Lectures, 1 mai 1965, mai
MONTRÉAL NOUVELLE SÉRIE —VOLUME 11 NUMÉRO 9 sommai r e Vu et entendu au Salon du Livre .p.238 Face au monde actuel de Jean Onimus p.239 Le couteau sur la table de Jacques Godbout p.241 Les nouveaux prêtres de Michel de Saint-Pierre p.242 Notices bibliographiques p.245 Dr Georges Durand: Lettre de France p.265 Page d'anthologie: Jean-Paul Pin- sonneault: Le roman.une descente aux enfers p.268 MAI 1965 Paul CI MO N (Studio Jac-Guy) (Voir à la page 247) Vu et entendu au Salon du Livre Nous avons aimé, cette année, le décor du Salon.Plus ramassé que celui de l'atinée dernière, mieux diversifié, il créait une atmosphère beaucoup plus accueillante.?Hergé est venu.Le père de Tint in, très sympathique, en a dédicacé des livres ! Ici et là nous sont apparues, le temps d'un éclair, des « études » d'enfant, absolument inoubliables.Entre autres: un tout petit garçon, couché sur le dos, bien étendu sur l'un des bancs du Salon, jambes croisées et balançantes, tenant son Tintin à bout de bras et lisant à haute voix ! Ravissant ! ?Dimanche, le 11 avril, remise d'une décoration — la médaille d'argent de l'année de la coopération internationale — à Ai.J.-Z.Léon Patenaude par Son Eminence le cardinal Léger.Bien méritée ! Ai.Patenaude est l'âme même du Salon et quand il entreprend quelque chose il la conduit à bonne fin.Aussi, sommes-nous rassurés.L'appel du Cardinal, pour obtenir des livres qui seront expédiés, à travers le motide, à des peuples privés, non seulement de la nourriture nécessaire au corps humain, mais de celle aussi nécessaire à l'esprit, est entendu, enregistré et, par l'intermédiaire de Ai.Patenaude, sera réalisé pendant cette année d'entraide ?La vedette du Salon: le chanoine Lionel Groulx, Il y est venu deux fois par jour, autographiant ses Chemins de l’avenir (en nombre considérable), entouré à peu près constamment d'étudiants qui, penchés sur lui, le questionnaient et l'écoutaient.Qui a prétendu que le chanoire Groulx n'a plus d'emprise sur la jeunesse ?L'un de ses interlocuteurs a dit: « Pour nous, indépendantistes, votre œuvre est un stimulant ».On voulait même, à certains moments, l'entrai-ner dans le monde du séparatisme.Le Chanoine en riait, tout regaillardi par cette jeunesse qui appuyait la sienne.?Samedi, le 10 avril, réunion extraordinaire des poètes du Canada français.Il fallait voir cela.Ils étaient 50 au moins autour d'une immense table, autographiant leurs œuvres.Cela faisait chaud au cœur.Quand la poésie se porte bien dans un pays c’est que l'œuvre transcendante naîtra bientôt.Bravo aux organisateurs de cette manifestation, Ai.Jean Bode, de Déom, et à son équipe ! Julia RICHER internationale.238 LECTURES dùUeque avec tec Cémec D’HIER ET D’AUJOURD’HUI Jean " ' : Face au monde actuel ?André MELANÇON Il est des moments, dans l’histoire de la pensée, où l’on sent le besoin impérieux de faire le point, de voir bien clairement, dans le tourbillon des théories, où l’on en est rendu.Certains livres — livres essentiels — nous fournissent l’occasion de le faire.Comme Scandaleuse vérité du Père Daniélou nous a permis de saisir un fil conducteur dans le foisonnement des idées contemporaines.Face au monde actuel11 ' de Jean Onimus met de l’ordre dans les manifestations que les arts nous proposent depuis quelques décennies.Ce livre date déjà de quelques années, mais il demeure toujours actuel.Et il a paru à plusieurs comme une synthèse magistrale que tout chrétien cultivé doit avoir assimilée.Nous nous proposons, dans les lignes qui suivent, d’en donner quelques aperçus, en guise d’invitation à la lecture attentive du volume.Car il éclaire le mystère angoissant des idées qui ont envahi l’histoire de la pensée depuis Renan.Avec l’auteur de