Le parler français, 1 décembre 1914, La langue et l'esprit
LA LANGUE ET L’ESPRIT Un peuple parle la langue qui convient le mieux à son esprit,, qui rend le plus exactement sa manière de penser, qui exprime avec le plus de fidélité sa conscience.« Le langage est le miroir de la société )), disait Sayce.(1) On risque sans doute de se tromper, si l’on concluait du langage à la race ; il est juste de conclure du langage à l’esprit du peuple qui le parle, à son mode de penser, et, presque toujours, à son état de civilisation.La constitution mentale de la nation se manifeste dans tous les faits qui caractérisent une langue ; mais c’est dans la syntaxe surtout que son âme transparaît.De là vient la plus grande difficulté de la traduction.Si l’expression est exactement adaptée à une manière particulière de penser, on ne peut guère trouver dans la langue étrangère que des équivalents, le plus souvent approximatifs et peu satisfaisants : la traduction est presque impossible.Ces difficultés, parfois insurmontables, de la traduction se rencontrent surtout dans les idiotismes, dans les locutions proverbiales et familières, parce que ces façons de parler, qui font la saveur d’une langue, révèlent peut-être mieux la mentalité, la tournure d’esprit de ceux qui parlent.Comparez, par exemple, la plupart des locutions proverbiales françaises avec leurs équivalents anglais.Il se trouve sans doute de ces locutions qui se répondent assez exactement d’une langue à l’autre ; il n’y a guère de différence entre : « Crier mea culpa », et : To cry peccavi.Mais que de tournures spéciales au français, et que l’anglais ne peut pas traduire, parce qu’elles sont l’expression d’une manière de penser française, et que les Anglais ne pensent pas de cette façon ! Un Français « fait ses orges » ; un Anglais feathers his nest.Essayez de traduire : « Il a dit le grand oui » ; l’anglais ne connaît pas cette douce ironie : He married, dira-t-il presque brutalement.« Partir à l’anglaise », dit le Français ; l’Anglais, qui ne trouve, sans doute, pas de comparaison équivalente, doit se contenter de to leave abruptly.(1) Principes de Philologie comparée, trad.Ernest Jovy, 2e edit., 1893, p.133- 152 LA LANGUE ET L’ESPRIT 153 11 existe des recueils de proverbes anglais et français, où il est facile de trouver les termes de pareilles comparaisons.(1) Il suffira de quelques exemples encore pour faire voir quel intérêt offre cet examen.Ce qui frappe d’abord, c’est que le français, plus que l’anglais, aime les images, les comparaisons, qui adoucissent l’idée, la nuancent, lui donnent de l’air ; le français ne fait souvent qu’indiquer, il glisse, il effleure ; il laisse au contexte le soin de préciser.L’anglais, au contraire, préfère dire crûment les choses ; il exprime tout et ne laisse rien à l’imagination.Voici quelqu’un qui est libre, qui ne dépend de personne, qui emploie son temps comme il le veut : « Il n’est pas sujet au coup de cloche », disons-nous.L’anglais ne peut pas traduire cela : He is his own master.Et si l’anglais se sert d’une figure, voyez comme elle est rude au prix de la française : « Il peut tailler en plein drap » — he is free to cut and hew.Si un Français est « dans la gêne », l’aveu ne peut lui en coûter beaucoup.Mais comment l’Anglais n’hésiterait-il pas à confesser qu’il est hard up ?De même, on se résigne facilement à être « de petites gens » ; mais allez donc, sans rougir, dire que vous appartenez à cette classe, s’il vous faut la désigner sous l’appellation de low people ! Vider les arçons n’est pas très agréable, je l’avoue ; mais il s’y ajoute, ce me semble, un soupçon déshonorant, si l’on est brutalement unhorsed.Il y a des gens qui souffriront qu’on les accuse de « faire passer douze pour quinze », mais qui seront offensés si vous leurs dites : You cheat ! Il est ennuyeux de s’entendre dire : « On vous a monté un bateau » ; mais que pensez-vous de : They have fooled you ?Si on rappelle que « vous avez été la gauffre » dans une affaire, le souvenir peut être cuisant ; moins cependant que si l’on dit : You were between two fires.« La faim qui épouse la soif », cela n’est-il pas moins brutal que : one beggar marying another ?Un médecin allait donner ses soins à un malade, assez loin de la ville où il exerçait sa profession.Le patient exprimait un regret : « Quelle longue course vous êtes obligé de faire, docteur, pour me venir soigner ! » Et le médecin de répondre : « Ne vous mettez pas en peine, cher ami : j’ai un autre malade dans les environs, et je (1) Je signale en particulier au lecteur le Recueil de locutions françaises tra~ duiles par leurs équivalents anglais de Billaudeau (Paris), Boyveau et Chevillet, 1903, -et les French Idioms de Marchand (Paris, Terquem, 1910). 154 LE PARLER FRANÇAIS fais d’une pierre deux coups.» Voyez-vous la tête du malade, si le-médecin avait parlé en anglais : .I kill two birds icith one stone ?Les images, les comparaisons anglaises paraissent souvent terre à terre, brutales parfois, à côté des nôtres.Le français « vole de ses propres ailes ».L’anglais paddles his own canœ.Celui qui, en France, « ne bat plus que d’une aile », est, en Angleterre, on his last leg.« Il ne faut pas juger du bois sur l’écorce », dit le Français.L’Anglais pense à sa marine : Judge not a ship as she lies on the stocks ; ou à sa cuisine : The proof of the pudding is in the eating.Si « vous vous trompez d’adresse », en abordant quelqu’un, l’Anglais, songeant cette fois à son commerce, vous dit : You come to the wrong shop.« Gras comme un moine », ce qui est doucement ironique, devient as fat as a pig, ce qui est insultant.Du reste, l’anglais ne connaît pas l’ironie.« On l’a mis à l’abri » — he was put away.(( Briller par son absence » — to be absent.* * * Or, nous avons aussi nos locutions proverbiales, et il est fort intéressant de constater que nous sommes restés en cela bien Français, que nos idiotismes n’ont à peu près rien emprunté à l’anglais, et qu’un esprit de même tournure façonne les proverbes chez nous et en France.Nos lecteurs pourront s’en convaincre.Car le Parler français aura l’avantage de publier, l’an prochain, un recueil de locutions proverbiales et d’idiotismes usités dans le français du Canada, avec explications, notes diverses et exemples.Ce recueil, fruit d’un long travail, résultat de patientes et consciencieuses observations, a été-établi par M.l’abbé V.-P.Jutras, le fidèle et infatigable collaborateur, à qui nous devons déjà tant et de si précieuses études.L’examen de ces locutions canadiennes-françaises présentera pour nous un intérêt singidier, et nous aurons sans doute l’occasion d’y rattacher quelque étude où il sera facile de démontrer que la langue française a gardé chez nous son esprit.En attendant la publication du recueil de M.l’abbé Jutras, j’ai voulu seulement montrer comme il est curieux de comparer les expressions proverbiales d’une langue avec leurs équivalents dans une autre, et d’en examiner les formes différentes pour y découvrir l’esprit qui les a dictées, pour y voir comment l’un et l’autre peuple entendent différemment les choses et ne les voient pas du même biais.Adjutor Rivard.
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