Bulletin du parler français au Canada, 1 février 1909, février
E«-> ft A Vol.VII FÉVRIER 1909 N» 6 BULLETIN 9 DU SOMMAIRE Pages 201—Pour les ouvriers de la société du Parler français (Poésie).203—Notre langage scientifique.212—François Coppée et son Œuvre (suite).220—Le Métier à tisser.229—Poètes de France: Joseph-Emile Poirier.231 —L’Orthographe.233—Lexique canadien-trançais (suite).237—Glanures.239— Sarclures.240— Anglicismes.Gustave Zidleh.L’abbé Henri Simard.L’abbé Antonio Huot.L’abbé V.-P.Jutras.A.R.Le Comité du Bulletin.Le Glaneur.Le Sarcleur.Le Comité du Bulletin.RÉDACTION ET ADMINISTRATION LA SOCIÉTÉ DU PARLER FRANÇAIS AU CANADA UNIVERSITÉ LAVAL QUÉBEC Editeur-dépositaire, à Paris: H.CHAMPION, libraire-éditeur, 9, Quai Voltaire. ALPHABET PHONETIQUE (Signes conventionnels pour la figuration de la prononciation) d'après MM.Gilliéron et l’abbé Rousselot Lettres françaises.Les lettres a, eM, o, u, b, d, n, f, j, k, l, m, n, p, r, t, v, z, ont la même valeur qu’en français.g —g dur (gateau) ; s —s dure (sa); œ = eu français (heureux); w = ou semi-voyelle (oui); g = i semi-voyelle (pied); iv — u semi-voyelle (huile); é = e féminin (je); h marque l’aspiration.Lettres nouvelles.11 = 011 français (coucou); e = c/i français (chez).Signes diacritiques.Un demi-cercle au-dessous d’une consonne indique que cetle consonne est mouillée: l (son voisin de l y, 1 mouillée italienne),'k (son voisin de k-\-y), y (son voisin de g + y), y (gn français de agneau).—Un point au-dessous d’une consonne indique que cette consonne est prononcée la langue entre les dents : t, d (sons voisins de i-fs, d+z; c’est le t et le d sifflants canadiens de ; ti, du).Les voyelles sans signes de quantité ou de qualité sont indéterminées (tantôt ouvertes, tantôt fermées), où moyennes : u (a de patte), e (e de péril), o (o de botte), ce (eu de jeune).—Les voyelles marquées d’un accent aigu sont fermées : d (a de pâte), é (e de chanté), ô (o de pot), d> (eu de eux).—Les voyelles marquées d’un accent grave sont ouvertes ; à (a de il part), e (e de père), ô (o de encore), œ (eu de peur).—Ces voyelles surmontées d’un tilde sont nasales : à (an de sans), ê (in de vin), ô (on de pont), œ (un de lundi.— Suivies d’un point supérieur, les voyelles sont brèves; a-, r, etc.; de deux points, elles sont longues: a:, i:, etc; d’un accent, elles sont toniques: a', i', etc.Deux lettres qui se suivent, et dont la seconde est entre crochets, représentent un son intermédiaire entre les deux sons marqués.Ainsi, ô [o] = o demi-nasal.Les petits caractères représentent des sons incomplets.Il n’y a pas de lettres muettes dans la prononciation figurée ; chaque son n’est représenté que par une lettre, et chaque lettre pe représente qu’un son. Vol.VII, N» 6—Févrieh 1909.POUR LES BONS OUVRIERS DE LA SOCIÉTÉ DU PARLER FRANÇAIS I L'homme mystérieux de cette vieille estampe Montre un profil d’avare et de conquistador; Des piles de sequins et de carolus d’or S’écroulent sur la table au plein jour de la lampe.Qu’est-il ?Lin trébuchet complète le décor, Près du poinçon d’acier qu’on sent de forte trempe ; L’homme examine, heureux, un éclair à la tempe, La belle pièce lourde où le coin reste encor.- Tel vous, gardien zélé du trésor de la langue, Pesant les mots, qu’attend le vers ou la harangue, Vous rendez, à leur son, l’arrêt qui fera loi ; Tel je vous vois, ami, saluer d’un sourire Le vocable d’or pur et d'authentique aloi, A qui seul votre cœur de Français peut souscrire.201 202 Bulletin du Parler français au Canada II Mon cœur vous suit, ému, quand je vous vois, là-bas, Tandis qu’autour de nous notre langue s’altère, Garder d'un soin pieux la gerbe héréditaire, Aux lléaux du bon grain livrer d’ardents combats.Les sarcleurs diligents iont l’œuvre salutaire, Chacun dans son sillon travaillant sans fracas ; D’autres pour les herbiers aux parfums délicats Cueillent dans les patois, fils de l’ancienne terre.Pour que le champ Français, sagement cultivé, (’.liasse l’ivraie hostile et l’impur sénevé, Poursuivez, Canadiens, la tâche ardue et saine ; Rendez au vieux parler de chez vous son haut rang, Et nous irons bientôt des rives de la Seine Rapprendre notre langue aux bords du Saint-Laurent ! Gustave Zidler. NOTRE LANGAGE SCIENTIFIQUE (Conférence lue à la séance publique du 11) décembre 1908) La Société du Parler français au Canada, fidèle à sa mission et convaincue de l’utilité de son oeuvre, n’a jamais cessé, depuis qu’elle existe, de poursuivre avec courage et persévérance l’étude de la langue française dans notre pays.Par le Bulletin qu’elle publie tous les mois, au moyen de travaux lus dans ses séances publiques et par la publication des feuilles d’anglicismes, elle s’attaque à l’incorrection du langage franco-canadien, elle dénonce l’envahissement trop fréquent des locutions et termes étrangers, elle signale, à coups de sarcloir, les défauts qui se glissent dans la langue de nos