Lectures, 1 mars 1964, mars
NOUVELLE SÉRIE — VOLUME 10 MONTRÉAL NUMÉRO 7 FIDES T.[.sommaire La censure de la publicité des films p.170 Préface à la vie d'écrivain de Gustave Flaubert.p.171 Journal de Raïssa Maritain .p.172 Notices bibliographiques .p.175 Simone de Beauvoir, dame patron-nesse de la gauche intellectuelle (document).p.187 Sélection catholique 1963 de 50 li- vres religieux p.192 Page d'anthologie : Le ru d'Ikoué d'Yves Thériault p.196 MARS 1964 Yves TH URIAH LT (Jac Gu\) (Voir à la page 196) ÉDITORIAL l ne mesure qui s'imposait : lu censure de la t ilé des films Dans une lettre qu'il adressait aux distributeurs de films, à la mi-février, le président du bureau de censure, AI.André Guérin, leur annonçait que, dorénavant, ils auraient à faire approuver par le bureau de censure la publicité de leurs films (affiches, annonces dans les journaux, etc.).Et il motivait ainsi une mesure aussi radicale: « (.) Aucun film ne pourra désormais recevoir le visa de la censure si la publicité n'a pas été approuvée au préalable.Si le Bureau a décidé d'appliquer à la lettre l’article U de la Loi du cinéma (1925), c’est parce qu’il a, au cours des derniers mois, recouru mais en vain à tous les autres moyens de persuasion (entrevues, démarches auprès des exploitants, lettres et directives de toutes sortes).Loin d’apporter les résultats satisfaisants que nous escomptions, nos nombreuses recommandations amicales semblent avoir produit un effet diamétralement opposé.Depuis quelques semaines, en effet, la publicité abusive a pris de telles proportions que le conseil des ministres à Québec, s’est ému et que le ministre responsable du Bureau de censure auprès du cabinet provincial, nous a donné des ordres rigoureux pour faire cesser immédiatement les abus de la publicité relative aux films, particulièrement dans les journaux quotidiens et hebdomadaires.« (.) Nous regrettons d’avoir dû en venir à une telle décision à cause des abus d’une minorité d’entre vous, mais cette situation étant devenue intenable et dangereuse au point de faire insulte à notre population, il ne nous restait pas d’autre recours dans les limites de la loi actuelle.» Cette mesure annoncée par Al.André Guérin est on ne peut plus opportune, et le bureau de censure mérite d'être félicité pour avoir eu la sagesse et le courage de la prendre.Voilà des mois et des mois en effet que certains distributeurs de films nous gavent d’une publicité si dégoûtante que c’est à demander si ceux qui la conçoivent ne souffrent pas d’obsession sexuelle au dernier degré.Ce qui est certain, en tout cas, c'est que cette politique suivie par les exploitants de films est on ne peut plus propice à accentuer chez nous le pullulement des délits sexuels de toute sorte.Les commerçants du film n’ont en effet pas uniquement affaire à des adultes équilibrés qui n’accordent à leur dégradante publicité que le mépris qu’elle mérite.Ils ont aussi affaire à des adolescents, à des faibles mentaux et à des obsédés sexuels dont ils aggravent le déséquilibre.Et l’on sait que ce déséquilibre peut facilement entraîner des drames de toute nature, qui grèveront lourdement, et parfois d’une façon irréparable, le bonheur des familles et l’harmonie de la société.Si l’Etat ne faisait rien pour défendre l’un comme l’autre contre les agissements de commerçants sans scrupules, ne manquerait-il pas à son rôle ?Rira LECLERC 170 LECTURES 4 dialotftie te& Céwteà D’HIER ET D’AUJOURD’HUI Gustave FLAUBERT : Préface il la l ie d écrit a in Bernard-M.MATHIEU, o.p.S'il y avait un recueil hagiographique pour les écrivains morts au service de la littérature.Gustave Flaubert occuperait le premier rang.La littérature était sa foi.seule elle existait pour lui; il était prêt à tout sacrifier pour l'Art, il écrivait à Guy de Mau-passant: < Ce qui vous manque ce sont les « principes • .On a beau dire, il en faut: reste à savoir lesquels.Pour un artiste, il n’y en a qu'un: tout sacrifier à l'Art (p.282).’1 ' Flaubert plaçait la critique littéraire au dernier rang de la littérature.Ils n’aimaient pas ceux qui professaient le métier de critique, leur reprochant de ne pas « entrer dans la peau de l'auteur » (p.293).Le rôle du critique, pensait-il, n'est pas de juger, mais d’assister à la création; et pour cela, il doit être lui aussi un artiste comme le créateur.C'était d’une part trop exiger: tous les critiques ne sont pas des Sainte-Beuve; et d'autre part réduire arbitrairement la fonction du critique, car même si le jugement n'est pas le tout de la critique, s'abstenir de juger serait une démission.Flaubert voulait exposer ses idées sur la critique dans un ouvrage qu'il aurait intitulé Mes trois prélaces (p.7).Cet ouvrage il ne l’a pas écrit, mais sa Correspondance l'a remplacé, itinéraire de scs luttes et de >es souffrances pour son Art.Les extraits que nous présente Geneviève Bollème"' sont donc pré- cieux; ils nous font connaître la vie de Flaubert et surtout éclairent son œuvre.L’écriture fut pour Flaubert le but de la vie, et noircir du papier une nécessité.Il avouait pourtant: « Peu d’hommes, je crois, auront autant souffert que moi par la littérature « (p.198).N'importe, il ne pouvait s en passer: « Elle est devenue chez moi une vérole constitutionnelle; il n'y a pas moyen de s'en débarrasser.Je suis abruti d'art et d’esthétique et il m'est impossible de vivre un jour sans gratter cette incurable plaie qui me ronge » (p.195).Pourquoi alors cette rage d'écrire, pourquoi se tuer pour la littérature ?« L'art, écrivait-il, me donne quelque-lois des desespoirs a hurler, des fatigues à en mourir et je me sens las comme si je portais des montagnes sur mon dos.Je crèverai entre deux périodes » (p.216).S’il n'avait pas écrit il aurait quand même crevé, mais d’ennui, tellement la vie lui apparaissait bête, et l'imbécilité humaine énorme.Dieu sait avec quel mépris il jugeait la bourgeoisie de son temps qui ne pensait qu’à bien vivre, ne se posant pas de question sur le sens de la vie.François Mauriac a écrit quelque part: « Ce qu'il y a de plus triste au monde, ce n'est pas l’angoisse humaine, mais que tant d'hommes au monde ne ressentent pas d’angoisse ».C'est justement cela que Flaubert reprochait aux bourgeois: ne pas ressentir d’inquiétudes, ignorer le tourment métaphysique.Ce tourment il l'a connu lui, et sa Correspondance le montre bien.Mais Dieu, le Christ, la Providence ?C'est ici que se loge le drame de Flaubert.Ses parents n'étaient Mars 1964 171 pas chrétiens, et lui-même a avoué que sa mère devint même tout à fait athée en 1846'-'.La première éducation chrétienne, si importante dans la vie d’un enfant, Flaubert ne l’a pas reçue.Il s’est alors agrippé, et il ne l’a pas lâchée, à la seule valeur qu’il connaissait.le Beau, qui fut pour lui l’Absolu.Il n’a vécu et travaillé que pour cela.L’Art était sa foi.Mais a-t-il sciemment remplacé Dieu par cette valeur?Fn toute honnêteté, il est difficile de porter un jugement.Chose sûre, Flaubert ne fut pas un homme heureux: l’Art n’a pu remplacer l’Unique Nécessaire.Le beau style fut sa religion, et combien exigeante! Il travaillait sa phrase avec acharnement; il la voulait parfaite et rythmée comme un vers: « Une bonne phrase de prose doit être comme un bon vers, in-changeable, aussi rythmée, aussi sonore » (p.83).11 disait aussi: « J’aime par-dessus tout la phrase nerveuse, substantielle, claire, au muscle saillant, à la peau bistrée » (p.31).On sait la guerre qu’il fit aux pronoms relatifs; les qui et les que étaient vigoureusement pourchassés.Mais cette belle prose sent trop le travail; elle a été bien huilée et rodée, mais très souvent aux dépens du naturel.Mais quel leçon tout de même Flaubert nous donne ! Il avait la maladie d’écrire, mais il ne publiait qu’après avoir travaillé d’arrache-pied.Les écrivains d’aujourd’hui, pas tous heureusement, sont pressés de publier, d’où le résultat: des livres bâclés, mal écrits et mal construits.Ceux qui ont le prurit d’écrire devraient lire Préface à la vie (l'écrivain.Flaubert écrivait: « Il faut racler la guitare, et c’est dur, et c’est long » (p.125).Toute œuvre littéraire véritable ne s’élabore que dans la souffrance et la douleur.