Le parler français, 1 novembre 1916, Une nuit à Londres sous les zeppelins
Vol.XV, No 3—Novembre 1916.UNE NUIT A LONDRES SOUS LES ZEPPELINS (1) J’ai reçu il y a quelques jours une charmante lettre du distingué directeur de cette revue.J’y suis invité à envoyer une chronique sur des choses intéressantes, des choses que l’on voit à Londres durant la guerre.Que choisir ?Nous pourrions faire une longue promenade à travers la grande ville, nous arrêter dans les parcs où se font les exercices militaires, visiter les camps d’aviation où sans cesse ronfle l’hélice puissante.Nous pourrions encore aller dans les restaurants et les théâtres pour causer et entendre causer de la guerre ; c’est un sujet de conversation qui passionne tout le monde, surtout depuis quelque temps, depuis que la jeune armée anglaise, aux côtés de la vaillante armée française, s’est engagée dans (1) Nous avons demandé à M.le notaire Joseph-E.Grégoire, qui est en séjour d’études à Londres, une chronique sur quelque spectacle de la vie londonnienne pendant la guerie.M.Grégoire nous a répondu très aimablement par cette lettre toute vive et intéressante adressée à nos lecteurs.On y verra décrite la nuit historique du 3 septembre 1916.— On sait que M.Grégoire, ancien élève très brillant de l’Université Laval de Québec, était étudiant à l’Université de Louvain, quand éclata la guerre.11 devait subir au mois d'octobre 1914 devant les maîtres de la grande et illustre Université, aujourd’hui détruite par les Allemands, ses examens de doctoiat en économie politique et sociale.N’ayant pu retourner à Louvain, M.Grégoire est adé à Londres faire des études de droit constitutionnel et d’histoire du Canada.97 98 LE PARLER FRANÇAIS une offensive sérieuse sur la Somme.Le matin on lit les journaux avec plus d’avidité qu’on ne mange son “ breakfast ; ” on commente les communiqués officiels, on additionne les prisonniers allemands faits par.les Russes et les Français, et on espère voir bientôt l’organisation des empires centraux craquer quelque part.En attendant, la ligne ennemie plie sur la Somme et se replie en Gallicie, mais elle se montre, quand même et partout, tenace et vigoureuse sous les chocs répétés des armées alliées.La “Force” allemande a trouvé à qui causer, à sa bien grande surprise, mais le dernier mot n’est pas dit, et la lutte continue avec une grande vigueur aussi bien sous l’eau, sur l’eau, et dans l’air que sur terre.Le sous-marin brutal et sournois continue de faire des victimes, et le zeppelin, ce vilain oiseau nocturne, nous revient avec la saison des nuits longues.Il n’a rien perdu de sa hardiesse et de son instinct malfaiteur ; il nous amène même des petits frères.plus gros que lui.En effet, il nous faudra à 1 avenir compter avec les super-zepp dont les Allemands nous annoncent avec joie la prochaine entrée en scène.C’est là une de ces nouvelles que John Bull reçoit d’un œil triste et d un front soucieux, mais toujours avec un grand sang-froid ; il ne s’emballe pas même pour autant.Fier et orgueilleux dans son île, depuis longtemps John, tout confiant dans sa flotte toute puissante, s’était habitué à l’idée qu’il était à l’abri des injures de tout ennemi possible.“ Our Navy ”, comme il aime à répéter, et ça suffit.L’autruche avec sa tête enfoncée dans le sable ne se croit pas plus en sûreté.— Déjà avant la guerre, le zeppelin était apparu à quelques-uns comme une menace.Oui, mais, disait la grande majorité : “ What about our navy Lorsqu’en septembre 1915 quelques zepp vinrent impunément jeter les premières bombes sur Londres, John en fut grandement indigné.Quelle impertinence chez ces A lemands ! Venir bombarder Londres, capitale de l’An- UNE NUIT A LONDRES SOUS LES ZEPPELINS 99 gleterre et de l’Empire ! Même la tête du Kaiser serait insuffisante pour expier un tel forfait ! Et en attendant le règlement des comptes, on fit aux villes allemandes que l’on pouvait atteindre, 1 honneur de raids aériens aussi fréquents que possible, les arrosant chaque fois copieusement de matières incendiaires et d’ex-p osifs violents.Mais ces échanges de visites ne suffisaient pas pour rassurer l’immense population de Londres, qui se demandait chaque soir avec anxiété ce qu’il adviendrait durant la nuit.Quand, une fois, on a connu l’effet tapageur et destructeur d’une bombe tombant d’une hauteur de dix à douze mille pieds sur une maison de son voisinage, on n’aime guère à voir ces expériences se répéter.