industriels, de nos marchands, de nos hommes de profession, en un mot, elle veille avec un soin jaloux à la pureté du parler français dans toutes les classes de la société.Aussi, croyons-nous, elle ne pouvait laisser de côté le domaine des sciences physiques et naturelles, et elle a cru bien faire — quoiqu’elle aurait pu pour atteindre son but choisir une voix plus autorisée que.la mienne—de présenter au public un travail sur le langage scientifique dans notre pays.Est-il besoin de le rappeler, ce champ d’exploration est en quelque sorte illimité ; les phénomènes que les sciences étudient sont si nombreux, si variés, l’influence qu’elles exercent sur les arts, l’industrie, le commerce, les travaux du génie civil est si considérable, qu’il serait puéril de vouloir donner à un pareil sujet les limites d’une simple causerie.Nous nous bornerons seulement à quelques considérations sur la nécessité de la précision et de l’exactitude du langage des sciences, et nous nous permettrons d’attirer l’attention de nos compatriotes sur l’emploi des termes anglais qui déparent trop souvent le parler scientifique.* * * 203 204 Bulletin du Parler français au Canada On admet sans peine que le poète ou le prosateur, que l’écrivain en général est tenu à la correction grammaticale ; on sait, de plus, qu’il ne lui est pas permis de choisir ses expressions au hasard, mais il lui faut, dans l’emploi et l’agencement des mots, faire rayonner partout la lumière et la vie, même, oserions-nous dire, lorsque la frivolité du sujet et l’importance souvent très contestable de la matière ne semblent pas exiger tant d’efforts.Cette obligation de la précision du langage et de la propriété des termes n’est-elle pas encore plus rigoureuse pour l’homme de science ?Le savant n’éprouverait pas le besoin d’avoir à sa disposition une langue correcte et précise, s’il bornait son activité et ses aspirations aux travaux du laboratoire.Sa tâche serait incomplète et il serait infidèle à sa mission, s'il ne s'efforcait, par la chaire d’enseignement et par des publications de toutes sortes, de faire profiter ses concitoyens et l'humanité toute entière du fruit de ses labeurs.Le savant doit donc écrire, le savant doit donc parler.11 faut qu’il explique, qu’il développe, qu’il décrive, de la manière la plus claire et la plus exacte, les questions scientifiques souvent fort complexes, les phénomènes extrêmement variés qui constituent le domaine des sciences, et cela, dans une langue où la précision des termes doit être le principal ornement.Il ne s’agit plus ici, en effet, de puiser à pleines mains et sans discrétion dans les sept couleurs du spectre de Newton pour décrire un coucher de soleil tel que la nature n’en offre peut-être jamais, ou complètement en désaccord avec les lois de l’optique ou de la météorologie, ni encore de peindre le cours sinueux d’une rivière ou les cimes altières d’une chaîne de montagnes, dans des termes, fort gentils du reste, mais où le vague de l’expression trahit trop souvent la vaporeuse indécision de la pensée.L’homme de science qui écrit et qui parle obéit à de plus sérieuses préoccupations.Les phénomènes qu’il observe ou qu’il provoque par ses expériences, les relations intimes qui les lient, les lois physiques qui en expriment les dépendances mutuelles, les théories qu’il imagine pour expliquer les mystères cachés de la nature, tout cela exige un langage simple, clair, précis, où chaque expression a sa valeur, où chaque phrase exprime un sens déterminé. Notre Langage scientifique 205 Doit-on en conclure que le savant doit bannir de ses écrits les charmes et même les artifices du langage littéraire ?Nous nous garderons bien de le penser.La propriété des tenues, le souci de parler ou d’écrire pour dire quelque chose, le besoin de donner un sens précis à sa pensée n excluent pas 1 élégance des formes, et les savants français, pour ne parler que de ceux qui nous intéressent le plus, ont bien compris toute 1 importance d une solide formation littéraire, et quelles merveilleuses ressources ils pouvaient tirer de leur langue, pour l’exposition, le développement et la propagation des vérités scientifiques.Aussi sont-ils, dans les sciences, les maîtres incontestés du professorat, aussi occupent-ils le premier rang dans 1 art de présenter, sous la forme la plus simple et la plus attrayante, les questions si complexes et si difficiles dont la science est parsemée.Et ici, adressons-nous, pour un instant, à cette classe intéressante d’auditeurs et de lecteurs du Bulletin, je veux dire à nos amis les élèves de nos collèges classiques, et demandons-leur si, dans leurs réponses aux inlerrogalions et dans leurs écrits, ils n’ont rien à se reprocher, relativement au langage scientifique.Il faut bien l’avouer, tout n’est pas sans tache dans le parler de nos élèves, et pas n’est besoin d’une longue expérience pour constater que les défauts habituels des Canadiens