L’avenir de la science, nous entrons en effet dans une ère où les valeurs ont perdu véritablement leur couleur humaniste.C’est « le règne du savant » qui s’inaugure.C’est l’avènement de la dictature qui, dans son mépris du peuple et de la démocratie, fait reposer sa force sur la police.Une seule valeur compte: Futilité.L’influence de l’Allemagne, que Renan admirait, est ici bien visible.Et nous aboutissons à un règne de la Terreur, à « un enfer réel ».Tels sont les risques et les dangers que le « matérialisme fait courir à l’Esprit ».D’un autre côté, le socialisme de Jean Jaurès repose sur un fond religieux, d’où il tire ses origines, et est très différent du marxisme matérialiste: « le socialisme, pour se réaliser, implique une croyance en Dieu ».Ce qui caractérise notre temps, c’est une optique tout à fait nouvelle de son humanisme.Alors qu’autrefois cet humanisme reposait sur un sain équilibre des valeurs traditionnelles, il se réclame aujourd’hui d’un refus global de ce qui, jusqu’alors, avait présidé à l’élaboration des œuvres d’art.Tout ce qui est franchement moderne fait appel à l’incohérence, à la déraison, à l’irrationnel.Le côté mystérieux de l’être prend la vedette.Le roman préconise Mai 1965 239 D1D l’absolu de l’objet, la poésie se veut un assemblage de mots qui font image sans avoir de liens étroits entre eux, le cinéma brouille les temps et la peinture s'adonne au tachisme, qui reproduit la nature dans son état primitif.Et le théâtre, qui est la suprême expression d’une culture, ne nous présente que des monologues à peine bredouillés.Tout est réduit à sa plus simple expression, ou ressemble au magma originel.Sommes-nous en présence d’une décadence véritable et retournons-nous au chaos premier?Ou serait-ce une libération de l’esprit, qui a pris une telle place dans notre façon de penser qu’il l’a presque complètement désincarnée ?C’est ce qu’en déduit Jean Onimus.Le rationalisme nous avait habitués à un monde cohérent et logique qui était loin de reproduire toute la réalité.Selon cette optique, « tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes ».La raison était le remède universel et promettait de conduire ce monde à un bien-être toujours plus accompli.La vague d’optimisme, qui a régné depuis la Renaissance, et particulièrement au 19e siècle, montre bien jusqu’à quel point le monde occidental vivait dans l’illusion.Le romantisme avait bien tenté d’instaurer l’inquiétude et l’angoisse; mais il lui restait la possibilité de se bercer par la beauté des formes et la griserie des accents pathétiques.Or la pensée moderne, qui cultive l’angoisse et l’absurde, ne peut plus rien espérer de la raison, ou d’un système quelconque.L’homme a perdu toute espérance; il ne lui reste que lui-même, abandonné des dieux qu’il avait fabriqués pour conjurer sa solitude.« Dieu est mort », a affirmé Nietzche.L’homme reste seul avec lui-même.Il rejette ce qui l’avait leurré: dieux, traditions, systèmes, et essaye, nouveau Prométhée, de réaliser l’impossible.Un nouvel humanisme naît, qui mérite peut-être mieux son nom que l’humanisme rejeté.Mais cette nouvelle aventure risque de ne pas dépasser le nihilisme.Nous savons que cette conclusion est le pauvre résultat des efforts contemporains.Ceux qui n’ont pas opté pour le suicide n’en demeurent pas moins prisonniers d’eux-mêmes.Alors que la raison s’est réfugiée dans la technique et dans la politique, qui est devenue une nouvelle technique, la sagesse de nos contemporains fait appel à la ferveur et à l’activité.Cette ferveur pousse l’homme à rechercher de nouvelles assises.Et les artistes, qui sont presque des philosophes, essayent de dépeindre l’homme nouveau.Il s’agit d’un homme égaré, d’un « outsider » que symbolise le