Le coin du feu, 1 novembre 1896, Novembre
1e (oin du Feu REVUE MENSUELLE ABONNEMENT: j 1 ADMINISTRATION: $2.00 PAR ANNEE.' NOVEMBRE 1S9Ü / 23 RUE ST.NICOLAS.S O ÜÆ nvc A T E, E3 Li, Progrès versus Le Sentiment, Mmc Dandurand.Une Petite Réforme qui fourrait avoir de Grands Rksui.tas, Un Doyen du Diocèse de Châlons, Une Charge a Gravelotte, .Ludovic Halêvy.Notes d'un Mondain, .Muscadin.Cow Boy.Mme.D.Ce que Furent nos Pères, .* * * Le Mois Noir, .Oscar Le'onir.Le Deuil, .Jeanne d'Estève.La Page des Enfants, .Lisette.Le Féminisme Canadien a Paris, .Marée Maugeret.Harmonie, poésie, .Albert Voucher.Celles qui Pleurent, .Jeanne France.Courrier de la Mode, .Cuisine,.* * * “ Nos Fautes,”.* * * La Fée, Suite, .Le Progrès versus Le SerçtirRerif Depuis que les inventions du siècle ont donné à la pensée des véhicules aussi rapides et aussi commodes qu’aux individus mêmes, je crains bien que l’être-moral n’ait perdu de sa sensibilité.La délicatesse de nos sens : vue, ouïe, odorat, s’émousse dans l’exercice intensif que le bruit, l’éclat, les exhalaisons des engins modernes leur font subir journellement.L’âme, à qui on a ouvert aussi des voies nouvelles et des issues nombreuses, n’est plus l’essence concentrée et mystérieuse qu’elle fut.Son parfum original s'évapore de bonne heure comme l’esprit d’un liquide mal bouché.Son aspect se banalise comme la tournure des citoyens du monde, régis par la mode universelle.Et c’est grand dommage.Quand l’électricité, appliquée à la photographie, au téléphone, au télégraphe, à la locomotion, aura familiarisé l’âme d un chacun avec le spectacle animé, avec la connaissance de ce qui se passe dans toutes les contrées del'univers, l’humanité ne sera plusdrôledu tout! Oh mais, pas du tout ! Le goût de l’imitation, qui, à défaut de la tendance à la perfection, distingue la race d’Adam, ayant été exacerbé par d’incessants stimulants, nous arriverons à nous modeler tous les uns sillies autres.Et le monde n’offrira plus au touriste qu’une vaste, infinie, désolante ressemblance.Il n’y aura plus de villageois, ni de citadins, ni de chinois, ni de Québecquois, ni d’aristocrates, ni de prolétaires.Toutes ces espèces amusantes seront fondues et confondues en un type unique, fastidieux, obsédant.Les Canadiens croupiront dans un état de somnolence, qui, de chronique, sera devenu aigu.Le bourdonnement de notre plate civilisation ne sera dominé que par les gémissements de Tardivel, répétant que “ c’est la faute aux francs-maçons,” et, de temps en temps, par un cri vibrant du dernier original, par la voix d’Arthur Buies demandant à Dieu une réédition du tour de Babel ; une refonte générale du genre humain—avec l’arrière pensée ironique que les autres peuples seront bien attrapés qui recevront quelques grains de canayen dans le remodelage.Je me souviens d’avoir entendu raconter à une ancienne—quand j’étais toute petite—que lors de l'instauiation du télégraphe en ce pays, ses fils étaient partis depuis quelque temps pour la Cali-fournie.C’était l’épine de sa paisible vie de villageoise cette séparation.Elle avait dans son cœur de mère la sensation oppressive des déserts qui refoulaient ses enfants si loin, si loin que ses lettres, cheminant vers eux sans repos ni trêve, mettaient des semaines à leur parvenir.Et cette pensée que le spontané et familier récit LE COIN DU FEU SH des incidents de chaque jour—chronique puérile mais délicieusement évocatrice pour les exilés— ne leur arriverait que quand tout cela serait passé, depuis longtemps, oublié déjà, la décourageait presque d’écrire.Instinctivement certains détails étaient rejetés comme indignes de traverser mille lieues.Or, un beau jour, voilà cette merveille du télégraphe installée dans la petite ville.On l’étrenna en faveur des absents.Voici ce qu’ils reçurent une heure après que la main maternelle l’eut griffonné : “ Nous eûmes de la soupe aux huîtres à diner aujourd'hui," détail charmant qui rendait presque tangible l’instantanéité de l’information, la suppression de la distance.Eh bien, vous vous dites que ces Canadiens errants gagnèrent d’intimes joies, de consolantes pensées à l’innovation.Moi, je n’en crois rien.Ils furent plus surpris que touchés.L’intervention du banal et froid interprète télégraphique, de ce messager trop pressé dont le rôle indiscret en toute affaire est d’éventer la mèche, l’intervention de cet automate dut secrètement amortir l’effet ancien des douces missives, imprégnées de l’atmosphère domestique, remplies de renseignements inédits et fièvreusement anticipés.Les pauvres lettres durent perdre de leur charme.J1 y avait mieux !.On en brisa le cachet avec moins d’émotion, sachant qu’elles ne contenaient rien d’extraordinaire.L’annonce que la chatte eut des petits, ou que la nouvelle cuisinière a réussi le pudding, devenait beaucoup moins intéressante du moment qu’on aurait pu l’apprendre vingt jours plus tôt.La faculté de connaître aux antipodes le menu quotidien de la famille est donc encore une des fameuses “ banqueroutes de la science.” Que sera-ce donc quand un Edison—qui est probablement né—vous ' n donnera le fumet ?Pour ie coup l’exilé criera grâce ! et nous fournira un exemple du sentiment tué par la sensation.Au commencement de ce siècle, ma grand’mère vint d’Ecosse en deux mois et à travers mille dangers.Quand, des années après, son fils de dix-huit ans voulut, par une fantaisie de touriste, retraverser la mer en voilier, le souvenir des transes mortelles, coupées de long jours d’ennui, endurées jadis, durent revivre dans sa mémoire alarmée ; et le cauchemar, sûrement, fut le compagnon de ses nuits tout le temps que la pauvre femme resta sans nouvelles de son Benjamin.Et bien oui ; mais je 11e donnerais pas deux sous du bonheur d’une mère recevant aujourd’hui le cable d’arrivée d’un passager du “ Majestic ” en le comparant au délire de ce cœur gonflé d’angoisse, rongé d’inquiétudes accumulées durant des jours et des jours, à la vue du facteur qui lui apporte le message béni, écrit de la main de son fils et venu lui-même à travers les périls ! Qui n’a pas souffert ne connaît pas la plénitude d’aimer.Qui n’a connu la crainte ignore la volupté d’une absolue sécurité.Une paix monotone n’a pas, comme la guerre, ces revers pleins d’allégresse des jours de victoire.Et voilà pourquoi le progrès, qui, dans le double mécanisme—moral et physique—de l’être humain, veut suppléer l’effort, nous prive par là même des heureuses réactions qui faisaient goûter la joie de vivre.L’ouvrier, qui n’est plus qu’un rouage dans l’industrie moderne, revient le soir de son travail, sans fatigue, mais ennuyé, et incapable de savourer la pleine jouissance du repos.C’est ainsi que—soit du côté de la philosophie, soit dans le domaine physique—les savants, soucieux de l’amélioration du genre humain, n’arrivent souvent qu'à rompre l’équilibre heureux établi par le Créateur entre les deux parties de son ouvrage.Leurs déviations de l’idéal synthétique s’appellent dans le premier cas sophismes, utopies, et dans l’autre.qui sait, peut-être ?étonnantes découvertes.Que le philosophe égaré dans le sentier de sa spécialité tienne compte des lois naturelles qui s’opposent à ses théories optimistes, et que le physicien, emballé dans la voie du progrès matériel, prenne garde d’empiéter sur le domaine de l’âme, de réduire la créature à un état d’indifférente passivité.Mais à quoi bon tout cela ! L'évolution naturelle ne saurait être enrayée dans son cours.Le progrès—comme la création “ est une grande roue qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu’un ” —ou quelque chose. LE COIN DU FEU 315 La I rovidence, heureusement, est là pour veiller au salut de son œuvre.La Science, d’ailleurs, est une émanation de sa divinité, et le Progrès est l’effort de l’âme humaine vers l’Idéal—effort inhabile quelquefois comme l’élan de l’insecte vers la lumière.La Sagesse, qui sait mettre un frein à la fureur des flots, saura bien aussi réprimer les entreprises trop audacieuses de la Science et rectifier les voies du Progrès.Jouissons donc des avantages d’une civilisation avancée, sans trop regretter ce qu’elle enlève de Poésie à notre vie.Et tâchons, avec les “ droits ” qu’elle nous donne à la place, d'être au moins aussi heureux que nos aïeux.Mme Dandurand.Urje petite reforrrje qui pourrait avoir de graqds résultats (de la Semaine Religieuse') A voir la manière dont les hommes, jeunes et vieux, entendent aujourd’hui la messe dans la plupart des églises de ville et de campagne, on ne se douterait pas des progrès qu’a faits l’instruction primaire.C’est à croire que l’immense majorité des fidèles ne sait pas lite la lettre moulée et imprimée.Les uns paraissent fort embarrassés de leuts mains ; les autres les joignent plus ou moins dévotement.Beaucoup, les bras croisés sui la poitrine, se tiennent devant le bon Dieu dans 1 attitude d’une statue de bronze en face de la postérité.Ne seiait-il pas plus simple d’imiter ces demoiselles et ces dames, et de suivre la messe dans un livre de prières ?Lorsque je fréquentais le catéchisme de ma paroisse—il y a de cela bien des printemps—mon vieux curé me disait : “Un chrétien qui va à la messe sans son livre de prières ressemble à un soldat qui part pour la guerre sans fusil.Il y a beaucoup de ces soldats là aujourd’hui.Sérieusement, je crois donner un excellent conseil à tous les chrétiens peu fervents, c’est à-dire aux trois-quarts et aux neuf-dixiémes de l’autre quart, en les engageant à se munir d’un livre de prières.Ils éviteront d'abord beaucoup de distractions : un point qui 11’est pas à dédaigner.Us donneront le bon exemple à quantité d’écoliers et de petits jeunes gens, qui ont leur paroissien dans leur poche et n’osent l’en tirer.Enfin—c’est la chose essentielle—ils auront entendu la messe avec foi, piété