français se rencontrent trop souvent chez nos jeunes savants.Ils s’occupent peu de la propriété des termes et du choix judicieux des expressions techniques, leur vocabulaire est lort restreint, et, ce qui est plus grave, ils se mettent lort peu en peine de l’enrichir ou de le corriger.Comme, de plus, ils ne méditent pas longtemps sur le sens exact des mots et qu ils emploient étourdiment le premier qui se présente à l’esprit, l’on conprend facilement combien grande est l'incorrection de leur langage, et à quels mécomptes ils s’exposent dans leurs examens.Une simple substitution de mots, en effet, conduit presque toujours à une erreur, une expression mal choisie défigure le sens dune proposion ou d’un énoncé ; l’on peut dire véritablement que la science demande autant d’exactitude et de précision dans la langue que dans les travaux du laboratoire.Ce n’est certes pas trop exiger de nos élèves qu’ils surveillent avec soin leur parler, puisque, sans la langue qui traduit et exprime fidèlement l’exacte vérité des faits, il ne saurait y avoir de formation scientifique sérieuse. 206 Bulletin du Parler français au Canada * * * L’on sait que les applications des sciences aux travaux de 1 industrie sont extrêmement nombreuses et variées.L’industriel qui dirige une usine, l’ouvrier qui y travaille sous sa direction doivent avoir un vocabulaire particulier d’expressions techniques se' rapportant aux principes scientifiques qu’ils appliquent.Ce vocabulaire, on peut le soupçonner, n’est pas sans défauts, et celui qu’il importe de signaler avant tout est certainement l’emploi de nomDreuses expressions empruntées à la langue anglaise.Il serait fastidieux, à raison de leur nombre, de faire la nomenclature de tous ces termes anglais ; nous nous contenterons plutôt, à titre d’exemples, d’en signaler quelques-uns, et, si vous voulez bien me suivre, nous allons accompagner et écouler le langage d’un brave contre-maître canadien-français faisant visiter son usine, avec explications à l’appui, à un voyageur français.Je cède la parole à l’ouvrier et voici comment il s’acquitte de sa tâche : «Nous allons commencer notre visite, monsieur, par la boiler-room (chambre des chaudières), car il faut vous dire qu’ici tout marche par la steam (vapeur).Vous voyez quatre boilers (chaudières) à circulation d’eau continue ; elles sont emmurées dans une maçonnerie en briques dont on aperçoit ici le side wall (paroi de la maçonnerie).La pression intérieure est considérable, et elle est indiquée par ces deux appareils, un metallic gauge (manomètre métallique) et un spring gauge (manomètre à ressort).L’eau d’alimentation vient d’une tank (réservoir) installée dans le sous-sol.«Ces chaudières fournissent non seulement le pouvoir (la force motrice), mais encore distribuent la vapeur pour le chauffage dans toutes les parties de l'établissement.C’est pour cela que sont installés ces coils (serpentins) que vous voyez vis-à-vis de chaque fenêtre.«Tout près des gauges, sont fixés les glass (indicateurs de niveau) qui servent à montrer le niveau de l’eau dans les boilers.» Ace moment notre visiteur, heureux sans doute de faire diversion pour méditer un peu sur les étranges expressions qu’il entend, fait remarquer à son interlocuteur qu’un léger filet de vapeur s’échappe près de l’un des tubes à niveau. Notre Langage scientifique 207 «Ah! très bien! je vois ce que c’est : c’est une boit (écrou) qui est trop slack.—Vous dites?—C’est le screw (vis) qui est un peu loose (déserré).Attendez-jnoi un instant, je vais aller chercher un wrench (clef anglaise), puis plus tard je remplacerai le washer (rondelle).» L’ouvrier revient bientôt muni d’une clef anglaise avec laquelle il visse l’écrou en question, et la visite se continue.«Toute l’usine, monsieur, est éclairée à l’électricité ; vous voyez ici les dynamos qui fournissent le courant.Nous a\ons abandonné le système des dynamos éloignées de l’engin et mues par des straps (courroies).C’est d’abord une perte de lorce, et, ensuite, ces belts en cuir glissent très souvent sur les poulies, ce qui est fort ennuyeux.«Nos dynamos sont montées directement sur le shaft (arbre) même de l’engin.Cette machine à vapeur est à haute pression et à détente, et l’on utilise 1 'exhaust (échappement) pour le chauffage, quand il n’est pas nécessaire d’une grande chaleur.«Voyez comment se fait le graissage de toutes les pièces qui frottent les unes sur les autres.On n’emploie plus maintenant le graissage à la main avec des oil cans (burettes), mais plutôt des graisseurs automatiques, ou bien des feed glass (compte-gouttes) qui dispensent de beaucoup de surveillance.En soulevant cette petite pièce de fonte, on voit ici le bout du shaft qui tourne dans son bearing (palier) et le ring (bague) qui distribue l'huile.