Bulletin des recherches historiques : bulletin d'archéologie, d'histoire, de biographie, de numismatique, etc. /, 1 novembre 1906, novembre
BULLETIN DES RECHERCHES HISTORIQUES VOL.XII NOVEMBRE 1906 Noll “ TANT riS TANT MIEUX ” On a longtemps* hésité sur la nature de cette feuille liheliique qui, en 1779, aurait valu la prison ses rédacteur et imprimeur Jautard et Mesplet.Pierre de Sales I.aterrière écrit, dans ses Mimoi-res, (1) qu’il vit un jour arriver dans sa chambre de la prison de Québec, où il était lui-même enfermé, “ un avocat appelé Jotard et un imprimeur appelé Fleury Mesplet, inculpés le premier d’être rédacteur «•t le second imprimeur d’un papier connu sous le nom de Tant pis,Unit mieux, du genre libellique qui se permettait d’attaquer la sage politique du gouvernement anglais et surtout de combattre le despotisme du Suisse Haldimand.” Partant sans doùte de ce texte un peu vague et équivoque,M.Benjamin Suite, avec une assurance qui est bien propre à faire croire qu’il tient la vérité, écrit à son tour dans son Histoire des Canadiens-français (2) : “ Fleury Mesplet entreprit de publier (1779) une gazette “ du genre libellique ”, selon que s exprime un annaliste du temps.Le rédacteur fut un nommé Valentin Jotard ou Joutard, avocat, de Montréal, ('ù s’imprimait la feuille nouvelle sons le titre de : Tant pis, tant mieux, premier journal entièrement français publié en Amérique.Le gouverneur ne se le fit pas dire longtemps : il coffra l’imprimeur et le ré- que Pierre Ducal vet, Ecujer ait mis au jour tant d’e vérités qui n’étaient pas connues, et il est hhîmé d'avoir tout dit, tant pis.Mais ses intérêts particuliers et le bien public l’ont oblige de le taire, et toutes »es démarches ont procuré l’avantage qu’il en attendait, tant mieux.On n’a pas été dupe du Sincère moderne (1), son adresse est ironique, et s’il étoit connu on pourrait le rembarrer, et je crois qu’il s’en repentirait, tant pis.Mais ne pouroit-il pas faire encore pis, et si cela arri-voit que dirait on, tant mieux.lous les petits Saints se sont ligués contre le Papier Périodique, les Auteurs et Imprimeur, tant pis.Mais les grands Saints les couvrent de leurs ailes,sub umbra alarum ear uni ambulant, tant mieux.Aussi, tout bien considéré, on trouvera du tant pis et du tant mieux.Tant pis pour les uns et tant mieux pour les autres.” Voilà le document qui, d’après Pierre de Sales Laterrière, fit coffrer Mesplet et Jautard.Ce qu’il enferme ne nous parait pas être d’une gravité propre à faire pendre ; mais il faudrait, pour eii bien saisir la portée, se reporter au temps où il était publié, et tenir compte de 1 irritation qu’il y avait alors dans l’esprit des gouvernants.Camille Roy, ptie (1) Autre écrivain de la Gazette littéraire. — 325 MM.ADIIÈMAR ET DELISLE “ Les Anglais, dit Bibaud, avaient toujours été mécontents de l’acte de 1774, les uns, parce qu’il ne leur accordait pas assez ; les autres, parce qu’il accordait trop, suivant eux, aux Canadiens ; et si ces derniers s’étaient d’abord montrés satisfaits de ce statut, ques-ques-unes des mesures auxquelles le gouverneur Carleton avait voulu recourir, et plus encore la conduite arbitraire et violente du général Haldimand, leur tirent comprendre que ce simulacre de constitution ne les mettait pas à l’abri des coups du despotisme, n’était pas pour eux une garantie suffisante, sous le rapport de la propriété et de la liberté même personnelle, et que le Congrès américain pouvait bien ne leur en avoir pas exagéré la défectuosité.” (1) Après bien des pourparlers et des démarches, Anglais et Canadiens s’associèrent pour obtenir le rappel de l’aete de 1774 ou y opérer des changements qui leur donneraient de plus amples privilèges.De» comités dressèrent des proietsde requêtes au roi et au Parlement.Ces projets traduits en français furent profusément répandus dans toute la Province.