Bulletin du parler français au Canada, 1 mai 1904, mai
P-30S t ••• /j k h MAI 1904 N° 9 BULLETIN DU ! SOMMAIRE Pages 257—Canada et Quebec.200—Canada—Origine et étymologie du mot .267—La langue française à l’île Maurice.269—Le Parler franco-canadien—Observations 275—La Poésie en province—L’abbé Justin Bessou 277—Lexique canadien-français (suite).281—Petites leçons.284— Sarclures.285— Glanures.28: .E.R.N.-E.Dionne.Eugène Rouillard.Olivar Asselin.A.R.-L.Le Comité du Bulletin .Le Sarcleur.Comptes rendus: Gilliéron et Edmont, Atlas linguistique de la France, fascicules V, VI, Vil et VIII—Le drapeau national des Canadiens français.A.R.-Laglanderie REDACTION ET ADMINISTRATION LA SOCIÉTÉ DU PARLER FRANÇAIS AU CANADA * UNIVERSITÉ LAVAL QUÉBEC Editeur-dépositaire, à Paris: H.CHAMPION, libraire-éditeur, 9, Quai Voltaire « ALPHA P> E T P H 0 N É T1Q U E (Signes conventionnels pour la figuration de la prononciation) d'après MM.Gii.mkron 7 l’abbé Roi ssei.ot Lettres françaises.Les lettres a.e, i, o, u, b, d, n.f, j, k, l, ni, n, p, r, t, v, z, ont la^même valeur qu’en français.g — U dur (gateau); s = s dure (sa); œ = eu français (heu-reux); w = ou semi-voyelle (oui); y = i semi-voyelle (pied); w = u semi-voyelle (huile); ê — e féminin (je); h marque l’aspiration sonore.Lettres nouvelles, u = ou français (coucou); c = cb français (chez).Signes diacritiques.Un demi-cercle au-dessous d’une consonne indique que cette consonne est mouillée: l (son voisin de l + y, I mouillée italienne), k (son voisin de k y), y (son voisin de g + y), n (gn français de agneau).—Un point au-dessous d’une consonne indique que cette consonne est prononcée la langue entre les dents: t, d, (sons voisins de t + s, d+z; c’est le / et le d sifflants canadiens tie: ti, du).Les voyelles sans signes de quantité ou de qualité sont indéterminées (tantôt ouvertes, tantôt fermées), ou moyennes: a (a de putte), e (e de péril), o (o de botte), œ (eu de jeune).—Les voyelles marquées d'un accent aigu sont fermées : à (a de pute), é (e de chanté), o (o de pot), œ (eu de eux).—Les voyelles marquées d’nn accent grave sont ouvertes : o (a de il part), é (e de père), ô (o de encore), œ (eu de peur).—Les voyelles surmontées d'un tilde sont nasales: â (an de sans), è (in de vin.), ô (on de pont), à (un de lundi).—Suivies d’un point supérieur, les voyelles sont brèves; a', i', etc.; de deux points, elles sont longues: u:, /:, etc.; d’un accent, elles sont toniques : a', ï, etc.Deux lettres qui se suivent, et dont la seconde est entre crochets, représentent un son intermédiaire entre les deux sons marqués.Ainsi, ôfo] = o demi-nasal.Les petits caractères représentent des sons incomplets.Il n’y a pas de lettres muettes dans la prononciation figurée; chaque son n’est représenté que par une lettre, et chaque lettre ne représente qu’un son. Vol.II, N» 9—Mai 1904 CANADA ET QUÉBEC La controverse sur les origines des mots Canada et Québec semble s’ouvrir de nouveau.Nous possédons bien sur le sujet en litige le sentiment de ceux qui ont écrit l’histoire de notre pays, mais comme leur opinion n est pas étayée sur des preuves positives, on sera toujours admis à discuter et à épiloguer.Tout d’abord, le premier de nos historiens, Charlevoix, a prétendu que, suivant la tradition, le nom de Canada venait des Espagnols, qui étant entrés dans la Baie des Chaleurs et n’y trouvant aucune apparence de mines, auraient prononcé plusieurs lois les deux mots aca, nada, «rien ici» ; et que les Français, entendant les sauvages répéter ces mots, les auraient pris pour le nom du pays.Laverdière fait remarquer d’autre part, dans son Histoire du Canada, qu’il n’est point nécessaire de recourir aux Espagnols pour découvrir l’origine du nom donné à notre pays.Il '"vaut mieux, d’après lui, s’en rapporter à Cartier qui, dans la relation de son second voyage, nous apprend que Canada ou Kannata signifiait tout simplement « village ».Charlevoix, malgré la créance qu’il accorde à la tradition, conserve encore des doutes, puisqu’il écrit quelque part que bien des personnes font dériver ce nom du mot iroquois Kannata qui se prononce « Canada » et qui signifie amas de cabanes.Ft Laverdière, qui cite ce passage de Charlevoix, ajoute que c’est certainement là l’étymologie la plus naturelle.De ces différents témoignages, il ressort donc que le nom de Canada a une origine sauvage, mais il reste un autre point à élucider : Quelle est la tribu qui nous a légué ce mot?Sont-ce les Iroquois, les Algonquins ou les Montagnais ? 258 Bulletin du Parler français Charlevoix, on l’a vu, attribue la paternité de ce mot aux Iroquois.Ce sentiment ne paraît pas être partagé par le R.P.Arnaud, le plus ancien de nos missionnaires de la Côte-Nord, vivant avec les populations montagnaises depuis cinquante-cinq ans.Plus que cela encore, le R.P.Arnaud exprime nettement l’avis que la traduction du mot Canada ne serait pas celle que lui donnent Cartier et Charlevoix, mais que ce mot signilierait simplement étranger.Voici le texte de sa lettre : «Il importe de ne pas oublier que bien avant 1 arrivée de Jacques Cartier et de Champlain sur ce continent, les pêcheurs basques fréquentaient le littoral et faisaient la pêche à la baleine; ils avaient même des établissements qui portent encore leurs noms et qui sont mentionnés dans la relation de Jacques Cartier, tels que la Pointe aux Basques (aux Sept-Iles), 1 Ile aux Basques, lAnse aux Basques, ÏÉchafaud aux Basques.Les relations de nos Mon-tagnais avec ces