Le coin du feu, 1 juin 1896, Juin
IS (OIN du Feu ABONNEMENT: / $2.00 PAR ANNEE.' REVUE MENSUELLE JUIN 189(5 ( ADMINISTRATION: < 23 RUE ST.NICOLAS.SOMMAIRE Une Œuvre de Haute Philanthropie, Dandurand Destinée Grise, Nos Ridicules (poésie), .R.G, Marchand.Le Mouvement Féministe, .Marie GirinLajoie.A Propos d’Etudes, .• • « Un Coup d CEil en Passant, ., Julia Pairie, Ici et La,.Catherine IL et Grimm, , , .Michel Ra/iuer, Femmes Emancipées, .y, Bourdeau.Jol Rasco.L’Année Terrible.Victor Hugo.La Religion du Drapeau, .Général Dragomirof.Portraits et Anecdotes.Mme de Rémusat.La Mode,.* * * Miss Constance Gordon Cumming, Marie Dronsart.Eloge de Jeanne Mance, .Laure Conan.Savoir-Vivre,.• * » Uqe Oeuvre de Haute PfjUaritf\ropie “ Voilà trente ans, me dit la zélée et charmante femme qui l’a entreprise, que nous aurions dû commencer cette œuvre.Que de malheurs terribles eussent été évités !” A-t-on jamais songé, en effet, aux dangers qui entourent la jeune fille forcée de quitter sa famille pour aller seule gagner sa vie dans une grande ville ?Quel sort attend cette enfant livrée à elle-même, sans protection contre la perversité du monde, contre les écarts de son inexpérience et les témérités de son innocence?Les magistrats le savent, qui sont appélés tous les jours à dénouer de sombres drames ; les prêtres, constants témoins des pires misères humaines, le savent.Et tant de braves familles deshonorées, de pères, de mères conduits au tombeau par le chagrin ne le savent que trop aussi.Un asile est enfin offert à cette classe intéressante des jeunes filles bien élevées, et lancées sans tutelle sur le champ de bataille de la vie.Le Patronage d’Youville, sous la maternelle direction de la Révérende Sœur Pelletier, offre un refuge à ces pauvres enfants, et donne aux parents forcés au sacrifice suprême de se séparer de leurs enfants, la garantie d’une protection à la fois morale et matérielle.Moyennant un prix de pension on ne peut plus modeste (dix ou quinze piastres par mois, selon la grandeur et le confort de la chambre), les pensionnaires sont logées, chauffées, éclairées, nourries.Chacune, cela va sans dire, a sa chambre à elle, qu’elle peut orner selon son goût, où on lui laisse la lumière le soir aussi tard qu’elle le désire, et dans laquelle, enfin, elle jouit pleinement d’une absolue liberté.A la générosité d’une hospitalité pareille il faut joindre l’avantage d’une bibliothèque commune, d’un salon pourvu d’un piano et le privilège de recevoir ses amies et amis.Oui, même ceux-là ! L’excellente supérieure, qui connaît le cœur humain, nous annonce, en souriant de la surprise qu’elle cause, que ces demoiselles auront, une ou deux fois la semaine, un jour de réception.Ces jours là les portes de la maison se fermeront plus tard, et les prétendants seront admis à faire leur cour aux gentilles pensionnaires du Patronage d’Youville.On ne saurait assez admirer le dévouement de la religieuse qui renonce à la paix du cloître, seul attrait peut-être de sa vocation, et qui faitau monde la plus pénible des concessions pour l’amour de Dieu et le bien de ces “chères enfants.” On ne veut pas donner ici l’impression de la vie de couvent, qui en effraierait plus d’une ; la règle, nécessaire là pourtant, comme dans toute famille, est aussi indulgente que possible.Voilà pour les IÔ2 LE COIN DU FEU avantages temporels.Les mères de famille qui confieront leurs filles Ma Sœur Pelletier apprendront, en outre, avec une grande satisfaction qu’une chapelle est dans la maison.Les plus pieuses y trouvent, avec la facilité de faire leurs dévotions, l’exemple, le spectacle édifiant des bonnes petites sœurs grises en prières.Rien sur la terre, selon moi, ne peut donner une idée plus exacte des vrais anges du Bon Dieu que la douce piété, la sérénité joyeuse des sœurs de charité.Le premier, le meilleur de tous les bienfaits qu’elles sèment sur leur passage, c’est le saint magnétisme émanant de leur personne, c’est le baume de leur présence, le rayonnement de leur âme innocente qui touche et subjugue les plus endurcis.De vivre sous le toît de ces âmes chéries de Dieu, de respirer l’atmosphère de leur maison, d’entendre leur conversation, de recevoir leurs conseils et leurs exemples suffiront à éclairer et à sanctifier toute la vie de celles qui auront ce bonheur d’habiter pendant quelques mois ou quelques années le Patronage d’Youville.Notre population catholique sera reconnaissante à la femme courageuse et dévouée qui s'est donné la mission de combler une déplorable lacune.Aucune des œuvres pour lesquelles on sollicite l’aide du public ne mérite mieux que celle-ci l’encouragement et les secours nécessaires à son affermissement, Ayons donc la pensée de réserver quelque chose sur les aumônes que nous donnons si souvent sans réfléchir, ou même à contrecœur— sinon par faiblesse ou amour-propre—pour une institution si éminemment utile.Ayons donc le courage de nos opinions, et ne craignons pas de refuser la contribution accordée aux solliciteurs hardis ou importuns, en faveur des œuvres de notre choix.A coté de cette entreprise, qui suffirait amplement â faire bénir la mémoire de celle qui en a eu l’idée, de concert avec elle, la Rde.Sœur Pelletier a résolu de créer une école pour les servantes.Dans une bâtisse contiguë, mais complètement séparée du Patronage, elle veut recueillir les filles de la campagne qui viennent en ville pour prendre du service.'Bout en les utilisant pour le soin des pensionnaires, elle leur enseignerait, au moyen d’une stricte surveillance, à laver la vaisselle, à tenir le ménage proprement, à commencer un nettoyage par le commencement, à faire la cuisine, etc.Les maîtresses de maison conviendront que voilà des notions bien simples mais cependant ignorées de la plupart des domestiques.Avec cet entrâinement technique, celles qui sont destinées à nous servir auraient chance de recevoir des leçons d’honnêteté, de douceur, d’humilité, qui ne nuiraient en rien au commerce entre maîtres et serviteurs.Le double objet poursuivi par la Supérieure du Patronage ne peut manquer de rencontrer l’approbation enthousiaste du public.Voilà une occasion oit les contribuables volontaires d’une œuvre recueilleront immédiatement et directement les bénéfices de leur générosité.Nous savons que Sœur Pelletier a fondé sa maison avec le capital ordinaire des apôtres — le sentiment du devoir et la confiance en Dieu.Les dons généreux qui amènent la prospérité suivront naturellement, et, comme d’habitude, nous en sommes sûre.Mme Dandurand.Hos, Ridicules Pièce lue par l'auteur à la séance publique de la Société Royale du Canada, le 20 mai 1896.Dans la foule, parfois, je m’arrête, et j’écoute Ce que tous ces passants ont à se dire en route j Les uns, préoccupés, l’œil fixé, l’air songeur, Semblent d’un noir complot sonder la profondeur, Et, se communiquant des soupçons réciproques.Donnent libre carrière à leurs sombres colloques j Les autres, tout gonflés, haletants, tapageurs, Se livrent bruyamment à des propos rageurs, Et d’un jet continu, sur leurs pas, cette rage Se répand en jurons à travers leur langage ; Ceux-ci, d’une voix lente et d’un ton mielleux, Lancent en soupirant des “ hélas” fielleux.Et ceux-là, ricanant et pressés de tout dire, Eparpillent les mots dans un éclat de rire., Pendant que, devant moi, ces types variés Passent, tantôt railleurs, tantôt contrariés, Je prête à leur langage une oreille attentive Et découvre à regret que la voix collective, Invariablement et d’un commun entrain, Ne traite qu’un sujet : les défauts du prochain.I-e prochain ! Oui, voilà l'éternelle victime LE COIN DU FEU 163 Tour qui l’humanité, sur ce point unanime, Paraît inaccessible aux cris de la pitié ; La justice, l’honneur, les liens de l’amitié, Tout, en un mot, tout cède au besoin de médire.Puisque, sur ce terrain, l’occasion m’attire, J’en profite, un instant, pour venger le prochain En médisant pour lui contre le genre humain.Le thème est abondant ; dans mon esprit se range Des vulgaires délits la nombreuse phalange ; Je n’aurais, sur ce point, que l’embarras du choix.Mais le ctime a son frein dans la rigueur des lois.Donc, pour l’homme, oubliant les sévères formules, Au lieu de ses méfaits peignons ses ridicules.Chez nous, le ridicule et les menus défauts Sont tiès proches parents des péchés capitaux ; 11 suffit que chacun de près les examine Pour découvrir, en eux, la commune origine.Voyons un peu.D’abord, commençons par I’Orgueil.Pour nous, faibles mortels, voilà le grand écueil !.Que d’esprits enlevés par ses attraits stériles, Que d’airs prétentieux, de démarches futiles, De superbes projets, d’extravagants propos, De jours pleins d’amertume et de nuits sans repos, Dont cette passion capitale est la cause ! Ici, le sot pédant dans sa morgue se pose, Et, de l’air satisfait d’un génie incompris, Promène autour de lui des regards de mépris; Quelle que soit la sottise énorme qu’il débite, Jamais il ne permet qu’elle soit contredite ; Et dès que, par faveur, il consent à parler, L’auditeur n’a qu’un choix.se taire, ou s’en aller.Là, cet autre, cédant à ses penchants frivoles, Et follement épris de vaines glorioles, S’exhibe avec éclat, dans ses pompeux apprêts, En messager du chic, et de tous ses progrès.Uniquement épris du soin de son physique, A l’art de figurer tout son être s’applique, Et, poussant à l’excès cette excentricité Qui le pose en objet de curiosité, Il devient, en vertu de sa mise savante, Pour son rusé tailleur, une affiche vivante.De la mode, en un mot, il promulgue les lois • La badine qu’il tourne avec art dans ses doigts, Sa coiffure, ses gants et ses bottes vernies Que jamais, sur ses pieds, la fange n’a ternies ; Son cigare au parfum prisé des connaisseurs, Tout s'étale au profit de ses vingt fournisseurs.Mais le contraste, ici, se met de la partie, Tout modèle, en ce inonde, a sa contre-partie, Sans quoi le genre humain paraîtrait incomplet.Notre homme a, pour émule, un type qui se plaît A mépriser les soins de commune décence Et qui, dans la tenue, voit une extravagance Que sa pédanterie évite avec dédain ; Rie nn’égale, pour lui, le supplice du bain ; L’être à plaindre, à ses yeux, c’est celui qui se lave ; Et le simple bon goût lui paraît une entrave Fatale au sentiment hideux du négligé Qu’il a, dans son audace, en doctrine érigé.A l’orgueil, fréquemment, se mêle I’Avarice, Ce travers, compliqué d’absurde et d’artifice, Qui prône l’opulent de haillons revêtu, - Fait, du sot égoïsme, une sombre vertu, Et brave avec aplomb même le ridicule, L’opprobre, le dédain,—pourvu qu’il accumule.La Luxure, au contraire, extravagante en tout, Prodigue ses attraits aux dépens du lion goût ; Les expose aux regards de la foule banale, Et fait, des dons du ciel, un objet de scandale ; Tandis que I’Envieux, jaloux de tels appas, S’irrite insensément des charmes qu'il n’a pas, Et, dans les noirs sentiers où son dépit l’entraîne, Le cœur empoisonné d’amertume et de haine, Il grimace, égratigne, et mord à belles dents, Lançant autour de lui ses venins abondants, Moins sotte, et bonne enfant toujours, la GouRMAN-Se délecte au parfum de mainte friandise [dise Et calcule avec art mille combinaisons I’our donner aux primeurs de toutes les saisons La teinte appétissante et la saveur suprême Qui, des maîtres gourmets, sont l’éternel problème.Mais autant le gourmet, dans ses goûts délicats, Se fait un vrai bonheur des douceurs d’ici-bas, Autant l’affreux gourmand, dans sa rage gloutonne, Aux vu'gaires instincts sottement s’abandonne Quand, d’un ample repas, ayant subi l’effort, 11 s’engourdit, semblable au boa-constrictor, Et, dans l’affaissement de ce reptile immonde, Dormant, inconscient des tumultes du monde, Dans un sommeil malsain, bruyant, désordonné, 11 tombe, lourd, inerte et congestionné, Aux mains du plus sournois des démons: La Paresse.De celui-là fuyez la perfide caresse ! C’est un diable indolent, dont le charme trompeur, En pénétrant nos sens d’une molle torpeur, Ralentit les élans de l’immortelle sève Qui nourrit nos esprits et vers Dieu les élève ; C’est un lent séducteur de notre volonté Qui nous fait abdiquer cette noble fierté, Ce germe de grandeur, déposé dans notre âme Pour y nourrir l’ardeur de la céleste flamme Dont le cœur s’alimente aux jours des grands combats; La Paresse, en un mot, est sans but, sans appas.Mieux valent les excès de la sotte Colère, Dont les trépignements et les coups de tonnerre Éclatent dans l’espace en bruits étourdissants, Répétés par la voix des échos impuissants, Et s'éteignent bientôt, ainsi qu’une fusée Qui s’élève bruyante et tetombe épuisée.Or, la conclusion à tirer de mes vers, C’est qu’ici-bas, tout vice a son joyeux revers ; Mais, au-dessus du mal, les grands sentiments régnent Et la vertu ne fuit que ceux qui la dédaignent ; Donc, les vilains péchés qu’on nomme capitaux, Escortés de travers et de méchants défauts, Ont, pour contre partie, à leurs trames fatales, Un vigoureux essaim de vertus capitales, Dont la saine influence et le ferme soutien Assurent, sur le mal, le triomphe du bien.F.G.Marchand. 164 LE COIN DU FEU Le /^ouvenierçt Fenjiqiste DISCOURS PRONONCÉ PAR M'm- GÉRIN-LAJ01E A LA CONFÉRENCE FRANÇAISE DU CONSEIL NATIONAL DES FEMMES Excellence, Mesdames et Messieurs, Je viens vous entretenir ce soir, de ce qu’on est convenu d’appeler le mouvement féministe.J’essaierai en quelques mots de vous dépeindre cette situation nouvelle, que les femmes se créent aujourd’hui dans la société.Le fait prend une importance telle, que les chroniqueurs, qui amassent les matériaux dont l’historien s’inspirera plus tard, enrégistrent parmi les traits caractéristiques de notre époque ce travail, cette évolution de la classe féminine.Je 11e trouve rien de mieux pour rendre ma pensée que ce mot d’évolution.11 comporte l’idée de remuement.de changement, sans indiquer un état fixe, permanent, tout en le faisant espérer.Car bien sûr on ne saurait voir dans les choses actuelles des éléments de stabilité : la lutte est trop vive; les émancipatrices crient trop fort, et celles qu’elles scandalisent s’entêtent trop dans des convictions contraires, pour supposer, dans ce milieu trouble et agité, le bien-être et le repos.Autrefois, quelques voix isolées d’hommes et de femmes avaient bien émis des théories qu’on se plaît à répéter aujourd’hui : nécessité de relever le niveau intellectuel des femmes, d’améliorer leur condition matérielle.Mais ces paroles étaient 1 estées inintelligibles, et ne tombant pas dans une terre préparée, la semence n’avait pas germé.La raison en est qu une masse d’individus n’agît jamais sous l’impulsion d’une théorie, et 11e meurt pas pour le triomphe d’une idée ; elle obéit, elle cède à une nécessité.Aujourd’hui, c’est en vertu de cette nécessité, de ce bon sens.de cette logique des choses devenue pour ainsi dire palpable au vulgaire, que le mouvement féministe a pris naissance dans la classe populaire.Ne nous le dissimulons pas, c’est de là qu’il vient; c’est en bas qu il a commencé, pour monter ensuite comme un flot envahissant, et se répandre sur les sommets de la société.La femme qui travaille, celle qui peine, celle dont la perte d un seul instant de labeur est punie sui le champ d’une somme égale de privations physiques, d’endurance morale, celle qui souffre quand ses doigts actifs suspendent le travail, celle-là, la piemiére, a compris le sens économique de la question qui nous occupe.Elle a senti avant tout autre, le désarroi que l’industrie venait jeter au foyer en y arrachant les ressources fournies par de petits métiers lucratifs exercés paisiblement.Prise dans ce dilemme, ou de rester désœuvrée au sein de la famille (car je ne traiterai pas d’occupations sérieuses, un travail infructueux), ou de franchir le seuil de la maison pour chercher de l’ouvrage en dehors, elle a opté pour le dernier parti.D’ailleurs, c’est tant mieux pour nous : l’oisiveté est la mère de tous les vices ; la décadence chez tous les peuples a commencé avec les habitudes molles et paresseuses.Aujourd hui, dans cette classe, la transformation du mode de travail est à peu près opérée, je ne crois pas qu elle soit susceptible de se modifier beaucoup, ni qu’on puisse augmenter d’une manière notable le chiffre des ouvrières.Généralement, celles que leurs devoirs ne retiennent pas auprès de leurs familles ont un métier; les filles, les veuves, les femmes sans enfants, ou qui n’en ont plus en bas age, quand elles sont vigoureuses, ambitionnent de se créer des revenus.“ Ainsi, dit Jules Simon, le même travail, en changeant de nature, produit des résultats plus avantageux, et la tâche des femmes s’est modifiée sans s’accroître.’’ Il est en effet permis de croire avec cet auteur que les résultats obtenus ont eu un côté heureux, puisque la femme, réduite pour vivre dans la classe aisée à ses seules ressources pécuniaires, jalouse souvent la femme du peuple, et envie la facilité avec laquelle celle-ci se retire d’affaire dans de pareilles circonstances.Mais alors, dira-t-on, que ne fait-elle de même ?Ici surgit une difficulté.Peut-elle le faire honorablement, sans déchoir, sans faire rejaillir jusque sur ses enfants, souvent l’humiliation qu’il y aurait à descendre dans la hiérarchie sociale pour s’asseoir et prendre rang dans la classe ouvrière?Les plus intransigeants voudraient que sous le nom déguisé de gouvernantes et de maîtresses de pension, on LE COIN DU FEU fasse de toutes ces malheureuses, des mercenaires (ce qui réglerait la question des domestiques, soit dit en passant).Avouez que la solution n’est pas trouvée ; et c'est peut-être le point de la question féminine qui fait naître le plus de discussions, et qui soulève les luttes les plus chaudes.On veut gagner sa vie, mais on demande des situations honorables: on prend d’assaut les places du Gouvernment, on envahit le journalisme, on force les portes des universités, on veut enseigner dans les conservatoires, et il est fort difficile de débrouiller dans toutes ces revendications ce qu’elles ont de raisonnable ou de déréglé.La femme, en faisant ainsi sa part de la lutte pour la vie, doit inévitablement subir l'influence du dehors, de l’air ambiant, du milieu où elle se trouve, elle respire quelques-unes des émanations troublantes qui séjournent dans notre rtnios-phère.Doit-on s’étonner alors qu’elle fasse de sa cause, de la cause de la femme une fraction de la question sociale ?Peut-on la blâmer de vouloir avec le commun des hommes améliorer sa position au double point de vue matériel et intellectuel?La femme, pour agrandir son rôle dans la famille et dans la société,doit-elle nécessairement en sortir ?N’oublions pas que notre civilisation recule partout les bornes anciennes qui l’enfermaient pour se créer un cadre d’une idéale conception, dont les lignes, du point où nous sommes, nous apparaissent démesurément grandes.Croit-on que l’on puisse, sans erreur, sans gâter l’harmonie de l’ensemble, reproduire avec des dimensions identiques certaines parties du tableau?Non, évidemment; l’exacte reproduction d’une ligure dans ce cas ne ferait que la rapetisser, la dénaturer.Pour-la conserver donc telle que nous l’aimons, puisque nous trouvons salutaire l’influence de la femme— car c’est de la femme qu’il s’agit—facilitons pour elle la reproduction constante du type féminin, mais agrandi comme toutes les choses, comme toutes les idées de notre temps.Cherchons la voie qui lui convient, qu’on travaille sérieusement à des réformes appropriées â sa nature, à son 165 sexe.Plusieurs sociétés se sont formées dans ce but.Il en existe en France, en Angleterre, aux États-Unis, en Suisse, en Allemagne, en Scandinavie, que sais-je, encore ; la Reine Marguerite travaille à leur succès en Italie ; le Roi de Siam lui-même cherche à en fonder dans son pays.La résultante obtenue par ces efforts communs aura naturellement une direction bonne ou mauvaise, suivant que les énergies particulières qui la déterminent l’emporteront en nombre d’un côté ou d’un autre.N’est-ce pas le moment de représenter aux honnêtes femmes, l’intérêt qu’elles doivent prendre à la solution du problème féministe, afin que chacune, dans la mesure de ses forces, travaille à poser la question sous son véritable, jour : c’est-à-dire éclairée des principes fondamentaux de la conscience et de la religion ?Dans un article écrit dans la Science Sociale du 25 décembre 1895, Paul de Ransiers étudie la question en France, et dit: “Le mouvement féministe n’a pas encore trouvé en France assez de partisans éclairés et équilibrés pour le mettre dans le droit chemin.Tel qu’il existe, il effraie et fait reculer, avec juste raison, celles qui pourraient le mieux assurer son succès; il fortifie leurs préjugés au lieu de les détruire.C’est ce qui arrive à toutes les bonnes causes mal défendues.Mais ces causes n’en sont pas moins bonnes ; elles sollicitent de bon défenseurs.Y aura-t il quelque femme d’une situation au dessus de toute critique qui soit assez clairvoyante pour voir cela, qui fonde non plus une ligue pour la conquête des droits des femmes, mais une ligue pour leurs progrès et leur élévation ?” Je serais tentée de dire à ce savant économiste qui a passé en Canada il y a quelques années, qu’il y est venu un peu trop tôt; car s’il eut remis son voyage à aujourd’hui, il lui aurait été donné d’admirer ici l’idéal qu’il rêve pour son pays dans la personne distinguée de son Excellence, la Présidente du Conseil, où j’ai l’honneur de prendre la parole ce soir.Marie Gérin-Lajoie. 66 LE COIN DU FEU A Propos d études REMARQUES DE MME.DANDURAND A L’UNE DI Je demande tout simplement l’abolition de la férule dans les écoles de campagne, où elle règne en souveraine.On conviendra qu’il existe d’autres moyens que les punitions corporelles pour stimuler le courage des élèves.On peut être certain d'ailleurs, que si les maîtres étaient forcés de recourir à ces moyens, plus chrétiens et plus intelligents pour guérir la paresse, les résultats obtenus seraient meilleurs.J’ai reçu tout dernièrement le travail d’une ancienne institutrice sur ce sujet.Cemanus rit, que j’ai l’intention de publier, contient d’excellentes suggestions, et je vous demande la permission d’en citer un court extrait: 1 C’est le récit si souvent répété, des mauvais traitements infligés aux enfants qui m’a décidée à rédiger ces uelques conseils.Si je pouvais adoucir le sort de ces petits malheureux, je croi’ rais avoir rendu service à mon pays.“ Les institutrices, qui sont souvent de véritables marâtres, nous disent qu’elles n’aiment pas l’enseignement, mais que cela vaut encore mieux que d’être servante.Et des personnes qui remplissent aussi mal que possible leur principal devoir s’aveuglent au point de croire qu’elles accomplissent leur salut en se livrant à toutes sortes de pratiques de dévotion.“ On ne devrait jamais épargner les récompenses dans les écoles.Quand je vois ici (comté de Matane) des examens où les élèves, après avoir travaillé un an, n’ont pour toute récompense que des petites images grandes comme un sou, et pas un livre pour les plus avancés, je ne m’étonne pas du défaut d’émulation et de la répugnance à fré" queuter des écoles où le maître n’offre pas d’autre encouragement que les coups.\Jr\ Coup d'Oe Depuis que pour la dernière fois je suis venue me reposer au Coin du Feu, mars nous a repris ses frimas ; avril, aux arbres, a posé des bourgeons ; et mai sème des fleurs.Comme les oiseaux qui nous reviennent avec le gai printemps, je rentre au nid, moi aussi, —retour d’une longue course, et après les compliments aux parents, les lettres hi- ts séances du Conseil National des Femmes.“ Les parents devraient obliger les commissaires à donner des prix, et ceux-ci devraient exiger des instituteurs des notes de la conduite de chacun.‘ Nous n’avons pas la patience de tenir des cahiers de notes,’ nous disent les maîtresses quand nous leur parlons d'une méthode plus intelligente et plus chrétienne que celle qu’elles emploient.“ Quant aux paresseux, il est juste qu’ils soient battus.” “ Ah si l’on savait combien, en en appelant à la conscience et aux sentiments des enfants, il devient facile de les conduire et de les façonner au bien ! “ Quelle tristesse, au contraire, dans ces classes où l’on n’entend que coups et disputes : l’institutrice se met en colère pour chaque erreur commise dans des devoirs souvent disproportionnés aux capacités des enfants.Ceux-ci sont toujours en pleurs ou en sourdes révoltes.Quelques-uns lèvent même la main pour se venger quand ils reçoivent des coups.Ainsi ces maisons d’écoles, où la mission bénie de l’enseignement devrait s’accomplir dans la paix, la tendresse et la reconnaissance, sont qu’une espèce d’enfer où l’enfant apprend la haine et s’abrutit au lieu de s’élever.De tels abus, pratiqués au vu et su de tout le monde, sont tolérés d’une part par les parents, qui sont trop pauvres pour songer à des réclamations légales, et d’autre part par les autorités civiles et religieuses, qui ne savent comment entamer un système apparemment irrémédiable.A coup sûr, cependant, il y a quelque chose à tenter.Et cette cause de l’enfance c’est aux cœurs maternels à l’embrasser.C’est à nous de tenter la révolution, quelque difficile que paraisse l’entreprise.il eiq Passait dispensables aux amis de là-bas, ma première pensée est pour les lectrices du Coin du Feu.Je viens de passer deux mois voyageant, étudiant, m’emplissant les yeux de tant de choses nouvelles pour moi.J’ai quelque peu, j’ai même beaucoup voyagé depuis ma sortie du couvent, et, pourtant, chacune de mes expéditions—si je puis m’exprimer LE COIN DU FEU ainsi—est encore pour moi une source fraîche d’imprévu, d’insoupçonné.Aux Etats-Unis, où je viens à nouveau de passer plusieurs semaines, je me suis plu à observer mes compatriotes, et les femmes surtout.Quelle ignorance des choses de la patrie !.Cela fait mal, vraiment, à un cœur français!.On cause du Canada comme d’un pays misérable où tout manque, jusqu’aux matières les plus essentielles à la vie.Et dans deux petites villes du Vermont que j’ai visitées, les Canadiens-français parlent un langage qui est tout autant du chinois que du français.Un exemple : Une jeune fille me racontait un jour qu’étant allée walker sur la street avec une de scs.friends, elle avait rencontré M.A., un jeune druggist, qui les avait emmenées voir la tram, et les avait, ensuite, accompagnées au post office, où elle avait pris mon courrier qu’elle m’apportait, (de bonnes lettres de “Chez nous” qui devaient, heureusement, me dédommager de ce charabia.) Quelques jours plus tard, une autre jeune femme, élevée dans la province de Québec, et n’habitant les Etats-Unis que depuis son mariage—deux ans—me disait avec un soupir : — Si vous saviez comme je m’ennuie ici ; c’est à mourir, vraiment.Je ne parle pas suffisamment l’anglais pour faire connaissance avec la bonne compagnie de l’endroit, et.quant à subir certaine société par trop commune, je préfère rester seule.— Comment, fis-je étonnée, les gens bien ne sauraient pas parler français ici ?L’ignorance est-elle donc, chez eux, une marque de distinction ?— Vous ne me comprenez pas, reprit-elle ; la plupart des familles canadiennes-françaises habitant ici se négligent tellemen, qu’à cuisj des Américains qui nous entourent, nous n’aimons pas à nous dire leurs compatriotes.Voilà pourquoi nous traduisons nos noms et parlons en Yankee.167 —C’est, tout de même, avouais-je franchement, une drôle de manière d'entendre le patriotisme.Il vaudrait mieux, il me semble, que ceux d’entre vous—et cela pour soi-même d’abord, et les Américains ensuite— que ceux, dis-je, qui ont l’avantage d’avoir reçu une meilleure éducation fissent leur possible pour racheter, par leurs mérites, dans 1 esprit des étrangers qui les observent, la mauvaise opinion que peut leur donner de nous la conduite d’une certaine classe.Je dépensais mon éloquence en pure perte; les raisonnements de mon interlocutrice men étaient une preuve—si, toutefois, l’on peut appeler raisonner le travail de certains esprits étroits—et, depuis, le cœur navré de cet état de choses, je me suis souvent demandé : où donc serait le remède?Les Canadiens des Etats-Unis — pas ceux de la classe instruite, naturellement — ne lisent pas, ou lisent très rarement les journaux du Canada; voilà, sans doute, le secret de leur indifférence.Entourés, inondés, pour ainsi dire, de publications américaines, ils ne lisent pas autre chose.Pour quelques-uns, d’ailleurs, c’est une question d'amour-propre que de pouvoir étaler devant ceux de leurs compatriotes qui 11’ont pas le même avantage, leurs connaissances de la littérature de leur pays d’adoption.Il est bon, sans doute, de connaître la langue autant que les mœurs et les coutumes du pays que l’on habite ; mais, dans le cœur de tout homme bien né, la patrie doit toujours avoir la première place.Quand nos compatriotes des Etats-Unis comprendront bien cette vérité—espérons que ce sera bientôt—loin d’être rapétissés aux yeux des Américains ou des autres peuples de la terre, ils grandiront dans l’estime publique.Julia Patrie.ICI CT LA La règle de la vraie distinction dans les formes extérieures consiste à rehausser les autres et à s’effacer soi-même.La conversation n’est ni un art ni un passe-temps, c’est un lien de la société ; et il est important de la diriger par la raison et la sagesse, en la soumettant aux lois de la charité. LE COIN DU FEU 16S Catherine II et Grinq Le ton s| affectueux, parfois même familier, des lelties de Catherine à Grimm intrigue quelque peu le lecteur.On est surpris de cet attachement d une souveraine pour un correspondant étranger.L impératrice semble elle-même à certains jours étonnée de l’empire de l’encyclopédiste sur son esprit.Catherine avait des raisons de le tenir en haute estime; c’est grâce à lui que le mouvement des lettres et des arts parvenaient à l’Hermitage, c est par son intermédiaire quelle attirait en Russie les écrivains et les artistes de l’Europe occidentale ; c’est Grimm qui était le porte-voix de ses actes glorieux.Tels sont les nombreux titres de Grimm à l’admiration et à la reconnaissance de Catherine.Il n’était pas un souffre-douleur de nom seulement; sa demeure était constamment assiégée pas tous ceux qui briguaient les faveurs de 1 impératrice de Russie, et leur nombre était légion.Il y a encore un côté bien curieux dans cette correspondance, et que nous désirons mettre en lumière.L’impératrice et le philosophe sont d’o-ngine germanique, et manient admirablement la langue française; ils intercalent parfois avec ironie dans leurs messives de lourdes périodes allemandes.Nous avons d’abord devant nous un savant d outre-Rhin venu en France et arrivé à la réputation de publiciste et de diplomate distingué, et ensuite,une princesse allemande montant sur le trône d un vaste empire, devenant Russe de religion et de cœur, tenant avec autant d’éclat le sceptre que la plume ; l’un est le reporter attitré de toutes les cours européennes, l’autre dépose le plus souvent possible la couronne, pour s’entretenir longuement avec les coryphées de la littéra-tiue du siècle.Ces deux figures étaient faites pour se rapprocher, et les services rendus étaient réciproques.Grimm nous a dit éloquemment que les pancartes impériales étaient pour lui la source des plus grandes joies ; sa situation était enviee.Par t0lls les écrivains de génie.Pour Catherine, elle avait trouvé en lui le factotum le plus spirituel et le plus habile ; l’homme qui joignait aux qualités brillantes du Français la profondeur philosophique allemande ; elle était tenue au courant non pas seulement des grands événements politiques, mais des menus faits de la collide V ersailles et de celles des nombreux ducs allemands.Le dévouement du philosophe était sans bornes; il avait voué un véritable culte à Catherine, qui lui prouvait en toute occasion sa reconnaissance.La communauté d’idées et de sentiments est parfaite ; l’un se complaît à développer avec esprit et avec grâce les opinions de l’autre; es paraphrases sont toujours spirituelles et origi- La Société historique de Russie n’a recueilli que des fragments de la correspondance de Grimm.Nous apprenons au cours de cette étude qu’elle sera complétée bientôt, grâce au zèle de M.Grot, l’académicien qui a bien mérité des lettres en publiant les Recueils épistolaires.L’humour est intarissable chez l’encyclopédiste ; il y a des saillies de haut goût, et comme les comprenait si bien le xvni° siècle.Les protestations de fidélité et d’attachement qui reviennent trop souvent jettent une note monotone et rendent la lecture parfois fatigante.Mais Grimm a suivi en cela les préceptes de Voltaire, ce roi des flatteurs.Voici un passage d’une lettre datée de 1780 : “Il n’a pas su peut-être que sous Louis XVI nous avons changé tout cela, et que ce n’est plus la mode de dire du mal de la Russie.Il aura été tout étonné de trouver â son retour Paris rempli d’enseignes à l’Impératrice de Russie, de cafés de Russie, de grand hôtel de Russie garni, et jusqu’à des marchandes de modes, à l’enseigne du “ Russe galant.” Je crois que le duc de Choisettl, en homme d esprit qu’il est, se mord bien le pouce d’avoir si prodigieusement pris à gauche du côté du nord.Depuis l’arrivée du courrier on dit que la sœur tiès fidèle ne veut avoir rien à tracasser avec Votre Majesté au sujet de la neutralité armée.Je m’y attendais, et je me doutais bien qu ü pouvait pas y avoir une idée commune entre Catherine badaude à la messe catholique de Mogilof et Marie chargée de reliques ; heureusement cela n’y fera ni froid ni chaud.Est-il vrai, Madame, que le Sénat veut que nous appelions notre impératrice Catherine la Grande?Pourquoi donc cette transposition ?'l'out le monde est accoutumé à dire U Grande Catherine, et Voltaire disait la divine Catan, ce qui est tout contre Diva que les Romains donnaient aux impératrices.Enfin, comme ils voudront, et je dirai avec Don Japhet d’Arménie: Car il n’importe guère, Que Biaise soit devant ou Biaise par derrière.” Des prières et des bénédictions achèvent quelquefois de façon déclamatoire les pancartes remplies d’esprit de Grimm ; il affectionne surtout cette formule : “ God save your Emperor.” Et comme Catherine était de taille moyenne, il lui dit un jour que sa marotte est de 11e vouloir pas être grande.L’appartement du philosophe était orné non de glaces, mais de portraits et de bustes de Catherine II ; il s’ingénie à obtenir des médailles à l’effigie impériale.11 rêve de revoir de près l’Immortelle, la Minerve Zarsko-Selienne, et se demande ce que la postérité pensera de cette correspondance LE COIN DU FEU 169 poursuivie avec ardeur pendant un quart de siècle.“ En travaillant ainsi A rassurer la plus grande princesse de ce siècle et de beaucoup d’autres sur la peine qu’elle se reproche quasi de m’avoir faite par son silence, je ne puis me défendre de penser combien la postérité serait étonnée, -i un chiffon comme celui-ci pouvait échapper à l’oubli pour lequel il est né, et parvenir jusqu’à elle.Elle croirait lire un éclaircissement entre deux amis, dont l’un craint de n’avoir pas assez d’attention et l’autre d'abuser d’un excès de complaisance : mais elle resterait à coup sûr confondue, en apprenant que cette discussion a eu lieu entre l’impératrice de toutes les Russies et un particulier obscur qui n’a aucun titre à l’illustration que le plus beau de tous, celui d’a'-'oir été honoré des bontés de cette grande et immortelle souveraine ; mais aussi c’est alors que la postérité se formerait une idée juste de cette bonté dont j’ai la présomption de cmire que j’entrevois seul la limite incommensurable.” C’est Grimm qui soignait l’achat des objets d’art, c’est lui tpii remettait aux savants et aux artistes les présents dont Catherine les comblait; il intercédait souvent pour un peintre ou un sculpteur de talent; il faisait parvenir les ouvrages nouveaux ; tantôt les œuvres de Raynal et de Bufifon, tantôt les partitions de Métastase et des manuscrits précieux.Les productions littéraires du temps, les statues de Hotidon, les toiles de Mengs, tout cela, et bien d’autres choses, est soumis à l’analyse dtt philosophe; et du critique qui commence ainsi une de scs lettres : “ Madame, il plaît au sotiffre douleur-caissier-trésorier et aumônier de Votre Majesté impériale dans les Gaules et autres pays citra et ultra monlains, de mettre sous les yeux de son auguste souveraine une partie de ses comptes, afin d’être toujouïs débarrassé d’autant du fardeau de sa comptabilité.” 11 signe un jour : la mouche du coche impérial.Comme on le voit, les notes gaies sont répandues à profusion.Il y aura quelque trait d’esprit, même s’il s'agit de quelque gros événement.La frivolité et la grâce qui distinguaient la société de cette époque se retrouvent sous la plume du correspondant.Il raille agréablement, tantôt à propos du mauvais cours du change en Russie, tantôt à propos de la longueur des lettres de Catherine qu’il appelle “ une olla-podrida impériale.” Lorsqu’elle lui mande que de nouvelles lois ont été élaborées, il la nomme “ législomaniaqne.” 