Voir les informations

Détails du document

Informations détaillées

Conditions générales d'utilisation :
Protégé par droit d'auteur

Consulter cette déclaration

Titre :
Bulletin du parler français au Canada
Organe de la Société du parler français au Canada qui y publie des études de linguistique et des réflexions sur les conditions de l'évolution de la langue française au Québec et au Canada.
Éditeur :
  • Québec :Société du parler français au Canada,1902-1914
Contenu spécifique :
janvier
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Successeur :
  • Parler français
Lien :

Calendrier

Sélectionnez une date pour naviguer d'un numéro à l'autre.

Fichier (1)

Références

Bulletin du parler français au Canada, 1909-01, Collections de BAnQ.

RIS ou Zotero

Enregistrer
/>££ 1 p'Mf -«¦J- 1 A voi.vu JANVIER 190^ ^ No 5 BULLETIN DU SOMMAIRE Pages 161— Prière pour les Moissons de France.Gustave Zidler.162— L’Invasion des Noms sauvages.Eugène Rouillard.171—François Coppée et son Œuvre.L’abbé Antonio Huot.177—Causerie grammaticale.L’abbé C.Roy.188—Les Livres.Adjutor Rivard.193—Lexique canadien-trançais (suite).Le Comité du Bulletin.198— Revues et Journaux.Adjutor Rivard.199— Sarclures.Le Sarcleur.200— Anglicismes .r.'.T.777.Le Comité du Bulletin.REDACTION ET ADMINISTRATION LA SOCIÉTÉ DU PARLER FRANÇAIS AU CANADA UNIVERSITÉ LAVAL QUÉBEC Éditeur-dépositaire, à Paris : H.CHAMItON, libraire-éditeur, 9, Quai Voltaire ALPHABET PHONETIQUE (Signes conventionnels pour la figuration de la prononciation) d après MM.Gilliéhon et l'abbé Rousselot - * Lettres françaises.Les lettres a, e, i, o, u, b, d, n, f, j, k, l, m, n, p, r, t, v, z, ont la même valeur qu’en français.9 —9 dur (gateau) ; s —s dure (sa); œ = eu français (heureux); u; = oii semi-voyelle (oui); y = i semi-voyelle (pied); iv — u semi-voyelle (huile); è = e féminin (je); h marque l’aspiration.Lettres nouvelles, hi —ou français (coucou); e = ch français (chez).Signes diacritiques.Un demi-cercle au-dessous d’une consonne indique que cetle consonne est mouillée: / (son voisin de l + y, l mouillée italienne), k (son voisin de k+y), y (son voisin de g-f-y), n (gu français de agneau).—Un point au-dessous d’une consonne indique que cette consonne est prononcée la langue entte les dents : /, d (sons voisins de t+s, d-f-z; c’est le t et le d sifflants canadiens de : ti, du).Les voyelles sans signes de quantité ou de qualité sont indéterminées (tantôt ouvertes, tantôt fermées), ou moyennes : o (a de patte), e (e de péril), o (o de botte), œ (eu de jeune).— Les voyelles marquées d’un accent aigu sont fermées : à (a de pdte), é (e de chanté), o (o de pot), œ (eu de eux).—Les voyelles marquées d’un accent grave sont ouvertes : à (a de il part), è (e de père), o (o de encore), de (eu de peur).—Les voyelles surmontées d’un tilde sont nasales : â (an de sans), ê (in de vin), ô (on de pont), œ (un de lundi.— Suivies d’un point supérieur, les voyelles sont brèves; a* i", etc.; de deux points, elles sont longues: a:, etc; d’un accent, elles sont toniques: a , i', etc.Deux lettres qui se suivent, et dont la seconde est entre crochets, représentent un son intermédiaire entre les deux sons marqués.Ainsi, ô [o] = o demi-nasal.Les petits caractères représentent des sons incomplets.Il n’y a pas de lettres muettes dans la prononciation figurée; chaque son 11’est représenté que par une lettre, et chaque lettre ne représente qu’un son. Vol.VII, No 6—Janvier 1909.PRIÈRE POUR LES MOISSONS DE FRANCE (Pour le Bulletin) O soleil, qui nourris nos blés et nos amours, Par qui seul bat le cœur humain, ton tributaire, Voici que de nouveau ta suivante, la terre, Enlace autour de toi sa couronne de jours.Mais, dans l’immense anneau du chemin planétaire, Tandis qu elle offre encore à ton fécond secours L’universel sillon de ses derniers