nouveaux venus furent toujours paisibles et devinrent même peu à peu amicales.Les aborigènes du pays étaient pour les Français des sauvages, et pour ceux-ci les Français étaient des Kanatats, c’est-à-dire des étrangers qui venaient dans ces parages.Chaque année, à leur apparition, les sauvages s’annoncaient la nouvelle les uns aux autres en disant : Kanatats! Kanatats ! et cette nouvelle, comme l’on pense, s’étendait au loin.De retour dans leur pays, les Français ou Basques auront fait sans doute comme les sauvages, frappés eux aussi du mot Kanatats, qu’ils entendaient souvent répéter, ils auront donné ce nom au pays d’où ils venaient: «Je viens du Canada 1 «Nous arrivons du Canada 1» «Jamais le Canada, avant l’arrivée des Français, n’avait porté ce nom.Je n’ai jamais entendu parler qu’aucune tribu sauvage portât le nom de canadienne ou d'américaine.Les sauvages ne donnaient généralement au pays qu’ils habitaient qu’un nom descriptif, comme pays de montagnes, pays de plaines, pays de marécages, pays de lacs, etc.Dans la même lettre, le R.P.Arnaud veut bien nous communiquer son opinion sur l’étymologie du nom de notre ville.On se rappelle qu’au mois de février dernier, dans ce même Bulletin, M.l’abbé Amédée Gosselin, s’appuyant sur le témoignage 259 Canada et Québec de Champlain et de Lescarbot, a démontré, dans une étude aussi intéressante qu elle était instructive, que le mot Québec, d’origine sauvage, avait été habillé à la française.M.Gosselin établissait en même temps que dans les divers dialectes algonquins, Kepak ou Kebbec signifiait rétrécissement cl'une rivière.A 1 instar de M.Gosselin, le R.P.Arnaud admet et reconnaît 1 origine sauvage du mot Québec, mais il est d’avis que ce mot comporte dans le dialecte montagnais une autre signification que celle qu on lui a donnée jusqu à ce jour.Nous lui laissons la parole : « Il me semble, dit le R.P.Arnaud, voir Jacques Cartier et, soixante ans après, Champlain, lorsqu’ils faisaient voile vers le Cap-Rlanc au milieu du grand fleuve dont les bords étaient cou-veits d un côté d arbres magnifiques et de l’autre d’une chaîne de montagnes dont le hleu se perdait dans les airs ; il me semble, dis-je, les voir tout surpris en entendant les sauvages répéter dans la jubilation: Ka natats! et ajouter peu après : Kêpek! Képek! Ka natats! « Ces mots ont été francisés et en voici la traduction : « Débarquez! débarquez! étrangers.Débarquez, venez à terre.» « Le mot Kêpek a dû naturellement surprendre les Français, mais comme ce mot était facile à retenir et que de plus les Français en ignoraient la signification, ils l’auront donné au lieu où ils arrivaient.» Voilà la version du R.P.Arnaud.Nous la faisons suivre immédiatement d’une étude très fouillée sur le même sujet—1 origine du mot Canada—par M.N.-E.Dionne, conservateur à la bibliothèque de l’Assemblée législative.La théorie du R.P.Arnaud s’y trouve combattue.E.R. CANADA ORIGINE ET ÉTYMOLOGIE DU MOT Existe-t-il une étude concluante sur l'origine et l’étymologie dü nom Canada?Beaucoup d’historiens en ont parlé incidemment, mais aucun n’a approfondi cette question, qui pouvait paraître oiseuse.Après avoir jeté un coup d’œil sur tout ce qui a été écrit à ce sujet, nous en sommes arrivé à conclure qu’il n’y a en réalité qu’une seule étymologie possible de ce nom, l’étymologie iroquoise, et que toutes les autres, soit espagnole, soit portugaise, soit allemande, ne peuvent être prises au sérieux, bien qne le mot Canada puisse se rencontrer dans ces trois langues aussi bien que dans l’idiome iroquois.La différence porterait peut-être sur la prononciation.Voyons tout d’abord sur quelles données se basent les auteurs espagnols et allemands.L’étymologie par l’espagnol repose sur cette légende, souvent racontée, que les explorateurs espagnols, ayant un jour aperçu les côtes dénudées du Labrador, s’écrièrent en face de cette désolation : Aoa nada, c’est-à-dire il n'y a rien ici.Et le mot Canada, passé depuis de bouche en bouche, serait resté acquis à l’histoire.Cette origine nous a toujours paru suspecte.Comment, en effet, ces chercheurs de mines, rebroussant chemin, sans avoir même lié connaissance avec les naturels du pays, auraient-ils pu laisser à la postérité une exclamation de peu d’importance, jetée au hasard comme expression d’un désappointement?On alléguera que les Labradoriens ont pu la transmettre aux autres nations avec lesquelles ils prenaient contact, et que de proche en proche elle est parvenue jusqu’aux Iroquois échelonnés sur le Saint-Laurent, entre Stadacona et Hochelaga, et même jusqu’aux Gaspésiens de la Baie de Gaspé.Mais alors pourquoi n’a-t-on pas dès l’origine donné le nom de Canada à tout ce vaste territoire compris entre la côte du Labrador et la rivière des Outaouais?Or il est notoire que lorsque Jacques Cartier, en 1535, remonta le fleuve Saint-Laurent, il apprit l’existence d’une province dite province de Canada—Origine et étymologie du mot 261 Canada «au port de Sainte-Croix », c’est-à-dire Stadaconé ou Québec.La province de Canada comprenait plusieurs bourgades, entre autres Stadin, Sternatam, Araste, Tailla et Stadaconé la capitale.Cette province commençait vers l’ile aux Coudres et ne paraissait pas dépasser beaucoup le promontoire de Québec.Les sauvages qui apprirent à Cartier la géographie de ce pays, n étaient autres que J aignoagny et Domagaya, deux gaspésiens qu il avait amenés en b rance l’année précédente.Tous deux connaissaient la langue des habitants