Le jardin littéraire illustré, 1 mars 1898, mardi 1 mars 1898
POUR ACHETER UN BON PIANO MM J.A.HURTEAU COIN DES RUES STE-CATHERINE ET ST-DENIS, MONTREAL.Vol.I.PER J-18 Ex.2 Le 1er MARS, 1898.No 4.P (PIN LITTERAIRE ILLUSTRE.Publication Bi-JWensuelle Paraissant le 1er et le 15 de chaque mois.SOMMAIRE Portrait de Lamartine.LAMARTINE—Le Lac.GEORGES DPI LYS — Contrainte par corps.LOUIS BOUILHET — La Dernière Nuit.J.RAMEAU.-Yan (suite).LEMERCIER de NEUVILLE.—On n’entre pas (monologue).PAUL FÉVAL.—Le Bossu (suite).LE SERGENT BOBILLOT — Un lâche.LÉON MICHAUD — Le Sang des Roses.Etc., etc.ABONNEMENTS, Canada et Etats-Unis UN AN, - - $1.00 SIX MOIS, - - $0.60 Strictement Payable d’Avance.DUBREUIL & GOYETTE, Editeurs 17, rue Saint=Jacques, Montréal.® IF’ri^r : 5 sous.Tél.Bell ; 678.Tél.Marchands : 643.SI VOUS TOUSSEZ PRENEZ LE BAUME RHUMAL.Si vous êtes faible, prenez le VIN DE PIN PARFUMÉ. A NOS LECTEURS.E premier numéro du “ Jardin Littéraira Illustré ” a obtenu un succès sans précédent et qui a même dépassé l’attente de ses éditeurs.Le public litté raire et intelligent de cette province a compris les sacrifices que nous nous Jj, efforcions de faire pour remplir un de ses désirs, et il nous a donné son encouragement.L’intérêt des œuvres publiées, le choix des illustrations, le soin minutieux des détails, tout dans ce numéro ne pouvait que justifier ce succès et mériter l’accueil si empressé qu’il a trouvé auprès de tous les lecteurs.Nous avons voulu faire encore plus dans ce numéro, en employant un papier supérieur à celui du précédent tirage.Cette publication continue de paraître, tous les 15 jours, en un numéro de 48 pages, illustré de nombreuses gravures.Nos lecteurs auront donc chaque année près de 1200 pages de lecture, formant un volume tous les 6 mois, pour un prix des plus modiques.Rappelons que le “Jardin Littéraire Illustré” ne publiera que les œuvres les plus intéressantes, les plus morales et les meilleures parmi les plus récentes des auteurs contemporains.Envoi franco d’un numéro spécimen sur réception de 5 sous en timbres-poste canadiens ou américains.ABONNEMENTS : Un an .$1.00 6 mois 0.60 Adresser les demandes accompagnées du montant à LE JARDIN LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ, 17, rue St-Jacques, Montréal, Can.I PRESERVATION ET CURE GARANTIES des Rhume, Coqueluche, Asthme, Bronchite, vieux Catarrhe, soit toutes affections graves de Poitrine, du Sang, de la Peau, Rhumatismale, Névralgique, etc.Par l’usage régulier des délicieux Bonbons de Pin parfumé, 10c bte Du Sirop “ “ “ 25c fia.Des Perles “ “ 50c “ l Du Vin Tonique “ 5Oc *“ ' Des Plastrons, “ sur la poitrine, 50C piè.De l’Huile de Pin parf.rhumatis.fif'c f).De la Lotion “ “ cheveux 5Oc “ De l’Onguent “ “ plaie 25c “ De Flanelles “ “ corps, cal.$2 à 4v Des Savons “ “ pour peau, boutons, dartres, etc.i oc piè.O Guérison Rapide et Infaillible par ees | PRODUITS CURATIFS FRANÇAIS Couronnés par l’jicadémie de !Parts et par toutes les grandes Expositions du Monde.X EN VENTE PARTOUT O mm I :: - i«P - f I s wmm fwm.Wmm ' r-.-.«SSP .H -T-ÇÜ SEt&fc-j .' .:MS .; -4 v î'âotjesË^l ’ LE LHC SR AvX/V" insi, toujours poussés vers de nouveaux rivages, Dans la nuit eternelle emportés sans retour, Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âges Jeter l’ancre un seul jour ! O lac ! l’année à peine a fini sa carrière, Et près des flots chéris qu’elle devait revoir, Regarde ! je viens seul m’asseoir sur cette pierre Où tu la vis s’asseoir ! Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes, Ains-i tu te brisais sur leurs flancs déchirés ; Ainsi le vent jetait l’écume de tes ondes Sur ses pieds adorés.Un soir, t’en souvient il 1 nous voguions en silence ; On n’entendait au loin, sur l’onde et sous les deux, Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence Tes flots harmonieux.Tout à coup des accents inconnus à la terre Du rivage charmé frappèrent les échos ; Le flot fut attentif, et la voix qui m’est chère Laissa tomber ces mots : “ O temps ! suspens ton vol ! et vous, heures propices, Suspendez votre cours ! Laissez-nous savourer les rapides délices Des plus beaux de nos jours ! “ Assez de malheureux ici-bas vous implorent, Coulez, coulez pour eux ; Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ; Oubliez les heureux.” LE LAC 147 Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse, Où la vie à longs flots nous verse le bonheur, S’envolent loin de nous de la même vitesse Que les jours de malheur ?Eh quoi ! n’en pourrons-nous au moins fixer la trace 1 Quoi ! passés pour jamais 1 quoi ! tout entiers perdus 1 Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface, Ne nous les rendra plus ?Éternité, néant, passé, sombres abîmes, Que faites-vous des jours que vous engloutissez 1 Parlez : nous rendrez vous ces extases sublimes Que vous nous ravissez ?O lae ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure ! Vous que le temps épargne ou qu’il peut rajeunir, Gardez de ce beau jour, gardez, belle nature, Au moins le souvenir ! Qu’il soit dans ton repos, qu’il soit dans tes orages, Beau lac, et dans l’aspect de tes riants coteaux, Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages Qui pendent sur tes eaux ! Qu’il soit dans le zéphir qui frémit et qui passe, Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés, Dans l’astre au front d’argent qui blanchit ta surface De ses molles clartés ! Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire, Que les parfums légers dont l’air est caressé, Que tout ce qu’on entend, l’on voit ou l’on respire, Tout dise : Ils ont passé ! ” W/ jizr 'M «3 CONTRAINTE PAR CORPS 1 Maître Mathieu Rapax, huissier assermenté près le tribunal » de Briançon, ce soir-là, rentra joyeux.Il avait lestement I mené une affaire de saisie, et dès le lendemain il pourrait ¦ instrumenter.Et certes, il était temps ! Le débiteur habitait sur le territoire de la Madeleine, humble hameau perdu dans le massif du Lautaret.Heureusement, cette année là, la neige était tardive, car sa tombée, chaque hiver, obstruait les routes et interceptait les communications.Tl lui aurait fallu, en pareil cas, ajourner la saisie au printemps, retard préjudiciable à ses honoraires.Dès le jour, par un matin gris et froid de novembre, Me Rapax se mit en route.Afin de franchir les trois lieues et demie entre la ville et le hameau, Me Mathieu s’était obéré d’une location de cabriolet dont ne souffrirait d’ailleurs point sa bourse ; cela grossirait un peu les frais, tout simplement.Emmitoufflé dans sa peau de bique, l’huissier soufflait sur ses doigts raidis d’onglée.Il accrocha les guides au serrefrein, laissa le bidet grimper la côte d’un pas alenti, et oublia la froidure à compulser les pièces de la procédure, sa serviette étalée sur ses genoux.Ah ! ce Nicolas Rivet ! Il s’était obstiné, et maintenant, pour une dette primitive de deux cents francs, il se trouvait, grâce aux protêts et aux frais, débiteur d’une somme enflée presque au double.Ces entêtés-là sont la providence des pauvres huissiers ; Mathieu se réjouissait de l’aubaine.Une hâte le pressa vers le but.Il fouailla des rênes la croupe du cheval essoufflé par la montée rude.La bête accéléra péniblement l’allure.La route s’élevait par lacets dont l’interminable succession sem blaii réduire à néant la distance parcourue et prolonger indéfiniment l’étape.Le ciel, très bas, rouillé d’une lividité lourde, paraissait cloué à la terre par les sommets qui trouaient son opacité et se noyaient dans l’amoncellement des nues ; bientôt l’atmosphère se moucheta de blancheurs, la neige ouata le sol.