Le parler français, 1 juin 1917, Le nationalisme dans la littérature et dans l'Art
LE NATIONALISME DANS LA LITTÉRATURE ET DANS L’ART Le 16 novembre 1916, à l’occasion de la réunion annuelle de l’Académie américaine et de l’Institut national des Arts et des Lettres, tenue à New-York, M.Théodore Roosevelt, ancien président des États-Unis, a parlé du “ nationalisme dans la littérature et dans l’art ” ; il a indiqué quelques-unes des conditions auxquelles les États-Unis pourraient davantage nationaliser leur propre littérature et leurs arts.Son discours contient des affirmations, des constatations qui sont applicables à notre situation littéraire et artistique.Nous croyons utile de les signaler à nos lecteurs '.La nationalisation de l’art — littéraire ou plastique —¦ fut une préoccupation nécessaire des peuples anciens ; il n’est pas étrange qu’elle soit nôtre.Les Canadiens français doivent sans doute aller à l’école des maîtres des littératures classiques, mais ils doivent aussi rester eux-mêmes, et ils doivent donner à leurs oeuvres la couleur de leurs paysages ou de leur ciel, et la saveur de leur terroir.“Le produit américain — littéraire ou artistique — dit M.Roosevelt, doit, dans son caractère intellectuel, sentimental et moral, 1 On trouvera dans la Revue des Deux Mondes, 15 février5l917, le texte traduit du discours de M.Roosevelt. LE NATIONALISME DANS LA LITTERATURE ET DANS l’aRT 451 avoir la saveur du terroir américain : sinon il n’aura que peu ou point de valeur durable.“ Le bénéfice de l’assimilation d’une culture étrangère doit consister dans le développement de l’esprit qui assimile, de sorte qu’il puisse utiliser sa force nouvelle dans des créations conformes au génie de son propre pays,” M.Roosevelt peut ici rendre des points à Joachim du Bellay : ce qu’il recommande ce n'est pas le pillage des littératures modèles, c’est leur utilisation au profit des énergies intellectuelles de la race qui est en mal d’originalité.Et à propos de pillage ou de déprédations artistiques, l’ancien président se moque assez rudement de tous ces parvenus de la finance qui emplissent leurs salons ou leurs châteaux d’œuvres étrangères, qui se construisent même des châteaux de style exotique, et qui, ce faisant, flattent leur naïve vanité, mais n’avancent en rien l’art national.Il leur eût été plus honorable d’employer leur fortune au développement des institutions et des talents qui peuvent faire surgir l’art original de leur pays.Toute cette extravagance “ ne représente aucun progrès de notre goût, de notre culture ou de notre art de vivre.Cela ne représente qu’une incapacité personnelle de faire un usage sensé de la richesse héritée ou acquise ”.Mais M.Roosevelt a l'ironie cruelle.Il décoche aux millionnaires vaniteux des États-Unis ce trait pénétrant : “ Les gens vulgaires, quand ils ont fait fortune et qu'ils commencent à éprouver un sentiment vague de nouveaux besoins, ou, si l’expression vous parait exagérée, quand ils commencent à sentir vaguement que, parallèlement à l’agrandissement de leur fortune, ils sont tenus de manifester un développement de leur goût, trouvent facile d'importer de l’étranger, non seulement leurs idées, mais aussi tout le cadre de leur faste ! Nos multimillionnaires, dès qu’ils sont devenus assez riches, sont capables de bâtir des châteaux de la Loire et de les remplir de tableaux italiens.Et parfois le maître ingénu de ces chefs-d’œuvre vous fera remarquer qu'ils sont faits à la main.” En littérature, il faut aussi savoir imiter, savoir assimiler plutôt, et ne pas trop importer.Il ne faudrait pas qu’un jour l'un de nos poètes s’apercevant que nous sommes un peuple jeune, et que pour- 452 le parler français tant nous n’avons pas d’épopée, s’appliquât à nous faire une Iliade, et recommençât la pénible entreprise de Joël Barlow.Joël Barlow a voulu doter son pays d’une Iliade ; il a composé sa Columbiade.J a* un exemplaire, dit M.Roosevelt, de l'édition originale, et je ne \ oudrais pour rien au monde m en séparer, —- à moins qu’on ne prétendît m’obliger à le lire.” Il ne s’agit donc pas de faire des pastiches ; il faut créer.Il faut tout au moins trouver dans la vie nationale, dans l’art national, tout ce qui peut assurer la conception et l’exécution du chef-d’œuvre.