labours, Voyageuse sans lin d’un éternel mystère, Parmi tant de pays, jaloux de tes présents, Pour tes meilleurs rayons choisis, ô roi des ans, Ceux où le soc de France a mis sa noble trace ; Protège et tais lever sous tes gerbes de feu, Plus splendide, avec tout l'espoir de notre race, La moisson Canadienne, ô grand soleil de Dieu ! Gustave Zidler.Versailles, 1er janvier 1909.161 L’INVASION UES NOMS SAUVAGES (Lu à la séance publique du 10 décembre 1908) Il est indubitable que les premiers possesseurs du pays, ceux que connurent Jacques Cartier et Champlain, les Algonquins, les Iroquois, les Montagnais, les Malécites, les Micmacs, appelés aussi Souriquois, ont laissé partout où ils pénétrèrent des traces de leur passage.Il n’existe pas cependant d’empreintes plus profondes de leurs incursions ou de leur prise de possession du sol que celles de leurs idiomes respectifs, puisque seuls ces derniers ont survécu à leur dispersion ou à leur anéantissement comme races.De tous ces enfants de la forêt, qui s’étaient taillé des parcelles de royaume dans la Nouvelle-France et qui y exerçaient une autorité presque souveraine, c’est la nation algonquine, de beaucoup la plus nombreuse et la plus répandue, qui a marqué le plus fortement de sa grille les sentiers qu’elle a parcourus.'1’ Non seulement la grande rivière des Outaouais et ses abluents sont imprégnés de son souvenir, mais tout cet immense territoire qui forme présentement les comtés d’Ottawa, de Pontiac, la région du Témiscamingue, le district de l’Abitibi ainsi que la partie extrême Nord de la province aboutissant à la baie James et à la rivière Eastmain, est littéralement criblé de vocables empruntés à la langue algonquine.Depuis un siècle, de fréquentes explorations ont été faites, à la vérité, des voyageurs ont foulé à maintes reprises ce sol, les gouvernements y délèguent encore chaque année des géologues ou des équipes d’arpenteurs, et néammoins tous ces noms sauvages, (1) La population algonquine, y compris les Têtes-de.Boule du Saint-Maurice, qui se rattachent à la même famille, compte encore, dans la province de Québec, près de 2,000 individus.162 L’Invasion des Noms Sauvages 163 la plupart de digestion laborieuse, sont demeurés intangibles.Nul n’a osé leur toucher, de crainte de les déflorer, soit peut-être de peur d’éveiller les susceptibilités farouches des anciens manitous.Quoiqu’il en soit, les Algonquins nous ont abandonné une si riche succession, que nous, leurs légataires universels, en sommes quelque peu embarrassés.Cette succession se chiffre par sept à huit mille noms topographiques, pour ne parler que de ceux qui sont présentement connus.Il ne me vient pas à l’idée, et vous comprenez ma discrétion, de faire défiler devant un auditoire déjà trop indulgent, les produits d’un héritage aussi chargé.Nous ne pouvons ignorer pourtant qu’une foule de ces noms ont déjà conquis leur droit à la lumière du jour et qu’ayant reçu un traitement de faveur de la part des cartographes canadiens, il n’v a d’autre alternative que de les accepter dans la tenue sous laquelle ils se présentent.Du reste, la structure des uns et des autres varie assez peu.S'il y a quelque chose qui les différencie, et c’est justement là ce qui les rend antipathiques, c’est la multiplicité des lettres dans un même mot, l’étrange juxtaposition de certaines syllabes et la dureté des sons.Comment éprouver, par exemple, des faiblesses pour des appellations de rivières ou de lacs conçues sous celte forme fantastique : Matawagosic, Obikodosec, Apshicamish, Matowikoma, Oposataka, Miskittenau, Makustigan, Shoshoquon, et cent autres du même calibre ! Il est vrai qu’à ces mots essentiellement rébarbatifs du vocabulaire algonquin l'on peut opposer d’autres appellations géographiques qui ne risquent point d’écorcher le tympan et qui sont même d’une