— Diable, grogna Rapax. CONTRAINTE PAR CORPS 149 Les toits de la Madeleine pointèrent ; mais l’huissier n’était point au but.Il dut enfiler un chemin rocailleux à travers les sapins.Le.bidet renâclait dans sa lutte contre les ornières et les aspérités des roches.Après vingt minutes de cahots, Me Mathieu soupira d’aise en s’arrêtant devant la masure du saisi.png Il héla : — Hé ! Rivet ! Le montagnard parut sur le seuil.Il cligna de l’oeil, reconnut l’arrivant.Un mécontentement lui plissa la face.Sans doute, il espérait, vu l’hiver proche, la visite de l’huissier remise au printemps.Cependant, pour ne pas s’a'iéner l’homme de loi, il sourit obséquieusement.— Ah ! c’est donc vous, môssieu Rapax ?Fait guère beau su’ les chemins.Puisque vous v’ià, entrez toujours ; je vas loger vot’ bidet à l’étable et je vous joins.L’huissier, engourdi de froid, descendit lourdement du cabriolet et pénétra dans la de meure.Les flammes joyeuses qui léchaient la marmite suspendue à la crémaillère tout d’abord le sollicitèrent.Il se campa devant le foyer avec un égoïste soupir Ah ! c'est! donc vous, môssieu Rapax ?_ de bien-être.vas vot' bidet à l’étable et je vous joins.La Rivctte, grasse commère aux joues pleines et rouges, approcha un escabeau de l’âtre.t ï^ropttez-vous, dit-elle.Hein ! y fait meilleurquedehors, pas vrai?L huissier approuva d’un hochement de tête ; mais déjà il dépouillait sa peau de bique et compulsait ses paperasses.Nicolas entra : La bête est au chaud, la carriole sous le hangar ; vous prendrez ben un verre, môssieu Mathieu! L’homme de loi, insensible à l’invite, déclara : — Rivet, par jugement du tribunal, votre créancier a obtenu saisie contre vous.Les délais d’opposition sont passés.Je viens donc procéder a 1 inventaire de vos biens, meubles et immeubles, à moins toutefois que vous ne soyez en mesure de payer. 150 LE JARDIN LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ ____On l’est ! interrompit l’homme, non sans un regret, je vas vous compter les vingt pistoles.__Minute ! observa l’huissier ; c’est là le montant de la créance primitive ; en plus il faut solder les cent quatre-vingt-sept francs soixante-deux centimes de frais.__De quoi 1 de quoi ?glapit Nicolas.Non, pour sûr.Je dois quarante écus de cent sous, je donne quarante écus de cent sous.Les aut’s, ça me regarde pas.Faut pas se gausser de moi.allons.D’abord, j’y ai point.__Tant pis !.je me vois forcé d’instrumenter.Rivet gémit : __Voyons, mon bon môssieu Rapax, c’est pas des choses à faire.Vous voulez pas me flanquer dehors comme v’ià les mauvais temps qu’arrivent ?.Je paye mon dû.Je peux pas plus.__Je le regrette; inutile de discuter, j’exécute les volontés de mon client.__Ben, allez y donc ; mais ça ne lui portera pas chance, dit.Rivet Il détourna la tête.Un sourire filait sur ses lèvres.Par la vitre il avait vu redoubler la neige, fouettée de rafales.Déjà l’huissier procédait à la saisie.Renseignée par un clignement d’œil de son homme, la Rivette discutait, traînait les choses en lenteur ; là, manquait une clef et de longues recherches précé daient sa découverte ; ici, le bois s’était gauchi, faussant les tiroirs Rapax piétinait d’impatience.Midi tinta au coucou., __Vous mangerez ben la soupe avec nous?proposa Nicolas a l’huissier.En route depuis l’aube, Rapax éprouvait des tiraillements d’estomac ; cependant il eut un geste de dénégation ; il était trop pressé par la besogne.Les Rivet seuls s attablèrent.De la marmite découverte un appétissant fumet de choux et de lard tenta la faim du pauvre homme tant et si bien qu’il en oublia sa hâte.T.c .__Allons, dit il, j’accepte un morceau sur le pouce.Il faut que je rentre à Briançon avant la nuit.Le montagnard déclara entre deux cuillerées : __Bah 1 ça va vite en descendant.Il fit asseoir l’homme, le dos à la fenêtre, et lui servit une large écuellée.Me Mathieu la vida prestement.Mis en appétit, il attaqua la potée.Rivet emplissait le verre de pleines rasades.Le dos au feu, le ventre à table, l’huissier s abandonnait au bien être de la chaleur et de l’estomac satisfait.Il consulta sa montre.__Une heure vingt !.Bigre !.Je n’ai qu’a me presser.Ce disant, il s’étira paresseusement.L’hôtesse, courbée devant l’âtre, se releva à demi : — Et le café 1 CONTRAINTE PAU CORPS 151 JgBgjiBê ï 8 •' fmm — Je le boirai en instruaaentant.Et Me Mathieu se décida à reprendre la tâche.Grâce aux ruses de Rivet, il ne la termina qu’à la nuit proche.— Leste ! attelle la carriole, cria-t-il en rassemblant ses papiers et en les ficelant dans sa serviette.Nicolas sortit.Il reparut bientôt, l’air déconfit : — Dites donc, pas moyen de partir : la roue de gauche a perdu son écrou.— Hein ?.— Après tout, ça vaut mieux.Vous etn barquez à la nuit avec deux pieds de neige sur la route, sans compter que par la bise qu’y fait elle est en tas dans les fonds.Vous y resteriez, pour sûr.L’huissier n’écoutait pas ; il ouvrit la porte, alla visiter la carriole, s’assura du désastre.Il restait là, frisson-11.fl,111 et taciturne 1a nécessité taisait loi fl Rapax se résigna.— Bah ! le consola le saisi, qui l’avait rejoint, demain y fera jour, j irai au village, on réparera le mal.Le vent tourne au dégel, vous rentrerez à votre aise.La nécessité faisait loi; Rapax se résigna.La nuit venue, apres souper les Rivet lui cédèrent leur lit et se réfugièrent à l’étable.La neige tombait toujours.II Lia lendemain, à son réveil, l’huissier fut surpris d’ouvrir les yeux dans l’obscurité.Il avait conscience d’avoir dormi un long somme.Ah.rs il perçut un bruit extérieur; un raclement de pelle grinça, des sabots tapèrent.L’huis s’ouvrit brusquement et la chambre s'éclaira vaguement d’une lueur blême.— Bonjour, la compagnie, déclara Rivet.Ben ! vous savez, la neige est hâtive c’te année ; y en a pas moins de quatre à cinq pieds.— Vous dites ?.haleta Mathieu. 