clochard, l’amnésique ou le criminel, qui vit dans un ennui total, et dont la conscience malheureuse est représentée, par ordre de progression, par le Folantin de Huysmans, le Sala-vin de Duhamel et le Roquentin de Sartre.Le premier s'en prend aux choses, le second à lui-même et le troisième à l’existence.Tous trois sont des épaves, qui végètent dans une solitude de sauvages.Le théâtre nous a donné l’Ubu d’Alfred Jarry, qui demeure toujours actuel, avec son humour noir qui stigmatise le pouvoir arbitraire que nos temps ont malheureusement connu.Il nous a donné aussi le Caligula de Camus, tragédie de l’intelligence et de la lucidité, où la raison mène à la folie et au meurtre.C’est l’humanisme ancien qui avoue sa défaite.Le nouveau est-il plus souriant ?Il s’agit de jeter un coup d'œil sur les pièces récentes pour constater combien le rire contemporain diffère de celui des générations précédentes.Depuis la fin de la dernière guerre surtout, le théâtre a rejoint les préoccupations de la philosophie et de la poésie, pour cultiver l’angoisse, même dans la comédie.Le rire est devenu tragique.C’est « le dépassement de la tristesse ou de la colère, après quoi il n’y a plus que le silence ».Quelle est la cause de ce revirement ?C’est la lucidité, que l’on a développée de façon excessive.Alors qu’autrefois l’intelligence marchait de pair avec l’imagination et la sensibilité, on fait maintenant abstraction de ces deux dernières pour donner à la raison sa vertu de lumière intégrale.On ne veut plus des accessoires qui camouflaient la vérité.L’architecture, la sculpture et les autres arts se sont orientés vers un dépouillement qui fait honneur à notre siècle.Mais cette lucidité, ce dépouillement risquent de conduire à l’impasse, au néant.Il leur manque les vertus de la limpidité conciliatrice qui, au lieu de tout rejeter et de jouer un rôle purement négatif, essaye de comprendre, et se renouvelle continuellement, pour accepter le réel, dans tout son mystère.Les systèmes d’autrefois étaient trop savamment construits.La simplicité à laquelle nous pouvons revenir nous permet d’étreindre la totalité du réel, qui nous réserve toujours la surprise du nouveau et du possible.Alors que les idéologies contemporaines ont conduit l’homme au bord du gouffre, il se peut fort bien que le dépouillement qu’elles ont exigé conduise l’homme à une nouvelle interprétation du créé et à une acceptation du Créateur.Nous sommes au début d'une ère qui, si elle s'oriente davantage vers l’altruisme, peut donner de l’homme une interprétation beaucoup plus riche et universelle.(1) ONIMUS (Jean) FACE AU MONDE ACTUEL.[Bruges] Desclée de Brouwer [1962].268p.19.5cm.$3.55 240 LECTURES ^accftueâ (joclloiit : JC.couteau Sur (a labfe ?Julia RICHER Une écriture qui se raffermit, un procédé original pour présenter un thème qui ne l’est plus, un souffle soutenu, des éclaircies poétiques dans un genre crûment réaliste: en voilà assez pour faire de Jacques Godbout un écrivain racé.Moins sciemment froid que l’était L’Aquarium, Le couteau sur la table 1 émet une certaine émotion, entraîne le lecteur dans un récit à multiples dimensions.L’évolution de Jacques Godbout, fragmentaire, paraît cependant certaine.En pleine possession de son métier d’écrivain, il a toutefois beaucoup de peine à se dépêtrer d’anciens préjugés, s’accroche toujours à un certain état d’esprit et recule, dirait-on, devant l'acquiescement adulte.Le héros de son livre symbolise en quelque sorte la génération des trente ans, coincée déjà entre les bien assis et les autres de la révolution actuelle.C’est un garçon qui a refusé de vieillir, qui éprouve à l’égard de tous les concepts, religieux, familiaux ou moraux, une désaffection en apparence totale.Mais la vie de l’âme