L'Abeille canadienne : journal de littérature et de sciences, 1 novembre 1818, dimanche 15 novembre 1818
e Canadienne, URNAL LITTÉRATURE ET DE SCIENCES.J Ego apis ffîaiinx More modoque tirata carpentis thym a per fa bortm Phirimum circà nenms, wiitiq*e Tihuris ripas, operosa par ms Carmin a Jïngu, Horace, Livre iv.Od« i.Et raoi, tel que l’Abeille de Matins, qui picore avec des travaux infiui» le suc délicieux du tbiui, nu tour des bois et le long «les ruisseaux de l’humide Ti roli ; jo compose, non saus peine, des ouvrages pro portkmnés a ma loibiesse.15 Novembre 1818 HEJYRf MEZ1ERE, ANGLO-CANADIEN, EDITEUR ET PROPRIETAIRE >*»««*< A MONTREAL: «HEX PARS, I31PR1MSUR, Rüfc SAINT RAVI, Près du Marche neuf.r ¦ 'Si ?L’Abeille Canadienne, JOURNAL DE 9 LITTERATURE ET DE SCIENCES 15 Novembre 1818.I 1 ‘ • .- - .i, LA GRECE.ELEGIE.\ • • • * SUR les pas glorieux du chantre de Rent Aux bords de l’ilissus je me sens entraîné; Plein de sa poétique ivresse, ' De cette belle et docte Grèce.1 Mes pieds pressent le sol, jadis si fortuné, Cette terre, aujourd’hui froide, silencieuse, D’une terreur religieuse A saisi mon cœur consterné.• • Où sont-ils ces héros dont la valeur brillante Fit régner en ces lieux la sainte liberté?Accourez aux acccns de ma voix gémissante : .w w Venez voir de vos dons le Grec déshérité, .' Aux fers du Musulman livrant sa main tremblant* » Et la mère des arts esclave obéissante Des caprices cruels de la stupidité.Sous un joug afireux accablée, La grèce apparoit à mes yeux, Comme une veuve désolée ; Pleurant ses héros et scs dieux : 2C r> L’ABEILLE CANADIENNE.Dans cotte vaste solitude, Dégradés par la servitude, Les descendais de Périclès Ignorent leur propre patrie, Et de leur gloire évanouie N’ont ni souvenirs, ni regrets.La.grècc tout entière, hclas! ensevelie, Ne vit plus que dans ses débris.Aux yeux du voyageur, péniblement surpris, Tout offre de la tyrannie Les outrages dévastateurs ‘ Par-tout d’avides oppresseurs Exercent avec barbarie Le droit terrible des vainqueurs.Dans ses plaines jadis riantes et fertiles, Où d’un sommeil de paix dorment des thermopyles Les intrépides défenseurs, Mort aux grands souvenirs et de Sparte et d’Athènes.Tout un peuple traîne des chaînes Sur ia tombe de ces héros.Réveillez-vous, sortez de vos tombeaux ! Venez, morts immortels, dont la longue mémoire Doit vivre autant que l’univers : Armés de vingt siècles de gloire, Paroisscz ; et bientôt, délivré de scs fers, Le grec régénéré, connoissant la victoire, Au Tartare insolent fait repasser les mers.'Mais, hélas! tout est sourd à ma douleur amère Sur ce rivage solitaire, Que frappe le courroux du sort, Mon amc, d’horreur oppressée, N’entend plus que la voix glacée Et du silence et de la mort.D’une consolante chimère M on triste cœur fut trop épris; Plulon ne rend point à la terre Les demi-dieux qu’il a surpris : Et tandis que ina voix résonne Autour de leurs sacrés tombeaux, Répétant les noms des héros ü’Athènc et de Lacédémone, Un Turc, d’un sacrilège liras, Prise la dernière colonne Du temple auguste de Pallas.M.AnnA.\s, NOVEMBRE 1818.HS Le Pèlerinage de Lemierre, ou I/E PREMIER DU MOIS.LEMIERRE, sans nul appui que ses propres forces, sans protecteurs que son travail, parvint à l’existence la plus honorable et au fauteuil académique.Doué d’un caractère aimable, et d’une simplicité de mœurs qui lui firent un grand nombre d’amis, on ne le vit jamais envier le succès d’un rival, ni attaquer une réputation justement établie.Pénétré de toute la dignité de l’homme de lettres, et livré sans cesse au délire poétique, il se livrait exclusivement à ses occupations chéries, et courait avec honneur la carrière qu’il avoit entreprise.Cependant