Le parler français, 1 février 1917, Noms géographiques
NOMS GÉOGRAPHIQUES Nous signalions naguère dans le Parler français les bons résultats du travail accompli par la Commission géographique de Québec.Elle a réussi à remplacer, sur les cartes de la province de Québec, un bon nombre de noms sauvages ou anglais par des noms français qui conviennent, et elle a nommé à la française plus d’un lieu nouvellement découvert ou établi.Cette très utile Commission poursuit son œuvre, et l’on est heureux de penser que, dans le domaine où ses attributions lui permettent d’exercer quelque influence, elle veille à ce que l’invention des noms de lieux ne soit plus laissée, comme ce fut trop souvent le cas dans le passé, au caprice des incompétents et à la fantaisie de chacun.Mais il est un domaine où la Commission ne peut exercer sa juridiction, et dont cependant l’exploitation peut devenir dangereuse.C’est le domaine des chemins de fer, avec leur longue liste de gares, stations, haltes, gares de bifurcation, gares de contact, etc., ornées de noms divers, assez souvent baroques, parfois ridicules.Or, il y a là un danger.Plus tard, peut-être le beau nom français d’une paroisse sera-t-il remplacé par le nom anglais de la station ; ailleurs, un village se construira autour de la gare, on y créera une paroisse, et le nom du chemin de fer s’imposera.D’ailleurs, les noms de stations de chemins de fer sont aussi des noms géographiques, et l’on devrait donc en surveiller le choix avec soin.245 246 LE PARLER FRANÇAIS Dans les provinces anglaises, on y prend garde, et le peuple, semble-t-il, exige que les stations de chemins de fer portent des noms anglais.Cela paraît surtout dans les changements de noms faits depuis quelques années.Dans les premières nomenclatures qui se trouvaient dans les horaires, il était en effet resté quelques noms français ; on est en train de les faire disparaître.Ainsi, dans la Colombie britannique, sur la ligne du Grand-Nord, il y avait un beau nom français : Bon-Accord ; on l’a remplacé par : Port Marin.Dans la même Province, une station du Pacifique-Canadien s’appelait : La-blanche ; c’est aujourd’hui : Marblehead.Dans la Saskatchewan, Jobin, sur la ligne du Pacifique-Canadien de Brandon à Saskatoon, est devenu : Killaley ; et Miteau, sur le Grand-Tronc-Pacifique, a cédé la place à Hoey.Dans le Manitoba, sur le Nord-Canadien, il y avait la station à’Anvers ; aujourd’hui, c’est Mountainside.A neuf milles de là, Liège résiste encore ; on le fera sans doute disparaître aussi.Dans l’Ontario, le Nord-Canadien, sur sa ligne d’Ottawa à Sudbury, a remplacé Belfort par Hagarty.Enfin, dans l’Alberta, à six milles de l’endroit qui s’appelle aujourd’hui Crow’s Nest, il y avait la station Sentinel.Cela pouvait se prononcer à la française : on en a fait Sentry ! Pour être complet, il convient de noter que, même dans ces provinces anglaises, on a aussi substitué récemment des noms français à quelques noms anglais ; mais la liste qu’on en peut dresser dans deux lignes fait voir que ces changements ont été inspirés par un sentiment tout particulier.A cause de la guerre actuelle, sans doute, Berlin, sur le Grand-Tronc, dans l’Ontario, est devenu Kitchener (alors que Kitchener, sur le Pacifique-Canadien, dans la Colombie britannique, cédait la place à l’Italien Cadorna).De même, à cause de la guerre, J offre a remplacé Brooksley (sur le Nord-Canadien, dans l’Alberta) ; et Sarrail a succédé à St.Louis (sur le Pacifique-Canadien, dans le Manitoba).Notons cependant que Bréboeuf (dans l’Ontario, sur le Pacique-Canadien) était autrefois Martyrs’ Hill, et que Frenchtown (sur le Grand-Tronc-Pacifique, dans la Colombie) a pris, on ne sait pourquoi, le nom de Rhone. NOJMS GÉOGRAPHIQUES 247 Il parait donc que, dans les provinces anglaises, sauf de rares exceptions, on a soin de supprimer les quelques noms français oubliés dans les horaires.Ne conviendrait-il pas que, de même, dans la province de Québec, on s’efforce, non seulement de maintenir la nomenclature