meurt difficilement.Notre héros, pour trancher ses débats intérieurs, pour en finir avec un passé dont le souvenir le ronge comme un chancre, s’est peu à peu gonflé de haine.Une haine artificielle qui se croit conquérante, qui se veut conquérante.N’oublions pas que notre héros est Canadien français donc inférieur, donc complexé, donc assujetti ! Il n’a rien trouvé d’autre pour se personnaliser qu’une maîtresse de langue étrangère en qui il tente de dominer une race qu’il a côtoyée depuis sa jeunesse, race de vainqueurs qu'il hait, naturellement.Et pour rejeter d’un coup le lourd manteau de ses complexes, il déverse sur lui-même et sur les autres un verbiage de rhéto-ricien en floraison.II en met.il en met.tant et si bien que le lecteur n’y croit plus beaucoup à la fin et butant sur ces « morceaux choisis » qui bourgeonnent ici et là au cours du récit, passe outre, comme fait une grande personne devant le trépignement d’un enfant coléreux.Mais à la fin c’est la pitié qui nous envahit.Car derrière la haine du héros de Jacques Godbout se devine une peur affreuse, une peur exprimée à intervalles réguliers comme un leitmotiv: « J’ai peur de mourir tout à coup, j’ai peur, là au creux du ventre, de crever sans avoir fait un seul geste qui soit humain, sans laisser derrière moi autre chose qui refroidit, moi qui pourris, moi humus dans le roc et la glaise, f.] Ce n’est pas tan mourir qui m’effraie comme de laisser tout cela inachevé.» Laisser tout cela inachevé: n’est-ce point là le drame de cette génération de trente ans ?Un irrésistible besoin de s’accomplir et en même temps une lâcheté qui la visse à son inutilité ?Car le héros de Jacques Godbout souhaite de toutes ses forces s'identifier à l’humanité souffrante.Ses convoitises, ses trahisons, son refus d’aimer — Madeleine et l’enfant quelle portait avant qu’elle ne se tue auraient été sans doute la réponse à toutes ses questions inutiles — ne contribuent en définitive qu’à museler en Mai 1965 241 sa conscience la grande misère du monde: le problème noir, la faim des Chinois, la tristesse des enfants des taudis, etc., etc.Intelligent, le héros de Jacques Godbout pourrait se libérer de sa vie de forçat.Tant de tâches le réclament.Même celle de vivre normalement, bien ancré dans la patrie qui est la sienne et qui a besoin d’ouvriers désintéressés.Il le sait.Il le sent.Mais buté dans son refus de s’incorporer à un milieu social, parmi d’autres hommes, il s’acharne à tout détruire, à tout nier, à ne pas vivre quoi ! « Apparais-moi Seigneur, car tout est dur lorsqu’on perd le goût de Dieu », disait Saint-Exupéry.Le héros de Jacques Godbout a perdu le goût de Dieu et son comportement ainsi que ses reniements apportent au lecteur une très vive déception.Tout ce gaspillage de talent pour transposer un sectarisme qui obnubile une poésie et des dons d’écrivain remarquables ! Nous parlions au début d’éclaircies poétiques.En voici un exemple: « Et puis les nuits d'hiver seraient tristes à pleurer sans ces clartés qui comme des bruits éclatants forcent les gens qui passent à baisser à demi les paupières, peut-être à cause de la lueur trop vive, peut-être aussi à cause des flocons poussés par le vent et qui commencent de tomber d'abord clairsemés comme les dernières marguerites de juillet puis de plus en plus serrés, de plus en plus étranges, tuant peu à peu les bruits, le ciel même, invitant au sommeil dans une nuit sans oiseaux.» De pareils dons ne trompent pas.Quand Jacques Godbout aura maté ses jeunes haines, quand il aura reconquis tout l’espace libre nécessaire à son épanouissement intérieur, alors naîtra l’œuvre de sa maturité, une œuvre qui, nous en sommes persuadée, comptera parmi les plus fortes de notre littérature.