il étoit l’unique soutien de la mère la plus tendre et la plus vénérable, réduite par des malheurs à un état de gêne qu’il sut alléger avec un zèle infatigable, avec une piété filiale dont il mérita d’étre cité comme le plus parfait modèle.Jeune encore, et relégué dans une humble demeure, Lemierre se ré-duisoit à Paris au plus strict nécessaire, pour subvenir aux besoins de celle qui l’avoit fait naître.J’ai plus d’une fois entendu ce littérateur distingué raconter avec plaisir les premiers mo-mens de sa carrière, qu’il regardoit comme le plus heureux temps de sa vie, et nous assurer qu’à cette époque sa dépense générale ne montoit pas à plus de vingt-cinq sous par jour.11 se faisoit alors environ douze cents francs de ses ouvrages.Plusieurs prix remportés à différentes Académies de province, et dont il vendoit les manuscrits, lui procurèrent à peu près cette somme pendant plusieurs anuées.Il eut pu, comme tant d’autres de ses confrères, se montrer dans le monde avec quelque avantage, et sacrifier quelque chose à ses besoins, si ce n’étoit à ses plaisirs ; mais il songeoit saus cesse qu’à Villiers-le-Bel, près d’Ecouen, demeurait sa mère âgée de cinquante ans, trop ficre pour lui jamais rien demander, mais en même temps trop tendre pour refuser ses pieux et honorables secours.11 avoit donc pris l’habitude d’aller, chaque premier jour du mois, offrir 284 L’ABEILLE CANADIENNE.lui-même à cette mère chérie tout le surplus de sa dépense par-çulière, c’est-à-dire, à peu près soixante francs, avec lesquels cette respectable dame trouvoît, dans le joli village qu’elle ha-bitoit, une existence suffisante, et qui la dispensoit de recourir au travail de ses mains.Cependant, ne voulant point abuser de la générosité de son fils, dont elle ignoroit une grande partie des sacrifices, elle se reslreignoit de son côté dans son humble habitation, seule et sans domestique, vaquant elle-même aux soins de son petit ménage.Sa dépense étoit si bornée ! son économie si sévère 1 Avec quel plaisir elle se retranchoit sur la moindre chose, pour fêter chaque mois la présence de ce bon fils, qui ne manquoit jamais, quelle que fût la rigueur ou la chaleur de la saison, d’arriver à Villiers-lç-Bel sur les dix heures du matin, après avoir marché pendant quatre heures, et se refusant même la légère dépense des petites voilures de Saint-De-pis, pour ne diminuer en rien son offrande 1 Oh ! que cette entrevue étoit délicieuse et mutuellement sentie 1 comme Lemier-re oublioit promptement les fatigues du voyage, en voyant les yeux attendris de sa mère s’attacher sur les siens, en sentant ses bras caressans le presser contre ce sein qui avoit allaité son enfance ! qu’il se trou voit riche alors du peu qu’il possédoit, et que le premier produit de ses ouvrages lui paroissoit un précieux trésor ! II passoit ordinairement tout le reste de la journée auprès de sa mère : tantôt il soignoit les fleurs du jardin, tantôt il préparoit Je bois nécessaire pour la cuisine ou le chauffage, et prenoil plaisir à remplir d’eau la grande fontaine de grès.Le soir s’é-tablissoit la causerie la plus intéressante, et souvent la plus gaie : elle s’animoit pendant un souper très-frugal, mais que Lemierre ne se permette!t pas toujours à Paris ; enfin, après la nuit la plus heureuse et le sommeil le plus doux, notre voyageur comblé de tendresses, chargé de bénédictions, se remettoit en route, et revenoit à pied dans la capitale, où il préparoit de nouveau son pèlerinage pour le mois suivant.Plusieurs années se passèrent ainsi ; mais comme l’ambition va toujours recherchant Je cœur de b’homme le plus simple et le plus indépendant, elle fit naître à notre poète un seul désir bien