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Titre :
Le coin du feu
Première revue féminine québécoise, Le Coin du feu est en grande partie rédigé par Joséphine Marchand-Dandurand qui y aborde plusieurs sujets sous un angle mondain.
Éditeur :
  • [Montréal :s.n.],1893-1896
Contenu spécifique :
Mai
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
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Références

Le coin du feu, 1896-05, Collections de BAnQ.

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lu (oi N DU Feu REVUE MENSUELLE ABONNEMENT: ) t ADMINISTRATION: $2.00 PAR ANNEE.' -MAI 18911 ( 23 RUE ST.NICOLAS.SOMMAIRE Les Indiscrétions du Journalisme, Mme Dandurand.Le Congrès Féminin,.• • * Catherine II.et Grimm, .Michel Kanner.Miss Constance Gordon Cu.mming, Marie Dronsart.Le Concours Littéraire,.* * “ Menuet,” Chant, .Victor Rogers.Madame de Champlain, .Marguerite Steel.Vaillante, .Hclmina Gendron.Lettres de Mme de Sévigny, .* * Instantanés, .Jules Lemaitre.Extraits du Discours de M.Fréchette au Conseil National des Femmes.Mounf-t-Sully Interprète de Bossuet.Paysage Breton, , .F.Lamennais.Savoir-Vivre,.Les Iqdiscretioqs du Journalisme La concurrence,qui est en général un facteur de progrès et l’aiguillon qui pousse toujours plus haut, plus en avant, ceux qui luttent pour se surpasser, n’a pas toujours les meilleurs résultats dans notre presse.A tout prix il faut être intéressant, étonnant, sensationnel autant et plus que son voisin.Mais dans cette course au clocher pour la conquête du prodigieux, pour la suprématie dans l'épatance, je trouve qu’on a peu d’égards pour le goût public.Je ne veux pas parler de l’immoralité de certains compte-rendus et réclames—souvent dénoncés d’ailleurs ; un comité de femmes, de mères alarmées probablement, sous les auspices du Conseil National des Femmes, commence une campagne sérieuse contre cette littérature d’assommoir, contre ce poison à un sou introduit chaque jour au sein des plus honnêtes familles.Je ne me sens pas l'autorité requise pour châtiei le crime.Mon objet aujourd’hui n’était que de signaler l’indélicatesse du reportage, devenu un système.lucratif, je suppose.Que de protestations indignées n’ai-je pas entendues de la part des victimes offertes en pâture à la curiosité publique ; cependant I que de jurons échappés à la colère de ceux à qui leur sexe octroie cette commode ventilation des émotions fortes ! L’aliment favori de la gent reporteuse—je ne tiens celle-ci qu’à demi responsable puisque ses maîtres l’obligent à cette pauvre besogne—c’est le secret des intérieurs.Voiià le mets superlativement épicé, voilà le gibier rare que le plumitif de proie recherche avec avidité.Et quand la nouvelle arrachée à l’intimité de quelque famille a une saveur de scandale.Oh alors ! C’est le suprême du potin.C’est la gloire du menu, c’est la surprise truffée, c’est le clouà.0.l’édition.Si l’on a fait dire à ses lecteurs : “ Oh ! Oh ! ” ou : “Tiens ! Tiens !.” on est content de soi ; la journée a été bonne, et l’on peut se réjouir dans la pensée que les rivaux en crèveront de dépit.Plus le nom qu’on expose est respectable ou connu, plus l’honneur qu’on entame de la première égratignure est universellement admis, plus le succès est grand on ne se fait pas faute de mettre maintenant les noms en toutes lettres.A l’origine de ce bel usage qui consiste à nourrir le vulgaire des hontes cachées, ou des joies 130 LE COIN DU FEU intimes, ou des projets privés des familles, on professait moins hardiment.On se renfermait avec une impatience visible, mais enfin on se renfermait dans une formule un peu mystérieuse, qui dévoilait tout ce qu’elle pouvait sans oser aller jusqu’à nommer les personnages.Aujourd’hui la chronique potinière est affranchie.Il ne lui en coûte pas d’imprimer à la suite d’un titre comme celui-ci : Un jeune homme de bonne famille fait défaut au pied de l'autel, un indiscret paragraphe où l’on révèle que : “ Mlle Cécile X.(le nom y est tout au long), de tel endroit,était depuis quelque temps l’objet des assiduités de M.Un Tel (nommé encore sans vergogne), fils de l’honorable M.Un Tel, occupant telle ou telle position ; que le jeune homme, malgré P opposition de son père,et suivant son penchant, avait promis d’épouser.Mais que, à la dernière minute, alors que tout était prêt,pour la noce, il s’était ravisé, etc., etc.” Pour corser le petit drame, l’adroit reporter ajoutera souvent une phrase faisant allusion au désespoir de la fiancée.Comme cela est agréable pour les deux familles ! Comme c’est loyal, comme c’est honorable de mettre ainsi au blanc la réputation et la sensibilité d’une pauvre jeune fille ! Il doit y avoir un article du Code qui enjoint de laisser les affaires des autres tranquilles au risque de payer l’amende.Pourquoi n’y a-t-on pas recours plus souvent pour mater ces cyniques pourchasseurs de nouvelles, ces porte-trompette de la grande médisante qu’on appelle Dame Rumeur ?De quelle main impie ne vous déflorent-ils pas, en l’affichant dans l’édition du soir, entre un paragraphe scandaleux et la cote du marché, un joli roman à peine ébauché.“ On annonce le mariage de M.Clément I,amoureux avec Mlle Elise Ladouceur." Vlan ! La nouvelle est-elle fondée?Est-on autorisé par les parties intéressées à l’ébruiter ?Plaira-t-il aux familles en question d’ûtre affichées ainsi ?Peu importe au collectionneur de racontars.La modestie d’une jeune fille, la susceptibilité du prétendant, l’indépendance des gens, leur droit à ce privilège cher que les anglais appellent leur privacy, tout cela est impudemment violé.Le sort du jeune couple devient propriété publique.Tout le monde acquiert le droit de commenter ses pas et démarches, et de l’obséder de la fatidique question : “ A quand la noce ?” Et précisément il arrive dans plus d’un cas que le jeune homme soit plus riche en espérances qu’en espèces sonnantes.Vous voyez dans quelle situation l’annonce prématurée de son bonheur, encore lointain, le place.j’ai entendu l’un de ces heureux infortunés me dire un jour : Je ne suis pas prêt, mais à la suite de cette publication des bans avant la lettre, il faut bien que je me marie au plus tôt.Ailleurs que dans notre bénévole Canada on ferait payer cher au reporter imprudent son inqualifiable indiscrétion.Il devrait être défendu d’empiéter sur le domaine moral aussi bien que sur la propriété matérielle des gens.Mme Dandurand.Le Coqgres FerTjiqiq La semaine qui l’a vu siéger à Montréal fut une des plus délicieuses qu’on puisse rêver.Une température faite à souhait concourut à embellir le séjour des cent vingt-cinq déléguées dans notre ville.Chaque jour, en se rendant à la salle des délibérations, nos distinguées visiteuses avaient sous les yeux le coup-d’œil magnifique qu’offre le carré Dominion avec sa fraîche toilette de printemps, ses arbres bourgeonnants, semblables à des touffes de duvet vert, et l’encadrement grandiose que fait à ce jardin le profil de la montagne, la silhouette de l’hôtel Windsor, de la gare du Pacifique, et de la Cathédrale.Ce spectacle rafraîchissant après la course dans nos beaux tramways ouverts, le long des rues ombreuses et propres, les amenaient toutes joyeuses et pimpantes dans la salle claire de soleil où la comtesse d’Aberdeen, la plus infatigable et la plus charmante des présidentes, toujours la première à son poste, les accueillait d’un sourire.Sous ces auspices favorables et dans ces heureuses dispositions, le Conseil National des Femmes fit d’excellente besogne.Chose assez curieuse, dans la métropole canadienne, autrement populeuse que les villes d’Ottawa et de Toronto, où le Congrès des deux dernières années fut tenu, l’assistance aux séances du parlement féminin tut moindre que dans ces deux villes.Les