de Stadaconé; c’est assez dire qu ils appartenaient à la même nation, et que, par conséquent, ils étaient iroquois, comme nous aurons l’occasion de le prouver un peu plus loin.La légende espagnole nous semble donc bien risquée.Mais, dit-on, le mot Canada a été usité de tout temps, en Kspagne, pour désigner des lieux ou perpétuer des souvenirs historiques.C’est ainsi que des écrivains citent avec complaisance les noms suivants: Canada de San Pedro, chemin de Saint-Pierre ; Canada y pesquera, chemin de pêche; Canada vedija, chemin du village; Canada paslores, chemin des pasteurs.Ils en ont mentionné ainsi à la douzaine pour étayer leur chancelante théorie.Est-il donc si nécessaire de parcourir l’Espagne pour retracer le nom de Canada ?Qu on jette les yeux sur la carte de France, et on le retrouvera dans plus d’un département.Ainsi dans celui de Saône-et-Loire, nous constatons l’existence d’un petit village appelé Bas-de-Canada.(P Voilà tout aussi bien sinon mieux qu’en Espagne.Le nom de Canada a été donné à un plateau élevé, près de Fécamp, dans la Seine-Inférieure, où existe encore le camp de César, vieille relique de fortifications romaines.Un écrivain déclarait, il n y a pas très longtemps, qu’on a nommé Canada cet endroit « à cause du froid rigoureux qui s’y fait sentir en hiver.»&) Léon Fallue fait du mot Canada appliqué au camp de César un curieux produit du mélange de deux mots latins : « Ce camp nommé Canada, dit-il, provient peut-être de Castra Danorum, ou camp des Danois.» (3) Le peut-être n’est pas de trop.Ce n’est pas dans ces dénominations que l’on peut trouver l’origine du nom de notre pays.(1) Dictionnaire des Postes et Télégraphes, Paris, 1885 p.340.(2) Esquisse historique sur Fécamp, par César Marette.(3) Histoire de la ville et de l'abbaye de Fécamp, p.24. 262 Bulletin du Parler français Quant à l’étymologie par l’allemand, elle serait tirée de l’application du mot Canada à certains terrains, tels qu’il s’en rencontre dans les pampas de l’Amérique du Sud.Nous trouvons dans un ouvrage allemand traduit en français : « On appelle Canada des bas-fonds de grande étendue dans lesquels sont disséminés des groupes de roseaux.Ils peuvent être traversés par un ruisseau, et constituent par leur ensemble de bons pâturages très propres à l’élève du bétail.Ces endroits humides dans les pampas ne forment qu’une très minime partie de sa surface et n’en modifient le caractère que d’une façon accessoire.» U) Cette version allemande ne peut guère s’appliquer à notre pays, pas plus au Labrador qu’à la vallée du Saint-Laurent, où lés bas-fonds de grande étendue parsemés de roseaux sont absolument inconnus.L’application du Dr Burmeister semblerait pourtant rationnelle, d’après la méthode espagnole.La racine can semble venir du latin canna, qui veut dire roseau.En y ajoutant la terminaison ada, on obtient un mot qui, en espagnol, signifie clairière.Si l’on écarte l’étymologie par les langues européennes, il ne nous reste plus qu’à recourir aux dialectes indiens.Il ne saurait y avoir de discussion que sur l'une ou l’autre des langues usitées au Canada lors du second voyage de Jacques Cartier.Quelles étaient ces langues?Quels étaient les aborigènes du Saint-Laurent?Les uns prétendent que les Algonquins habitaient Stadaconé et Hochelaga ; d’autres soutiennent que c’était les Iroquois.Il y avait encore les Montagnais ou Algonquins inférieurs, qui résidaient plutôt dans la région du lac St-Jean.Quelques-uns vont jusqu’à prétendre que le mot Canada fut révélé à Jacques Cartier par ces derniers, parce que, disent-ils, Canada voulant dire les voilà qui s’approchent, ou encore celui qui va voir, visite, explore, il est tout naturel de croire que les Montagnais, en apercevant les Français, se soient écriés dans leur langage: Kannatats, c’est-à-dire, les voilà qui viennent voir.La théorie crise ne vaut pas mieux que la montagnaise.Le Père Lacombe dit dans son dictionnaire: «Canada pour Konata, (1) Description physique de lu République Aryentine, par le Dr A.Burmeister, traduit par F.Maupas, I, p.102. Canada Origine et étymologie du mot 263 dont les Montagnais et tous les Cris se servent pour dire sans propos, sans raison, sans dessein, gratis.C’est le mot banal de la langue crise.» d) MB'' Laflèche écrivait en 1857 : « Canada, sans dessein, cris.De Pikonata ou P’Konata.Ce mot n’a pas de correspondant en français.Les Métis le traduisent toujours par l’expression sans dessein.Demandez à un Cris: « Que veux-tu*! » S’il ne sait que vous répondre, il vous dira: « P'Konata.» Ceux qui ont voulu expliquer ainsi l’origine du mot Canada n’ont pas tenu compte des circonstances qui ont révélé à Cartier l’existence de cette province.Les langues sauvages, ayant entre elles une grande affinité, il peut se faire que chacune possède un mot d’où Canada peut tirer son étymologie, mais faut-il en conclure que c’est la vraie, la plus sûre, celle que nous devons adopter?Personne n’osera soutenir que Jacques Cartier rencontra des Cris sur les bords du Saint-Laurent, quand il est avéré que dans les premiers temps du pays ils étaient cantonnés dans les parages de la Baie d’Hudson.Les Montagnais, eux, séjournaient à Tadoussac et ailleurs, mais Cartier ne les mentionne pas dans ses Relations, et il n’apparaît pas non plus que le Découvreur ait eu des rapports avec les sauvages du Saguenay.Donacona, le grand chef de Stadaconé, lui apprit l’existence d’un peuple du nord appelé Piquemains, qui n’avaient qu’une jambe, et