« Ces engins, monsieur, fonctionnent avec une régularité par-laite grâce à un governor à spring (régulateur) installé dans le flywheel (volant).Dans un instant la machine s’adapte à un nouveau régime de vitesse, par le mouvement de ces masses de fonte qui agissent sur le clip (collier) de 1 excentrique.«Voici maintenant le switchboard (tableau de distribution), grande surface en marbre sur laquelle sont installés, d un côté, les switches (interrupteurs) distribuant le courant électrique dans les différentes sections d’éclairage, de l’autre, 'les meters (compteurs), 1 'ammeter (ampèremètre), le voltmeter (voltmètre) et le wattmeter (compteur d’mergie).Il faut ajouter à cela les shunts (rhéostats) et les appareils de sûreté, les fuses (coupe-circuits fusibles) et les circuits-breakers (coupe-circuits électromagnétiques).«L’éclairage, dans tout l’établissement, se fait par des arc-lamps (lampes à arc) entourées d’un globe translucide et d’un preserver 208 Bulletin du Parler français au Canada (protecteur) en fil d'alton (fil d’archal) pour écarter tous les chocs dangereux.11 en est de même des lampes à incandescence suspendues par des flexible cords ou lixées à- des brackets (appliques).Les preservers sont posés sur le socket (douille) un peu en avant de la switch (interrupteur).« Passons maintenant dans la shop (usine) où nous faisons toutes sortes d’ouvrages en fer et en acier, ainsi que d’importants travaux de réparation.Il laut vous dire que le boss (patron) de l’établissement reçoit très souvent de grosses commandes dans les water-works (travaux hydrauliques), et vous voyez toute cette quantité de pipes (tuyaux) pour les aqueducs.« Ces genres de travaux et une foule d’autres exigent un outillage considérable et varié: voici, par exemple, des steam-hammers (marteaux-pilons à vapeur) pour le martelage des grosses pièces de fer, comme on dit ici, pour les ouvrages rough, des tours à travailler les métaux, tours simples ou à engrenage, tours à fileter, etc, machines à fraiser, machines à canneler, des aléseuses, des mor-taiseuses, machines à puncher (poinçonneuses), à dresser les barres, à boiter (river) les plaques d'acier, à raboter les métaux, des drills (forets) pour les perforations de toutes sortes, des jaw-vices (étaux) et des bench-screws (étaux d’établi), des tenailles de toutes grandeurs et de toutes formes, des wire-cutters (coupe-fils), des crowbars (pinces) pour soulever les fardeaux.Je parle, monsieur, des poids ordinaires ; quand il s’agit de soulever de lourdes pièces, comme des boilers, des engins de railway, nous nous servons de jacks-screws (vélins).«Ah! tenez, voilà précisément des ouvriers en train de jackèr un engin (locomotive).Voyez quelle puissance, quelle force dans ce petit appareil qui n’est après tout qu’un screw (vis) mu par un levier.« Pour transporter à une grande distance les gros fardeaux, nous employons soit les cranes roulantes (grues) ou bien des overhead travellers (ponts-roulants).«Je vous disais tout à l’heure que nous faisions beaucoup de travaux de réparation.Ces cylindres qui occupent les ouvriers que vous voyez là-bas, sont des air-brakes (freins à air comprimé) destinés à une puissante compagnie de chemin de fer ; ce sont ces brakes qui bloquent les roues de tout un convoi par la force de l’air comprimé. Noth K Langage scientifique 209 «Nous avons quelquefois des commandes pour le Ministère de la Marine.Actuellement, comme vous le voyez, nous construisons une winch à steam (treuil à vapeur) pour un steamboat du gouvernement.Cette machine, combinée avec un pulley-blocks (palan) et un bon wire (cable en 1er), développe une lorce énorme et permet de décharger la cargaison avec une grande rapidité.Nous devons nous hâter pour cette construction, parce que le steamer doit partir bientôt pour approvisionner les liyhthouses (phares) de la côte nord du fleuve, et pour porter les matériaux nécessaires à l’érection d’un criard à steam (sirène à vapeur) près du détroit de Belle-Isle.«Voyez plus loin cette machine qui nous a été commandée par un fermier des environs de la ville : 'c’est un horse-poer (horse-power, manège à plan incliné, trépigneuse, tripoteuse) pour faire marcher un moulin à battre (batteuse).Le poids des chevaux, agissant sur des plans inclinés mobiles, fait tourner la grande roue d’air, et celle-ci, avec une belt de cuir (courroie) communique le mouvement au batteux (batteuse).La poulie qui le fait marcher, dans certaines localités de la Province, porte le nom d'esparwine (spare-wheel).Ailleurs, on appelle esparwine la roue d’angle qui fait tourner les moulanges (meules) dans les moulins à farine (minoteries).Pardonnez-moi, ces détails ne vous intéressent peut-être pas.