vastes LE COIN DU FEU 131 salles mises à la disposition du Conseil pour les conférences de 1S94 et 1895 suffisaient à peine à contenir le public accouru pour entendre les orateurs.El pourtant les questions agitées n’etaient pas plus intéressantes, les délibérations plus pratiques, plus importantes, ni les enseignements plus précieux pour les mères de famille et les esprits philanthropiques.Dans notre bonne et chère ville de Montreal, le monde des affaires, la presse et la société sont trop accaparés par le souci égoïste des intérêts tout-à fait matériels et la frivolité.L’idée a peine à s’y frayer une voie, et c’est une infime minorité de sa population relativement immense, qui profite des cours gratuits, des contérences, de toutes les occasions de s’instruire enfin qui lui sont offertes.Le penseur, le philanthrope, le sceptique mondain, le plumitif avide de nouveautés, auraient trouvé là, chacun selon son goût, ample matière à réflexions, à commentaires ou à reportage ; la mère que rendent si souvent perplexe certains problèmes délicats de l’éducation intime de la famille, la jeune fille sérieuse, auraient entendu débattre dans la réunion des femmes les plus renommées du Canada et de quelques étrangères célèbres, des questions d’une importance vitale.La femme canadienne,si prompte et si généreuse pour agir, apprendra au Conseil des Femmes à réfléchir.Réfléchir ! voilà la gymnastique intellectuelle et spirituelle la plus négligée parmi nous.Cette abstention, que je ne cite.qu’à titre de curiosité — et qui, d’ailleurs, fut loin d’être générale, puisque l’auditoire à chacune des séances lut encore nombreux — n’empêcha pas le Conseil d’accomplir sa noble tâche.La population française de notre ville, rendons lui ce témoignage, s’est portée en foule à la séance française, et n’a pas ménagé les sympathiques encouragements aux compatriotes qui l’initièrent à l'œuvre du Conseil National.La section canadienne française et catholique de cette société, grâce à l’encouragement reçu des autorités religieuses, dans toutes nos provinces s’affirma avec avantage dans le dernier congrès.La gloire de notre religion et la cause de l’éducation et de la langue française ne peuvent que gagnera cette initiative courageuse des femmes de notre nationalité.Comme le fit justement remarquer l’un de.nos orateurs les plus applaudis, Mmu.Gérin-Lajoie, dès que le mouvement féministe existe, les femmes de bien, les chrétiennes convaincues doivent s’y joindre pour aider à le diriger.Le rôle des minorités coercisées en effet ne saurait nous être éternellement attribué.Voilà un bref résumé des sujets traités durant la semaine du Congrès :— Le patriotisme chez la femme.L’influence de la femme dans la littérature.Emigration et immigration.Excès des heures d’étude en dehors de l’école.Récréation et amusements.La durée de la journée de travail.La répression de la mauvaise littérature.Tempérance.Les expositions industrielles et les intérêts féminins.Les cercles de lecture dans l’intérêt des familles.La désastreuse pénurie du service médical dans le Nord-Ouest.De la prison préventive pour les aliénés et des causes de la folie.Institution de bains publics.L’une des séances les plus importantes fut celle où l’on traita, privément, de la meilleure manière pour les mères d’enseigner à leurs enfants les éléments de physiologie.A-t-on jamais réfléchi à l’absurdité d’un système qui laisse à la brutalité du hasard ou à la perversité de compagnons vicieux le soin d’éclairer ses enfants sur les réalités de la vie ?Les sociétés affiliées au Conseil des Femmes tinrent aussi séparément leur assemblée annuelle telles les Filles du Roi, /'Association Fraternelle des Jeunes Filles, l'Association Aberdeen pour la distribution des bons livres aux pauvres, etc.La soirée française eut un grand succès.L’aimable présidente fit à l’assemblée le plaisir de lui adresser la parole en français—et dans un français qui ferait rougir plus d’une d’entre nous.Le Gouverneur Général eut pour nos compatriotes la même attention délicate.Le juge en chef, Sir Alex.Lacoste, l’honorable M.Laurier, MM.les juges Jette et Routhier, M.L.H.Fréchette furent Its hôtes qui prêtèrent leur concours aux membres du Conseil National pour cette conférence.Ces messieurs louèrent sans restrictions l’œuvre si chère au cœur de Lady Aberdeen et destinée à faire avancer si^ rapidement notre pays dans le chemin du progrès.Melle Angers (Laure Conan), M°n° Barry (Françoise), Mmo.Gérin-Lajoie, M”10.Grondin, Mmo.Forget furent les orateurs féminins de la soirée.Cessâmes firent grand honneur à la Société ainsi qu’au sexe qu’elles représentaient.Nous publierons ceux de leurs discours qui n ent pas paru dans les éditions quotidiennes de nos journaux.Mme.Dandurand proposa aussi, appuyée par Mmo.Rosaire Thibaudeau, “qu’une suggestion soit faite par le Conseil National des Femmes au Conseil de l’Instruction Publique, à l’effet d’affecter un prix spécial dans les maisons d éducation contrôlées ou non parle gouvernement pour l’application à la correction du langage.” Cette résolution fut adoptée avec enthousiasme. LE COIN DU FEU T "* 'f 0“ Mmc.Rosaire Thibaudeau, qui réussit tout ce qu’elle touche, était la principale organisatrice de la conférence française.La dernière soirée fut re _ "e par une démonstration de l’Association Artistique des Femmes du Canada.Dans le décor approprié que faisait les murs ornés de chefs-d’œuvre de la galerie des Arts, on y entendit d’excellente musique, de gracieux entretiens par Lady Aberdeen, M"lu.Dignam, fondatrice de l’Association, et par M'"°.Peck, présidente de la section de Montréal.Quelques toiles charmantes, qui eurent l’honneur du Salon et celui d’être exposées dans les expositions de peintures de New York, Chicago, etc., furent montrées à l’auditoire sur le drap de la lanterne magique.Inutile de dire que les membres de l’Association Artistique étaient les auteurs de ces tableaux.Mentionnons comme couronnement de cette semaine féconde le concert de Mell° Cartier, qui est encore le succès de l’une des nôtres.Notre distinguée artiste y reçut les félicitations cordiales de Leurs Excellences, qui s’étaient plu à honorer un de nos meilleurs talents en accordant leur patronage à son concert d’adieu.Parmi les visiteuses de renom venues à Montréal pour prendre part aux délibérations du Conseil National des Femmes, citons Mm0.Lowe Dickinson de New York, présidente du Conseil National des Etats-Unis ; Mmc.Foster-Avery, écrivain américain ; Mmu.Blair, épouse du premier ministre de la province du Nouveau-Brunswick ; Mm0.Longley, femme du procursur général de la même province ; Mmc.Gibson, épouse du secrétaire provincial d’Ontario ; M"'u.Wilhouby Cummings, rédacteur au Globe de Toronto; lady Thompson, M,no.Laurier, M11,e.A.E.Forget, de Calgary.Les rapports lus par les secrétaires des conseils locaux prouvent que la vaste confrérie, fondée il y a à peine deux ans, par lady Aberdeen, est prospère, et que ses bienfaisants résultats se font sentir partout.Les cours d’hygiène populaires, organisés en cette ville par M"les.Drummond et Thibaudeau, est l’une de ses œuvres les plus éminemment pratiques.Catherine II et Grtrq “ Mes lettres ne sont pas écrites pour la postérité, et surtout celles qui sont de la longueur de celles dont vous ne voulez pas dire le nombre de feuillets.Je ne vous écris presque jamais qu’avec grande hâte et tenant vos pancartes de la main gauche, tandis que la droite griffonne, lisant des yeux et jetant les idées que 'es articles de votre pancarte produisent.Voilà comme ces beaux chefs-d’œuvre viennent au monde la plupart du temps, et puis ils s’en vont et vous font rire, pleurer, pester, jurer, deviner, trépigner, récrier, agiter et courir ça et là, on ne sait trop