(I) FLAUBERT (Gustave) PREFACE A LA VIE D'ECRIVAIN.Extraits de la correspondance.Présentation et choix de Geneviève Bollèmc.Paris.Editions du Seuil [19631.297p.20.5cm.Appelle des réserves 2.Henri Guillemin, Flaubert devant lu vie et devant Dieu.Paris.Plon.1939.P.158.JOURNAL DE RAÏSSA k Rita LECLERC C’est un livre de haute sagesse et d’incandescente charité que ce Journal de Raïssa et je ne sais s’il est possible de le lire sans être profondément remué par le rayonnement qui s’en dégage.Il faut remercier Jacques Maritain de nous avoir donné à lire ces pages où l’on peut retracer l’itinéraire spirituel d’une âme exceptionnelle certes, mais aussi exemplaire dans une bonne mesure, ces pages où il y a « Ce (/U! ei: pj’ticulur au témoignage de Kaissa.c es: qu il procède de in rencontre — qui est rare — J une autht itique experience du ni)sien de Dieu aussi bien auc Jt j réalités simplement humaines, une lu constante rigueur di lu pensée.• René VOILLAUMF.beaucoup à admirer et beaucoup à apprendre.Il l’a fait d’ailleurs après bien des hésitations et scrupules, et pour céder finalement à un désir d'ultime détachement et de généreuse charité: « Tout a été brisé {par la mort de Raïssa}, qu'est-ce qui reste à garder pour roi?Les lois ordinaires de discrétion à 172 LECTURES l'tgard des secrets de la tie intérieure ont été détruites, elles aussi, du même coup.Ratssa aurait eu horreur de publier elle-même les notes où elle parlait de tels secrets.C’est à moi de les taire connaître.— non sans un sérieux débat de conscience et sans m'interroger anxieusement.Cependant, plut le relis les textes ici riunis, plus clairement je vois qu'il serait impardonnable d'essayer de les tenir sous le boisseau.• iJacques Marilain.dans l'Avertissement, p.9) Il eut été, en effet, bien dommage que ce journal ne soit pas donnée, telle une miraculeuse manne, à tous ceux qui, mêlés à toutes les rumeurs et à tous les soucis du monde, sont cependant en quête de Dieu.Le témoignage de Raïssa prouve en effet, d'éloquente façon, qu'une très haute expérience spirituelle, non seulement peut se concilier avec une activité largement ouverte au monde des arts et des lettres, mais surtout qu’elle décuple cette activité et en conditionne étroitement le rayonnement.Les Maritain.on le savait déjà par Les grandes amitiés, ont été pendant de longues années au carrefour de tout ce que le monde des lettres et des arts comptait de plus brillant, de plus prometteur, de plus trouble aussi parfois.Largement ouverte aux écrivains et aux artistes, leur maison de Meudon était une sorte de havre spirituel où l’on venait se reposer et se refaire pour affronter ensuite les vents du large.Daniel-Rops n'a-t-il pas évoqué récemment ce qu'étaient ces beaux dimanches de Meudon: de son témoignage des enseignements valables pour tous.Raïssa nous rappelle d’abord qu’ « il y a une sainteté pour chacun de nous, à la mesure de notre destinée.et que Dieu se propose d’obtenir par des voies qui ne sont cataloguées dans aucun manuel de perfection » (p.281).Cette sainteté qui ne peut être le fruit de notre seule industrie, c'est le Seigneur lui-même qui l'accomplira en chacune des âmes qui lui demeureront unies: « Plus l'âme est unie à Dieu, plus aussi elle devient douce et plus elle goûte en toutes choses la douceur que Dieu y verse en les admettant dans le plan de la Providence.Demeurer en Dieu pour son amour, pour notre joie, c’est le meilleur moyen aussi d’être aux autres la bonne odeur de Jésus-Christ, d’éloigner d’eux notre amertume de créature, de laisser aller vers eux la suavité du Saint-Esprit.