— Damoclès est fameux dans l’histoire parce qu’une épée, pourtant retenue par un fil, était pendue au-dessus de sa tête ; je suis sûr que si Damoclès nous revenait pour une nuit à Londres par un soir de raid, il préférerait la fameuse menace de l’épée inoffensive à celle des bombes que, du haut d’un zepp perdu dans les nuages, un boche sans pitié peut à volonté et à tout hasard lâcher sur vous.— Ce n’est pas à dire que chacun perd la tête et qu’il y a panique générale ; non, loin de là.Et puis, le degré de frayeur et d’excitation varie un peu, plutôt peu, selon les différents quartiers de Londres que l’on habite : quartiers plus ou moins attrayants pour l'Allemand, selon qu’ils sont réputés industriels, commerciaux ou simplement résidentiels.Toutefois, en quelque coin de la ville que vous logiez, vous ne vous sentez nulle part en sécurité.Aussi, je vous laisse à imaginer avec quel mouvement rapide et d'ensemble la population de Londres quitte son lit — les douceurs de l'oreiller n’ont aucun pouvoir là contre—quand la première bombe, partie de la région des nuages, vient s’écraser sur le pavé, ou, crevant toits et planchers, vient avec fracas éclater au fond d’une cave. 100 LE PARLER FRANÇAIS Perdu, alors, le fil des beaux rêves ! — Et l’on assiste pour quelques minutes à des scènes indescriptibles, et l’on entend un tapage infernal.Vite, si vous le voulez, mais aussi.lentement, car nous sommes dans la noirceur, allons à la fenêtre du palier.Chemin faisant, voyez défiler les gens des étages supérieurs, clopin-clopant, à tâton le long des murs et des escaliers.Tous ont les bras embarrassés : ce sont des chaussures et des vêtements pris au hasard et chargés pêle-mêle ; ou c’est un bébé qu'on emporte dormant encore emmaillotté dans toutes les couvertures de son berceau.Mais voici une bonne vieille dame, toute résignée, qui se laisse entraîner dans le courant rapide des fuyards.C’est la migration presque générale vers la cave.On dit que c’est l’endroit le plus sûr.Nous ne discuterons pas l’opinion, mais si vous le voulez nous resterons tout de même en haut.Si une bombe vient choir sur notre maison, eh bien ! nous serons tout au plus parmi les débris qui enseveliront nos compagnons d’en bas, et puis, si nous sommes saufs nous nous hâterons de leur porter secours.En attendant, vite, par ici.Cette fenêtre où nous prendrons place donne sur le ciel ouvert du côté de l’est et du nord-ouest.Voyez là-bas, droit devant vous, vous avez la Cité de Londres proprement dite avec la Banque d’Angleterre, la Tour de Londres, etc., que domine la Cathédrale de St-Paul de toute la hauteur de son dôme ; on appelle encore ce quartier “ le coin des Banques ”.Puis vous avez la Tamise sur les bords de laquelle se pressent, s’entassent en quelque sorte, des manufactures et des industries de tous genres.Plus loin vous avez Woolwich avec son fameux arsenal national.Ce sont là, probablement, les endroits les plus recherchés des zepp.Donc, des hauteurs de Hampstead, où nous sommes, et de la fenêtre que nous occupons, nous verrons, comme d’une loge de théâtre, le plus intéressant des spectacles. UNE NUIT A LONDRES SOUS LES ZEPPELINS 101 La scène est grande.Un souple tapis fait de brouillard et de fumée s’étend sur la ville ; là haut, quelques nuages qui passent devant des étoiles qui brillent.Les spectateurs sont