et intelligence.Eh oui ! avec intelligence.Combien y a-t-il de bacheliers, de licenciés, et même de docteurs ès lettres et és sciences, capables de dire quel est l’évangile qui se récite à la messe le second dimanche du carême, ou quelle fête de saint se célèbre le premier du mois de mars ?On assiste à la messe, à vêpres, aux offices et aux cérémonies de l’Eglise, sans y rien comprendre.Quoi d’éton-nant qu on s'y ennuie et qu’on finisse par 11’y plus revenir ?La religion des vieux siècles chrétiens devait être, je crois, une religion éclairée et savante.Qui n’a pas la foi du charbonnier doit avoir la foi du docteur.On ne saurait croire quelle intelligence de la religion catholique peut donner un paroissien complet à celui qui saurait s’en servir.Dogme, morale, liturgie, poésie, tout le cycle de l’année religieuse est renfermé dans cet humble livre qui coûte une trentaine de sous.Que peuvent faire si longtemps les dévots dans l’église?disent les libres-penseurs.C’est bien simple : ils lisent, ils étudient, ils méditent, ils prient, Mon vieux curé, cité plus haut, disait souvent : “ Oh ! que le diable est fin, mes très chers frères ' ” Il avait bien raison.Le diable inspire de lire les mauvais journaux et il détourne de lire ses Heures.De cette façon, il arrive que cet humble et grand talent de la lecture sert au mal et ne sert pas au bien.Il aveugle au lieu d’éclairer, corrompt au lieu de moraliser.Que chaque chrétien se procure un bon livre de prières et en use à l’église ; il n’en faudra pas davantage pour produire les plus heureux changements, pour amener la plus pacifique et la plus pure des révolutions.Quoique très affaibli, aujourd’hui, m’est avis que l’esprit chrétien aurait bientôt fait, pratiquement, de reprendre son empire, si tous les fidèles, a l’exemple de ce que faisaient leurs pères, allaient à la messe.leparoissien sous le bras.Un Doyen du diocèse de Ch dion s. 316 LE COIN DU FEU \Ji\e charge a Gravelotte La campagne de 70 créa des romanciers, des drama-lurges et des poètes ; elle créa même des reporters, et M.Ludovic Halévy se signala comme le plus complet et le plus admirable d'entre eux.Son Invasion n’est pas en effet autre chosequ’une série de reportages précieux où 1 écrivain, s'effaçant lui-même, met en scène les acteurs ou les héros des drames qu’il raconte, et se borne à enregistrer leurs dépositions.Mais M.Ludovic Halévy sut si bien écouter, et si bien traduire ce qu’il avait entendu, que ses récits composent une des histoires delà guerre les plus vivantes qui aient été écrites.Ici, c’est un officier de hussards qui parle, .Temps splendide.Tout le monde très confiant, très gai.Le bruit se répand que la bataille est gagnée, que les Prussiens se retirent.Arrive une division de cavalerie : chasseurs d’Afrique, lanciers et dragons de la garde.Nous voilà maintenant huit régiments de cavalerie dans cette vaste plaine.Les officiers se retrouvent, se reconnaissent, vont les uns aux autres, causent le plus joyeusement du monde.Un officier apporte une grande peau de bouc pleine de café.La chaleur étant ardente, on accourt, on se presse, et, avec de grands éclats de rire, on se bouscule pour boire.La brigade de la garde et les chasseurs d’Afrique avaient accompagné l’Empereur jusqu à Conflans ; là, ils avaient été relayés par un escadron de guides et par deux autres régiments, qui avaient pris l’escorte jusqu’à Stenay.On interroge les officiers : “ Que disait-il ?Quelle figure avait-il ?” etc.De minute en minute, un coup de canon.On n’y faisait pas grande attention.A quatre heures, la canonnade reprend avec la plus violente intensité.C’est la bataille qui recommence.Grande poussière à l’horizon.Qu’est-ce que c’est que cette grande poussière P On nous reforme en bataille ; on nous porte en avant.Nous apercevons distinctement des mouvements de troupes cherchant à déborder notre aile droite.Le colonel envoie en reconnaisance, sur Bruville, un sous-officier et trois hommes hardis, intelligents, et bien montés.Ils partent, descendent au grand galop la pointe du ravin qui était devant nous et disparaissent dans la vallée.Mais, au bout de quelques minutes, nous les voyons de l’autre côté du ravin, escaladant, toujours au galop, la pente au sommet de laquelle était le village.En approchant des maisons, ils îeçoivent et rendent quelques coups de feu.Le village était occupé.Les quatre hommes se replient, reviennent du même train dont ils s’en étaient allés, et rendent compte au colonel.Nous commençons à souffrir du feu de 1 aitil lerie ennemie ; une batterie prussienne vient s’établir à gauche du village, à bonne portée et en excellente position pour nous faiie le plus grand mal.Cette batterie se met à tirer, et, en un instant, nous couvre de projectiles.Deux hommes et quatre chevaux sont atteints par des éclats d’obus.Un officier d’état-major arrive porteur de cet ordre du général en chef : “ Ramasser toute la cavallerie, la faire charger en masse afin de dégager la droite de la ligne menacée.Il y avait toujours la même grande poussière a l’horizon.Nous échangeons quelques paroles avec l’officier d’état-major.Nous lui demandons ce qu’il pense de ce nuage.11 Nons avons d’abord cru, nous dit-il, que c’était de la poussière française ; une grande reconnaissance du maréchal Lebœuf ; mais nous nous trompions : cest de la poussière prussienne.Ce sont les réserves qui entrent en ligne.La bataiile n’est pas finie.’ Cependant, nous nous ébranlons.La brigade légère fait demi-tour par pelotons et rompt par quatre, au galop.Nous descendons le ravin, d’une vitesse insensée.J’entends les hommes dire joyeusement autour de moi: “ On va chargei ! Ça va chauffer ! ” Nous allons droit devant nous, passant par-dessus les haies, sautant des rigoles et des fossés, traversant des cours de fermes.Les obus prussiens nous font la conduite ; toutes les habitations, d’ailleurs, silencieuses, abandonnées, désertes.Cependant, dans une cour de ferme, un malheureux enfant d’une douzaine d années, debout dans un tombereau, poussait des cris aigus, dansait et gambadait en nous regardant passer.Quelque pauvre petit idiot qu’on avait oublié là.Nous remontons le ravin, nous franchissons la route de Verdun et nous nous trouvons haletants, LE COIN DU FEU en nage, hommes et chevaux, adossés à un bois, formés en bataille, la gauche à la grande route.Plus de projectiles prussiens.Nous voyons se rallier devant nous le régiment de chasseurs d’Afrique qui, par une charge en fourrageurs bien conduites, venait de dégager le plateau et‘avait obligé à une retraite précipitée les batteries prussiennes qui nous mitraillaient.Mais, quand les chasseurs d’Afrique, en se ralliant, déblaient le terrain, nous apercevons devant nous, à travers la poussière, un immense développement de cavalerie ennemi.Deux régiments étaient rangés en bataille, et, derrière leur aile gauche, se tenaient plusieurs autres régiments formés en masse profonde.On s’arrête un instant, le général et notre colonel semblent se consulter : — Laissez-nous faire un feu avant de charger, mon général, dit le colonel.— Non, répond le général Montaigu, l’ordre est formel.Et mettant l’épée à la main, il s’écrie : — A l’arme blanche ! Allons, messieurs ! Le colonel alors se tourne vers son régiment qu’il embrasse du regard, et, debout sur ses étriers, le sabre haut, avec un geste qui aurait peut-être paru banal sur le champ de manœuvres, mais qui était sublime à ce moment-là, commande d’une voix éclatante : — Escadrons, garde à vous, pour charger ! Sabre à la main, au galop, marche ! Les trompettes sonnent la charge, et tous les officiers répètent le commandement : “ Chargez ! ” L’entrain des hommes est admirable.Nous n’avons pas besoin de les exciter.Il y a de l’émotion dans tous les cœurs, mais une émotion haute et généreuse.Nous partons.Nos excellents, légers et courageux petits chevaux bondissent de sillon en sillon.Le cheval aussi bien que le cavalier s’anime et se grise à la guerre.Rapidement la distance se rapproche, et, à travers le nuage de poussière qui nous enveloppe, nous apercevons la ligne ennemie, imposante et calme.C'est une grande masse qui nous paraît immobile, et qui vient à nous cependant, mais qui vient au pas, comme certaine de sa force, au-devant de notre torrent.Nous rassemblons et nous enlevons violemment nos chevaux.317 Nous approchons ! Nous approchons ! Un grand cri se fait entendre : — Chargez ! Chargez ! Qui le pousse ce cri ?Tout le monde.Il sort à la fois de toutes les poitrines.Des hourras frénétiques l’accompagnent.On entend le petit bruit sec de mille revolvers déchargés en même temps.U nous semble que le canon et la mousqueterie se taisent.Quant à moi, couché sur l’encolure de mon che val, les étriers chaussés jusqu’au talon, l’éperon au flanc, les rênes courtes, le sabre et une poignée de crins dans la main gauche, le revolver dans la main droite, je jette deux coups de feu dans la muraille vivante qui me fait face, et j’entre dans cette muraille, enlevé, poussé, porté par cinq ou six braves cavaliers de mon peloton qui s’écrient : “Les voilà ! Les voilà ! Nous les tenons !” Je fais brèche, je pénètre.Mon cheval aussitôt, après un écart terrible, se cabre follement.Il a reçu un violent coup de pointe dans l’épaule.Presque désarçonné, je suis comme remis en selle par une masse qui me tombe sur le bras gauche.C’est un hussard, mon plus proche voisin, qui vient d'être atteint et renversé.Alors, juste en face de moi, au-dessus de la crinière d’un cheval alezan, je vois deux grands yeux bleus, doux et sans colère, une longue barbe blonde sous un casque noir à l’aigle d’or.Ces deux yeux me regardent.Je tire un coup de revolver.La tête blonde disparaît le long de l’encolure du cheval, le corps s’affaisse et roule.Un visage brun, dur et ensanglanté, une