152 LE JARDIN LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ — Vous avez dormi votre saoul, hein ! V’ià qu’on va su’ les neuf heures.Depuis le blanc matin nous travaillons, moi et la femme, a débloquer la porte.Rapax, remonté sur son maigre train de derrière, écarquillait les yeux, effaré ; enfin il bégaya : — Alors.et moi 1 — Faudra attendre le dégel.— Combien ?.— Ça, on ne peut pas savoir; p’têtre quatre mois, p’t être cinq ; jusqu’en fin de février pour le moins.— Plutôt en mars, aggrava malicieusement la Rivette.L'huissier était atterré.— Et mon étude ?.—Faut pas vous manger les sangs, opina.Nicolas, ça n’avance à ri* n; nous ne som mes pas gens à mettre le prochain à la lue, nous.Vous par tagerez notre vieet vousserez le gardien de vot’sairie.Pour l’étude, bonne affaire, ça fera de l’aise aux braves gens .En attendant, je vas toujours vous bâtir un lit.- Toi, la femme occupe-toi de la soupe.Interminable, se traînait l’hiver.Afin d’économiser le chauffage, les prisonniers désœuvrés se couchaient dès le crépuscule et prolongeaient la matinée sous les coëtles.L’huissier, maigriot, grelottait dans son cadre de bois empli de paille, tandis que Nicolas se prélassait au chaud dans un bon lit.Et la nuit au long des insomnies dues au repos prolongé, Rapax était hanté par le souci des affaires pendantes, angoissé de l’argent perdu ; le jour venu, il était tout à la nostalgie de son étude durant, les heures vides usées à se griller les tibias devant les tisons enterrés sous les cendres.Les Rivet, accoutumés aux hivernages, ne paraissaient pas partager son ennui : du reste, la ternrae s’occupait du ménage, filait le chanvre, réparait les hardes.Puis Rivet avait eu à tuer son cochon, un porc soigneusement engraissé et que l’huissier avait dû laisser —Et, en rentrant, n oublicz pas de régler le louage du bidet.mm CONTRAINTE PAR CORPS 153 distraire de la saisie, sous peine de jeûner.Il avait pris sa part de la ripaille de boudin et de tripes qui avait suivi la mort de l’animal.Son estomac repu avait étouffé le filet de voix que peut conserver une conscience d huissier.Et depuis, chaque jour, il avalait les quartiers sortis du saloir, sans le plus mince remords.Peu à peu, la déférence mêlée de crainte, inspirée à tout paysan par l’homme de loi, s’était évanouie dans la communauté de vie, et Rivet traitait Me Rapax en compère ; même il en était arrivé à une attitude de supériorité vis-à-vis de son hôte.Il était le maître, pensait il avec malice, bien que l’autre l’eût saisi.L’hiver lui donnait la satisfaction de narguer la loi et ses ministres.III Un souffle chaud du Midi, dès février, fondit les neiges.L’huissier, humble tout l’hiver, retrouva sa morgue devant la libei té proche.Un matin, il ordonna à son hôte d’atteler la voiture.Le cabriolet fut tiré du hangar : il apparut pourri par l’hivernage, la capote verdie de moisissure, la ferraille rouillée.Le bidet efflanqué, mal nourri depuis plusieurs semaines de feuilles sèches et de brindilles, flottait dans le harnais trop large.Me Rapax eut une moue soucieuse que l’espoir de revoir son étude balaya.Il escalada allègrement le marchepied.Mais Rivet l’arrêta net dans son élan.— Minute, compère ! Ou ne se quitte pas comme ça.Vous emportez les paperasses rapport à ma dette ?— Sans doute !.— A vot’aise ! V’ià les miennes.— Les vôtres 1 — Lisez donc.Les bons comptes font les bons amis.L’huissier déploya le papier.Il lut : COMPTE DE ME RAPAX 102 jours de logement et de nourriture à 3 fr.306 “ 102 jours de logement et de nourriture pour le cheval à 1 fr.102 “ Part de chauffage et d’éclairage .41 “ Blanchissage .10 “ Linge fourni .12 35 Une paire de sabots .2 55 Total •.474 40 Le montagnard ajouta, après avoir joui de la grimace de l’homme de loi : 154 LE JARDIN LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ — C’est donc octante-six francs septante-huit centimes de retour pour moi.Boutez-les avec la quittance de ma dette et nous v’ià quittes.Rapax était livide.Rivet goguenarda.— Vous dites rien?.Vous voudriez pas, pour sûr, m’obliger à vous envoyer un de vos confrères?.Cette perspective agita l’huissier d’un frisson : lui, être poursuivi ?.Il se sentit pris, il paya.Il détalait enfin.Nicolas le poursuivit d’un dernier sarcasme : — Et, en rentrant n’oubliez pas de régler le louage du bidet.La bile de l’huissier déborda.Six mois durant il eut la jaunisse.Georges de Lys.LA DERNIÈRE NUIT (SSlr oute ma lampe a brûlé goutte à goutte, SJJljfi Mon feu s'éteint avec un dernier bruit ; k Sans un ami, sans un chien qui m’écoute, Je pleure seul dans la profonde nuit.Derrière moi,—si je tournais la tête, Je le verrais, —un fantôme est placé, Témoin fatal apparu dans ma fête, Spectre en lambeaux de mon bonheur passé.Mon rêve est mort sans espoir qu’il renaisse ; Le temps m’échappe, et l’orgueil imposteur Pousse au néant les jours de ma jeunesse, Comme un troupeau, dont il fut le pasteur.Pareil au flux d’une mer inféconde, Sur mon cadavre au sépulcre endormi Je sens déjà monter l’oubli du monde, Qui, tout vivant, m’a couvert à demi.O la nuit froide ! ô la nuit douloureuse ! Ma main bondit sur mon sein palpitant ; Qui frappe ainsi dans ma poitrine creuse?Quels sont ces coups sinistres qu’on entend ?Qu’ es-tu ?qu’ es-tu?Parle, ô monstre indomptable, Qui te débats en mes flancs enfermé ! Une voix dit, une voix lamentable : “Je suis ton cœur, et n’ai jamais aimé ! ” Louis Bouilhet. Y AJX " vu (Suite) lïlffOUJOURS, il s’arrêtait dans un petit carrefour, d’où l’on Irafe pouvait découvrir, à deux cents mètres environ, un coin du château de la Taillade.Là ! c’était là qu’il aurait voulu voler ! Il n’osait pas.Soudain, il pensa : —Si elle était partie ! Ne devait-elle pas quitter Salignacq le jour même ?Dieu ! Cela serait donc possible ?Quoi, l’univers ne croulerait pas plutôt que de laisser s’accomplir une monstruosité pareille! Haletant, il se dirigea vers le château.Cette pensée affreuse, venant le sabrer brusquement dans sa joie, lui donna toutes les audaces.Il marcha vite, arriva devant la grille, sonna et vit paraître une servante.—Mlle Florence va.va bien 1 demanda-t-il en bégayant d’émotion.—Ah ! vous saviez qu’elle était souffrante 1 demanda la domestique.Oui, ce matin, elle va bien, merci ! Mais, cette nuit, elle a eu un peu de fièvre II paraît qu’elle s’est perdue dans le bois ; on lui a fait peur, a-t-elle dit, elle est tombée de cheval.Mais ce ne sera rien ; il n’y a pas eu de blessure.Pourtant le départ est ajourné.—Ah ! lança Emile dans une explosion d’ivresse.