légitime, sans doute ; ce fut de pouvoir offrir assez à sa mère, pour qu’elle eut auprès d’elle une bonne gouvernante, qui lui NOVEMBRE 1818.285 Avilit le gros du ménage, et la soignât en cas de maladie ou d'infirmité; mais pour cela, il falloit en quelque sorte doubler Is somme ; ce qu'il ne pouvoit faire à moins de nouveaux succès, lie sort fut favorable à ses vœux : son poème sur l'Empire de la Mode., et celui sur le Commerce, lui méritèrent les prix de poésie de l’Académie Françoise, et le classèrent parmi les jeunes littérateurs qui donnoient l’espoir d’une véritable célébrité.A-vec quel transport il alla faire hommage à sa mère de sa nouvelle couronne ! ïl partit, cette fois, dès les premiers rayons du jour, et parcourut les cinq lieues de Paris à Villiers-le-Bel en moins de trois heures.C’étoit au mois d’nout, et la chaleur étoit excessive : comme il étoit entre Pierrefitte et Sarcelles, marchant à l’ardeur du soleil, inondé de sueur et couvert de poussière, il est rencontré par fiarthe et Rivarol, deux de ses confrères, qui revenoient du château d'Ecouen dans une voiture brillante.Ils la font arrêter pour féliciter le lauréat de l’Académie sur son double triomphe, et lui demandent comment il peut voyager ainsi à pied, seul, par la chaleur.“ C’est mon usage, répond Lemierre ; j’ai fait vœu d’un pèlerinage tous les mois, auprès d’une femme qui m’est bien chère, et je viens de Paris sans m’arrêter.—J'entends, dit Barthe, ami du plaisir et grand coureur d’avenlures; c’est une jolie personne qui va recevoir l'hommage de vos lauriers.—Mais, mon cher, ajoute Ri-rarcl, avec ce ton caustique et cette piquante saillie qui le cr;-ractérisoient, des lauriers académiques sont quelquefois bien pesans, et vous allez arriver chez votre belle un peu trop fatigué peut-être.—Sans doute, reprend Barthe, vous deviez au moins prendre une petite voiture jusqu’à Saint-Denis.______Oh, non, réplique naïvement le poète couronné; ce seroit quinze sous de .moins pour elle.’’ A ces mots il les quitte, et continue son chemin.“ Quinze sous de moins pour elle ! répète Rivarol ; cela ne donne pas une haute idée de la dame de ses pensées.—Vous verrez, ajoute Barthe, que ce sera quelque minois de village, quelque jolie petite laitière de ces environs, qui aura blessé l’invulnérable.Il a du talent, sans doute ; mais les goûts trop simples, et fuyant sans cesse le plaisir.—Et puis une austérité de mœurs, une duperie de principes!.Quand un écrivain se couvre de pavots, c’est en vain qu'on lui prodigue des lauriers ; il ennuie, ne parvient à rien, et voyage à pied.” g ? 2 SO' J/ABEILLE CANADIENNE Pendant que ces deux aimables fous, suppôts renommés de dépigraimne et de la satire, continuent leur voyage, en passant en revue les cercles qu’ils ont charmés, les réputations, qu'ils ont laites ou détruites, les femmes sensibles qu’ils ont désespérées, le simple et modeste Lemierre arrive à Ville-le-Bel, et double l’éclat de ses lauriers en les offrant à sa mère.“ ils me 41 sont d’autant plus chers, lui dit-il, qu'ils me donnent enfin le “ pouvoir d'exécuter le projet que j’ai formé depuis long-temps, de vous offrir, chaque mois, le double de la somme que vous receviez.Mais c'est à condition que vous prendrez une gou-“ vernarUe, qui vous rendra tous les services dus à votre age et à vos anciennes habitudes.” Madame Lemierre voulut s’opposer à cette offre, que réprouvoil la prudence, “ La carrière littéraire, disoit-clle à son fils, est si chanceuse ! Un succès vous donne aujourd'hui de l’aisance, et bientôt un revers peut vous rn priver.