belle venue.Je cite au hasard ; Pontiac, le plus fameux des chefs de la tribu des Outaouais, qui a mérité de donner son nom à l’une de nos grandes circonscriptions électorales; Yamachiche, grande paroisse du comté de Saint-Maurice, que les linguistes s'accordent à traduire pour «rivière vaseuse» ; le Nomi-ningue, région de colonisation de l’Outaouais ; Maskinongé (signifiant «brochet»), qui désigne simultanément un collège électoral une paroisse, une rivière, et un lac ; Maniwaki (terre de Marie), village situé sur la rivière Gatineau, à 80 milles de la ville d’Ottawa ; Mattawa, nom d’un village et d’une rivière assez considérable qui se jette dans l’Outaouais ; Mékinac (tortue), dans le comté d’Ottawa; le lac Obaska, au nord du grand lac 164 Bulletin du Parler français au Canada Victoria, dans le comté de Pontiac ; le lac Nipissing, dont l'étymologie semblerait indiquer «une petite étendue d’eau» par rapport à son majestueux voisin le lac Huron; la rivière Mègiskan (mot qui signie « hameçôn »), qui traverse une partie du district de l’Abitibi; la rivière Harrécana, qui est à la veille d’ètre longée par le nouveau chemin de 1er Transcontinental, etc.Dans le royaume du Saguenay, autre vaste territoire qui s’étendait depuis la rivière Saguenay jusqu’au détroit de Belle-Isle, le groupe ethnique des Montagnais, qui comprend encore de nos jours 2,000 individus, avait baptisé dans son idiome propre tous les cours d’eau sur les bords desquels ils plantaient leurs buttes d’écorce pour y faire la chasse et la pêche.Fait assez remarquable, sous le régime français comme plus tard sous la domination anglaise, les historiens et les cartographes ont conservé dans leur intégrité presque tous les noms géographiques que les premiers découvreurs tenaient des Montagnais primitifs.C’est à ce point qu’aujourd’hui pes noms, dont quelques-uns, d’une physionomie assez pittoresque, sont entrés dans le langage populaire, et que tout le monde connaît à peu près par cœur ceux d’entre eux qui servent à désigner les grands cours d’eau de la Côte-Nord : la rivière Bethsiamis, située à 180 milles de Québec ll> ; la rivière Manitou, où les Montagnais croyaient voir voltiger des esprits ; la grande rivière de Manicouagan, célèbre pour ses cascades grandioses, et dont le nom se traduit par «endroit où l’on donne à boire» ; la rivière Mingan, qui fut le premier théâtre d’une exploitation de chasse et de pêche par François Bissot, en 1660121 ; la rivière Nabesipi (rivière de «l’homme»), à l’extrémité de la seigneurie de Mingan; la rivière Natashquan, mot d’une consonnance si gracieuse, qu’un paquebot, qui fait la navette entre Québec et la Côte-Nord, a cru devoir se l’approprier pour en décorer sa proue; la rivière Kégaska, patrie du canard eider et de bien d’autres volatiles ; la rivière Musquarro, dont un savant missionnaire, le P.Lemoine, a traduit le nom par «queue d’ours» ; la rivière Washicoutaï, qui offre l’un des plus beaux havres du golfe Saint-Laurent® ; la rivière Olomanoshibou, mot rebelle dont les Canadiens français ont fait « Grande-Romaine », (1) Bethsiamis se traduit par: «place aux lamproies».(2) Mingan signifie loup.(3) Washicoutaï, « qui surplombe la baie ». L’Invasion des Nons Sauvages 165 quoiqu’il signifiât rivière «à la peinture»; VEtamamiou, grande rivière à saumon à plus de sept cents milles de Québec; la rivière Koakoachou, qui n’a aucun lien de parenté avec cette substance élastique qu’on appelle «caoutchouc», puisque le mot veut dire simplement «corbeau».Je n’ai garde aussi d’omettre les deux rivières Mecatina, qui se déversent dans le golfe Saint-Laurent à 733 milles de Québec, et dont l’étymologie est restée douteuse.Il y a bien encore, dans le Labrador canadien, le lac Ashuanipi (lac à deux décharges), et le grand lac Attikonac, qui se décharge vers le nord dans