—Oui, mademoiselle ne quittera certainement le pays qu’après les élections.Et Emile s’en retourna, le paradis au coeur.Il ne mangea rien ce jour là.Il ne dit rien à Yan dont les yeux semblaient chargés de mitraille.Il prit son fusil et essaya de braconner.Il resta plusieurs heures derrière un talus, un talus herbeux, d’où l'on entrevoyait la demeure des Brion.Il ne vit rien venir, jamais.Cetait un supplice énervant.Il ne vit rien non plus le lendemain, (1) Voiries numéros du 15 janvier, 1er et 15 février 1898. 156 LE JARDIN LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ Florence riait, peut-être de iui.N’aurait-elle pas dû se trouver là tout le temps, là, dans ce coin sacré de la forêt?Un, deux, trois jours se passèrent ainsi.Emile pouvait à peine ouvrir les yeux.Ses mains tremblaient Son front, où toujours se forgeaient les mêmes mots, semblait s’user à certaines places.Et une tristesse infinie lui noyait, le cœur.Etait elle malade réellement ?Ou ne voulait-elle plus s’approcher de lui ?Emile s’alarmait ; il ne pensait qu’à Florence, il se demandait avec angoisses commentcette aventure se terminerait, et il n’osait espérer un dénouement heureux.Elle était la fille d’un député; lui n’étaitque le filleul de Yan.Elle était une Parisienne élégante ; lui n’était qu’un paysan mal dégrossi.Tout, naissance, éducation, habitudes, devait les séparer pour toujours.Emile songea sérieusement à se pendre, dans ce coin de forêt où il avait cru être si heureux.A certaines heures, il partait d’un pas tragique.Souvent il changeait de costume.Tantôt, il s’habillait comme jadis, d’une blouse et d’un béret ; tantôt, il revêtait les habits des dimanches, et frisait longuement ses humbles moustaches.Un jour, Yan dit à son filleul : —Tu sais, petit, Marie Catalan va se marier.C’était faux.Mais Emile ne comprit pas.—Diou biban ! éclata le vieux.Il faut que ça finisse ! Et le poing sous le nez d’Emile : —Tu sais, mon garçon, si tu y penses encore, à ta fille de député, je.je.Suffit ! je me tais ! Cela fut lancé d’une voix menaçante.Yan ne savait pas, du reste, ce qu’il avait voulu dire.Mais il décida qu’il irait, le lendemain, demander la main île Marie Catalan pour son filleul.Mai approchait.Voilà une semaine que les yeux d’Emile n’avaient pu se rassasier de Florence.Le jeune homme, voyant Yan Il resta plusieurs heures derrière un talus, un talus herbeux. Y AN 157 faire sa barbe pour se rendre chez les Catalan, eut une crise de désespoir.Il prit son fusil et entra dans la forêt.Des peupliers tremblaient le long d’un ruisseau.Emile se dirigea vers le coin où gisait l’arbre abattu, le coin où toutes choses chantaient pour lui des chœurs mélancoliques.A terre, il y avait des herbes que le pied de Florence avait courbaturées un soir .Ces herbes se redressaient peu à peu.Encore quelques jours et rien ne saurait plus qu’elle avait passé par là.Non, rien! Emile arma son fusil.Les tempes lui brûlaient.Il entendait le rythme saccadé du sang dans ses veines.Il s’assit doucement sur le tronc de l’arbre et plaça le fusil entre ses jambes.Ses lèvres murmuraient quelque chose.Quoi?Il ne savait guère.Des prières sans doute.Au loin, dans quelque champ labouré, il entendait uu paysan dire des phrases simples à ses bœufs : “ Bé, Martin ! Bé, Youan ! ” Va, Martin ! Va, Jean ! Et cela lui remplit les yeux de larmes.Il embrassa le tronc inerte de l’arbre couché.Le canon de l’arme toucha son cou et le glaça.—Mon Dieu ! soupira-t-il.—Bé, Martin ! bé, Youan ! disait toujours le paysan à ses bœufs.Et Emile rejeta le fusil avec terreur.Non, il ne pouvait pas.C’était plus fort que lui.La voix des laboureurs, les conseils des oiseaux, les murmures bienheureux des arbres, tout l’exhortait à vivre.Le suicide, n’est-ce pas une monstrueuse folie?Ils le savent bien, les paysans sains et virils qui n’admettent point qu’il y ait des êtres assez dépravés pour attenter à leurs jours.Que dirait-on dans le pays ?Que penserait Yan ?Non ! Ce serait le déshonneur pour la maison.Et les mendiants galeux, les estropiés geignants qui vont dans la contrée, lamentables, mais heureux de souffrir au soleil, se montreraient du bâton le Bignaou maudit, et diraient, en se signant trois fois : —Jésus ! délivrez nous du mal ! C’est ici qu’un jeune homme de vingt-deux ans s’est tué ! Alors, très malheureux de ne pas habiter une ville sentimentale où les suicidés par amour provoquent l’attendrissement des bonnes âmes, Emile laissa sou arme, et, anxieux, n’ayant plus ni dignité, ni réflexion, il ouvrit sa bouche, puis, de toute sa voix éperdue, comme un cerf brame au mois de mai, il appela : —Florence ! Et aussitôt il tira en l’air un coup de fusil.Un grand bruit, cela fit un grand bruit dans la forêt ; les feuilles crépitèrent sous les plombs.L’écho, très loin, appela plusieurs fois : “Florence!” et fit entendre plusieurs fois une détonation.Emile haletait.Il ne vit rien d’abord, rien que de la fumée.Et ses yeux se dilatèrent ; les veines de son cou se gonflèrent sous sa peau.La fumée se dissipa.Mais Emile ne vit rien encore, rien qu’un tohu bohu de choses qui dansaient: des feuillages, des troncs, des racines, une grande sarabande végétale.Et, dans sa poitrine, son cœur tonnait avec fracas.Non, il ne voyait pas venir celle qu’il 158 LE JARDIN LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ avait appelée, et les lèvres entr’ouvertes, la respiration sifflante, il reprit son fusil dans ses poings nerveux, son fusil qui contenait une charge de plomb encore.—Mon Dieu ! balbutia-t-il, à mon aide ! Il s’était tourné vers le nord, vers le château de la Taulade ; et ses prunelles pleines d’adjurations lumineuses ne distinguaient rien de ce qu’il y avait autour de lui.Rien.Tous les arbres voisins auraient pu s’abattre sur sa tête, il n’aurait pas bougé.Sa respiration s’accéléra, s’accéléra désespérément, comme si tout son être avait couru d’un galop vertigineux à travers la forêt.Et, soudain, ses jambes tremblèrent, son visage s’éclaira d’un long sourire de transfiguration.Le fusil tomba de ses mains glacées.Emile, inconsciemment, fit quelques pas, en tendant ses bras nerveux, comme s’il avait vu un soleil marcher vers lui.Oh ! ce devait être un soleil : car toute la forêt chantait sur son passage ! un soleil : car sur sa route le sol semblait sourire par une soudaine éclosion de marguerites ! Et le visage d’Emile s’illumina, comme pour refléter l’astre joyeux qui approchait.