manche d’habit bleu passent ensuite devant mes yeux.Mon revolver rate.Mon sabre, repris de la main droite, pare un violent coup de plat de sabre.Le choc a été si dur que mon bras retombe tout engourdi.Je me retourne, je regarde.Personne autour de moi.Mes hommes ont été ramenés.Je m'écrie : “ A moi ! à moi ! ’’ Je me sens à la nuque une sorte de chaleur moite et écœurante.Je ramène mon gant tout ensanglanté.Une vigoureuse estafilade m’était tombée du ciel sur la nuque.Je n’avais pas eu le temps de m’en apercevoir.En cet instant, près de moi, passe le colonel ; son malheureux cheval avait le poitrail presque coupé en morceaux, et laissait derrière lui une trace rouge.Le colonel, lui aussi, faisait de vains LE COIN DU FEU 3iS efforts pour rallier les hommes.Les dragons et les lanciers de la garde, lancés à notre rescousse, viennent augmenter le désordre.Six régiments de cavalerie française et autant de régiments allemands sont entassés, confondus pêle-mêle dans un étroit espace.On entend les cris et les commandements, et aussi des gémissements dans les deux langues.Les morts et les blessés, hommes et chevaux, couvrent déjà la terre.C’est sur des cadavres qu’on galoppe, qu’on se cherche, qu’on se poursuit, qu’on se but, qu’on se tue.Au milieu de cette mêlée, j’aperçois le général qui, tout à l’heure, au premier rang, nous avait si bravement entraînés à la charge, démonté, courant à pied, brandissant son épée, blessé à la tête, la figure rouge de sang.Des cavaliers ennemis le poursuivent.11 va être atteint.Un officier de hussards prussiens—dolman vert, tresses jaunes et noires, à peu près l'uniforme de notre régiment des guides—pique droit sur le général d’une course effrénée.Il va l’atteindre.Non; le cheval est emporté, dépasse le but.L’officier prussien, un tout jeune homme, fait pour l’arrêter de vains efforts ; le cheval continue sa course et l’emméne au milieu d’un petit groupe de lanciers de la garde ; il reçoit au passage cinq ou six coups de pointe, dont un en pleine gorge ; il tombe à la renverse sur la croupe, puis glisse, mais une jambe est engagée dans l’étrier.Ainsi accroché par le pied, l’officier est traîné pendant une cinquantaine de mètres ; il se détache enfin du cheval et reste immobile, par terre, sur le dos.L’animal, aussitôt, s’arrête ; un de nos hommes s’approche, le prend par la bride et l’emmène.Cependant le ralliement sonne de part et d’autre.Les débris de nos hussards, pêle-mêle avec des cavaliers de toutes armes, repassent le ravin.Les chevaux sont exténués, rendus, brisés.On se reforme, non sans peine, sur le plateau opposé.On se compte.On fait l’appel.Le général Legrand a été tué dans la mêlée.Le général Mon-taigu a disparu.El un tel?qui l’a vu ?“ Moi ! répond un camarade, il est tombé à quatre pas de moi, tué raide d’une balle en pleine poitrine, dès le commencement de l’affaire ; toute la charge lui a passé sur le corps.—Et un tel?—Moi je l’ai vu.Il était emballé parson cheval.11 est prisonnier, s’il n’est pas tué, car il s’en allait droit vers les dragons hanovriens.” En ce moment arrive épuisé, haletant, les yeux hagards, tout couvert de sang, sur un cheval à moitié fourbu, un adjutant.Ses vêtements en lambeaux et son sabre en lire bouchon témoignent éloquemment des combats corps à corps qu’il a dû livrer.Il ramène un de nos camarades qui est littéralement haché de coups de sabre : nez enlevé, poignets coupés, etc., etc.Au loin, nous apercevons la cavalerie prussienne qui se reforme, elle aussi, en désordre, et bien loin du plateau dont elle nous avait disputé la conquête et dont la possession ne restait en définitive ni aux uns ni aux autres, après cette sanglante diversion.Nous ramassons nos morts et nos blessés sur le plateau de Doncourt.Le premier blessé que je rencontre est un capitaine de dragons.Il a la tête fendue, la cervelle sort et fait bourrelet en dehors du crâne.Il râle dans un buisson d’épines.Ses mains sont affreusement déchirées.— Sommes-nous vainqueurs ?me dit-il, en soulevant ses paupières alourdies.Et moi, je ne pouvais lui répondre ni oui ni non, car cette question qu’il m’adressait, nous nous l’adressions tous à nous-mêmes: “ Où sommes-nous ?Qu’est-ce que nous avons fait aujourd’hui ?” Voilà les phrases qui étaient sur-toutes les lèvres.Je fais descendre un homme de cheval.Il enlève sa selle, prend sa couverte, l’étend par terre.Sur cette couverture nous plaçons le blessé et nous nous mettons en route.Il souffrait et gémissait horriblement.Cependant, il put me dire quelques mots : — Je suis marié.J’ai deux enfants.Il y a un petit portefeuille dans la poche de ma veste.Dans ce portefeuille une lettre pour ma femme, avec l’adresse.Je vous recommande cette lettre.Nous rencontrâmes, par bonheur, un cacolet.On étendit le blessé sur une des- sellettes.Il y avait de l’autre côté un mort pour faire contre poids, un tout jeune homme, maréchal des logis aux lanciers de la garde.Nous restons là une grande heure, visitant les sillons, ramassant les blessés et les morts.Nous remontons sur le plateau et nous retrouvons le régiment, qui opérait un mouvement en arriére.Mauvais signe.On était inquiet, triste.Neuf heures du soir.Nuit noire.Au loin, très au loin, plusieurs incendies.Ludovic Ilalévy. LE COIN DU FEU 319 Motes d’un /farçdairç PENSÉES INTIMES.Certaines personnes ont également de singu-'ièies notions sur la reconnaissance — spécialement à l’égard de celle qui leur est due.J’en ai fait l'expérience hier en écoutant causer dolem-ment mes trois cousines entre elles.Ceux qui liront mon livre me reprocheront peut-être de choisir mes exemples dans la famille.Mais qu’y puis-je ?Je ne choisis pas ; je prends mes matériaux où je les trouve.Mes trois cousines sont des anciennes et des célibataires— “ Dieu merci 1 ” (sic) Elles ont un neveu—Arthur—qui fut comme leur enfant.Orphelin de bonne heure, le soin de son éducation et de son élevage leur fut entièrement abandonné.Pauvre Arthur ! nous nous sommes souvent demandé dans la famille comment il se retirerait de cette éducation de vieille fille, dans quel état il sortirait de cette bâche bien close, bien calfeutrée où si s farouches gardiennes l’abritaient contre tous les courants d’air de l’ordre naturel aussi bien que de l’ordre moral.Leur culte idolâtre pour sa santé et (on me pardonnera) pour ses fonds de culottes menaçaient d’en faire un malade imaginaire ou un petit-maître tâtillon.Les bourrades et la gymnastique violente du collège combattirent heureusement la sensibilité et la délicatesse de cette fleur de serre.Restait l’esprit de méthode des bonnes tantes poussé â l’intensité d'une idée fixe, et dont nous appréhendions les effets pour un garçon fatalement destiné â vivre, tôt ou tard, dans une sphère moins béatement tranquille que la maison des trois sœurs.La règle de cette maison c’est le système métrique appliqué au mouvement.Le chat, l’oiseau, Arthur, les horloges, le boulanger ; bêtes, gens et choses n’évoluaient que selon un certain ordre établi et dans une mesure de temps inflexiblement mesurée.La plus légère déviation â cette machine automatique est une catastrophe.Que la blanchisseuse n’apparaisse pas à l’heure fixée, par exemple ; que le neveu rentre avec une tache ou un accroc à son habit ; qu’un orage subit empêche qu’on aille à cinq heures dire son chapelet â 1 église, ce sont là de ces épreuves qui rendent la vie, par moments, bien dure à'mes cousines —épreuves dont elles ne se consolent que par la pensée qu’elles font gagner le ciel.En principe elles admettent qu’une maison se salisse ne serait-ce que pour fournir un prétexte au ménage périodique du samedi; mais cette rétrocession de l’état propre à l’état poussiéreux doit se faire insensiblement, discrètement, comme le mouvement imperceptible d’une horloge qui laisse doucement retomber ses poids : des miettes qu on écrase sur le tapis, une trace de boue sur le Perron, quelques gouttes de vin sur la nappe les révoltent.Et ce ménage du samedi ! cette coutume séculaire, cette obligation du brouhaha hebdomadaire, on y tient comme à un rite sacré.Si quelque événement extraordinaire empêchait les domestiques de l’accomplir selon les règles immuables, elles se lèveraient plutôt elles-mêmes à quatre heures du matin pour tout faire de leurs propres mains.Il faut que le dimanche matin le sucrier d’argent brille d’un éclat nouveau sur la nappe immaculée du déjeuner.Il faut que dans la cuisine les catalogues soient tendues sur un parquet fraîchement récuré, et que le chat blanc ronronne prés d’un poêle reluisant, d’un récent polissage.Autrement il semblerait à ces trois femmes que le soleil a manqué de se lever.Arthur était entré dans cet engrenage.Il formait partie intégrante du mécanisme.Comme un derviche emballé dans son mouvement de rotation il subissait la fascination de la monotonie.Il avait la passion delà routine.Quest ce qui l’a sauvé de l’enlisement dans cette ornière?.Ah il faut le demandera ses tantes indignées.Pensez donc que le malheureux a bien eu, un jour, l’idée de se marier ! L’imprudent ! le téméraire.Etait-il sûr de retrouver ailleurs la vie à laquelle il était accoutumé ?Respecterait-on, vénèrerait-on ses préci 320 LE COIN DU FEU euses habitudes ?Problème redoutable qu’il aborda le front serein.Il se maria.Ah ce jour là, la machine pensa se détraquer irréparablement.— “ Allez donc maintenant vous donner un mal infini pour élever des enfants, qui vous abandonnent sitôt qu’ils en trouvent le prétexte, et ne vous savent aucun gré de votre dévouement ! ” Voilà huit ans qu’Arthur s’est émancipé.Il a aujourd’hui six enfants, en plus de sa jolie et très aimable femme.Cela fait une famille fort joyeuse, fort bruyante et agitée, où la symétrie, l’ordre et la ponctualité sont moins honorés que chez les bonnes tantes.