le fleuve Hamilton, mais j’estime prudent de ne pas pousser davantage cette incursion dans l’intérieur, car la route est longue et les noms que l’on rencontre d’une bigarrure capable de déconcerter un chrétien d’une vertu ordinaire.Plus près de nous, dans cette belle région du Lac-Saint-Jean, qui est en train de devenir l’un des greniers de notre province, nous naviguons également en pleines eaux montagnaises.C’est la rivière Ouiatchouan et son diminutif la Ouiatchouaniche, la Metabetchouan ; au nord du lac Saint-Jean, la rivière Ashuapmou-chouan (là où on guette 1 orignal), la Mistassini, et le plus imposant de ses tributaires, la Mistassibi ; (1) à l’est du lac, la Péribonka, la plus harmonieuse peut-être des appellations montagnaises, et dont la traduction donne l'idée d’un cours d’eau qui se serait tracé une route à travers le sable ; puis le lac Quaquakamaksis, mot monta-gnais qui exige un certain effort pour être articulé, ce qui n’empêche pas le lac d’être très poissonneux ; le lac Kiskissink, à 135 milles de Québec, et dont les millionnaires américains ont fait une sorte d’oasis pour les beaux jours d’été ; le lac Kénogami, (lac «long»), dans les environs de Hébertville, le lac Chigoubiche, au nord-ouest du lac Saint-Jean, et puis en dernier lieu le lac Chibougamo, vers lequel se précipitent depuis quelques années tous ceux qui nourrissent la prétention de faire fortune dans les mines.Les Abénaquis, autre peuplade sauvage cantonnée jadis le long de la rivière Kennebec, se sont montrés beaucoup moins prodigues de dénominations topographiques que leurs congénères de ia rivière des Outaouais ou de ceux de l’antique royaume du Saguenay.De la langue abénaquise, nous avons à peine retenu (1) Ouiatchouan se traduit «cours d'eau brillant»; Metabetchouan, se traduit « endroit où l’eau se précipite » ; Mistassini, se traduit « grosse roche ». 166 Bulletin du Parler français au Canada quatre à cinq mots : Coaticook, petite ville intéressante du comté de Stanstead ; Mégantic (lieu où se tiennent les poissons), lac situé entre les comtés de Compton et de Beauce, à 73 milles de Sherbrooke; le grand lac Memphremagog, dont l’abbé Maurault traduit le nom, dans son dictionnaire, par « grande étendue d’eau »; son diminutif Magog, donné à un lac, à une rivière et à un village du comté de Stanstead, puis Missisquoi, qui rappelle un comté dans le sud de la province.Le groupe plus restreint des Malécites a marqué son passage sur la terre canadienne par des appellations d’une calence harmonieuse; Témiscouata, Kamouraska, Cacouna, Rimouski, Madawaska, sans omettre les superbes lacs Squatteck, dans le comté même de Témiscouata.Les Iroquois, dont l’habitat était principalement le littoral sud du lac Ontario, n’ont pas laissé que des souvenirs cuisants à nos ancêtres.Nous leur sommes redevables de ces noms sonores et retentissants qui forment aujourd’hui partie de notre patrimoine linguistique: Canada, Hochelaga, Stadacona, Caughnawaga, Oka, et dans la province d’Ontario, Toronto.Le bagage géographique des Micmacs, qui occupaient autrefois toute l’ancienne Acadie et la péninsule gaspéienne, est beaucoup mieux fourni.Il l’est si bien que de l’embouchure de la baie des Chaleurs au bassin de Gaspé, en passant par le Nouveau-Brunswick et l’île du Prince-Edouard, nous sommes en présence d’une véritable avalanche de mots relevant du dialecte micmac.Ce sera assez de noter les plus connus et les moins disparates: Causapscal (traduction: «pointe rocheuse»), petit village du comté de Matane.Cascapedia, nom d’une des plus belles rivières à saumon du pays.Matapedia, rivière et lac, à 290 milles en bas de Québec.Métis, village et station balnéaire bien fréquentée, à 94 milles de la Bivière-du-Loup.Sayabec (rivière remplie), que les Anglais, qui ont une tendance à écourter les mots