—Mes yeux, mes yeux, ne vous trompez-vous pas ?Il s’avança encore.Et, tout à coup, en poussant un grand cri de triomphe, il tomba aux pieds de Florence, de Florence qui était venue à l’appel de sa volonté, et qui doucement lui baisa les mains, en pleurant de tendresse.Et, longtemps après sans doute, ou peut-être tout de suite, il entendit des explications bénies qui lui versaient du baume sur toutes les plaies du cœur : —Mon Emile, je n’ai jamais pu venir.Jamais! Mon père est rentré depuis hier à la Taulade.On me surveille.Puis j’ai été souffrante.Ma tante a tout compris, l’autre soir, quand on m’a vue arriver si tard.Le cheval était à la maison depuis deux heures ! Emile, je vous aime.N’avez-vous pas senti ma pensée, nuit et jour, auprès de vous 1 Et soudain, le petit-fils de Yan entendit encore ces autres paroles, qui tombèrent sur lui comme une avalanche de roses : —Emile, il faut demander ma main à mon père.Il frémit : __Croyez-vous qu’il me l’accorde, lança-t-il, avec une flamme d’exaltation dans les yeux.—Mais certainement !.Bonjour, Emile.Confiance ! Et Florence disparut, légèrement, sous les branches des arbres. YAN 159 VIII s étreignit le front; il avait peur de le sentir éclater ^°'e' marcha dans la forêt avec l’inconscience d’un SaSK somnambule.Il avait les oreilles pleines de fanfares.Il taisait de grands gestes automatiques, comme s’il avait voulu jeter des poignées de bonheur aux plantes, aux nuages, aux toiles.Toutes les félicités réservées à ce globe devaient être accumulées en lui.Il avait de la joie pour plusieurs hommes, de la joie pour plusieurs siècles, et les organismes qui naîtraient un jour de son corps décomposé seraient tout imprégnés encore de son immortelle béatitude.Il marcha au hasard des routes.Il se sentait poussé par des influences célestes, comme par des mains de lumière ; il alla, sans savoir où elles' le conduisaient.Il traversa des taillis, enfila une allée, arriva dans un bosquet ombreux, où un homme lisait des journaux sous une cabane de chaume.Oet homme était M.Brion, le père de Florence.Emile s’approcha.Il tremblait pourtant.La minute était si solennelle ! Mais, les mains de lumière le poussaient toujours : —Va! va ! semblait lui dire une voix amie, qui chantait dans le vent ; va sans crainte! Le ciel te protège aujourd'hui et rien de ce que tu demanderas ne pourra t’être refusé ! Emile s’arrêta devant M.BrioD.—Bonjour, monsieur le Député ! salua-t il.Le père de Florence leva la tête et reconnut le filleul de Yan.—Bonjour, mon ami !.Qu’y a-t-il de nouveau 1 Tout le monde se porte bien chez vous 1 Emile avait ôté son béret et, quoique la voix amie lui parlât toujours, il se troubla de plus en plus.Il baissa le front, rougit comme une groseille et n’osa rien dire.—Allons ! Allons ! fit le père de Florence.Vous avez quelque chose de sérieux à m’annoncer.Ne tremblez pas ! Je ne suis guère terrible ! Racontez-moi tout.Emile releva la tête, ferma les poings, tendit les jarrets comme un homme décidé à faire un grand saut.—Vous fâcheriez-vous monsieur, balbutia t-il ingénument,_____et ses lèvres brûlaient comme si elles avaient lâché des paroles de feu, —vous fâcheriez vous si mon parrain venait vous demander pour-moi la main de Mademoiselle votre fille ?C’était fait ! La question vertigineuse était formulée ! Emile ne respira plus.M.Brion, lui, respira fortement.Il se tourna vers le jeune homme, le regarda de ses prunelles agrandies, puis il se leva, fit quatre pas sous la cabane de chaume, et agita les journaux sur sa tète. 160 LE JARDIN LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ —Quel garçon bizarre! s’écria t il.Ah! quel garçon bizarre!.Vous demander comme ça, sans crier gare.Très drôle !.très drôle !.Il faut venir à Salignacq pour avoir des aventures pareilles ! Emile frissonnait.Son visage était devenu livide.Le député le regarda de nouveau, et la surprise du premier moment se changea aussitôt en compassion.Il posa sa main droite sur l’épaule du jeune homme et dit-d’une voix amicale : —Rassurez-vous, monsieur Emile ! je ne m’offense pas pour si peu ! Si votre démarche manque de correction, elle n’est pas sans origina, lité, et j'adore les gens qui n’agissent pas comme tout le monde.Il vous plairait de savoir si je vous donnerais ma tille en mariage t Vous me prenez un peu à ï’improviste ; j’avoue que je n ai guère étudié la question ! Pourtant Elorence m’a beaucoup parlé de vous ces jours ci, et j’aurais dû être plus clairvoyant.Il niinpoite! Vous avez l’air d’un brave garçon et vous portez un nom fort honoré dans le pays.Je sais du reste que vous êtes riche, très riche.Je vais donc vous faire connaître toutes mes pensées.Un mariage entre ma fille et vous ne me parait pas impossible.Seulement vous me permettrez de dire que je vois des obstacles sérieux à cette union.Ce n’est pas de votre côté que je les trouve, mais du côté de votre grand-père.Yan du Bignaou possède cinquante mille livres de rente et s’habille comme un mendiant ! Il pourrait avoir des châteaux et habite une vieille baraque ! C’est honteux ! On ne vit pas comme ça ! Moi, vous comprenez, je suis obligé, à cause de ma situation, d’exiger une certaine tenue des gens susceptibles d’approcher ma fille ; et je ne dois pas permettre que son beau-père file du lin, mange de la bouillie de maïs, soigne les veaux ou les cochons, et se laisse tutoyer par ses domestiques !.Vous le lui direz, n’est-ce pas?Il s’amendera, je l’espère, il mènera un train de vie plus en rapport avec sa fortune, et alors, si vous agréez à ma fille, nous pourrons reprendre la conversation de ce matin !.Au revoir, cher monsieur Duvignau ! Tâchez de civiliser le vieux Yan.Tout dépend de lui.Le député serra la main d’Emile et celui-ci s’en alla, le front haut, le pas dansant, le visage illuminé d’espoir.__XI veut, bien me donner sa fille! Il veut bien!.Oh! que je suis heureux ! se dit il en traversant de nouveau la forêt.Il souriait à tous les arbres.Ses yeux avaient de triomphales clartés.Il aurait trouvé sur sa route un page grandiose qui, à "rand bruit de cloches, l’eût sacré empereur d’Occident, comme Charlemagne, qu’il n’aurait pas manifesté la moindre surprise ! En dix minutes il arriva chez lui.Le soleil se couchait.Yan, qui avait filé ses trois quenouilles de lin dans la journée, achevait en ce moment son repas du soir.Il se leva de table et armé de ses béquilles des dimanches, il se disposa aussitôt à partir vers Catalan. YAN 161 Emile prit simplement son grand-père à bras-le-corps.—Venez ! venez ! lui dit il.Et doucement il l’emporta, au nez de la servante ébahie.Et quand il fut dans sa chambre il assit le vieillard sur une chaise, ferma la porte, puis, doucement avec une voix démontée par les sanglots, il balbutia : —Papa, je suis bien heureux ! Yan se tâtait.—Mais il est fou, Diou biboste ! fou ! Et il regardait son petit-fils avec ahurissement.Par la fenêtre ouverte, le soleil mourant envoyait un adieu vermeil dans la chambre, et Emile, sous cette lumière, semblait un grand saint doré d’église.Yan ne le reconnaissait guère.—Je suis bien heureux ! bien heureux ! continuait le filleul.