* (P.65-66) « Etre aux autres la bonne odeur de Jésus-Christ »: voilà une préoccupation qu’on retrouve constamment dans le Journal de Raissa.Quand elle plaide pour la nécessité de la contemplation, l’argument sur lequel elle insiste c'est le bien qui en résulte « pour la vie spirituelle des autres hommes »: « S’ils défaillent, n'est-ce pas parce qu’ils ne se souviennent plus de la saveur de Dieu et de sa Lumière ?Les leur faire connaître, tel est l’office extérieur du contemplatif (.) « Des fidèles se réunissaient autour de (Maritain), et autour de celle qui fut l’admirable compagne de sa vie.sa compagne d'éternité, Raissa.On s’entassait dans le salon sommairement meublé, ou bien on marchait dans le petit jardin en pente.Les anus amenaient des amis.Bernanos y uni, et sa voix sonore retentit au milieu des groupes, contrastant fort avec celle, douce et comme ouatée, de notre hôte.Tous les grands sujets qui préoccupaient alors étaient évoqués.On discutait de la guerre d'Espagne ou de la montée du totalitarisme, comme de l'évolution esthétique de Picasso ou de la musique de Darius Milhaud.Sur tous, Maritain formulait son avis, et chacun donnait l’impression d'avoir été longuement médité, tant le jugement rapide se rattachait a une pensée cohérente, organiquement constituée.Et de toutes ces paroles, quand, rentré chez soi, on essayait de se les remémorer, émanait une vision du monde noble, généreuse, profondément optimiste et humaine: celle que tout chrétien devrait porter en soi, s’il savait être fidèle à sa foi.» 4 Ce que l'on savait moins cependant et que nous révèle en partie le Journal, c'était l'importance du rôle dévolu à Raïssa dans ces rencontres, rôle qui était en fonction de sa vie intérieure profonde.L'épouse de Jacques Maritain avait une vocation contemplative très exigeante et d’une nature peu commune.S’il n’est guère possible de la suivre sur une voie qui lui était propre, on peut cependant tirer « Les ceui res extérieures elles-mêmes, les œuvres de miséricorde doivent leur excellence au pouvoir qu’elles ont de révéler la bénignité de Dieu.« (.) La contemplation doit porter son fruit pour le prochain (.) Ce fruit, c'est la Saveur de Dieu qu'on fait connaître en aimant toute créature d'un amour de charité, en s'oubliant soi-même, pour ne se souvenir que de Dieu qui est en toutes, — qui ne méprise rien de ce qu’il a fait, — qui souffre patiemment nos offenses, et qui ne nous corrige qu'en nous aimant.» 'P.67-68) Cette sainteté à laquelle convie Raïssa et qui est l'épanouissement normal de la vie chrétienne, elle n’en dissimule guère les terribles exigences.Etre croyant et l’être d’une façon authentique est loin d'être une voie de facilité — seuls ceux qui ne savent pas de quoi ils parlent peuvent affirmer le contraire.Le Journal de Raissa ne nous laisse guère d'illusions sur les difficultés et les souffrances inhérentes à la vie chrétienne, et il nous fait pressentir quelque peu les affres d’une âme engagée plus étroitement sur le sentier du Maître: • Une destinée spirituelle c'est un pont léger jeté sur l'abime, ou la pointe d'un rocher au-dessus de l'Océan.Si le pont et le rocher sont à toute épreuve l'âme n’en sait rien.Elle a du monde une vue qui lui donne le vertige, Mars 1964 173 tin'll (c montre à elle Jans ut beauté ou duns sa folie.Parce i/n'cllt t >/ scparce.mais non retirée du monde.La beauté, L i raisons, la noblesse, la justice du monde divin d où elle n (ott la tu sont essentiellement objets de la Foi.File vit de motions secrites L'objet de son amour est voilé.•
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