pourquoi.” Dans sa correspondance avec son cher philosophe, Catherine ne cherchait pas l’effet et ne se souciait pas du style.Elle est remplie de ces causeries que Grimm regrettait tant de ne pas pouvoir coucher littéralement sur le papier.Recueillies par les soins d’un académicien, toutes les lettres ont été publiées, à un siècle de distance, par la Société Historique de Russie.En honorant ainsi la mémoire d’une impératrice et d’un encyclopédiste, la Société s’esi honorée elle-même.Nous serons heureux de reproduire, au cours de ces études, les passages de la correspondance dans lesquels Catherine exprime son admiration pour la France, pour ses écrivains de génie, dont elle a été l’amie et la confidente.Grimm eut beaucoup de peine à soustraire cette correspondance aux recherches du Comité révolutionnaire.Il la légua à l’empereur Alexandre 1er; Alexandre II en autorisa la publication.Avant d’examiner la teneur de ces nombreuses lettres, il n’est peut-être pas inutile d’en donner la physionomie, assez originale.L’échange des missives s’était effectué pendant nombre d’années par la poste.Les lenteurs et les indiscrétions des fonctionnaires décidèrent l’impératrice à avoir recours à des courriers spéciaux, qui se rendaient plusieurs fois par an à Paris, remettaient à Grimm les paquets de lettres impériales, et rapportaient ses réponses, après un séjour assez prolongé dans la capitale.L’encyclopédiste recevait ainsi tout un journal, où son auguste protectrice avait consigné, au courant de la plume, ses impressions, ses pensées, ses projets, enfin les événements vécus ou attendus.Le ton enjoué de ce journal, ou, si l’on veut, de ces chroniques, se devine aux en-têtes des pancartes.Telle est datée ainsi : “ De l’ancien nid de canards, actuellement Saint-Pétersbourg ; ” telle autre : “A Péterhof, où ni moi ni Thomas (son chien favori) nous ne nous plaisons, et où cependant nous sommes tous les deux depuis un mois.” D’autres encore portent, en guise de date : !i Ce 7 avril 1775, à Moscou, assise entre trois portes et trois fenêtres, un mardi du carême; ’’ —“ Ce 27 d’auguste 1791, six heures du soir, toutes les fenêtres ouvertes, comme si j’attendais le Messie ; ” — “ Feuille séparée qu’on peut jeter au feu sans y rien perdre pour le bien de ses yeux.” La souveraine se plaît à désigner les personnages historiques par des noms de fantaisie, assez transparents d’ailleurs.Il est facile de recon- 90 LE COIN DU FEU 133 naître, sous celui de l’homme aux deux physionomies, Joseph II, et sous celui de manman, sa mère, Marie-Thérèse; frère Ge est le roi d’Angleterre, Georges III ; frère Gu, Gustave de Suède ; I-Iérode est Frédéric le Grand.Elle appelle les Suédois les épiciers ; les Anglais sont des marchands drapiers, et les Turcs des marabouts.La Révolution est une égrillarde ; les diplomates, difficiles à digérer, reçoivent le sobriquet de purée aux pois.Catherine trouve des mots souvent ingénieux, toujours drôles, pour caractériser soit une action, soit un projet.L’attitude de Frédéric en politique et à son égard est le ge-isme.Elle parle de sa girouetterie et de sa législomanie.Les œuvres de Beaumarchais, qu’elle admire, deviennent sous sa plume “ les œuvres de Voltaire figaroîsées.” Quant à son spirituel correspondant, elle l’interpelle de mille manières, plus gaies les unes que les attires ; tantôt, c’est Héraclite ou Georges Gandin, tantôt M.le Philosophe ou M.l’Hérétique; elle l’appelle bien souvent Souffre-douleur, quelquefois Solon de l’Allemagne.Elle s’interrompt au milieu d’une pancarte pour dessiner le plan d’une salle de festin, ou bien elle écrit sur toute une page en énormes caractères : “ Adieu, portez-vous bien si vous pouvez." Ce sont des détails charmants, puisqu’ils s’agit d’une autocratrice ; à une époque où les précieuses ridicules 11’avaient pas encore disparu, ce naturel, cet esprit primesautier et enjoué que nous retrouverons dans maintes et maintes lettres surprennent agréablement.Elle dit en caractérisant soit style : l: Or, écoulez donc, s’il y a de la force, de la profondeur, de la grâce dans mes lettres ou expressions, sachez que je dois tout cela à Voltaire, car pendant fort longtemps, nous lisions, relisions et étudiions tout ce qui sortait de sa plume, et j’ose dire que par là j’ai acquis un tact si fin que je ne me suis jamais trompée sur ce qui était de lui ou n’en était pas : la griffe du lion a une empoignure à elle que nul humain n’imita jusqu’ici, mais dont l’épître à Ninon, du comte Schouvaloff, approche, (i) Rien d’étonnant que Catherine eut le sentiment de la forme, qu’elle inventa des expressions originales, qu’elle mania admirablement la langue française.Elle avait médité ses lectures : les nombreuses citations des auteurs classiques en témoignent à chaque page.Cervantes, Molière, Beaumarchais lui plaisaient particulièrement.Comme eux, elle aimait la plaisanterie quand elle est bonne et littéraire, et elle considérait les choses humaines avec les yeux de Democrite.Bien au-dessus du vulgaire, non seulement comme impé- (1) Cette remarquable épitte a été publiée dans la Correspondance de Grimm et de Diderot, vol.VIII.ratrice, mais aussi par l'élévation de son intelligence, elle avait l’art, grâce à la singulière aménité de son caractère, de se mettre, sans qu’il lui en coûtât, à la portée de son entourage, d’être, en un mot, comme le dit le proverbe, l’homme de toutes les heures.Toutes ses lettres sont remplies de grandes idées, fortes, prodigieusement lumineuses, critiques quelquefois, avec du trait, surtout lorsque quelque chose en Europe l’indignait ; dans toutes, il y a de la gaieté et de la bonhomie.Nous essaierons de donner, par quelques lettres in extenso et de nombreux fragments, une faible idée de cet esprit tour à tour badin et sérieux, humoristique et grave.Voici comment elle envisage ses productions épistolaires : “ Or donc, Torn ronfle, et sa fille batifole dans l’antichambre, et moi j’écris, oui, j écris ; si vous et moi étions bien sages, nous brûlerions nos écrits avant de les envoyer à la poste, ou bien, en vérité, je crains qu’un jour on ne les dépose dans les archives des Petites-Maisons.“ Du ton auguste des rois, je vous défends de mourir ou d’une suffocation de reconnaissance ou de la joie que vous donnent mes.lettres, car l’une ou l’autre de ces morts n’aurait pas le sens commun, comme disait feu Mlle Cardel.Et, d ailleurs, ce sont des façons de mourir qui ne sont pas de mode : la reconnaissance est rare, et les joies de ce monde, au dire de M.Wagner, n en valent pas la peine ; or, vous sentez bien que tout Paris réprouverait des morts qui 11e sont pas à la mode.Dieu veuille donc vous en préserver de toute façon.” “ Mon Dieu ! que je vous plains de lire tout ce qui sort de ma plume ; savez-vous comment elle va?comme le cotillon de ma commère de la chanson; chantez un peu cette chanson; elle vaus désennuiera de la lecture de cette énorme pancarte.Si jamais cette lettre est commentarisée, il y aura une augmentation de prix de papier, je pense.” Impossible de railler plus agréablement sa prose; mais si Catherine, est sévère pour elle-même, elle est impitoyable pour les auteurs médiocres.Elle s’en donne à cœur joie sur leur compte, et écrit avec virulence l’épître suivante : “ Par exemple, hier, S d’octobre, m est arrivé votre numéro 50, contenant trente pages d écriture ; si cela continue, je n’écrirai plus qu à vous, mais comme je ne vous donne mes idées que par extraits et mes phrases en raccourci, j espère bâcler cette réponse comme bien d’autres.Pour cela vous pouvez vous vanter d’avoir de moi le recueil de lettres le moins taché qu il y ait au monde.Je vous écris tout ce qui me passe par la tête, sans ordre ni règle, sans style ni orthographe ; vous avez nommé cela admirablement bien 134 LE COIN DU FEU ‘ olla-podrida impériale,’ car vraiment mes lettres ressemblent au plat espagnol.Ecoutez, ne raffolez pas tant de ce siècle auquel vous croyez faire un si grand tort en lui cachant mes lettres; ce siècle est aussi fou que bien d’autres, et le siècle futur sera imbécile, si le bon Dieu n’y met ordre, car qu’est-ce que les lumières qui vont briller dans tous les genres chez vous et dans tout le Midi de l’Europe?Tout cela sont des frères George dans leur espèce.O mon Dieu, mon Dieu ! que de frères Geoige partout, partout ! Que le Dieu bénisse les frères George, les bons citoyens et le commun des mortels, (i), et puis raffolez du siècle et de ses productions.Dans ce siècle, il s’est trouvé encore des gredins qui, sans génie, ont voulu écrire comme Voltaire ; ils ont cru que, pour cela, il ne fallait que tortiller élégamment des phrases, ou bien aussi parler, à tort et à travers, hardiment de toute chose ; quand je vois cela, je dis : O mon Dieu ! ce n’est pas cela, ce n’est pas cela 1 N’écrivez point fortement, si vous n’avez l’âme forte ; n’écrivez point hardiment, si vous n’avez ni génie ni agrément.” Ces appréciations sévères, mais justes, sur ses contemporains effraient parfois la ezarine, qui écrit alors à Grimm : “Ecoutez, il est impertinent que Beaumarchais ait imprimé mes lettres à moi sans ma permission ; mais si ce ne sont que les lettres que Voltaire m’a écrites, je ne m’en soucie point, pourvu que les miennes ne le soient pas ; mais s’il a imprimé les miennes, je vous prie de faire en sorte qu’elles ne paraissent pas, quoique, assurément, il n’y ait rien dont on puisse être choqué, ma (i) il mérite correction pour m’avoir manqué.Ecoutez, nous sommes tous mortels ; brûlez mes lettres, afin qu’elles ne soient pas imprimées de mon vivant ; elles sont bien plus lestes que celles que j’ai écrites à Voltaire, et pourraient faire un mal du diable ; j’exige que vous les brûliez, entendez-vous ?ou que vous les mettiez dans un endroit si sûr, que de cent ans personne ne les puisse détenir.Je ne veux pas qu’on vous vole mes lettres ; elles sont pour vous, non pour le public; celui-ci n’a pas le sens commun, la plupart du temps." E lie exprime d’une façon bien originale le plaisir que lui procure la lecture des spirituelles missives de Grimm ; on ne sait ce qu’il faut admirer surtout, la délicatesse du sentiment ou la verve toujours étincelante.“Venez, venez, Monsieur le baron, il faut que je vous parle.Tl fait un grand vent aujourd’hui, et voilà deux de vos lettres (n08 14 et 15) qui demandent réponse.Il est vrai qu’il y en a là (r) Catherine emploie quelquefois des expressions allemandes assez bizarres dont nous rendons le sens.(1) Ma pour mais ; sti-là pour celui-là, etc.deux du roi de Prusse, trois du roi de Suède, deux de Voltaire, trois fois autant de Dieu sait qui, toutes de plus ancienne date, arrivées avant les vôtres ; mais comme elles ne m’amusent pas parce qu’il faut les écrire, et qu’avec vous je jase, mais n’écris jamais (notez cela, car cela est nouveau), je préfère de m’amuser et de laisser aller ma main, ma plume et ma tête là où il leur plaira d’aller.Allons donc ! Bombardez, bombardez-moi de lettres : c’est bien fait, car cela m’amuse ; je lis et relis vos pancartes, et je dis : ‘ Comme il me comprend ! Ah, ciel ! il n’y a guère que lui qui me comprend bien.’ Si je publie jamais des jours de prière, ce sera pour invoquer le ciel de donner la compréhenson du sieur baron à ceux qui ne me comprennent point.J’y ajouterai une litanie expresse pour obtenir encore pour plusieurs votre talent pour le développement.Après tout ce ci-dessus exposé, allez faire des jérémiades, comme eh contient votre n° 14, sur la prétendue possibilité que je ne trouve un quart d'heure pour vous faire des épitres.” “ Il faut que vous sachiez une fois pour toutes que je n’ai encore jamais trouvé vos pancartes trop longues ; écrivez toujours, mais ne relisez jamais vos pancartes si cela vous fatigue ; de quoi vous mêlez-vous de me prescrire comment il faut que je lise votre griffonnage ?J’ai l’haleine bonne, je suis quelquefois deux heures de suite à les lire sans sentir ni ennui, ni fatigue, in impatience ; c’est bien à moi à qui il faut parler de cela quand j’ai des fatras à gober d’une bien plus.sèche haleine.Monsieur le souffre-douleur, c’est se moquer des gens que de leur dire cela ; allons, ne m’en parlez plus ; mes tables se casseraient sous le poids de vos lettres que cela ferait mes lectures les plus agréables.” L’Epître que nous allons citer en entier n'est-eile pas un chef-d’œuvre de malice, de fine critique et de gracieuse indulgence pour les faiblesses d’autrui ?Certes.Saint-Simon ne l’eût pas désavouée.A Tsaritsino-Sélo, ce 16 d'août 1775.“Votre N° 21, monsieur, m’a été remis hier lorsque je sortais de la cathédrale dont c’était la fête.Je l’ai trouvé écrit le jour du sacre du roi ; cette lettre était destinée à assister aux fêtes.Voyez un peu ce que c’est que cette destinée de trois feuilles de papier fin, remplies d’encre et de beaucoup d'esprit, de gaieté et d’agréments sur douze pages sans qu’il y ait le moindre espace vide.Morgué, l’on ne s’attend pas quelquefois aux fortunes que font quelquefois les lettres qu’on écrit : la mienne, par exemple, du 29 avril, qui se serait attendu qu'elle serait qualifiée de délicieuse, de digne d’être imprimée, d’inspirée, de conforme LE COIN DU FEU 135 à votre façon de penser, de lettre qui occasionne des promenades, qui renverse tout dans un taudis, et qui contient des tableaux de paysages, comme il n’y en a dans aucune galerie.C’est une belle chose que d’avoir à faire aux savants ou de tomber sous la patte d’un philosophe : ces gens-là vous classifient jusqu’à l'herbette et le fétus qu’ils foulent aux pieds.Sans doute que vous m'entendez mieux que nul autre, et que très souvent la même réflexion vous vient à Paris, que j’ai conçue à Moscou ; mais halte-là ! ne nous en enorgueillissons point.Souvenez-vous que Pierre le Grand envoyait au marché pour savoir si on y devinait sa pensée, et qu’ordinairement on la lui rapportait de là, parce que la marche du jugement des hommes en général est assez uniforme, sauf les gaucheries qui s’en mêlent et qui viennent du dehors et non de l’intérieur des têtes.“ Ma comme vous, vous possédez singulièrement le talent du développement, ainsi vous devinez et vous prévenez la pensée de votre prochain plus aisément qu’un autre.“ Quel galimatias 1 Mais avec Chabaham, je me récrierai : Tant pis pour les employés de la poste qui ne me comprendront pas en ouvrant ma lettre; moi je me comprends.