[e vis hier ma cousine Sophie qui revenait de chez Arthur.Justement elle est la plus méticuleuse des trois.C’est elle qui, quand elle va communier le matin de bonne heure, ne couche pas dans son lit la veille au soir, afin de.le diable m’emporte si je sais en vertu de quel calcul de prévoyance ou de quelle économie de temps elle repose sur un canapé pour ne pas défaire son lit.Je l’ai oublié.Mme Arthur est une douce et complaisante maman, autour de laquelle les bébés s’ébattent en toute liberté.—Figure-toi, mon cher,me confie Sophie, sortant de ce purgatoire de bruit et de désordre, qu’on venait de balayer à fond le parquet de la nursery quand tous ces petits sauvages-là sont arrivés avec des biscuits qu’ils égrenaient à qui mieux mieux.Je regarde Marie qui semblait ne s’apercevoir de rien.“ Mais, ma chère ! lui fis-je remarquer, vos enfants auront bientôt mis cette pièce dans le même état où elle était ! ” C’est à peine si elle leur jeta un regard indifférent en disant : — Ah chère tante, s’il fallait se tracasser pour si peu !.On ne peut pas discipliner ce petit monde là aussi strictement que vous pensez.Que voulez-vous ! On nettoie tous les jours, et l’on se contente de la réalité sinon de l'apparence de la propreté.” Hein ?c’est riche ! — Et Authur ?demandai-je.Pour le coup elles reprirent en chœur, non sans une nuance d’amertume :— — Arthur ! c’est comme s’il n’avait jamais connu que cela ! Qu’il dine à six heures, ou à six heures et quart ; qu’il retrouve ses pantoufles sous son lit ou dans le cabinet de toilette ; qu’il mette des manchettes dépareillées ou des chaussettes bleues reprisées en blanc, tout cela lui est égal ! Pas un souvenir pour le temps où on le soignait comme un tou-tou gâté.Pas le moindre éloge pour ses pauvres vieilles tantes qui se sont échinées à le dorloter.— Bien mieux ! continue Sophie en solo, si on a le malheur de risquer une petite observation à sa femme, il s’interpose tout de suite, et nous réplique avec un air un peu agacé : “ Laissez donc, chères tantes.Tout le monde n’est pas parfait comme vous !” — Ali les enfants ! ils sont tous ingrats, conclu l’une d’elles avec des larmes dans la voix.Il est certain que si cet affreux Arthur avait un cœur reconnaissant, il aurait la décence de faire mauvais ménage avec sa charmante femme pour ne pas contrister ses pauvres tantes.Muscadin.Cow Boy Note Bibliographique.Nousavons lu avec plaisir et intérêt “ Cow Boy” que son auteur,.M.Auzias-Turenne, a eu la bonté de nous adresser.L’ouvrage, qui est dédié à M, Pau) Bourget, est une peinture, ou, plutôt, un croquis pittoresque et saisissant de cette vie sauvage mais libre et fière de la vie des Cow Boys dans l’Ouest américain.Les impressions qu’on y trouve ont ce cachet de fraîcheur, de vérité, de spontanéité qui garantit l’authenticité du témoignage oculaire.Les caractères y sont prestement enlevés, et l’on reconnaît avec plaisir parmi ces héros des ranchs américains—et au nombre des plus hardis—quelques braves Canadiens.Nos compatriotes, rendus à la vie indépendante et aventureuse, semblent reconquérir toutes les LE COIN DU FEU 321 vertus de leurs vaillants ancêtres.M.Auzias-1 urenne nous les montre dans son livre comme de dignes fils des pionniers de la Nouvelle France.La noblesse, la chevalerie, ces instincts de race qu’ils apportent dans leurs rapports avec les camarades du ranch, mettent une note poétique dans cette vie rude des prairies.L’intégrité de la critique nous force à faire une Petite réserve dans les éloges que mérite l’ouvrage de M.Auzias-Turenne.Nous avons relevé dans Ce que furent Nous tirons d’un ouvrage fort remarquable, publié en I-rance par l’un de nos compatriotes ( “ L’Avenir du peuple canadien-français,” par E.de Nevers), et dont il sera parlé dans l’histoire de notre littérature, les citations suivantes.Les canadiens, dit le père Leclerc,* au milieu du XVIIe siècle, sont pleins d’esprit et de feu, de capacité et d’inclination pour les arts, quoiqu’on se pique peu de leur inspirer l’application aux lettres, a moins qu’on ne les destine à l’église___ J’avais peine à comprendre, ajoute le même, ce que me disait un jour un grand homme d’esprit, sur le point de mon départ pour le Canada, où il avait fait séjour et rétabli les missions des Ré" collets (c’est le révérendissime père Germain Allart, depuis évesque de Vences), que je serais surpris d’y trouver d’aussi honnesles gens que j’en trouverais ; qu’il ne connaissait pas de province du Royaume où il y eut à proportion et communément plus de fond d’esprit, de pénétration et de politesse, de luxe, même dans les ajustements, un peu d’ambition, de désir de paraître, de courage, d’intrépidité, de libéralité et de génie pour les grandes choses ; il nous assurait que nous y trouverions même un langage plus poli, une énonciation nette et pure, une prononciation sans accent, l’avais peine à concevoir qu’une peuplade formée de personnes de toutes les provinces de France, de mœurs, de nature, de condition, d’intéiêt, de génie si différents et d’une manière de vie, coutumes, éducation si contraires fut aussi accomplie qu’on me la représentait.Lorsque je fus sur les lieux je reconnus qu’on 11e m’avait rien flatté.Les Canadiens, c’est-à-dire les créoles du (1) Premier établissement (te la Loy dans la Nouvelle France.son récit—qui révèle pointant un don rare de conteur—certaines négligences de style, dues probablement au fait que le livre a été imprimé loin de son auteur.(Il a été en effet confié à un éditeur parisien h Cette remarque n’est qu’une parenthèse que nous nous hâtons de fermer pour conclure que Cow Bay est une œuvre originale et d’une lecture attachante.Mme D.qos peres Canada, dit le père de Charlevoix, le premier lus t°n'en de la Nouvelle France, respirent en naissant 1111 air de liberté qui les rend fort agréables dans le commerce de la vie, et nulle part ailleurs on ne parle plus purement notre langue.On ne remar que même ici aucun accent.On ne voit point en ce pays de personnes riches, et c’est bien dom-mage, car on y aime à se faire honneur de son bien, et personne presque 11e s’amuse à thésauriser.On fait bonne chair, si avec cela on peut avoir-de quoi bien se mettre ; sinon, on se retranche sur la table pour être bien vêtu.Aussi faut il ajouter que les ajustements vont bien à nos créoles.Tout ici est de belle taille et le plus beau sang du monde dans les deux sexes : l’esprit enjoué, les manières douces et polies sont communes à tou-:, et la rusticité, soit dans le langage, soit dans les façons, n’est pas même connue dans les campagnes les plus écartées.11 règne dans la Nouvelle" Angleterre et dans les autres provinces du continent de ’’Amérique soumise à l’Empire Britannique une opulence dont il semble qu’on nesçaitpas profiter; et dans la Nouvelle France une pauvreté cachée par un air d’aisance qui ne paraît point étudié.Le colon anglais amasse du bien, et ne fait aucune dépense superflue ; le Français jouit de ce qu’il a, et souvent fait parade^de ce qu’il n’a point.Celui-là travaille pour ses héritiers ; celui-ci laisse les siens dans la nécessité où il s'est trouvé lui-même, de se tirer d’affaires comme il pourra.Les Anglais Américains ne veulent pas de la guerre, parce-qu’tls ont beaucoup à perdre ; ils ne ménagent point les sauvages, parce qu’ils ne croient point en avoir besoin.La jeunesse française, par des raisons 322 LE COIN DU EE U contraires, déteste la paix, et vit bien avec les naturels du pays dont elle s’attire aisément 1 estime pendant la guerre et l’amitié en tous temps.]e ne sçais si je dois mettre parmi les défauts de nos canadiens la bonne opinion qu’ils ont d eux-mêmes.Il est certain, du moins, qu’elle leur inspire une confiance qui leur fait entreprendre et exécuter ce qui ne paraîtrait pas possible à beaucoup d’autres.Il faut convenir, d’ailleurs, qu ils ont d'excellentes qualités.Nous n’avons point dans le Royaume de province où le sang soit communément si beau, la taille plus avantageuse et le corps mieux proportionné.On prétend qu’ils sont mauvais valets, c’est qu’ils ont le cœur trop haut et qu’ils aiment trop leur liberté pour vouloir s’assujettir à servir.D’ailleurs, ils sont fort bons maîtres.On accuse encore nos créoles d’une grande avidité pour amasser, et ils font véritablement pour cela des choses qu’on ne peut croire si on ne les a point vues.Les courses qu’ils entreprennent, les fatigues qu’ils essuient, les dangers auxquels ils s’exposent, les efforts qu’ils font passent tout ce qu’on peut imaginer.H est cependant peu d’hommes moins intéressés qui dissipent avec plus de facilité ce qui leur a coûté tant de peines à acquérir et qui témoignent moins de regret de l’avoir perdu.Aussi n’y a-t-il aucun lieu de douter qu’ils n’entreprennent ordinairement par goût ces courses si pénibles et si dangereuses.Ils aiment à respirer le grand air, ils se sont accoutumés de bonne heure à mener une vie errante ; elle a pour eux des charmes qui leur font oublier les périls et les fatigues passés, et ils mettent leur gloire à les affronter de nouveau.” Le baron de la Houtan, qui passa quelques années au Canada, écrivait à la date du 2 mai 16S4 à un de ses parents en France :— « Vous saurez que les canadiens ou créoles sont bien faits, robustes, grands, forts, vigoureux, entreprenants, braves et infatigables ; il ne leur manque que la connaissance des belles-lettres.Us sont présomptueux et remplis d’eux-mêmes, s estimant au-dessus de toutes les nations de la tenu.Le sang du Canada est fort beau, les femmes y sont généralement belles, les brunes y sont îares, les sages y sont communes, et les paresseuses y sont en assez grand nombre ; elles aiment le luxe au dernier point, et c’est à qui mieux prendra les maris au piège.