prononcent Sebec.Amqui (lieu d’amusements), nom d’un grand village et dune rivière dans le comté de Matane.Rivière Assemetquaghan, dans le comté de Bonaventure.Turtigou, rivière que l’on rencontre près de Sanday Bay, dans le comté de Matane. L’Invasion des Noms Sauvages 167 Matalik et Nemtayé, deux rivières du comté de Matane.'' Milnikek, cours d’eau du comté de Bonaventure.Paspebiac (enfoncement), l’un des plus grands postes de pêche de la baie des Chaleurs.Et pour sortir de la Province—mais ce sera l’unique fois— mentionnons le village de Malpèque, dans File du Prince-Edouard, moins célèbre par son origine micmaque que par les excellents mollusques dont il inonde nos marchés.Ces citations — il est à peine besoin de dire — pourraient être accumulées presque à l’infini, mais vous jugerez, je l’espère, que la présente documentation est plus que suffisante pour aborder cette autre question qui se présente d’elle-même à l’esprit : Sommes-nous, dans cette province essentiellement française, assez saturés de noms géographiques sauvages, et existe-t-il des raisons majeures pour ne pas rompre avec une coutume qui paraît vouloir passer à l’état de manie ?Un examen, même rapide, de la carte de la province de Québec, nous révèle ce fait brutal que du nord au sud et de l’est à i ouest, il n’est peut-être pas un seul collège électoral où l’on ne se heurte à chaque instant à un cours d'eau, à une baie ou même à un village dont le nom ne soit tiré du micmac, de l’algonquin et du montagnais.' Dans les régions de l’Outaouais, du Lac-Saint-Jean, de la Matapédia et de la Côte-Nord, ces noms, dont la bizarrerie le dispute au pittoresque, se chiffrent déjà par milliers.Et il nous reste encore l’Abitibi, le territoire de la baie d’Hudson et bientôt peut-être celui de l’Ungava, où les explorateurs de la Commission géologique du Canada, pour n’avoir fait que d’y pénétrer, ont déjà moissonné à pleines mains, et d’où ils ont rapporté, pour nous en faire cadeau, non pas des gerbes de fleurs—les rosiers et les tulipes se sentent quelque peu à la gène dans le voisinage des terres polaires— mais toute une botte de noms de provenance esquimaude ou sauvage.Cette moisson qui parait devoir se renouveler, avec chaque expédition, inspire de justes alarmes, à cause même de son abondance.Ce n’est point que nous appréhendions que la Province s enrichisse de nouvelles divisions électorales — notre patriotisme (1) Matalik, «cours d'eau sautillant » ; Nemtayé, « région accidentée » (2) Milnikek, «temps où abondent les baies»? 168 Bulletin du Parler français au Canada se réjouit hautement au contraire de toute addition de territoire;— ce qui est plutôt matière à réflexion sérieuse, c’est l’envahissement progressif des noms sauvages et esquimaux, c’est leur tendance à s’étaler hardiment sur nos cartes et dans nos manuels de géographie, c’est la légèreté et la trop grande fantaisie qui président d’ordinaire au choix de toutes ces dénominations de lieux ou même de cours d’eau.Dans le passé, chacun le sait, l’hospitalité la plus large a été accordée à d’innombrables noms indigènes.Nous tenions ceux-ci des trappeurs ou des explorateurs, et nos cartographes, moins soucieux peut-être de la tradition que partisans dociles de la routine, ont impitoyablement badigeonné leurs cartes de toutes les teintures primitives qu’on leur servait.Tous ces noms ne méritaient point pourtant le même accueil.Un triage eût-il été opéré à l’époque où ils apparurent que nul n’aurait songé à s’en offenser.Nous avons retenu toute fois, et nous devions le faire, des noms populaires et désormais historiques, comme ceux de Matane, Kamouraska, Chicoutimi, Péri-honka, Mistassini, Tadoussac, Témiscouata, Kénogami, Escou-mains, Manicouagan, Mécatina, Matapedia, Risligouche, Témisca-mingue, Abitibi.Ces dénominations et bien d’autres d’une