“ Votre M.de Juigné est arrivé, je l’ai vu hier : sti-là n’a pas l’air d’un étourdi, je prie Dieu qu’il lui élève l’esprit au-dessus des rêves creux, des fièvres chaudes, des grosses et lourdes calomnies, des bêtises et 'des transports au cerveau politiques de ses prédécesseurs, et surtout qu’il le préserve du radotage sur toutes les matières du dernier et du fiel, bile, hypochondrie noire et atrabilaire de la petite canaille ministérielle qui les ont devancés tous les deux.Amen, mais je crois qu’il a mangé en chemin tous vos présents, car je n’en entends pas parler.Je vous défends de tant vous tourmenter pour cette fameuse écri-toire et l’argent qui y est destiné, vous savez que pour que les choses aillent bien, quelquefois il faut les laisser aller sans trop s’en mêler.Adieu, portez-vous bien, ci-joint un postscript qui devait accompagner ma dernière lettre.” Catherine n’avait pas seulement le don d’organiser des fêtes magnifiques; elle savait aussi dans des réunions intimes faire briller son esprit et celui de satellites tels que le prince de Ligne, Ségur, Léon Naryschkine, Grimm et Diderot.La gaieté avait élu domicile dans le palais de la gracieuse tzarine ; le badinage, les bouts rimés, les binettes dramatiques se succédaient pour recommencer le lendemain.Elle écrivait des comédies, et se moquait divinement des travers et des ridicules de son temps.Son imagination était inépuisable ; elle s’engouait facilement aussi bien pour d’Alembert que pour Confucius, témoin cette curieuse lettre : “ Eh bien, vous êtes à présent à Paris avec des chapeaux, des rubans, des enseignes, des hôtels et des cafés de Russie et à la russe ; je me souviens du temps où tout était à la marabout.Voyez un peu ce que c’est que les vicissitudes de ce monde.O Ouen-Ouang ! vous saviez tout cela sur vos doigts, et beaucoup d’autres choses encore, et vous n’en étiez pas plus gras pour cela.Savez-vous bien, vous qui donnez des déjeuners aux jeunes demoiselles de dix à dix-neuf ans à propos de ma fêle, et qui critiquez leurs coiffures et les chassez fort impoliment parce qu’elles sont revêches, quoiqu’il soit de l’essence des jeunes filles (élevées comme celles de l’Europe le sent) de l’être— savez-vous, dis-je, que Confutzée était un des plus admirables et des plus aimables philosophes qu’il y eut jamais ?Dans l’autre monde, dès que j’aurai vu César et Alexandre et tous mes anciens amis, pour sûr je demanderai à voir Confutzée, car je veux raisonner avec lui à fond de ce qu’il y aurait eu à faire dans celui-ci.—Je suis persuadée que M.de Voltaire aura été très satisfait de sa conversation, de sa gaieté, de son aménité.L’humour est intarissable ; il constitue un des traits caractéristiques de Catherine, nous le retrouverons toujours et dans toutes les circonstances.Qu’il s’agisse de guerres ou de fêtes somptueuses, de philosophie ou de quelque pamphlet, elle a toujours des aperçus justes et railleurs.Tout cela et bien d’autres choses est souligné du sourire aussi fin, mais moins sardonique que celui de Voltaire, son maître.Elle déplore en ces termes sa mort : “ Depuis que Voltaire est mort, il me semble qu’il n’y a plus d’honneur attaché à la bonne humeur: c’était lui qui était la divinité de la gaieté ; faites-moi donc avoir une édition, ou plutôt un exemplaire, bien, bien complet de ses œuvres, pour renouveler chez moi et corroborer ma disposition naturelle au rire, car si vous ne m’enverrez (sic) pas cela au plus tôt, je ne vous enverrai plus que des élégies.—Adieu.—Cela suffit pour ce jourd’hui ” Le culte des arts et des lettres, l’admiration pour les beautés de la nature, le désir ardent d’améliorer le sort de l’humanité la réconciliaient avec l’existence, même dans la vieillesse.Elle voyait avec dépit les années se poursuivre trop rapidement, et aux félicitations pour son jour de naissance, elle répond avec mélancolie: “Jaliais ce jour comme la peste; le beau présent qu’il me fait ! Chaque fois il me fait don d’un an de plus, chose de laquelle je me passerais bien.Dites la vérité, ce serait une chose charmante qu’une impératrice qui toute sa vie n’aurait que quinze ans”; ou encore: “ il y a toujours un an qui vous vient de plus, et cela n’a pas le sens commun ”. LE COIN DU FEU I3S Son esprit était ouvert aux idées libérales ; elle était l’ennemie du doctrinarisme.—Les divers systèmes philosophiques n’avaient trouvé en elle qu’une adepte à demi convaincue : “Voltaire, mon maître, défend de deviner, parce que ceux qui se mêlent de deviner aiment à faire des systèmes, et que qui fait des systèmes veut y faire entrer ce qui convient et ce qui ne convient pas, ce qui rime et ce qui ne rime pas, et puis l’amour-propre devient l’amour du système, ce qui enfante l’entêtement, l’intolérance, la persécution,—drogues dont mon maître dit qu’il faut se garder”.'Fi és dévouée, par calcul politique certainement, à l’église orthodoxe, elle a des aperçus piquants sur les autres cultes, et dans un de ses moments de belle humeur elle va jusqu’à rire de certains usages du rite grec.Toutes les religions auraient à se plaindre de la czarine, qui comprenait cependant si bien le rôle qui leur est dévolu dans l’Etat.Elle oublie qu’elle a appartenu au culte de Luther, et critique Grimm qui était un fervent luthérien.“ Eli bien ! chut ! je ne soufflerai plus le moindre petit mot sur votre cher Luther, ni n’inventerai des termes qui vont se placer chez tout le monde au bout de le plume en griffonnant, puisque vous prenez si vivement la défense de ce gros rustre.” 'J’andis que sa cour est affolée par l’annonce de la fin du monde, Catherine garde sa belle humeur de tous les jours : “ Savez-vous la nouvelle du jour?Tandis que vous vous amusez à critiquer mes adresses de lettres que finissent par : ‘ Dieu sait où ’, Euler nous prédit la fin du monde pour le mois de juillet de l’année qui vient ; il fait venir tout exprès pour cela deux comètes qui feront je ne sais quoi à Saturne, qui à son tour viendra nous détruire.Or, la grande-duchesse m’a dit de n’en rien croire, parce que les prophéties de l’Evangile et dé l’Apocalypse ne sont point encore remplies, et nommément l’Antéchrist n’est point venu, ni toutes les croyances réunies- Moi, à tout cela je réponds comme le Barbier de Séville : je dis à l’un : Dieu vous bénisse ; et à l’autre : Va te coucher ; et je vais mon train.Qu’en pensez-vous ?” Elle narre à son cher philosophe ses fêtes, ses occupations, ses longues promenades à travers les campagnes, ses achats; rien de théâtral, d’exagéré dans ses récits.Elle relate le plus simplement du monde, avec beaucoup d’esprit toutefois, son voyage en Crimée, accompagnée de l’empereur d’Autriche et d’une suite brillante.Il y avait de quoi perdre la tête, écrit le prince de Ligne dans ses Mémoires, au milieu de la féerie continuelle du voyage triomphal et romanesque de la Tauride, pes surprises, des escadrons, des illuminations à dix lieues à la ronde, des palais enchantés, des jardins créés pour elle dans une nuit, au milieu des succès, des hommages, voyant à ses pieds des hospodars de Valachie, des rois détrônés du Caucase, et des familles des princes persécutés qui venaient lui demander du secours ou un asile.Catherine résume celte marche triomphale à travers la Crimée par cette phrase : “ Nous courons comme des diables et nous rions comme des fous.” La note gaie se retrouve toujours aussi bien dans la description d’un bal que dans le récit d’un désastre ; l’impératrice sait que se lamenter ne sert de rien.Laissons jaser Catherine pendant une fête, et ensuite pendant l’inondation de Saint-Pétersbourg.Ce 14 février 1778.“Monsieur le souffre-douleur, il faut que je vous écrive, car j’ai mal à la tête ; ne vous attendez pas ce jourd’hui à grande imagination ou bien à nombre de paroles culbutant les unes sur les autres comme les eaux d’une digue rompue ; ce n’est point cela : il ne s’agit que d’un simple récit de la fête du seigneur Azor.Or donc, pour entrer en matière, il faut rappeler à votre mémoire que je vous ai mandé que nous étions dans les fêtes et les mascarades jusque par-dessus les oreilles, et que nous roulons par la ville de maison en maison comme un rat dans un grenier.11 s’est trouvé un malheureux petit jour de repos mardi 13 février, où tout le monde, étourdi à force de musique, accablé de danse et de fatigue, croyait respirer chacun chez soi; ne voilà-t-ii pas que le diable, cet ennemi du repos, vient s’en mêler.Que fait-il?Il inspire au seigneur gentilhomme africain de choisir un jour d’opéra, où les loges étaient presque vides et le parterre assez clair semé : il vient affublé dans le costume de son pays, et présente à une trentaine des plus considérés la manifestation ci-jointe.Ce bel écrit, où personne ne comprenait rien, mit toutes les têtes en mouvement : qu’est-ce?que sera-ce?je devine, je ne devine pas; on