11 décrit de façon charmante une scène imaginaire, dans laquelle Catherine développe aux Anglais les principes du Code maritime ; ceux-ci sont frappés de la clarté de ce catéchisme marin, et accompagnent de vivats et de bénédictions la souveraine qui quitte les bords de la Manche pour rentrer dans le golfe de Finlande.On sait combien la musique passionnait Grimm.Il était heureux de connaître les nouvelles œuvres musicales, et Catherine lui envoyait les partitions des opéras exécutés à l’Ermitage par des maîtres de chapelle de renom.“ Puisque me voilà embourbé dans mon bourbier favori, la musique, je ne doute pas un instant que Votre Majesté n’ordonne très gracieusement qu’on m’expédie par le premier courrier la partition ou al Spartito d Alcide al bivio del nostro Païsiello.Bien entendu, qu’avant que ce bienfait impérial ne me soit expédié, le Grand Païsiello en fasse une révision très soignée lui-même; car l’Antigone de Lraetta, que je possède grâce aux bontés de mon auguste souveraine, m’est arrivée si défigurée par le, copiste, si chargée de fautes, qu’à moins de l’envoyer à Fraetta dans l’autre monde pour me la faire corriger, je dois désespérer de la posséder dans toute sa pureté virginale.C’est dommage que Votre Majesté Impériale se soit toujours mêlée de régner depuis qu'elle est sur le trône.Les petites occupations la détournent d’autres soucis importants, comme celui de rafraîchir la bibliothèque musicale de son souffre-douleur, de ltu envoyer successivement tous les opéras qui ont été joués depuis que Catherine II occupe lettône de toutes les Russies.Voilà comment les pentes affaires absorbent les grandes, et qu’il y aura, plus tôt vingt-deux gouvernements créés, constitués, établis, revus et corrigés que je ne me trouverai en possession des trésors de génie jadis îenfer-més sous la clef de M.le franc-maçon Yélaguine aujourd’hui sous celle de M.de Bibikof.Grimm a comme Voltaire l’art d'amener un mot piquant et d’acérer même la flatterie.Ainsi, lorsque Catherine déclare ne pas vouloir changer de calendrier, il écrit ceci : “ Selon ^computation du calendrier Julien, auquel l’impératrice des Grecs ne tient que par un penchant inexcusable pour son cousin germain, Jules César.” Impossible de critiquer de façon plus plaisante le mode de correspondance entre le pape et 1 impératrice: “Je conseille à papa Braschi.tandis qu’il en est temps encore, de mettre sa correspondance avec l’empereur des Romains sur le même pied que celle avec l’impératrice des Grecs, cest-à-dire de s’écrire en langue réciproquement inintelligible.Tout le mal dans ce monde vient, ae la rage qu'on a de s’expliquer ; tant qu on 11e s entend pas, tout va le mieux du monde et 1 on reste toujours d’accord.Ceci est une de ces ventes éternelles dont la découverte m’est due.Il apostrophe parfois l’impératrice ; on sent que l’adoration lui inspire de la hardiesse et que 1 impératrice lui sait gré de son franc parlei.I al vu avec satisfaction par les papiers publics, qu 1 a plu à Votre Majesté de se conformer à mes idées 170 LE COIN DU FEU avant de les connaître en ouvrant un emprunt en Hollande.Je veux absolument que le change remonte, que le gâchis maritime finisse, et que ce soit le trident de Catherine qui mette le holà.Mais on dirait que les Battaves attendent que tout le monde se batte pour eux avant qu'ils s’éveillent.Si cela est comme cela, je leur dirai comme le barbier de Séville: “que Dieu vous bénisse, et allez vous coucher, puisque vous ne savez vous lever.” Je suis de près le normalien imperial Joseph de Ealkenstein, et jusqu’à présent je suis ion content de ce qu’il dit à l’oreille de Votre Majesté et de ce que l’impératrice a renfermé l’année dernière dans son cœur impérial.S’il continue, s’il entend ses int rôts, s’il est sage comme Minerve la magicienne, il pourra doubler sa puissance sans qu’il en coûte une goutte de sang à personne.” Il nous semble que l’ironie se glisse légèrement sous des louanges comme celles-ci : “ Mais aussi je prétends que l’impératrice doit le reconnaître tout de suite.11 a pris pour devise le vers connu : Qui mores hominum multorum vidit et orbes.Et moi j’aurais ajouté et Catharinam.Celui qui a vu bien des pays, bien des mœurs, bien des usages, bien de l’hommerie et Catherine ; car encore faut-il finir par le trait, par le coup de foudre : porro unum est neccssarium, il n’y a qu’une chose indispensable, c’est d’avoir vu Catherine.” On peut reprocher avec raison à Grimm certaine emphase ; personne cependant n’a su comme lui donner un tour drôle à la déclamation, jugez plutôt.“ Je me réjouis du fond de mon cœur, avec tous les bons et fidèles serviteurs de Votre Majesté, de la résolution courageuse que l’impératrice a prise de ne plus rien acheter.Quand je l’ai vue refuser un Cortège, j’ai dit : oh, pour le coup, c’est tout de bon ; incontinent je me suis mis à genoux pour remercier le ciel, j’ai fait trois fois le signe de la croix, et je me suis écrié: Seigneur, maintiens ton ointe dans ces sentiments chrétiens et édifiants, et cela te fera bien de l’honneur.Il est vrai que j’ai été un peu confus de remarquer entre les premières et dernières feuilles delà pancarte divine, c’est-à-dire en moins d’un mois, une grande différence, car après avoir dit : je n’achèterai plus rien, on est un peu surpris de lire : il faut que le divin envoie vite et toi, et ceci et cela et une kyrielle qui ne finit point.Et je me suis encore prosterné, et j’ai dit : Seigneur, il souvient Robin de ses flûtes ; on dirait que les bonnes résolutions de ion ointe sont chancelantes, et cela ne te fera pas beaucoup d’honneur.Moi, pauvre diable, je n’ai que le parti de l’obéissance.Si je n’écris pas sur-le-champ au divin, si celui-ci ne se dépêche pas de venir au secours de ton ointe, elle me reprochera d’avoir mis ses jours en péril, de n’avoir pas voulu lui sauver la vie, et par la résistance je deviendrai en moins de rien la bête-noire de tout mon siècle.Ma foi, Seigneur, la façon en est trop chère.Tu te vantes tout le long de 1 année d’avoir le cœur des rois et des impératrices dans ta main, c’est ton affaire, lire t-en comme tu peux, moi je m’en lave les mains.Après cette dévote et fervente prière, je dirai à Votre Majesté qu’il est inutile quand on a pris une bonne et ferme résolution de crier à tue-tête : je n’achèterai plus rien.Cela ressemble trop aux poltrons qui chantent la nuit dans les rues, pour prouver qu’ils n’ont pas peur, ou plutôt de peur d’avoir peur.Il n’y a qu’à dire posément et naturellement : Souffre-douleur, le goût des emplettes m’a passé ; je ne m’amuse plus qu’à régner, qu’à rendre mes peuples heureux, qu’à leur élever aussi un petit Alexandre à la brochette pour le même but, ainsi je n’ai plus besoin de rien.” Grimm semble n’admirer dans le créateur que la création de Catherine.Voici comment il explique sa venue au monde : “ Il n’est cependant pas trop proposable d’expédier un courrier tout exprès pour chercher deux petites boîtes renfermant chacune un profil d’une des plus magnifiques caboches qu’il ait léussi au tourneur tout puissant de faire sortir de son atelier depuis qu’il se mêle de tourner des caboches à tort et à travers.Aussi prétend-on, soit dit en passant, que lorsqu’il entrevit ce qu’il venait de faire, il prit tout de suite l’air imposant du bourg-maître de Darmstadt, frappa sur sa tabatière de cuir bouilli, prit une prise de tabac d’un air malicieux et satisfait, et dit en totts-sottant : ‘ Oui, oui, de cette caboche sortiront de grandes choses au xviite siècle après la naissance du Christ.’ Quelque beau que soit ce soliloque, il ne me donne point de porteur de camées ou de caboches de Paris à Pétersbourg.Puisse le tourneur éternel m’en procurer un.Si je l’attrappe, il ne partira pas sans mes deux petites boîtes." L’imperturbabilité de Catherine lui inspire les réflexions suivantes : “ Ce n’est pas ma laute, si le grand pâtissier, en pétrissant mon âme immortelle, a oublié d’y mettre quelques drachmes de cette pâte imperturbable.On dit qu’occupé déjà alors de la création qu’il projetait pour l’année 1729 à Stettin, il a été [rendant les dix années qui ont précédé son année merveilleuse, très chiche de tous ses bons ingrédients, afin de les entasser et de les pétrir tous dans ce moule unique j et quand il s’est aperçu que son succès surpassait encore son attente, il a dans le premier accès de joie étourdiment cassé son moule, de sorte, qu’onc-ques depuis il n’a plus rien fait qui vaille, et voilà la véritable clef que peu de gens connaissent de LE COIN DU FEU ces années de disette qui ont précédé et longuement suivi le grand phénomène de Stettin.” Ces extraits reflètent assez bien la physionomie de la plupart des lettres de Grimm.La note grave est scrupuleusement bannie ; les questions politiques, les événements de haute portée sont traités superficiellement; Grimm ne s’attarde jamais dans leur analyse, il les effleure de sa plume alerte.Les aperçus spirituels, les détails piquants, les réflexions humouristiques remplissent des pages entières.La questian orientale, les rapports de l’impératrice de Russie avec la Suède, l’Autriche, la Prusse et l’Angleterre sont commentés surtout au point de vue anecdotique.La gazette satirique n’existait pas encore, tel que nous la connaissons de nos jours; Voltaire et Grimm ont préludé dans leur Correspondance littéraire.Au bout de leur plume finement aiguisée une phrase résumait une situation, et la portée d’un mot était grande.Il est peu question de Joseph II dans la correspondance.L’entrevue mémorable de 1780 n’est pas longuement commentée; cependant, l’importance de ce rapprochement entre le cabinet de Vienne et celui de St-Pétersbourg ne pouvait pas échapper à un esprit aussi perspicace.La sympathie de l’empereur des Romains pour l’impératrice des Grecs comble Grimm de joie, si bien que les grandes questions politiques sont reléguées au second plan.Il ne nous a pas laissé de portait “ de l’homme aux deux visages.” Lorsque Marie-Thérèse n’est plus, il écrit ceci : “ J’ai vu une lettre de Vienne, qui dit qu’un règne de quarante ans est si parfaitement oublié qu’on croirait qu’il y a quatre cents ans que Marie-Thérèse a régné.” Le roi de Suède, Gustave III, auquel Grimm avait été présenté en 1777 a St-Pétersbourg, est souvent mentionné dans les lettres adressées par Grimm à Catherine.Gustave III s’intéressait beaucoup à la correspondance littéraire, protégeait même Grimm, qui lui fut dévoué jusqu’à la rupture survenue entre la Russie et la Suède.Dès lors, l’encyclopédiste se range du côté de Catherine, et marque de la façon la plus acerbe son dépit des succès remportés par le roi dans la guerre de 178S : “ Pour comble de malheur, au milieu des transports de joie au-dessus de mes forces, le prince de Nassau vient de me donner un coup d’assommoir, dont je ne sais pas si je pourrai me relever, le ne suis pas encore bien instruit de ce qui s’est passé entre lui et celui dont le nom ne se trouvera plus jamais sur mes lèvres, mais le moindre succès de celui-ci est pour mon cœur un mortel poison, et la profanation du jour anniversaire du glorieux avènement aggrave encore mon mal.Ce succès me paraissait d’ailleurs impossible après tout ce qui s’était passé cinq ou six jours auparavant.Je ne crois pas qu’il influe sur le cours glorieux de la 171 campagne, mais en attendant il m’a porté un coup d'autant plus affreux qu’il était inattendu.Enfin, madame, jamais on n’a éprouvé dans un si court espace tant de bien et tant de mal à la fois.” La paix de Véréla remet le moral du philosophe et lui rend sa belle humeur.Nous supposons que le volume complémentaire, dont la publication prochaine est annoncée, renferme de nombreuses pages sur Frédéric le Grand.Il est inadmissible que Grimm n’ait pas entretenu à plusieurs reprises son auguste correspondante du roi de Prusse qui admirait le génie de Catherine.“ On m’apporte une lettre du haut allié de Votre Majesté, qui me dit : le code maritime dont vous me parlez est le chef-d’œuvre du génie et de la politique, et tel qu’on devait l’attendre de votre grande impératrice qui met à tout ce qu’elle fait le sceau de l’immortalité.’’ A tout prendre, Grimm semble 11e s’intéresser que médiocrement à l’état politique et à l’équilibre européen ; il attachait trop de valeur aux choses de l’esprit pour pérorer longuement sur les tournois diplomatiques.Ce n’est que lorsqu’il entrevoit les lueurs de la révolution française qu'il se trouble, se renferme en lui-même, et mesure toute l’étendue de l’événement qui va bouleverser le monde.L’un des hommes les plus éclairés du siècle a prononcé les plus grandes malédictions contre l’œuvre,qu’il avait piéparée inconsciemment peut-être.Grimm devient un partisan de la royauté qu’il accuse de faiblessè et un ennemi déclaré de la révolution, dans laquelle il ne voit qu’un drame sanglant.Le spectateur impartial Dit place à l’homme de parti surexcité : l'homme de salon s’efface pour devenir un polémiste acerbe et violent.Grimm a contribué à exaspérer Catherine contre le nouvel état des choses.Nous ne saurions reprocher à l’encyclopédiste cette attitude hostile; il ne croyait pas à la sincérité de ceux qui voulaient régénérer la France et l’humanité, il n'a pas deviné les conceptions grandioses d’un homme tel que Mirabeau.Et lorsque le comité révolutionnaire fait de lui une victime, Grimm devient un ennemi dangereux et implacable.Mais que de sages conseils il adonnés aux hommes de l’ancien régime ; quel noble et fier langage pour arrêter surla pente de l’abîme les conseillers de Louis XVI ! Il a compris que les hommes d’Etat français ont fait fausse route en jouant un rôle effacé dans le con-flit anglo-américain.“ C’est que Votre Majesté ne peut pas avoir une idée nette de ce que c’est qu’un gouvernement endetté, et, par conséquent, toujours gueux et toujours aux expédients pour trouver de l’argent.Quand avec cela, ayant une grande supériorité de moyens, on ne sait pas pousser la guerre avec plus de nerf et de vigueur, on réduit le ministre qui doit fournir les fonds à la nécessité 172 LE COIN DU FEU de tondre sur un œuf, et on ne rend pas la besogne du ministre qui doit procurer la paix aisée.” La nomination aux affaires de Maurepas, de Castries et de Necker le déride pour un instant.La retraite de ce dernier ministre lui suggère de tristes réflexions: “ Puisque j’ai prononcé ce mot fatal de compte rendu, je dois dire à Votre Majesté Impériale que M.Necker a été bien vivement touché du suffrage dont son compte rendu a été honoré par Minerve l’hyperboréenne.Il se proposait d’écrire un petit mot à ce sujet, mais il est tombé malade, et, suivant le billet de sa femme que je joins ici, il est tourmenté au milieu de sa fièvre l’idée de ne m’avoir pas parlé de sa reconnaissance et de sa vénération pour l’impératrice des Grecs ; Votre Majesté a appris en son temps la retraite de cet homme célèbre.Cet événement a dû surprendre dans l’éloignement, et c’est peut-être l’événement le plus décisif de la sotte guerre qui donne tant d’humeur à Votre Majesté ; mais ceux qui ont vu les choses de près ont vu approcher ce malheur à pas lents depuis plusieurs mois, et l’ont jugé inévitable longtemps avant qu’il ait éclaté.Aussij’ai eu une humeur diabolique contre ce diable d’homme pendant tout l’hiver ; il m’a prouvé que lorsque les têtes s’échauffent, plus on a d’esprit, plus on fait de lourdes bévues.Vivent les bêtes pour se conduire supérieurement! C’est une vérité dont je suis pénétré depuis longtemps.Il ne faut pas leur confier la conduite des autres ; mais pour la leur propre, elles sont parfaites.M.Necker conduisait à merveille les finances du royaume ; mais pour avoir voulu aller trop vite, marcher avec trop d’éclat, et peut-être 11e pas laisser marcher à côté de lui des gens qui ne cherchaient pas à lui enlever sa gloire, son unique idole, il s’est cassé le cou.En marchant plus doucement, il ne pouvait manquer d’arriver au terme de ses voeux, mais tandis que personne ne songeait à se déplacer, il a voulu courir à sa perte, et il y aura peut-être entraîné la France.Je le tiens pour un homme mort; il ne résistera pas à cette catastrophe, il est né pour les grandes affaires : il ne se portait bien que depuis qu’il était en place, et à moins qu’il n’ait un empire a gouverner, je ne vois pas de salut pour lui.Votre Majesté me dira : eh bien, il aimait un peut à tapisser sur la rue, à faire un grand éclat devant sa boutique, à attirer tous les yeux, à les détourner peut-être de tous les autres, pour jouir exclusivement du frou-frou de la réputation, quel mal y a-t-il à cela?Tant mieux si l’on trouve des gens sous sa main qui mettent toute leur existence et bornent toute leur récompense à ces hochets.Votre Majesté parle comme une seconde Catherine, ou comme une Catherine seconde.Sous elle, Necker eût été à l’immortalité avec tout le fracas qu’il eût désiré, et l’impératrice aurait dit en souriant : Mon Dieu, que les hommes sont de grands enfants ! ” En 1790,1a situation de la France lui paraît désespérée : “ Cette entrevue n’aurait cependant pour objet que d’acquérir des notions justes sur l’état des affaires de la France, et j’aurai la douleur de lui prouver géométriquement que la France est perdue sans ressource, et qu’a moins qu’un dieu ne descende dans une machine pour la sauver, il n’en restera sur la carte que ce trou noir qu’Edmund Burke et moi ne sommes pas les seuls qui l’ayons aperçu dès le commencement de cette déplorable révolution.Son élat anarchique est tel qu’il est impossible qu’il subsiste encore quelque temps, et qu’il n’arrive quelque autre révolution impossible toutefois à prévenir, puisqu’on n’aperçoit nulle part des acteurs assez forts pour dénouer une pièce que des bandits et des polissons ont compliquée sans savoir ce qu’ils faisaient.Tout ce qu’il y a d’indubitable jusqu’à présent, c’est la banqueroute qui mûrit sous la main de la loyauté proprement dite méchanceté et ineptie française, et qui devient de jour en jour plus inévitable.” Grimm compatit au sort de Marie-Antoinette : “ Je suis si touché de tout ce que Votre Majesté me dit sur la reine de France, que je crois de mon devoir de chercher une occasion sûre pour le lui faire connaître.C’est une consolation qui ne doit pas lui être refusée.Malheureusement sa situation est telle que les démarches les plus innocentes ont leur délicatesse, et qu’il suffirait d’un chiffon de papier dont la remise serait remarquée et mal interprétée pour fonder les soupçons les plus étranges et même les plus atroces.Je crois que nous touchons à une crise très violente et très prochaine; les finances aux abois et l'insurrection de toute l’armée prête à se débander sont dettx symptômes précurseurs d’une prochaine dissolution.