«Venez voir, dans une autre partie de la shop, des ouvriers occupés à remettre à neuf une pompe à steam pour les incendies.Cette pompe, à la suite d’un grave accident, a subi de nombreuses avaries.11 va falloir redresser la connecting rod (bielle) qui est complètement pliée, et la fixer de nouveau sur le crank shaft (arbre à manivelle), et, de plus, nous serons forcés de remplacer le dashpot (amortisseur, frein), dont le piston ne fonctionne plus.» 11 est inutile, je crois, mesdames et messieurs, de poursuivre notre visite; nous en avons dit assez pour vous donner une bonne idée du langage de nos gens.Doit-on s’étonner de cet envahissement déplorable des termes anglais dans le parler scientifique?L’on peut dire sans crainte que nos pauvres ouvriers ne peuvent guère parler autrement.Leur éducation, au point de vue de la langue, est viciée dans l’origine.Dès leur entrée à l’usine, ils n’entendent plus, soit dans la bouche de leurs patrons, soit dans celle de leurs confrères 210 Bulletin du Parler français au Canada qui les ont précédés, qu’un langage hébride qu’il leur serait impossible de ne pas adopter.Les machines avec lesquelles ils travaillent ou qu’ils confectionnent, les outils qu’ils emploient tous les jours sont en très grande partie de provenance anglaise ou américaine.Les termes français pour les désigner leur sont complètement inconnus.Ceux qui lisent ne sont guère mieux partagés que les autres.Les ouvrages scientifiques français sont fort rares dans notre pays.On consultera plutôt des revues américaines, très bien rédigées d’ailleurs, mais peu propres à répandre parmi nos industriels l’usage des mots techniques français.De même aussi, ceux qui se destinent à la carrière d’ingénieurs maritimes n’ont à leur disposition, pour passer leurs examens, que des ouvrages anglais.Voilà, mesdames et messieurs, qui explique parfaitement le mal que nous venons de signaler, et la cause est de telle nature qu’elle parait sans remède.Il serait difficile, en effet, de tenter directement une réforme parmi les ouvriers.La nature de leur éducation, l'entraînement de l’exemple, le besoin de parler pour se faire comprendre, le manque de loisirs pour entreprendre les études nécessaires, seront toujours des obstacles, pour ainsi dire, insurmontables, même en supposant des aptitudes naturelles dont sont doués bon nombre de nos ouvriers et la meilleure bonne volonté du monde.Ma is il n’en est pas tout à lait de même des industriels et des patrons, et nous entrevoyons de ce côté la possibilité d’un remède, au moins partiel.L’industriel qui désire sincèrement travailler à l’extension de la langue française dans son usine pourrait certainement faire disparaître beaucoup de termes anglais.Il faudrait sans doute qu’il commence par se renseigner lui-même, qu il étudie certains ouvrages français, certains dictionnaires des expressions techniques, puis avec un peu d’habileté et d’adresse, par son exemple sans cesse répété, il lui serait relativement facile d introduire les nouveaux termes que les ouvriers ne demanderaient pas mieux de substituer aux anciens.Nous ne voulons pas dire qu’il serait possible de faire disparaître toutes les locutions anglaises, tous les mots qui désignent les parties très compliquées d’un mécanisme; mais nous pensons qu’une correction relative, dont nous serions heureux de nous Notre Langage scientifique 211 contenter, peut s’obtenir sans trop de difficultés.Nous croyons qu’un wrench peut devenir facilement, dans la bouche des ouvriers, une clef anglaise, un washer une rondelle, une boit un écrou, un boiler une chaudière, une drill un loret, un jack un vérin, etc., et que le boss de la shop peut sans difficulté se changer en pation d’usine.Il nous semble que les industriels, avec un peu de zèle et de bonne volonté, peuvent opérer des transformations étonnantes tout à l’avantage de la langue française.Celte conviction, d’ailleurs, est justifiée par le fait qu un certain mouvement dans ce sens s est déjà produit.Nous savons que plusieurs patrons se sont déjà adressés à la Société du Parler français et l’ont priée de leur fournir des listes d’expression techniques françaises relatives aux industries qu’ils dirigent.Nous aimons à penser que tous se feront un devoir de suivre 1 exemple qu’il leur est donné et que de sérieux efforts, destinés à produire de si bons effets au point de vue national, se continueront dans cette voie.La Société du Parler français est heureuse d’encourager 1 initiative et le zèle de ceux qui ont à cœur le progrès de notre langue, et elle souhaite de voir se généraliser les louables tentatives de quelques fervents.La science n’y perdra rien, car la langue française est assez précise, assez riche pour satisfaire les plus délicats, et ce sera un puissant moyen de travailler à la conservation de notre doux parler dans toute son intégrité et dans toute sa beauté.Henri Simard, Ptrc. FRANCOIS COI'PÉE et SON ŒUVRE o • (1842-1908) (Suite) Désormais, Coppée ne dédaignera plus la douleur vulgaire ; il la chantera avec une compassion profonde; il voudra la dire à tous les heureux qu’il rencontre sur le chemin de la vie.Où ira-t-il chercher l’objet de ses chants?Il n’a qu’à jeter les yeux autour de lui pour s’apitoyer, puisque partout l’on soufïre.Il n’ira pas créer des monstres de douleur, des types qu i! inventera pour les pleurer plus à son aise.C’est tout simplement,— mais avec combien d’attendrissement et de charme!