imaginait, on se cassait le tête et on riait ; en attendant, bonne préparation pour la fête, disait Azor.A la moitié de l’opéra, selon le désir du seigneur africain, tout le monde invité vint au lieu assigné, et fut obligé de monter par un petit escalier tournant et fort étroit, non pas pourtant précisément au grenier, mais dans certain entresol où tout respire l’am broisie de l’Asie.Les trois grandes tables à tapis de velours étaient dressées pour le macao ; sur chacune se trouvaient placées une petite boîte et une petite cuillère d’or (j’entre dans ces détails pour la commodité de ceux qui voudront imiter le seigneur Azor) accompagnées de l’affiche ci-jointe.La compagnie’s s’empressa à remplir les intentions de l’hôte ; rien de plus animé que ces jeux-là disaient les hommes ; rien de plus amusant, dis LE COIN DU FEU 137 aient les femmes : c’est joli que de jouer des diamants ; cela ressemble aux Mille et une Nuits ; l’or et les bijoux roulent.On avait de l’esprit comme quatre ; les soupes aux [rois (les diplomates) disaient que la nouveauté de cela était on ne peut plus amusante; d’autres se taisaient mais faisaient neuf ; enfin ce beau jeu dura une heure et demie jusqu’au souper, et les boîtes n’étaient pas vides.On prit le parti de partager ce qui restait, après quoi on descendit l'escalier par lequel on était monté.Il conduit à un appartement tout en glaces de miroir : mur, plafond, tout en est couvert; vis-à-vis de l’escalier est une grande croisée, dont les rideaux s’ouvrirent subitement et laissèrent à découvert un grand A (1) de la grandeur d’une archine, de la largeur d’une main, fait des plus grands diamants de la couronne.Sous cet A immense étaient placés une vingtaine de pages vêtus en toile d’or avec des écharpes de satin bleu; ils étaient destinés au service des tables, et groupaient bien dans la fenêtre sous l’A de diamants.Les tables étaient placées le long des murs à droite et à gauche, adossées aux miroirs, de façon que les convives se trouvaient vis-à-vis des miroirs.Mais comment vous décrire le dessert placé devant les miroirs ?C’étaient tous les bijoux des quatre armoires que vous connaissez couvrant les plus belles pièces du dessert Breteuil.Le dessin et l’arrangement de tout cela, à la lettre, était une chose merveilleuse ; j’ai ordonné d’en faire le dessin pour le faire graver, je vous l’enverrai.En entrant dans la chambre à la lettre, tout le monde restait ébloui de la beauté et de la richesse du spectacle, et plus d’une demi-heure se passa sans qu’on pût parvenir à fixer et à faire asseoir aux tables les convives.Pendant tout le souper l’enthousiasme dura, après quoi il fallut remonter pour quelques instants.“ J’ai oublié de vous dire que lorsqu’on entra, on passa par cette chambre où il n’y avait rien du tout, et que tout cela s’arrangea pendant le jeu aux diamants ; autre omission : c’est que vis-à vis du grand A de la croisée il y avait dans une niche un autre grand A de la même forme en perles.En voilà assez pour aujourd’hui.” MANIFESTATION.Francisque Azor a eu l’honneur de représenter plus d’une fois, en présence de témoins, comme quoi il était gentilhomme africain.Il ignore si c’est par envie ou autrement que plusieurs ont révoqué en doute le susdit fait par lui énoncé.Mais ce n’est pas de quoi il est question aujourd’hui, où il se détermine enfin à déclarer en face du public qu’il est le représentant de sa patrie, de (1) Toutes les fêtes se donnaient à cette époque en l’honneur du grand-duc Alexandte, nouvellement né.celle de l’or, de l’argent, des pierreries et des monstres, en un mot, de la grande partie du globe terrestre nommée l’Afrique.11 fera plus : il offre à prouver ce fait à qui conque : ce présent écrit sera par lui remis en mains propres ou par délégué, pourvu qu’on veuille bien se rendre, au sortir du spectacle, ce mardi, 13 février 177S, dans les appartements de l’impératrice, cet écrit à la main.Les gens éclairés conviendront que lui, seigneur représentant, pouvait choisir un moment plus propice pour faire sa déclaration, vû que la terre, les cieux, les ondes et les êtres de toute nature ont été mis, à l’envi les uns des autres, en mouvement ces jours passés, pour rendre cette époque brillante.Il finit en souhaitant, après le jeu et le souper, un doux sommeil aux yeux fatigués de ses convives.AFFICHE.Le seigneur représentant a exposé sur chaque table une boîte remplie de diamants, non pas en vente, mais afin qu’en jouant au macao, chaque neuf soit payé de sa part par une pierre d’un carat.Voici comment elle décrit le débordement de la Né va : “ Lettre No.41.—A Pétersbourg, ce 10 septembre 1777, à huit heures du matin, un dimanche.“ Ah ! la bonne journée pour recevoir vos lettres et pour y répondre ! La vôtre, commencée le 16, finie le 20 auguste, à Copenhague, m’a été apportée par un postillon, qui de la maison de poste à la mienne, est venue en bateau, oui, en bateau ! Je suis bien aise d’être revenue hier, à midi, de Tsarsko-Sélo en ville ; il faisait un très beau temps, mais je disais : Oh ! il y aura de l’ouragan, car le prince Potemkine et moi, nous faisions le soir assaut d’imagination.Réellement, à dix heures du soir, voilà le vent qui commence par ouvrir avec fracas une fenêtre dans ma chambre; il pleuvait un peu, et depuis ce moment, il a plu toutes sortes de choses : des tuiles, des plaques de fer, des vitres, de l’eau, de la grêle, de la neige.J’ai dormi très profondément; je me suis réveillée à cinq heures, par un coup de vent ; j’ai sonné; on est venu me dire que l’eau était à ma porte et demandait à entrer; j’ai dit : Si c’est comme cela, envoyez retirer les sentinelles qui sont dans les petites cours, pour qu’elles ne périssent en lui disputant le passage.Aussitôt dit aussitôt fait.J’ai voulu voir les choses de plus près; je m’en suis allée à l’Ermitage ; elle (s/e) et la Néva ressemblaient à la destruction de Jérusalem : le quai, qui n’est pas achevé, était couvert de vaisseaux marchands à trois mâts ; j’ai dit : 1 Bon Dieu ! la foire a changé de place! il faudra que le comte Munich établisse la douane là où était le théâtre de l’Ermitage.’ Que de vitres cassées ! que de pots 138 LE COIN DU FEU de (leurs de renversés ! Et, apparemment pour tenir compagnie aux pots de fleurs, j’ai trouvé ceux de porcelaine des cheminées étendus sur les planchers et les canapés.Mais est-il question de cela ?Pas une dame n’aura son perruquier ce matin, et vous verrez que la messe sera vide et le jour de cour désert.A propos de cela, le dessert du bailli de Breteuil, qui est arrivé depuis longtemps et qui se repose de ses risques et fatigues, en entier, sans être fêlé ni brisé, clans la dernière chambre de l’Ermitage, cette nuit, a pensé avoir sa part du sabbat des vents, car une grande croisée a donné le nez par terre, à côté de la table bien solide où il était exposé, ce qui fait que le vent en a arraché le taffetas qui la couvrait, mais le dessert est jusqu’ici sain et sauf.