dont la conformation ne ressemblait pas à celle des autres Indiens.A quel peuple faisait-il allusion?Cartier ne le sait pas, mais il est assez probable que c’était aux Esquimaux.Quoi qu’il en soit de ces opinions, il paraît certain que le nom de Canada existait avant Jacques Cartier et qu’il provenait des sauvages qui habitaient le pays ainsi désigné par les Gaspé-siens.Quels étaient ces sauvages en 1535?Nous n’hésitons pas à dire que c’étaient des Iroquois, et nous nous basons sur l’autorité du regretté M.Cuoq, qui connaissait tous les secrets de l’idiome iroquois.Pour étayer cette thèse, il suffira de prouver que la langue parlée à Hochelaga comme à Stadaconé était la langue iroquoise.C’est ce que démontre l’étude des listes de noms que Cartier dressa dans ses deux premiers voyages, listes (1) Dictionnaire et grammaire de la langue crise, par le R.P.Albert La-combe, Montréal, 1874, p.706.(2) Rapport sur les missions du diocèse de Québec, avril 1857, N" 12, p.105.Courrier du Canada, mai 1857. 264 Bulletin du Parler français que 1 on trouve à la suite de ses Relations.Le savant indiano-logue commence par établir que tous ces mots appartiennent à une seule et même langue, malgré les variantes que l’on y retrace.Dans l’une et l’autre liste nous trouvons des mots semblables, comportant la même signification.En voici quelques-uns.Ie LISTE 2e LISTE Agonazo Aggonzi tète Ochedasco Onchidascon pieds Igata Hegata yeux Hontasco Ahontascon oreilles Atta Atha souliers Assogne Addogne hachot L’abbé Cuoq ajoute : « Tous ces mots appartiennent manifestement à une même langue ; les légères différences qui peuvent se trouver entre les mots des deux listes, ne doivent s’expliquer autrement que par l’extrême difficulté que l’on éprouve toujours, quand il faut saisir par le simple son de la voix, des mots appartenant à une langue complètement inconnue.Cette raison acquiert une force toute spéciale, quand il s’agit, comme dans le cas présent, d’une langue sauvage; nous parlons ici par expérience et en appelons avec assurance au témoignage de ceux, qui, comme nous, ont travaillé auprès des sauvages et ont appris quelqu’une des langues de ces peuples.C’est ainsi que peuvent s’expliquer ces petites variantes, sans qu’il soit absolument nécessaire de recourir à l’hypothèse d’une différence de dialectes, ou bien d’invoquer le phénomène ordinaire du changement des idiomes.» M.Cuoq prouve ensuite que la langue parlée par les sauvages, habitant les rives du fleuve, n’était pas l’algonquine, mais plutôt l’iroquoise.Sa démonstration est lumineuse, irréfutable.Qu’il nous suffise de l’analyser.Sur près de soixante mots que renferme la première liste de Cartier, et un peu plus de cent contenus dans la seconde, il n’en est qu’un seul qui ait la physionomie franchement algonquine, et Irois autres sur lesquels il est nécessaire de faire des réserves.Voici ces quatre mots: Achesco Amigoua Sahe Cacacomy une épée des chemises fèves pain Canada—Origine et étymologie du mot 265 Le premier est évidemment algonquin.Le second est le pluriel de amik, castor, et ne signifie pas chemises.Donc, nous pouvons aussi bien croire qu’il est iroquois.Le troisième peut être revendiqué par les deux nations : les Iroquois appellent saheta ce que les Algonquins appellent saï.Le quatrième et dernier, 'qui semble .étranger à la langue iroquoise, ne saurait signifier pain en algonquin, qui le traduit par pakjewigan.Les Iroquois disent kanatarok.Tous les autres mots des deux listes appartiennent à la langue iroquoise, et ressemblent beaucoup à l’iroquois moderne.Etablissons la comparaison : Listes de Cartier Agonazé / Aggonzi \ Ochedasco / Onchidascon ( Hontasco / Ahontascon \ Igata I Hegata f Atta / Atha 1 Assogne j Addogne \ Iroquois moderne Traduction Akenontsi ma tète Ositakon aux pieds Ohontakon aux oreilles Okahra œil Alita souliers Atoken hache Sur les dix premiers noms de nombre dans la langue des sauvages du temps de Cartier, six sont encore employés dans la langue iroquoise d’aujourd’hui.Tels sont: Langue ancienne Iroquois moderne Secada — 1 Euskata Tigneni — 2 Tekeni Hasché — 3 Asen Ouiscon — 5 Wisk Addegué — 8 Satekon Assem — 10 W asen Ce petit tableau parle aux yeux et prouve l’identité des deux langues.Mais afin de détruire tout doute, citons les mots algonquins qui correspondent à ceux qui nous ont déjà servi d’exemples.Ma tête = Nictikwan Aux pieds = Ositing 266 Bulletin du Parler français Aux oreilles Oeil Souliers Hache Otawakang Ockinjik Makisin Wakakwat 1 2 Pejik Nij 3 5 8 10 Nisroi Nanan Nicwaswi Mitaswi Il ne peut pas y avoir d’erreur possible; ces derniers mots ne ressemblent en aucune façon à ceux que nous avons cités en iroquois.Autres exemples plus frappants encore.Canada signifie en iroquois, aujourd’hui comme du temps de Cartier, ville, village, amas de cabanes, bourgade, bourg, groupe de tentes, campement de plusieurs.C’est la traduction qu’en donne Cartier lui-même dans une de ses listes.Or, les Algonquins rendent ces mots par Otenaw.Agouhana, qui veut dire chef en iroquois, se traduit en algonquin par okima ou par kijeinini, en abénaquis par sanguima, et en montagnais par sagamo.Si l’on voulait continuer ce système de comparaison, on arriverait toujours à un pareil résultat.Dans chaque cas, il y aurait rapprochement sensible entre la langue des sauvages de Stadaconé et d’Hoehelaga avec l'iroquois parlé de nos jours, tandis qu’il serait toujours facile de constater sa dissemblance avec l’algonquin et le montagnais modernes.Nous pouvons donc tirer de ce qui précède les conclusions suivantes : 1° Les aborigènes de Stadaconé et d’Hochelaga appartenaient, du temps de Jacques Cartier, à la grande famille iroquoise ; 2° Leur langue est parvenue jusqu’à nous, sans avoir subi de profondes modifications ; 3° Jacques Cartier ne paraît pas avoir eu connaissance des autres langues parlées en ce pays ; 4° Les sauvages de Gaspé comprenaient l’iroquois ; 5° L’étymologie du mot Canada, telle que donnée par Cartier, est la bonne, la vraie, la seule acceptable.N.