légions : c’est la ville de Londres et ses faubourgs avec leur immense population massée dans les fenêtres.Oublions un moment ceux qui sont dans les caves.Le grondement sourd et puissant des zepp, bientôt suivi de 1 épouvantable détonation des premières bombes qu’il a semées sur son passage, a été le signal de l’ouverture de la séance.Des projecteurs lumineux, disséminés en grand nombre dans toutes les parties de la ville et dans ses environs, et sans cesse sur le qui-vive, lancent aussitôt vers le ciel leurs immenses colonnes de lumière.Elles vont et viennent en tous sens, se croisent et se rejoignent, fouillent dans toute leur profondeur ces nuages qui passent, sournois et lourds.On sent qu’il y a chez ceux qui manient ces projecteurs de la nervosité dans les mouvements et de l’impatience à découvrir le maraudeur.Tiens !."N oyez !.quelque chose a été aperçu au passage.Aussitôt dix, vingt projecteurs font converger leurs feux sur ce point, et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, vous voyez apparaître sous la forme d’un cigare de quelque dix pouces de longueur sur trois de diamètre, le zeppelin tout lumineux et comme incandescent.Ah ! on le tient enfin, et c’est à deux maintenant que ça va se passer ! Il est là au bout des rayons convergents qui le suivent dans ses mouvements comme autant de doigts nerveux qui le désignent à l’artilleur.Ce dernier, conscient de l'importance de sa tâche, attendait, inquiet, anxieux, ce moment favorable pour déclancher sa bordée, ajuster sa pièce, charger pour décharger encore.De partout les canons tonnent avec fureur, et, dans l’air, à des distances plus ou moins rapprochées du zepp, on voit le feu des obus qui éclatent.C’est un fracas épouvantable qui dure quatre ou cinq longues minutes. 102 LE PARLER FRANÇAIS Je vous laisse à imaginer dans quel état d’âme se trouve le spectateur, même s’il ne craint pas pour lui le danger.Il songe que le long du trajet suivi par cette machine infernale il y a des victimes, peut-être nombreuses ; des maisons se sont écroulées ; des incendies ont été allumées .Mais le zepp est encore là devant vous, très haut dans les airs, poursuivi par les obus.Vos yeux sont toujours braqués sur lui ; vous observez, impatient, les projectiles qui éclatent.Quels moments terribles ! Est-ce qu’il ne sera pas touché ! Est-ce que sur tant d’obus qui montent en fureur vers le ciel, un seul, mieux dirigé, ne viendra pas heurter les flancs du ballon et mettre enfin un terme à la carrière sinistre de ce vilain oiseau de proie ! Le spectacle de sa chute embrasée à travers l’espace vaudrait certes la peine d’être vu, et pour rien au monde on ne voudrait le manquer.Malheureusement jusqu’ici, jusqu’au trois septembre dernier, l’attente fiévreuse du spectateur fut chaque fois déçue.Sa besogne terminée — plutôt rapidement au milieu de la mitraille qui lui éclatait tout autour — le zeppelin disparaissait subitement et comme par enchantement.Il s’enveloppe, prétend-on, dans un épais nuage émis par lui-même et s’élève rapidement à une plus grande hauteur où il devient un point imperceptible, ou confondu avec les étoiles.La lumière des projecteurs fouillait en vain là-haut pour aller se perdre dans l'infini.Plus rien.Quel désappointement ! Immobile et rivé devant la fenêtre, on gardait encore longtemps ses yeux rivés vers l’endroit où venait de disparaître l’ennemi vainqueur C’est qu’on espérait encore, pourtant.Qui sait si un aéro léger, parti en chasse à tout hasard dans la grande nuit, ne rencontrerait pas, dans sa course éperdue, son volumineux et redoutable adversaire ! Songez un peu : le petit avion cherchant querelle au gros zepp ! C’est David à la recherche de Goliath ; c’est le moucheron qui déclare la guerre au lion ! UNE NUIT A LONDRES SOUS LES ZEPPELINS 103 Ah ! si seulement l’avion léger pouvait apercevoir son adversaire, là-bas dans la nuit, au sortir d un