—Mais, mon garçon.répliqua le vieillard.—Je peux l’épouser ! —Qui ça ?—Mlle Brion ! — La fille du député ?—Oui, papa ! la fille du MUe Brion.député, je peux 1 épouser moi, Emile Duvignau ! Et alors il s assit, radieux et chargé de gloire, comme si après ces paroles suprêmes, le monde inutile n’avait eu qu’à se volatiliser sous ses regards.Yan éclata de rire._ —Voyons, petit, reviens à toi ! dit il à son filleul.Il est tard et j’ai à parler longtemps avec les Catalan.Veux-tu me passer les béquilles 1 Alors Emile frissonna.Il rentrait dans la réalité.Il prit dans ses mains fébriles la main osseuse de l’aïeul.Papa, dit il, vous n’avez donc pas compris?Je veux épouser la fille du député, Mlle Florence : elle m’aime ! Et il déborda de confidences.—Vous ne pouvez pas savoir.De si grands yeux ! Et une voix.Vous ne pouvez pas savoir ! Elle m’aime, vous dis je.Vous en êtes convaincu d’ailleurs, puisque vous nous avez surpris, l’autre soir ! Longtemps j’ai cru rêver.Mais non, tout à l’heure encore.Tenez, 2 162 LE JARDIN LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ tâtez cette meurtrissure à mon bras ; vous voyez bien, vous voyez bien ! J’ai les yeux éblouis comme si j’étais dans un arc-en-ciel.Vous ne pouvez pas savoir !.Donc, son père veut bien que je l’épouse.C’est trop de bonheur, vous comprenez?Aussi vous me permettrez bien de pleurer un peu.Oh ! papa ! Yan se dressa.—Imbécile ! dit il.Et, rageusement, il essaya de prendre ses béquilles lui-même.—Papa ! cria Emile.Je ne veux pas, entendez-vous?Je ne veux pas que vous alliez chez les Catalan.Jamais je n’en épouserai d’autre ! —Mais, petit nigaud.—Oh ! taisez-vous ! Si vous saviez ce qui se passe en moi! Je serais capable de tout, papa ! de tout, si vous vous opposiez à ce mariage ! Non ; c’est entendu, je l’épouse.Vous allez demander sa main ! M.Brion est chez lui, dans sa tonnelle.Ne perdez pas une seconde.Faites vite !.Ah ! j’oubliais : je vais vous prêter mon chapeau.Et puis, vous allez quitter cette blouse.Vous tâcherez de vous exprimer en français ensuite.Car le député n’aime guère vos airs de paysan.C’est même une des conditions.—Hein?nasilla Yan, dont les yeux flamboyèrent.Emile, sans se troubler, continua : —Oui, j’avais oublié, M.Brion consent à ce que j’épouse sa tille, pourvu que vous vous civilisiez un peu.Plus de béret, plus de chamarre, plus de sabots, et plus de familiarités avec les domestiques surtout! Vous allez acheter une voiture, nous aurons un cocher, vous porterez une redingote, vous.Il s’arrêta.Le visage de Yan semblait bouleversé par un tremblement de terre ! On eût dit que le vieux voulait éclater de rire ou fondre en larmes, et il ne pouvait faire ni l’un ni l’autre.C’était effroyable.Ses bras ébauchaient machinalement un geste bizarre, le geste de filer avec frénésie une fantastique quenouille de lin.___Un monsieur! put-il enfin articuler.Il faudra que je devienne un monsieur, moi, Yan du Bignaou ! Et il se décida tout à coup à rire, à rire convulsivement, avec des éclats qui firent trembler les murailles.Emile bondit.___Eh bien, vous savez, dit il avez un frisson dans ses tempes, si vous ne voulez pas le devenir, je.—Quoi donc ?demanda paisiblement le vieillard.Emile s’affaissa : ___Oh ! papa ! que c’est donc malheureux ! Et il étreignit, dans ses mains crispées, les doigts maigres de son grand père., Il ne dit plus rien.Il s’assit sur une chaise, mit ses coudes sur ses o-enoux, ses joues dans ses mains, et regarda inconsciemment, à travers ses larmes, les dessins obliques des carreaux rouges qui pavaient la chambre. YAN 163 Le jour finissait.Au plafond, les suprêmes rayons du soleil s’étaient fondus, en imbibant les murs d’une grande tristesse grise.Et, dans un champ lointain, montait uue chanson lente, la simple chanson de quelque laboureur, rentrant chez lui à pas calmes, le râteau ou le pic sur l’épaule.Et Yan considérait, sur le front découvert d’Emile, une petite cicatrice blanche, une ancienne blessure que le filleul s’était faite jadis, à l’âge de trois ans, en tombant d’une chaise.Oh ! les souvenirs bénis ! Yan promena sa main tremblante sur le front tendre de son petit-fils.—Ecoute, lui dit-il,—et sa voix résonnait avec une tendresse infinie, —écoute, enfant : Je t’aime bien.J’ai vécu si heureux avec toi ! je mourrai si heureux si je meurs près de toi ! Je te parle avec toute mon âme; écoute: Devenir un monsieur! Je le voudrais, si tu devais y trouver quelque plaisir.Tout ce que tu désireras, enfant, tout, je le ferai, tu le sais bien.Mon bon Emile ! Mais j’ai promis à Dieu, moi, de ne pas devenir un monsieur, de ne pas faire de toi un monsieur ! Je l’ai juré ! A Dieu, te dis-je ! Et Dieu existe, va ! quoi qu’on en pense à Paris.Et je sens bien, dans les larmes que je verse en ce moment, qu’il est près de nous, Emile, et qu’il m’encourage à te parler ainsi.Oui, devant ton père mou-raut, j’ai juré cela.Et c’est sacré, vois tu, ce qu’on promet alors.Sans doute, il y a des personnes que ces choses font rire.Mon enfant, il ne faut jamais rire de rien.Retiens ce conseil d’un vieux qui ne rit plus.Emile ne bougeait pas.Aucun argument n’aurait pu entamer son amour.Toutes les supplications humaines auraient passé sur lui, comme toutes les averses du ciel sur un marbre, sans le pénétrer.Alors Yan dit : —Eh bien ! j’ai autre chose à t’apprendre.Cette demoiselle Florence n’a pas le sou.Je le tiens d’excellente source.Le père est criblé de dettes.Quant à la personne elle-même : une jeune fille de Paris, par conséquent de mœurs plus ou moins.Emile se leva.—Ah non ! criâ t il.Je vous en supplie, pas ça ! Et Yan comprit, à la flamme qui passa dans les yeux de son filleul, qu’il ne fallait pas aller plus loin.Il quitta sa chaise, fit quelques pas douloureux en se tenant aux meubles, alla prendre ses béquilles, et, sans mot dire, essaya de sortir.Au moment où il ouvrait la porte, Emile s’élança vers lui.—A genoux ! tenez, à genoux, je vous en conjure, murmura-t-il en tombant à ses pieds, permettez que je l’épouse ! —-Aux conditions que tu m’as dites ?Jamais ! Et Yan s’en alla.Emile se remit debout.Il était livide.Il regarda s’éloigner son aïeul. 164 LE JARDIN LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ —Papa ! appela-t-il d’une voix éperdue.Papa !.Mais Yan disparut, tandis qu’au loin les cloches de Salignacq tintaient un mélancolique angélus sur les landes violettes.Alors, Emile rentra dans sa chambre, pressa un instant son front dans ses mains, puis, devant un vieux bénitier en faïence où un Christ informe saignait du vermillon par son liane bleui, il dit : —Mon Dieu, pardonnez moi ce que je vais faire ! Il ferma ses volets et verrouilla sa porte.IX ¦'A tout en marchant, il grommelait : Il marchait à grandes béquillées.Et, »sAN était déjà loin.rjl lîidd —Ce pauvre enfant !.Ouf ! quel malheur ! Quand il eut dépassé la petite allée qui faisait commu niquer le Dignaou avec la route, il s’arrêta, s adossa contre un arbre et s’essuya le front.Il avait chaud comme s’il avait porté deux sacs de blé.Alors il se signa, joignit les mains et dit : —Jésus, inspirez-moi.Il reprit ses béquilles soudain.