Le jardin littéraire illustré, 1 février 1898, mardi 1 février 1898
Vol.I Le 1er FÉVRIER, 1898 No 2 PER J-18 Ex.2 LE RPIH LITTERAIRE ILLUSTRE.Publication Bi-JWensuelle Paraissant le 1er et le 1§ de chaque mois.SOMMAIRE .Portrait de P.Féval.P.ROUGET.—La Fin d’un Ange.H.MALOT.—Une Peur.O.PRADELS.— La Mort du Moineau.P.FÉVAL.—Le Bossu.A.THEURIET.—Le Voyage du Petit Gab.C.HÉBRARD.—La Jeune Fille.J.DRAULT.— Les Aventures de Bécasseau.J.RAMEAU.—Yan.A.ALLAIS-—La Vie Drôle.ABONNEMENTS, Canada et Etats-Unis: UN AN, - - $1.00 SIX MOIS, - - $0.60 Strictement Payable tl’Avance.DUBREUIL & GOYETTE, Editeurs 17, rue Saint=Jacques, /Vlontréal.0 IFris: : 5 souls.Tél.Bell : 678.Tél.Marchands : 643 SI VOUS TOUSSEZ PRENEZ LE MENTHOL COUGH SYRUP. A NOS LECTEURS.E premier numéro du “ Jardin Littéraire Illustré ” a obtenu un succès sans t précédent et qui à meme dépasse l’attente de ses éditeurs.Le public litté tj-À raire et intelligent de cette province a compris les sacrifices que nous nous JL efforcions de faire pour remplir un de ses désirs, et il nous a donné son encouragement.L intérêt des œuvres publiées, le choix des illustrations, le soin minutieux des détails, tout dans ce numéro ne pouvait que justifier ce succès et mériter l’accueil j si empresse qu il a trouvé auprès de tous les lecteurs.Nous avons voulu faire encore plus dans ce numéro, en employant un papier supérieur à celui du précédent tirage.Cette publication continue de paraître, tous les 15 jours, en un numéro de 48 pages, illustré de nombreuses gravures.Nos lecteurs auront donc chaque année près de 1200 pages de lecture, formant un volume tous les 6 mois, pour un prix des plus modiques.Rappelons que le “.Tardin Littéraire Illustré” ne publiera que les œuvres les plus intéressantes, les plus morales et les meilleures parmi les plus récentes des auteurs contemporains.Envoi franco d’un num éro spécimen sur réception de 5 sous en timbres-poste canadiens ou américains.ABONNEMENTS:^11 a” $1*00 (6 mois.0.60 Adresser les demandes accompagnées du montant à LE JARDIN LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ, 17, rue St-Jacques, Montréal, Can.HRGENT H PRETER Sur propriétés de Villes.Montants de $1,000, $2,000, jusqu'à $10,000 à g, Si et 6 p.e.ij LECLERC & GOYETTE ' 17 Rue St-Jacques, , r ____________i Téléphone Bell .678 des marchands 643 9992 mm S,S- /g mm BsWSI smsaS itâKHS mm mm.y • • • ® 1 81 7 1 887 • • • • PÂüEi F'KVAh Célèbre romancier, auteur du “Bossu ou Petit Parisien,” l’un de nos romans en cours de publication. t£& %£& La jrn S’ Elle était à cet âge où, dans un lointain rose, Heureux, on entrevoit les fleurs de l’avenir, Où le vent des hivers, sur son aile morose, N’emporte pas encor les pleurs du souvenir.Elle allait au milieu des aubépines blanches, Et les anges suivaient cet ange aux yeux d’azur, Et pai fois, dans leur vol, ils effleuraient les branches Dont la neige tombait sur son beau front si pur.Jamais un cauchemar n’avait troublé son âme Faite d’un peu de ciel avec un peu de lys, Et jamais, des chagrins amers l’ardente flamme N’avait pu consumer la douceur de ses ris.Rayonnante, à travers les bleus sentiers du monde, Seule, elle s’en allait, tous les jours, en chantant, Ecoutant, du bonheur, la brise vagabonde Qui, folle, se jouait sur son sein palpitant.Hélas! le ciel était trop limpide à l’aurore ! Trop de fleurs embaumaient ce splendide printemps Et la nuit la surprit, qu’elle chantait encore, Et la mort l’emporta radieuse à vingt ans.Son âme s’est enfuie avec un doux murmure ; La terre s’est, un soir, refermée en pleurant Sur son cercueil fleuri, parsemé de verdure, Qu’éclairait un reflet du grand soleil mourant.Avec les vents d’hiver s’en vont les hirondelles, Pour revenir, un jour, égayer nos palais ; Mais la mort, emportant dans ses serres cruelles Les anges d’ici-bas, ne nous les rend jamais.Paul Rouget. HÉÜlllÉlâÉitÜ UNE PEUR ÏL ne faut pas discuter de la peur, nous dit Blanchon, chacun a la sienne.Telle qui est ridicule pour celui ci, est naturelle pour celui-là ; les uns ont peur d’une lame brillante ; les autres d’une IT peau d animal ; moi j’ai peur des bête9 à sang froid, même des JL lézards et des grenouilles ; que je me promène dans les 7l champs, que dans une vaste plaine dénudée je rencontre une ( N mare aux bords plats sans aucune surprise possible, que des grenouilles effrayées par mon pas sautent dans l’eau paisible, me voilà secoué de la tête aux pieds comme si j’avais reçu une décharge électrique.Ceci vous expliquera comment j’ai eu à Anvers une terreur dont je tremble encore en la racontant.J’étais à Anvers pour copier une seconde fois le triptyque de Quentin Metzys, Y Ensevelissement du Christ.Certainement la Descente de croix, l’Assomption de Rubens sont des œuvres admirables ; mais au musée Y Ensevelissement du Christ de Metzys est d’une bien autre force que le Christ a la paille de Rubens j comme les fresques de Masaccio à la chapelle des Brancacci sont au-dessus des loves de Raphaël.Mais ce n’est pas des piimitifs qu’il s’agit, c’est de ma peur.Un jour que j’étais resté à travailler à ma copie jusqu’à la fermeture du musée, j’avais en sortant éprouvé le besoin de remuer les jambes et, descendant à l’Escaut, j’avais suivi son quai.La marée montante soulevait doucement les grands transatlantiques et.lesgaliotes hollandaises W.aux ^stons verts- Sur le port encombré je ' J" *—¦= un \ flânais sans me soucier de l’heure, regardant les gros chevaux flamands qui traînent sans effort les plus lourdes charges, admirant le fleuve gris aux lointains vaporeux où se noyaient les rayons de cuivre du soleil couchant.Peu à peu les prairies basses et tendres des rives se perdirent dans la brume du nord répandue sur ce soir d’été et je songeai a aller dîner.Il faisait sombre, l’eau des bassins devenait noire, et dans cette demi-obscurité je regagnai mon auberge située à côté du canal des brasseurs : une vieille maison qui ressemble beaucoup à 52 LE JARDIN LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ celle de Plantin que tout le monde connaît, une étroite rue qui sent à plein nez les salaisons, le goudron et la rogue.En arrivant, je trouvai le dîner de table d’hôte fini.Il était tard ; j’avais' oublié l’heure dans la contemplation du doux ciel d’Anvers et de son fleuve calme qui caresse si délicatement le flanc des bateaux.Un seul voyageur, un retardataire comme moi, était dans la salle à manger.On mit nos deux couverts en face l’un de l’autre.En attaquant un premier plat à la sauce figée, j’examinai le soupeur avec la curiosité d’un peintre qui a devant soi un personnage inconnu, à l’allure pittoresque.Qui ?Saltimbanque, homme civilisé, sauvage 1 Sa figure était tannée et rougeâtre, la chevelure inculte, mais l’œil énergique.Je n’étais pas à table depuis cinq minutes que mon inconnu se mit à me parler ; au bout d’un quart d’heure nous bavardions comme d’anciennes connaissances.J’appris qu’il arrivait des Indes et venait à Anvers pour essayer de vendre au Jardin Zoologique une collection de bêtes, des panthères, des tigres, des gazelles, des serpents.Devant cette confidence, il m’échappa une question éloquente : — Vos bêtes sont ici avec vous 1 — Les panthères, les tigres et les gazelles sont à l’écurie dans leurs cages ; les serpents dans ma chambre, oh ! bien raisonnables, enfermés à double tour et roulés au milieu de leur caisse de voyage.Des petits frissons me couraient déjà sur la nuque.— V ous allez passer la nuit ici ?— Assurément.— Et si vos serpents s’échappent ?— Us dorment.— Les yeux ouverts.— Dame, c’est leur manière.Mais je vous réponds qu’il ne sont pas toujours aussi terribles qu’on le croit en Europe.Je connais une jeune fille qui, là-bas, a gardé un cobra di capello toute une nuit sous son oreiller ; et, vous le savez, le cobra di capello est le serpent à sonnettes des Indes.— L’aimable histoire 1 ____Elle ne s’était aperçue de rien, si ce n’est que des petits mouvements inexplicables secouaient son oreiller.Au jour, en examinant son lit, elle découvrit un bonhomme fort sage et très content qui leva la tête pour la regarder avec reconnaissance : la plus jolie bête qu’on pût imaginer ; j’en ai plusieurs ; et aussi des cérastes et des crotales à votre disposition, monsieur, si vous voulez les voir, ils en valent la peine ; ça n’a qu’un poumon, ça nage sans nageoire, ça marche sans pattes et c’est orné de deux cent cinquante paires de côtes.__Je vous remercie.Des bêtes qui n’ont qu’un poumon et deux cent cinquante paires de côtes ne m’intéressent que de très loin.— Vous en auriez peur 1 UNE PEUK 53 — Je vous crois, et même je trouve criminel qu’on apporte ces bêtes dans notre pays ; elles peuvent s’échapper.— Et la science ! — Si elles sont nécessaires à la science, que les savants aillent les étudier sur place, qu’elles ne viennent pas s’offrir aux savants dans notre pays.Malgré moi, la conversation dura encore quelque temps sur ce sujet et ce fut ce soir-là que j’appris qu’avant de nous engloutir tout vivants les reptiles ont la précautionneuse coutume de nous lécher abondamment ; il paraît que ça passe mieux.J’avais froid quand je levai la séance.Ma chambre était la dernière au bout d’un corridor.J’y montai aussitôt et, la tête pleine des histoires de la soirée, je me déshabillai lentement, non sans avoir préalablement découvert mon lit, soulevé mes rideaux, ouvert mes armoires.Pendant que je faisais mes ablutions, j’entendis du bruit dans la chambre à côté de la mienne et une voix me cria : — Bonsoir, monsieur, j’entends que vous n’êtes pas encore couché.Dormez bien, aussi bien que moi qui ne me suis pas mis dans un lit depuis huit mois.L’homme aux cobras di capello.Je fus sur le point de me rhabiller et de demander à changer de chambre.Cependant le dégoût de me mettre dans un nouveau lit qu’on me préparerait à la hâte, la gêne, l’amour-propre d’avouer mes craintes enfantines, me retinrent.C’était trop bête et trop ridicule ; ces serpents endormis n’allaient pas traverser le mur ou descendre par la cheminée pour venir coucher avec moi.Me faisant violence, j’éteignis la bougie et gagnai mon lit, éloigné de toute la largeur de la pièce de la chambre aux serpents.Je restai longtemps sans dormir, me tournant cent fois, nerveux, agacé de me sentir encore et malgré moi hanté par l’idée de ce voisinage.Sous la porte de communication des deux chambres dont j’avais assuré le verrou, je voyais filtrer un rayon de lumière et je redoutais le moment où il disparaîtrait.Sa bougie éteinte, mon collectionneur ne pourrait pas surveiller ses pensionnaires et il s’endormirait de ce sommeil de plomb qu’il m’avait annoncé.Elle disparut la petite lueur et aussi s’éteignirent les bruits de la maison.Un silence morne, une nuit noire.Je m’endormis, mais d’un sommeil craintif et léger, d’un sommeil qui attend et qui guette.Combien de temps ai je dormi ainsi, je ne 1 ai jamais su : une heure, deux heures peut-être.Je fus tiré de cet état par un bruit qui m’arracha à l’instant aux indécisions du 54 LE JARDIN LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ réveil en sursaut.Je savais où j’étais : mes frayeurs, mon voisinage, ma répugnance à me coucher, les histoires qui m’avaient impressionné, tout me revenait en un coup.La tête libre comme si je n’avais pas dormi, mais le cœur battant, je m’assis sur le lit et j’écoutai.C’était un bruit extraordinaire : une sorte de clapotement irrégulier, sourd, mat, qui cessait une seconde, puis reprenait lent ou précipité avec de temps à autre un floue plus lourd suivi d’un silence.J’allongeai vivement les bras vers ma table pour prendre des allu mettes.Je ne les trouvai pas.J’avais laissé sur la cheminée la boîte et la bougie.Je tenais mon cœur à deux mains, il sonnait trop fort ; les yeuxécarquillés, je regardais.Il faisait noir, noir comme dans un puits et le bruit continuait maintenant un peu plus alangui, mais les floues au contraire étaient plus fréquents et plus lourds.Un cri fou s’étrangla dans ma gorge : les serpents ! Mon sang s’arrêta dans mes veines.Terrifié, je voulais appeler, crier comme dans un rêve, je ne pouvais pas.Inondé de sueur froide, la mâchoire serrée, je retombai sur mon lit étouffé d’angoisse.Dame ! ma cervelle en tempête, qui cependant pensait net et voyait clair comme si elle était à un autre qu’à moi, je m’expliquais tout et je suivais les reptiles dans leur marche.Us s’étaient glissés sous la porte de communication, cette porte que j’avais regardée avant de m’endormir et qui laissait passer des jets de lumière larges de deux pieds ; le clapotement et les floues c’était, le rampement de l’animal qui tantôt allait doucement en cherchant sa direction, tantôt se dressait et retombait avec hardiesse, ayant senti ce qui l’attirait ; le son mat de la peau visqueuse sur le carreau, je le reconnais, le frôlement lourd d’une chair vivante, je l’entendais.Et tout à l’heure au milieu de mon lit des reptiles glacés, monstrueux, s’allongeraient près de mon corps que bien tôt ils enlaceraient, pendant que des langues baveuses et gluantes me lécheraient