facture analogue s’imposaient d’elles-mêmes.Elles plaisaient d’abord par leur originalité, ne manquaient pas d’une certaine saveur de terroir et avaient en outre ce précieux avantage de pouvoir être articulées et prononcées sans une contraction trop violente des mâchoires.Mais qi e d’autres—et celles-là se chiffrent par milliers— n’avaient pas les mêmes titres à faire valoir devant l’opinion.Et pourtant, grâce à une condescendance excessive, que rien ne justifiait, elles ont fini, comme les premières, par s’afficher impunément sur nos cartes, au grand désespoir de nos compatriotes et au grand ahurissement des étrangers habitués à des consonances moins revêches et à une orthographe moins compliquée.Ees gens bien pensants, ceux qui ont le souci de la clarté et de la précision, dans les matières géographiques, conviennent qu’il faudrait s’arrêter dans cette voie, et savoir mettre un frein à une pareille exubérance de noms sauvages.On ne demande pas sans doute de procéder à une élimination systématique, puisqu’il v a de ces dénominations devant lesquelles il n’y a plus qu'à s’incliner.Mais au moins ne pourrait-on pas nous faire grâce, L’Invasion des Noms Sauvages 169 pour l’avenir, de noms baroques ou tout simplement extravagants comme Pepechekan, Nistocaponano, Witetnagami, Kapitajewan, Awasheameka, Kawatose, Kanikito, Nichkoteci, autant de rivières ou de lacs de la Côte-Nord et de la région de l’Outaouais supérieur?Notre langue géographique et topographique sera-t-elle plus riche ou plus limpide lorsqu on aura laissé passer ces ribambelles de noms, longs comme un chapelet de dix douzaines de grains : lac Kinocheasanan, lac Cawassajewan, lac Macatiwagaminsibi, lac Asinitchibastat, le lac Katipoutiskatanont, La France est en deuil d’un poète, pourrions-nous dire, aujourd’hui, en parlant de Coppée.Poète, François Coppée le fut de tout son être.Profondément impressionable, doué d'une exquise délicatesse, capable de rêver longuement devant une rose, ressentant avec force tout ce que peut inspirer à un noble cœur la moindre des souffrances, Coppée vibrait au premier appel de sa sensibilité.Très simplement il exprime, dans ses vers, tous les sentiments qui l’agitent.C’est pour cela qu’il se révèle tout entier dans son œuvre; celle-ci n’est, en réalité, rien autre chose que l’histoire de son âme.Pour bien comprendre une âme, il faut connaître le milieu où elle a reçu ses premières impressions.La famille Coppée forme un curieux assemblage de bourgeois et d’ouvriers.Le grand-père, Jean-Baptiste Coppée, de simple paysan wallon émigré à Paris était devenu une sorte d’intendant d’un fermier général dont il avait su gagner la confiance ; sa femme, pauvre fille d’un maître de manège, descendait, tout de même, des Rechen, vielle noblesse d’épée qui avait donné des officiers à l’armée royale.« De ces parents-là, j'en suis certain, dit François Coppée je tiens mon horreur des violences populaires, ma répugnance pour la brutalité démocratique, mon regret, je dirais presque ma nostalgie de tant de choses élégantes et douces du passé, en un mot, cette délicatesse instinctive dont j’ai bien le droit de me vanter.«Du côté maternel, le forgeron Pierre Baudrit, marié à une femme (1) Mon Franc Parler, p.197.(2) Le Premier Chapitre de mes mémoires, dans le Gaulois du Dimanche— cf.Le Soleil, de Québec, 15 Août 1908.171 1156 172 Bulletin du Parler français au Canada de sa condition, avec son atelier de la rue du Mouton « ouvert a tous les vents» et où «on ne se chauffait qu’au feu de la forge.» Là, c’est «le bon sens populaire, le goût de la vérité et, surtout, le respect des travailleurs et l’amour des petites gens.» N'esl-ce pas là tout Coppée ?