( e qu il faut alors, antérieurement à tout effort artistique, et se poursuivant tout le long de 1 histoire nationale, c’est une vie propre et robuste, et saine, et fière, et capable de grandes pensées et de grandes actions.Tel est le support nécessaire de l’art national, le mbs-tratum de toute grande littérature.On sait tout ce qu’il y a de grandeur et de vertus helléniques dans les œuvres du siècle de Périclès.Mais “ quand cette noble Grèce, amoureuse de la beauté, créatrice de la beaute, se fut corrompue et eut perdu les arts sérieux de la guerre et du gouvernement, toute la perfection des autres arts ne la sauva pas de Rome .Et avec la domination étrangère, avec la vie nationale réduite et rapetissee, ce fut l’irrémédiable décadence.Il faut donc que les peuples d’Amérique vivent en grandeur, et qu’ils vivent d’une vie personnelle.Le nationalisme littéraire ou artistique, suppose le nationalisme politique au sens vrai du mot.C’est de la vie nationale, c’est de l’âme du peuple que le grand art doit jaillir.Et s il faut des chefs intellectuels, des esprits directeurs de l’art national, ceux-ci doivent prendre garde de s’isoler de la nation ; dans les périodes d’épanouissement artistique, il faut que ces chefs, ces esprits directeurs “ utilisent la force et suivent l’orientation des grands courants de la vie nationale ”.M.Roosevelt regrette qu’aux États-Unis tant d’artistes s’en aillent vivre à l’étranger, et perdent ainsi le contact nécessaire avec les choses, les événements, les hommes de leur pays.“ Des peintres s’en vont vivre en France, des écrivains en Angleterre, des musiciens et parfois des savants.quelque part ailleurs dans l’Europe continentale.Par accident, ils y trouvent leur profit personnel, mais je n’ai qu’une chose à leur dire : qu’ils cessent de s’appeler LE NATIONALISME DANS LA LITTÉRATURE ET DANS l’aRT 453 Américains ! Je ne veux pas d’Américains-Français, ni d’Américains-Anglais.Qu’ils soient franchement Français ou Anglais.Dans le bilan de notre activité nationale, ils ne représentent rien ; ils ne rapportent rien au pays : il faut les passer aux profits et pertes : ce sont des quantités négligeables à tout point de vue ”.Il y a dans ces pensées robustes et dans ces saillies spirituelles de M.Roosevelt des directions utiles pour les artistes américains, et pour ceux aussi du Canada.Les lois de l’originalité sont les mêmes partout, parce que partout l’esprit humain obéit aux mêmes règles essentielles de formation, et aux mêmes disciplines.Mais les conditions assez semblables faites à l’art aux États-Unis et au Canada, les mêmes obstacles à l’originalité qui proviennent de ce fait que les deux littératures américaine et canadienne sont des littératures d’abord coloniales, nous doivent persuader qu'il nous faut, nous aussi, nous appliquer aux mêmes moyens d’exceller dans des œuvres personnelles et, pour ainsi parler, autonomes.C’est dans les grands courants de la vie nationale qu’il faudra sans cesse puiser, et c’est dans des moyens d’expression appropriés à notre âme, à nos vertus intellectuelles et morales, qu’il faudra toujours chercher les formes impérissables de l’art canadien.Camille Roy, ptre.
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