“ Votre Majesté n’ignore pas que depuis deux mois il n’y a plus de noblesse en France, qu’il n’y a plus que des citoyens actifs, à commencer des frères du roi jusqu’aux balayeurs des rues, attendu que tous les hommes naissent libres et égaux en droits, suivant la déclaration des droits des Petites-Majsons de France.” L’Assemblée nationale est l’objet d’attaques violentes et peut-être exagérées : “ Tandis que les révolutions et les dissensions produisent naturellement une foule de caractères, il ne s’en est pas trouvé un seul dans ces temps calamiteux, et la France est devenue la proie d’un tas d'avocats, de têtes creuses, se donnant pour philosophes, de polissons, de gredins, de jeunes freluquets n’ayant pas l’ombre de sens commun, et jouets de quelques bandits qui, tout criminels qu’ils sont, 11e méritent pas même le titre d’illustres scélérats.” L’armée lui semble démoralisée, et il va jusqu’à lui préférer l’armée turque : “ Rien ne me représente une image plus fidèle de l’armée turque que l’état LE COIN DU FEU 173 actuel de l’armée française, à la différence que ceux qui gouvernent ici font tout au monde pour exciter, encourager, récompenser les coupables et les criminels que le vizir fait du moins étrangler ou empaler quand il le peut.Telle est la vicissitude des choses humaines qu’un instant de délire nous a mis de niveau avec les imbéciles et barbares ennemis de mon auguste souveraine.Pour sauver la France, il faudrait une force étrangère pour noyau, autour de laquelle les forces nationales pussent se rallier, et cette force étrangère n’existe pas ; un seul Français aurait pu faire ce miracle vingt fois, cent fois en un clin d’œil; mais il ne le veut pas ; ce Français est le roi.” Fors de son entrevueà Francfort avec l’empereur Léopold II, il écrit à Catherine : “ Dans l’audience que l'empereur m’accorda pour lui remettre la lettre de félicitation du duc de Gotha sur son avènement, ce monarque me parla d’abord de la révolution française, comme à un homme qui venait d’en être témoin.11 11e méjugea pas digne de m’en parler avec confiance sous des rapports politiques, et le nom de sa sœur ne fut pas seulement prononcé, mais il s’en tint à des généralités philosophiques, et sur ce que je lui dis que je craignais le retour de la barbarie, la destruction des arts et des lumières, il me répondit que le retour de la superstition lui paraissait prochain et inévitable.Alors je lui dis la prédiction de Votre Majesté.11 me sembla qu’il craignait de me laisser apercevoir l’impression que cette prédiction fit sur lui ; peut-être aussi imagina-t-il qùe je ne l’avais mise en avant que pour donner à la conversation une tournure politique.C’est sur quoi je ie rassurai très promptement en m’enfonçant dans les plus profondes conjectures philosophiques et générales.Ce qu’il y a d'indubitable, c’est que les Welch.es sont toujours Welches, et que Voltaire les retrouverait comme il les a laissés, comme ils sont depuis deux mille ans, que par l’usage qu’ils ont fait de la liberté, ils ont prouvé qu’ils y étaient propres comme la vache à danser sur la corde, et qu’à leur extravagance actuelle ne peut succéder que le despotisme le plus rigoureux.Voici comme conclusion une page des plus curieuses sur cette époque si tourmentée de notre histoire : “ Lorsque l’abbé Galiani prophétisait que la langue russe deviendrait celle des cours et la langue française la langue des savants, il ne croyait pas toucher si près à cette revolution.Comme les temps désastreux sont aussi des temps à piéciction, je vais faire aussi la mienne.Certes, si le délire de la France 11’est pas comprimé et ne cesse promptement, il pourra être plus ou moins fatal au noyau de l’Europe, parce qu’il est impossible que l’air pestilentiel ne ravage et ne détruise en proche.La destruction de la discipline militaire sera un des effets immédiats de cette contagion, de cette insubordination méthodique dont nous sommes ici en pleine puissance.Dans cet état de choses, le barbare et farouche musulman aurait sans doute beau jeu, et la prédiction de l’immortelle serait promptement accomplie, si l’aigle de la Russie n’était pas hors de l’atteinte du délire gaulois.Cet empire et la discipline de ses armées dompteront et anéantiront au besoin les barbares, et préserveront de leur irruption ce noyau de l’Europe que d’épaisses ténèbres couvriront.Deux empires se partageront alors tous les avantages de la civilisation, de la puissance du genic, des lettres, des arts, des armes et de l’industrie : la Russie du côté de l’Orient, et l’Amérique devenue libre de nos jours, du côté de l’Occident, et nous autres, peuples du noyau, nous serons trop dégradés, trop avilis pour savoir autrement que par une vague et stupide tradition ce que nous avons été.C’est sans doute sans exemple dans les fastes du monde qu’une grande nation ait pu subitement disparaître et être effacée de la liste des nations par son propre fait, sans être accablée par aucun malheur que celui de sa propre démence.Quel sort déplorable d’être démolie par un tas de gueux et polissons qui ne peuvent même pas se faire estimer par un grand caractère de scélératesse, qui trahissent dans la discussion des plus simples questions leur futilité, leur ignorance, leur ineptie, qui joignent à leur frénésie un caractère de puérilité et d’enfance qui les couvre de mépris ; se croyant constamment la lumière des nations et l’exemple de l’univers, lorsqu’ils en sont devenus la risée.Je n’excepte aucun des trois ordres, et les vaincus et les vainqueurs sont également l’opprobre de l’humanité.Il ne s’est pas trouvé un seul grand caractère lorsque la nécessité en demandait impérieusement, voilà la plus grande marque de réprobation qu’une nation puisse étaler.Votre Majesté me demande ce que sont devenus ces chevaliers français d’une fierté et d’une valeur autrefois si brillantes.Avant la révolution ils s’étaient faits jockeys et palefreniers anglais : il est tout simple qu’après la révolution ils aient estimé à honneur et gloire d’être confondus avec la canaille.Ce sont eux qui, dans une séance du soir où ils étaient à moitié ivres, mirent sur le tapis la destruction de la noblesse, après avoir admis à leur audience un tas de gueux habillés à l’opéra et payés sous le titre d’ambassadeurs des nations ; les avocats ne firent alors que mettre le sceau à leur propre folie.Que penser d’une nation qui ignore ou semble ignorer que la noblesse est aussi inhérente à la nature d’une société et au progrès de la civilisation que le développement de la beauté, des forces et le progrès de la croissance à la structure des corps ?” Que dirait Grimm s’il pouvait relire ces pages écrites avec plus de sincérité que de clairvoyance ?Michel Ka/iner. 174 LE COIN DU FEU Fences Fiïiarçcipees U n’est guère de question sociale plus importante que celle de l’émancipation des femmes, car elle touche à la constitution de la famille, au fondement même de la société.Que n’a-t-on pas écrit sur ce sujet si grave, si pressant ?Mais, au lieu de discuter des théories à perte de vue, observez ce qui se passe chez les peuples qui sont entrés le plus avant dans cette voie, c’est-à-dire l’Angleterre et les Etats-Unis ; lisez d’abord l’enquête méthodique de M.Paul de Rousiers sur l’euSemble de la vie américaine, et l’essai que cet ouvrage si instructif a suggéré à M.Chevrillon ; relisez Outre-Mer, de M.Bourget ; enfin, les notes de voyage de Mme.Th.Bentzon, les Américaines chez cites, si goûtées lorsqu’elles parurent en articles dans la Revue des Deux Mondes.Nulle n’était mieux préparée que Mme.Bentzon pour nous parler des choses d’Amérique.On sait à quel point le génie anglo-saxon lui est familier.A peine débarquée aux Etats-Unis, toutes les portes sc sont ouvertes devant elle, elle a reçu l’accueil le plus empressé au milieu des groupes de femmes qu’elle se proposait spécialement d’étudier, les initiatrices et les directrices de ce mouvement d’émancipation qui intéresse le monde entier.Ce ne sont point les mêmes femmes qu’a observées M.Bourget.Christophe Colomb de Newport et de la Cinquième avenue, M.Bourget y a rencontré ces beautés professionnelles, cosmopolites et archi-millionnaires dont il est le peintre attitré : il a posé son chevalet et préparé sa brillante palette devant les beautés américaines qui se balancent dans leur rocking : sous leur frêle apparence, et dans la clarté de leurs yeux de rêve, il découvre des trésors d’énergie, d’activité.Mme.Bentzon a circonscrit son champ d’étude à l’élite de la haute et de la moyenne bourgeoisie, où se recrutent ces femmes vouées à tout ce qui touche la question féminine ; et elle retrouve les mêmes qualités exceptionnelles d’originalité et de volonté, dirigées toutefois vers des objets plus sérieux.Elle n’a point de parti pris d’admiration ou de dénigrement.On a reproché à Mme.de Staël d’avoir conçu secrètement son livre de l'Allemagne comme un pamphlet contre la France de Napoléon ; dans cette Allemagne idyllique, elle s’abstint de visiter les casernes et les mauvais lieux, elle oublia même qu’ils existent.Mme.Bentzon les entrevoit de loin, et ne manque pas de les signaler : elle a parcouru les hôpitaux, les prisons, les chambres correctionnelles.A côté du gentle side, elle indique le revers, elle aperçoit l’excès du bien et du mal étrangement mêlés : le vice et la misère qui souillent les grandes villes, une spéculation féroce qui étouffe parfois les senti- ments humains.Les tripots et les saloons de Chicago ou de New-York ne le cèdent en rien à ceux des capitales de l’Europe ; à Buffalo, ville industrielle, on va jusqu’à tolérer, paraît-il, une maison de prostitution pour enfants de six ans.Mais justement ce sont ces femmes et ces jeunes filles de la bourgeoisie riche et aisée qui entreprennent la croisade contre l’ivrognerie et sa sœur la débauche : à l’inverse de tant de Circés, et avec bien plus de peines et d’efforts, elles travaillent à changer des pourceaux en hommes.Qu’elles se livrent à la charité, à la philanthropie, à la littérature, aux carrières libérales, les Américaines apportent à toutes ces poursuites un caractère personnel.Il faut les excepter de cette spirituelle boutade de J.-J.Weiss : “ Un ne devrait jam ris dire l'homme, mais les hommes, ni les femmes, mais la femme!' Weiss avait devant les yeux une société où la femme est restée une créature d’instinct et de tradition, servante du génie de l’espèce et des préjugés sociaux.Mais en Amérique, elle s’est reconnue des aptitudes plus variées encore que celles de l’homme, et elle réclame les mêmes droits que lui à les exercer librement.Ainsi que l’a si bien expliqué M.Chevrillon, ce changement dans la condition et les aspirations des femmes tient à une métamorphose de la vie matérielle.Grâce à la vapeur, l’humanité a aujourd’hui des ailes.En Amérique plus que partout ailleurs, les hommes voyagent, se déplacent sans cesse : ils ne sont plus enchaînés à un groupe local, qui les enserre, les cristallise, les pénètre de préjugés ambiants ; la femme n’a plus pour horizon étroit le gynécée, le ménage, un cercle borné où les yeux de lynx du voisinage sont braqués sur elle, où l’opinion fait loi.Libre d'aller et venir à son gré, perdue dans l’immensité du Far West ou dans les grandes villes ; elle a éprouvé la sensation du home aussi bien dans un hôtel aux mille chambres que dans un sleeping car : partout elle se sent indépendante.Par suite, la famille patriarcale se dissout.Les enfants quittent de bonne heure le nid maternel, vont chercher fortune au loin.Dès l’âge de quatorze ans, les garçons sont émancipés : les jeunes filles ne tardent guère à jouir de leur liberté.Sur les tendances individualistes de la famille américaine, Mme.Bentzon nous promet un livre, dont nous trouvons déjà dans ses notes les éléments suggestifs.Les collèges de jeunes filles qu’elle a visités n’ont rien de commun avec ces tristes geôles où nous tenons en France la jeunesse captive.Mme.Bentzon a été frappée de n’y point rencontrer les précautions habituelles que l’on prend dans les LE COIN DU FEU U 5 couvents pour mettre obstacle aux amitiés particulières.Là-bas, pendant des années, les pensionnaires vivent deux par deux, dans de petites pièces que sépare un salon, où elles peuvent recevoir un frère; parfois même elles ne disposent que d’une seule chambre et d’un seul lit.Quand elle abordait auprès des maîtresses ce sujet délicat, Mme.Bentzon n’était jamais comprise.Dans d’autres collèges, jeunes gens et jeunes filles étudient en commun : les incartades sont sans exemple dans ces écoles mixtes.Le zèle pour la culture de l'esprit est extrême.Le pays commence à se peupler de bachelières et de doctoresses.A côté des villes que la fumée des fabriques couvre de sa lèpre, on voit s élever de petites cités ombreuses, vouées à Apollon et aux muses éternelles, comme, par exemple, New-Cambridge.Les précieuses de Boston, lettrées jusqu’au bout des ongles, en remontreraient à nos bas-bleus les plus littéraires : elles ont lu Mæter-link d’un bout à l’autre : cette érudition n’a rien de pédant.L’été, les professeurs d’Umversité se transportent au bord des lacs, débitent leurs leçons à l’ombre des grands arbres, les étudiants et les étudiantes qui les suivent campent en plein air.Sous la toge noire et le bonnet carré qu’elles portent dans l’enceinte de leur.collège, les jeunes savantes évoquent la Portia de Shakesepare.Vous les retrouvez au gymnase, lestes et agiles, en blouse, en pantalons bouffants et en bas de soie noire.Elles s’escriment avec des épecs, tirent de l’arc, nagent comme des sirènes.1 ms elles entrent à l’amphithéâtre, dissèquent des grenouilles et des homards.Une aimable doyenne, que Mme.Bentzon compare à la déesse Diane, lui disait combien elle encourageait chez les jeunes filles la passion delà biologie, “ afin de les mettre d’une façon scientifique et saine, par conséquent, au courant de beaucoup de choses naturelles.Les mères françaises voilent ces choses à leurs filles, jusqu’au soir où le mariage leur apporte des révélations inattendues.“Vraiment, ajoute Mme.Bentzon, je me sentis dans un autre monde.J.Bourdeau.Destitue Elle eut le malheur de naître en un chateau vendéen, et d’être fille, tandis qu’on attendait un héritier.Déçu, M.le marquis, son père, pro.nonça dédaigneusement : “ Une fille ! quelle mala, dresse ! ” Mais, très courtois, il vint baiser sa femme au front avec des mots aimables et des vœux pour sa santé.La douce mère, engourdie de fatigue, et tout émue d’entendre vagir cette petite chose rouge et vivante qui venait d’elle, n’osa pas dire qu elle était heureuse.* .Plus tard arriva l’héritier.M.le marquis écrivit à Charles X pour mettre la vie du nouveau-ne, comme la sienne, aux pieds de Sa Majesté.Sa Majesté n’a pas le temps de répondre : elle signait les Ordonnances.Quelques années après, les chiens de M.le comte, le cheval de M.le comte, le valet de chambre de M.le comte, le précepteur de M.le comte, et M.le comte lui-même menaient grand bruit dans le château.Elle était alors au couvent, et sa douce mère lui écrivait de timides tendresses.M.le marquis, bon père à sa façon, économisait une dot de fille noble pour la verser au monastère le jour où sa chère enfant prendrait le voile.Mais il apprit avec indignation que les parents n’étaient plus Grise libres, car les enfants l’étaient désormais, et ne prenaient le voile que suivant leur plein gré.Elle revint donc en Vendée, car son gré n était pas le voile.Sa douce mère mourut, et M.le marquis vit avec scandale les hommes de loi régler toutes choses, et les droits de M.le comte s’égaliser à ceux de sa sœur.Il résolut de changer de tactique._ .Elle eut vingt ans, et elle aima.Son pere lui nt entendre avec larmes qu’elle était le rayon de sa vie désenchantée, la vraie mère de M.le comte encore adolescent, et voulut bien prendre ses sanglots pour une soumission.On ne parla plus de mariage.Elle usait lentement sa jeunesse, pale, sèche, un peu revêche comme ceux qu’une lancinante douleur harcèle perpétuellement ; elle soignait son père devenu très vieux dans le château très morose, car M.le comte, maintenant, faisait à Paris la fête, cette brillante fête du second empire.Tout faible, un soir, mais encore avisé, M.le marquis fit promettre de conserver à leur maison le patrimoine venu des ancêtres : “ Ne craignez rien, dit-elle ; mon cœur est mort.” Satisfait, il mourut., , Encore les hommes de loi : c’est très cher la 176 LE COIN DU FEU fête.Le nouveau marquis paya ses dettes de toute sa part d’héritage, et puisant dans celle de sa sœur, n’y laissa qu’une ferme de trois mille francs.Mais il ne vendit pas le château: il vendit son nom en épousant la fille d’un épicier millionnaire.UArinee Décembre-Janvier 1871.L’Année Terrible est un livre classique, et qui a passé dans toutes les mains ; on se souvient de l’émotion que souleva la publication de certaines de ces pièces dirigées contre l’Empire, ou inspirées des tristes événements de l’insurrection qui suivit la défaite.Laissons là la satire, et ne rappelons de cet admirable et sévère ouvrage que deux des pages où le poète, enfermé dans Paris, décrit les grandeurs et les tristesses de la ville assiégée.LA SORTIE.L’aube froide blêmit, vaguement apparue.Une foule défile en ordre, dans la rue ; Je la suis, entraîné par ce grand bruit vivant Que font les pas humains quand ils vont en avant.Ce sont des citoyens partant pour la bataille.Purs soldats ! Dans les rangs, plus petit par la taille, Mais égal par le cœur, l'enfant avec fierté Tient par la main son père, et la femme à côté Marche avec le fusil du mari sur l'épaule.C’est la tradition des femmes de la Gaule D'aider l’homme à porter l’armure et d’être là, Soit qu’011 nargue César, soit qu’on brave Attila.Que va-t-il se passer ?L’enfant rit, et la femme Ne pleure pas.Paris subit la guerre infâme ; Et les Parisiens sont d’accord sur ceci : Que par la honte seule un peuple est obscurci, Que les aïeux seront contents, quoi qu’il arrive, Et que Paris mourra pour que la France vive.Nous garderons l’honneur, le reste nous l’offrons.Et l’on marche.Les yeux sont indignés, les fronts Sont pilles; on y lit : Foi, Courage, Famine.Et la troupe à travers les carrefours chemine, Tête haute, élevant son drapeau, saint haillon ; La famille est toujours mêlée au bataillon ; On ne se quittera que là-bas, aux barrières.Ces hommes attendris et ces femmes guerrières Chantent : du genre humain Paris défend les droits.Une ambulance passe, et l’on songe à ces rois Dont le caprice fait ruisseler des rivières De sang sur le pavé, derrière les civières.L’heure de la sortie approche, les tambours [bourgs, Battent la marche.En foule au fond des vieux fau-Tous se hâtent ; malheur à toi qui nous assièges ! Us ne redoutent pas les pièges, car les pièges Que trouvent les vaillants en allant devant eux Font le vaincu superbe