le visage.Littéralement j’étais a l’agonie.Pourtant dans le débat de mes pensées un souvenir me vint.Des reptiles lorsqu’on ne les irrite pas et qu’ils ne sont pas affamés, n’ont qu’un besoin, qu’une idée — la chaleur.L’état de béatitude qu’ils trouvent les engourdit et ils peuvent rester longtemps inoffensifs.Par un effort désespéré je pus me redresser, et saisissant ma couverture de laine (j’avais trois édredons), je l’enlevai pour la laisser tomber sur le carreau de la chambrtt De quelle oreille j’écoutais ! Qu’allaient-ils faire, entendrais-je, comprendrais-je?Les nerfs tendus, je restais haletant.Il était certain que le bruit s’affaiblissait et devenait plus paresseux et plus rare.Avaient ils trouvé la couverture?Enfin je n’entendis plus rien.Je poussai un soupir d’espoir, mon corps que la terreur avait cloué se détendit un peu, je respirai plus acilement et j’essayai d’appeler,mais je ne reconnaissais pas ma voix elle était sourde et éteinte ; personne ne bougea ni ne répondit ; UNE PEUR 55 alors je tentai de suivre un raisonnement, de m’arrêter à quelque chose.Ce que je compris tout de suite, c’est que jamais avant le jour je n’aurais la force de sortir de mon lit et de poser les pieds par terre.La pensée qu’en marchant je pouvais toucher ou heurter une bête hideuse dont le simple contact m’aurait anéanti ne me laissait aucun courage d’esprit.Me lever et fuir quand le jour viendrait et que je pourrais connaître le danger et l’éviter — oui ; aller en aveugle ou en brave — non.Je devais rester grelottant, blotti dans un coin de mon lit, sans mouvement, de peur, en allongeant les bras ou les jambes, de rencontrer la peau lisse et ferme dont à chaque minute je pouvais prévoir l'enlacement.Quelle nuit ! Je calculais tout.La couverture refroidie, n’i-raient-ils pas chercher un nid plus tiède : la peau humaine n’était-elle point un appât irrésistible pour ces a valeurs d’êtres vivants ?Le besoin seul de mordre dans un sang chaud et palpitant ne les tirerait-il pas de cet état de béatitude sur lequel j’avais compté pour me sauver?Mon oreiller suivit la couverture et, collé au mur, à peu près coulé dans la ruelle, j’attendis.Ce n’est pas assez de dire que le jour fut long à venir.Enfin je vis, du côté des fenêtres, une blancheur d’aube, mais si pâle qu'il fallait mon angoisse pour me la faire apercevoir.Cependant peu à peu elle s’affirma, doucement elle grandit, et je pus distinguer mes fenêtres.Le petit jour qui entrait me permettait dé jà de reconnaître dans ma chambre des ombres, des formes, mais par terre, comment fouiller des yeux ce tas de la couverture et de l’oreiller, comment voir près de moi, dans l’ombre des rideaux, si rien n’avait bougé, si j’étais seul.Ah ! que je la trouvai belle la lumière qui entra franchement en glissant sur le carreau et éclaira jusqu’aux coins les plus reculés de la pièce ! Depuis qu’il faisait à peu près clair, je surveillais la couverture, maintenant je la voyais mieux.Rien d’inquiétant de ce côté.Très mince, elle était tombée affaissée, et aucun soulèvement n’indiquait qu’elle fût habitée.L’oreiller, resté droit contre une chaise, n’avait pu devenir un abri.Mon petit tapis était bien plat devant mon lit, et autour de moi pas autre chose que mes draps froissés.Avais-je eu une hallucination ?De mon lit, je pris mes pantoufles, un pantalon, et les ayant enfilés, j’osai me hasarder.La couverture toujours flasque semblait un modèle de candeur.J’avançais malgré cela avec prudence en me tenant du côté de la porte, mais je n’avais pas hasardé trois pas que je compris tout.Ma cuvette pleine d’eau et restée par terre servait de tombeau à une souris.C’était ses efforts pour se sauver qui m’avaient éveillé, c’était son agonie, cette longue et tragique noyade qui m’avait terrifié.—Le soir j’avais changé de logis.Hector Malot. La Mort du Moineau =>6 L aube a blanchi lis moms, une lutin vermeille Ternie Us noirs sapins dont la cime a frémi ; Un long biuisSement court du val endormi A la colline eu fleurs qui lentement s'éveille.Alor s, des champs, des près, des ravins et des bots S'élève, tout à coup, la'grande symphonie Des oiseaux babillards, dont les joyeuses voix Entonnent l hosanna de l'Aurore berne ! Les chei>reuils gracieux accourent aux ruisseaux , Et les abeilles d'or sortent de leurs cellules .Et la source murmure en baisant les roseaux ; Et Us papillons bleus qui glissent sur les eaux Lulinent, dans leur vol.Us frêles libellules C est l heure ou tout frissonne aux caresses du jour, Ou tout nail à la ne.ou tout rit a l’amour.P>es du sommet ami "r tout tapissé de lierre.Dans U nid qu'il s'est fait au recoin d'un créneau, Se soulève avec peine un pauvre vieux moineau* Dont un rayon vermeil a Jiappè la paupière.Pour rejoindre Us siens dont il entend les cris, Il veut ouvrir son aile et voler dans l'espace .Devant ses yeiix troublés un sombre voile passe Et son aile retombe à ses flancs amaigris.Le vieux nioineau tressaille.il sent sa fin prochaine Alors, — réunissant ses forces qui s en vont, — Dans un suprême effort, il s'élève d'un bond Et s’en va retomber au faite d un grand chêne.C'est là qu'il veut mourir, la.dans un trou béant Que U temps a creuse sous la ramure altière.— Quand il n'est plus pom eux la /oyense volière L'arbre, aux oiselet s moi t s.fourni cercueil géant — Son petit corps loi du par les affres dernières, Il attend, le pauvret, la nior t Unir ù venir.L'an est tout embaume de senteurs printanières Et son ail, déjà clos, s emplit du souvenir.Il revoit son passé .depuis le nid de mousse Ou la mère apportait, avec des cris joyeux.La plume oui rendait le logis plus soyeux Et donnait aux petite une chaleur pim douce. El U premier essai, sur le rebord du nid, Pour prendre sa volée à travers l'infini.Sous les yeux de sa mire et frémissant contre elle !.Essai bdtif, peureux, mille Jois répété ; Et puislecri vainqueur .quand un premier coupd aile Lui faisait conquérir, enfin, la liberté J Et les ébats joyeux ! les jeux parmi les branches, A travers les blés mûrs, sur la mousse des bots Où rien niées troublait que, parfois, les dimanches, Des couples d'amoureux causant en tapinois ; Et la poulie (Teau bue au calice des row , Et les combats livr és aux mures des buissons ; Il revit tous ces jours, pleins de folks chansons, De malins empourpres, de pu seules roses.Quil faisait von d'aller au milieu des planeurs Grappiller les épis oubliés dans la plaine, Ou becqueter le pain des rudes moissonneurs Aux pieds desprandi bcrujsblancs.àla robuste haleine Et les troupeaux bêlants dont on pillait la laine I Il se revoit encore, effronté >ans pareil.Au jardin de'ta ferme ou dans un îlot d’herbe, Tüevau.haut et droit, un cerisier superbe Dont Us branches craquaienj sous le fardeau vermeil.En vain le mannequin, jouet des molles brises, Tendait vers Thomson ses bras loups et ralais, Par notre maraudeur les pierrots enhardis S'élancaient, sur sa tract, a l assaut de: cerises ! Puis, c'étaient lu baignade au bord du flot mouvant, Les combats iinpuheis au milieu des fleurettes.— On y laissait parfois de son plumage au vent.Mais on gagnait le coeur des gentilles pieneties Et les uids te faisaient au temps des pâquerettes.Oh ' le temps des amours I .A ce che* souvenu Dans l'ail du monbond un éclair se rallume !.Son corps galvanise frissonne sous la plume.U se icdrcsse.Il lutte.Il ne veut pas mourir .Il veut .hf-los ! un froid glacial le pénétré, Et ce, dernier effort épuisé tout sou eut.Alors, son ail mourant cher else un coin du cul bleu, Le fixe.mais la nuit s'étend su> sa prunelle.Et, se couchant, le bec ieploye sous son aile, fl rend sa ocii te âme à Dieu ! HvB.bossü OU LE PETIT PARISIEN 0) PREMIÈRE PARTIE LES MAITRES EN FAIT D’ARMES C’était Philippe-Polyxène de Mantoue, prince de Gonzague, à qui M.le marquis de Caylus prétendait donner sa fille Aurore en mariage.Gonzague était un homme de trente ans, un peu efféminé de visage, mais d’une beauté rare au demeurant.Impossible de trouver plus noble tournure que la sienne.Ses cheveux noirs, soyeux et brillants, s’enflaient autour de son front plus blanc qu’un front de femme, et formaient naturellement cette coiffure ample et un peu lourde que les courtisans de Louis XV n’obtenaient guère qu’en ajoutant deux ou trois chevelures à celle qu’ils avaient apportée en naissant.Ses yeux noirs avaient le regard clair et orgueilleux des gens d’Italie.Il était grand, merveilleusement taillé ; sa démarche et ses gestes avaient une majesté théâtrale.Nou- ne disons rien de la maison d’où il sortait.Gonzague sonne aussi haut dans l’histoire que Bouillon, Este ou Montmorency.Ses liaisons valaient sa noblesse.Il avait deux amis, deux frères, dont l’un était Lorrain», l’autre Bourbon.Le duc de Chartres, neveu propre de Louis XIV, depuis duc d'Orléans et régent de France, le duc de Nevers et le prince de Gonzague étaient inséparables.La cour les nommait les trois Philippe.Leur tendresse mutuelle rappelait les beaux types de l’amitié antique.Philippe de Gonzague était l’aîné.Le futur régent n’avait que vingt-quatre ans, et Nevers comptait une année de moins.On doit penser combien l’idée d’avoir un gendre semblable flattait la vanité du vieux Caylus.Le bruit public accordait à Gonzague des biens immenses en Italie ; de plus, il était cousin geimain et seul héritier de Nevers, que chacun regardait comme voué à une mort précoce.Or, Philippe de Nevers, unique héritier du nom, possédait un des plus beaux domaines de France.Certes, personne ne pouvait soupçonner le piince de Gonzague de souhaiter la mort de son ami; mais il n’était pas en son pouvoir de (1 Voir le numéro du 15 janvie 1898. LE BOSSU 59 l’empêcher, et le fait certain est que cette mort le faisait dix ou douze fois millionnaire.Le beau-père et le gendre étaient à peu près d’accord.Quanta Aurore, on ne l’avait même pas consultée.Système Verrou.«5* C’était par une belle journée d’automne, en cette année 1699.Louis XIV se faisait vieux et se fatiguait de la guerre.La paix de Riswyck venait d’être signée ; mais les escarmouches entre partisans continuaient aux frontières, et la vallée de Louron, entre autres, avait bon nombre de ces hôtes incommodes.Dans la salle à manger du château de Caylus, une demi-douzaine de convives étaient assis autour de la table amplement servie.Le marquis pouvait avoir ses vices ; mais du moins traitait-il comme il faut.Outre le marquis, Gonzague et Melle de Caylus,qui occupaient le haut bout de la table, les assistants étaient tous gens de moyen état et a gages.C’était d’abord dom Bernard, le chapelain de Caylus, qui avait charge d’âmes dans le petit hameau de Tarrides, et tenait, en la sacristie de sa chapelle, registre des décès, naissances et mari-ages ; c était ensuite dame Isidore, du mas de Gabour, qui avait remplacé dame Marthe dans ses fonctions auprès d’Aurore ; c’était, en troisième lieu, le sieur de Peyrolles, gentilhomme attaché à la personne du prince de Gonzague.Nous devons faire connaître celui-ci, qui tiendra sa place dans notre récit.M.de Peyrolles était un homme entre deux âges, à figure maigre et pâle, à cheveux rares, à stature haute et un peu voûtée.De nos jours, on se représenterait diflîcilement un personnage semblable sans lunettes ; la mode n’y était po:nt.Ses traits étaient comme effacés, mais son regard myope avait de l’effronterie.Gonzague assurait que de Peyrolles se servait fort bien de l’épée qui pendait gauchement à son fianc.En somme, Gonzague le vantait beaucoup ; il avait besoin de lui.Les autres convives, officiers de Caylus, pouvaient passer pour de purs comparses.Melle Aurore de Caylus faisait les honneurs avec une dignité froide et taciturne.Généralement, on peut dire que les femmes, voire les plus belles, sont ce que leur sentiment les fait.Telle peut être adorable auprès de ce qu’elle aime, et presque déplaisante ailleurs.Aurore était de ces femmes qui plaisent en dépit de leur vouloir et qu’on admire malgré elles-mêmes.Elle avait le costume Espagnol.Trois rangs de dentelles tombaient parmi le jais ondulant de ses cheveux.Bien qu’elle n’eût pas encore vingt ans, les lignes pures et fières de sa bouche parlaient déjà de tristesse ; mais que de lumière devait faire naître le sourire autour de ces jeunes lèvres ! et que de 60 LE JARDIN LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ rayons dans ces yeux largement ombragés par la soie recourbée de longs cils ! Il y avait bien des jours qu’on n’avait vu un sourire autour des lèvres d’Aurore.Son père disait : — Tout cela changera quand elle sera madame la princesse.A la fin du second service, Aurore se leva et demanda la permission de se retirer.Dame Isidore jeta un long regard de regret sur les pâtisseries, confitures et conserves qu’on apportait.Son devoir 1 obligeait de suivre sa jeune maîtresse.Dès qu’Aurore fut partie, le marquis prit un air plus guilleret.