—qu'il nous racontera, par exemple, les souffrances cachées de la pauvre nourrice, jetée au milieu d’une famille mondaine et indifférente, après avoir été forcée, dans le but de gagner quelques sous en ville, d’abandonner son- propre enfant aux soins d’un mari ivrogne et brutal, pour revenir à la maison, quelque temps après, et y retrouver l’humble berceau d’osier du petit entant mort.C’est un (ils qui se dévoue obscurément au soutien de sa mère restée seule avec lui.Toute la journée, à la tâche dans l’atmosphère étouffante du bureau, le soir, .tenant son violon derrière Un pianiste, chef d'orchestre sans bâton.Et non loin d’un troupier soufflant dans un piston.Puis, après tous ces sacrifices la pauvre mère qui s’en va, à son tour: Une nuit vint la mort, triste comme la vie; Et, quand à son logis il l’eut suivie, En grand deuil et trainant le cortège obligé Des collègues heureux de ce jour de congé.212 François Coppék kt son Œuvre 11 rentra dans sa chambre, et songea, solitaire.213 Vieil enfant étonné d’avoir des cheveux gris.Quel trait frappant ! Souligner ainsi, comme en passant, le bonheur des collègues du pauvre orphelin, heureux d’attraper, le jour des funérailles de sa mère, un bon congé! Rappelons un peu nos souvenirs, si nous trouvons le trait ciuel.Ne nous est i pas arrivé, au collège, de nous réjouir intérieurement en voyant la classe écourtée d’une bonne heure pour nous permettre d assister au service de quelque mort inconnu?Et dans 1 homme ne reste-t-il pas toujours un peu de 1 enfant?.C’est en cela que Coppée est profondément vrai.Sa poésie est comme un cinématographe qui ferait passer sous nos yeux les scènes communes de la vie quotidienne ; on pleure ou on rit selon que le spectacle est triste ou gai.Comme c'est la vie qui passe dans les vers de Coppée, le lecteur se surprend plus souvent les larmes aux veux que le sourire aux lèxres.Qui nous chantera les joies et les tristesses des humbles de chez nous ?Qui nous décrira l’intérieur d’une maison d ouvrier canadien-français?Qui nous racontera la joie de ces petites gens à l’arrivée d’un nouveau-né, les réjouissances du compérage?Est-il bien vrai qu’il n’y ait personne, ici, pour nous émouvoir au récit de ce que peut être dans le monde la vie d’un orphelin de Nazareth, pour nous parler, en termes attendrissants, de tout ce qu endure, pendant ses longues stations sur son vieux banc de bois, le pauvre aveugle de la porte Saint-Jean ?.Ne souriez pas : c est avec la peinture de ces humbles misères que François Coppée vous a fait pleurer.Personne mieux que lui n’a ressenti la tristesse que nous donnent ces «larmes des choses» dont a parlé son ancêtre latin.Tout l’impressionne : une robe de deuil entrevue à la promenade, une feuille qui tombe, « l’herbe qui se fane, » un chien perdu que l’on rencontre.Quand on rentre, le soir, par la cité déserte.Un vrai chien (le faubourg, que son trop pauvre maître Chassa d’un coup de pied, en le pleurant peut-être, Attache à vos talons obstinément son nez Et vous lance un regard si vous vous retournez.Si vous vous arrêtez, il s’arrête, et, timide. 211 Bulletin du Parler français au Canada Agite faiblement sa queue au poil humide ; Sachant bien que son sort en vous est débattu, Il semble dire:—Allons, emmène-moi, veux-tu?.11 est facile de comprendre, après cela, ce que furent les angoisses du poète pendant l’année terrible : O France !.„.je serai l’écho de ta douleur de mère Parmi l’orage du canon.Est-il quelque chose de plus simple et de plus touchant que la Lettre d'un Mobile breton ?Maman, et toi, vieux père, et toi, ma sœur mignonne.Ce soir, en attendant que le couvre-feu sonne.Je mets la plume en main pour vous dire comment Je pense tous les jours à vous tendrement, Très tristement aussi, malgré toute espérance.« C’était un soir de l’hiver de 1870, à Bordeaux, raconte Henri Lavedan li) .J’avais onze ans.Mon père, ma mère et moi nous étions, aux environs de minuit, penchés vers la pâle flamme d’un feu sans joie.Dehors, à pesants flocons, tombait une neige de champ de bataille.Par moments l’on percevait la sourde plainte de plusieurs ramiers qui avaient pris l’habitude de venir en face, blottis les uns contre les autres, abriter leur sommeil sous la corniche moussue d’un ancien hôtel Louis XV, et comme, ce jour-là, il y avait quelque part, au loin, un incendie qui teignait de pourpre le ciel, la cloche d’alarme sonnait, sonnait plus lugubre sur nous que sur la ville.Nous croyions entendre le tocsin de la patrie.Et pourtant, lorsque mon père, à la lueur de la lampe, qui n’était plus celle de la famille, nous lut à tremblante voix dans son numéro de journal la Lettre du mobile breton, un rayon de douceur et de grâce, de fierté mélancolique et charmante, illumina