—Tant pis ! j’y vais ! dit-il tout haut.Et au lieu de prendre le chemin de Catalan, il s’engagea dans la forêt de la Taulade.Des gens passaient en le saluant a voix haute, à la façon du prtj o.Lui n’entendait rien.Il croyait avoir le tonnerre dans son front.Il franchit un talus, malgré ses béquilles, sans aucune hésitation, comme s’il avait eu encore ses jambes de vingt ans.Et, dans la forêt, il trouva le sentier voulu, très vite, sans trébucher une seule fois- , La soirée était douce.Une grosse étoile blonde, l’étoile de l’amour, s’épanouissait déjà au couchant.Le vieux cœur de Van bondissait sous la chamarre.D^ns une mare que recouvraient des feuilles, il se crotta.___Tant mieux, pensa-t-il.J’aurai une tenue plus hostile ! Et il donna une tournure vulgaire à son béret, et il résolut d’exagérer toutes ses grossièretés de paysan.___Nous allons voir ! grommela-t-il en sautillant sur ses béquilles.Ah ! la sorcière ! .nous allons voir ! Il arriva en quelques minutes à la Taulade.D’abord 1 approche du château l’intimida.Voilà trente ans qu’il n’avait pénétré dans cette maison de messieurs et de dames.Il amortit le bruit de ses béquilles sur les pelouses, il retint sa respiration.Même, un instant, il s’arrêta, se demandant s’il ne faisait pas une folie. YAN 165 —Bah ! il faut que je vois ce que celte petite a dans le corps ! décida-t il.Et crânement, il s’avança.La nuit était claire.Sur les branches recueillies, des insectes invisibles chantaient, de toutes leurs ailes éperdues.Yan, le cœur oppressé, arriva devant une barrière.C’était tout près du château.Aucun chien n’avait grogné encore.Il regarda un moment, avec des yeux jaloux, l’antique édifice qui osait, dans Savignacq, rivaliser de faste avec le Bignaou, puis, ayant concentré toute l’énergie de ses nerfs, il voulut ouvrir.Il ne sut pas.Ces Parisiens ont des barrières qui ferment si drôlement.—Satanés Parisiens ! , gronda Yan.Et, vainement, il promena ses doigts dans les barreaux.Il y avait déjà dix secondes qu’il tâtonnait, quand un gros chien s’élança vers lui, en aboyant à pleine gueule.—Bonsoir, Yan ! dit alors une très douce voix.Le vieillard leva la tête.—Attendez ! continua la voix.Je vais vous ouvrir.Et Yan vit une silhouette de femme encadrée là haut ; dans une croisée.-— Ce doit être la bonne, pensa-t il.Oui, il faut que ce soit une bonne, pour prononcer Yan comme ça.La silhouette avait disparu, mais quelques secondes après, Yan la reconnut sous la forme d’une belle fille qui sortait allègrement du château et courait vers lui.—Voici, Yan ! Entrez ! Cependant, Florence lui mettait nn coussin dans le dos.Et la belle fille ayant ouvert la maudite barrière, prit le vieux paysan par le bras.Ce n’était pas une bonne.C’était Mlle Florence elle même.Et Yan, au fond, en fut très navré.—Ah ! si elle m’appelle souvent de cette voix-là ! pensa-t-il.Donc il se mit en garde. 166 LE .JARDIN LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ —Bonne nuit, mademoiselle ! dit-il sèchement.Et il bâilla devant elle, sans pudeur, pour paraître plus mal élevé qu’il n’était.Cependant la main de Florence produisait la sensation d’une aile d’oiseau sous l’aisselle du vieillard.Oh ! pressé par cette main, il se trouvait alerte et rajeuni ! La voix continuait : — Vous allez bien, Yanî — Oui, je vous remercie.Et votre santé pareillement! Non, jamais dans le pays, une jeune fille n’aurait su, avec tant de grâce, tant de sollicitude, aider un pauvre infirme à marcher.Et Yan brida fortement ses lèvres pour ne pas dire : — Ah ! mademoiselle ! vous êtes bien bonne, bien bonne ! Il prit un parti héroïque.Ayant découvert un banc contre un mur, il se laissa tomber dessus.— Comme ça, pensa-t-il, j’échapperai à l’influence de la main.— Vous ne voulez pas entrer, Yan 1 Papa est absent, mais vous serez le bienvenu quand même.Ma tante est à la maison.Elle lit.Entrez donc, Yan ! C’étaient des paroles claires et douces comme des airs de flûte.Quand elles s’insinuaient dans l'oreille, chacune déliés semblait enveloppée dans le pétale d’une fleur bleue.Oh ! c’était frais ! Et après ces paroles, ce ne fut pas une main, mais deux, qui s’abattirent sur le malheureux paysan.Et la voix, de plus en plus douce, de plus en plus fraîche, opéra de concert avec les deux mains.— Comment, Yan ! Vous voudriez rester dehors ! Mais vous attraperiez du mal ! je vous en prie ! entrez un instant.Je vous demande bien pardon, si je ne sais pas vous supplier en patois.J’apprendrai, Yan ! Allons ! donnez-moi le bras comme ceci.Prenez garde ; il y a une marche, là ! Marchez-vous à votre aise 1 — Je crois bien ! répondit Yan malgré lui.Et il ne put s’empêcher de regarder, avec ses petits yeux entourés de rides, les deux yeux profonds de Florence.— Gredins d’yeux ! ils parlent gascon ! pensa-t-il.Et, un peu effrayé, il s’avança au bras de la jeune fille, en redressant son dos de toutes ses forces, pour paraître encore gaillard.Triomphant, radieux à côté de Florence, non sans penser au jour un peu oublié où il conduisait Mme de Bignaou à l autel, il entra dans le château.— Par ici, Yan ! dit sa compagne.Yan voulait tout humblement aller à la cuisine.— Par ici.Venez au salon ! Et elle le conduisit dans une pièce toute resplendissante d étoffes, de dorures, de glaces, de fleurs, ou Yan ne s entendait pas marcher, tant les tapis étaient lourds, et ou il demeura bouche bée, tant toutes choses étaient belles.— Là ! asseyez-vous maintenant ! Yan se sentit guider vers un siège troublant, capitonne de soie rose, un profond et large fauteuil, en tout semblable certainement Y A N 167 à celui que le bon Dieu des laboureurs occupe là haut au-dessus des nuages, quand il trône parmi sa grande cour d’anges et de prophètes.Et Yan, que tant de prévenances auraient exaspéré autrefois, se trouva très flatté à cette heure.11 s’assit, se découvrit avec respect, et même il enleva, d’un frottement de manche, une tache de boue qu’il remarqua sur son pantalon.