— Prince, dit-il, vous me devez ma revanche aux échecs.Etes-vous prêt 1 — Toujours à vos ordres, cher marquis, répondit Gonzague.Sur l’ordre de Caylus, on apporta une table et l’échiquier.Depuis quinze jours que le prince était au château, c’était bien la cent cinquantième partie qui allait recommencer.A trente ans, avec le nom et la figure de Gonzague, cette passion d’échecs devait donner à penser.De deux choses l’une : ou il était bien ardemment amoureux d’Aurore, ou il était bien désireux de mettre la dot dans ses coffres.Tous les jours, après le dîner comme après le souper, on apportait l’échiquier.Le bonhomme Verrou était de quatorzième force.Tous les jours, Gonzague se laissait gagner une douzaine de parties, à la suite desquelles Verrou, triomphant, s’endormait dans son fauteuil, sans quitter le champ de bataille, et ronflait comme un juste.C’était ainsi que Gonzague faisait sa cour à Melle Aurore de Caylus.— Monsieur le prince, dit le marquis en rangeant ses pièces, je vais vous montrer aujourd’hui une combinaison que j’ai trouvé dans le docte traité de Cessolis.Je ne joue pas aux échecs comme tout le monde, et je tâche de puiser aux bonnes sources.Le premier venu ne saurait point vous dire que les échecs furent inventés par Attalus, roi de Pergame, pour divertir les Grecs durant le long siège de Troie.Ce sont des ignorants ou des gens de mauvaise foi qui en attribuent l’honneur à Palamède.Voyons, attention à votre jeu, s’il vous plaît.— Je ne saurais vous exprimer, monsieur le marquis, répliqua Gonzague, tout le plaisir que j’ai à faire votre partie.Ils engagèrent.Les convives étaient encore autour d’eux.Après la première partie perdue, Gonzague fit signe à Peyrolles, qui jeta sa serviette et sortit.Peu à peu le chapelain et les autres officiers l’imitèrent.Verrou et Gonzague restèrent seuls.— Les latins, reprenait le bonhomme, appelaient cela le jeu de latrunculi, ou petits voleurs.Les Grecs le nommaient latrikion.Sarrazin fait observer, dans son excellent livre.— Monsieur le marquis, interrompit Philippe de Gonzague, je LE BOSSU 61 vous demande pardon de ma distraction ; me permettez-vous de relever cette pièce ?Par mégarde, il venait d’avancer un pion qui lui donnait partie gagnée.Verrou se fit un peu tirer l’oreille ;mais sa magnanimité l’emporta.— Relevez dit-il, monsieur le prince ; mais n’y revenez point, je vous prie.Les échecs ne sont point un jeu d’enfant.— Gonzague poussa un profond soupir.— Je sais, je sais, poursuivit le bonhomme d’un accent goguenard, nous sommes amoureux.— A en perdre l’esprit, monsieur le marquis ! Je connais cela, monsieur le prince.Attention au jeu ! Je prends votre fou.Vous ne m'achevâtes point hier, dit Gonzague en homme qui veut secouer de pénibles pensées, l’histoire de ce gentilhomme qui voulut s’introduire dans votre maison.— Ah ! rusé matois ! s’écria Verrou, vous essayez de me distraire ; mais je suis comme César, qui dictait cinq lettres à la fois.Vous savez qu il jouait aux échecs ?.Eh bien, le gentilhomme eut une demi-douzaine de coups d’épée là-bas, dans le fossé.Pareille aventure a eu lieu plus d’une fois ; aussi la médisance n’a jamais trouvé a mordre sur la conduite de Mesdames de Caylus.— Et ce que vous faisiez alors en qualité de mari, monsieur le marquis, demanda négligemment Gonzague, le feriez-vous comme père ?t ¦ Parfaitement, reprit le bonhomme ; je ne connais pas d autre façon de garder les filles d’Ève .Schah moto, monsieur le prince ! comme disent les Persans.Vous êtes encore battu.Il s’étendit dans son fauteuil.De ces deux mots schah moto, continua-t-il en s’arrangeant pour dormir sa sieste, qui signifient le roi est mort, nous avons fait échec et mat suivant Ménage et suivant Erère.Quant aux femmes, croyez-moi, de bonnes rapières autour de bonnes murailles, voilà le plus clair de la vertu ! Il ferma les yeux et s’endormit.Gonzague quitta précipitamment la salle à manger.Il était à peu près deux heures après-midi.M.de Peyrolles attendait son maître en rôdant dans les corridors.— Nos coquins ?fit Gonzague dès qu’il l’aperçut.— Il y en a six d’arrivés, répondit Peyrolles.-— Où sont-ils ?— A l’auberge de la Pomme P A dam, de l’autre côté des douves.— Qui sont les deux manquants ?— Maître Cocardasse junior de Tarbes, et frère Passepoil, son prévôt.— Deux bonnes lames ! fit le prince.Et l’autre affaire ?— Dame Marthe est présentement chez Melle de Caylus.— Avec l’enfant ?— Avec l’enfant. 62 LE JARDIN LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ — Par où est-elle entrée 1 Par la fenêtre basse de l’étuve qui donne dans les fossés, sous le pont.Gonzague réfléchit un instant, puis il reprit : — As-tu interrogé dom Bernard 1 — Il est muet, répondit Peyrolles.— Combien as-tu offert 1 — Cinq cents pistoles.— Cette dame Marthe doit savoir où est le régistre.Il ne faut pas qu’elle sorte du château.— C’est bien, dit Peyrolles.Gonzague se promenait à grands pas.— Je veux lui parler moi-même, murmura-t-il ; mais es-tu bien sûr que mon cousin de Nevers ait reçu le message d’Aurore 1 C’est notre Allemand qui l’a porté.— Et Nevers doit arriver 1 — Ce soir.Ils étaient à la porte de l’appartement de Gonzague.Au château de Caylus, trois corridors se coupaient à angle droit : un pour le corps de logis, deux pour les ailes en retour.L’appartement du prince était situé dans l’aile occidentale, terminée par l’escalier qui menait aux étuves.Un bruit se fit dans la galerie centrale.C’était dame Marthe qui sortait du logis de Melle de Caylus.Peyrolles et Gonzague entrèrent précipitamment chez ce dernier, laissant la porte entre bâillée.L’instant d’après, dame Marthe traversait le corridor d’un pas fugitif et rapide.Il faisait plein jour ; mais c’était l’heure de la sieste, et la mode espagnole avait franchi les Pyrénées.Tout le monde dormait au château de Caylus.Dame Marthe avait tout sujet d’espérer qu’elle ne ferait point de fâcheuse rencontre.Comme elle passait devant la porte de Gonzague, Peyrolles s’élança sur elle à l’improviste, et lui appuya fortement son mouchoir contre la bouche, étouffant ainsi son premier cri.Puis il la prit à bras-le-corps, et l’emporta, demi-évanouie, dans la chambre de son maître.II COCARDASSE ET PASSEPOIL L un enfourchait un vieux cheval de labour à longs crins mal peignés, à jambes cagneuses et poilues ; l’autre était assis sur un âne, à la manière des châtelaines voyageant au dos de leur palefroi.Le premier se portait fièrement, malgré l’humilité de sa monture, dont la tête triste pendait entre les deux jambes.Il avait un pourpoint de buffle, lacé, à plastron taillé en cœur, des chausses de tiretaine piquées, et de ces belles bottes en entonnoir si fort à la mode sous Louis XIII.Il avait en outre un feutre rodomont et une énorme rapière.C’était maître Cocardasse junior, natif de LE BOSSU 63 Toulouse, ancien maître en fait d’armes de la ville de Paris, présentement établi à Tarbes, où il faisait maigre chère.Le second était d'apparence timide et modeste.Son costume eût pu convenir à un clerc râpé : un long pourpoint noir, coupé droit comme une soutanelle, couvrait ses chausses noires, que l’usage avait rendues luisantes.Il était coiffé d’un bonnet de laine soigneusement rabattu sur ses oreilles, et pour chaussure, malgré la chaleur accablante, il avait de bons broquins fourrés.A la différence demaître Cocardasse junior, qui jouissait d’une riche chevelure crépue, noire comme une toison de nègre et largement ébouriffée, son compagnon collait à ses tempes quelques mèches d’un blond déteint.Même contraste entre les deux terribles crocs qui servaient de moustaches au maître d’armes et trois poils blanchâtres hérissés sur le long nez du prévôt.Car c’était un prévôt, ce paisible voyageur, et nous vous certifions qu’à l’occasion il maniait vigoureusement la grande vilaine épée qui battait les flancs de son âne.Il se nommait Amable Passepoil.Sa patrie était Villedieu en basse Normandie, cité qui le dispute au fameux cru de Condé-sur-Noireau pour la production des bons drilles.Ses amis l’appelaient volontiers frère Passepoil, soit à cause de sa tournure cléricale, soit parce qu’il avait été valet de barbier et rat d’officine chimique avant de ceindre l’épée.Il était laid de toutes pièces, malgré l’éclair sentimental qui s’allumait dans ses petits yeux bleus clignotants, quand une jupe de futaine rouge traversait le sentier.Au contraire, Cocardasse junior pouvait passer par tous pays pour un très-beau coquin.Ils allaient tous deux, cahin-caha, sous le soleil du Midi.Chaque caillou de la route faisait broncher le bidet de Cocardasse, et, tous les vingt-cinq pas, le roussin de Passepoil avait des caprices.— Eh donc ! mon bon, dit Cocardasse avec un redoutable accent gascon, voilà deux heures que nous apercevons ce diable de château sur la montagne maudite.Il me semble qu’il marche aussi vite que nous.Passepoil répondit, chantant du nez selon la gamme normande : — Patience ! patience ! nous arriverons toujours assez tôt pour ce que nous avons à faire là-bas.Capédédiou ! frère Passepoil, fit Cocardasse avec un gros soupir, si nous avions un peu de conduite, avec nos talents, nous aurions pu choisir notre besogne.— Tu as raison, ami Cocardasse, répliqua le Normand ; mais nos passions nous ont perdus.— Le jeu, caramba ! le vin.— Et les femmes ! ajouta Passepoil en levant les yeux au ciel.Ils longeaient en ce moment les rives de la Clarabide, au milieu du val de Louron.Le Hachaz, qui soutenait comme un immense piédestal les constructions massives du château de Caylus, se dressait en face d’eux.Il n’y avait point de remparts de ce côté.On 64 LE JARDIN LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ découvrait l’antique édifice, de la base au faîte, et, certes, pour des amateurs de grandioses aspects, c’eût été ici une halte obligée.Le château de Caylus, en effet, couronnait dignement cette prodigieuse muraille, fille de quelque grande convulsion du sol dont le souvenir s’était perdu.Sous les mousses et les broussailles qui couvraient ses assises, on pouvait reconnaître les traces de construe tions païennes.La robuste main des soldats de Rome avait dû passer par là.Mais ce n’étaient que des vestiges, et tout ce qui sortait de terre appartenait au style lombard des dixième et onzième siècles.Les deux tours principales, qui flanquaient le corps de logis au sud-est et au nord-est, étaient carrées et plutôt trapues que hautes.Les fenêtres, toujours placées au-dessus d’une meurtrière, étaient petites, sans ornements, et leurs cintres reposaient sur de simples pilastres dépourvus de moulures.Le seul luxe que se fût permis l’architecte consistait en une sorte de mosaïque.Les pierres, taillées et disposées avec symétrie, étaient séparées par des briques saillantes.C’était le premier plan, et cette ordonnance austère restait en harmonie avec la nudité du Hachaz.Mais derrière la ligne droite de ce vieux corps de logis, qui semblait bâti par Charlemagne, un fouillis de pignons et de tourelles suivait le plan ascendant de la colline et se montrait en amphithéâtre.Le donjon, haute tour octogone, terminé par une galerie byzantine à arcades tréflées, couronnait cette cohue de toitures, semblable à un géant debout parmi des nains.Dans le pays, on disait que le château était bien plus ancien que les Caylus eux-mêmes.A droite et à gauche des deux tours lombardes, deux tranchées se creusaient.C’étaient les deux extrémités des douves, qui étaient autrefois bouchées par des murailles, afin de contenir l’eau qui les emplissait.Au delà des douves du nord, les dernières maisons du hameau de Tarrides se montraient parmi les hêtres.En dedans, on voyait la flèche de la chapelle, bâtie au commencement du treizième siècle dans le style ogival, et qui montrait ses croisées jumelles avec les vitraux étincelants de leurs quintefeuilles de granit.Le château de Caylus était la merveille des vallées pyrénéennes.Mais Cocardasse junior et frère Passepoil n’avaient point le goût des beaux arts.Ils continuèrent leur route, et le regard qu’ils jetèrent à la sombre citadelle ne fut que pour mesurer le restant de la route à parcourir.Ils allaient au château de Caylus, et, bien que, à vol d’oiseau, une demi-lieue à peine les en séparât encore, la nécessité où ils étaient de tourner le Hachaz les menaçait d’une bonne heure de marche.Ce Cocardasse devait être un joyeux compagnon, quand sa bourse était ronde ; frère Passepoil lui même avait sur sa figure naïvement futée tous les indices d’une bonne humeur habituelle ; mais aujourd’hui ils étaient tristes, et ils avaient leurs raisons pour cela. LE BOSSU 65 Estomac vide, gousset plat, perspective d’une besogne probablement dangereuse.On peut refuser semblable besogne, quand on a du pain sur la planche.Malheureusement pour Cocardasse et Passepoil, leurs passions avaienit tout dévoré.Aussi Cocardasse disait : — Capédédiou ! je ne toucherai plus ni une carte ni un verre ! — Je renonce pour jamais à l’amour ! ajoutait le sensible Passepoil.Et tous deux bâtissaient de beaux rêves bien vertueux sur leurs futures économies.J’achèterai un équipage complet ! s’écria Cocardasse avec enthousiasme, et je me ferai soldat dans la compagnie de notre petit Parisien.— Moi de même, appuyait Passepoil, soldat ou valet du major chirurgien.