la pièce où nous rêvions de choses qui n’étaient point des rêves, et des larmes furent tout de suite à fleur de nos yeux.Oui, trente-huit ans ont eu beau, depuis, passer rapides comme un sifflement d’hirondelle que je u’ai pas encore oublié cette veillée d’hiver où je demandai, quand la lecture du poème fut finie: «Qui a fait cela?» et que mon père m’eut répondu : « Un jeune homme, François Coppée.» (1) L’Illustration, 6 juin 1908. François Coppée et son Œuvre 215 Puis, c’est le pioupiou en (action qui pleure sur les .vieux hameaux oubliés Qui cachent leurs « toits bruns parmi les peupliers» et où il avait rêvé de vivre heureux; le grognard blessé, qui arrive à l’ambulance en jurant et qui est bientôt gagné par 1 influence lente et sûre De ces servantes de leur vœu, si «douces en touchant la blessure» et si «douces en parlant de Dieu ».En 1877, se rappelle-t-il, soudain, qu il est devenu célèbre avec une comédie alors qu’il n’avait réussi à placer que cent exemplaires de son Reliquaire et soixante-dix de ses Intimités ?Il lait jouer au Théâtre-Français le Luthier de Crémone, qui obtient un succès presque aussi brillant que le Passant.Il n’entre pas dans le cadre de mon travail d analyser le théâtre de Coppée (16 pièces en vers).Comme il laut savoir, tout de même ce qu’il en laut penser au point de vue moral, je me contenterai de dire que la lecture de ces pièces, saut celle du Pater (drame en un acte), doit être réservée aux «grandes personnes».Quelques-unes même, comme le l'assaut, Y Abandonnée, le Rendezvous, la Guerre de Cent ans, Madame de Maintenon, Severo lorelli, Les Jacobites et Pour la Couronne ne peuvent être lues que par les «très grandes personnes».(1' Au point de vue littéraire, il est certain que son œuvre dramatique est moins originale que sa poésie familière.« Il continue, dit Charles Le Godic sans la rendre plus acceptable, la tradition romantique ».La querelle des romantiques et des classiques n’est donc pas linie ?.Il me tarde d’arriver aux Paroles Sincères (1891), en laissant de côté les Contes et Poésies où l’on peut lire, en autres, YEnfant de la Balle, le Roman de Jeanne (trop sensuel), La Marchande de journaux, à qui la chute d’un ministère permet d’acheter quelques Ileurs pour orner la tombe de son petit-lils, YEpave, cette pièce superbe que vous connaissez tous et où Tiennat, le brave orphelin, après avoir sauvé des naufragés au péril de sa vie, court tout naïvement vers sa mère Qui de ses bras brisés l’entoure en sanglotant : —« Maman, ne gronde pas.Le Père est si content ! » (1) V.Romans-Revue, 15 juin 1908.Classification, au point de vue morale, des principales œuvres de Coppée.(2) Revue Hebdomadaire, 6 juin 1908. 21b Bulletin du Pakler français au Canada Coppée est maître de son talent; le voilà devenu le poète le plus populaire de France.Il chante, tour-à-tour, les souffrances des h umbles, les joies de l’amour—c’est là qu’il est vraiment dangereux pour les jeunes,—et même, « pieux pour un instant », comme il le dit'1 2', la paix profonde d’une petite église où «de fraîches voix d’enlants » lui « attendrissent le cœur ».II a quarante huit ans, et, après avoir beaucoup chanté, peut-être songe-t-il qu’il est plus que temps, pour lui, d’adopter enfin, une philosophie un peu moins variable que cet éclectisme des impressions qui l’a guidé jusqu’à présent.Ce vrai type de gouailleur délicat, raffiné même, qui sourit, quelquefois, avec des larmes dans les yeux, va-t-il s’abandonner, tout entier, au scepticisme ou bien, sans être «chrétien de loi», gardera-t-il au fond de son âme, avec l’aide que le Bon Dieu lui donne dans la personne de cette « compagne de toujours », de sa « maternelle amie » qui fut sa sœur Annette, assez de la croyance des vieux parents pour rester, au moins, « chrétien de cœur » ?Ecoutez-le vous répondre lui-même dans sa Ballade pour les clochers de France : Chrétien de cœur, sinon de foi, Que la raison maussade éclaire, Je ne peux plus—hélas ! pourquoi ?— Aller à la messe et m’y plaire, Mais, comme moi, le populaire En vain semble se détacher De sa croyance séculaire : La France tient à son clocher.('2> François Coppée dans Les Paroles Sincères, c’est Marc Lefort dans le Coup de Tampon, la première pièce du recueil.Le mécanicien Ltlort, après avoir été remercié par les autorités d’une compagnie de chemin de fer pour avoir signé une proclamation anarchiste, monte sur sa locomotive où, pour la dernière fois, il doit conduire l’express de nuit.lin route ! L’express noir aux ferrailles sonnantes.Avec de grands fracas sur les plaques tournantes Et des coups lourds, pareils à ceux d’un balancier.S’est ému sous l'effort des deux bielles d'acier, Très lentement d’abord, puis plus vite, plus vite.Plus vite encore, il court, il va, se précipite, Et, râlant et fumant, dévore le terrain.(1) Poésies (1886-1890).— Une mauvaise soirée.(2) Les Paroles Sincères. 