et le vainqueur honteux.Us arrivent au mur, ils rejoignent l’armée.q Tout à coup le vent chasse un flocon de fumée ; Halte ! C’est le premier coup de canon.Allons ! Marquis et marquise mènent gaiement l'existence ) seulement, ils n’ont pas d’enfants, et le nom s’éteint.Elle traîna sa vie durant soixante-dix années.Elle mourut hier.Pourquoi vint-elle au monde ?Jol Rasco.Terrible Un long frémissement court dans les bataillons.Le moment est venu, les portes sont ouvertes.Sonnez, clairons ! Voici là-bas les plaines vertes, Les bois où rampe au loin l’invisible ennemi, Et le traître horizon, immobile, endormi, Tranquille, et plein pourtant de foudres et de flammes.On entend des voix dire : Adieu 1 Nos fusils, femmes 1 Et les femmes, le front serein, le cœur brisé, Leur rendent leur fusil, après l’avoir baisé.LES FORTS.Ils sont les chiens de garde énormes de Paris.Comme nous pouvons être à chaque instant surpris, Comme une horde est là, comme l’embûche vile Parfois rampe jusqu’à l'enceinte de la ville, Ils sont dix-neuf épars sur les monts, qui, le soir, Inquiets, menaçants, guettent l’espace noir, Et, s’entr’avertissant dès que la nuit commence, Tendent leur cou de bronze autour du mur immense.Us restent éveillés quand nous nous endormons, Et font tousser la foudre en leurs rauques poumons.Les collines, parfois, brusquement étoilées, Jettent dans la nuit sombre un éclair aux vallées ; Le crépuscule lourd s’abat sur nous, masquant Dans son silence un piège et dans sa paix un camp ; Mais en vain l’ennemi serpente et nous enlace, Us tiennent en respect toute une populace De canons monstrueux, rôdant à l’horizon.Paris bivouac, Paris tombeau, Paris prison, Debout dans l’univers devenu solitude, Fait sentinelle et, pris enfin de lassitude, S’assoupit ; tout se lait, hommes, femmes, enfants, Les sanglots, les éclats de rire triomphants.Les pas, les chars, le quai, le carrefour, la grève, Les mille toits d'où sort le murmure du rêve, L’espoir qui dit ; je crois, la faim qui dit : je meurs ; 'lout fait silence ; ô foule ! indistinctes rumeurs ! Sommeil de tout un monde 1 ô songes insondables ! On dort, on oublie.Eux, ils sont là formidables.Tout à coup on se dresse en sursaut ; haletant, Morne, on prête l’oreille, on se penche, .on entend Comme le hurlement profond d’une montagne.Toute la ville écoute, et toute la campagne Se réveille ; et voilà qu’au premier grondement Répond un second cri, sourd, farouche, inclément.Et dans l’obscurité d’autres fracas s'écroulent, Et d’échos en échos cent voix terribles roulent.Ce sont eux.C’est qu’au fond des espaces confus, Us ont vu se grouper de sinistres affûts ; C’est qu’ils ont des canons surpris la silhouette; C’est que, dans quelques bois d’où s’enfuit la chouette, Ils viennent d’entrevoir, là-bas, au bord d’un champ, Le fourmillement noir des bataillons marchant ; C’est que dans les halliers des yeux traîtres flamboient.me c'est beau ces forts qui clans cette ombre aboient ! Victor Hugo, L’INSTITUT KEELEY -POUR LA GUÉRISON RADICALE DE- La Morphine, dç FOpiüni.ET DES Boissons filçooiiqties.•^69 RUE OSBORISTE*#* TEL.4544.* | Wf | O US attirons spécialement l’attention des Dames sur cette grave * MyI 1 question, qui a causé plus de malheurs chez les familles que toute X RHM x * «xxxxxxx autre maladie.Nous les mettons aussi en garde contre les charlatans, qui, sous forme de prétendues améliorations au traitement du Dr.KEELEY, font toutes espèces d’offres plus alléchantes les unes que les autres.Le seul Institut au monde recommandé par la Profession Médicale.Le seul traitement adopté par les différents gouvernements, après études sérieuses, dans ses Hôpitaux et Refuges pour ses soldats et marins.Le seul traitement reconnu par lois spéciales dans les différents Etats des Etats-Unis, et administré aux frais du gouvernement aux malheureux alcooliques, qui n’ont pas les moyens de payer.Le seul traitement adopté par règlements spéciaux, dans les villes de Boston, de Minneapolis et autres, pour la guérison, aux frais de ces villes, des pauvres condamnés par les Magistrats de Police, pour ivrognerie, à la prison.Le seul traitement enfin qui soit parfait—sous tous les rapports.Le seul traitement qui soit administré par des médecins qui reçoivent un cours spécial d’instructions du célèbre Dr.LESLIE E.KEELEY.Le traitement est identique dans tous les Instituts Keeley.He^Les cas particuliers sont traités à domicile.ni Quelque Ghose a adniirei'.i C’EST UN JOLI SOULIER OU -:- t UNE JOLIE PâNTOUFE.Un joli pied ne devrait jamais en avoir d’autres, et n’aura jamais autre chose, s’il est chaussé par nous.Nous garantissons que nos souliers sont les meilleurs, et nous vendons à des prix raisonnables .W.H.STEWART MONTREAL 2293 rue Ste.Catherine 2 portes à l’ouest do l’Avenue du Collège McGill, BOUILLOIRE Pour thé de cinq heures.TUES FASHIONABLE.Cuivre d’un excellent fini.Prix, $2.90.Verre en cristal de roche.Gravé tel que le modèle ci-dessus.$1.20 la douzaine.msm Jardinieres Nouvelles Aux prix de 90c., $1.25 et $1.50, SUPPORTS Pour couteaux, en verre coupé, 80c.la paire.Services a The et a Diner Spécialité de la maison 1803 rue Notre-Dame et 2341 rue Ste-Catherine.A.T.WILEY 8 CIE., LE COIN DU FEU 177 La Religion “ La victoire à Borodino, dit le comte Iolstoï, avait été gagnée par les Russes, non pas cette victoire qui s’évalue par des morceaux d’étoffe fixés à des bâtons, qu’on appelle drapeaux, ou par le terrain qu’occupaient les troupes, mais cette victoire morale que démontre à l’adversaire la supériorité morale de son ennemi et sa propre impuissance.” A cette assertion étrange et déplacée de la part de Tolstoï, relative aux morceaux d'étoffe fixés à des bâtons qu'on appelle drapeaux, nous devons répondre, parce qu’elle a douloureusement frappe ceux de ses lecteurs qui ont du soldat autre chose que l'uniforme.Le comte Tolstoï n’ignore certainement pas cette propriété de la nature humaine, en vertu de laquelle tout objet matériel acquiert de l’importance pour l’homme beaucoup moins par lui-même que par les idées qui s’y rattachent.A ce point de vue, l’objet le plus insignifiant peut devenir pour l'homme une relique, dont la conservation ne fasse qu’un avec la conservation de son honneur, et lui soit immensément plus chère que celle de sa propre vie.Nous irons plus loin ; descendons jusqu’à cette catégorie des choses auxquelles l’homme n’attache, à vrai dire, aucune impor tance spéciale et qu’il jette dès qu’elles ont tait leur temps.Quel sentiment s’emparerait-il de vous, si un inconnu s’approchait de vous, et saisissant, par exemple, votre boîte à cigarettes placée près de vous, la jetait par terre P Cet homme vous offense ainsi, et cependant, en réalité, il n’a fait que quelque chose de nés innocent, __il a jeté par terre un objet sans valeur.11 s ensuit que la chose la plus insignifiante, dès qu illc appartient à un homme, devient en quelque sorte une partie de lui-même, à tel point qu’un procédé grossier à son égard est regardé par vous comme une atteinte à votre dignité.Ce qui est vrai par rapport aux personnalités isolées l’est encore plus par rapport à ces grandes personnalités composées qu’on appelle bataillons, régiments.Comme ils n’ont pas l’apparence d’un seul être, ils ont besoin de symboles, de signes du Drapeau matériels, qui ne sont pas nécessaires aux individualités isolées, et qui servent de témoignage tangible qu’il existe, dans le cœur des gens qui composent une certaine fraction, une véritable union morale.Le drapeau est précisément ce symbole : dans un corps qui se respecte tout peut mourir, tout peut cesser d’exister pour l’armée ; une seule chose reste immuable et éternelle, autant, du moins, que sont éternelles les œuvres humaines .ce sont \esprit et le drapeau qui en est le représentant.Le corps qui a sauvé son drapeau a gai dé son honneur intact, quelle que soit la position pénible, parfois funeste, dans laquelle il s’est trouvé ; le corps qui a perdu son drapeau est comme un homme déshonoré, qui n’a pu encore racheter sa honte.Si l’on tient compte de ces considérations, on avouera qu’un morceau d’étoffe qui réunit autour de lui des milliers d hommes, qui a coûté pour sa défense des centaines et peut-être des milliers de vies de gens qui ont fait partie du régiment pendant son existence séculaire, on avouera, dis-je, que ce morceau d’étoffe est une relique, et non pas une relique militaire de convention, mais une relique dans le sens le plus vrai et le plus strict de ce mot, et que de tous, les trophées c’est précisément celui qui témoigne avant tout de la victoire morale remportée sur l’ennemi.Tolstoï aurait pu se scuvenirque, justement à la bataille de Borodino, les Français ne réussirent pas à s’emparer d’un seul de ces morceaux d'étofle fixés à des bâtons ; il aurait pu aussi ne pas oublier qu'à l’extrémité de ces bâtons est assujetti le symbole d'une union encore plus elevee, symbole qui, comme il le sait, est loin de n’avoir pour le Russe qu’une signification toute de torma-Üté ; il aurait pu ne pas oublier, enfin, qu’avant la réforme de Pierre le Grand ces morceaux d’étoffe portaient des images sacrées, ce qui donnait aux drapeaux cette réelle signification de reliques guerrières et religieuses, qu’elles avaient chez le peuple qui, mieux que tous, a compris la guérre, —chez le peuple romain.Général Dragomirof. *7S le coin du feu Portraits et Lucien Bonaparte.Lucien Bonaparte a beaucoup d’esprit.Le goût des arts et d’une certaine littérature se développa chez lui de bonne heure.Député de la Corse, quelques-uns de ses discours au Conseil des Cinq-Cents furent alors remarqués, entre autres celui qu il prononça le 22 septembre 179s, anniversaire de la fondation de la République.Il y proclama le vœu que chacun des membres du conseil devait former : de conserver le dépôt de la constitution et de la liberté, et proféra un violent anathème contre tout français qui tâcherait de rétabli: la royauté.Le général Jourdan, exprimant alois quelques craintes relatives aux bruits qui circulaient d’un bouleversement prochain dont les conseils étaient menacés, Lucien rappela qu’il existait un décret qui prononçait la mise hors la loi de quiconque oserait porter atteinte à l’inviolabilité de la représentation nationale.Toutefois il est plus que probable que, d’accord avec son Irère, il surveillait déjà le moment où ils pourraient tous deux jeter les fondements de l’élévation de leur famille.Il y avait pourtant quelques idées constitutionnelles dans la tête de Lucien, et peut-être que, s’il eût conservé de l’influence sur son frère, il eût mis des obstacles à l’accroissement indéfini de son pouvoir arbitraire.Cependant il parvint à lui faire ariiver jusqu’en Égypte des nouvelles de la situation des choses en France, pressa ainsi son retour, et l’aida ensuite fortement, comme chacun sait, dans la révolution du iS brumaire 1799.Depuis cette époque, Lucien fut d’abord ministre de l’intérieur, puis ambassadeur en Espagne, et devint partout un objet d’ombrage pour le premier consul.Bonaparte n’aimait guère le souvenir des services qu’on lui avait rendus, et Lucien avait coutume de les ranpeler avec humeur dans leurs fréquentes altercations.Durant son séjour en Espagne, il se lia intimement avec le prince de la Paix, et contribua au traité de Badajoz, qui, pour cette fois, sauva le Portugal de 1 invasion, il reçut en récompense des sommes considérables, soit en argent, soit en diamants, que l’on a portées jusqu’à cinq cent mil- Arçecdotes lions.Il eut aussi à cette époque le projet de marier Bonaparte à une infante d’Espagne ; mais celui-ci, soit par affection pour sa femme, soit dans la crainte de se rendre suspect aux républicains qu’il ménageait encore, repoussa l’idée de ce mariage qu’on eût conclu au moyen du prince de la Paix.En 1790, Lucien, garde-magasin des subsistances militaires près de Toulon, avait épousé la fille d’un aubergiste, qui lui donna deux filles, et mourut au bout de quelques années.L’aînée de ses deux filles fut rappelée en France plus tard par l’empereur, qui, lorsqu’il vit ses affaires se gâter en Espagne, eut envie de traiter de la paix avec le prince des Asturies, et de lui faire épouser cette fille de Lucien.Mais cette jeune personne, logée chez sa giand mère, écrivit trop franchement à son père les impressions qu’elle recevait à la cour de son oncle ; elle se moqua des personnages les plus importants, et ses lettres ayant été ouvertes, elles irritèrent l’empereur, qui la renvoya en Italie.En 1S03, Lucien, veuf, et livré à une vie de galanterie qui pourrait même recevoir un autre nom, devint tout à coup amoureux de M»>° Touber-thon, femme d’un agent de change qu’on envoya à Saint-Domingue, oû il mourut.Cette femme, belle et droite, parvint à se faire épouser, malgré l'opposition du premier consul.La mésintelligence des deux frère éclata à ce dernier événement, et Lucien quitta la France au printemps de 1S04, et s’établit à Rome.On a su comment, depuis, il s’attacha aux intérêts du pape et sut adroitement s’assurer sa protection ; si bien qu’aujourd’hui même encore, après avoir été rappelé ici lors de la funeste entreprise de 1815, après le second retour du roi, il put encore retourner dans les Etats romains, et vivre tranquille avec la portion de sa famille qui s’y est retirée.Lucien est né en 1775.(1) LOUIS BONAPARTE Louis Bonaparte, né en 1778, est un homme sur lequel les opinions ont été fort diverses.Une cer (l,(p )LUCien Ii0RaParle eSt m0rt à Viterbe le 2g juin 1840. LE COIN DU FEU 179 taine hypocrisie de quelques vertus, des mœurs plus régulières que celles de sa famille, des opinions bizarres, appuyées plutôt cependant sur des théories hasardées que sur des principes solides, ont abusé beaucoup de monde, et séparé sa réputation de celle de ses frères.Avec beaucoup moins d’esprit que Napoléon et Lucien, il a pourtant quelque chose de romanesque dans l’imagination qu’il a su allier à une complète sécheresse de cœur.Les habitudes d une mauvaise santé ont ilétri sa jeunesse et ajouté à la tristesse âcre de son caractère.Je 11e sais si, livré à lui-même, cette ambition si naturelle à toute sa famille se fût aussi développée en lui, mais il a montré dans plusieurs occasions qu’il croyait devoir profiter des chances que les circonstances lui ont offertes.On lui a su gré d’avoir voulu gouverner la Hollande dans les intérêts de ce pays, au mépris des volontés de son frère, et son abdication, causée par un caprice plutôt que par un sentiment généreux, lui a cependant fait honneur.Elle est, au fond, la meilleure action de sa vie.Louis Bonaparte est essentiellement égoïste et défiant.La suite de ces Mémoires servira à le faire mieux connaître.Bonaparte disait un joui de lui : “Ses feintes vertus me donnent autant d’embarras que les vices de Lucien.” Il s’est retiré à Rome depuis la chute de sa famille.Mme JOSÉPHINE BONAPARTE ET SA FAMILLE.Le marquis de Beauharnais, père du général premier époux de Mme Bonaparte, avait été employé militairement à la Martinique.Il s’y attacha a une tante de cette même M>»o Bonaparte, avec laquelle il revint en France,et qu’il épousa dans sa vieillesse.Cette tante fit venir en France sa nièce, Joséphine de la Pagerie.Elle la fit élever, et profita de l’ascendant qu’elle avait sur un vieux mari pour la marier à l’âge de quinze ans au jeune Beauharnais son beau fils.Celui-ci se maria malgré lut ; cependant il est à croire qu’à une certaine époque il conçut quelque attachement pour sa femme, car j’ai lu de lui des lettres fort tendres, qu’il avait écrites lorsqu’il était en garnison, et qu’elle conservait avec soin.De ce mariage naquirent Eugène et Hoi tense, Quand la Révolution commença, je crois que l’mt1-mité de ce mariage était refroidie.Dans le commencement de la Terreur, M.de Beauharnais commandait encore les armées françaises, et n avait plus guère de relations avec sa femme.J’ignore quelles circonstances la lièrent avec certains'' députés de la Convention, mais elle avait quelque crédit sur eux, et, comme elle était bonne et obligeante, elle s’employait à rendre autant de services qu’il lui était possible.Dès lors, sa reputation de conduite était fort compromise ; mais celle de sa bonté, de la grâce et de la douceur de ses manières ne se contestait point.Elle fut plus d’une fois utile à mon père, auprès de Barère et de Tallien, et ce fut ce qui mit ma mère en relations avec elle.En 1793, un hasard la plaça dans un village des environs de Paris, où, comme elle, nous passâmes l’été.Ce voisinage de campagne amena quelque intimité.Je me souviens encore que la jeune Hortense.moins âgée que moi de trois ou quatre ans, venait me rendre visite dans ma chambre, et, s’amusant à faire l’inventaire de quelques petits bijoux que je possédais, me témoignait souvent que toute son ambition pour l’avenir se bornerait à être maîtresse d’un pareil trésor.Cette malheureuse femme a été depuis surchargée de bijoux et de diamants, et combien n’a-t-elle pas gémi sous le poid du brilliant diadème qui semblait l’écraser ! Dans ces temps où chacun fut forcé de chercher une retraite pour échapper à la persécution qui poursuivit toutes les classes de la société, nous perdîmes de vue M1110 de Beauharnais.Son mari, étant devenu suspect aux jacobins, fut amene dans les prisons de Paris, et condamné à mort par le tribunal révolutionnaire.Incarcérée aussi, elle échappa cependant à la hache qui frappait tout le monde sans aucune distinction.Liée avec la belle Mme Tallien, elle fut introduite dans la société du Directoire, et protégée particulièrement par Barras.Mme de Beauharnais avait peu de fortune, et son goût pour la parure et le luxe la rendit dépendante de ceux qui pouvaient l’aider a le satisfaire; sans êtreprécisément jolie, toute sa personne possédait un charme particulier.Il y avait de 1 a finesse et de l’accord dans ses traits ; son regard était douxjsa bouche, fort petite, cachait habilement de mauvaisesdents ; son teint,un peu brun, se disst - LE COIN DU FEU iSo rutilait à l’aide du rouge et du blanc qu’elle employait habilement;sa taille était parfaite, tous ses membres souples et délicats ; le moindre de ses mouvements était aisé et élégant ; on n’eût jamais mieux appliqué qu’à elle ce vers de la Fontaine : Kt la grâce plus belle encor que la beauté.Elle se mettait avec un goût extrême, embellissait ce qu elle portait, et, avec ces avantages et la recherche constante de sa parure, elle a toujours tiouvé le moyen de n’être point effacée par la beauté et la jeunesse d’un si grand nombre de femmes dont elle s’est entourée.A tous ces avantages, j’ai déjà dit qu’elle joignait une extrême bonté ; de plus, une égalité d’humeur remarquable, beaucoup