— Mille excuses, mademoiselle, — et il s’efforçait de réprimer son accent — mille excuses pour avoir osé me présenter ainsi.Ce sont mes vêtements de travail, et.Mais les yeux gascons de Mlle Florence pardonnaient généreusement.Alors Yan regretta presque de ne pas s’être coiffé du chapeau vdiculeque lui avait proposé son petit-fils.Cependant Florence lui mettait un coussin dans le dos, un tabouret sous ses pieds, le débarrassait de ses béquilles, installait des abat-jour de dentelles sur les lampes pour ne pas lui blesser les yeux, fermait les croisées pour éloigner la fraîcheur nocturne de ses épaules, le soignait, le dorlotait, l’étourdissait de bavardages amusants comme des chants d’oiseaux ; et finalement, elle vint s’installer à côté de lui, si belle, si aimable, si resplendissante de grâce et de bonté, que le vieux Yan eut envie de tomber à genoux devant elle, et de lui chanter des cantiques.Mais il se secoua : —Surveille-toi, mon bonhomme ! se dit-il, ou tu es perdu ! Et tout haut, brusquement : —Alors, mademoiselle, vous.vous.aimez mon petit-fils, Emile ?Florence ne dit rien.Elle osa seulement prendre une main de Yàn dans ses mains veloutées.Et lentement, elle baissa la tête, pour ne pas laisser voir ses grands yeux illuminés de larmes.Alors Yan fut si heureux qu’il lui baisa les doigts.— Oh ! pardon ! balbutia-t il, je n’aurais jamais cru.Oh ! mademoiselle ?.Il se tut lui aussi, car il se sentait venir une voix ridicule dans le gosier, une voix entrecoupée de sanglots.Il s’en alla.Que pouvait il apprendre encore?Rien.Les larmes lui avaient tout dit.Il s’en alla.Et ses oreilles étaient si pleines de musique, ses yeux si éblouis de beautés, qu’il n’entendit, qu’il ne vit rien de ce qui se passa autour de lui.Il comprit à peine que Florence lui redonna le bras pour s’en retourner, qu’elle lui cueillit des poiguées de fleurs en passant au jardin, et qu’elle le fit précéder dans la foret par un domestique tenant à la main une lanterne.Puis il crut bien que la jeune fille lui disait un bonsoir très harmonieux dans lequel elle appelait Yan : papa.Mais cette supposition était si ambitieuse qu’il n’osa trop l’admettre ; et il se surprit en train de prier Dieu, do prier Dieu en français, certes ! quand, titubant de félicité, il arriva dans la vieille avenue du Bignaou. 168 LE JARDIN LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ Mais à peine eut-il fait quelques pas dans cette av nue, qu’il poussa un cri terrible.— Diou biban ! Un panache de flammes sur sa maison ! — Au feu ! hurla Yan.Au feu ! Et il s’élança sur ses béquilles.Le Bignaou brûlait.Yan ouvrit des yeux pleins de terreur.— Mais c’est vrai, allez ! souffla-t-il, c’est bien vrai ! Et il se mit à trembler de tous ses membres.— Au feu ! Il ne pouvait même pas crier.La voix se mourait dans sa gorge.— Au feu ! Il reprit sa course, il s’approcha de la maison, s’approcha vite, en sautillant de façon lamentable sur ses béquilles — Poutoun ! Cadet ! Emile ! voulut il appeler.Mais la bonne seule était présente ; eile se frottait les yeux sans savoir que faire L’incendie commen çait à peine.Les bœufs bramaient en secouant leurs mangeoires.Un cheval avait fendu la porte de l’écurie à coups de sabots, et s’enfuyait, effaré, vers les champs.—- Emile ?Où est Emile?put demander Yan.— Je ne sais pas.Je ne l’ai pas vu ! répondit la servante.Et des voisins accouraient, hagards.______-Où est ce que le feu a pris?Comment?Où sont les domestiques ?Mais nul ne savait répondre aux questions de Yan.Les domestiques ?ils étaient à l’auberge, sans doute.— Mile ! Mile ! A travers le crépitement des flammes, on entendait ce lambeau d’appel, ce cri exténué du vieux paysan cherchant son petit fils.Soudain, un éclair dans la pensée de Yan : — Ah ! c’est sur la chambre d’Emile, le feu ! «Æ " è jï% ‘ Oh ! pardon ! ” sanglota Yan. YAN 169 I) courut, il cassa une béquille en route.— Emile ! clama-t-il.Et cognant sur une porte : — Es-tu là, Emile?Aucune voix ne répondit.La porte était verrouillée.— Au secours! Une hache ! Vite une hache ! demanda Yan en se tordant les mains.Dans un coin, il aperçut un maillet à égrener le mais Il le prit ; et, retrouvant dans ses bras rouillés un peu de la force des jours passés, il frappa désespérément sur la porte.Après trois coups elle céda.Et à travers les planches disjointes, Yan s’élança, au risque de tomber dans les flammes.Il s’élança, et tout à coup, entouré de feu, lui apparut Emile, Emile inerte qui semblait dormir sur son lit.— Oh ! pardon ! sanglota Yan, en comprenant ce qui s’était passé.Pardon ! Viens ! Je ferai tout ce que tu voudras ! Tout, m’entends tu ?Et il arracha Emile de sa chambre.— Viens donc ! Je l’ai vue, ta flancée ! Un ange ! Vous vous marierez dans un mois, malgré le serment à ton père, malgré le serment à Dieu, malgré tout, Emile ! Pardonne-moi ! Alors Yan, qui défaillait, sentit brusquement les bras de son filleul s’attacher à son cou, dans un long transport de reconnaissance.— Eh ! qu’elle brûle si elle veut, la vieille baraque ! dit le vieillard, sous l’étreinte de son filleul.Qu’elle brûle ! puisque je vais te faire bâtir un château ! Mais quand il sut Emile hors de danger, quand il fut bien convaincu que personne n’avait pris mal dans la maison, Yan, qui était né au Bignaou, qui y avait aimé, souffert, vieilli, se permit de pleurer quelques larmes en voyant s’abattre les chers murs, les bons murs de la douce maison dont les pierres tombaient à ses pieds avec des bruits vagues, plaintifs comme des adieux d’amis.X Swgf’INCBNDIE épargna les granges.La maison d’habitation slSfè elle-même ne fut pas sérieusement endommagée.Mais Yan SÏKÎR qui, depuis son entrevue avec Mlle Florence, croyait avoir une âme neuve dans son corps, désira qu’il ne survécût presque rien de son ancienne demeure.Quand les murs du Biguaou furent refroidis, le parrain d’Emile embaucha des maçons pour édifier une maison nouvelle.Un architecte fut mandé, un architecte de Paris.Il proposa des plans très coûteux et très imcompréhen-sibles, que Yan accepta sans hésiter.Il fallait aller vite. 170 LE JARDIN LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ La noce devait avoir Heu, non dans un mois, — il était impossible d’arriver si tôt, — mais dans six mois au plus tard.Emile menaçait de s’engager, s’il n’épousait pas Florence Brion avant le premier de l’an.Et Yan comprit son impatience, certes.Lui même, du reste, exigea que les choses marchassent rondement.Tout de suite, il prépara la grande métamorphose qui lui avait été imposée.Il s’agissait de transformer le vieux paysan de Gascogne en un monsieur des plus distingués.Yan s’y appliqua aussitôt de son mieux.Il ne se coiffa plus d’un béret.Il ne chaussa plus ses lourds sabots de verne.Il pendit à un clou sa bonne chamarre bleue.Cela ne l’attrista pas outre mesure.A peine perdit il l’appétit quand son filleul exigea qu’il parlât le français à table.Pendant soixante-dix-huit ans, sa langue avait gasconné, avait articulé “>
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