217 François Coppée et son Œuvre Soudain, pendant qu’à toute vitesse le train est emporté, un œil de leu apparaît dans la nuit aux yeux du mécanicien.Bientôt, il n’y a plus de doute: c’est un train qui stationne sur la voie principale.Une infernale tentation surgit dans 1 âme de Marc Lefort : « Quelle belle occasion d’envoyer à la mort ces sales bourgeois qu’il déteste I » Il n’a qu’à laisser courir sa machine vers la destruction en désertant son poste.Eh bien, non! il ne sera point lâche ; il restera.Martyr du devoir, victime de sa tâche, Jusqu’au dernier moment,—sûr de mourir sans peur,— Il a serré le frein, arrêté la vapeur.La collision se produit, très peu grave: pas un blessé, pas un mort, sauf, pourtant, le pauvre mécanicien qu’on trouve inanimé sous sa machine.Et nul ne peut savoir.Qu’un instinct généreux triompha de sa haine, Que son âme vainquit en lui la bête humaine.Coppée est à son poste sur le rapide qui l’emmène vers l’éternité, traînant après lui tous ceux qui boivent ses paroles et qui se sont confiés à leur poète favori.Longtemps, il s’est apitoyé sur la misère humaine ; longtemps, il a fait verser des larmes sur les souffrances cachées.Le voilà, maintenant, qui se sent ployer sous le fardeau de sa propre tristesse et de la douleur des autres: Est-ce donc vrai ?Le cœur se lasse.Oh ! la bonne source attendrie Qui me montait du cœiu- aux yeux ! Suis-je à ce point devenu vieux Qu’elle soit près d’être tarie ?Sur le chemin de la vie où il est entraîné et où il en entraîne d’autres, il voit se dresser, tout-à-coup, devant lui l’affreux scepticisme.Est-il bien vrai qu’on doive avoir pitié de ceux qui souffrent?Ne vaudrait-il pas mieux, pour lui, sécher ses larmes et se jeter, à corps perdu, avec tous ceux qui le suivent peut-être, dans le rire amer qui ne reconnaît pas l’existence de la sincérité?Non ! c’est mourir plus qu’à moitié ! Je prétends, cruelle nature, Résistant à la loi si dure. 218 Bulletin du Parler français au Canada Garder intacte ma pitié.Car l'humme n’est laid ni pervers Qu’au regard sec de l'égoïsme.Et l’eau d’une larme est un prisme Qui transfigure l’univers.(1) Comme Marc Lefort, Coppée n’a pas élé sourd à la voix de la boulé que Dieu avait mise dans son cœur; il est resté à son poste.11 n’a pas voulu chasser la miséricorde de son âme: Dieu lui sera miséricordieux quand viendra la crise suprême de « la bonne souffrance ».Elle vint en 1897.C’est à Pau, dans une chambre de YHàtel de France, où, souffrant depuis quelques mois, il s’était installé joyeusement pour une cure de soleil, que la maladie prit, bienlôt, une tournure très grave.Une redoutable opération lui sauva la vie.« Je me rendis alors parfaitement compte du danger qui me menaçait, écrit-il, (2) 3 je priai même l’excellente sœur dominicaine qui veillait [très de mon lit—et à qui j ai donné un souvenir dans ce livre—de m’aller chercher un confesseur, au cas où mon état s’aggraverait.» Le danger passé, Coppée ne pensa plus qu’à la guérison.Pauvre nature humaine ! Un passager pendant l’orage Avait voué cent bœufs au vainqueur des Titans, Il brûla quelques os quand il fut au rivage.,3> Heureusement pour l’âme de Coppée, l’orage ne s était pas apaisé sans laisser des traces assez graves de son passage.La convalescence lut longue.Il eut 1 occasion, pendant ses loisiis forcés, d’admirer la dignité, la douceur et l’inlassable dévouement de sa garde-malade, la sœur Séraphique, comme il l’appelle.Nul cœur n’était mieux fait que le sien pour ressentir la force de cette apologétique vivante qu est la charité d une Sœui, et la dernière parole de cette première crise trahit fort bien sa préoccupation religieuse: « .Quoi qu’en disent les esprits loris, c’est un sentiment sublime et supérieur même à celui de la justice, que celte foi chrétienne qui veut que les prières et les œuvres des plus innocents atténuent et rachètent, aux yeux de Dieu, les (1) Les Paroles Sincères.—Les Larmes.(2) La Bonne Souffrance.—Préface.(3) La Fontaine, Jupiter et le Passager. François Coppée et son Œuvre 219 propos ignobles, les actions viles et honteuses et jusqu’aux crimes des méchants.» !) C’est le prélude de la conversion.Quelques mois après, « nouvelle intervention du bistouri, plus rigoureuse que la première » et, comme conséquence, douloureuse et longue immobilité, » Cette lois, écrit François Coppée, le prêtre vint.» C’était l’abbé Bouquet, alors aumônier du Lycée Saint-Louis, aujourd’hui évêque de Chartres, qui avait, depuis longtemps, charmé le poète par « son exquise douceur et sa rare distinction d’esprit.» L’abbé Bouquet conseilla au malade la lecture de l’Evangile, et l’on vit, alors, celui qui avait si bien parlé du Livre Sacré dans la pièce fameuse que tout le monde connaît '2>, définitivement ramené à Dieu par l’Evangile, après en avoir été éloigné, depuis « la crise de l’adolescence, par « la honte de certains aveux.»
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