-E.Dionne. LA LANGUE FRANÇAISE A L’ILE Il y aura bientôt cent ans que la Grande-Bretagne détient cette ancienne ile de France connue sous le nom d’ile Maurice.C’est en effet vers 1810 que la France, au sortir d’une bataille navale, où la fortune des armes lui fut infidèle, dut abandonner à sa rivale ce bijou de la mer des Indes.Cette cession de territoire—file, en vertu de la capitulation de 1810 n’a été cédée que pour cent ans à l’Angleterre—comportait certaines réserves.L’Angleterre s’engageait expressément à respecter les lois, la langue et la religion des habitants.Nonobstant quelques froissements inévitables, comme il en arrive en tous pays habités par des peuplades différentes, les conditions de la capitulation furent assez longtemps observées, et l’ile Maurice retira de grands avantages de cette judicieuse politique.Elle lui dut de sauvegarder l’idiome de ses ancêtres, et c’est à ce point qu’après cent ans d’occupation anglaise, les habitants de l’ile Maurice, au nombre de 480,000, parlent encore presque uniquement la langue française.D’après Mk'r Grimaud, de Port-Louis, le français s’est maintenu dans de telles conditions que les fonctionnaires anglais sont dans l’obligation soit d’apprendre le français, soit d’apprendre le créole, s’ils veulent se faire comprendre de leurs administrés.Une autre preuve de l’activité de la vie française à l’ile Maurice, c’est que l’on y compte une dizaine de journaux quotidiens, tous français, dont deux seulement donnent une partie anglaise.Mais toute médaille a son revers.La langue française a réussi, à la vérité, à maintenir jusqu’ici sa prépondérance dans l’ile ; elle n’en a pas moins subi en ces dernières années de rudes atteintes et il paraît bien établi qu’on cherche, par tous les moyens, à la battre en brèche.Ce sont les concessions faites au début qui ont amené cet état de choses.Elles paraissaient tout d’abord de peu d’importance, mais à force de se répéter et de s’étendre, ces concessions regrettables ont facilité l’accès de l’ennemi dans la place et permis à la langue anglaise de s’infiltrer un peu partout.Ainsi, à l’heure 8970 268 Bulletin du Parler français actuelle, la langue anglaise va de pair avec la langue française devant les cours de justice, alors qu’il n’y a pas encore un an le français seul était en usage.Il y a eu, il est vrai, d’éloquentes protestations et des résistances énergiques contre ce nouvel état de choses.Mais l’ennemi n’a pas désarmé pour si peu : il était dans la place et il y est resté.La lutte cependant la plus redoutable se fait sur un autre terrain.En gens pratiques connaissant la valeur du temps et des choses, les Anglais ont mis la main sur le système d’éducation en vigueur dans l’ile et ont introduit des méthodes qui font leur chemin.Leurs principaux efforts ont porté sur l’instruction primaire, maniant et remaniant les anciens codes scolaires de façon à annihiler de proche en proche la langue française.L’instruction supérieure n’a pas été elle-même à l'abri de leurs convoitises et de leurs assauts; les programmes ont été savamment arrangés pour faire une large place à l’enseignement de la langue anglaise.On a compris que le plus sur moyen d'imposer cette langue était de s’emparer tout d’abord de l’éducation à tous les degrés, et les résultats obtenus jusqu’ici ont prouvé que le gouvernement anglais avait vu clair et juste.Faut-il en conclure que la partie est perdue pour les Mauri-tiens et qu’il ne leur reste plus qu’à accepter en silence le fait accompli ?Les Mauritiens, tout en reconnaissant la gravité de la situation qui leur est faite, ne paraissent nullement être en proie au découragement; si, d’une part, la langue française est battue en brèche dans les écoles, d’un autre côté, elle continue à se parler dans les familles, ce qui est un appoint considérable.Puis il y a l’influence du clergé français qui, elle, se manifeste par une lutte incessante contre l’infiltration anglaise.Certes, en face de ces généreuses résistances, il n’y a pas encore lieu de désespérer.Toutefois, ce serait pousser l’optimisme au delà des limites permises que de s’imaginer qu’il ne reste plus rien à faire.Les Mauritiens doivent sentir eux-mêmes l’impérieux besoin d’organiser dès maintenant la résistance et la nécessité de redoubler de vigilance, s’ils entendent garder le terrain acquis.Eug.Rouillard. LE PARLER FRANCO-CANADIEN OBSERVATIONS Le rapport de la Commission de colonisation contient les dépositions recueillies dans les différentes localités de la province.Un grand nombre des témoins entendus étaient des colons, au point de vue des recherches dialectologiques de bons sujets, des sujets autochtones.Leurs dépositions, prises par des sténographes, sont donc une reproduction fidèle—si l’on ne tient pas compte de la prononciation—de leur parler.A ce titre, elles présentent pour nous un vif intérêt ; c’est une riche collection de spécimens de notre langage populaire, et nous nous proj posons d’en tirer profit.L’un de nos confrères, qui a lu ces dépositions—plusieurs n’en auront pas le courage—a bien voulu nous envoyer quelque mots notés au cours de cette lecture.