—Je n en disconviens pas, répond le poêle ; mais en attendant que ce revers m’arrive, laissez-moi jouir avec délices de mes premiers avantages, en vous entourant de tous mes soins, en vous ramenant a cette honnête aisance dans laquelle vous a-vcz vécu si long-temps, ot dont vous n’avez été privée que par des malheurs imprévus et par les sacrifices sans nombre que vous avez faits pour mon éducation.Puisque le champ dans lequel vous avez semé devient fertile, il est bien juste que vous iotiissiez de scs prémices.” En achevant de parler ainsi, il met un genou en terre, et dépose sur ceux de sa mère attendrie cinq louis, en la laissant libre d’en faire l’usage qu’il lui plairait ; mais en lui déclarant que tous les mois elle recevrait pareille somme.Le sort parut seconder tant de dévouement et d’amour : le poème des Fastes; et celui de la Peinture, qui achevèrent de fonder la réputation de leur auteur, lui méritèrent de nouvelles couronnes académiques.Bientôt les tragédies d'Hypermnestrc et de la Veuve du Malabar, obtinrent un si grand succès d‘af-fliic.ncc, que Lemierre se trouva non-seulement en état de four-»iir à sa mère les cent vingt livres par mois, mais que bientôt il acheta la petite maison qu'elle hnbitoit.Il l'agrandit, l’embellit peu à peu, donna au jardin plus d'étendue ; et la bonne dame eut par ce moyen l’assurance de conserver toute sa vie -:oüc charmante retraite, où jamais, tant qu’elle vécut, son fils NOVEMBRE 1818.üu i îitj manqua d’aller faire son pèlerinage accoutumé.Lui-même sc procura dans Paris une demeure plus commode et pius propre à recevoir les personnes de distinction qui le recherchoicnt, tant pour scs talons, que pour ses qualités morales.Il sentit alors qu’il ne pou voit plus sc dispenser de se montrer dans le grand monde ; mais, craignant de dissiper ce qu’il avoit amassé par son travail et sa persévérance, chaque fois qu’il alloit porter son offrande à sa mère, il lui déposoit tout ce que ses succès soutenus lui produisoient, la chargeant d’employer ces fonds à l’acquisition d’une ferme qui, dans le cas où il viendrait à mourir avant elle, lui assurai un revenu suffisant pour conserver l'aisance qu’il avoit pris tant de plaisir à lui procurer.Un jour qu’il se rendoit, selon son usage, à Villiers-le-Bel, par une pluie d’automne assez considérable, il est rencontré de nouveau sur la route de Saint-Denis, par l’élégant et joyeux Marthe, qui se rendoit seul, dans un riche vis-à-vis, au château d'Ecouen, où se réuni>soit alors la plus brillante société de Paris.“ Comment, c’est vous, mon cher Lemierre ! Eh quoi, toujours à pied, et par un temps semblable!—Je me suis fait à toutes les intempéries de l’air, aux caprices de toutes les saisons.—Comme vous voilà mouillé, crotté ! C’est bon pour un auteur tombé, mais non pour \ous que Melpomene vient de couronner des plus brillans lauriers.—La pluie ne leur fait point de mal.— Et ou donc allez-vous comme cola ?—A ma petite maison de \ illiers-le-Bel.—Et moi à deux pas de là, au château d’Ecouen: parbleu, vous monterez dans ma voiture, c’est-à-dire dans celle que la duchesse D*** a bien voulu me prêter.—Je vous rends grâce ; je fais toujours mon pèlerinage à pied.—J’entends pèlerinage d’amour: il faut (pie le voire soit d’une constitution bien robuste, pour supporter un si pénible voyage.—J’en faL l’aveu ; mon attachement est tel, qu’il ne finira qu’avec ma vie.—\ ous voilà donc pris, à la fin, grand moraliste, qui, sans cesse» boudiez le plaisir! D'honneur, j’en suis ravi.Mais encore une lois, montez donc, je vous conduis à Villiers ; vous saluez à la hâte votre belle qui s'empresse de faire sécher vos habits : é vous faites un peu do toilette, et je vous emmène au château d Ecoucn, où l’on reçoit avec distinction l’auteur couronné, où chacun lui prodigue les hommages les plus flatteurs.