“ Les païsans y sont à leur aise, etje souhaiterais une aussi bonne cuisine à toute notre noblesse délabrée de France.Que dis-je païsans ?Amende honorable à ces messieurs.Ce nom-là, pris dans la signification ordinaire, mettrait nos canadiens aux champs.Un Espagnol, si on l’appelait villageois, 11e froncerait pas plus le sourcil, ne relèverait pas plus fièrement sa moustache.Ces gens-ci n’ont pas tout le tort après tout, ils chassent et pêchent librement ; ils ne paient ni sel, ni taille ; —en un mot, ils sont riches.Voudriez-vous donc les mettre en parallèle avec nos gueux de païsans?Combien denobles et de gentilhommes jetteraient à ce prix là les vieux parchemins dans le feu ! ” M.de Bougainville, dans un rapport sur l’état de la colonie, préparé quelques années avant la conquête, s’exprimait comme suit :— “ Le Canadien est hautain, glorieux, menteur, obligeant, affable, honnête, infatigable pour la chasse, les courses, les voyages qu’ils font dans les pays d’en haut, paresseux pour la culture des terres.On est peu occupé de l’éducation de la jeunesse, qui ne songe qu’à s’adonner de bonne heure à la chasse et à la guerre.Coin de la Rue Peel.itüJlLUlA PROPOSITION.Nous nous proposons do faire l’impossible pour donner satisfaction à nos clients et acquérir leur entière confiance.LES Lecteurs .ET Lectrices nu;.“ Coil) â Fea” Sont instamment (priés de visiter la m y I* - ârt-r^Up DISPOSITION.Nous disposons de moyens qui nous permettent d’offrir des meubles neufs et de goftt, au prix qu’on pourrait se procurer des meubles démodés à l’encan.GRANDE EXPOSITION DE FABRIQUES ET IMPORTES Spécialement pour notre clientèle.Les visiteurs sont toujours bienvenus, qu’ils achètent ou non.RENAUD, KING & PATTERSON, 1 650 et 652 rue Craiâ Cotte chaise est en chêne poli avec siège en cuir frappé.Seulement $4.00.Cette chaise est en chêne poli avec siège en cuir frappé.Seulement $4.00.Nouvelle Manière de Poser les Dentiers sans Palais Le Gouverneur a Gaz Imperial DENTS POSEES SANS PALAIS S.A.BROSSEAU, L-D-S., No.7 Rue ST.LAURENT.Montreal Extrait les Dents sans Douleurs par l’Electricité et fait les Dentiers d’après les procédés les plus nouveaux.Dents posées sans Palais et Couronne do Dents ou en Or en Porcelaine posées sur les Vieilles Pacinos.FERA EPARGNER DE 15 a 30 p.c.sur votre Compte de Gaz S’adapte aux poêles à gaz, aux grils à gaz, aux engins à gaz et h toutes les fins manufacturières et éclairantes .On pout le voip fonctionner chez GARTH & CIE, 536 RUE CRAIG.ii 5694 LE COIN DU FEU.327 Le Fenûrçisnie Carçadierç a Paris Une intéressante réunion féministe a eu lieu le mois dernier à la mairie toujours hospitalière de Saint-Sulpice, à l’occasion du passage à Paris de Miss Wilson, déléguée du Conseil international des Femmes, fondé par lady Aberdeen, femme du gouverneur du Canada.Miss Wilson, en vraie Américaine, que n’effraient ni les distances à parcourir, ni les océans à traverser, venait de faire dans l’Europe du nord une tournée d’apostolat féministe, en vue d’enrôler toutes les sociétés dans le Conseil international.La séance a été ouverte par Mme.Maria Martin qui, en termes charmants, dans un français presque impeccable auquel l’irréductible accent des enfants d’Albion ne fait que prêter une saveur de plus, a présenté la jeune déléguée à l’assemblée, et réclamé pour elle l'indulgence de l’auditoire, indulgence tout à fait inutile d’ailleurs, car Miss Wilson s’exprime fort bien en français, et la forme de son discours était aussi agréable que le fond était intéressant.Elle a exposé le but de cette association, qui tend à unir toutes les femmes du monde entier dans une même pensée et dans un même effort vers l’amélioration de l'humanité par l’augmentation de l’influence de la femme.Comme moyen pratique d’y parvenir, le Conseil a décidé qu’un congrès international serait assemblé à Londres en 1898, et le voyage de Miss AVilson avait pour but de réunir les adhésions à ces futurs assises du féminisme.Ce congrès aura une physionomie toute particulière, étant donné le mode de composition adopté.Destiné à réunir les représentants de tous les pays du monde, il a dû procéder p ar voie de suffrage à plusieurs degrés, car si chaque groupe, fût-il formé de deux personnes, était autorisé à envoyer deux délégués, il n’y a pas de raison pour que les congressistes ne se trouvent une armée innombrable.Or, les armées innombrables sont bonnes pour combattre, mais non pour discuter, et les organisatrices du futur congrès nous semblent avoir agi avec une sagesse tout à fait anglo-saxonne en n’admettant aux délibérations que les représentants de groupements, et dont elles n’ont pas à connaître les subdivisions.Reste à savoir si cette organisation pourra s’adapter au féminisme français dans les conditions où il est actuellement.Nous ne le pensons pas, et voici pourquoi : Les groupes féministes français, au nombre de quatorze, ont tenté à un moment donné de se réunir en un seul faisceau, sous le nom de Fédération féministe française; mais, pour des raisons qu’il ne nous appartient pas de discuter, l’accord fut vite troublé et l’association fut dissoute.Il est question de la reconstituer en ce moment, et il est probable qu’en prévision du congrès de Lon- dres, les organisatrices vont redoubler de zèle pour obtenir une fusion, qui serait très désirable, si elle était possible.Or, est-il donc impossible de la rendre possible ?Parlons ici avec la franchise que veulent bien nous reconnaître nos adversaires eux-mêmes.Nous répétons: Est-il impossible de rendre possible la fédération de tous les groupes féministes ?Alors qu’ils étaient tous recrutés exclusivement parmi ceux qui ne sont nullement offensés, mais plutôt flattés d’être qualifiés du nom de libres-penseurs, les groupes fédérés n’ont pu demeurer longtemps d’accord.Maintenant que des éléments différents se sont mêlés à la grande bataille féministe; maintenant que, parmi celles mêmes qui appartiennent aux partis politiques et religieux—ou irréligieux—il en est quelques-unes assez intelligentes et assez loyales pour comprendre et reconnaître que l’immense appoint des femmes chrétiennes ne peut plus être considéré comme une quantité négligeable ; maintenant que ces mêmes sages du parti comprennent encore que la querelle haineuse de classes sociales doit disparaître dans la grande campagne humanitaire qu’est, que doit être exclusivement le féminisme, n’est-il pas tout indiqué que la fédération rêvée doit être rendue accessible à tous les partis politiques, à toutes les croyances religieuses, à toutes les opinions philosophiques.et surtout à toutes les classes de la société ?Et pour obtenir ce résultat dont la nécessité s’impose, n’est-il pas évident qu’il faut que toutes les questions irritantes soient rigoureusement éliminées, et toutes les violences résolument écartées du programme?Les statuts de la fédération doivent poser en principe que le groupement se fera sur le terrain féministe exclusivement, le seul sur lequel tout le monde puisse être d’accord.Nous avons constaté avec plaisir qu’elles étaient nombreuses à la réunion de dimanche, les féministes qui estimaient, comme nous, qu’il était tout à la fois de la pire maladresse envers l’auditoire et du plus mauvais goût envers la représentante de lady Aberdeen, de faire sous prétexte de féminisme l'apologie du socialisme.Le socialisme est une denrée peu appréciée au Canada, et ailleurs encore.Nous croyons donc que c’est compromettre gravement la cause féministe, et en France et à l’étranger, de s’obstiner à la représenter comme indissolublement liée à la cause socialiste.Quel joli moyen, en effet, d’obtenir l’adhésion des hautes classes sociales, que de brandir devant elles l’étendard du socialisme ! L’exemple qui nous vient du Canada est bon à méditer et à imiter.Il y a là, entre les femmes, des raisons de désaccord autrement graves que chez nous : deux races, deux religions, deux lan- 328 LE COIN DU FEU gués, une partie de la population subissant d’instinct l’entraînement des Etats-Unis, l’autre s’en défiant d’instinct aussi.Avec de pareils éléments de désaccord, nous n’avons pas de peine à croire Miss Wilson quand elle nous dit qu’elles ont eu un peu de mal à s’entendre ; mais enfin elles se sont entendues, et il est bien évident que l’accord n’a pu se faire qu’au moyen de concessions réciproques et par un respect absolu des opinions adverses.On croira sans peine que si les femmes canadiennes passaient leur temps à discuter religion ou nationalité au lieu de s’occuper exclusivement de la question féministe, elles ne seraient jamais tombées d’accord et n’auraient pu obtenir les résultats importants qu’elles ont acquis dans le peu d’années que compte leur association.C’est ainsi qu’elles ont obtenu l’admission des femmes dans les comités d’enseignement et d'éducation, l’installation de “ matronnes " pour la surveillance dans les prisons, qui sont mixtes, en Amérique, l’organisation de l’enseignement manuel et culinaire pour les jeunes filles, la création d'un corps d'inspectrices du travail des femmes et des enfants dans les usines, les manufactures, les ateliers, les magasins.Leur influence est si manifestement bienfaisante sur tous les points où elle s’exerce que nul ne songe à la leur disputer ; les gouvernants ont pris l’habitude de tenir compte des requêtes qu’elles leur présentent, et, selon le joli mot de Miss Wilson, ils s’accoutument à voir dans ces requêtes la voix collective des mères de la nation.En somme, les femmes canadiennes n’ont pas, légalement, le droit de suffrage, mais elles l’ont moralement, et nul ne songe à s’en plaindre.Le féminisme a eu au Canada la rare bonne fortune d’être protégé par une femme dont le cœur et l’intelligence sont à la hauteur de la situation prépondérante qu’elle occupe ; en ce pays où la condition des femmes est relativement heureuse, le