“ On y demandait, dit encore Bibaud, qu’il fut établi une Chambre d’Assemblée ; que Vhabeas corpus fit partie de la Constitution ; que le procès par jurés eût lieu en matière civile ; que les anciennes lob et coutumes du Canada relatives a la propriété foncière, aux contrats de mariage, au droit d’héritage et au douaire, demeurassent en force dans les districts de Québec et de Montréal, mais que les lois anglaises concernant ces matières tussent introduites dans le» parties de la province qui, par la suite, seraient éta- (1) Histoire du Canada, vol.II, p.83. — 326 — lilies par les Anglais ; que les affaires de commerce tussent aussi réglées par les lois anglaises, dans toute l’étendue do la province, et que le code criminel d’Angleterre demeurât en force.” (1) Une fois ces requêtes signées il fallut nommer des députés pour les porter en Angleterre.Les Anglais choisirent M William-Dummer Powell, et les Canadiens élirent MM.Jean-Baptiste-Ainable Adhémar et Jean-Guillaume Delisle.Ils s’embarquèrent pour l’Angleterre dans l’automne de 1783.Le baron Masères, agent-général de la province de Québec, fut d’un grand secours aux délégués canadiens.En février 1784, il leur remit les cinq questions suivantes avec prière de lui donner sur ce sujet leurs sentiments et ceux de leurs commettants : “ 1° Serait-il agréable aux Canadiens que la loi anglaise de YMahéas Cur/ms tut introduite solennellement, par acte du Parlement, en Canada ?“ 2° Serait-il agréable aux Canadiens de taire rétablir, dans les cours de justice de la Province, le droit d'avoir des jurée pour décider les faits qui seraient contestés entre les parties litigeantes en matières civiles, si les parties, on l’une d’elles le demandaient, comme il existait dans la province depuis le mois de septembre 1764 jusqu’au premier de mai 1775 ?“ 2° Serait-il agréable aux Canadiens que, pour taire agir les membres du Conseil Législatif de la Province avec plus de liberté et de zèle pour le bien de la Province, et pour les rendre plus respectables aux yeux des autres habitants de la Province, il fut ordonné de la façon la moins équivoque et la plus (1) Histoire ilu Cumula, vol.II, p.S3. - 327 — solennelle, par un acte du Parlement, que le gouverneur n’eût pas le pouvoir ou de destituer aucun membre de ce Conseil de son offiee de conseiller, ou même de le suspendre pour un temps, quelque court qu’d tut, sans le consentement des quatre cinquièmes parties des membres du Conseil ?o 4° Serait-il agréable aux Canadiens que, pour rendre les juges de la province plus courageux à administrer la justice avec impartialité, il fut ordonne par un acte du Parlement, qu’aucun d’eux ne tut amovible de son office de juge par le gouverneur de la Province, sous quelque prétexte que ce fut.“ 5® Serait-il agréable aux Canadiens, qu’il tut déclaré par un acte du Parlement, que le gouverneur de la Province ne pût jamais emprisonner aucune personne dans la Province, pour quelque cause que ce fut ; .mais que le devoir d’emprisonner les personnes qui auiaient oft'ensé les loix, et mériteraient d’être mises en prison, n’appartint qu’aux juges erimi- Le 13 mars 1784, le baron Masures assembla chez lui MM.Powell, Adhémar et Delisle, et ceux-ci appuyèrent les cinq propositions.Ils manifestèrent leur plus sincère désir de 1 institution d une Chambre d’Assemblée., .Le fameux jésuite Pierre Roubaud écrivait de Londres à M.Montigny de Louvigny, le 13 août “ Mais, que vous avez ici de tristes gens, il n y a pas jusqu’à ce manant d’Adhémard, Dieu me pardonne le terme, car je ne voudrais pas insulter le dernier des hommes et beaucoup moins un Canadien.Mais cet argousiu pour parler le language de Lanaudière, est ici à publier partout que vous u’etes pas des hommes à rien taire, que dès qu’il s’agira de débourser ileux Bols vous choisirez de vous laisser mettre les pieds sur la gorge, à vous, à vos enfants et à toute votre postérité, que ee n’est qu’à la force des sollicitations du «lerge que vous vous êtes déterminés à ramasser une centaine de louis, pour sa mesquine députation, qu il ne doute pas que Mrs Longueuil, Baby, de Saint-Luc et de Rouville ne fassent plus pour conserver leurs places, que vous pour conserver votre religion, et ratrapper votre liberté.“ Ah ! je vois clair, s ecria-t-il hier dans un accès d’enthousiasme sur sa Hatteuse situation et sur la conviction de son excellence, ah .je vois clair, nos Canadiens ne feront rien ; il n en coûtera que peu, me voici pour une année encore dans Londres,charge tout seul des affaires du Canada, •le ne me trompe pas, je connais le terrain.” “¦ S il est vrai qu’il connaisse le terrain comme il le dit, je vous souhaite à tous le bonsoir et un bon tepos, mais il est difficile que vous puissiez dormir bien tranquillement avec le sort qui vous menace,car, savez-vous que depuis votre départ, votre admirable député n a pas fait une seule apparition chez les ministres.Il vit tranquillement et en homme obscur dans son auberge, connu de peu, visité par personne.A 1 arrivée de AV illiams, il a refusé d’écrire