—Je vous remercie ; le?grands cercles m étourdissent, je n'y verrais plus 288 I/ABEILLE CANADIENNE.au milieu de vous tous.—Adieu donc, et courez où l’amour voir?appelle.—Et vous, où le plaisir vous attend.” Lemierrc s'amusoit plus que jamais de la méprise de Barthc / et bravant avec courage la pluie qui redoubloit encore, il arrive chez sa mère, transpercé jusqu'aux os, et en reçoit les soins les plus tendres.Elle avoit, conformément aux intentions de son fils, pris pour sa gouvernante une pauvre veuve, dont le babil et la franche gaîté faisoient supporter la laideur repoussante et l’al-lure grotesque.Elle se joignit à sa maîtresse pour combler Le-rnierre d’égards et de douces prévenances.Elle lui devoit la paix et le bonheur de ses vieux jours : aussi n’étoil-il pas un seul habitant du village à qui elle ne contât chaque jour tout ce que ce digne fils faisoit pour sa mère, et par contre-coup, pour elle-même.Lemierre, en arrivant, remit à sa mère environ cent louis, montant des huit dernières représentations de la Veuve du Malabar.C’étoit un des produits les plus forts qu’il eût encore recueillis au théâtre ; et cette somme complétoit celle que dé-siroit madame Lemierre pour acquitter le prix d’une ferme des environs, qu’elle avoit achetée nu nom de son fils.Ce fut donc avec une joie inexprimable qu’elle en grossit le petit trésor dont elle étoit dépositaire, promettant bien d'aller, dès le lendemain matin, porter la somme complète chez le notaire du canton, qui deineuroit à une demi-lieue de Villiers.Le beau temps succédant à la pluie, et le soleil ayant déjà séché la surface de la terre, Lemierre employa le reste de la journée à cueillir les fruits d’automne, à les ranger dans le fruitier, à préparer des plantations pour renouveler les espaliers, et à donner sur-tout les soins les plus empressés à une petite serre-chaude qu'il avoit fait établir au fond du jardin, et qui produisoil à sa mère de$ légumes pendant l’hiver, et des fleurs dans toutes les saisons.Enfin j la nuit, à cette époque, venant chaque jour couvrir plus promptement l’horizon de ses voiles, notre poète, moins fatigué du voyage qu’il avoit fait le matin, que des travaux auxquels il se livrait avec ardeur dans son jardin, rentre près de sa mère, et tous les deux reprennent le tête-à-téte du soir, qui les conduit jusqu’au souper.Dix heures venoient de sonner à l’horloge du village, et madame Lemierre, malgré tout le plaisir qu’elic éprouvoit à prolonger cette délicieuse soirée, alloit se rc- NOVEMBRE 1Ô1G.28» S Î5 tirer dans sa chambre à coucher, lorsque tout à coup on entend une voiture qui s’arrête a ia porte, où Ton frappe.C’étoit Barthc lui-même, qui malgré l’obscurité de la nuit, s’étoit fait conduire du château d’Ecoucn à Villiers-le-Bel, où il n’avoit pas eu de peine à découvrir la petite maison de Lemierre.A l’aspect de la vieille gouvernante oui vient ouvrir, il croit voir un de ces ar-us redoutables que la défiance et la jalousie placent ordinairement en sentinelles auprès de la jeunesse et de la beauté.“ Est-“ ce (jue l’austère moraliste seroit jaloux de sa belle?” se dit-il, en entrant; “ma présence et ma réputation vont achever de “ l'effrayer.” Il pénètre jusqu’à la porte d’un petit salon, toujours conduit par la gouvernante, et rùlant de voir la beauté pour qui le poète avoit fait vœu de pèlerinage ; il entre, et le trouve auprès d’une dame de soixante ans, dont la coiffure à papillon et le costume antique sont loin de répondre à l’attente du curieux.Lemierre s’aperçoit de la surprise de celui-ci j et lui désignant sa mère comme la dame qui, chaque mois, l’at-tiroit seule à ce village, il le fait rire de sou erreur et rougir de ses soupçons.Bartlic, impatient de remplir le but de sa visite, annonce qu’il s’est imprudemment lancé dans un trente et quarante au château d’Eéouen, qu’il y avoit perdu non-seulement l’or qu’il portoit sur lui, mais cinquante louis sur sa parole, et qu’il Ycnoit tout franchement prier Lemierre de les lui prêter.