“Continuation en sortant de la messe.Je dîne chez moi ; l’eau a diminué, et, comme vous savez, je ne suis point noyée ; mais peu de monde encore sort de ses tanières.J’ai vu arriver un de mes valets de chambre dans un carrosse anglais ; l’eau couvrait l’essieu de derrière du,carrosse, et son valet, qui se tenait par derrière, avait les pieds dans l’eau.Mais c’est assez parler eau ; il faudrait y mêler du vin.Toutes mes caves sont inondées, et Dieu sait ce cpti en sera.Vous êtes un ingrat tous les rois de votre connaissance vous traitent à gogo, et vous n’avez point voulu voir les royautés du Danemark ; y aurait-il du nez à cela?Le comte Tchernisciief dit que cela est fâcheux.Adieu ! quatre pages doivent suffire pendant une inondation qui diminue d’heure en d’heure.” L'impératrice s’intéressait à tout, elle parle de sa “ plantomanie ” et de sa “ bâtissomanie.” Elle étudie Blackstone, critique les tableaux de Vanloo et de Mengs, commande des statues â Houdon et compose des libretto d’opéras.C’est ainsi qu’elle se console d’être insensible à l'harmonie.Tout cela, dit-elle, dépend de l’organisation, n’est-il pas vrai?La mienne est vicieuse; je meurs d’envie d’écouter et d’aimer la musique, mais j’ai beau faire, c’est du bruit et puis c’est tout.J’ai envie d’envoyer à votre nouvelle société de médecine un prix pour celui qui inventera un remède efficace contre l’insensibilité aux sons de l’harmonie.Dites-moi un peu pourquoi le roi très chrétien a rassemblé tous ces charlatans pour parler de charla-tanerie?Croit-il aux médecins?Ne suffisait-il pas d’une faculté qui eût droit de let créer?Savez-vous bien que c’est Mlle.Cardel qui m’a rendue mécréante en fait de médecine et de médecins ; elle était toujours à me faire lire les comédies de Molière.” L’énergie au travail déployée par cette femme de génie est surprenante.Elle en rit gracieusement dans une de ses lettres, datée de 17S1 : “ Sachez que je suis comme un loup-garou, toujours la plume a la main à faire des volumes, et qu’ef- frayée de la grosseur de ces volumes, j’aurais envie de les jeter au feu ; mais en vérité ce serait dommage, car cela est fort bon et très sensé.” Son éternel regret est de ne pas parvenir à lire tous les livres que Grimm lui envoie, et d’être “ une commenceuse de profession qui jusqu’ici, de tout ce qu’elle a commencé, n'a rien achevé.” Voici comment elle relate la distribution de sa journée : “Me voilà bien accommodée, car ces vingt-quatre pages avaient encore treize pages d’appen-dix qui pouvaient être commentées largement, si loisir y avait.Mais imaginez-vous que nous légis-latons malgré les vaines déclamations île l’abbé Raynal contre nous, depuis six heures du matin jusqu’à neuf; puis vient le courant jusqu’à onze qu’arrive Mous : Alexandre et le sieur Constantin ; puis demi-heure avant et heure après dîner, ce.st pour lesdits seigneurs que nous faisons a, b, c, contes, mémoires ; puis deux heures de repos parfait, et puis une heure et demie pour griffonner lettres, etc., après quoi lesdits seigneurs reviennent reprendre tapage jusqu’à huit ; puis vient qui veut jusqu’à dix.Or, moi je soutiens que voilà une journée très remplie, et que sera bien habile qui trouvera moyen de faire des commentaires encore.” “Si j’ai été beaucoup par voie et par chemin cet été, je suis ties ambulante encore cet automne, car depuis le jour que je suis revenue en ville, je me lève tous les matins à six heures, je bois une tasse de café, et puis je m’enfuis à l’Et mitage, et là, depuis six jusqu’à neuf je suis à tourner et à retourner un salmigondis que j’ai nommé extrait; puis vient sire factotum et tous les factotums ; à onze je reviens dans mes chambres pour m'habiller et jouer avec la cohorte des petits-fils et filles ; quand je suis habillée, je retourne dîner à l’Ermitage.Après dîner je retourne dans mes appartements, et de là, de rechef à l’Ermitage où je commence par donnerdes noisettes à un écureuil blanc que j’ai apprivoisé moi-même, ensuite je joue plusieurs parties au billard ; puis je vais voir mes pierres gravées ou bien des estampes, ou je rode entre les tableaux, après quoi je vais rendre visite à un singe charmant que j’ai, et que je ne vois jamais sans qu’il me fasse rire, tant il est fou.A quatre heures je reviens dans mes chambres, je lis ou j’écris jusqu’à six; à six heures je sors dans mon anti-chambre avec laquelle je suis raccommodée ; à huit je monte dans mon entresol où me vient compagnie plus choisie ; à onze je me couche.A présent, vous pouvez me suivre pas à pas tout l’hiver si l’envie vous en prend.” Michel Kanner.(A suivre.) LE COIX DU FEU 139 /^iss Constance Gordor\ Cun\n\ii^g 1 Miss Gordon Cumming est certainement une des plus instructives des grandes voyageuses anglaises ; elle veut l'être, et s’y applique, mais elle est trop artiste pour tomber dans le genre ennuyeux.Née dans les Highlands, c’est-à-dire deux fois écossaise, fille du chef du clan Cumming, élevée jusqu’à dix ans sur la|côte froide et âpre du Northumberland, “ elle y apprit à aimer la longue éten due de sable blanc, la mer sauvage et les braves pêcheurs Là aussi son imagination s’éveilla et se prit à s’élancer au-delà du vaste océan qui s’étendait mystérieux devant elle ; la passion des voyages germa en elle et devint l’intérêt dominant de sa vie.Elle commença très jeune ses excursions.Sa première croisière dura six mois; installée sur un charmant petit yacht, le “Gannet,” elle parcourut les 490 îles et îlots des Hébrides, si proches du continent et si profondément séparés de lui par leurs sentiments, leurs coutumes et leur langue.Ce fut pour elle une sorte de pèlerinage auquel son cœur de patriote se complut autant que sa curiosité de touriste.C’est un monde délicieusement archaïque que celui de cette race gaélique encore tout imprégnée de croyances antiques, de poétiques superstitions, de mœurs patriarcales.Partout le passé se survit dans la légende, la chanson, la coutume, la ruine drapée de lierre, la roche dorée de lichen, la pierre druidique, ou le tombeau marqué de la croix.Que de trésors à exploiter pour le poète, l’archéologue, l'historien philosophe sur cette terre qui est restée la terre de saint Colomban, et qui était avant lui celle des Druides ! La nature n’est pas sans sourires pour ces rivages où, de tous temps, l’océan a roulé des vagues énormes et furieuses.Le courant chaud du Gulf-Stream caresse certaines parties des côtes, les défend contre les frimas, et les couvre d’une flore prodigue, dont le camélia est le roi.Les couchers de soleil ont là des splendeurs que la voyageuse affirme n’avoir vu surpasser que deux fois dans les régions tropicales.A la description saisissante de ce pays étrange, elle a joint un tableau de mœurs très attachant.On prend place avec elle dans la barque et dans la chaumière de l’indigène : on l'écoute conter ses légendes autour du feu qui fume plus qu'il ne brûle, au centre de la pièce unique, dont la famille occupe un côté, tandis que l’étable et la basse-cour s’installent de l’autre.Le sol est pauvre, la vie est dure pour cette population fière, hospitalière et généreuse, mais mélancolique “ comme si le contact continuel des brumes et des vagues enveloppait son esprit de froid et de silence.Profondément religieux, les habitants hésitent à se plaindre, et subissent avec une résignation extraordinaire les épreuves qu’ils croient envoyées par Dieu.Le Mahometan courbé sous la volonté d’Allah ne montre pas plus de soumission que ces simples chrétiens patients, industrieux, d’une frugalité inouïe, durs au travail et craignant Dieu ”.L’usage de la langue gaélique entretient leur patriotisme exclusif.Sur 3,736,000 habitants que renferme l’Ecosse, 232,000 parlent la langue celtique ; 152,000 sont dans les Highlands, et So,000 dans les Hébrides; l’anglais y est presque inconnu; “ on n’y a pas d’anglais”, telle est l’expression consacrée.Voici loua, l’île des grands souvenirs, de ce moine de génie, hardi, impétueux, passionné, infatigable, ardent à conseiller, à prêcher, à punir, toujours prêt à braver les périls sur terre et sur mer, les brigands, les pirates, les païens, les fatigues, la faim, la soif, le froid, les veilles, pour répandre la loi du Christ, âme qui fut au sixième siècle le grand foyer de lumière en Europe.Staffa est l’ïle des merveilleuses beautés naturelles qui l’ont fait surnommer “ l’île des Colonnes”.Elle renferme la célèbre “ Grotte de Fingal, la grotte mélodieuse”, aux idéales cathédrales de basalte, tapissées de mousses et de plantes marines, illuminées