de bienveillance et de la facilité pour oublier le mal qu’on avait voulu lui faire.Ce n’était point une personne d’un esprit transcendant.Créole et coquette, son éducation avait été assez négligée; mais elle sentait ce qui lui manquait, et ne compromettait point sa conversation.Elle possédait un tact naturel assez fin, eile trouvait aisément à dire les choses qui plaisent;’ sa mémoire était obligeante, c’est une qualité utile pour ceux qui sont placés dans les hauts rangs.Malheureusement elle manquait de gravité dans les sentiments efd’élévation d’âme.Elle a préféré exercer sur son mari le charme de ses agréments à 1 empire de quelques vertus.Elle a poussé pour Iui la complaisance à l’excès, et n’assurait son crédit que par des facilités qui contribuaient peut-et re a fortifier cette sorte de mépris que les femmes hu inspiraient.Elle eût pu lui donner parfois d utiles leçons ; mais elle le craignait, et recevait au contraire de lui la plupart de ses impressions.ailleurs, légéie, mobile, facile à émouvoir et à calmer, incapable d’une émotion prolongée, d’une attention soutenue, d’une réflexion sérieuse, si la grandeur ne lui tourna pas la tête, elle ne l’instruisit pas non plus.Le penchant de son caractère la portait à consoler les malheureux ; mais elle ne sut porter ses regards que sur des peines partielles, et ne pensa point aux maux de la France.Le génie de Bonaparte d’ailleurs lui imposait'; elle ne e jugeait que dans ce qui la regardait personnellement, et, sur tout le reste, respectait ce qu’il avait appelé lui-même l’entraînement de sa des- tinée.Il eut sur elle quelques influences funestes ; car il lui inspira le mépris d’une certaine morale, une assez grande défiance, et l’habitude du mensonge que tous deux employaient habilement tour à tour.On a dit qu’elle avait été le prix du commandement de l’armée d'Italie; elle m’a assuré qu’à cette époque Bonaparte était réellement amoureux d’elle.Elle hésita entre lui, le général Hoche et M.de Caulaincourt, qui l’aimaient aussi.L’ascendant de Bonaparte l’emporta.Je sais que ma mère,retirée alors à la campagne, s’étonna dans sa retraite que la veuve de M.de Beauharnais eût épousé un homme si peu connu.Quand je l’interrogeais sur les manières d’être de Bonaparte dans sa jeunesse, elle me contait qu il était alors rêveur, silencieux, embarrassé avec les femmes, mais passionné et entraînant, quoique assez étrange dans toute sa personne.Elle accusait fort le voyage d’Égypte d’avoir changé son humeur, et développé ce despotisme journalier dont elle a tant souffert depuis.J’ai vu des lettres de Napoléon à Mn,e Bonaparte, lors de la première campagne d’Italie.Elle l’y avait suivi ; mais quelquefois il la laissait sur les derrières de l’armée, jusqu’à ce que la sûreté du chemin eût été assurée par la victoire.Ces lettres sont très singulières ; une écriture presque indéchiffrable, une orthographe fautive, un style bizarre et confus.Mais il régne un ton si passionné, on y trouve des sentiments si forts, des expressions si animées et en même temps si poétiques, un amour si a part de tous les amours, qu’il n’y a point de femme qui ne mît du prix à avoir reçu de pareilles lettres.Elles formaient un contraste piquant avec la bonne giâce élégante et mesurée de celles de M de Beauharnais.D’ailleurs, quelle circonstance pour une femme que de se trouver (dans un temps où la politique décidait des actions des hommes) comme un des mobiles de la marche triomphante de toute une armée ! A la veille d’une de ses plus grandes batailles, Bonaparte écrivait : “ Me voici loin de toi ! I| me semble que je sois tombé dans les plus épaisses ténèbres ; j’ai besoin des funestes clartés de ces foudres que nous allons lancer sur nos ennemis, pour sortir de cette obscurité ou m’a jeté ton absence.Joséphine tu pleurais quand je t’ai quittée.Tu pleurais! A LE COIN DU FEU 181 cette idée, tout mon être frémit ; va, calme-toi ; Wumiser payera cher les larmes que je t’ai vu répandre.” Et, le lendemain, Wurmser était battu.L'enthousiasme avec lequel le généralBonaparte fut reçu dans cette belle Italie, la magnificence des fêtes, l’éclat des victoires, la richesse des trésors que chaque officier y put acquérir, le luxe sans mesure qui en fut la suite, accoutumèrent dés lors Mme Bonaparte à toutes les pompes dont elle a été envitonnée, et, de son aveu, rien n’a pu égaler pour elle les impressions qu’elle reçut à cette époque, où l’amour venait, ou semblait venir déposer journellement à ses pieds une conquête de plus sur un peuple enivré de son vainqueur.Cependant on peut conclure de ses lettres mêmes que.malgré ce prestige de gloire et d’amour, Mmü Bonaparte, dans cette vie de triomphes, de victoires et de licence, donna quelquefois des inquiétudes à cet époux vainqueur.Elles décèlent les agitations d’une jalousie tantôt sombre, tantôt menaçante.Alors on y trouve des réflexions mélancoliques, une sorte de dégoût des illusions si passagères de la vie.Peut-être que ces mécomptes qui froissèrent les premiers sentiments un peu vifs, que Bonaparte se fût encore avisé d’éprouver, eurent sur lui quelque influence qui parvint à le dessécher peu à peu.Peut-être qu’il eût valu davantage s’il eût été plus et surtout mieux aimé.Lorsque, au retour de cette brillante campagne, le général vainqueur fui obligé de s’exiler en Egypte, pour échapper à l’inquiétude du Directoire, la situation de Mme Bonaparte devint précaire et difficile.Son époux emportait contre elle des soupçons alimentés par Joseph et Lucien, qui craignaient l'empire que sa femme pouvait prendre.M"'° Bonaparte, isolée, privée de son fils, qui avait suivi Bonaparte, entraînée par ses goûts à des dépenses désordonnées, tourmentée par des dettes, se rapprocha de Barras au moyen de MmeTallien, son amie, et chercha des appuis auprès des directeurs, et de Rewbel surtout.Bonaparte lui avait enjoint, en partant, d’acheter une terre ; le voisinage de Saint-Ocrmain, où on élevait sa tille, la détermina pour la Malmaison.Ce fut là que nous la retrouvâmes, parce que nous habitions pour quelques mois le château de l’un de nos amis (i) situé à peu de distance de celui qu’elle venait (l) Mm0 de Vergennes était très liée avec M.Chanoriei, d’acquérir.M"10 Bonaparte naturellement expansive, et même souvent un peu indiscrète, n eut pas plus tôt retrouvé ma mère, qu’elle lui livra un grand nombre de confidencessur son époux absent, sur ses beaux-frères, enfin sur tout un monde qui nous était absolument étranger.On croyait presque Bonaparte perdu pour la France; on négligeait sa femme ; ma mère eut pitié d'elle, nous lui donnâmes quelques soins, elle n’en a jamais perdu le souvenir.A cette époque, j’avais dix-sept ans, et j’étais mariée depuis un an.Ce fut à la Malmaison que Mmu Bonaparte nous montra cette prodigieuse quantité de perles, de diamants et de camées qui composaient dès lors son écrin, digne déjà de figurer dans les contes des Mille et une Nuits, et qui pourtant devait tant s’augmenter depuis.L’Italie, envahie et reconnaissante, avait concouru à toutes ces richesses, et particulièrement le pape, touché des égards que lui témoigna le vainqueur, en se refusant au plaisir de planter ses drapeaux sur les murs de Rome.Les salons de la Malmaison étaient somptueuse-ment décorés de tableaux, de statues, de mosaïques, dépouilles de l’Italie, et chacun des généraux qui figurèrent dans cette campagne pouvait étaler un pareil butin.A côté de toutes ces richesses, Mmc Bonaparte manquait souvent des moyens de payer ses moindres dépenses, et pour se tirer d’affaire, elle cherchait à vendre le crédit quelle avait sur les gens puissants de cette épocpie, et se compromettait par d’imprudentes relations.Rongée de soucis, plus mal que jamais avec ses beaux-frères, ne prêtant que trop à leurs accusations contre elle, ne comptant plus sur le retour de son époux, elle fut tentée de donner sa fille au directeur Rewbel; mais cette jeune personne n’y voulut point consentir, et, par sa résistance, rompit un projet dont l’exécution eût sans doute déplu fortement à Bonaparte.Cependant tout à coup, le bruit de son arrivée à Fréjus se répand.Il revient l’âme bourrelée des rapports que Lucien lui a faits dans ses lettres.Sa femme, dès qu’elle apprend son débarquement, habitait à Croissysur les bords de la Seine, homme riche et intelligent, qui a introduit en France un des premiers troupeaux de moutons mérinos.C est de là qu elle fit, avec ses filles, quelques visites de voisinage à la Malmaison, et renoua avec M™P Bonaparte sa liaison avec Mme de Beau harnais.(P.R.) LE COIN DU FEU 1S2 prend la poste pour le joindre; elle le manque, retourne sur ses pas, et revient dans sa maison de la rue Chantereine, quelques heures après lui.Elle descend de voiture avec empressement, suivie de sa fille et de son fils qu’elle a retrouvé; elle monte l’escalier qui conduit à sa chambre; mais quelle est sa surprise d’en voir la porte fermée ! Elle appelle Bonaparte, le presse d’ouvrir; il lui répond au travers de cette porte qu’elle ne s’ouvrira plus pour elle.Alors elle pleure, tombe à genoux, supplie en son nom et en celui de ses deux enfants ; mais tout garde un profond silence autour d’elle, et plusieurs heures de la nuit se passent dans cette terrible anxiété.Enfin, vaincu par ses cris et sa persévérance, vers quatre heures du matin, Bonaparte ouvre celte porte, et paraît, je le tiens de Mmo Bonaparte elle-même, avec un visage sévère, et qui montrait cependant qu’il avait beaucoup pleuré.11 lui reproche amèrement sa conduite, son oubli, tous ses torts réels ou inventés dont Lucien avait surchargé ses récits, et finit par annoncer une séparation éternelle.Puis se retoui-nant vers Eugène de Beauharnais, qui pouvait bien avoir vingt ans à cette époque: “Quant à vous, lui dit-il, vous ne porterez point le poids des torts de votre mère.Vous serez toujours mon fils ; je vous garderai près de moi.—Non, mon général, répond Eugène, je dois partager la triste fortune de ma mère, et, dès ce moment, je vous fais mes adieux.” Ces paroles commencèrent à ébranler la fermeté de Bonaparte ; il ouvrit ses bras à Eugène en pleurant ; sa femme et Hortense embrassaient ses genoux, et peu après tout fut pardonné.Dans l’explication, Mme Bonaparte parvint à se justifier des accusations envenimées de son beau-frère, et Bonaparte, voulant alors la venger, envoya chercher Lucien dés sept heures du matin ; et, sans l’avoir prévenu, il ordonna qu’il fût introduit dans la chambre que les deux époux, entièrement raccommodé?, occupaient ensemble.Depuis ce temps, Bonaparte exigea que sa femme rompit avec Mmo Tallien et toute la société directoriale.Le iS brumaire détruisit encore mieux ces relations.Elle m’a raconté que, la veille de cette journée importante, elle avait vu avec surprise Bonaparte charger deux pistolets et les mettre auprès de son lit.Sur ses questions, il lui répondit qu’il pouvait arriver dans la nuit tel évé- nement qui rendît cette précaution nécessaire, et, après cette seule parole, il se coucha et s’endormit profondément jusqu’au lendemain matin.Parvenu au consulat, il tira un grand parti des qualités douces et gracieuses de sa femme, pour attirer à sa cour ceux que sa rudesse naturelle aurait effarouchés ; il lui laissa le soin du retour des émigrés.Presque toutes les radiations passèrent Par les mains de Mmo Bonaparte ; elle fut le premier lien qui rapprocha la noblesse française du gouvernement consulaire.Eugène de Beauharnais, né en 17S0, a traversé toutes les phases d’une vie tantôt orageuse et tantôt brillante, en ne cessant de conserver des droits à l’estime générale.Sa conduite prouva que c est moins 1 étendue de l’esprit qui donne de l’aplomb aux actions et qui les coordonne entre elles, qu un certain accord dans les qualités du caractère.Le prince Eugène, tantôt à l’armée près de son père, tantôt dans l’intérieur oisif et élégant de sa mère, n’a, à vrai dire, été élevé nulle part ; son instinct naturel qui le porte vers ce qui est droit, l’école de Bonaparte qui le façonna sans l’égarer, les leçons des événements, voilà ce qui le forma.M"lu Bonaparte était incapable de donner un conseil fort; son fils, qui l’aimait beaucoup, s’aperçut de bonne heure qu'il ne devait jamais la consulter.H y a des caractères qui vont naturellement à la raison.La figure du prince Eugène ne manque point d’agréments.Sa tournure a de l’élégance : très adroit dans tous les exercices du corps, il tient de son père cette bonne grâce de l’ancien gentilhomme français dont M.de Beauharnais a pu lui donner les premières leçons.Il joint à cet avantage de la simplicité et de la bonhomie; il n’a ni vanité ni présomption ; il est sincère sans indiscrétion, silencieux quand il le faut; il a peu d’esprit naturel, son imagination est ténue, et son cœur a quelque sécheresse.Il a toujours montré une glande soumission à son beau-père, et quoiqu’il 1 appréciât fort bien, et qu’il fût sans illusion sur son compte, jamais il n’hésita à lui garder, même contre ses propres intérêts, une fidélité religieuse.On ne lui surprit en aucune occasion la moindre marque de mécontentement, soit lorsque l’empereur, comblant d’honneurs sa propre famille, semblait l’oublier comme à dessein, soit lorsqu’il répu- LE COIN DU FEU 183 diait sa mère.A l’époque du divorce, Eugène eut une attitude fort noble.Eugène, colonel d’un régiment, se fit aimer de ses soldats.En Italie, aux armées, on le distingua partout.Les souverains de l’Europe l’estiment, et tout le monde a vu avec plaisir que sa fortune avait survécu à celle de sa famille.I! a eu le bonheur d’épouser une princesse charmante, qui n’a pas cessé de l’adorer,et qu’il a rendue heureuse.Il possède parfaitement toutes les qualités qui font le bonheur de la vie intime: de l’égalité dans l’humeur, de la douceur, une gaieté naturelle qui survit à tout.Peut-être est-ce bien un peu parce qu’il ne s’émeut profondément de rien ; mais, quand cette sorte d'indifférence pour tout ce qui intéresse les autres se retrouve encore dans les tribulations qui nous sont personnelles, on peut bien prétendre à ce qu’elle soit décorée du nom de philosophie.La sœur du Piince Eugène, plus jeune que lui de trois ans (née en 1783), a été, je crois, la plus malheureuse personne de ce temps et la moins faite pour l’être.Indignement calomniée par la haine des Bonapartes, enveloppée dans les accusations que le public se plaisait à intenter contre tout ce qui tenait à cette famille, elle ne s’est pas trouvée assez forte pour lutter avec avantage, et résister à l’effet des mensonges qui ont flétri sa vie.(1) (1) On sera peut-être surpris en lisant dans ces Mémoires les pages relatives à la reine Hortense.Ma grand’mère a vécu et est morte dans la conviction qu'en parlant ainsi elle rendait hommage à la vérité.L’opinion contraire a pourtant prévalu, et semble consacrée par son ills l’empereur Napoléon III, qui a rendu de grands honneurs à M.le duc deMorny.11 est possible, comme il arrive souvent, que tout soit vrai suivant les époques.Dans la jeunesse, 1 innocence et la douleur ; un peu plus tard, la consolation.Il n'est pas nécessaire de dire que je ne modifie pas le texte des Mémoires, tels qu'ils sont écrits de la main meme de l’auteur.J’ai cru seulement devoir, et dans cet avant-propos et dans quelques chapitres, retrancher des observations d’une nature toute contraire sur quelques femmes de la cour.Mon père tenait à ce que le texte des Mémoires de sa mère fût absolument respecté.11 m'a paru cependant que, sur ce point je devais manquer au devoir d’un éditeur austère.Les habitudes, les goûts, les convenances se modifient avec le temps, et ce qu’il semblait très naturel d’écrire à une femme d’esprit et de bonne compagnie pourrait causer aujourd’hui une sorte de scandale.Elle pensait bien que son ouvrage serait imprimé, mon père n’a jamais été maintenu dans sa réserve par ce trait qui nous paraît scabreux.Et pourtant j'ai cru remarquer que quelques lecteuis étaient choqués par des détails que l'on trouvait autrefois aussi naturels à écrire qu'à savoir.Y a-t-il là quelque habitude d’ancien régime, ou notre temps est-il devenu plus prude ?On ne le croirait M"‘° Louis Bonaparte n’a pas, non plus que sa mère et son frère, un esprit remarquable ; mais, comme eux, elle possède un tact droit, et son âme a quelque chose de plus élevé, ou, si l’on veut, de plus exalté que la leur.Livrée à elle-même dans sa jeunesse, elle échappa aux exemples dangereux dont elle était entourée.Dans la pension élégante de Mmc Campan, elle acquit plus de talents que d’instruction.Dans sa jeunesse, une grande fraîcheur, des cheveux d'une couleur charmante, une fort belle taille la rendaient agréable ; ses dents se sont gâtées de bonne heure, et la maladie et les chagrins ont altéré ses traits.Son penchant naturel la porte vers la vertu ; mais, absolument ignorante du monde, trop étrangère à cette partie de la morale qui s’applique aux usages de la société, pure et sage pour elle-même seulement, livrée presque entièrement à des opinions idéales prises dans une sphère qu’elle s’est créée, elle n’a pas su rattacher sa vie à ces convenances sociales qui ne préservent pas la vertu des femmes, mais qui, lorsqu’elles sont accusées, leur procurent un appui dont on ne peut guère se passer dans le monde, et que l’approbation de la conscience ne remplace pas ; car, au milieu des hommes, il ne suffit pas de se bien conduire pour paraître vertueuse, il faut encore se conduire dans les règles qu’ils ont imposées.M"10 Louis, aux prises avec des situations difficiles, s est toujours trouvée sans guide ; elle jugeait parfaitement sa mère, et n’osait avoir confiance en elle.Sévère dans les principes qu’elle s’était faits, ou, si l’on veut, dans lessentiments que lui créait son imagination, elle fut d’abord très surprise des écarts qu’elle découvrit chez les femmes dont elle était environnée, et plus surprise encore que ces mêmes écarts ne fussent pas toujours la suite des tendresses du cœur.Dépendante par son mariage du plus tyran des maris, victime résignée et découragée d une persécution continuelle et outrageante, son âme se flétrit sous le poids de ses peines ; elle s’y abandonna sans oser se plaindre, et il fallut qu’elle fût sur le point d’en mourir, pour qu’on les devinât.J’ai vu Mm° Louis Bonaparte de très près, j’ai guère, à lire les romans et les journaux.Mais peut-être la licence des productions légères nous a-t-elle rendus plus sévères pour les œuvres sérieuses.J’ai dû respecter cette disposition, et ne pas user de tous les privilèges de 1 historien.