“ Mon créancier, dit-il, est un secrétaire d’ambassade qui part demain pour Berlin ; il m’est impossible de différer un instant.J’ai voulu d’abord m’adresser à plusieurs gens de qualité que je commis ; mais ils n’ont jamais d’argent sur eux: les financiers ne prêtent qu'avec usure.Je ne vois donc que vous, mon cher Lemierre, qui pu iss icz me sauver de cette crise d’honneur.J’ai pensé que, nouvellement doté par Melpomene, vous pourriez facilement m’avancer cette somme, que je vous remettrai sous deux mois.—De tout mon cœur! s’écrie celui-ci: combien je vous remercie de m’avoir préféré à tout autre !” A ce3 mots, il prie sa mère de lui remettre cinquante louis sur son petit trésor ; ce qu'elle fit, non sans quelque regret, puisque ce prêt l’empêchoit d’acquitter le lendemain le prix de la ferme, ainsi qu’elle se l’élcit proposé.Barlhe, muni de la somme, réitère à son confrère scs rcmercîmens du service important ou’il P À • 'Üü L’ABEILLE CANADIENNE.veut bien lui rendre, renouvelle à Madame Lemierre ses excuses de son étrange méprise, et remonte en voiture.“ J’avoue, dit Lemierre, que je suis heureux et fier d’obliger à ce point un homme de lettres, et sur-tout un de ces beaux esprits que leurs succès dans le grand monde aveuglent sur le mérite obscur, qui peut les servir avec franchise, et conquérir leur estime.Celui-ci m’a quelquefois décoché ses traits malins, et m’a badiné sur la simplicité de mes mœurs; je ne suis pas fâché de lui prouver que c'est là que se trouve toujours la véritable amitié.—Mais, mon fils, êtes-vous bien certain que cette somme pour nous assez considérable.—Me sera rendue : Oh, tics fidèlement, je vous assu?; Bar the est léger, brillant, caustique, mais homme d’honneur.Quant à l’acquit de la ferme, il ne sera différé que d'un mois ; le succès inespéré de ma fleuve me produira, d'ici à notre première entrevue, au-delà des cinquante louis que je puis dire bien placés, puisqu’il m’ont fait un ami.” Bercé de cette aimable idée, Lemierre se livra toute la nuit au sommeil le plus paisible ; et le lendemain matin, à son heure accoutumée, il se remit en roule pour Paris.Lorsqu’il étoit sur l’avenue de Saint-Denis, il lut atteint par Barthe toujours dans le vis-à-vis de la duchesse D***’.Celui-ci le fait arrêter aussitôt, en descend, le renvoie au château d'Ecouen, et dit au poêle eo lui serrant la main: “ Je ne puis rester en voiture à u côté de Lemierre qui marche à pied.Je veux achever la route avec vous ; et j’éprouve déjà que le char brillant de “ l'opulence ne vaut pas le bras d’un véritable ami.’’Ils cheminent donc ensemble, et s’entretiennent des charmes, des avantages de la vie privée, et de ce vide qu’on éprouve tôt ou tard dans le tourbillon du grand monde.Pour achever de s’en convaincre, chacun d'eux s’amuse à faire la récapitulation de son voyage.“ Hier, dit Barthe, j'arrive sombre et rêveur au château d’Ecouen, préparant néanmoins tous les moyens d’égayer ou grand cercle, d'y briller et de plaire.—Moi, dit Lemierre, quoique mouillé jusqu’à la peau, et crotté jusqu'à la ceinture, j'entre joyeux et triomphant chez ma mère qui, par ses soins et sa tendresse, me délasse promptement des fatigues de la route.—Je n’ai trouvé dans ce vaste château que l’ennui de l'étiquette, l'orgueil des rangs et des cœurs froids.—Dans mon humble retraite, la joie brilioit sur chaque visage, et tous les bras m'é- ft * NOVEMBRE 1018.'i iMuv&iuimb une.iîOi îoicnt ouverts.