— Ne ferais-je pas un beau chasseur du roi 1 — Le régiment où je prendrais du service serait sûr, au moins, d’être saigné proprement.Et tous denx reprenaient : — Nons verrions le petit Parisien ! Nous lui épargnerions bien quelque horion de temps en temps.— Il m’appelerait encore son vieux Cocardasse ! — Il se moquerait du frère Passepoil, comme autrefois.— Tron de l’air ! s’écria le Gascon en donnant un grand coup de poing à mon bidet, qui n’en pouvait mais, nous sommes descendus bien bas pour des gens d’épée, mon bon ; mais à tout péché miséricorde ! Je sens qu’avec le petit Parisien je m’amenderais.Passepoil secoua la tête tristement.Qui sait s’il voudra nous reconnaître 1 demanda-t-il en jetant un regard découragé sur son accoutrement.— Eh ! mon bon ! 6t Cocardasse, c’est un coeur que ce garçon-là ! — Quelle garde ! soupira Passepoil, et quelle vitesse ! — Quelle tenue sous les armes ! et quelle rondeur ! — Te souviens-tu de son coupé de revers en retraite 1 — Te rappelles-tu ses trois coups droits, annoncés dans l’assaut chez Delespine?Un cœur ! Un vrai cœur ! Heureux au jeu, toujours, capédédiou ! et qui savait boire ! Et qui tournait la tête des femmes ! A chaque réplique, ils s’échauffaient.Ils s’arrêtèrent d’un commun accord pour échanger une poignée de main.Leur émotion était sincère et profonde.— Mordioux ! fit Cocardasse, nous serons ses domestiques s’il veut, le petit Parisien, n’est-ce pas, mon bon 1 — Et nous ferons de lui un grand seigneur ! acheva Passepoil ; comme ça, l’argent du Peyrolles ne nous portera pas malchance.C’était donc M.de Peyrolles, l’homme de confiance de Philippe 66 LE JARDIN LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ de Gonzague, qui faisait voyager ainsi maître Cocardasse et frère Passepoil.Ils connaissaient bien ce Peyrolles, et mieux encore M.de Gonzague, son patron.Avant d’enseiguer aux hobereaux de Tarbes ce noble et digne art de l’escrime italienne, ils avaient tenu salle d’armes à Paris, rue Croix-des-Petits-Champs, à deux pas du Louvre.Et, sans le trouble que les passions apportaient dans leurs affaires, peut-être qu’ils eussent fait fortune, car la cour toute entière venait chez eux.C’étaient deux bons diables, qui avaient fait sans doute, en un moment de presse, quelque terrible fredaine.Us jouaient si bien de l’épée ! Soyons cléments, et ne cherchons pas trop pourquoi, mettant la clef sous la porte un beau jour, ils avaient quitté Paris comme si le feu eût été à leurs chausses.Il est certain qu’à Paris, en ce temps-là, les maîtres en fait d’armes se frottaient aux plus grands seigneurs.Us savaient souvent le dessous des cartes mieux que les gens de cour eux-mêmes.C’étaient de vivantes gazettes.Jugez si Passepoil, qui en outre avait été barbier, devait en connaître de belles ! Ed cette circonstance, ils comptaient bien tous deux tirer parti de leur science.Passepoil avait dit, en partant de Tarbes ; — C’est une affaire où il y a des millions.Nevers est la première lame du monde après le petit Parisien.S il s’agit de Nevers, il faut qu’on soit généreux ! Et Cocardasse n’avait pu qu’approuver chaudement un discours si sage.II était deux heures après-midi quand ils arrivèrent au hameau de Tarrides, et le premier paysan qu’ils rencontrèrent leur indiqua l’auberge de la Pomme d Adam.A leur entrée, 'a petite salle basse de l’auberge était déjà presque pleine.Une jeune fille, ayant la jupe éclatante et le corsage lacé des paysannes de Foix, servait avec empressement, apportant brocs, gobelets d’étain, feu pour les pipes dans un sabot, et tout ce que peuvent réclamer six vaillants hommes après une longue traite accomplie sous le soleil des vallées pyrénéennes.A la muraille pendaient six fortes rapières avec leur attirail.Il n’y avait pas là une seule tête qui ne portât le mot spadassin écrit en lisibles caractères.C'étaient toutes figures bronzées, tous regards impudents, toutes effrontées moustaches.Un honnête, bourgeois, entrant par hasard en ce lieu, serait tombé de son haut, rien qu’à voir ces profils de bravaches.Us étaient trois à la première table, auprès de la porte, trois Espagnols ; on pouvait le juger à la mine.A la table suivante, il y avait un Italien, balafré du front au menton, et vis-à-vis de lui un coquin sinistre dont l’accent dénonçait l’origine allemande.Une troisième table était occupée par une manière de rustre à longue chevelure inculte qui grasseyait le patois de Bretagne.Les trois Espagnols avaient nom Saldagne, Pinto et Pépé, dit el LE BOSSU 67 Matador, tous trois escrimidores, l’un de Murcie, l’autre de Séville, le troisième de Pampelune.L’Italien était un bravo de Spolète ; il s’appelait Giuseppe Faëuza.L’Allemand se nommait Staupitz, le bas Breton Joël de Jugan.C’était M.de Peyrolles qui avait rassemblé toutes ces lames : il s’y connaissait, Quand maître Cocardasse et frère Passepoil franchirent le seuil du cabaret de la Pomme d’Adam, après avoir mis leurs pauvres montures à l’étable, ils firent tous deux un mouvement en arrière à la vue de cette respectable compagnie.La salle basse n’était éclairée que par une seule fenêtre, et, dans ce demi jour, la pipe mettait un nuage.Nos deux amis ne virent d’abord que les moustaches en croc saillant hors des maigres profils, et les rapières pendues à la muraille.Mais six voix enrouées crièrent à la fois : — Maître Cocardasse ! — Frère Passepoil ! Non sans accompagnement de jurons assortis : juron des Etats du saint père, juron des bords du Rhin, juron de Quimper Corentin, juron de Murcie, de Navarre et d’Andalousie.Cocardasse mit sa main en visière au-dessus de ses yeux.— As pas peur ! s’écria t-il, todos camaradas 1 — Tous des anciens ! traduisit Passepoil, qui avait la voix encore un peu tremblante.Ce Passepoil était un poltron de naissance que le besoin avait fait brave.La chair de poule lui venait pour un rien ; mais il se battait mieux qu’un diable.Il y eut des poignées de main échangées ; de ces bonnes poignées de main qui broieut les phalanges ; il y eut grande dépense d’accolades ; les pourpoints de soie se frottèrent les uns contre les autres ; le vieux drap, le velours pelé entrèrent en communication.On eût trouvé de tout dans le costume de ces intrépides, excepté du lin^e blanc.De nos jours, les maîtres d’armes, ou, pour parler leur langue, messieurs les professeurs d’escrime, sont de sages industriels, bons époux, bons pères, exerçant honnêtement leur état.Au dix-septième siècle, un virtuose d’estoc et de taille était une manière de Mondor, favori de la cour et de la ville, ou bien un pauvre diable obligé de faire pis que pendre pour boire son soûl de mauvais vin à la gargotte.Il n’y avait pas de milieu.Nos camarades du cabaret de la Pomme d Adam avaient eu peut-être leurs bons jours ; mais le soleil de la prospérité s’était éclipsé pour eux tous.Ils étaient manifestement battus par le même orage.Avant l’arrivée de Cocardasse et de Passepoil, les trois groupes distincts n’avaient point lié familiarité.Le Breton ne connaissait personne.L’Allemand ne frayait qu’avec le Spolétan, et les trois E-pagnols se tenaient fièrement à leur écot.Mais Paris était déjà un centre pour les beaux arts.Des gens comme Cocardasse junior et Atnable Passepoil, qui avaient tenu table ouverte dans la rue Croix-des-Petits-Champs, au revers du Palais-Royal, devaien 68 LE JARDIN LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ connaître tous les fendants de l’Europe.Ils servirent de traits d’union entre les trois groupes, si bien faits pour s’apprécier et s’entendre.La glace fut rompue, les tables se rapprochèrent, les brocs se mêlèrent et les présentations eurent lieu dans les formes.On connut les titres de chacun.C’était à faire dresser les cheveux ! Ces six rapières accrochées à la muraille avaient taillé plus de chair chrétienne que les glaives réunis de tous les bourreaux de France et de Navarre.Le Quimpérois, s’il eût été Huron, aurait porté deux ou trois douzaines de perruques à sa ceinture ; le Spolétan pouvait voir vingt et quelques spectres dans ses rêves; l’Allemand avait massacré deux gaugraves, trois margraves, cinq rhingraves et un landgrave : il cherchait un burgrave.Et ce n’était rien auprès des trois Espagnols, qui se fussent noyés aisément dans le sang de leurs innombrables victimes.Pépé le Tueur (el Matador) ne parlait jamais que d’embrocher trois hommes à la fois.Nous ne saurions rien dire de plus flatteur à la louange de notre Gascon et de notre Normand : ils jouissaient de la considération générale dans ce conseil de tranchemontagnes.Quand on eut bu la première tournée de brocs et que le brouhaha des vanteries se fut un peu apaisé, Cocardasse dit : — Maintenant, mes mignons, causons de nos affaires.On appela la fille d’auberge, tremblante au milieu de ces cannibales et on lui commanda d’apporter d’autre vin.C’était une grosse brune un peu louche.Passepoil avait déjà dirigé vers elle l’artillerie de ses regards amoureux, il voulut la suivre pour lui parler sous prétexte d’avoir du vin plus frais ; mais Cocardasse le saisit au collet.— Tu as promis de maîtriser tes passions, mon bon, lui dit-il avec dignité.Frère Passepoil se rassit en poussant un gros soupir.Dès que que le vin fut apporté, on renvoya la maritorne avec ordre de ne plus revenir.— Mes mignons, reprit Cocardasse junior, nous ne nous attendions pas, frère Passepoil et moi, à rencontrer ici une si chère compagnie, loin des villes, loin des centres populeux où généralement vous exercez vos talents.__Oïmé ! interrompit le spadassin de Spolète ; connais-tu des villes où il y ait maintenant de la besogne, toi, Cocardasse, caro mio 1 Et tous secouèrent la tête en hommes qui pensent que leur vertu n’est point suffisamment récompensée.Puis Saldagne demanda : —Ne sais-tu point pourquoi nous sommes en ce lieu 1 Le Gascon ouvrit la bouche pour répondre, lorsque le pied de frère Passepoil s’appuya sur sa botte.Cocardasse junior, bien que chef nominal de la communauté, avait LE BOSSU 69 l’hahitude de suivre les conseils de son prévôt qui était un Normand prudent et sage.— Je sais, répliqua t-il, qu’on nous a convoqués.— C’est moi, interrompit Staupitz.— Et que, dans les cas ordinaires, acheva le Gascon, frère Passepoil et moi, nous suffisons pour un coup de main.— Carajo ! s’écria le Tueur, quand je suis là, d’habitude, on n’en appelle point d’autres.Chacun varia ce thème suivant son éloquence ou son degré de vanité ; puis Cocardasse conclut : — Allons-nous donc avoir affaire à une armée 1 — Nous allons avoir affaire, répondit Staupitz, à un seul cavalier.Staupitz était attaché à la personne de M.de Peyrolles, l’homme de confiance du prince Philippe de Gonzague.Un bruyant éclat de rire accueillit cette déclaration.Cocardasse et Passepoil riaient plus haut que les autres ; mais le pied du Normand était toujours sur la botte du Gascon.Celr, voulait dire; “ Laisse-moi mener cela.” Passepoil demanda candidement : — Et quel est donc le nom de ce géant qui combattra contre huit hommes 1 — Dont chacun, sandiéou ! vaut une demi-douzaine de bons drilles ! ajouta Cocardasse.btaupitz répondit : — C’est le duc Philippe de Nevers.— Mais on le dit mourant ! se récria Saldagne.— Poussif ! ajouta Pinto.— Surmené, cassé,pulmonaire ! achevèrent les autres Cocardasse et Passepoil ne disaient plus rien.Celui-ci secoua la tête lentement, puis il repoussa son verre.Le Gascon l’imita.Leur gravité soudaine ne putmanquer d’exciter l’attention générale.— Qu’avez vous 1 qu’avez-vous donc 1 demanda t on de toutes parts.On vit Cocardasse et son prévôt se regarder en silence.— Ah ça ! que diable signifie cela 1 s’écria Saldagne ébahi.— On dirait, ajouta Faënza, que vous avez envie d’abandonner la partie.— Mes mignons, répliqua gravement Cocardasse, on ne se tromperait pas beaucoup.Un tonnerre de réclamations couvrit sa voix.— Nous avons vu Philippe de Nevers à Paris, reprit doucement frère Passepoil ; il venait à notre salle.C’est un mourant qui vous taillera des croupières ! — A nous ! se récria le chœur.Et toutes les épaules de hausser avec dédain.— Je vois, dit Cocardasse, dont le regard fit le tour du cercle, que vous n’avez jamais entendu parler de la botte de Nevers. 70 LE JARDIN LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ — On ouvrit les yeux et les oreilles.—La botte du vieux maître Delapalme, ajouta Passepoil, qui mit bas sept prévôts entre le bourg du Roule et la porte de Saint-Honoré.— Fadaises que ces bottes secrètes ! s’écria le Tueur.— Bon pied, bon œil, bonne garde, ajouta le Breton, je me moque des bottes secrètes comme du déluge ! — As par peur ! fit Cocardasse junior avec fierté ; je pense avoir bon pied, bon œil et bonne garde, mes mignons.— Moi aussi, appuya Passepoil.— Aussi bon pied, aussi bonne garde, aussi bon œil que pas un de vous.— A preuve, glissa Passepoil avec sa douceur ordinaire, que nous sommes prêts à en faire l’essai, si vous voulez.— Et cependant, reprit Cocardasse, la botte de Nevers ne me parait pas une fadaise.J’ai été touché dans ma propre académie .Eh donc ! — Moi de même.