mouvement féministe ne pouvait être mieux personnifié qu’en cette noble femme, qui, par sa situation, est à l’abri de la plupart des misères dont est semée la vie des autres, et qui n'a pas craint de prendre la direction d’un mouvement auquel, personnellement, elle a tout à donner, et rien à demander.C’est pourquoi nous nous faisons un devoir en même temps qu’un plaisir d’adresser à lady Aberdeen nos plus chaleureuses félicitations.Nous voudrions espérer que son généreux exemple trouvera dps imitatrices dans les hautes classes de notre société française, mais nous craignons qu il n’en soit rien, si désirable que cela puisse être.Les féministes de notre pays n’ont qu’à s’en prendre à elles-mêmes de cette abstention dont quelques-unes parmi elles commencent à saisir les causes et à redouter les suites.Nous l’avons dit lors du Congrès d’avril, et nous le répétons plus hardiment encore aujourd’hui, que l’expérience nous a montré la défiance causée, parmi ceux que nous aurions voulu amener au parti, par la violence des doctrines si maladroitement mêlées au féminisme, l’union tic se fera jamais tant qu’on n’attrapas résolument éliminé du programme toutes les questions irritantes sur lesquelles l’accord demeurera éternellement impossible.Il nous semble bien que c’est ainsi qu’on l’entend au Canada, et Miss Wilson, en déclinant l'invitation que les déléguées des syndicats lui faisaient de se rendre à la Bourse du travail, en plein foyer socialiste, a prouvé très nettement que le Conseil international, dont elle était le porte-parole à travers l’Europe, n’avait garde de confondre Socialisme, qui veut dire haine et guerre de classes, avec Féminisme, qui veut dire paix et amour pour toute l’humanité.Marie Manger et.Harmonies A Mel,c S.Vos doigts légers couraient sur le clavier d’iveire; Il neigeait au dehors et la nuit était noire.Vous souvient-il encor de ces moments heureux ?Un charme indéfini nous isolait tous deux, Et l’instrument portait de votre âme à mon âme Le sourire, les pleurs, toute l'humaine gamme, Tout ce qui vibre en nous, ce que l'éternité Dans les globes de feu peuplant l’immensité Lance avec la lumière à travers les distances.Et tout ce qui s’agite au fond des consciences ! Sommets où n’atteint pas le verbe insuffisant, L’art divin vous domine et son vol de géant D’un coup d'aile affranchit mon obscuie pensée Enchantements vécus dans cette heure passée, Arpèges expirant en murmures confus, Soupirs mélodieux, accords interrompus Par l’orage enfiévré des grandes harmonies, Vous ouvrez à l'esprit les sphères infinies.Albert Vauchcr. LE COIN DU FEU 329 Celles qui Pleureqf (Du Féminisme Chrétien.) APPRENTIE DE LA VIE A Germaine G.Germaine.Onze ans, pâle et blonde, grands yeux gris rêveurs et tendres, physionomie douce et triste ; robe noire très simple.Mlle Pauline, sa tante.Quarante ans.Grande ressemblance avec Germaine, également pâle et blonde, sourire mélancolique, beauté effacée, passant inaperçue.Jean, le frère aîné de Germaine, 13 ans, grand brun, joli garçon, l’air autoritaire et sûr de lui.Chambre simple et presque pauvre.GERMAINE, entrant un peu essouffle.Bonjour, tante chérie.Me voilà, je me suis sauvée.Oh ! la bonne après-midi, près de toi.(Elle l’embrasse avec effusion).MA D EMOIS EI.LE PAULI N E.Mais, ma mignonne, es-tu donc venue sans permission?Tu t’es sauvée!.GERMAINE.Puisque j'ai la permission de papa une fois pour toute.chaque jeudi après-midi.MADEMOISELLE PAULINE.N'importe; tu aurais dû demander à ta belle-mère si elle t’autorisait.GERMAINE.Elle aurait voulu me garder.Elle s’arrange toujours pour remettre ses visites au jeudi, parce qu’elle ne se fie pas à la bonne de Bébé, et qu’elle compte sur moi pour les surveiller tous deux.MADEMOISELLE PAULINE.Eli bien, ma chérie, c'est une preuve de confiance dont tu devrais être fière.GERMAINE.Je n’en suis pas fière du tout.Cela me vole mon seul bonheur de la semaine.J'aime tant être auprès de toi, tante! Il me semble que c’est encore ma pauvre maman qui est là.Elles s’embrassent tendrement, les larmes aux yeux ; puis, se maîtrisant, prennent leur ouvrage.MADEMOISELLE PAULINE, s’efforçant de prendre un air indifférent.Tes pantoufles avancent-elles ?Il faut te dépêcher.Jamais elles ne seront prêtes pour la fête de ton papa.GERMAINE.Je me dépêcherai.On me permettra d’en faire un peu à la pension.(Avec un soupir.) Et puis, si elles ne sont pas prêtes, ça 11e fait rien, va.Cela lui est si égal, à papa ! MADEMOISELL U INF.Veux-tu bien te taire !.C’est fort mal.Je suis sûre qu’il sera ravi.GERMAINE, très sérieuse.Non, tante.Ces choses-là lui sont indifférentes.11 n’a pas paru ravi du tout du joli cache-nez que tu m'as fait tricoter pour ses élrennes.Il ne le porte point.Papa ne s’occupe que de ses affaires, et puis un peu, quand il rentre, de sa femme et de Bébé.sinon, ma belle-mère ferait des scènes.MADEMOISELLE PAULINE.Et de ton frère.il s’en occupe.je le sais.GERMAINE.Oui, c’est vrai ; il veut que Jean soit le plus fort de sa classe, qu’il arrive à Saint-Cyr.Il surveille ses notes, et le gronde ou le récompense.Je voudrais être un "arçon, il s’occuperait aussi de moi.MADEMOISELLE PAULINE, 4 part.Oui, par amour-propre.Un fils qui a des prix, qui est reçu à Saint-Cyr, cela fait honneur.(Haut.) Et toi, chérie, as-tu eu de bonnes notes à ta pension ?GERMAINE.Oui, tante: tous mes Très-bien, et première en narration et en ouvrage à l’aiguille.MADEMOISELLE PAULINE.Bravo ! Comme tu dois être contente ! GERMAINE.Qu’importe ?Personne n’y fait attention.MADEMOISELLE PAULINE.Personne ! Et moi?.Moi qui suis si heureuse de tes succès ! GERMAINE.Oh ' pardon, tante ; c’est vrai, toi, tu tn’aimes et tu t’intéresses à mon travail.( Eclatant en sanglots.) Pourquoi n’est-ce pas toi qui as remplacé maman, dis, tante ?Toi au moins tu serais une vraie petite mère, nous aimant, apprenant à papa à nous aimer.MADEMOISELLE PAULI \ E, très troublée.Pourquoi ?.Moi ?.Remplacer ta mère ! Mais tu es folle, ma pauvre petite ! Cela ne se pouvait pas.Jamais on n’y a pensé.GERMAINE.Si, on y a pensé, cousine Sidonie me l’a dit.Toute la famille le voulait.Et même papa t’ai- 330 LE COIN DU FEU niait bien.Oh ! nous aurions été si heureux, si heureux ! Tandis qu’à présent nous sommes si malheureux ! Elle se jctlc dans les bras de sa tante, qui pleure avec elle, ne sachant que lui dire.GERMAINE.Elle ne nous aime pas.elle gronde toujours.et papa a toujours l’air fâché.Maman était si douce! Comme toi, tante.comme toi! Dis, pourquoi n’es-tu pas notre maman?.Est-ce toi qui n’as pas voulu ?MADEMOISELLE PAULINE, très émue.Moi !.Comment peux-tu croire?Moi qui vous chéris tant! Mais tais-toi, je t’en prie, tais-toi, ne parlons plus de ces choses.jamais, si tu m’aimes.On vient.essuie tes yeux.qu’on ne sache pas.Rapidement elles reprennent leur ouvrage et se composent un air calme.On frappe; c’est Jean.JEAN.Bonjour, matante.Je viens chercher Germaine.Dépôche-toi, petite ; belle-maman est tout à fait fâchée.Tu as oublié qu’elle voulait aller à la Préfecture et dans un tas d’autres endroits.Vite, arrive garder Bébé.GERMAINE, se révoltant.Non, je ne veux pas.Dis-lui que j’étais sortie avec tante.MADEMOISELLE PAULINE, sévère.Oh ! Germaine, un mensonge ! (pius doucement.) Tu n’aimes donc pas ton petit frère ?GERMAINE.Si, tante, je l’aime bien ; mais il est si méchant, si gâté ! Et je suis grondée quand je ne peux pas l’amuser et le faire rire.JEAN.C’est vrai qu’il n’est pas commode, le mioche.Ah ! c’est déjà un petit homme, il faut qu’on lui obéisse.MADEMOISELLE PAULINE.Il s’y prend de bonne heure!.Un despote en herbe !.Va vite, ma Germaine, sois raisonnable, dévouée, toi.Allons, un petit sacrifice ! (L’attirant a die, très bas.) C’est notre lot dans la vie, vois-tu, de nous sacrifier, de nous dévouer.Fais ton apprentissage, petite femme! Tu y vis, n’est-ce pas ?GERMAINE, un peu fébrile.Oui, tante, j’y vais tout de suite.J’ai eu tort de partir.Je vais bien faire rire Bébé.Jean va pour sortir, après un bonjour poli.MADEMOISELLE PAULINE.Eh bien, Jean, tu ne m’embrasses pas ?Tu n’aimes donc plus ta vieille tante ?JEAN, d’un air de condescendance.Si, je t’aime bien ; tu es autrement gentille que la vieille fée de là-bas.(se penchant vers clic.) Embrasse-moi, si tu veux.Seulement, tu comprends, quand on devient un homme, il faut perdre ces habitudes enfantines.Dans la rue, tout en marchant vite.GERMAINE.Dis donc, Jean, pourquoi tante Pauline n’a-t-elle pas épousé papa ?Tu dois savoir ça, toi ?JEAN, très important.Bien sûr, que je le sais.GERMAINE.Pourquoi, dis ?Elle n’a pas voulu?JEAN.Elle ! ah bien, oui !.Elle eût été trop contente ! GERMAINE.Alors, pourquoi, puisque papa l’aimait bien?JEAN.Sûr, que papa l’aimait bien ; mais il aimait encore mieux les monacos.GERMAINE.Les ?.JEAN.L’argent, la fortune, quoi ! Et comme belle-maman était bien lotie sous ce rapport.GERMAINE.Mais puisqu’il avait bien épousé maman, qui n’était pas plus riche que tante ?JEAN.Ca, ma petite, c’était un emballement, une erreur de jeunesse.excusable, du reste : il n’avait alors que vingt-cinq ou vingt-six ans.Mais on ne recommence pas pareille sottise, surtout quand une fortune se présente.Je tâcherai que son expérience me serve.pas d’emballement !.Et toi, Germaine, fais bien attention, quand tu seras pour te marier.Une belle position, de l’argent, c'est l’essentiel.Là, nous voilà arrivés, au revoir ! GERMAINE, le retenant, suppliante.Tu ne montes pas avec moi ?Elle me gronderait moins, devant toi.Et puis lu sais si bien amuser Bébé par tes drôleries ! JEAN.Tu es bonne, toi ! Risquer d’attraper quelques éclaboussuies.et faire le polichinelle pour amuser ce monsieur !.Grand merci!.J’ai de l’ar- LE COIN DU FEU 331 gent, papa m’en a donné pour mes bonnes places ; je vais louer une bicyclette et faire un petit record avec mes camarades.Bien du plaisir ! GERMAINE, très doucement, sans rancune.Bien du plaisir, petit frère ! MADEMOISELLE PAULINE, demeurée seule, peste rêveuse un long moment, puis murmure d’une voix enfantine : Pourquoi rt’es-tu pas notre maman ?Est-ce toi qui 11 as pas voulu ?