\ ous me direz sans doute que l’habitude morale ne se transmet pas avec le sang.Que faites-vous de la tradition familiale ?de ces mille et un souvenirs fidèlement transmis de père en fils ?de ces vieux dictons des aïeuls et des mères : ton grand-père disait ceci ; ta grand’mère faisait cela ?de ces portraits où les anciens paraissent revivre pour nous dire de faire comme eux ?Voyez plutôt l’impression très forte que produit la figure de l’ancêtre Pierre Baudrit sur l’âme du poète : « Avec sa solide redingote de drap verdâtre boulonnée sur un gilet blanc à larges raies bleues, avec ses cheveux bruns coupés carrément en oreille de chien, Pierre Baudrit, dit Saintongeais, le forgeron qui ne savait pas lire, montre de face une figure aux traits rustiques, dont le front est traversé de trois grandes rides toutes simples, sans doute creusées à la longue par la continuelle secousse du coup de marteau sur l’enclume.Rien de plus naïf que la physionomie de cet artisan ; elle fait songer aux existences d’autrefois, toutes de piété et d’habitude, aux donataires en gothiques.» 111 C’est tout un monde de foi qui ressuscite dans l’âme de Coppée chaque fois qu’il jette les yeux sur l’énergique visage du grand-père.Le poète n’eùt, peut-être, jamais écrit ses Contes en prose, qui ne sont pas à lire (excepté ses Contes pour les jours de fête, publiés en 1903, après sa conversion) ni son roman de mœurs scabreuses d’étudiants Le Coupable, si les traits imposants de Pierre Baudrit eussent toujours été devant ses yeux.(- Hélas ! sous la poussée des passions, il oublie aussi, quelquefois, le pauvre père « qui fait durer plus longtemps ses redingotes de la Belle jardinière » et « la maman qui fait des rôles pour les petits entrepreneurs du voisinage et savonne le menu linge », ou plutôt, ce sont leurs leçons qu’il oubliera.Son premier recueil, le Reliquaire,— ne vous laissez pas prendre au titre!—publié en 1804, est dédié à Leconte de Lisle, (1) Le premier chapitre de mes mémoires.(2) Le Coupable est en vente malheureusement, depuis quelque temps, chez un libraire de Québec. François Coppée et son Œuvre 17:5 le chef du Parnasse.C’élait chez lui que, à vingt-quatre ans, Coppée se retrouvait, tous les samedis soirs, en compagnie de Sully-Prudhomme, de Catulle Mendès, de Villiers de l’Isle-Adam, de Paul Verlaine et d’autres jeunes qu’on devait appeler, plus tard, par dérision, les Parnassiens.L amour de la littérature et de la poésie, seul, conduisait là ces «étudiants en rimes».C’était le fameux rêve de «l’art pour 1 art», où Ion projetait de se vouer uniquement au culte de la forme, en dédaignent « la douleur vulgaire ».Il était facile, alors, à Coppée de détourner ses regards de la douleur vulgaire: tout souriait au jeune poète.Il lit un livre, et fut connu le lendemain.11 C’est lui-même qui nous apprend, en un vers, comment il entra dans la gloire avec sa première comédie, le Passant.Les portes des salons s’ouvrent, toutes grandes, devant lui ; il y goûte des succès enivrants.En un jour, Paris avait appris à prononcer un nom qu’il 11e connaissait pas, la veille.Grisé par ces premières bouffées de gloire, emporté par sa sensibilité qu’ébranlent un peu lort tous ces parfums de salons, fasciné, surtout, par les deux yeux de « l’enlant blonde » qu’il appelle une « rose de Norvège », le poète commence à chanter l’amour.Il en a bientôt comme la hantise.Ses vers en deviennent même ampoulés, maniérés : Telfe, sur une mer houleuse, ta frégate Emporte vers le Nord les marins soucieux, Telle mon âme nage, abîmée en tes yeux, Parmi leur azur pâle aux tristesses d’agate.31 Une sensibilité latente, quelquefois même un peu crue, inspire ce recueil du Reliquaire et, surtout, celui des Intimités.Il n’y a là rien de bon pour les jeunes gens.La noblesse chrétienne de l’àme de Coppée paraît se fatiguer, bientôt, de celte obsession des sens, et, en plein milieu de son Reliquaire, il a mis cette histoire exquise et touchante de la .vieille fille en cheveux blancs, Une Sainte, qui, dix années durant, s’est dévouée à l’éducation de son petit frère, après la mort des parents.