française qui a pu être conservée, mais encore de substituer des noms français aux mots sauvages ou étrangers dont certaines stations de chemins de fer ont été sans raison décorées ?Du moins, ne devrait-on pas protester avec énergie, quand une compagnie de chemin de fer fait, chez nous, disparaître un nom français ?.Il faut, pour être juste, reconnaître que, ces derniers temps, les compagnies ont restitué à la langue française un certain nombre de leurs gares.Notons les changements suivants qui n’ont pas tous été faits avec un goût égal, mais où cependant on peut trouver le souci de donner un nom français à un lieu français : Sur Intercolonial : Assemetquaghan devenu Routhierville Cedar Hall 66 Val-Brillant Cook a Vilmontel Forestdale a Lemieux Hawkins a Bretagne Kempt a Padoue Kino a Launay Larry a Landrienne Okiko a La Reine Salmon Lake a Lac au Saumon Wabikin _ “ Sur le Pacifique-Canadien : La Sarre Boyerbourg devenu Choisy Cape St.Martin a Le Cap St.Margaret 66 Ste-Marguerite Three Rivers Sur le Nord-Canadien 66 Trois-Rivières Ouiatchouan devenu Val J albert Charette Mills 66 Charette Deer Lake Sur le Québec-Central 66 Lac Chevreuil Lambton devenu Courcelles Stratford 66 St-Gérard 248 LE PARLER FRANÇAIS N’examinons pas de trop près ces nouveaux noms, et louons ces changements.Mais d’autres substitutions récentes sont moins heureuses, et j’en citerai quelques-unes contre lesquelles il faut protester.Pourquoi Bourbonnais, sur le Transcontinental, a-t-il été remplacé par Frampton ?Si le Pacifique-Canadien voulait se débarrasser de Drummondville, ne pouvait-il trouver un nom autre que le baroque Enlaugra ?La même compagnie a peut-être pensé que Melbourne était un nom encore trop français ; elle l’a remplacé par Golden Bay.Et le mot junction ajouté à St-Constant a rendu ce dernier suspect : on lui a substitué Delson junction.Pris du même scrupule, le Québec-Central a substitué Valley junction à Beauce junction ; et le Nord-Canadien, de La Tuque junction, a fait Linion junction.Le Nord-Canadien n’a pas pu souffrir plus longtemps Poincarré dans ses horaires : Poincarré a cédé la place à Clarendon.De Ste-Flore, cette compagnie a fait Glenada.Sur le Grand-Tronc, Rivière-Noire est devenu Black River.Le chemin de fer de Témiscouata n’a pas voulu rester en arrière dans un aussi beau mouvement.Il a vite effacé St-François, et a écrit Whitworth.Et "en apprenant cela, le Québec-Montréal-Sud a cru qu’il était de son devoir d’appeler Mount Johnson la station de St-Grégoire.On avait peut-être des raisons pour changer quelques-uns de ces noms ; mais n’aurait-on pas trouvé dans la nomenclature française des appellations convenables ?Si on laisse de tels changements se faire au caprice d un officier subalterne ou d’un chef de gare, nos horaires de chemins de fer seront bientôt aussi ridicules que ceux des autres provinces.Par exemple, on y lira des listes de noms comme ceux-ci, que je prends au hasard sur des lignes traversant les provinces anglaises : Kronsgart, Wapoka, Syackan, Chopaka, Keremeos, Coquihalla, Popkum, Chilliwack, Spetch, Retaskit, Nushka, Watahbeag, Sesekinika, Quorn, Zarn, Ombabika, etc., etc. • NOMS GÉOGRAPHIQUES 249 Il est temps d’agir.Quand, dans une paroisse, on apprend que le nom de la station doit être changé, les habitants devraient s’adresser à la compagnie de chemin de fer pour obtenir que le nouveau nom soit un beau nom français ; mieux encore, là où le nom actuel n’est pas convenable, on devrait s’efforcer de le faire changer.La Société du Parler français serait heureuse de recevoir les plaintes et les suggestions qu’on croit devoir faire sur ce sujet ; elle pourrait peut-être, en les présentant aux compagnies intéressées, obtenir quelque amélioration désirable.Et ne pourrait-on même pas obtenir que les compagnies de chemin de fer, avant de nommer leurs diverses stations, consultent, comme le fait aujourd’hui le Gouvernement, la Commission géographique de Québec ?Adjutor Rivard.
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