— Touché en plein front, entre les deux yeux, et trois fois de suite.— Et trois fois, moi, entre les deux yeux, en plein front ! — Trois fois, sans pouvoir trouver l’épée à la parade ! Les six spadassins écoutaient maintenant attentifs.Personne ne riait plus.—Alors, dit Saldagne, qui se signa, ce n’est pas une botte secrète, c’est un charme.Le bas Breton mit sa main dans sa poche, où il devait bien avoir un bout de chapelet.— On a bien fait de nous convoquer tous, mes mignons, reprit Cocardasse avec plus de solennité.Vous parliez d’armée, j’aimerais mieux une armée.Il n’y a, croyez-moi, qu’un seul homme au monde capable de tenir tête à Philippe de Nevers, l’épée à la main.—Et cet homme 1 firent six voix en même temps.—C’est le petit Parisien, répondit Cocardasse.— Ah ! celui-là, s’écria Passepoil avec un enthousiasme soudain, c’est le diable ! —Le petit Parisien 1 répétait-on à la ronde ; il a un nom, votre petit Parisien 1 —Un nom que vous connaissez tous, mes maîtres ; il s’appelle le chevalier de Lagardère.Il paraîtrait que les estafiers connaissaient tous ce nom, en effet, car il se fit parmi eux un grand silence.—Je ne l’ai jamais rencontré, dit ensuite Saldagne.—Tant mieux pour toi, mon bon, répliqua le Gascon ; il n’aime pas les gens de ta tournure.(A suivre) Paul Féval LE VOYAGE DU PETIT GAB wm> WHsOxl mmi\ %màl De mes fenêtres le regard plongeait à travers la cour, sur l’intérieur de l’entresol habité par la famille du petit Gabriel, que dans la maison on appelait familièrement “le petit Gab”.— Le père était coupeur dans un magasin de confections; la mère, affaiblie par cinq couches successives et déjà toute blanche à quarante-cinq ans, s’occupait du ménage et y usait le reste de sa santé.Des cinq enfauts, les trois aînés avaient essaimé au dehors; il ne demeurait au logis qu’une sœur de dix-huit ans, qui était couturière, et le petit Gab qui était bossu.—Fruit tardif et mal venu d’un de ces mariages parisiens entre gens qui ont passé la moitié de leur vie dans des ateliers malsains ou des arrière-boutiques obscures et mal aérées, le petit Gab était irrémédiablement rachitique.Son épine dorsale déviée faisait remonter ses épaules jusqu’au niveau des oreilles, ses jambes g'êles et molles pliaient sous son buste déjeté et mal équilibré ; il ne pouvait marcher que lorsque sa taille était soutenue par un corset orthopédique.Sur ce buste contourné, bombé en avant et en arrière, se dressait une tête au crâne trop développé, mais au visage d’une délicatesse exquise, d’une expression singulièrement poignante.Bien qu’il eût huit ans, à l’aspect de son pauvre corps rabougri et noué, ou lui en eût donné à peine cinq ; on lui en 72 LE JARDIN LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ eût donné vingt à voir sa physionomie méditative, son front saillant et ses grands yeux d’un brun noir, si tristes et si précocement pensifs.Le père, la mère et la grande sœur l’adoraient à cause de ses façons tendres et de son intelligence extraordinairement éveillée.Le médecin avait défendu qu’on le fit travailler, mais pour le distraire et le changer de milieu, on le conduisait à une école, où il se bornait à écouter gravement et où il retenait tout ce qu’il entendait dire.—Un soir, à la sortie des classes, je l’aperçus sous le porche de la maison, assis contre la loge de la concierge.Sa mère étant allée faire quelque emplette, et sa sœur n’étant pas encore revenue du magasin, il avait trouvé en rentrant, la porte de l’appartement fermée, et, accoté contre le mur, les yeux avidement tournés vers la rue, il attendait avec une mine réfléchie et douloureusement résignée.Tandis que je le questionnais, ses noires prunelles jetaient sur moi de longs regards observateurs et effrayés.Sur ces entrefaites, la grande sœur arriva tout essoufflée :—Ah ! mon pauvre Gab, s’écria-t-elle, je t’ai fait attendre ! Tu t’impatientais, hein 1 •—Non, répondit Gab d'une voix calme, claire comme un timbre d’argent, je me disais seulement que vous ne vouliez peut-être plus de moi et que vous ne reviendriez pas.Je suis si malade et si ennuyeux !—Ah ! vilain méchant, murmura la jeune fille en le couvrant de baisers ; puis se retournant vers moi avec des yeux pleins de larmes: — Il est si mignon, ajouta-t-elle, et si intelligent; il raisonne comme une grande personne.Quel dommage qu’il ait si peu de santé L.Le médecin dit que s’il pouvait aller cet été à Berck, l’air de la mer et les bains de sable le guériraient probablement.Mais c’est loin, Berck, et c’est de la dépense !.Enfin, je vais tâcher de gagner de quoi l’y conduire.Et la courageuse jeune fille travaillait du matin au soir pour amasser la somme nécessaire.Elle s’énervait sur sa machine a plisser et à tuyauter ; elle taillait, assemblait, cousait presque sans se reposer.Bien avant dans la nuit, j’entendais le tressaillement sec et précipité de la machine, pareil au bruissement saccadé que font les sauterelles dans les champs ; derrière les rideaux éclairés par la lampe, je distinguais la silhouette laborieuse, et je pensais involontairement à une des strophes de la terrible chanson de Thomas Hood : “Coudre, coudre, coudre, jusqu’à ce que les yeux deviennent lourds et sans regard ! — Ourlet, gousset et poignet, — jusqu’à ce que sur les boutons, je tombe de sommeil, — et que je les couse comme dans un rêve.Coudre, coudre, coudre, — dans la froide lumière de décembre, — et coudre, coudre, coudre, — quand le temps est chaud et le ciel blpu, — tandis qu’au long des toits les hirondelles par couples caracolent, —comme pour me montrer leurs plumes ensoleillées, — et me narguer avec leur printemps !” -Dans la maison, tout le monde connaissait l’histoire du petit Gab, et les femmes des locataires confiaient volontiers de l’ouvrage à la grande sœur.On arrêtait l’enfant au passage, sur le carré ou dans la cour ; LE VOYAGE DE GAB 73 on le caressait, on le choyait, on lui envoyait des friandises.Lui, toujours farouche, se dérobait aux caresses, et plus inquiet que réjoui, méditait longuement sur ces soudaines marques d’amitié : — “La dame du troisième me donne des joujoux, demandait-il pensivement à sa sœur, pourquoi, puisqu’elle ne me connaît pas ?” Puis, après avoir ruminé un moment, il ajoutait avec une perspicacité qui ouvrait de navrantes échappées sur le travail de la réflexion dans ce cerveau d’enfant : “ C’est sans doute parce que je suis bossu.” La besogne abondait, la tirelire grossissait dans le coin obscur d’un tiroir de la commode ; juillet était proche et on commençait déjà les préparatifs du départ :—achat d’une belle malle de cuir, confection d’un costume pour l’enfant,— et le petit Gab, émerveillé, ne parlait plus à ses camarades de classe que de son voyage aux bains de mer, — quand, à la dernière heure, un incident malheureux vint tout bouleverser.La jeune femme de l’employé du cinquième avait chargé la couturière de regarnir sa robe de noce et de l'arranger à la mode du moment, — une robe qui avait coûté gros et qu’on voulait faire resservir pour les petites sauteries du prochain hiver.— Un soir, en jouant avec l’encrier, Gab le laissa glisstr de ses doigts maigres et l’encre ruissela malencontreusement sur le satin de la jupe.On ne le gronda pas, hélas ! non, sa figure consternée faisait trop de peine à voir.La grande sœur étouffa un cri de terreur ; silencieusement, nerveusement, elle épongea l’étoffe et mesura l’étendue du désastre.L’encre avait outrageusement taché huit mètres de satin.Conter le malheur à la cliente du cinquième et l’apitoyer en faveur de Gab, il n’y fallait pas songer ; d’abord la femme de l’employé n’était pas riche, et sa toilette de noce constituait son unique ressource pour les jours de tralala et de cérémonie; puis l’ouvrière était fiere et ne se souciait pas de mettre la maison au courant de ses misères intérieures Le plus expédient et le plus digne était de courir au Bon Marché et de chercher â rassortir l’étoffe.Huit mètres à quinze francs, cela donnait un total de cent vingt francs ; une rude brèche à la tirelire et au budget du voyage! — C’était fini, il fallait renoncer aux bains de mer pour cette année.— La couturière embrassa le petit Gab et se remit à travailler.L’hiver qui suivit, on piocha dur à l’entresol.L’automne avait été pluvieux et la santé de Gab s’en était ressentie.Les os lui faisaient mal, il avait des mouvements de fièvre et des douleurs au cerveau.Le docteur, en l’auscultant, avait hoché la tête et insisté de nouveau pour qu’on envoyât l’enfant à Berck dès le retour de la belle saison.Cette fois, c’était décidé ; coûte que coûte, on partirait pour les bains de mer dès la fin d6 mai ; et la machine à coudre recommençait avec plus de précipitation son bruissement de sauterelle, et les veillées se prolongeaient plus avant dans la nuit.On avait acheté au petit Gab un livre d'images oû il n’y avait 74 LE JARDIN LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ.que des paysages de mer : des vues de ports avec leurs forêts de mâts rangés le long de la muraille des quais ; des falaises escarpées aux rochers lavés par des vagues écumeuses ; des barques de pêcheurs, s’éparpillant au large comme une volée d’oiseaux aux ailes blanches.—L’enfant ne parlait que de lamer: il la voyait dans ses rêves, et parfois même en plein jour, à travers le brouillard gris qui emplissait la cour intérieure, il avait de maladives hallucinations de côtes battues par le flot, et de grands espaces liquides traversés par des navires aux voiles gonflées ; parfois il prenait sur la cheminée un gros coquillage ; il l’approchait de son oreille, et, le cou enfoncé dans les épaules, les yeux pensifs il écoutait pendant des heures ce bruit de mer, qui semblait venir de très loin, de très loin à travers la coquille_ L’hiver fut exceptionnellement humide et froid, et je ne rencontrai plus le petit Gab sous le porche de la maison.Le médecin avait défendu expressément qu’on le laissât sortir.De temps en temps, je l’apercevais à la fenêtre, dont l’un des rideaux était soulevé.Ses yeux tristes et renfoncés erraient dans le vide et, sur la vitre claire, ses doigts maigres dessinaient de vagues formes de navires.Puis tout d’un coup ses regards s’arrêtaient sur la croisée où j’étais en observation, et, se sentant épié, d’un geste farouche il tirait le rideau de mousseline.Vers la mi-mars, je ne le vis plus près des carreaux.Ses os le faisaient de plus en plus souffrir, ses jambes trop faibles ne pouvaient plus le porter et ses maux de tête redoublaient.Il passait maintenant des journées entières étendu sur son petit lit, feuilletant pour la centième fois le livre d images où l’on voyait la mer et les grands navires aux voiles blanches.Il n’avait pas renoncé à l’idée de son voyage: “Quand partirons-nous ?” demandait-il à sa sœur ; et lorsque celle-ci .lui avait expliqué qu’il fallait attendre le beau temps, il reprenait de sa voix grêle : “ C’est que je suis pressé, je voudrais me guérir vite, bien vite, afin de ne plus te voir pleurer.” Et il se faisait indiquer les noms des villes par où l’on passerait.11 les connaissait déjà toutes par cœur : Chantilly, puis Clermont, Amiens, Ajbeville et enfin la mer.“ line fois que nous serons là bas, disait il, je suis sûr que mes os ne me feront plus mal.” Eu attendant, il voulait avoir constamment près de lui le grand coquillage rose de la cheminée, et l’oreille appuyée coutre les valves nacrées, il écoutait attentivement le bruit lointain de cette mer qui devait le délivrer de toutes ses misères.Vers Pâques je n’entendis plus le sourd tressaillement de la ma-, chine à coudre.On ne travaillait plus dans l’appartement de l’entre sol, et pourtant une lueur de lampe, dorant l’une des fenêtres très avant dans la nuit, indiquait qu’on y veillait toujours, près du lit de l’enfant malade.— “ Il est au plus mal, murmurait la concierge en serrant instinctivement contre ses jupes un gros garçon joufflu il n’en a pas pour longtemps., Le pauvre, ce sera une délivrance !. LA JEUNE FILLE 75 Un matin, je me croisai sous le porche avec un étroit cercueil porté par deux croque-morts et suivi de la famille.C’était le petit Gab qui partait enfin pour son voyage vers la mer insondable de l’Inconnu André Theuriet.K St- .('/ ffiiUlMWBS -:o:- h armer par sa douceur, sa grâce et son sourire, w Montrer toute son âme au fond de son regard, De l’infirme et du pauvre apaiser le martyre, U nir l’esprit au goût, le naturel à l’art : Telle est la jeune fille, au matin de la vie, Quand, rapportant à Dieu l’attrait de sa beauté, Elle borne ses soins, limite son envie A plaire par vertu, jamais par vanité.Dans sa gaîté si franche en sa candeur naïve.Elle ignore le mal, ne veut pas le savoir ; Elle baisse à propos sa paupière craintive, De sa virginité son front est le miroir. 