(E R-) 184 LE COIN DU FEU on allait la donner à un autre qui lui inspirait une défiance secrète.Cependant ce mariage convenait à sa mère ; il devait resserrer utilement les liens de famille; il pouvait servir à l’avancement de son frère; elle s’y dévoua en victime soumise, et môme elle fit plus.Son imagination s’exaltant fini par connaître tousles secrets de son intérieur, et elie m'a toujours apparu la plus pure comme la plus infortunée des femmes.La seule consolation qui lui ait été accordée fut dans la tendre amitié quelle a pour son frère.Elle jouissait de son bonheur, de ses succès, de son ****** «* « V * œ, P„, de la vie d’EugèneC'’antLS ' ^ ** ' ^ ^ ?UC CnV!1 Ies,si>crifices ^ plus minutieux à l’égard d’un Elle refusa le fils de Rewbel, et ce refus raison- Trop vraU,et^ïlléursTroiMDeu6 ^ **** ¦a‘n,.er' nable lut le résultat d’une des erreurs de son pou! feindrede ^2 sloZT'^ imagination, qui lêva dès sa première jeunesse pas elle fut narfnitrmm, t " éprouvait qu'une femme qui voulait êtresage et heureuse ne de déférence, et plus altentiCt'lui nh'i'ren’ pouvait épouse, que l'homme qu'elle aimerai, ,1 & ffS&ES passionnément.Un peu plus tard, elle résista faux mit nom- , aParte, défiant et encore à sa mère, qui voulait la marier au comte attentions de sa femme.'°" Elle s'exerce suMnoi ^'l'l^aparte veuai, ~ ~ ^ - d'obtenir sa radiation; il retrouvait une fo,mue ““ e” « wüél "Z.Z considérable, et demandait en mariage Mell° de denre ne f" • umeiU fine h, pru- Beauharnais.Bonaparte, a.ors premier consuÎ ^ iï^lZ %£££% £ * T avatt peu de penchant vers cette union ; cependant soins qu’on voulait 1 i rendre et 'SSil " *T.K°"Tne IV“' l’',0r,é' » résistance d'une foi» STnl'S , m T f opiniâtre de sa fille.On s'avisa de dire devant celle- permit déclame, A., „ J ' ' 1 “.f, '' ,c c.que M.de Mun avait été amoureux en Allemagne qu’on mêt rit „ • ?surt°utes les ^blesses de M »» de Staêl ; eette femme célébré aiparâS rtcü , n ' T* *voir K»»* « à l'imagination de cette jeune fille comme une sorte voulait que tonteT'les confidenœsV qU’# de monstre bicarré.M.de Mun lui devin, odieux, ruées entre sa femme e, une le ,^^7''ïi ïziïrjnzrzïàâ % ra ::r1 : vr.- * *£ dent dela destinée que d'avoir failli être prince, de voire flLt ,,e ds c„,„ i^r:~ **»*• * du consul, et déjà distingué par lui devint aniotr avait,let.°l,lnlon Inéprisanle qu'il .eux d'Hortense.Elle yfu, sensibli, et «ut'avoir qu'il élai, dSfifiTpST”^'T'™''0"' trouvé cette moitié d «llcmême qu'elle cherchait, sort commun, disait.il, à tous es m r s ' et dfi disait-dle, que ma fille épouse un gentilhomme ou douceur qui essayrSêie“a^ *" **"' :»Xpo,,r0ï,':;r:oddZ';ii;its r,rr* — ha,nais,«méprisai,souveraine,non,sa l,elle-s«ur: éclairée malgré elfe”, les' 5***^ mars, comme ,1 était silencieux, on le cm, doux ; n'av.ai, poinr",,révus ! Elle e mom foe, L ' comme tl se montrait sévère, on ne douta nn;„f e momra cependant qu’il ne ffit honnête homme.Mule Louis m’a dit s - uilr ,C,'SSa,Uc;’ et’ pendant Plusieurs années, depuis, qu’à la nouvelle de cet arrangement; elle siules ses souffrv cT'2» é“ éprouva une douleur violente; non seulement on lui , S epoux, sec et capri- de pensera l'homme qu'elle aimait,'mais LE COIN DU FEU 185 l’Égypte, avait corrompu sa jeunesse, ne mit aucune mesure à ses exigences.Comme il craignait son frère, et qu’il voulait cependant tenir sa femme loin de Saint-Cloud, il ordonna qu’elle s’attribuât la volonté de n’y [joint paraître souvent, de n y demeurer jamais la nuit, quelques instances que lui fît sa mère.Le récit de sa tyrannie envers sa femme m’entraînerait trop loin en ce moment ; j y reviendrai plus tard.Espionnage prescrit aux valets, ouverture des moindres lettres, défense de toute liaison, jalousie contre Eugène lui-même, scènes violentes renouvelées sans cesse,—rien ne fut épargné.Le premier consul s aperçut facilement de cette mésintelligence ; mais il sut gré à Mme Louis de son silence, qui le mettait à 1 aise, et lui permettait de ne point prendre parti.Lui qui n’estimait guère les femmes, il a toujours fait profession de vénération pour Hortense, et la manière dont il parlait d’elle et dont il agissait envers elle dément bien formellement les accusations dont elle a été l’objet.Devant elle, ses paroles étaient toujours plus mesurées et plus décentes.Il l’appelait souvent comme juge entre sa femme et lui, et recevait d’elle des leçons qu’il n’eût pas écoutées patiemment d’une autre.“ Hortense, disait-il quelquefois, me force de croire à la vertu.” Mme DE RÉMUSAT.La Mode Plus diaprée qu’une libellule, plus volage qu elle, la mode, ce printemps, est fantaisiste au dernier degré.Tout se supporte.Par exemple, il y a de grandes lignes dont il ne faut se départir : la jupe large, ondoyante, légèrement soutenue par un petit pouf intérieure pour ne pas parler tournure.Les manches, bouffantes à l’épaule, s’arrêtant au coude ou descendant sur le milieu de la main, Des figaros de toutes les formes et des corsages assortis, mais non semblables aux jupes et aux manches.Voilà les limites qu il 11e faut point dépasser sous peine de lèse-mode.TOILETTES DE GARDEN PARTY.Ces parties de jardin nous donnent la note exacte de l'élégance pour robes légères.Mllu Cerny, dans la Meute, jouée à la Renaissance, en avait une charmante en batiste rose zébrée d’entre-deux de Valenciennes ; cette jupe, plissée à l’indéplissable, avait une sous-jupe de taffetas rose.Corsage-blouse rentré dans la jupe, froncé mais non plissé à la machine le dans même tissu.Haute ceinture de taffetas rubis prise en biais et serrant bien la taille.Manches bouffantes dans le haut, modérément, et très plate jusqu au-delà du coude.Cravate de tulle crème avec nœud et bouts tombant sur le corsage.Chapeau en batiste crème coulissée sur laiton doublé de surah rose.Bordure de dentelle, roses sous et dessus le chapeau, grands nœuds de ruban rubis.La mousseline a petits pois en couleurs claires sur jupons de soie aura une vogue extrême.On aura soit une ceinture Suissesse à pointe devant et dans le dos, soit une ceinture drapée ou des rubans formant bretelle et s'attachant sur les épaules un nœuds papillons.Par exemple, sur de la mousseline rose, bleue, maïs, une ceinture pompadour ou cachemire d’une couleur tranchante fera merveille,— mauve sur le bleu pâle, vert sur rose, rouge sur maïs, etc.Le foulard va avoir son prix : on l’ornera de o-rosse guipure crème : par exemple : jupe bleu marine à tleureltes blanches, corsage à basque en dentelle traversée par une ceinture de soie a longs pans tombants; ce corsage s’arrête au-dessous d’un empiècement de foulard fait de petits pus lingerie très rapprochés, et est ouvert devant sur du même foulard plissé.Manches faites de vo-lants superposés s’arrêtant au coude.Longs gants de Suède.1 -n 1 On fait aussi beaucoup, pour robes de ville, du mohair et de l’alpaga garnis de foulard écossais ou pompadour.Un grand bord de foulard pose en biais protège la jupe en la garnissant.On appelle mantilles des pèlerines très courtes faites en soie changeante plissée, en soie pompadour ou en surah noir incrusté de dentelle crème, ayant devant deux longs pans qui tombent jusqu’au bas de la jupe, ou bien que l’on croise sous les bras et viennent tomber sur les hanches.Les collets en soie changeante, plissés bijou, se garnissent à l’épaule d’un bouffant, d’un nœud ou de petits volants, car il est convenu de couvrir la partie qui couvre les manches tandis que le dos et les deux devants restent plats et presque pas ornés.• .Quant aux tours de cou, ils sont si fabuleuse-ment larges et ornés, que nombre de femmes ne portent pas d’autre vêtement sur leur robe.Ces tours de cou ruchés en ruban n° 22 sont garnis de dentelles ou de mousseline de soie plissée; il faut des quantités de rubans [jour les faire, car on les ruche très serrés et à plis très creux.UNE INNOVATION.Dans les grands trousseaux de ce printemps, on a fait des sauts de lits, peignoirs très riches, mais [joint de robe de chambre proprement dite.La femme du monde s’habille dès le matin. LE COIN DU FEU 186 /^iss Cor|Sfar|ce il.Une année seulement s’était écoulée depuis son retour, lorsque miss Gordon Cumming reçut une nouvelle invitation, qu’elle accepta aussitôt.Elle lui était faite par l'évêque de Colombe, et lui ouvrait 1 Eden ! Car s’il est un site qui semble pos-séder le charme enchanteur, incomparable, paradisiaque du séjour de nos premiers parents, c’est assurément I île de Ceylan,dont la voyageuse, qui a connu depuis les délices des Fidjis et de Tahiti, ne peut néanmoins parler sans un ravissement attendri.Deux heureuses années à Cey/an, tel est le titre de 1 ouvrage consacré à ses plus suaves souvenirs, a cette suite de tableaux qui essayent de représenter les richesses prodiguées à une nature presque sans rivale.Il fallut pourtant quitter ce paradis, et miss Gordon Cumming grelottait depuis six mois dans sa chère Ecosse, lorsque son cousin, sir Arthur Gordon, quatrième fils du comte d’Aberdeen, lui proposa d’aller se réchauffer aux îles Fidjis, récemment annexées à l’Empire Britannique (1875), et dont il venait d'être nommé gouverneur.Elle accompagnerait lady Gordon et ses deux jolis enfants.Elle se garda de refuser : le démon de la locomotion l’avait ressaisie, et l’idée d’aller “ chez de \KpS.carm*bales ” lui paraissait irrésistiblement délicieuse! C est qu’ils étaient vraiment anthropophages les possesseurs de ces 250 îles, dont 70 étaient habitées ! (Quelques-uns le sont bien encore un peu, au fond 1) JI s’agissait de tout ciéer, à commencer par la résidence du gouverneur, bien que les missionnaires eussent déjà fondé quatorze cents écoles et bâti neuf cents églises ! Il est vrai que des branchages et du torchis en faisaient les frais I Mais comment se plaindre dans ces îles au climat délicieux, à la végétation idéale, aux beautés pittoresques et grandioses, perles jetées dans une mer d’émeraude et d’azur et enchâssées dans des bancs de corail d’une beauté si nouvelle aux Européens ! La race indigène était belle, intelligente, honnête et généreuse, mais indolente, et son abus du mot tout à l'heure exeiçait teriiblement la patience des entrepreneurs occidentaux ! Transportée avec son carnet, son album et ses pinceaux dans toutes les îles, par le petit steamer des missionnaires, miss Gordon Cumming vit tout, s’arrêta partout, dormit sous la tente, dans la case,' la grange ou même dans l’église, assista aux mariages, aux funérailles, aux lêtes nationales où la grande parure consiste en guirlandes de feuillages de toutes nuances, où l’on danse ces nièkès qui Gordoq Cunjnqiqg sont de véritables ballets représentant des scènes très curieusement mimées.Autrefois ces scènes étaient barbares, souvent effrayantes, tandis qu'aujourd’hui elles sont tirées de la Bible.De cela il faut se réjouir, mais en bien d’autres choses on a tant réformé, que l’on a détruit en grande partie l'originalité des coutumes, en même temps que la nouvelle manière de vivre (surtout l’introduction des spiritueux) diminuait rapidement la race indigène.Bien des choses décrites par miss Gordon Cumming sont déjà, et deviendront de plus en plus, des choses du passé, comme ces poteries affectant de si jolies formes copiées sur la nature et ornées d’arabesques si originales et si variées, car ces artistes primitifs dédaignaient de s’imiter les uns les autres.Nos affreux ustensiles à bon marché les remplacent, de même pue les cotonnades de Manchester et autres lieux font disparaître ces charmantes draperies de tappa (fibres des plantes), couvertes de dessins en couleur, absolument artistiques.La voyageuse 11e les retrouva plus à la Nouvelle-Zélande, autrefois renommée pour ce genre de produit.E11 compensation elle eut la bonne fortune, lorsqu elle s’y rendit avec lady Gordon et ses enfants, en 1877, pour échapper aux chaleurs de janvier, de voir dans toute leur indescriptible splendeur les terrasses de silice blanches et roses, les escaliers gigantesques, dont chaque marche était frangée de stalactites semblables A des diamants, les lacs d’émeraude et de turquoise, les vapeurs diaprées, les rochers aux nuances infinies que les méchants génies, enfermés sous les geysers sulfureux, affirment les Maoris, n’avaient pas encore eu la diabolique idée de bouleverser et de détruire.Revenue aux Fidjis, miss Gordon Cumming continua pendant trois autres années ses intéressantes études, qu’elle a résumées dans un volume intitulé “ At home in Fiji," et, de plus, un très original intermède devint le sujet d’un de ses plus populaires ouvrages: “ Crosière d’une dame sur un vaisseau de guerre français.” Elle était depuis peu rentrée à Viti Levou, quand une tentation nouvelle, plus imprévue, plus étrange que toutes les autres, vint l’assaillir.Cette fois le tentateur portait la mitre, la crosse et l’an «eau d’améthyste! C’était Monseigneur Elloi, évêque catholique romain de Samoa, qui faisait sa tournée pastoraleà bord du “Seignelay," navire de guerre français commandé par le capitaine,—depuis l’amiral Aube.L’un et l’autre offraient A la voyageuse de continuer la tournée avec eux ! Elle crut d’abord A une aimable plaisanterie, mais l'insistance fut si cordiale qu’elle ne put y résister.La chose convenue, on avisa aux voies et LE COIN DU FEU.187 moyens ; un officier offrit gracieusement sa chambre, puis aussitôt ce fut à qui contribuerait de son offrande pour la rendre aussi confortable et même élégante que possible.“ J’ai été souvent gâtée dans ma vie, écrivait miss Gordon Gumming a sa sœur, mais jamais à ce point ; depuis le commandant jusqu’à Antoine, le maître d’hôtel—qui me soigne comme une vieille nourrice,—c’est a qui me comblera.” •1 ] /arrivée de miss Gordon Cumming, nous disait un des officiers du “Seignelay,” nous rassura sur bien des points, en nous prouvant que nous n’aurions pas affaire à une petite-maîtresse.Son bagage consistait en une selle de femme, un carton à dessins, un vaste parapluie, une ombrelle et deux rouleaux peu volumineux, serrés par des courroies, l’un enveloppé d’un plaid, l’autre d’une toile cirée ; le tout, à part la selle et le carton, aurait pu tenir dans un sac de matelot.Notre passagère nous tendit cordialement la main, se montra enchantée de son installation, et prit dès l’abord, vis-à-vis de nous tous, des allures de camaraderie qui déterminèrent de suite le pied sur lequel elle désirait être traitée.Dès le lendemain du départ, les quelques sauvages de l’état-major, qui avaient vu arriver la voyageuse avec appréhension, étaient tout-à-fait approvoisés, et lui tenaient aussi fidèle compagnie que les plus sociables.Matin et soir, le commandant avait à sa table deux officiers 1 pour faire hommage à miss Gordon Cumming.’ Ajoutons qu’elle n’avait aucune exigence de coquetterie, mais au contraire tout ce qu il fallait, dans son attitude, ses manières franches et son aimable humeur, pour atténuer les difficultés à redouter dans sa situation anormale.Assez jeune encore pour encourager la courtoisie chevaleresque de ses compagnons, elle avait cependant franchi la limite en deçà de laquelle la gêne eût existé de part et d’autre.« Ses rapports avec Monseigneur Elloi furent toujours empreints d’une grande cordialité, pout-suivait notre obligeant rapporteur ; c’était, du reste, un des hommes les plus distingués que j’eusse rencontrés ; instruit, libéral, causeur attrayant, il était pour miss Gordon Cumming une source précieuse de renseignements sur 1 Océanie centrale.Ces deux personnalités en présence étaient donc, par leur caractère, au-dessus des mesquineries qui eussent pu amener entre elles des froissements.“ L’équipage, qui adorait son commandant, était bien disposé en faveur de ses hôtes.Pour lui, miss Cumming n’était pas une Anglaise, mais l’amie du commandant et des officiers.Du reste, chaque fois qu’un matelot lui rendait un petit service, elle le remerciait gracieusement en si bon français, que la plupart de nos hommes ne devaient guère songer à sa nationalité.“ Miss Gordon Cumming était donc bien loin d'être une gène à bord.A la mer elle passait presque toute la journée se promenant sur le gaillard d’arrière, ou assise, un livre à la main,sur une pile de coussins, changeant, disait-elle, un affût de canon en une niche délicieuse.11 Quand elle descendait à terre, elle emportait toujours son carton à dessins, une grande ombrelle et tin pliant, et insistait beaucoup pour se charger de ce bagage, qu’on lui arrachait bien vite.Elle choisissait un point de vue, et léchait une aquarelle, sur laquelle elle priait ses compagnons d’apposer leur signature.Fille a, depuis, envoyé à chacun de nous les photographies de quelques-unes de ses œuvres.En parlant de nous, die disait toujours : ‘ Mes frères du “ Seignelay.’ ’ On avait déjà fait 250 milles lorsque le “Seignelay” jeta l’ancre à Tonga.La passagère des' cendit chez quatre bonnes sœurs françaises, qui la choyèrent de leur mieux, et aussitôt se déroulèrent sous ses yeux les tableaux de mœurs quelle a reproduits pour la plus grande joie de ses lecteurs.Ce fut d’abord un conseil de guerre, car des luttes civiles désolaient alors le groupe de Samoa.Des hommes superbes, couronnés de feuillage ou des fleurs écarlates de l’hibiscus, arrivaient dans des pirogues portant de cinquante à deux cents guerriers.Les discours commencèrent ; les orateurs parlaient avec une éloquente facilité, des gestes animés, mais gracieux ; on les écoutait avec une profonde attention.Le bon évêque, à son tour, plaida sans beaucoup de succès la cause de la paix, et s’en montra ttèa affligé.Cette belle race polynésienne est, en temps ordinaire, aimable, douce et hospitalière.^ Elle n’a jamais pratiqué ui le cannibalisme, ni 1 infanticide, cette affreuse plaie des autres îles ; son langage est si harmonieux, qu’on l’appelle l'itahen du Pacifique, et du seuil des cases ovales et coquettes se fait entendre partout le gracieux salut : “ Alofa !” (amitié !) A Tonga, la voyageuse demeura confondue d e-tonnement, comme on l’est à l’ile de Pâques, devant les tombes et les temples cyclopéens, les statues colossales, hautes de dix-huit à trente-cinq pieds, taiilées dans la lave grise ou noire, et reposant debout ou couchées, sur des plates-formes longues de deux à trois cents pieds, élevées de trente, toutes les statues représentant un type inconnu, toutes avant le sommet de la tête taillé plat et ceint de couronnes en lave rouge, dont quelques-unes ont jusqu’à soixante-six pieds de circonférence.D'où sont venues ces masses de pierre, ces centaines de lourdes figures qui donnent au sol l’aspect d’un atelier de géant ?Comment les a-t-on transportées sur de frêles pirogues, sans outils ni machines ?Qui a tracé sur les tablettes LE COIN DU FEU i SS en bois qui 'es entourent les hiéroglyphes rappelant ceux d’Egypte ?Mystères irritants qu’un Champollion de génie déchiffrera peut-être quelque jour.Des Samoa, le “ Seignelay ” se rendit à Tahiti.Comme tout le monde, miss Gordon Gumming subit le charme de cette île adorable, “ où tout concourt à faire de la vie un lève enchanté.” La gaité habituelle, assombrie momentanément par la mort de la reine Pomaré, reprit ses droits lors du couronnement de son fils et successeur, Ariioué.Il entreprit le tour de ses Etats avec l’amiral Serre, gouverneur français, son brillant état-major et sa musique, et invita courtoisement la passagère du ‘ Seignelay ” à faire pat tie du cortège officiel.La jeune et jolie reine Maraü la prit en amitié, de sorte que le “ conte de fée ” se déroula sous ses yeux sans qu’un seul détail lui échappât.Le “ Seignelay ” était parti pour Valparaiso, et son amie recevait depuis six mois la plus exquise hospitalité, quand enfin elle se décida, le cœur fort triste, à s'éloigner.Elle eût voulu se rendre à l’archipel Hawaïen, mais le manque de communications la força d’aller d'abord à San Francisco ; ce petit détour de deux mille lieues n'était pas pour l’effrayer ! Marie Droit sari.