(1) GODBOUT (Jacques) LE COUTEAU SUR LA TABLE.Roman.Paris.Fditions du Seuil [1965].157p.18.5cm.Michel de Saint-Pierre : Les nouveaux prêtres Rita LECLERC Le dernier roman de Michel de Saint-Pierre a soulevé en France une polémique qui fait long feu et n’est pas près de s’éteindre.Attaqué avec la dernière violence — et pas toujours avec justice ni fair play ,2> — par certains critiques, le romancier s’est défendu et a multiplié, ici et là dans les revues et journaux français, lettres d’explications après lettres d’explications.De concert avec son éditeur (La Table Ronde), il a même intenté au journal Témoignage chrétien et à M.l’abbé Michonneau, un procès dont il s’est finalement désisté, parce que ce dernier lui a présenté des excuses.Par ailleurs, Mgr Pierre Veuil- lot.archevêque coadjuteur de Paris, a cru bon, dans un communiqué destiné à ses prêtres, après la parution du livre, de juger sévèrement, sans le nommer, cet ouvrage qui.« sous la fiction du roman, contient, à l’adresse des prêtres de nos paroisses de banlieue, des critiques gravement injustes et laisse planer sur leur action apostolique des soupçons qu’on ne saurait accepter » D'un autre côté, dans une lettre publiée par la revue Informations catholiques internationales, et dont le fond se retrouve, à peu de différences près.242 LECTURES T dans les autres lettres envoyées à La France catholique ou ailleurs, Michel de Saint-Pierre affirme avoir « reçu de nombreux cardinaux, archevêques, évêques et théologiens, le témoignage le plus éclatant et le plus consolant d’une approbation chaleureuse » ,4'.Ce livre est-il aussi discutable qu’il est discuté ?Il faut reconnaître d’abord, en toute justice, que le romancier, en l’écrivant, n’a certes pas obéi à quelque mesquine motivation.Et nous le croyons sans peine quand il écrit: « Mon roman, Les nouveaux Prêtres, je l’ai écrit dans l'anxiété et dans la joie (.) Dans mon livre, je mets en question la plus haute forme de la rie sur terre: celle du prêtre.Mon profond respect de l’état sacerdotal, je l'ai professé de la première à la dernière page de ce roman.Pour l’écrire, je m’étais livré à une enquête fort longue et minutieuse, tant en banlieue parisienne qu'en province (.) « Je voulais lancer un appel au secours contre l'infiltration marxiste dans ce qu’on appelle aujourd’hui précisément, le progressisme chrétien.Je voulais dénoncer l’étrange complicité dont trop de prêtres — consciemment ou inconsciemment — se rendent coupables à l’égard du marxisme, négateur et persécuteur de la Foi.Je voulais montrer que si nous devons dialoguer avec tous les hommes, il ne faut jamais dialoguer avec l'erreur.Et qu’à la base de tous nos dialogues, à nous autres chrétiens, il doit y avoir la présence de Dieu et son message évangélique.Le mot d’ordre « allez et enseignez » a été lancé une fois pour toutes par notre Maître, voici deux mille ans.Je voulais dire aussi qu'un prêtre doit être à la fois présent au monde et séparé de lui — offert à tous sans exception — que jamais il ne doit se laisser engluer dans un engagement temporel, grâce à quoi il n’exercera jamais cet apostolat sélectif dont nous sommes aujourd’hui les témoins effrayés.Et puis, dans mon dernier chapitre, j’ai professé du fond du cœur que l'Amour est notre seule fin: et qu au-dessus de toutes choses humaines, il y a la quête ardente d'un saint Jean de la Croix.