76 LE JARDIN LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ Sa mère est son conseil ; jamais plaisir ni peine N’habitent en secret son cœur si transparent, Et de ses bons désirs que chaque jour ramène L’ADge qui la protège est l’heureux confident.Quel charme de la voir dans son humeur joyeuse, Sans soupçonner l’épine, aller droit à la fleur ; Jugeant tout d’après elle, indulgente et pieuse.Légère de soucis, toute entière au bonheur .Si jeunesse savait ! et pourquoi saurait elle 1 Avec elle sa foi, qui doit aussi grandir, Ne mettra dans ses yeux dont l'azur étincelle Que les fleurs dont la rose a besoin pour fleurir.Entourez la d’air pur, surveillez sa parole Pour qu’elle soit toujours comme un écho du ciel, Aspirez ses parfums sans ternir sa corolle Et préservez les sucs qui formeront son miel.Rien ne vaut ici-bas ce regard si limpide, Ce front de vierge à peine effleuré pe.r les ans.Sur ses traits pleins d’éclat le vice est une ride Qui ravage bien plus que les rides du temps.Edifier, charmer, compléter l’existence, Tel est son lot ; si 1 homme évite de le voir Il brise son bonheur, il double sa souffrance.La femme est sans prestige en sortant du devoir.Elle est l’ange choi-i que Dieu même réserve Pour le Tobie heureux qu’il aime et qu’il bénit; La récompense, un jour, du cœur qui la préserve Et le remords vivant du cœur qui la flétrit.Claudius Hébrard LES AVENTURES DE BÉCASSEAU UNE FACÉTIE DE BECASSEAU — Bécasseau ! .Animal !.— Mon lieutenant?— Il faut que j’aille à Paris pour une affaire très urgente ; je compte sur ta discrétion, car je serai revenu si vite qu’on ne saura pas que j ai quitté Blois.Il ne faut pas qu’on le sache, surtout le colonel!.Je passe ma vie à lui demander des permissions, il finirait par m’envoyer promener!.Alors, tu me comprends, ne va pas t amuser à bavarder à la compagnie, pour que ma fugue arrive à être connue.As-tu bien mis à la poste la lettre que je t’ai donnée hier ?.— La lettre, mon lieutenant, la lettre?Et Bécasseau, l’ordonnance du petit sous-lieutenant de Roche-moussue, eut un geste d’effroi en poussant cette exclamation.Car cette lettre, il venait de se rappeler qu’elle était restée dans sa poche ! — Je parie que tu as oublié de la mettre à la poste !.cria au même instant le lieutenant d’un ton menaçant.— Mon lieutenant !.Pardon, faites excuse, je l’ai mise et ben mise ! — Ah !.Heureusement !.fit l’officier radouci.Et il ajouta : — Ça aurait fait du propre !.Tu aurais fait déranger inutilement un monsieur qui devait venir à Blois exprès pour me voir, et qui, de cette façon, attendra ma visite à Paris , Bigre de bigre !.se dit alors Bécasseau.Pour un beau coup, c est un beau coup que j'ai fait là, alors ! Mais tout en monologuant à mi-voix, il prépara la valise de son officier, la boucla, et alla à la gare.fr'&ÿvv,-/?li 78 LE JARDIN UTTÉRAIRE ILLUSTRÉ Le petit sous-lieutenant le suivait de près, en civil, avec un grand pardessus dont le collet lui cachait les oreilles et la moitié de la figure.Le train arriva ; l’ofiicier s’engouffra dans un wagon et dit à Bécasseau : — Maintenant, rompez, et vivement, qu’on ne te voie que le moins possible ici.V’ià cent sous !.toi l’adjudant de planton à la gare te demande ce que tu es venu faire, tu lui diras que tu es venu mettre une lettre à la boîte pour qu’elle parte plus vite.— BieD, mon lieutenant ! Le train partit, et Bécasseau, une fois qu’il fut hors de la vue de son officier, se dirigea immédiatement vers la boîte aux lettres de la gare pour y jeter la fameuse missive qui priait de rester à Paris certain monsieur que son officier allait voir.Il lut la suscription : Mousieur Jean Courtavoine pharmacien rue Saint-Lazare, 17.Et il jeta l’enveloppe à la boîte, en disant : ___Sans compter que j’lui meutirais pas, à l’adjudant de planton, si j’lui racontais que c’est pour jeter une lettre dans la boîte que j’ me suis allongé dans les jambes l’petit kilomètre de la gare 1 Alors, il prit le chemin de la caserne en ajoutant : ___Pourvu qu’elle arrive avant mon lieutenaut, c’te lettre, mille gibernes ! Un peu plus loin, il chercha à se tranquilliser à l’aide de cet argument : ___D’là zut !.si le Mangeàvoine se dérange, tant pis !.On croira que c’est la poste qu’a z’eu un retard.Mais il n’était tout de même pas plus tranquille que ça des suites de son oubli, le Bécasseau, car c’est pour se redonner un peu de montant qu’il vint à la cantine, et qu’il m’invita à prendre un champoreau en me disant : Chapuzot, l’yeutenant m’a donné cent sous ; viens les entamer avec moi !.Pendant qu’on buvait les champoreaux, il me demanda combien de temps une lettre mettait à aller de Blois à Paris, chose qui, en temps ordinaire, lui aurait autant indifféré que l’augmentation du prix du pain à l’empereur de Chine.Tout ça pour vous dire que Bécasseau était travaillé par sa lettre qu’il avait oubliée.Enfin, quand, après le champoreau, on eut pris deux verres de rhum, après les verres de rhum, trois verres d’eau de-vie, quatre mê-lés-casses, Bécasseau retourna dans la maison de son lieutenant.Et dame, livré à lui-même et le crâne plein des réflexions les plu* sombres, il se dit tout d’un coup : BÉCASSEAU 79 -— Bécasseau, mon garçon, t’en fais de bonnes !.Ah !.pour ça, oui, t’en fais de bonnes !.Toa yeutenant va encore te faire écoper dans les grandes largeurs, vu que j’prévois qu’y va s’apercevoir que la lettre, elle est pas partie à temps !.S’agirait donc de faire du zèle, et de 1 contenter par une bonne conduite, une bonne et intelligente conduite.Et comme ça, à ce qu’y m’a dit, y veut pas qu’on sache qu il est parti !.Eh bien !.On ne le saura pas !.On ne pourra jamais le savoir !.J’vas m’arranger pour ça, et peut-être bien qu au lieu d écoper pour la lettre, j’aurai core cent sous de mon yeutenant !.Bien sûr que I idée qui venait de l’envahir lui avait été suggérée par les deux petits verres de rhum, les trois d’eau de-vie et leTqua-tre mêlés-casses ! 1 Il est vrai que, d’un autre côté, Bécasseau est rudement inventif de sa nature, même quand il est à jeun.Le voilà qui se dé>habille, et qui se rhabille avec les effets de son officier.Depuis le pantalon jusqu’aux épaulettes, il n’omet rien, pas même l’épée.r Toutefois, par un sentiment de respect hiérarchique qui l’honore grandement, il ne voulut point recouvrir ses jambes de soldat de deuxième classe du pantalon No 1 du «ous-lieutenant.Il se contenta du patalon No 2.Combien en cette occurrence, n’eussent pas eu cette délicatesse !.Puis, ainsi accoutré, il prit place dans un confortable fauteuil, devant un verre de café bien chaud qu’il s’était confectionné lui-même, et demeura dans une.douce somnolence.De temps à autre, il murmurait : — Ah ben!.Qu’y viennent un petit peu y voir, les ceusses qui préten d raient, des fois, que mon yeutenant, il est parti a Paris ! Ah !.sûr qu’y seraient reçus d’attaque, les ceusses qui prétenbraient des choses pareilles!.Mon yeutenant, y peut dormir sur les deux oreilles de ce côté-la !.On sonna 'à la porte.Bécasseau alla ouvrir.C’était Troupeau, le petit élève tambour de la compagnie, avec lequel Bécasseau avait eu justement des mots, deux jours auparavant.Ça tombait bien ! En distinguant des galons dorés devant lui, dans la uemi-obcurité de l’antichambre, Troupeau se raidit sur ses petites guiboles, porta la main à la visière de son képi et proféra : — Mon yeutenant, c’est rapport au tir de demain, que l’sar»ent-major y m’envoie vous.Mais il recula épouvanté en entandant une voix formidable qui l’interrompit pour crier : 80 LE JAUDIN LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ — Ah !.C’est vous, Troupeau, s’pèce de mufle !.Z’aurez deux jours de boîte pour vous apprendre à sortir en ville sans bretelles !.Qu’c’est qu’ça donc ?— Mais, mon lieutenant, j’en ai, des.— Z’en avez, des ?.Z’osez dire qu’vous en avez?.Z'aurez quat’ jours au lieu de deux pour vos menteries !.Et rompez, sac !.Troupeau fila, je ne vous dis que ça, très étonné que le sous-lieutenant de Rochemoussue eût pu deviner qu’il ne portait pas de bretelles.Bécasseau, resté seul, se fit une pinte de bon sang.— C’qu’y doit être épaté !.Non !.C’qu’y doit être épaté, Troupeau, tout de même !.Ah !.En v’la-z-un qui n’aura pas l’idée de dire que le lieutenant de Rochemoussue, il est à Paris.Et puis, y m’traite tout le temps d’idiot ; ça me revanche, ça pour sûr, ça me revanche ! On sonnait de nouveau.Bécasseau alla ouvrir une seconde fois.Il reconnut un soldat de la chambrée contiguë à la sienne, un gros plein de soupe aux yeux perpétuellement effarés, nommé Vaux-doré, qui fit un salut militaire par principe, et, tout de suite, aborda la question qui l’amenait : — Mon lieutenant, faites excuse, c’est l’sargent-major qui m’envoie, en l’absence du capitaine, pour que vous me signiez une permission pressée ; ma grand’mère est morte avant hier !., — C’te blague ! tonitrua B' c isseau en changeant sa voix.— Mais, mon lieutenant, j’vous.— J’vous dis d’vous taire, maltourné ; c’est pas vrai !.— Mais, mon lieut.— J’vous dis qu’c’est pas vrai !.C’matin, à la chambrée, vous racontiez que c’était des blagues et que c’était pour fricoter !.Mille pétards, osez donc dire, voir un peu, que vous n’avez pas rigolé, ce matin, en racontant ça !.Z'aurez quat’jours de salle de police !.Rompez ! Le malheureux Vauxdoré regagna le quartier, littéralement affolé; — Pétard de bonsoir !.disait-il.C’est un sorcier, l’yeutenant !.Qui qu’a pu lui dire ça ?.Quat’jours de boîte !.Ah ! ben ! moi qui croyais ben que j’allais partir en permission ce soir !.De son côté, Bécasseau commençait à s’amuser ferme.— Y a pas à dire !.J’coinprends, maintenant, qu’y ait du plaisir à être oflismar !.Un bon métier pour sûr, un bon métier !.Dommage quej’avais pasd’l’instruction indispensatoire !.C’que j’m’y connais à fiche les troubades dedans.Dans tous les cas, encore un qui n’ira pas raconter que le lieutenant, il est à Paris, Vauxdoré ! Une heure après, un troisième troupier se présenta au logis du sous-lieutenant, je ne sais sous quel prétexte.Il s’appelait Bellavoine et était le cordonnier de la compagnie.Bécasseau ne lui laissa pas même le temps de s’expliquer : BÉCASSEAU 81 — Bellavoine, faitement, j’vous connais ! Graine de biribi !.C’est vous, ce matin, qui avez dit, avant l'exercice, que le capitaine de la compagnie était un pied, que le lieutenant était un sac et que le sous lieutenant était, un fourneau.J’vous colle quat’jours de boîte avec le motif, mon lascar !.Et rompez !.Bellavoine sortit, littéralement livide.Il avait effectivement commis la faute, le matin même, de gratifier les trois officiers de sa compagnie, de noms empruntés à des ustensiles familiers, mais d’un usage peu noble.— Encore un qui n’va pas dire que mon yeutenant, il est à Paris sans permission, se dit Bécasseau.Pas pour dire, mais c’est rig >lo d’être officier ! Une quatrième fois, on sonna au logis du sous-lieutenant de Rochemoussue.— J’vas encore me flanquer une tranche de rigolade, se dit l’ordonnance en allant ouvrir.Cette fois, Bécasseau eut un instinctif mouvement de recul.C’était un sergent ! Heureusement, Bécasseau se remit très vite et, soutenu dans son rôle par les deux verres de rhum, les trois de cognac et les quatre mêlés-casses, il ne lui donna même pas le temps d’ouvrir la bouche, et cria à tue-tête : — Ah !.Vous arrivez juste à temps, vous !.Goinfre !.Dites donc un peu voir si c’est pas vrai que vous vous enfilez tous les matins une gamelle de café avant les hommes, môme qu’on a rajouté de l’eau au percolateur pour qu’y ait la même quantité ! C’est à cause de vous que les hommes, y boivent du café qui retsemble à du jus de pipe !.Z’êtes un goinfre, z’êtes un quadrupède à groin !.Z’au-rez deux jours de consigne à la chambre.Rompez !.Le sous-officier s’en alla, confus et pensait que le sous-lieutenant, qu’il venait d’entrevoir dans l’obcurilé de son antichambre, avait reçu quelques coups de.marteau sur le sommet du crâne.— Mais qui a pu lui raconter que j’m’iDgurgitais une gamelle de café dans le coco tous les matins?.Ah !.Mille noms de nom !.Quoi donc qui lui prend au petit de Rochemoussue U.Quant à Bécasseau, il tremblait encore de sa propre audace, bien que cela lui eût réussi.Et quand un nouveau coup de sonnette re tentit chez le lieutenant, il eut presque peur.Qui sait ?.Cela pouvait être un adjudant !.Encore, un adjudant, Bécasseau se sentait la force de le coller au clou !.Mais si, par hasard, c’était un officier, qui sait, même, un général ?Xon, pour ça, non ! Bécasseau ne se voyait pas dans le rôle de distribu teur d’arrêts à un général.11 ouvrit.Il s’attendait à voir un soldat : ce fut un civil, ventru, rubicond, chevelu, qui entra, les mains t“ndues en avant, en disant: — Mon cher lieutenant, enchanté de faire votre connaissance !.Vous m’attendiez, je suppose !. 82 LE JARDIN LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ — Moi ?.fit Bécasseau en proie à la plus intense stupéfaction.Ah !.non !.Par exemple !.Si j’attendais quelqu’un, c’est pas vous !.— Comment !.Comment !.Voyons, voyons, mon cher lieutenant !.Je ne me suis pourtant pas trompé d’adresse, je suis bien chez monsieur le sous-lieutenant de Roche moussue.— Pour ça, oui !.— Eh bien ! Alors !.Au fait, c’est de ma faute, je ne me présente pas ! Eh bien !.Je suis celui qui vous a prévenu par lettre de son arrivée!.Je suis votre futur oncle, ou, si vous aimez mieux, le frère du père de votre propre fiancée ; je suis, en un mot, l'oncle Courtavoine, pharmacien, rue Saint-Lazare, 17 ! .Voilà ! .