« La plupart, nous écrit-il, vous sont déjà connus ; d'autres, je pense, vous paraîtront nouveaux.» Nous espérons que M.Asselin continuera cet intéressant relevé.Le Comité du Bulletin.Rodrigue L., de Saint-Gérard-de-Montarville, se plaint du sort qui lui a lait acquérir une terre grevée d’une lourde hypothèque, dont il ignorait l’existence.Il lui a fallu «descendre en Bas, mettre cela dans les mains d’un notaire pour tâcher de démancher cela.» II y a un mot qui revient souvent dans la preuve ; c’est le mot top, par lequel on désigne le sommet de l’arbre.Un témoin dit que « dans le pin on doit couper plus gros, parce que les marchands ne veulent pas avoir une top (c’est féminin ! ) en bas de dix pouces au petit bout.» Ces derniers mots sembleraient indiquer que top désigne aussi toute la bille de tête.«% Ce même témoin, Hormisdas M., de Saint-André-Avellin, «ne connaît pas beaucoup de colons qui prennent des sous-contrats.» Il « ne rôde pas beaucoup non plus.» On sort un billet de location, quand on l'émet.On le fait sortir, quand on en obtient l’émission.L’agent C,, du Nominingue, dit que le billet émis en faveur d’Augustin D.«a été le premier sorti dans Moreau ».Cette tournure est classique chez les colons. 270 Bulletin du Parler français A tout moment, il est question de criques, petites rivières ou ruisseaux qui, en anglais, s’appellent creeks.Au dire de Joachim G., du Nominingue, «c’est butteux et rocheux» dans le canton De Montigny.(0 Régis G.est propriétaire d’un chaland (ou plutôt d’un bac, mais dans le Nord on fait peu usage de ce mot) qui a failli amener la guerre civile dans deux cantons.On accuse C.de s’ètre approprié illégalement les bolls d’un vieux chaland appartenant au public ; il répond que « voilà à peu près huit ans que le vieux chaland règne», et qu’il n’est plus hou à rien. Un jour, on fut près de se battre à propos du chaland neuf.Les habitants de Turgeon et de Mousseau, habitués à se faire passer gratis, gémissaient sous l’imposition d’un péage de dix sous.Cyriac L., de l'Ascension, leva l’étendard de la révolte.Laissons-le raconter l’affaire : «Il y avait un de mes amis, monsieur D., qui se trouvait de ce côté-ici.Je suis parti pour prendre le chaland pour aller le chercher tout bonnement, comme j’avais coutume de le faire.Entre nous autres on s’aide.Monsieur C.est descendu tout à coup en disant: «Ote-toi de dans ce chaland-là, tu n’as pas d’af-« faire là dedans.» Je ne me rappelle pas tout ce qu’il a dit, parce qu’il se trouvait surmonté un peu ; à la fin, c’est venu qu il voulait me battre.Il dit: «Ce n’est pas tout; remarquez bien la chose: «ceux qui voudront aller au moulin, je leur chargerai vingt-cinq «cents.Je vous tiendrai, mes petits-(ici, un gros juron).» Malheureusement (!) il n’a jamais mis la main sur moi.Il dit: «Je les tiens dans ma main, les gens de Mousseau.» Sur l’entrefaite, Pierre L.est arrivé en criant : « Fessez, père ! Fessez, père ! » Il dit: «Toi, tu es un petit maudit, tu vas avoir affaire à moi.» Moi, j’étais tout seul à me défendre contre deux.» Au point de vue lexicologique, ce récit ne vaut guère que par les mots que je souligne, et qui sont d’un usage très répandu chez nous.Comme tableau de chicane normande, il est impayable.(1) Butteux, j’ai souvent entendu ce mot dans mon enfance, qui s’est écoulée dans Charlevoix, où c’est joliment butteux—j’en appelle au témoignage de ceux qui ont fait en calèche le voyage de la Baie-Saint-Paul à la Malbaie.(O.A.) (2) J’ai souvent entendu dire dans Charlevoix : « Cette voiture, ce vêtement, cet outil, a fait un bon règne.» Peut-être trouverait-on cette pittoresque expression dans les écrits d’excellents auteurs français.(O.A.) Le Parler franco-canadien 271 C’est qu’il ne sont pas rares, les Normands, dans la région de Labelle, et nos cousins du pays de Gaux trouveront là chaussure à leur pied le jour où il leur plaira d’y émigrer.Joseph L., mêlé lui aussi à la dispute du chaland, termine ainsi son témoignage : «11 pouvait servir encore pour les colons de Mousseau, mais pas pour les grosses charges.Pour les passagers de M.Clément et de la compagnie il ne faisait pas, mais pour traverser des personnes il pouvait traverser.Avec des petites voitures on traversait comme on voulait.Il n’était pas neuf, on sait bien.» /j, Dominique G., de l’Annonciation, ne sait pas en tout où habite maintenant Pierre B., un gars de dix-sept ans au nom de qui il a pris un lot, croyant qu'il voulait s’établir, et dont le père restait à Saint-Jérôme.L’année dernière, «on a bûché sur ce lot-là à peu près neuf arpents.On a rachevé neuf arpents et demi à peu près.11 reste à peu près un arpent qui est dans un bas-fond, qu’on a pas pu logger.» On entend par logger l’action de mettre en billes.Dominique G.a vendu du bois.Au prix que le bois se vendait, « il fallait que ça vint être proche pour que ça paie un homme, parce que loin, ça ne payait pas en tout.» On a sans doute déjà remarqué, dans le parler de nos gens, l’emploi fréquent de la locution venir à être (ou simplement venir être)-, aussi, l’addition du mot «homme» à des verbes qui seraient complets dans la forme intransitive comme dans : ça paie un homme, pour ça paie ; ça use un homme, pour ça use.Dominique G.ne veut pas se rappeler si, oui ou non, l’agent F.lui a dit du mal de l’agent G.