nuage, peut-être ; comme il y volerait de toute la force de son hélice.Puis, sous la rafale des mitrailleuses, comme il lutterait fiévreusement pour la plus grande hauteur en l’encerclant dans sa spirale ascendante.Enfin, vainqueur dans ce premier engagement, comme il se hâterait de lui déclancher à son tour, de par en-dessus, une de ces bombes incendiaires, terreur du piéton innocent et impuissant, mais fatales au zeppelin qui se laisse dépasser par le coureur agile.La bonne fortune d’un si rare spectacle nous était réservé pour le trois septembre dernier, dans la nuit du samedi au dimanche.Deux heures étaient sonnées à l’horloge dans la nuit tranquille.Les faubourgs de Londres dormaient profondément et le bruit des quartiers mouvementés s’en allait mourant dans les heures du matin.Comme d’habitude Londres avait veillé et dormait dans l’obscurité presque complète.C’était partout le repos, le grand calme.Tout-à-coup .Vlan.et vlan.vlan ! Ça y est.Encore ces cochons de Boches ! ! grogne tout le monde en sortant du lit.Pas d’hésitation.Comme d’habitude il y a l’alternative de la fenêtre ou de la cave, suivant que la curiosité l’emporte ou la frayeur.A l’intérieur, scènes domestiques habituelles, mélange de comique et de tragique : on dirait que les gens ne s’y habituant pas ! A l’extérieur tout se passe comme les premières fois ; il n’y a rien de nouveau, si ce n’est qu’il y a plus de projecteurs et plus de canons, et donc plus de fracas.Bref, le zepp est venu, il a semé ses bombes, les projecteurs lumineux nous l’ont fait voir, nous l’avons bombardé, et puis.il s’est éclipsé ; et puis, on reste là dans la fenêtre regardant les étoiles.Pour quelques instants, tous 104 LE PARLER FRANÇAIS ces points lumineux ne nous disent rien qui vaille.Dans l’émotion de ce qu’on a vu et entendu, on demeure immobile et rêveur.Oh ! mais.voyez donc.cette lumière, là-bas dans le ciel.mais c’est le zepp.il est en feu ! De l’avant il pointe vers la terre, une grande flamme dévorante le lèche dans toute sa longueur.Il descend lentement, puis plus vite.puis, plus vite encore ! Enfin, ce n’est plus qu’une immense torche enflammée qui éclaire tout l’horizon et qui s’engouffre verticalement dans le vide.— Il y a de quoi aider l’imagination à concevoir la chute de satan ! — Un instant encore et.plus rien.Tout est fini.Le spectacle était terminé.Une immense clameur s’éleva alors au-dessus de Londres.C’étaient des applaudissements, des bravos, des cris, des hurlements qui, sans mot d’ordre, s’échappaient à la fois de toutes les poitrines des spectateurs, et venaient s’éteindre dans les quartiers paisibles comme une grande vague sur la plage.Quels transports à la fois de joie et de terreur, chez ceux qui ont vu! On croit rêver, mais aussitôt on se ressaisit, on pense à ceux qui n’ont pas vu, et vite on s’élance vers la cave.Là, à la lumière d’une pâle bougie, se trouve un groupe de personnes enveloppées dans des manteaux ou des couvertes de lit et pressées ensemble dans un coin, ou près d’un gros mur.Un grand silence y règne, entrecoupé de chuchotements ou de plaintes ; il y a des yeux hagards, des figures pâles.La frayeur les domine toutes.La grande nouvelle est trop inattendue pour paraître d’abord véritable ; mais bientôt confirmée par de nouveaux arrivants, elle change en joies cruelles et satisfaites toutes les terreurs.Les figures maintenant se raniment avec les lumières qu’on rallume. UNE NUIT A LONDRES SOUS LES ZEPPELINS 105 On quitte le souterrain séjour, on se reforme en groupes autour de la table hospitalière.La traditionnelle et réconfortante tasse de thé passe de main en main, pendant que les uns racontent ce qu’ils ont vu et que les autres expriment leurs regrets de n’avoir pas été là.Puis chacun se retire pour continuer sa nuit, et rêver au zeppelin foudroyé, qui tombe.J.-E.Grégoire.
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