—Malgré l’appétit qui me dévoroit, je n’ni pu dîner qu’à cinq heures du soir, ne sachant (pie choisir à l’aspect des mets nombreux dont j’étois rassasié d’avance.—A deux heures précises, j’ai fait avec ma bonne mère le repas le plus frugal, mais le plus sain.—.J’étois à gauche étourdi par le caquet assommant d’un petit-maître; à droite suffoqué par une vieille femme laide et musquée —A droite j’étois égayé par le chant délicieux des oiseaux de ma volière ; à gauche embaumé par le doux parfum des fleurs de mon jardin.—J’ai passé toute la nuit à courir après l’esprit, et à ne rien produire.—J’ai dormi neuf heures de suite, et à mon réveil j’ai fait quelques bons vers.Enfin, j’ai compromis au jeu ma fortune et mon honneur.—Et moi j’ai pu réparer l’une et sauver l'autre.Jugez, ajoute Lernierre en lui serrant la main, jugez si j’ai raison d’aimer la vie privée, et si ie dois être fidèle à mon cher pèlerinage.” SUITE DES ELEMENS DE L’HISTOIRE ANCIENNE.EN PARTICULIER r DE LTIISTOIRE GRECQUE.Sème.SECTION-.I.De Sparte et des Lois de Lycurgue.a UNE révolution presque générale avoit chang< 5 l’étal de I Grèce.Naturellement inquiets et jaloux de la liberté, les Grecs «’affranchirent de la domination de leurs princes, qui sans doute les gouvernoient mal.Presque tous ces petits royaumes devinrent des républiques.La licence y régna long*temps ; mais il ne falloil que de bonnes lois pour y faire briller la vertu et l’héroïsme.Sparte, dans le Péloponnèse, nommée aussi Lacédémone, ci.donna le premier exemple.Elle conservoit scs rois, deseen- 202 L’ABEILLE CANADIENNE.dans d’Iîerculc, parce qu’elle respectoif leur origine.Depuis-environ neuf cents ans, deux princes de la race des Héraclides occupoicnt conjointement le tronc.Ce partage de la royauté perpétuoit les dissenlions.-Un grand législateur pouvoit seul les terminer.t » / On le trouva dans Lycurgue, fils du Roi Eunomc, qui avoit été tué dans une émeute.Son frère aîné, successeur de ce Roi, mourut sans enfans, et laissa une femme enceinte.Lycurgue lui auvoit succédé pour toujours, s'il eût été capable d’un crime.Sa belle-sœur lui offrit de faire périr son fruit, à condition qu’il Pépouseroit.Indigné de cette offre, il dissimula, et gagna du temps jusqu’aux couches de la Reine.Elle accoucha d'un fils, dont il prit le plus grand soin.Après avoir gouverné quelque temps comme son tuteur, exposé à d’injustes soupçons, il alla en Grèce, en Ionie, peut-être même en Egypte, pour étudier les mœurs et les lois de ces pays.On ne pouvoit guère s’instruire alors que par les voyages.é Comme les désordres se multiplioient en l'absence de Lycurgue, on le pressa de venir y remédier.Il revint ; et pour couper la racine du mal, il conçut le projet hardi (Je refondre le gouvernement.Il se crut inspiré, eu plutôt le fit accroire.L’oracle de Delphes l’ayant annoncé comme le plus grand des « législateurs, les esprits éloient disposés à une entière obéissance.Cependant il ne négligea pas les moyens qui forcent à se sou- % * mettre.f Les principaux Spartiates, approuvant scs objets de réforme, prirent les armes au moment de l'exécution, et personne n’osa résister.La royauté subsista, mais avec peu de pouvoir.Un sénat fut établi pour examiner et proposer les affaires.Le peu-pie assemblé devoit approuver ou rejeter les propositions du sé- 9 nat.Les sénateurs, au nombre de vingt-huit, étant perpétuels, avoient beaucoup d’autorité.Ils baiançoient le pouvoir des deux Rois et celui du peuple.Pour les contenir eux-mêmes dans de justes bornes, on établit cinq magistrats annuels au choix du peuple, et on leur donna 1
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