(1) Poésies.—Olivier.(2) Le Reliquaire.—Et mine et semper.(3) Le Reliquaire.—A les yeux. 174 Bulletin du Parler français au Canada C’est une histoire simple et très mélancolique.Les baisers sur les mains froides des vieux parents.• La bénédiction tremblante des mourants ; Et puis deux orphelins tout seuls, le petit frère.La grande sœur, si pâle avec ses voiles longs, Qui, la veille, devant le linceul et le cierge, Jurait aux parents morts, à Jésus, à la Vierge D’être une mère au pauvre enfant, frêle roseau.Hélas! malgré les soins les plus dévoués, malgré une attention maternelle de chaque jour, le petit est emporté par une toux cruelle: Il est mort.Le Bon Dieu l’a pris.Sa petite âme A des ailes.Il est un ange au Paradis.I.a pauvre fille pleure amèrement la perte de celui que sa mère, en mourant, lui avait si tendrement confié; emportée par son affection si durement éprouvée, elle se prend même à douter; Hélas! est-il heureux là-bas?.Je doute.Pardonnez, Seigneur, à mon regret ! Et baissant ses grands yeux, où l’âme transparaît.Elle active le cours rythmique et monotone De son lent chapelet.Et le soleil d’automne.Qui dore les carreaux de ses rayons tremblants Met de vagues lueurs parmi ses cheveux blancs.C’est, déjà, le poète des Humbles ; c’est le Coppée que les Canadiens-Français ont appris à aimer.On sent bien, maintenant, que ni le Parnasse, avec sa «tour d’ivoire», ni les salons, avec leurs enivrantes llatteries, ne pourront satisfaire cette âme d’élite, malgré la légèreté de son esprit et l’extrême vivacité de ses impressions.Remarquons que une Sainte est dédiée à sa mère.Touchant rapprochement qui évoque le souvenir de celle qui apprit le Pater et l’Ane au fils dont la gloire vient de marquer le front.Lui qui garda toujours au fond de son cœur l’image de sa vieille mère, de quels sentiments pénibles ne devait-il pas être agité lorsque, au moment des retours sur lui-même, il se rappelait avoir chanté, en des vers troublants, les amours qu'il aurait voulu lui cacher ! Aussi, son âme prend-elle, quelquefois, de superbes envolées et vient-elle se rafraîchir dans la contemplation reposante François Coupée et son Œuvre 175 d’un tableau pieusement émouvant ou doucement rustique.Témoin, cette délicieuse pièce des Aïeules : Ah ! c’est la saison douce et chère aux bonnes vieilles ! Les histoires autour du feu, les longues veilles Ne leur conviennent plus.Le vieux mari, 1 aïeul Est mort ; et, quand on est très vieux, on est tout seul : La fille est au lavoir, le gendre à sa vigne.C’est triste, et cependant encore on se résigne S’il fait un beau soleil aux rayons réchauffants.Elles aimaient naguère à bercer les enfants.Le cœur des vieilles gens, surtout à la campagne.Bat lentement et très volontiers s’accompagne Du mouvement rythmique et calme des berceaux ! 111 Plus tard, c’est Angélus, le petit adopté par le bon vieux curé et son bedeau, et que ceux-ci élèvent affectueusement et gauchement tout à la fois.Il y a dans ce poème, à part quelques vers d’un goùl douteux, des scènes charmantes, celle-ci, par exemple : Angélus grandissait, et sur ces entrefaites.Un beau jour, il voulut marcher.Nouvelles fêtes ! Ces vieux, avec leurs dos voûtés et leurs pas lents, Semblaient faits pour guider les pas chancelants De ce petit garçon, leur fils et leur élève.Chaque soir, sur le sable humide de la grève Ils le firent marcher, surveillant avec soin Ses progrès, chaque jour allant un peu plus loin, Et, plus tard, chaque jour allant un peu plus vite.Dans la Bénédiction ':|1 et dans la Grève des Forgerons
de

Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.

Lien de téléchargement:

Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.