par l’écume étincelante des flots, et dont les orgues gigantesques vont éteindre au loin leurs grondements formidables.Voici encore Saint-Kilda, le royaume des oiseaux 140 LE COIN DU FEU de mer, royaume solitaire, à cent milles de Skye, amoncellement de roches abruptes qui dressent d’un jet leurs murailles granitiques, hautes de 1,400 pieds, métamorphosées, de mars à novembre, en montagnes de neige par une multitude inouïe d’oies de Soland, de canards ciders, de puffins, de pétrels et autres gentes ailées, au plumage blanc immaculé, qui s’abattent en nuages tumultueux, avec des cris rauques et stridents, et font la fortune des nix-neuf familles qui peuplent l’île.Les œufs, la chair, le duvet, l’huile, le guano, tout est précieux ; plus de 20,000 oiseaux sont détruits chaque année, et toujours leur nombre augmente ! Périlleuse est la vie du chasseur, et les longues cordes de cuir non tanné auxquelles il se suspend le long des roches, sont si précieuses, qu’elles servent de dot aux jeunes filles ! Pas n’est besoin d’aller aux antipodes chercher des populations ignorant notre vie civilisée ; les Hébrides sont plus proches et aussi curieuses.A Saint-Kilda, par exemple, les côtes sont si dangereuses, les tempêtes si fréquentes, que les navires ne s’aventurent pas volontiers dans ces parages.Environ quatre fois par an, des steamers apportent des denrées, des nouvelles des journaux, peut-être quelques lettres, mais parfois on reste huit ou neuf mois sans communications avec le monde.Un pasteur vraiment chrétien s’est dévoué à ce petit troupeau, mais il n’a encore été imité par aucun médecin.On c onçoit facilement combien de coutumes originales doivent se perpétuer dans de telles conditions.La seconde expédition de la voyageuse contrasta singulièrement avec la première.Rentrée depuis peu dans la maison paternelle, elle fut invitée par une sœur mariée à un officier dont le régiment se trouvait alors aux Indes, à la rejoindre au célèbre sanatorium de, Simla, où les Européens anémiés par les chaleurs torrides des plaines vont chercher des forces nouvelles.Aller contempler “ Les Portes du Ciel ! ” Quel rêve ! Miss Gordon Cumming partit donc, et faillit périr au port.Une tempête terrible rejeta le navire sur les côtes du Cornwall, et la passagère, forcément retenue au rivage, mit le temps à profit en visitant les lieux encore tout imprégnés des souvenirs du roi Arthur et de la Table Ronde.Le récit de ses excursions, de son second départ, de son séjour à Alexandrie et au Caire, et de la traversée de la mer Rouge, devint la préface du voyage au pays des Rajahs.L’Inde est une contrée si merveilleuse, tout y est si varié, races, langues, religions, mœurs, climats, costumes, aspects de la nature, que notre touriste ne pouvait souhaiterune plus belle occasion de satisfaire ses goûts d’artiste, d’exercer ses remarquables facultés de conteuse et de peintre.Après un séjour à Calcutta, elle traversa le Bengale rural, campant sous la tente, à l’ombre de ces étonnants banyans, dont chacun engendre une forêt.“ J’ai dû, écrit-elle à sa sœur, aux antiques cités ruinées, des semaines délicieuses d’exploration parmi les tombeaux, les temples et les palais autrefois centres de vie, aujourd’hui enfouis sous la forêt tropicale, et conservant néanmoins la beauté pittoresque de leurs marbres sculptés, de leurs briques émaillées aux riches couleurs de leurs colonnes exquises, de leurs images grotesques, de tous ces vestiges que la désolation qui les environne rend d’autant plus impressionnants.” Elle nous fait assister sur les bords des fleuves sacrées, le Gange, la Jumna, aux solennités religieuses où se presse la multitude bigarrée.Puis on fait le douloureux pèlerinage des lieux que la rébellion de 1857 a rendus sacrés pour tout cœur anglais : Cawnpore, Lucknow, Delhi, théâtres de si épouvantables tortures, d'actes si héroïques.Mais voici Agra ! Le cœur oppressé se repose enfin, en contemplant leTaj Mahal, “ ce poème en marbre immaculé comme la neige, si parfait dans ses proportions, si délicieux de forme, si simple et doux à l’œil, et cependant si riche de détails, qu’il ressemble plus à un rêve qu’à l’œuvre de mains humaines”.Etrange monument d'un amour unique et immortel sur cette terre du matérialisme et de la polygamie ! Delhi est aussi un lieu de délices pour l’artiste, avec ses colonnes, ses temples, ses palais aux splendeurs fabuleuses, mais hélas ! mutilés par la guerre.Miss Gordon Gumming y mène une existence de bohémien qui la ravit ; “ explorant, dessinant, errant parmi les jardins déserts et les rochers, ou sur les plaines arides, presque toujours dans une solitude et un silence absolus.” A Meerut, au contraire, c’est la foule, c’est le LE COIN DU FEU 141 bruit d’une station militaire, des festivals hindous et mahométans.Dans la plaine immense d l m-balla, se déroule une scène dont la splendeur barbare fait rêver au magnifique Haroun al Rachid.Il s’agit d’un grand Durbar, sorte de revue passée par le gouverneur général, Lord Mayo, des tiou-pes que lui amènent les chefs afghans.On n imagine pas ce que le soleil fait scintiller d or, d argent, de pierreries, de broderies, de soieries éclatantes, sur les hommes, les chevaux, les éléphants, les chameaux, les harnais, les bannières et les armes : c’est un éblouissement.Et pour toile de fond à ce décor magique, la chaîne de l’Himalaya, ses teintes bleuâtres et violacées des premiers plans,couronnées par les glaces éternelles qui resplendissent au soleil des Indes .On est donc arrivé avec la voyageuse au but de son excursion, à cette station des montagnes qu’on ne peut atteindre, en cinq jours de marche, qu à cheval ou en chaise à porteurs.Si animé que soit le tableau de la vie mondaine à Simla, on peut lui préférer les courses dans la montagne, sur les sentiers toujours escarpés (car on n'y rencontre pas les belles vallées qui.ailleurs, varient la marche et reposent la vue du voyageur), ou bien les campements dans les magnifiques forêts de cèdres déodars, souvent au sein des brumes et des orages, en face des pics les plus hauts du globe et des murailles de glace qui séparent les Indes du Thibet chinois ; ou encore dans les villages aériens des Pàharis, indépendants et rudes, probes, quoique menteurs,et, comme tous les montagnards, passionnément attachés à leur pays.Grâce au yak, on peut monter jusqu aux neiges éternelles, ce doux et précieux animal ayant le pied le plus sûr, l’estomac le plus complaisant, la force la plus résistante, et fournissant le lait le plus riche qu’on connaisse.Après six mois de cette existence si intéressante et si nouvelle.Miss Gordon Gumming reprit le chemin des plaines et des bords du Gange.A Ilar-dwar et Bénarès, les villes-reines, les cités de temples, les sanctuaires de l’idolâtrie, elle assista aux manifestations incessantes de ce culte étrange, puis elle regagna Bombay et s’embarqua pour l’Angleterre.Quelle pénible impression de froid d’amosphère grise, de ciel sans soleil, de foules laides et déguenillées, elle éprouva ! Ses yeux éblouis de couleur et de pittoresque eurent à refaire leur éducation occidentale, Marie Dronsart.(./ suivre.) Le Coqcours Littéraire Ce concours organisé par le Conseil National des Femmes de Montréal, dans le but de développer le patriotisme avec l’étude de l’histoire de notre pays, a eu un succès auquel on osait a peine s’attendre.La qualité des écrits, excellente pour ceux qui furent couronnés, dépassa le mediocre pour plusieurs autres.Le premier prix, consistant comme on le sait en une belle collection de livres choisis, est eclui à Mette Marguerite Steel, élève du Sa re-Cœur, qui a achevé son éducalion à Boston.Le second prix fut accordé a M«»
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