— Hé!.Nom d’une giberne !.Fallait donc le dire tout de suite !.s’écria Bécasseau avec élan.Mais au fond, vous savez, il était terriblement embêté, Bécasseau, et il se demandait comment il allait s’en tirer.Après un silence, il dit à Courtavoine : J'ai mis à la poste une lettre pour vous !.— Ah !.— Oui, à votre place, ma vieille branche.— S'il vous plaît.— Je voulais dire, mon cher oncle, à votre place, je retournerais à Paris, où cette letire va arriver.— Qu’est ce qu’il y a dans cette lettre 1 — Tl y a qu’il ne faut pas vous déranger ! — Oui, mais puisque ça y est, puisque, maintenant, je me suis dérangé, puisque j’ai abandonné mes bocaux, autant que nous causions de ce petit mariage ! ___Ça y est, pensa Bécasseau, il ne s’en ira pas, le particulier !.Ah !.Une sale idée que j’ai eue, nom d’une giberne, de me coller dessus mon dos l’énuforme à mon lieutenant ! Et il eut la pensée de tout avouer, et de dire à cet oncle de la fiancée de son supérieur : ___Je ne suis pas le lieutenant, je suis l’ordonnance du lieutenant, pas plusse, pas moinsse.Oui, mais il y eut quelque chose qui l’arrêta, Bécasseau : c’est que le pharmacien ne manquerait pas de dire à Rochemoussue que son ordonnance se déguisait en officier, à ses moments perdus !.Dès lors, c’était huit jours de salle de police comme un sou à l’actif de Bécasseau.i a. BÉCASSEAU 83 B >n gré, mal gré, il fallait soutenir à peu près la conversation.Le pharmacien reprit : — Mou frère est un peu malade, un pen gontteux ; alors, je lui ai dit : uJe vais faire le nécessaire et aller à Blois, car ltochemous-sue ne peut pas, à cause de son service, venir constamment à Paris !.Cest impossible !.D'ab >rd, ça me fera faire connaissance avec lui.” C’e't pour cela que je vous ai écrit pour vous prévenir de mon arrivée ; vous c mi prenez ?— Pardi •.Si je comprends ! — D’un autre côté, c’est moi le parrain de la petite, de votre fiancée ; je la dote en partie ! Ça, C’est rupin !.— Hein?.— Je dis, c’est rupin !.insista Bécasseau.— Cest bien ce que j’avais entendu !.répondit Courtavoine qui commençait à trouver que le gendre choisi par son frère, et qui semblait appartenir à la vieille noblesse, avait des façons plutôt roturières.— Continuez !.fit Bécasseau engageant.— Je continue donc !.Votre fiancée vous apportera en somme 150,U00 francs bien sonnés dont je vais vous donner le détail.— C’te bonne blague ! M.Courtavoine sursauta.— C’est désobligeant, ce que vous me dites là, déclara-t-il en s’emportant, et, en devenant apopleci ique.M je vous dis que la dot sera de 150,000 franc-, c’est quelle sera île 150,000 francs.; — où donc que vous prendriez ça, nom d une pipe?.Zoé naura jamais plus de deux mille balles, et encore en terres et en.Mais Bécasseau s’arrêta; il parlait de sa fiancée, à lui, une cuisinière à laquelle il venait de songer bien mal à propos.Heureusement Courtavoioe donnait le détail de la dot, sans se préoccuper de son objection : C est bien simple ! 15 000 francs de sa mère ; moi je donne 40, 000 francs, mon frère donne ô5 000 francs, pour le moment, car, quand ses affaires seront arrangées, vous comprenez que.— Que ça sera une aui re paire de manches, parfaitement ! ajouta Bécasseau, en cherchant à se donner un air entendu.Courtavoine le regarda un peu curieusement, puis continua : Quand à vous, mon cher Rochemoussue, vous gagnez par mois cent et.— Quoi donc que vous dites là?.s’écria Bécasseau.Cent sous par mois !.Mais vous n etes pas de compte, mon pauv’ Man"ea-voine.° — Courtavoine, s’il vous plaît.-y- Mangeavoine, Courtavoine, c’est kifkif !.Cent sous par mois !.ai vous vouliez bien dire trente sous par mois et les bons de tabac ! 84 LE JARDIN LITTÉRAIRE ILLU8TRE Le pharmacien se prit la tête à deux mains.— C’que vous auriez mal aux dents, des fois ?.demanda Bécasseau.__Non !.Je souffre, mais pas des dents, de l’intellect !.Je n’y suis plus du tout.Pourquoi diable mêlez vous des bons de tabac à votre mariage ?.Qu’est-ce que ça vient faire ici, ces bons de tabac ?__Comment ?.Ce que ça vient faire ?déclama Bécasseau avec l’accent d’une profonde conviction.Mais faudrait voir un peu à ce qu’on les oublierait seulement une fois dans le mois, les bons de tabac ! Ah !.Ça n’en ferait, du pétard ! “On me disait bien aussi, pem-a Courtavoine, que l’aristocratie de cette fin de siècle affectionnait les expressions réalistes!” Le brave pharmacien esseya encore de faire rentrer la conversation dans ses limites normales._____Voyons, dit-il.Voulez-vous, oui non, que nous causions sérieusement ?— Mais je ne demande que ça, moi ! __Vous êtes bien résolu à vous marier à._____ A la classe, dans deux ans, huit mois et quatorze jours et demi, pai failement ! _____ Mossieu, vous m’embêtez ; vous vous fic hez de moi et je n’aime pas qu’on se fiche de moi !.clama à la fin Courtavoine exaspéré, et qui sortit en faisant claquer la porte.Il vola au télégraphe et expédia la dépêche suivante : Alfred Courtavoine, Paris.Ne comprends pas que tu donnes Amelie à un idiot comme celui que je viens de voir.Rocnemoussue est complètement bouché, incapable soutenir conversation raisonnable.Te conseille rompre mariage.Réponds-moi, Hotel Angleterre.Le Courtavoine de Paris répondit par télégramme ; Jean Courtavoine, Hotel Angleterre,Blois.Ne vois que toi de bouché en la circonstance.Rochemouseue est ici,, étonné do ton départ et de ta dépêche incompréhensible et qui nous cause graves inquiétudes sur ton état mental .Reviens vite.Le mystère ne s’éclaircit que le lendemain.Le sous lieutenant de Rochemoussue arriva par le premier train, interrogea Bécasseau, confirma les soupçons qui étaient déjà nés dans son esprit, et l’envoya à la salle de police où il retrouva Troupeau, Vauxdoré et Bel- lavoine., __Toi aussi, lui dirent ces trois infortunées victimes, tes puni par le sous-lieutenant ?Mais quoi donc qu’il a dans la peau ? BÉCASSEAU 85 Au rapport, pourtant, qui donc était bien étonné d’apprendre que trois soldats et un sergent avaient été punis par son ordre, la veille î C’était le sous lieutenant de Kocltemoussue.Un nouvel interrog itoire de B ;c*sseau le renseigna.Alors, il fit délivrer les prisonniers et le sergent.Bécasseau fut à deux doigts de passer au conseil de guerre, mais il prétendit n’avoir pas vu les galons du seigont, au moment où il lui infligeait une punition.Mais s’il ne passa point au conseil de guerre, il passa à la c >uverte, à l’expiration de sa punition, en compagnie de trois godillots et de deux boîtes de conserves.Ses quatre victimes tenaient chacune un coin de la couverture.Bécasseau n’oublie plus jamais de mettre à la poste les lettres que on lieutenant lui confie. SUR la place de l’Église, tout Salignacq était rangé.Des hommes voûtés, des femmes maigres, des enfanls hâlés et silencieux.La plupart des hommes tenaient de longues £7 branches de lauri* r fleuri.Il était dix heures.La bénédic-î tiou des Rameaux allait commencer.Sur la route pleine de soleil comme un blanc fleuve de lumière, les relaidataires arrivaient., calmes et gracieusement dégingandés, en pcitaut le laurier haut sur l’épaule, ainsi qu’un drap* au.Soudain, sur la j lace, giand brouhaha.Toutes les têtes s’orientent vers la route ; et les lauriers eux-mêmes, penchés et vaguement curieux, ont l’air de badauds v< gétaux, îtgardant au loin, en haussant 1* urs longs cous feuillus.— Tiens ! s’exclame un paysan, B gnaou ! — Ilein ?demandent trente gosiers.— \an du Bignaou, qui vient à la messe ! Certes, c’était un grand événement.Depuis bien longtemps, il n’allait à la messe qu’une fois chaque année, le matin de Pâques ; ce jour-là, Yan se confessait, communiait, déjeunait chez le curé, puis s’en retournait après les vêpres, joyeux de cette joie tiès triste qu’on éprouve après une bonne partie de plaisir., „ Cette fois, Yan anticipait ta petite escapade annuelle, aussi l’émotion fut profonde.— Que se passe-t-il donc 1 — En voilà une nouvelle ! YAN 87 Mais on se tut.Le char de Yan débouchait sur la place, grave, majestueux, luisant comme un soleil vert.Il était escorté de paysans serrés et respectueux, qui, presque tous, étaient les métayers du vieux Bignaou ; et les bœufs qui portaient le maître avaient une grande allure solennelle, comme ces bœufs de l’histoiie franque qui roulaient, sur des chars moelleux, de pacifiques et indolents monarques.Yan avait sur sa figure une grande lumière de triomphe; son béret prenait des airs d’auréole.-— Boun yourn, Yacoulet ! Boun yourn, Bertranoun ! Adiou Hi Hotte ! Il les saluait tous et toutes ; et ses paroles tombaient de chaque côté du char, aimantes et réjouies, comme une pluie de roœs.Il se tenait assis sur le rebord de son véhicule, et, malgré la lourde cou* er-ture de laine qui emmaillotait ses noueux genoux, malgré le confortable cache-nez violet qui étreignait son cou frileux, il se trouvait heureux de son destin, le pitoyable et invalide Yan.Et jamais il n avait savoure plus béatement la banale félicité de vivre, même aux jours lointains où, sur un char semblable, il s’en allait au travail en sifflant comme un merle, le long des routes argileuses où apparaissaient des floraisons de cerisiers et des sourires de jeunes filles.J — Boun yourn, boun yourn, amies ! Et vers lui montaient, comme un encens rustique, les phrases admiratives des laboureurs : — Ce Yan ! —Quels bœufs il a ! —Et quel char ! —Regardez donc ces ferrures ! — Il y en a pour cinq cents francs ! — Et ça reluit ! — Et c’est propre ! — Quel Yan ! Et 1 on contemplait tout : les cocardes des bœufs, leurs jougs sculptés, leurs pieds vernis, leurs couvertures g données de rouge, la peau de mouton qui leur servait de coiffure et qui éclatait, blanche comme une neige frisée.Yan humait les éloges qui s’élevaient devant lui ; et, dans sa petite vanité de paysan, il se glorifiait de penser : — Oui ! oui ! des 943 habitants de la commune, c’est toujours moi le plus riche, le plus considéré, le plus envié, Diou biban ! Brusquement, autour de lui, un bruit insolite fit retourner toutes les têtes.C’était un roulement grandissant, de très bel effet.Et un unison de chuchottements discrets s’entendit tout à coup.— La voiture du député ! Vlan ! ces mot frappèrent Yan et plein poitrine, et le vieux bonhomme chancela.Lui même, il tourna la tête.Et il vit dans 88 LE JARDIN LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ un soulèvement de poussière prestigieux comme un nuage, deux grands chevaux, deux chevaux fringants, derrière lesquels volait une voiture découverte.— Le député ! Yau lui-même s’éxclama ainsi, en tressaillant d’admiration.Et il blêmit quand il vit, sur la tête des chevaux, des plaques étincelantes quiluienvoyaientdeséclairsdansles yeux, et sur leurs ventres fins, des crins luisants comme les robes soyeuses des belles dames ! Dans la voilure derrière un cocher distingué comme un juge d instruction, ils parurent enfin, eux, les deux personnages vers qui convergeaient tous les regards, s’élevaient toutes les penséés, s’ouvraient toutes les bouches: le député et sa fille; lui, tout noir, elle, toute rose.Eux ! —Ecartez-vous, Yau ! Laissez passer ! C étaient ses admirateurs de naguère qui lui parlaient ainsi.La voilure avait dû s’arrêter près du char, et le cocher fronçait des sourcils redoutables.—Laissez donc passer, Bignaou ! Et un métayer de Yan se mit à la tête des bœufs, puis les guida vers le bord de la route, pour faire place à l’équipage du députe.Il passa, l’équipage.Et Yan lança un souffle de colère capable de faire tourner un moulin.— Eh bien, quoi ! Il ne pouvait pas rester derrière ! lança-t-il au métayer, en le foudroy ant d'un regard.Mais on l’écoutait bien ! Il n’y avait plus personne autour de lui.Tous lespayi-ans avaient filé à la suite du député, leurs lauriers en désordre, leurs blouses balonnées de vent, sans mot dire, abrutis dans l’extase et regardant tellement, tellement, qu’ils semblaient vouloir avaler leur honorable et tout son attelage, avec leur yeux avides.Et là bas, sur le seuil de la sacristie, le curé aussi regardait.Et Emile, l’indigne petit fils de Yan du Bignaou, considérait également le député parisien, et peut être sa fille ! Et il s’était coiffé, le morveux.d un abject de chapeau de feutre, pour honorer le châtelain de la Taulade certainement ! Et, comble demisere, lui aussi, le haï gneux et pitoyable Yan, il sentait bien que ses propre yeux, facinés comme les yeux de tout le monde, ne pouvaient se détacher de cet équipage VAN 89 éclatant, dans lequel trônait — oh ! déchéance — celui qui était bien à cette heure, le plus g'-and personnage de Salignacq ! -—Tin-que-tin-tin ! Tin.que tin-tin ! C était le curé qui sonnait la messe.Mais on s’en émouvait médiocrement, ce jour-la.Toutes les dévotes restaient autour du député — Oh ! Margueride, quel charmant homme ! —- Et quel grand air, Cataline ! — Et les jeunes gens, laissant tomber leurmâchoir d’enthousiasme, regardaient Mademoiselle Elorence,—car tout le monde savait déjà le nom de la fille du député, — cette belle demoiselle Florence, qui avait des choses daus le dos, et sur la poitrine, et autour des jirnbes, des choses ! des affûtiaux si extraordinaires !.Jésus ! Mais ils la regardaient avec des yeux bien respectueux ; car, de tous ceux qui étaient la, personne ne pouvait comprendre qu’un homme, devant une personne comme cela, dût songer un instant.Oh ! non ! Les enfants de chœur, seuls, supposaient qu’on pouvait l’approcher, paifois, en chantant des cantiques, et en agitant des encensoirs autour d’elle.