« Voilà ce que j'ai voulu faire.Je confesse que pour décrire mon héros, le personnage central de mon roman, l'abbé Paul Delance.j'ai pris les traits physiques et spirituels d'un religieux qui était mon meilleur ami et qui est mort l’an dernier.Certains chapitres de mon livre je les ai écrits les larmes aux yeux, et je croyais avoir fait passer mon émotion dans mes pages.» (8) Cette lettre, tout comme un bon nombre de pages très émouvantes de son roman, dit assez la nobles- Mai 1965 se des intentions de Michel de Saint-Pierre pour qu’on n’aille pas le chicaner là-dessus.Mais, pas plus qu’elles n’assurent le salut du croyant, les seules bonnes intentions ne peuvent entièrement justifier un écrivain.Et Les nouveaux prêtres sont un roman discutable à plusieurs points de vue.Du point de vue romanesque d’abord.Il est très vrai que l’on retrouve, dans ce livre, ce talent qu’a Michel de Saint-Pierre de camper ses personnages en quelques traits bien précis, de ménager habilement ses dialogues, de mener rondement une intrigue, et de s’exprimer dans un style vif et mordant qui ne manque pas de saveur.Cependant, il semble que l’écrivain, emporté par une colère qu’il ne pouvait contenir, n’ait pas suffisamment dominé son sujet et nous serve ici un ouvrage qui a davantage les allures d’un pamphlet que celles d’un roman.A le lire, on ne peut se défendre de l’impression, assez gênante, que le romancier manie ses personnages comme autant d’arguments-massues, dans un débat où les adversaires seraient trop agressifs.On voit trop de ficelles, dans ce roman, pour ne pas croire qu’on y assiste à un jeu assez peu consistant de marionnettes dociles.Et l’on peut se demander pourquoi^ l’écrivain n’a pas choisi de s’exprimer par l’essai plutôt que par le roman ?A cela il pourrait nous répondre ce qu’on a lu dans Les Nouvelles littéraires: « Les nouveaux prêtres sont un roman, parce que le sujet même l’imposait — et parce que la forme romanesque est de loin celle que je préfère, celle où je retrouve totalement l’immense et dilatante joie d’écrire.» Cette réponse serait valable si Michel de Saint-Pierre avait traité son sujet avec toute la profondeur et les nuances qu’il mérite.Car ce sujet, il est d’une extrême gravité, et c’est pour avoir été abordé avec des simplifications par trop abusives qu’il a créé, dans le public, tant de remous qui ne sont pas toujours du meilleur aloi.De quoi s’agit-il ?De l’apostolat du prêtre dans ce monde de plus en plus déchristianisé qu’est le nôtre.et où circulent tant d’« idées chrétiennes devenues folles ».Dans son roman, Michel de Saint-Pierre oppose deux formes d’apostolat: pour les « nouveaux » prêtres — tels les vicaires Barré et Reismann — on ne peut conquérir les âmes au Christ que par Vengagement temporel, engagement qui justifie, semble-t-il, tous les excès, et tous les compromis; pour les autres — tel l’abbé Delance — il faut se garder comme de la peste de tout engluement dans le temporel: pour sauver les âmes, il suffit d’abord d’être un homme de Dieu et le reste viendra par surcroît.Pour le romancier, bien sûr, ce sont ces derniers prêtres qui ont raison.Et il faut reconnaître, qu’ainsi simplifiée, sa thèse est séduisante et comporte une bonne part de vérité.Pourquoi alors son roman nous 243 fait-il tiquer ?Est-ce parce que le romancier y aurait noirci à plaisir le tableau des prêtres progressistes ?Est-il seulement vraisemblable cet abbé Barré, premier vicaire d'une paroisse de Villedieu, qui nous est montré comme le prototype de ces prêtres ?Pour cet homme dur, ascétique et sans joie, « le monde ouvrier c’est l’avenir »; or, comme « seul le communisme jusqu’ici s’est occupé de la promotion ouvrière », il faut en épauler l’action, quitte à faire table rase de toutes les forces réactionnaires.L’abbé Barré qui « tremble à l’idée que le communisme puisse crouler un jour » (p.53), est en si bons termes avec les conseillers communistes de Villedieu qu’il trouve tout naturel de rigoler avec eux quand ils se montrent salauds envers les Pieds-Noirs — ces démunis tout autant que les ouvriers ! — qui cherchent refuge dans la