«Je ne me rappelle de rien de cela, dit-il.Je me rappelle qu’il m’a parlé, mais c’est seulement pour des affaires à moitié.C’est inutile.Si c’était serviable, j’essaierais de m’en rappeler ; mais une fois, voyez-vous, que ce n'est pas nécessaire.» Au cours du témoignage d’Arthur L., de l’Ascension, il est question du cordon, qui semble être la ligne de partage des concessions.« Le chemin passe sur le milieu de nos terres, dit le témoin.Sur le cordon, il n’y a pas moyen de passer.» Et, ce mot passant immédiatement dans le langage officiel, la Commission demande à Arthur L.si, plus loin que chez lui, il y a un chemin «dans le cordon». 272 Bulletin du Parler français Certaines accusations avaient été portées contre l’agent C.«Monsieur F.a dit qu’il avait vu M.C.et que M.C.reniait (pour niait) tout cela.» Dominique C.a le premier lot du 1er rang Marchand, «mais il n’a aucun papier de passé».J’ai parlé du « ni oui ni non » qui caractérise beaucoup de colons du Nord.Un autre trait, également étranger à la linguistique, mais digne d’être noté, est la crainte évidente de n’être point crus, même sous serment.Quand le témoin Wilfrid D., de Labelle, répond à la Commission, qui lui demande s’il a reçu certaine lettre à Hull : «Je jurerai positivement que je n’ai jamais reçu de lettre.Si j’avais reçu une lettre, je ne ferais pas un faux serment pour essayer de me rabriller », il nous fournit non seulement un échantillon précieux de parler populaire, mais aussi un exemple de l’état d’esprit des Normands canadiens.Voici, pour finir un extrait du témoignage du même témoin : «Q.Avez-vous parlé de cette affaire-là au bureau de la colonisation à Montréal ?«R.Oui, j’ai écrit, et ils m’ont répondu.J’ai une lettre chez nous que j’ai reçue de Québec.«Q.Je vous parle du bureau de colonisation de Montréal ?«R.Au bureau de colonisation, j’y ai été moi-même, je n’ai pas eu de lettre—il y a un des employés du bureau de colonisation à Montréal1, mais il m’a demandé de ne pas dire son nom et je ne le dirai pas.«Q.Vous jurez positivement que c’est un des officiers du bureau de colonisation ?R'.Oui.Il m’a dit : Si vous voulez avoir la bonté de ne pas dire mon nom.—J’ai dit: Je vous le promets.«Q- Que vous a-t-il dit?«R.Il m’a dit de ne pas me laisser embêter, voilà ce qu’il m’a dit.Je veux dire tel que c’est.Il m’a dit: S.millieux, laisse-toi pas embêter, il y a pas moyen—en se tapant dans la main—je vais t’écrire une lettre.—Il n’avait pas le temps dans le moment ; il dit : Je vas t’en écrire une, mais veux-tu ne pas le dire?J’ai dit non.A présent que je suis sous serment je ne le dirai pas.«Q.Qu’est-ce qu’il disait dans la lettre? Le Parler franco-canadien 273 «R.Il dit qu ils ne pouvaient pas m’ôter mon terrain, et que s ils I ôtent c est de la spéculation.Il dit: Ils t’ôtent ton terrain et ils ne sont pas capables de te l’ôter.—Si je nommais l’homme, vous seriez très surpris ; mais cet homme, c’est un gentil garçon, c est un homme de haute classe.Il m’a dit ne pas dire son nom et je ne le dirai pas ; ça sert à rien de me le demander.» Après cela, la commission ne le lui a pas demandé.Elle le savait I Olivar Asselin.Dans un article publié dans la Revue Latine et que nous avons signalé, M.de Labriole constatait naguère que quelques-uns de nos compatriotes aiment a dénigrer le français parlé chez nous.Il a été dit aussi dans le Bulletin comment les contempteurs du franco-canadien fabriquent de toutes pièces des phrases incohérentes, y accumulent les fautes, et donnent ces produits de leur imagination comme specimens de notre langage.Les étrangers qui ne nous connaissent pas croient que ces ramassis de barbarismes représentent fidèlement notre parler; leur bonne foi est surprise; et le franco-canadien passe pour un jargon.Nous avons sous les yeux le dernier numéro d’une des plus importantes revues de linguistique publiées à Paris.Sous le titre Echec à la langue française, est reproduite, d’un «vieux numéro de la Patrie de Montréal», une conversation que le chroniqueur canadien-français affirmait avoir «entendue entre un avocat et un notaire en face du Palais de justice», et qu’il donnait comme une fidèle représentation de «la manière de s’exprimer la plus commune à Montréal et à Québec, même parmi les hommes de profession qui ont lait un cours d études classiques ».Or, cette prétendue conversation, incohérente, sans suite, où l’auteur a introduit une centaine de fautes grossières et dont l’arrangement n’est qu’un prétexte à l’accumulation des barbarismes, ne représente pas du tout la manière de parler des gens instruits au Canada.Chacune de ces fautes se commet peut-être chez nous ; mais jamais on ne les trouvera toutes réunies dans un discours de tiois minutes; bien plus, jamais on ne les relèvera toutes dans le parler d’un même individu. 274 Bulletin du Parler français Il en est de même du parler des campagnards.Le langage grotesque qu’il plaît à quelques-uns de leur prêter passe trop souvent, à l’étranger, pour représenter fidèlement notre parler populaire.Nous signalons, comme spécimens du langage de nos paysans, les citations laites par M.Asselin.Le Comité du Bulletin.Le monument de Jacques Cartier.—Des difficultés s élèvent pour l’érection de la statue de Jacques Cartier à Saint-Malo.