une seconde; la lecture m’a « aliéné ».Mais si vous ne lisez jamais, il vous sera loisible d'être pleinement personnel dans le marécage de vos ruminations solitaires ! Louis EVELY, ptre 96 LECTURES J’adresserais un autre reproche à Paule Saint-Onge.Elle n’y a peut-être pas réfléchi, mais elle risque d’ennuyer son public à ajouter « des fonds de tiroir » pour remplir les pages d’un livre.La tentation est grande de sortir les textes sur lesquels on s'est fait la main.On les retouche quelque peu et on se dit que ça peut aller.Le succès dans la nouvelle suit habituellement une longue expérience dans le roman.Cela demande de la virtuosité, un talent très varié et une imagination à la « Thériault ».Mais pourquoi diable Paule Saint-Onge ne s’évade-t-elle pas du « commérage » du foyer, des « chicanes * de la parenté, du conjoint infidèle ?C’est vieux comme notre mère Eve tout cela ! On a écrit là-dessus des millions de bouquins.C'est curieux comme on a l’imagination peu fertile chez nous.Pourtant il s’en brasse des idées au Québec actuellement; notre monde couvait une ébullition sans précédent.Nos romancières vivent-elle dans un circuit fermé ?Elles en sont encore à l’alcove comme à « la belle époque ».Leur univers se limite-t-il aux frémissements de l'amour et aux couches ?Le plus étonnant est qu’elles se croient de l’originalité.Qu’il faille le leur dire, cela me paraît le comble.Un journal « français de France » nous servait à l’été l’algarade suivante: à savoir qu’au Canada français, en fait de culture, on cultive surtout celle de la première syllabe du mot.Et nous filons la tête haute ! Ce que nous devons faire naïfs ! Jules GRONDINES N.B.La dernière réflexion de notre collaborateur s'applique non pas à Paule Saint-Onge mais à une certaine littérature canadienne (N.D.L.K.).Suggestions pour Noël ADOLESCENCE ET AMOUR par Ovila Melançon, c.s.c.$2.00 Un sujet d'actualité: les fréquentations prématurées L’ÉCOLE DE LA VIE par Laure Hurteau $2.00 Une journaliste de carrière répond aux questions et aux problèmes des adolescentes :
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