(joignant les mains, tandis que deux grosses larmes coulent lentement sur ses joues p fil es.) Ail ! je les aurais tant aimés !.tous ! Jeanne France.Courrier de la ode La mode a, cette année, de délicieuses fantaisies, et une femme de goftt peut être très bien mise, sans grands frais, si elle observe ces “ à côté’’ de la mode qui en font tout le charme.On achète une robe de laine, de drap ou de soie ; la coupe en sera parfaite si on suit nos patrons à ta lettre, et qu’011 les applique avec science sur la femme qui doit les porter.Ce 11’est pas tout.La garniture enjolivera l’étoffe de façon à l’éclaircir et à l’éloigner de la banalité.CORSAGE DE DINER.Pour en donner une idée, voici un type inédit d’une grâce réelle ; un corsage de satin gris perle à pois noirs agrémenté d’une draperie de crêpe liberty bleu pâle formant nœud de côté ; un galon de jais et acier souligne les bordures.ROBE DE VISITE.Robe de lainage vert épinard à chinés en relief de soie noirs.Corsage figaro en drap mousseline noir à ceinture de soie et revers de drap blanc.Chapeau Directoire en drap blanc doublé de velours noir à biais de velours et touffes de plumes.Cabochons de strass.Gants blancs.FANTAISIES DE VILLE.Toilette de visites.en sicilienne tabac ; col empiècement en guipure de cordonnet de soie bise.Bordure de soie bise en étole, devant.Manches et col de guipure.Capote dernier genre en chenille noite perlée de jais bleu paon ; plumes et aigrettes bleutées, chou de velours rubis.Bottines de chevreau et bas de soie tabac ; talons plats, quoique assez hauts.Autre toilette en moire de laine gris bleuté à plastron de velours ponceau ; revers dé velours bordé de galon vieil or et boutons ivoire.Jupe unie froncée derrière.Capote de velours miroir mandarine avec plumes noires.La troisième toilette est en drap beige roux à empiècements de velours vert ; les pointes de la jupe sont également à soufflets de velours.Empiècements et lés sont brodés de motifs de soutache noire.Capote de feutre beige.Ruche de velours vert au bord.De coté, plumes de coq et plumes roses.MANCHONS ET FOURRURES.On est aux fourrures plus que jamais ; celles-ci sont agrémentées de dentelles et parfois d’une autre fourrure tranchant sur la première.La mode est aux nœuds en fourrure.Oui, de grands nœuds entourant le cou, formant coques et pans avec boucle de strass.Ces nœuds de vison, chinchilla, astrakan, hermine, seront une des faveurs de la saison.Les pèlerines très courtes, en deux fourrures dissemblables ; les jaquettes de loutre à revers de fourrure, les collets de fourrure, les étoles de martre, chinchilla, breitschwantz, vison, etc., se garnissent de coquilles de dentelle.On avait annoncé de très gros manchons mous, et cependant Grumvald, Révillon et les autres grands fourreurs ne font que de coquets manchons, de moyenne grandeur, à sabots de dentelle de chaque coté.Ils sont les premiers à mêler la dentelle et les broderies aux pelages les plus sauvages.POUR CES MESSIEURS.Un mot pour ces messieurs, nos fils ou nos maris.On porte des paletots assez longs, pas ajustés, en drap bleu marine plutôt que l'aubergine délaissée cet hiver.Collets de fourrure, le pantalon un peu large, la cravatte nouée de largeur moyenne.Le col droit on à coins cassés.Pour le bal, habit de beau drap de soie sur gilet blanc ou noir.Le gilet blanc plutôt que le noir pour le bal .Chemise à petits plis avec un seul beau bouton.Gants gris ou blancs.Souliers vernis. 332 LE COIN DU FEU t ÜJL.Cuisine.Coulez Palais de Glace.Faites dissoudre six grammes de gélatine dans de l’eau que vous main-tenez tiède, jusqu’au moment de vous en setvir.Faites^caraméliser ioo grammes de sucre dans une casserole, et a joutez-y la gélatine en le passant et remuant vivement.Pendant qu’on opère ce mélange, la casserole étant sur le feu, une deuxième personne doit battre prestement 6] blancs d’œufs en neige, y n Sler 30 grammes de sucre en poudre préparé à l’avance, avec un peu de sucre vanillé, et le verser dans le me main leste, et retirez aussitôt du le tout dans un moule huilé, laissez lacez dans un endroit frais.Imites vec du lait du sucre caramalisé et ix jaunes d’œufs, une crème brûlée ue vous versez sur le 'gâteau en le peut le préparer la veille.Marrons Glacés.Il y a deux manières de faire des marrons glacés : l’une plus savante; mais que sa longueur a fait abandonner ; l’autre moins régulière, mais généralement suivie parce qu’elle est bien plus expéditive.Dans les deux cas, on fait bouillir, à petit feu, les marrons dépouillés de leur première enveloppe, et on ¦ les épluche en prenant grand soin de ne pas les ’briser.Dans le premier procédé, on les plonge dans un sirop à 15 degrés élevé successivement parla cuisson à tS°, puis à 24°, puis à 2S, à 32 et à 330 en faisant donner chaque fois quelques bouillons et laissant les marrons dans le sirop pendant vingt-quatre heures.Dans l’autre procédé, on fait tout de suite un sirop à 25 degré=, et on élève le lendemain à 32° par une cuisson très lente.x LE COIN DU FEU 333 ft Wos Fautes ” Par M.Raoul Rinfret.Entrée.—Il nu faut pus donner à ce mot le sens de vestibule (pièce qui s’offre la première lorsqu’on entre dans une maison).On dira: Suspendez votre paletot dans le vestibule, et non dans Ventrée.L’entrée est la porto elle-même.Entretenir.—Les expressions : Entretenir Vidée de, l’opinion île, des doutes, sont des anglicismes dans le sens d’avoir l’idée de, d’avoir des doutes.Il est cependant correct de dire: entretenir îles doutes (pour: nourrir des doutes), entretenir ses idées (pour: rêver, méditer).O’est encore un anglicisme do dire : Entretenir quelqu’un, dans le sens de le recevoir chez soi, comme dans cette phrase : Cette dame a k.vniktenu plusieurs de ses amies hier; il faut: a reçu plusieurs de ses amies.Envaler.—Corruption d'avaler.Envoi.—C'est un anglicisme (invoice) de donner à ce mot le sens du facture, de note (donnée par un marchand à l’acheteur, indiquant, en détail, la nature, la quantité, la qualité et le prix des marchandises).Épailler.—Est, en français, un terme de métallurgie Empailler de l’or (le purifier).Il ne faut pas donner à ce mot le sens de disperser, éparpiller, jeter ça et là.Épergne.—Mot anglais, malgré son apparence ; se tra' duit par surtout: grande pièce de vaisselle d’argent ou do cristal qu’on place au milieu de la table, dans un dîner.Épcurer.—N'est pas français.Dans le sens actif, dites : effrayer, faire peur à.Epeuré est cependant français, et signifie saisi de frayeur.Epingles.—Jouer aux éimnolks est une expression vieil euse.Dites • Jouer à lu poussette : jeu d’enfants, qti consiste à mettre deux épingles en croix en les poussant l’une sur l’autre.Épinglette.—Est en français une petite épingle.L’ornement de toilette de femme que l'on appelle ici, à tort, épinyletle, se nomme eu français broche.Éplan.—.Vest pas français.Dites éperlan : petit poisson de mer.Éplucher.—Signifie en français : enlever ce qu’il y a d° mauvais dans des herbes, des graines : éplucher de la salade, des pois.C’est une faute de dire : éplucher des pommes de terre, des oiq lions.Dites: peler, bien que l’on dise quelquefois: éplucher une poire.Éplure.—X’est pas français.Dites : pelure de pomme de terre, dépêche, d’oignon.Époussctoir.—Est en français un petit pinceau à l’usage du diamantaire.Dites plumeau, plumait, si ce qui sert à épousseter est fait de plumes ; et brosse, s’il est lait de poils durs.Équiper.—Signifie en français : pourvoir des choses, des vêtements nécessaires: Soldat équipé.Ce mot n’a pas le sens de malpropre, sale.Il est tombé dans la boue, il est bien malpropre, et non ; bien équipé.C’est une faute de donner à s'équiper le sens de salir ses vêtements.Comme lu t’es sali en travaillant ! et non : comme tu t’es équipé ! Equipollent.—Ne dite pas eu equipollent, mais à l’equipollent ; c’est-à-dire il proportion.Vous payerez il ('equipollent de ce que vous avez reçu, et non : en equipollent.Éridelle.—Ne dites pas éridelle, mais ridelle, pour désigner chacun des deux côtés d’une charrette.Ermite.—-Ne dites pas : jeu de l’ermite, mais jeu du .solitaire, ou simplement te solitaire : tablette do bois percée de trous, dans lesquels ou introduit des fiches do bois d'os ou d’ivoire.Il faut qu’il ne reste qu’une seule fiche, après avoir pris les autres comme on prend au jeu de dames.Érocher — N’est pas français ; dites : épierrer (enlever les pierres de.) ; épierrer un champ.Escabeau.—Ne dites pas escabeau, mais tabouret, pour désigner le petit meuble qu’on se met sous lespieds lorsqu’on est assis.Escabeau est en français un siège do bois élevé sur quatre pieds, sans bras ni dossier.Si vous voulez désigner l’échelle à deux montants réunis par une charnière, dites échelle double, et non escabeau.M ais il faudra dire échelle de peintre ou échelle de tapissier, si vous voulez parler de deux échelles réunies par le bout, et que l’on écarte à la base en les assurant au moyen d'un crochet ou d’un corde.Esclopé—Corruption d’éclopé: boiteux, estropié.Escouer.—Corruption de secouer.Escousse-—Ne dites pas: j’attends depuis une bonne escousse, depuis une petite escousse ; mais : J'attends depuis longtemps, depuis quelques instants, quelques minuits.Quelques personnes croient, à tort, ([u escousse est une corruption do secousse, et elles diront : j’attends depuis une bonne secousse.Espagnol.