— Tin-que-tin tin ! La-haut, lepégeonuieren ruines qui sert naïvement de clocher, lâchait sur Salignacq ses tintements éperdus.Mais le député n’avait pas fini de descendre.Et Yan, tout seul dans son char lamentable, lança les poings au ciel : — Damnés ! ils seront tous damnés ! clama-t il.Poutoun ! Veux tu bien venir m’aider à descendre, gredin?Le domestique Pounoun, les yeux distraits, prêta l’épaule à son vieux maître.—Tous damnés ! Et, clopin dopant, en faisant : ouf ! ouf ! sur ses béquilles en bois de frêne vainement surmontées de velonr bleu, le vieux Yan écumant, entra le premier dans l’église, où il rythma sa marche pénible de sonores : —Tous damnés ! Ouf ! Tous damnés ! 90 LE JARDIN LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ IV La procession avait eu lieu.La messe tirait à sa fin.L’église de Saliguacq remplie, de bois vert comme un hangar de bûcheron, était toute recueillement et prière.Le député M.Brien et sa fille Se tenaient piès du chœur.l e vieux curé ne les regardait pas trop souvent : à peine dans les Dominus Vobi»cum, quand il devait se retourner vers les assistants.A vrai dite, pendant le long Evai gde il avait envoyé ses yeux en coulissp, deux on trois fois, en tournant les pages.Mais il n’avait pu distinguer que le paroisnn à couverture d’i'one de la demoiselle, et quelques autres menus détails.Yan, les yeux obstinément cloués sur son livre, était tout fier, en songeant qu’il n’avait pas eu la tentation de regaider le député une seule fois.l)u reste, on ne pouvait rien voir, de cette ridicule place ! Or, tout à coup, Poutoun, qui tenait fièrement à sa main la remarquable branche de laurier préparée par Yan, tomba a bras racourcissur un gamin crispant.Ne s’avisait il pas, ce gamin, de lui arracher, une à une, toutes les fleurs de son laurier?Attends ! ai te 1 Is ! Il lui asséna un coup de sa branche daus le dos.Brouh ! Cela fit un bruit de feuillage au fond de l’église.' Et aussitôt tout le bois bénit qui dormait là s’agita, impatient de se mêmerau combat.Le gamin riposta prestement avee son laurier à lui.Un laurier voisin jugea nécessaire d’intervenir, d’autres ne purent s’empêcher de manife-ier leur opinion.Bref, par une contagion peu rare en ces cérémonies, tous les laurierrs d’un coin de l’église se ruèrent les uns sur les au 1res, avec un grand bruit de forêt sous une tempête.Brouh ! brouh ! — Dominus Vobiscum ! clamait le curé.— Et cum Spit itu tao ! répondait Yan tout seul, à voix haute.Brouh ! brouh ! Le député s’amusait bien à ce spectacle.Et les autres assistants croyaient devoir l’imiter.— Sors donc un peu, eh ! poltron 1 C’était Poutoun qui jetait ce défi à un adversaire.— On y va, Diou biban ! fit celui ci, en retroussant ses manches, Brouh ! brouh ! Et tous les lauriers sortirent avec fracas.— Corpus Domini nostri.disait le prêtre.— Amen! lançait Yau du Biguaou, en supputant les chances des combattants.Et le député, qui s’intéressait à la lutte, sortit sans scrupule, suivi par sa demoiselle.— Agnus 'Dei qni tollis. YAN .t, là dessus, Yan, aidé par Pouiouu, remontadaussonchar, ven-ré, frémissant, radieu, comme s’il gravissait déjà, sur ses béquilles garnies de velours bleu, la tribune du Palais-llourbon.V Le château de la Taulade, où venait d’arriver le député Brion, était une maison ancienne, perdue dans une forêt.De chaque côté, des arbres ; à perte de vue, des arbres.Or avait accès dans cette tanière par un petit chemin sinueux que M.Brion avait fait tracer récemment, et qui débouchait, après de fols zigzags dans le bois, sur une grande route départementale, à huit cents mètres environ du château.La forêt tout entière appartenait à M.BrioD.Elle était clôturée de talus ; de sorte qu’on n’y rencontrait guère que les domestiques du député et quelques écu-euils vassaux.Dans cette forêt, le jeune Emile du Bignaou s’aventura hardi ment le lendemain des hameaux.Et il fit de même le surlendemain .Et les jours suivants il y vint encore.C était à cent mètres de chez lui, du reste.Ce qu’il cherchait 1 L’occasion de se venger, il lui fallait une réparation éclatante.— Ah ! l’insolente ! gromelait-il.L’insolente, .c’était Mlle Florence Brion, dont ses narines se souve-naipnt avec une légitima rancune.Monsieur “ Saigne-du nez ”, ainsi appelait-on l’héritier du Bgnaou, dans la commune, depuis ce memorable dimanche.Et le petit-fils de Yan trouvait ce sobriquet ignominieux.Oui, certes, ilia lui fallait, cette réparation ! Et il songeait avec stupeur que Marie Catalan, la vietge campagnarde et riche que son cœur aimait, lui avait refusé une contredanse, à cause de cette aventure.Yan, d’ailleurs, ne décolérait pas depuis la messe des Rameaux.Se porter à la députation et battre l’ancien député ne lui paraissait as sumsant.— Attendre jusqu’au mois d’octobre pour me venger ?Jamais ! LE JARDIN LITTÉRAIRE ILLUSTRE 94 Il fallait bien se l’avouer ensuite : cette vengeance n’était pas dans ses goûts.Il sied de mettre une borne a tout, même aux bassesses qu’on doit faire dans la vie.Moi, pensait Yan, aller marmotter des harangues électorales de village en \illage, comme un mendiant de grands chemins 1 A d’autres ! Mais combattre la candidature de iliion, par exemple, cela, de grand cœur ! Et les jambes du vieux se trémoussaient d’aise.Cependant, Emile se promenait dans la forêt de la Taulade.Il approchait du château paifois.Jamais il n’osait entrer.11 ne rencontrait toujours que des écureuil*.— Elle se cache, pema-t il.Elle a peur ! L'n jour, tout à coup, devant le château, ellelui apparut, cette demoiselle Florence.Elle était vêtue de bleu.Oh ! Emile n’eut que le temps de se dissimuler derrière un saule.Il faut reconnaître quelle était effiayante : grande, d’abord, quoi qu’eût dit le vieux Yan.Grande et droite, avec une poitrine exagérée, comme on n’en porte qu’à la ville.C’était honteux.Puis une tête laide, laide à faire frémir, certes.Toute blanche, cette tête, d’un blanc gras et mou.Puis des yi ux énormes, inimaginables, terrifiants: d’un bleu violet.Des yeux d’évêque ! La plus belle fille que j’aie jamais vue! avait déclaré l’instituteur, un monsieur qui ne s’y connaissait pas sans doute.Emile Saigne-du-nez erra dans la forêt.11 avait sur lui un souvenir bi/.arre de cette personne : un gant de, suède quelle avait laissé tomber en legiflint.Un gmt très étroit, dans lequel on n’aurait pu mettre, semblait-il, qu’une main de bébé.Et Emile, très probe, ne le jetait pas au feu ce gant.Non, il le lui rendrait, plus tard, après la réparation, quand cette demoiselle lui aurait demandé pardon à genoux.Car c’était cela, décidément, qu’il exigerait.A genoux, et peut-être en présence de deux témoin*, comme avait conseillé Van.Jamais l’occasion de formuler cet ultimatum ne se présentait.Et Emile sentait redoubler sa fureur.Un matin, au moment où il pénétrait dans la forêt, il rencontra Marie Catalan, la vierge paysanne et riche.Celle-ci était bien.Rose, carrée, douée de petits yeux jaunes et de belles mains potelées aux ongles courts, elle semait l’enthousiasme autour d’elle, dans la commune de Salignacq.Emile ne la salua pas.Jean Rameau (a suivre) LA VIE DROLE LA GRAPHOLOGTE MTSE EV DÉFAUT PAR UNE SIMPLE JEUNE FILLE AMOUREUSE, IL EST VRAI.tA graphologie, longtemps considérée comme une science à côté, prend aujourd’hui une éclatante revanche.Cela durera ci que ça durera, mais, pour le moment, les graphologues sont hien contents.„ cause de cette agitation?Inutile, n’est-ce pas, d’y insister ; d’autres que moi s’en ch trgent, et j’ai juré de ne, tant que je serai vivant, écrire plus jamais le mot bordereau.Ah ! la graphologie ! J’ai raconté jadis qn’un graphologue fut poussé, par la conscience qu il mettait à son art.jusqu'au* extrémités les plus regr-ttables.Ayant un beau jour d -couvert dans sa propre écriture les simies indéniables auxquels on reconnaît l’a-aasin, le voilà qui s’en va vers le commissaire de police Je plus voisin et le prie de le mettre en état d’arrestation.— -Vous arrêter, fait le magistrat, pourquoi ?—Parce queje -uis un m-urtrier.— Vous avez tué quelqu'un ?— Pas encore, mais je tuerai.—Qui?,—"Vn sais ripn> mais je tuerai.Je tuerai puisque je suis, à nen pas dourer, un terrible assassin.Le commissaire envoya coucher le maniaque.Qu’arriva-t-il ?Il aniva que notre graphologue, irrité de n’être pas pris au sérieux, tua, en rentrant, son concierge, avec un fort couteau à découper et revint, couvert de sang, vers l'incrédule magistrat : — Me croirez-vous une autre foi-?disait il d’un air triomphant.Les hist-.ires arrivées aux g aphologues ne sont pas toutes d’aussi funèbre ton.J en connais un», entre autre», en laquelle il apparaît clair comme le jour quelle plus subiil devin en écritures peut être roulé par une innocente tïllelle à peine ornée de vingt et un printemps. 96 LE JARDIN LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ TTn vieux graphologue était le père de la délicieuse jeune fille en question.A plusieurs reprises, la pauvre enfant avail éperdument adoré différents fiancés, mais, chaque fois, son vieux maboul de père lui avait fait le coup de l’écriture.—Tu n’épouseras pas ce gaiçon-là, ma fille! — Pourquoi, papal — Parce que, ma chérie, à sa façon de mettre les points Bur les i, je dévine qu’il ne tarderait pas à te mettre les siens sur la figure.—Il a l’air si doux, poui tant ! —L’air n’est rien, l'ecrilure est tout.La pauvre petite commençait à se désespérer sombrement, car dcuze fiancés avaient été balancés déjà.Un treizième soupirant se déclara.—Celui là, décida la jouvencelle, celui-là, il n’y a pas de tonnerre de Lieu qui m’empêchera de l’épouser ! Et elle fit comme elle l’avait dit.Un soir, le vieux têtu étaii à dîner en compagnie de sa charmante fille, quand la bonne apporta une lettre.—Je n’ai pas mes lunettes, dit le bonhommp, lis moi cette missive.-—Tiens !.C’est un mot de monsieur Albert.(Mnnsit ur Albert était le nouveau fiancé.) —Monsieur Albert, continua la jeune fille, s’excuse de ne pouvoir venir ce soir, comme il l’avait promis.-—Attends un instant, fifble, je vais quérir mes bésicles et étudier de pies l’écriture de ce.gaillard.Fifille pâlissait.Ce qui d’abord sautait aux yeux dans l’écriture de Monsieur Albert, c’en était l’extraordinaire déclivité.Signe de dépression, de faiblesse, de manque d’énergie.De même que l’amour donne des ailes, il procure du génie.Les trois ou, quatre lignes de monsieur Albert étaient tracées non point sur du papier a lettres, mais sur un de ces cartons dont se servent les personnes qui n’ont que quelques mots à écrire.En quatre coups de ciseaux, pendant que le bonhomme cherchait ses toujours égarées lunettes, la jeune fille avait modifié la forme du carton de telle sorte que l’écriture du fiancé, au lieu de tomber vers le bas de la page, se relevait, au contraire, conquérante, luronne.—A la bonne heure! fit le vieux papa.Voilà enfin l’écriture d’un lascar ! Qui est ce qui aurait dit ça, à le voir ! Ajoutons, pour rassurer toute la partie saine de nos lecteurs, que le mariage eut lieu peu après et que les deux jeunes gens, paifai-tement heureux, rigolent beaucoup quand on parle chez eux de la graphologie infaillible.Alphonse Allais. AVIS LE JARDIN LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ paraît le 1er et le 15 de chaque mois.Chaque numéro est superbement illustré, contient plusieurs poésies, récits, nouvelles, articles variés, etc., etc.» et en outre deux beaux romans choisis, qui se continuent dans plusieurs numéros.Tous ces articles sont signés par les plus grands noms de la littérature française contemporaine.PRIX DE L’ABONNEMENT : Un an - S 1.00 ^ Six mois - - SO.60 On peut s’abonner chez tous les libraires, dans les dépôts de journaux, les bureaux de poste, ou mieux au siège de la revue, 17, RUE ST-JACQUES, Montréal, Canada.Dans ce dernier cas, on n’a qu’à écrire ses nom, prénom et adresse sur le bulletin ci-dessous, dans les blancs ménagés à cette fin, et après l’avoir découpé, l’envoyer avec ie montant de l'abonnement.BULLETIN D’ABONNEMENT à adresser à LE JARDIN LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ, 17, rue St-Jacques, Montréal.Ci-joint la somme de.pour un abonnement de.mois ,ft LE JARDIN LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ.JVom et prénoms.Profession ou qualité.*.Adresse.Prière d’écrire ses nom et adresse aussi lisiblement que possible.N.B.Toute personne qui nous fera parvenir le montant de cinq abonnements recevra un sixième abonnement gratis. 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