ville.Comme on peut s’y attendre, ce prêtre « de gauche » abomine l’homme de droite, « ce névrosé qui se trémousse au contact du nouveau comme casserole au feu » (p.33).L’apostolat qu’il exerce est sélectif: il vomit sur les « pratiquants du dimanche » — « des bigotes, des notables, des officiers en retraite, des intellectuels »! — et il serait prêt à les « chasser tous pour qu’un seul ouvrier entre dans son église ».Qu'un tel type de prêtre soit non seulement vraisemblable, mais vrai, c’est possible.En France même.les avis sont là-dessus bien partagés.Si les uns disent que les prêtres de banlieue sont ici odieusement caricaturés, les autres affirment que « les prêtres communistes sont de plus en plus nombreux dans le jeune clergé » 17'.Mais, que les « nouveaux prêtres » de Michel de Saint-Pierre soient vraisemblables ou non, là ne nous semble pas être la principale pierre d’achoppement.Ce qui déplaît surtout dans ce roman et neutralise l’effet salutaire qu’il pourrait avoir, c’est que, à travers les prêtres progressistes qu’il met en scène, le romancier semble faire le procès de tout ce qui, dans l’Eglise, est souci de renouveau, effort de dialogue et tentative d’adaptation à un monde en perpétuelle évolution.Que ce dialogue et cet effort d’adaptation — toujours difficiles et délicats — donnent lieu à des imprudences et à des excès, cela justifie-t-il le romancier de tout blâmer, et de s’attaquer, sans nuances, à tous ces prêtres dont c’est la vocation d’aller chercher les brebis perdues là où elles sont, c’est-à-dire loin de l’Eglise ?N’eût-il pas été mieux inspiré de déverser un peu de sa hargne sur certains prêtres fonctionnaires, bien au chaud dans leurs traditions, leur presbytère et leur routine, et dont le sommeil bourgeois n’est guère troublé par le fossé qui se creuse chaque jour davantage entre l’Eglise et le monde ?Il a préféré, plutôt, opposer à ces prêtres progressistes, un personnage aussi extrême que l’abbé Paul Delance.Ce prêtre est une figure bien attachante, et certains de ses propos ont une admirable résonance évangélique.Mais ne peut-on se demander pourquoi le romancier lui a prêté des états mystiques que l’on trouve, certes, chez saint Jean de la Croix, mais qui sont plus propres à des religieux voués à la vie contemplative qu’à des prêtres engagés dans le ministère paroissial.Là aussi, le romancier n’a-t-il pas chargé le tableau ?Ce halo de sainteté dont il environne l’abbé Delance ne confère-t-il pas à ses jugements une sorte de valeur ex cathedra qu’ils ne méritent pas toujours ?* * * En dépit de ses maladresses et de ses outrances, le roman de Michel de Saint-Pierre mérite d’être lu par tous ceux qui s’intéressent non seulement à l’apostolat des prêtres, mais à l’apostolat en général.Car le danger qu’il dénonce est si réel que Sa Sainteté Paul VI lui-même y faisait allusion dans sa dernière encyclique: « Parfois le souci apostolique de rejoindre les milieux profanes ou de se faire accepter par la mentalité moderne, spécialement celle de la jeunesse, se traduit par l’abandon des exigences propres à l’idéal chrétien et du style de vie qui précisément devrait donner son sens et son efficacité à cette recherche empressée de contact et d’influence éducatrice.N’arrive-t-il pas souvent au jeune clergé ou encore à tel religieux plein de zèle, mû par l’intention si louable d’entrer dans les masses populaires ou en certains milieux, de chercher à se confondre avec eux au lieu de s’en distinguer, et de sacrifier par un mimétisme inutile le fruit véritable de son apostolat ?Le grand principe énoncé par le Christ s'impose avec toute son actualité et toute sa difficulté: être dans le monde sans être du monde.»
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