« On sait, dit M.l’abbé Millon dans la Revue de Bretagne (mars, p.270), que Botrel rapporta 15,000 francs de son triomphal voyage chez nos frères de là-bas et qu’il remit cette somme au comité, qui lui vota de chaleureuses félicitations et de chauds rerneielements.Un seul homme ne s’associa pas à la reconnaissance générale, et cet homme fut M.le Maire (de Saint-Malo).Sans doute parce que Jacques Cartier ne crocheta aucun couvent et qu’il eut même la faiblesse d’être profondément religieux, il n a point les sympathies du premier magistrat de Saint-Malo.Celui-ci trouva bon de prononcer cette phrase plus que maladroite, le jour où arriva la généreuse offrande du barde patriote : « Il y a pour la « ville une question de dignité à ce que la souscription ne soit « close que le jour où l’argent malouin égalera au moins cet argent de l'étranger.» Ces derniers mots, dédaigneux et hautains, visaient, on le devine, les Canadiens qui doivent être, paraît-il, des étrangers pour nous, tout comme les Alsaciens !.» Botrel protesta énergiquement contre ce vœu du maire de Saint-Malo, dans une lettre qu’il adressa aux conseillers municipaux.L’inauguration de la statue du vaillant navigateur n’en fut pas moins remise à plus tard; elle aura lieu, dit-on, dans quelques mois, quand «l’argent malouin égalera l argent de l'étranger ».L’honneur de la ville de Saint-Malo sera sauf ! A lire.—Dans le Paris-Canada (15 mars), compte rendu par M.Hector Fabre du «bel ouvrage» de M.l’abbé Camille Boy, L'Université Laval et les fêtes du Cinquantenaire.«M.l’abbé Roy a fait là une œuvre définitive, complète à ce jour, et à laquelle on n’aura qu’à ajouter des chapitres nouveaux à mesure que se dérouleront les années fécondes en nouveaux bienfaits.» LA POÉSIE EN PROVINCE l/ABBÉ JUSTIN BESSOU Le patois rouergat a été illustré par un curé de campagne, l’abbé Justin Bessou.Après avoir publié deux recueils de vers français, ce compatriote de François Fabié écrivit, en patois, un poème en douze chants: ûal brès à la toumbo (Du berceau à la tombe), sorte d'épopée de la vie des paysans du Rou-ergue.En 1902, il fit paraître une série de contes locaux : Countes de la Tata Manon (Contes de la tante Manon), «débordants, dit Grimaud, de saine gaîté et pleins d enseignements à la portée du peuple naïf et simpliste.Puis vinrent les Bagateletos, en vers, où le troubadour inspiré du premier recueil s'allie fort agréablement au délicieux conteur du second ouvrage.» L’abbé Bessou a été surnommé le Briseux du Rouergue.La pièce que nous reproduisons est tirée du poème Dal brès à la toumbo.Voici en quels termes un critique a parlé de ce recueil : « Chaleur de cœur, verve jaillissante, irrésistible entrain, large courant de gaîté, tels sont les dons natifs que ce livre déverse d une âme pleine, et qui trouvent pour s’exprimer une langue pittoresque et Sure, d'une abondance vigoureuse, grossie d’énumérations redoublées, jamais lasse de produire les flots d'inspiration dont l’auteur est assailli.» A.R.-L.LOUS DALHAIRES Lous dalhaires, abal, entenienou la prado.Lai sou très renoummats dins touto la countrado, Très soulides de pounho et pla nougats des rens, ' Qu’abrassou ploun dins l’herbo et dabalou de rênes D’une cano de larg.Fintas-lous : en cadanso Lou corps un pau plegat tout-escas se balanso Sus las cambos; lous pès lisorou de nounen, Et lous brasses que ramou l’aire, bai-et-ben, Lansou de tout lour ban la dalhe brounjissenco Que raso à ras de trous la pasturo crouissenco, Et toutes très aital, d un branle mesurât, Rufou da cimo à founs un espandi de prat, 276 Bulletin du Parler français Mès cal tene souben las dalhes asugados : Lous dalhaires sus rênes s’arrestou dabegados : Pasim-pasam-pasim, asugo, asugaras, Pasam-pasim-pasam, coupo-fi, coupo-ras.De la Planco al Maset, pes prats del besinage Sus las dalhes las coûts foù tinda aquel lengage.Justin Bessou.(Traduction) Les faucheurs, là-bas, entament la prairie.Ils y sont trois, renommés dans tonte la contrée, Trois solides de poigne et bien noués des épaules, Qui enfoncent leurs bras profondément dans l'herbe et couchent les andains D'une canne de large.Regardez-les : en cadence.Le corps légèrement plié tout entier se balance Sur les jambes ; les pieds glissent doucement.Et les bras, qui rament l’air en un mouvement de va-et-vient, Lancent de tout leur élan la faux bruissante Qui rase au ras du sol l'herbe craquante, Et tous trois ainsi, d’un mouvement mesuré, Fauchent du haut au bas une grande étendue de pré.Mais il faut tenir constamment les faux aiguisées : Les faucheurs sur les andains s’arrêtent de temps en temps: « Passim-passam-passim, aiguise tant que tu pourras, Passam-passim-passam, coupe fin, coupe ras.» De la Planque au Maset, dans les prés du voisinage.Sur les faux les pierres à aiguiser font retentir ce langage.En Bretagne.—Nous avons reçu le Rapport de M.Yann Rmnen-gol sur le concours ouvert dans les colonnes du Terroir Breton, «à l’effet de rechercher les causes de l’abandon du costume et de la langue par;les Bretons émigrés».Ce rapport, où sont exposés les moyens les plus pratiques de travailler au relèvement des Bretons des villes, de remédier à l’abandon du costume et du dialecte, est aussi rempli de belles pensées sur le rôle de la langue, du costume, des traditions, dans la formation du génie national. LEXIQUE CANADIEN-FRANÇAIS (Suite) Communication.—Dans le Bulletin du mois de mars (p.211, verbo assister), nous avons dit que «le vieux français avait s’assislrer », C’est une erreur; la citation même que nous avons faite du Rom.de Dolopathos fait voir que « s'as-sistrent >) est la 3
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