(A suivre.) Éloge de Jeaqqe f)ar\ce Excellence.Mesdames et Messieurs.L’illustre Romaine qui fonda le premier hôpital —qui, la première, se lit servante de la souffrance— a eu bien des imitatrices le long des siècles, et— vous le savez—ces héroïnes de la charité font notre grandeur.11 n’est point donné aux femmes d’aller, à travers la glorieuse fumée des champs de bataille, affronter la mort.Pour nous, le champ d’honneur c’est le service de la souffrance, et, sur ce champ si vaste, combien de femmes sont tombées inap-perçues, à jamais ignorées, semblables à ces obscurs héros qui ont donné leur vie, sans laisser sur terre un souvenir.Mais il y a des sacrifices qui ne peuvent rester enseveiis dans l’ombre ; même parmi nous, il y a des heroïsmes dontl’histore émue garde la mémoire.Mesdames, appelée à l’honneur de vous adresser, ce soir, la parole, j’ai cru vous être agréable en vous entretenant d’une femme dont le nom vivra à jamais dans ce pays, et surtout dans cette ville, car elle a été la courageuse ouvrière delà première heure ; dans le sol sauvage elle a aidé à planter la croix et le drapeau français ; parmi les grandes figures de ces jours immortels, la sienne se détache rayonnante, et le regard s’y arrête avec un tendre et étonné respect.\ ous avez compris que je veux parler de Jeanne Mance, la noble auxiliaire de Maisonneme, laton-datrice de l’Hôtel-Dieu de Ville-Marie.Ce nom de Ville-Marie rappelle aux Canadiens-français de merveilleux souvenirs de désintéressement, de vaillance et de foi.L’histoire des commencements de Montréal, mais c’est un cantique sacré., un cantique sacré sur un champ de gloire.Dans le monde entier, on ne trouverait pas une ville qui ait une origine aussi noble, aussi pure.Les fondateurs de Montréal — qui le croirait aujourd'hui ?—n’avaient qu'un but : la gloire de Dieu.C’est à ce but, d’une grandeur infinie, qu’ils ont sacrifié l’or et le sang.La fondation de Ville-Marie est un poème héroïque, un poème divin ; mais à en juger d’après les vues de la sagesse humaine, c’était bien le projet le plus extravagant, le plus impossible, qu’on eut jamais conçu.Les petits établissements commencés par les Français comptaient à peine deux cents habitants —y compris les femmes et les enfants—quand un pi être illustre, M.Olier, et M.Royer de la Dau-versiére, gentilhomme de l’Anjou, eurent l’inspiration de fonder, dans File de Montréal, une ville qui portât le nom de Ville-Marie.De cette ville ils voulaient faire un foyer de civilisation, une barrière contre les incursions des terribles Iroquois, si réfractaires à la lumière de l’Evangile.Une pareille entreprise semblait plutôt convenir à un roi qu’à de simples particuliers.Cependant les fondateurs s’engageaient à faire eux mêmes les frais presque infinis de cet établissement de Ville-Marie.Sachant que les colons y seraient plus qu’ailleurs exposés aux surprises de leurs cruels ennemis, ils choisirent l’île de Montréal, et, après en avoir lait l’acquisition, firent à la Vierge, dans l'église Notre-Dame a Paris, hommage solennel de l’île inconnue, l’en déclarant à jamais protectrice et propriétaire.Des hommes chosis parmi les plus forts, les plus courageux, se dévouèrent à l’œuvre de Ville-Marie.Ces hommes qui s’obligeaient à l’héroïsme continuel avaient pour chef Paul Chomedy de Maisonneuve, admirable officier qui n’avait d’autre ambition que de vivre loin du monde et de servir parfaitement Dieu et la France, dans la profession des armes.Mais, en celte île lointaine et sauvage où les Français allaient avoir une guerre atroce à soutenir, qui prendrait soin des blessés ? LE COIN DU FEU 189 Mesdames, il est dit dans l’Ecriture que “là où la femme n’est point, le malade gémit,” et à cette œuvre manifestement divine de Ville-Marie, une femme eut la gloire d’être associée.Toute grandeur suppo-e une préparation.Pour qu’un cœur humain s’en aille de tout son poids vers le sacrifice, il faut qu’il soit profondément pénétré de la loi d’amour, du feu sacré apporté par le Christ.La philanthropie, fleur de la terre régénérée, peut bien faire donner l’or et le pain, mais elle ne fait pas se donner soi-même.Je ne m’arrêterai pas aux jeunes années de Mllc Mance, mais à ceux qui ne peuvent admettre le surnaturel, et que le spiritisme passionne, il serait curieux d’entendre expliquer ce qui se passa à la première rencontre de Mllu Mance et de M.de la Dauversière.Tout entier à son projet de Ville-Marie, le gentilhomme traversait une rue de la Rochelle où M1Ie Mance venait d’arriver tourmentée par un ardent mais vague désir de se consacrer aux missions du Canada.Ils ne s’étaient jamais vus.Jamais ils n’avaient entendu parler l’un de l’autre.Mais en se rencontrant, il leur suffit d’un regard pour se connaître jusqu'au plus profond de l’âme.Ils lurent dans leurs pensées les plus secrètes, se saluèrent chacun par leur nom, et M”e Mance aperçut, dans une lumière surnaturelle, à quel dessein de Dieu elle devait consacrer sa vie.Dès cet instant, elle appartint corps et âme à l’œuvre de Ville-Marie.De très honorable famille, elle usa de la liberté que lui avait laissée la mort de ses parents, pour se faire l’infirmière de ces soldats de Dieu , elle enchaîna au service d’un hôpital une vie qui aurait pu être heureuse et facile.Mesdames et Messieurs, le sacrifice est, dit-on, la plus belle chose qui soit au monde, et, ne l’oublions pas, pour venir ici panser les plaies des blessés, veiller auprès du lit des mourants, il 11e fallait pas seulement quitter sa patrie.se résigner aux plus rudes privations.il fallait aussi affronter les plus effroyables dangers.Pour certains hommes, le sentiment du danger peut être une source de mâles voluptés, mais pour les femmes, c’est un instrument de torture.Aussi Mlle Mance—douée de qualités charmantes—inspirait-elle une vive compassion.A Québec, on mit tout en œuvre pour la retenir, pour la détourner de son généreux dessein.M.de Montmagny, gouverneur du Canada, ne voyait dans la fondation de Ville-Marie qu’une folle entreprise, où beaucoup d’argent et bien des vies allaient être sacrifiés.11 pressa M.de Maisonneuve de renoncer à son projet, et offrit de lui donner l’île d’Orléans pour établir sa colonie.A toutes les représentations sur la témérité de l’entreprise, M.de Maisonneuve répondit : “Je ne suis point venu pour délibérer, mais pour exécuter.Quand tous les arbres de l’île de Montréal seraient changés en Iroquois, il est de mon honneur d’aller y établir une colonie.” Ni les mille dangers de mort, ni le danger bien autrement redoutable de tomber vivante entre les mains des Iroquois et d'être emmenée en captivité ne purent arrêter Mlle Mance.Quand, au printemps de 1642, les hardis pionniers, avec des cris de joie et des chants d’actions de grâces, prirent possession de l’île de Montréal, elle était au milieu d’eux.Au bord de la forêt traversée par le soleil de mai, elle prépara l’autel où se dit la première messe.Un attrait mystérieux et puissant avait poussé Mlk‘ Mance à Ville-Marie.Le dévouement qui se dépense goutte à goutte exige une volonté suprême et l’ensemble des plus hautes vertus.Jamais le sien ne se démentit.Toujours occupée des malades et des blessés, ne reculant devant aucun travail, aucun dégoût, aucune lassitude, elle vécut dans son humble hôpital entouré d’une palissade de pieux.A Ville-Marie, il y avait des meurtrières à toutes les maisons, et, pour franchir le seuil de sa porte, un homme prenait ses armes.On vivait dans la continuelle appréhension de ces ennemis invisibles et rusés qui surgissaient partout comme des fantômes sinistres et sanglants.Jeanne Mance avait, de la sainte, l’abnégation surhumaine, le dévouement surnaturel, mais elle avait aussi les délicatesses et les faiblesses de la femme.Elle n’a lien écrit de ses impressions, mais les religieuses qui la remplacèrent à l’hôpital ont laissé des annales.Elles avouent ingénument que le service des malades—bien qu’accablant à cause des veilles qu’il nécessitait—11e leur semblait rien comparé aux frayeurs où elles étaient d’être prises par les Iroquois.“ Tous les jours, dit l’annaliste, nous avions sous les yeux les traitements cruels qu’ils faisaient souffrir à ceux qui tombaient entre leurs mains.Cela nous inspirait tant de terreur qu'il faut s’être trouvé en cette extrémité pour s’en faire une idée.Toutes les fois que quelques-uns des nôtres étaient attaqués, on sonnait le tocsin pour inviter les habitants à aller les secourir.Quand on sonnait le tocsin, ma sœur Maillet tombait aussitôt en faiblesse, par l’excès de la peur, et ma sœur Macé, tout le temps que durait l’alarme, demeurait sans parole et dans un état à faite pitié.Ma sœur de Brésoles était plus forte et plus courageuse ; la frayeur, dont elle 11e pouvait se défendre, ne l’empêchait pas de servir ses malades, ni de recevoir ceux qu’on apportait blessés ou morts.Je crois, ajoute l’annaliste, que la mort aurait été plus douce de beaucoup qu’une vie mélangée et traversée de tant d’alarmes pour nous et de compas- iço LE COIN DU FEU sion pour nos pauvres frères que nous voyions traités si cruellement.” Cette vie, Jeanne Mance l’a supportée durant trente-trois ans.Et quand les secours firent défaut, quand tout sembla perdu, son intelligente initiative, en sauvant Ville-Marie, sauva la colonie tout entière.Et maintenant que Ville-Marie est devenue une grande ville, est-il juste que rien n’y rappelle cette héroïne?Aux périlleux commencements de Montréal, Jeanne Mance a pris une part tendre et active.Elle a été la chaste gardienne de ce foyer de vaillance, où la sève chrétienne circulait si généreuse, si puissante.elle a veillé sur le berceau de Ville-Marie, sur ce rude et sanglant berceau qui rayonne de clartés célestes.“ Le respect, dit un orateur sacré, est, après la religion, le plus sublime sentiment de l’âme humaine.Lorsqu’une supériorité se découvre, lorsqu’une majesté se montre à une âme assez grande pour la reconnaître et pour la sentir, il se fait en elle une impression généreuse qui a besoin de se produire comme un hommage.” A son fondateur, Maisonneuve, le chevalier sans peur de la Vierge Marie, Montréal vient d’élever une statue.Ne convient-il pas que la femme qui a été à la peine soit aussi â l'honneur ?En ces jours de mollesse, où l’on n’a plus guère que le culte du confortable, il est bon d’arracher les âmes au présent, de reporter les regards vers cette aube étrangement pure, où apparaissent, dans leur suprême beauté, la force.la générosité.le sacrifice.‘‘ Pratiquer les grandes âmes des meilleurs siècles, tel est le but des études historiques,” disait Montaigne.Madame, appliquée à la noble tâche d’adoucir aux femmes les difficultés de la vie, vous jugerez mieux que personne si l’on ne devrait pas populariser ce qui élève et honore la femme.Vous qui descendez si volontiers de votre élévation pout secourir, pour aider les déshérités et les humbles; vous qui avez la tendre, la généreuse compassion de toutes les faiblesses, de toutes les souffrances, vous ne pouvez manquer d’avoir le respect profond de l’héroïsme, car “ le respect c’est la grandeur répondant à la grandeur.” Je suis bien au-dessous de ma tâche.Je n’ai pas su montrer dans sa beauté cette glorieuse figure du passé ; mais pour cette Française d’un cœur si noble et si grand, Votre Excellence ne saurait se défendre, j’en suis sure, d’une fraternelle sympathie.Laure Conan.Savoir-Vivre Laurence de Brives a Mademoiselle Lucy du Haut-Mont.Villa Marie à Bagnoles-de-l’Orne.2 juillet iS .Chère Lncy, J’aimerais bien mieux t’avoir auprès de moi, causer avec toi, que de l’écrire.Ce serait si agréable si amusant de courir toutes deux ce joli pays dont j’ai peur de te faire une description pâle et inexacte.C’est, vois-tu, un coin exquis de la Normandie, ce Bagnoles où l’on vient retrouver la santé.L’eau bienfaisante qu’on boit à l’une des sources a déjà rendu la vigueur à ma chère maman, que tu as vue partir si pâle, si anémiée, si fatiguée.Oncle Fleuri est aussi presque guéri de sa phlébite.Au départ, il ne lui restera plus trace de ce mal qui le clouait sur un fauteuil, lui si vif! si actif! si sportsman ! Nous remarquons aussi que les bains de la source thermale ont encore un autre et très merveilleux avantage : la peau gagne à ces ablutions une souplesse, une onctuosité qui lui donnent l'apparence du velours, à l’œil et au toucher.Quel admirable cosmétique ! (Papa dit que la nature nous fournit toujours les meilleures choses.) C’est le premier et je crois le seul que j’aurai employé pour le visage ; vraiment, les résultats sont étonnants.Je trouve encore—et je ne suis pas la seule— que la démarche est ici plus aisée et plus légère.Cela est dù, assure-t-on, à cet air d’une singulière et enivrante pureté qu’on respire à Bagnoles et aux environs.Les attaches à la terre y paraissent moins lourdes, et toutes les femmes ressemblent à des déesses marchant sur les nues.Et ces grands mérites ne sont pas les seuls que possède la jolie ville d’eaux.Elle a encore un autre charme très particulier, qu’elle doit à sa LE COIN DU FEU vallée étroite, à ses forêts épaisses, à ses gorges sauvages, à ses légendes, à ses poétiques souvenirs.La Marguerite des Marguerites, sœur de François ici-,duchesse d’Alençon, a principalement distingué et aimé dans son duché, ce Bagnoles où nous sommes.Les habitants n’ont pas encore oublié cette prédilection de la reine de Navarre; i's en sont toujours fiers.Aussi, à chaque détour des chemins, croyez-vous voir apparaître l'ombre de cette princesse charmante: c’est “l’allée de la Reine ”, la “ fontaine de la Reine”, le “ rocher de la Reine”, etc., etc., qui la rappellent sans cesse au souvenir des descendants de ceux qui l’ont vue passer dins cette campagne souriante.souriante ai-je dit, mais parfois sévère.On raconte qu’elle parlait des sources guérisseuses et des charmants paysages avec tant d’enthousiasme qu’elle entraînait à sa suite et la cour et la ville.Son poète Clément Marot célébrait, du reste, en vers les beautés du pays où de nombreux châteaux commencèrent alors â s’élever.Déjà anciens, comme tu vois, ils ont tout à fait grand air, et sont très bien conservés, pourtant.Je n’ai pas lu les Contes de la Reine ; papa dit qu’on n’ouvre pas ce volume avant l’âge de quarante ans.Mais il paraît que c’est ici, sous les arbres de la forêt d’Andaine, aux bords de la Vée et dans une allée particulièrement aimée, qu’elle dictait ses nouvelles.Aux environs, nous avons visité la forêt d’Antoi-gny, qui est d’un aspect saisissant, et un peu chaotique.Imagine que nous avons d’abord traversé une grande étendue de brayéres, où papa a cru retrouver les moors d’Ecosse.Ces bruyères sont hantées par une fée, selon la croyance de quelques paysannes très âgées, qui sont comme les gardiennes des traditions poétiques delà contrée.Nous sommes ensuite arrivés au bord d’un escarpement gigantesque, d’où j’ai aperçu une gorge profonde, très étroite, qui s’entr’ouvre cependant pour permettre d’apercevoir les coteaux de la Mayenne.Les rochers bouleversés laissent 191 sourdre de toutes parts des sources, qui forment rapidement un ruisseau large et encaissé où papa a pêché des truites saumonées et des écrevisses.Je te disais qu’il y a beaucoup de châteaux aux alentours.Ils sont bien habités et très hospitaliers pour les baigneurs de Bagnoles, auxquels on permet de les visiter.Mais il faudrait écrire sinon un volume, du moins une brochure pour te faire connaître ce délicieux pays dans tous ses pittoresques détails.On doit savoir se borner, n’est-ce pas?Je continuerai de vive voix dans quelques mois, si je ne t’ai pas laissée.Tu veux savoir comment je vis.Ici on peut choisir entre la catégorie des gens tranquilles et celles des mondains.Nous sommes entrés dans la première, comme tu l’as deviné.Papa et maman estiment qu’à la campagne ou aux eaux, il convient d’abandonner les habitudes parisiennes.et tu sais qu’à Paris ils ne se laissent pas non plus entièrement absorber par ce qu’on appelle les “ obligations mondaines”.Ce n’est pas moi qui leur ferai un crime de ne pas suivre les fêtes du Casino.J’aime bien mieux me plonger en pleine nature, sous l’ombre de ces forêts magnifiques, en face de ces paysages tour à tour riants ou presque grandioses.Ecris-moi, dis-moi si toi aussi tu t’es mise en route pour un beau coin de France, si tu t’amuses, si vous vous portez bien.Maman et moi nous t’embrassons bien affectueusement, cher Lucy.Souvenirs de maman avec mes respectueuses amitiés [tour Madame du Haut-Mont.Ta meilleure amie, Laurence.Je t’envoie l’album de Bagnoles et un gros bouquet de fleur sylvestres résistantes, que tu pourras garder frais pendant huit jours. 192 LE COIN DU FEU ENCORE MIEUX.On s'entretient beaucoup dans le inonde musical du dernier perfectionnement apporté dans la fabrication du piano Pratle ce qui, du jugement des personnes impartiales qui l'ont essayé, en fait un instrument HORS DE PAIR et capable d’éclipser tout ce qui a été produit jusqu’aujourd’hui.Ce piano a tous les attributs du piano à queue.Il possède un qualité de son particulièrement sympathique et une finesse d'accent d'une intensité extraordinaire ; le tout contrôlé par un doigté d’une délicatesse infinie, ce qui en fait un instrument unique.Nombre d’artistes déclaient SANS RIVAL ce nouveau piano.La place nous manque ici pour entrer dans tente explication technique, mais nous invitons tout amateur à visiter les salles de la Compagnie No.1676 rue Notre Dame, afin de se rendre compte,
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