—Ne dites pas : En chien espnynol, mais un chien épagneul, on simplement un épagneul.Espérer—Il ne faut pas donner à ce mot lésons d’attendre.Attendez-moi un instant, et non espérez-moi un instant.Espérer ne peut s’employer que pour les choses futures.Ait lieu de: J’espère que vous vous êtes bien amusé, dites : J’aime à croire que vous vous êtes bien amusé.Ou dit cependant: J’espère que vous vous portez bien ; pour: je suppose, je pense, je crois que vous vous portez bien.Essuie-main.-—C’est une faute d’appeler essuie-main la serviette de toilette.JJ essuie-main est le linge qui sert spécialement à essuyer les mains.Estampille.—C est une faute d’appeler estampille le petit cachet volant que l’on colle sur les lettres pour les affranchir.Dites, timbre-poste, ou simplement timbre.On appelle indifféremment estampille ou timbre, l’empreinte appliquée sur les lettres pour indiquer la date et le lieu de leur départ ou de leur arrivée. 334 LE COIN DU FEU La Fee CHEZ MADEMOISELLE DE KERDIC.(Suite.) Mademoiselle de Kerdic.—Que veut Monsieur, François.François.—Mademoiselle, il veut se noyer.Mademoiselle de Kerdic, d'un ton naturel et digne.—Qu’est-ce que c’est donc ?(Le comte leu regarde tour à tour avec un mélange d’embarras et de surprise soupçonneuse.) Monsieur, une fois rentrée chez moi, j’espérais être à l’abri d’une persécution.vraiment inexplicable.J’ai beau rappeler mes souvenirs, je ne vous connais pas.Que me voulez-vous ?Le Comte.—Mademoiselle, je ne puis concevoir.il est impossible.(Il la regarde encore.) Mademoiselle de Kerdic.—Votre extérieur, Monsieur, semble annoncer un homme dont l'esprit est sain, et cependant.Le Comte, très poli.*—Ma conduite est aussi folle qu’inconvenante, n’est-il pas vrai ?Mais veuillez me croire sur parole, Mademoiselle, les circonstances singulières dont je suis le jouet justifient ce qui vous paraît être le plus inexcusable de mes procédés.—Il m’a suffi, au reste, de vous voir en face un seul instant, pour être assuré qu’une personne comme vous n’a jamais trempé dans une intrigue—et pour regretter amèrement l’indiscrétion obstinée—dont je me suis rendu coupable envers vous.Mademoiselle de Kerdic, souriant légèrement.—Je crois, en effet, qu’il vous a suffi de me voir en lace pour éprouver un sincère regret de votre poursuite ; bien des femmes, même de mon âge, Monsieur, vous pardonneraient plus difficilement peut-être votre contrition d’à présent—que votre offense de tout à l’heure.Quant à moi, Dieu merci, je vous pardonne de grand cœur l’une et l’autre.Le Comte.—Mademoiselle, vous me faites sérieusement injure, si vous croyez avoir été en butte à la galanterie banale d'un fat.Je suis, comme j’ai eu l’honneur de vous le dire, le jouet de circonstances vraiment extraordinaires au dernier point, et.Mademoiselle de Kerdic.—Il suffit, Monsieur : chacun a ses affaires.—Mais, enfin, quel qu’en soit le motif, vous avez fait une course forcée : voulez-vous vous reposer un peu ?Le Comte.—Oh ! je me garderai bien de vous gêner davantage.* Mademoiselle de Kerdic, le comte, François.Mademoiselle de Kerdic, en passant.—Vous ne me gênez pas.au contraire; on aime à voir de près, quand on est rassuré, les objets de son effroi, et j’avoue que vous m’avez fait grand peur dans ce bois ; restez donc.à moins que les rôles ne soient changés, que ce ne soit moi maintenant qui vous.Le Comte, avec un geste poli.—Permcttez-moi du moins de me présenter à vous plus régulièrement : je me nomme le comte Henri de Com-minges.Mademoiselle de Kerdic.— Asseyez-vous donc, monsieur de Comminges.*—(Elle lui montre un fauteuil près de la cheminée, et s'asseoit de son côté.—François, depuis l'entrée de sa maîtresse, suit la conversation avec un intérêt souriant; il conserve en général cette attitude et cette physionomie pendant toute la pièce; seulement, chaque Jots que ses services sont réclamés, il sort de son extase et devient sombre.) Mais nous n’avons plus de feu.François.on gèle ici, mon ami, tu entends ?François, soucieux.—On gèle.on gèle.(Il S'approche de la cheminée, et se courbe péniblement pour attiser le feu.) Qu’est-ce que vous direz donc quand vous aurez mon âge?Eh ! Seigneur, si vous étiez forcée d’allumer le feu pour les autres, vous ne gèleriez pas tant.** Mademoiselle de Kerdic, avec douceur.— Allons, tais-loi.(Au comte.) Vous n êtes pas de ce pays, Monsieur ?LeComte.—Non, Mademoiselle; j’habite Paris.Je n’étais même jamais venu en Bretagne .François, agenouillé devant le feu.Du bois vert, avec ça.Je vous l’avais bien dit qu il ne, serait jamais sec pour l’hiver, votre bois.mais quand on est le maître, on a toujours raison, et puis, après ça, on gèle.eh ! Seigneur, voilà : Mademoiselle de Kerdic, tranquillement.— Vous devenez terrible, François 1—Je vous demande pardon pour lui, monsieur de Comminges, c’est un vieux serviteur.(A François.) Voyons, ôte-toi de là.Je vais vous faire bon feu.un peu de patience.(Elle se lève.) Le Comte, se levant sans se dérider encore.— Souffrez que je vous épargne ce soin, Mademoiselle.* François, le comte, mademoiselle de Kerdic.*# Le comte, mademoiselle de Kerdic, François. LE COIN DU FEU 335 Mademoiselle de Kerdic.— Non, vraiment.Vous n’êtes pas habitué A ces détails de ménage.Le Comte.—Je vous en prie.à la guerre comme à la guerre.(Il se met à genoux gravement et accommode le feu.* *) Mademoiselle de Kerdic, assise,—Ainsi, monsieur, vous n’étiez jamais venu dans notre pays ?Puisque vous aviez le désii de visiter la Bretagne, permetLz-moi de vous dire que vous ayez mal choisi votre saison ; la Bretagne, en plein hiver, offre de faibles agréments aux touristes.Le Comte, toujours agenouillé,—Mon Dieu ! mademoiselle, je ne suis pas un touriste ; je n’ai pas choisi ma saison, et je n’éprouvais aucun désir de visiter la Bretagne.Vous avez des soufflets ?— fort bien.pardon.—Non.des circonstances mystérieuses, et qui ne sont pas sans une nuance de tidicule, m’ont seules déterminé à ce voyage auquel j’étais d’autant plus loin de penser, que j’en méditais un beaucoup plus séiieux.plus lointain.Mademoiselle,simplement,—Dans le Nouveau Monde ?Le Comte, légèrement, en se rasseyant.—Oui, dans un monde tout à fait nouveau .{Changeant de ton.) Mais je suis honteux de vous entretenir si longtemps de ce que me concerne.Vous habitez, mademoiselle, un pays d'un aspect poétique.J’ai eu l’honneur de vous rencontrer, si je ne me trompe, dans un lieu que d’antiques légendes ont rendu populaire.Cette forêt dé Broceiyande.cette fontaine de Merlin ont joué autrefois un grand rôle dans votre mythologie nationale ?Mademoiselle de Kerdic, souriante et doucement ironique: c'est son accent ordinaire.—En effet, monsieur : cela nous compose même un voisinage assez incommode.Nous ne pouvons nous attarder dans les environs, mon vieux François et moi, sans nous exposer à d’étranges mortifications.La superstition locale, aidée du crépuscule, nous prête une teinte merveilleuse, qui en général fait fuir les passants.Il est vrai (saluant.) qu’elle les attire quelquefois, ce qui forme une agréable compensation.Le Comte, regardant fixement.—Vous connaissez mon aventure, mademoiselle?Mademoiselle de Kerdic.—Je ne connais pas votre aventure, monsieur, et j’ajoute que je n’éprouve pas un désir très-particulier de la connaître.Mais il est évident, quelque peine que j’aie à concilier cette idée avec la parfaite raison dont vous me semblez doué, il est évident que votis avez cru suivre en ma personne je ne sais qu’elle apparition * François, Mademoiselle de Kerdic, le comte.* François, mademoiselle de Kerdic, le comte.surnaturelle.une fée sans doute.Hélas ! Monsieur, pourquoi n’était-ce qu’une illusion ! Vous ne le déplorez pas plus amèrement que moi.Les fées rajeunissaient.Le Comte, souriant.— Mon Dieu, mademoiselle, je suis ni d’un caractère ri dans une situation à débiter des fadeurs ; vous pouvez donc me croire sincère, lorsque je voit?déclare que plus je vous vois et plus je vous entends.François, s'avançant.—L’heure du dîner de Mademoiselle est sonnée.Mademoiselle de Kerdic, se levant.—Ah ! François, ce n’est pas bien.Vous êtes indiscret envers monsieur le comte, et cruel envers moi.A mon âge, un compliment perdu 11e se retrouve pas.Le Comte, qui s’est levé.—Mille pardons, Mademoiselle.Je me retire.(Riant.) Mais vous n’y perdrez lien.Je voulais dire, mademoiselle, que vous me forcez de reconnaître une vérité dont j’avais douté jusqu’ici.C’est qu’il y a pour certaines femmes une jeunesse éternelle, qui se nomme la grâce.(Il la salue.) Mademoiselle de Kerdic, riant.—Avez-vous faim, monsieur le comte ?t Le Comte.—Moi, mademoiselle ?Hélas ! je n’ai jamais faim.Mademoiselle de Kerdic.—’I’ant mieux.Je n’hésite plus à vous proposer de partager un dîner d’ermite.Met deux couverts, François.François, une serviette sur le bras, a déjà posé une nappe sur la table qu’il a apportée près du feu.Il paraît satisfait de ce qu’il entend ; tout en cssui/-aut lentement une assiette, il s est laisse glisser sur un siège, et suit la conversation, en applaudissant de ta tête.Le Comte.*—Je ne sais véritablement, mademoiselle, comment vous remercier d’un accueil si obligeant et si peu mérité.Mademoiselle de Kerdic.—Ne m’en remerciez donc pas, d’autant plus qu’il entre, je vous l’avoue, un grain de curiosité dans ma politesse.Fh, bien, François, est-ce que tu dors, mon ami ?** François, se lève d’un air soucieux ; va nrendre, '¦n grondant,deîTassiettes et des verres dans le buffet.— Eh! Seigneur.il est triste, à mon âge, de ne pouvoir goûter une minute de repos.(Le comte dépose dans un coin son chapeau, sa canne et son paletot, comme un homme qui s’installe.François appuyé des deux mains sur la table, poursuit :) U faut convenir que les riches sont heureux ! Mademoiselle de Kerdic.—Que veux-tu dire?voyons ! Explique-toi.Mademoiselle de Kerdic, le comte, François.Le comte, mademoiselle de Kerdic, François, assis dans le grand fauteuil. 33
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.