même une simple lettre à milord Sidney, quoiqu’il crie à pleine tete contre la deputation ; partout où il va (quand cependant il va, et il ne va guère) il parle en faveur de I assemblée, qu il publie etre conforme aux intentions do ses constituants, mais il a refusé de donner ce témoignage par écrit, pour le bien de la province.Mrs de Longueuil et Baby dirent l’automne passé : Si nous savions qu Adhemard dit un mot en faveur de l’assemblée nous irions rayer notre signature.” Il ne faut pas les effaroucher pour le présent.Voilà son excuse, il n a pas voulu dépenser un sol pour acheter 329 — quelques papiers publics qui prennent les intérêts du Canada, il a fallu que Du Calvet ait tout pris sur lui, au reste n’hésitez pas, non seulement j’y consens, mais je vous y invite.Lisez cette lettre à tout le monde, j’écris sans passion.Mais à propos, M.Adhémard serait-il un homme à bien parler en public et à la barre d’un Parlement ?avec ses deux grands bras élargis et étendus il a dégoûté et effrayé même les ministres, .je vous parle savamment, serait-il plus heureux devant les deux chambres du parlement?Entend il le droit des gens, la constitution d’Angleterre, les procédures du sénat, etc?C’est à vous à .juger.Je ne proposé ces questions, et je n’ai entassé toutes ces intelligences et t es réflexions (pie polis vous mettre à morne de faire un bon choix parce (pie votre Bort depend du choix et.si vous vous méprenez j’ai bien peur que la méprise no soit irréparable, je ne puis rien écrire de plus tort, et me voilà quitte, je crois,de l’événement et envers vous et envers Dieu.” _ .Quelques semaines après l’envoi de sa lettre a M.Montigny de Louvigny, l'ex-jesuite Roubaud adressait.une longue épitre à “ Messieurs les habitants du Canada.” On pourra juger de sa versatilité par les quelques passages suivants : .“ Je dois en concluant vous faire observer justement ici, que vous devez une bonne partie de vos succès au zèle et à la prudence de votre député M.Adhemar.Il a fait.tout ce qui était à la portée d’un particulier de faire.Je dois à la vérité de confesser ici, à la face du Canada, que M.Adhémar est un parfait honnete homme, droit, franc, d’une conversation aisée et aimable, d’un esprit plus éclairée que la profession de négociant 11e semblerait d’abord l’annoncer.Il est d’un zèle à tout sucrifier pour le Canada.Enfin pour tout dire d’un seul mot, c’est un bon et vertueux — 330 — Canadien.Il aurait fallu seulement un peu plus d'éclat dans sa mission ; mais cela dépend [dus de vous que de lui.Vous savez sa fortune, et dans Londres, l'économie la plus stricte dépense énormément.Comme je connais votre générosité, je ne plains pas M.Adhé-mar dans ses avances.Ce portrait que je viens de vous présenter de votre député contraste un peu avee celui que j’ai pu donner dans mes lettres antérieures ; mais je conviens sans façon que j’ai été surpris.Je n’avais jamais connu M.Adhémar eu Canada ;il n’y était pas durant ma résidence dans la Province ; sur un plus ample informé pris sur le témoignage de l’expérience et de mes yeux, voilà M.Adhémar au naturel.” (1) M.Delislo revint au pays au commencement de l’été de 1784.Quant à M Adhémar il ne repassa au Canada qu’au mois de mai 1786.(2) La mission de MM.Adhémar et Delisle n’eut pas un grand succès en Angleterre.“ Ces députés, dit DuCalvet, étaient recommandables par la droiture, le patriotisme, le bon esprit, le mérite personnel ; mais c’étaient de simples citoyens, et le mérite individuel, la vertu isolée, ne brillant que de leur lustre interne et modeste, ne suffisent pas pour réussir auprès d’un gouvernement : il faut de la grandeur, de l’éclat et de la pompe dans les cours, pour s’y faire remarquer et.écouter ; et ce n’est que par l’importance de l’ambassadeur qu’on y juge de l’importance de l’ambassade.” ( >n aimera peut-être à avoir quelques renseignements sur les deux délégués canadiens envoyés en Angleterre en 1783-84.(1) Ces deux lettres sont en la possession île M.Philéas < oignon.^2) C’est lui qui apporta les bulles de Mgr Hubert, coadjuteur de Québec et évêque d’Almore. Jean-Baptiste-Amahle Adhémar, né à Montréal le 29 janvier 1736 tlu mariage de Jean Baptiste Adhé-mar, notaire royal, et de Catherine Moreau, descendait, paraît-il, de l'illustre famille de Lantagnac.M.Adhémar lit un commerce très considérable avec les Sauvages.11 mourut à Montréal le 26 juillet 1800.1 a lettre suivante
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