Le Canada-français /, 1 avril 1888, Les petits soeurs des Pauvres à Montréal
5 PAUVRES LES PETITES SŒURS DEÜ A MONTRÉAL.Un grain de sénevé devenant l’arbre qui reçoit dans ses rameaux les oiseaux du ciel, voilà bien l’image de toutes les œuvres defoi et de charité : rien de plus humble que leur origine ; leur développement tient du prodige.Au début ce n’est souvent qu’un acte de dévouement obscur; après quelques années c’est un bienfait pour l’humanité entière.En voici un exemple entre mille : je veux parler de l’œuvre des Petites Sœurs des Pauvres : “ EUe sort du grabat d’une paralytique et de la sébile d’un mendiant.” 1 En France, c’est un sujet cent fois traité : dans la chaire, à la tribune, dans la presse, à l’Académie.Ici, c’est une question d’actualité.Les Petites Sœurs des Pauvres sont à Montréal depuis six mois; leur maison est déjà sur le point d’être trop petite; et combien de familles l’ignorent ! Leur voiture qui circule chaque jour dans nos rues pour recueillir la manne des indigents ne s’est pas encore arrêtée devant chaque demeure.Plusieurs en sont intrigués.Quelles sont donc ces religieuses, demande-t-on?D’où viennent-elles et que font-elles ?Je vais le dire.C’est à la Pointe-Saint-Charles, au No 105 de la rue Forfar, que se trouve le nouvel hospice.A ceux qui le visitent on remet une modeste feuille, code complet de la communauté.Certes il est moins long et moins compliqué que le code civil : “ Cette institution, répandue maintenant dans toutes les parties du monde, vient de s’établir dans cette ville sous le patronage de Monseigneur l’Archevêque.Son but est de procurer un asile, pour le reste de leur vie, aux vieillards des deux sexes, pauvres ou infirmes, d’un caractère respectable, et âgés au moins de soixante ans.Aucune distinction n’est faite en ce qui concerne la croyance ou la nationalité.1.Maxime du Camp. 184 LES PETITES SŒURS DES PAUVRES “ Les Sœurs ont à pourvoir au vêtement, à la nourriture des vieillards, à les soigner dans leur maladie.A cet effet, elles n’ont pas de revenus, elles ne reçoivent pas de pensionnaires, mais vivent entièrement de charité.En conséquence, elles vont elles-mêmes quêter dans les maisons, les hôtels, les marchés, etc.“ Toute sorte de don en argent, vieux vêtements, restes de table, légumes, viande, est reçue avec reconnaissance et utilisée au profit des habitants de l’asile.” Nulle autre réclame.C’est simple et touchant comme une de ces pages d’évangile qui racontent les miracles du Christ.Eh quoi ! n’est-ce pas de miracles que ce court règlement nous parle ?et pourquoi n’en sommes-nous pas étonnés, si ce n’est parce qu’ils sont continuellement sous nos yeux?Le but et les ressources de l’hospice sont clairement indiqués.A quoi bon de longues phrases pour dire aux pauvres qu’on les aime et qu’on en veut prendre soin ?Le mieux est de parler comme le Maître :¦ “ Venez à moi, vous qui souffrez, vous que des fardeaux accablent, et je vous soulagerai.” 1 Mon Dieu ! peut-on s'empêcher de le dire ?que nous sommes loin des mœurs et des coutumes de la société païenne ! Rappelons-nous que les peuples du vieux Latium précipitaient les vieillards infirmes du haut d’un pont pour s’en débarrasser et les débarrasser eux-mêmes du fardeau de la vie ; que les Cantabres les écrasaient contre un rocher, et que les Massagètes, les vainqueurs de Cyrus, ne rougissaient pas de se nourrir de leur chair, après les avoir tués par compassion et par honneur.C’est en toutes lettres dans Hérodote et dans Strabon.“ Les Massagètes, dit le premier, ne prescrivent aucune borne à la vie ; mais quelqu’un est-il arrivé à une extrême caducité, les parents s’assemblent et l’immolent avec quelques animaux dont ils font ensemble un festin, après en avoir fait cuire la chair.” “ La plus belle mort, selon eux, dit Strabon, c’est, lorsqu’une fois ils touchent à la vieillesse, d’être coupés en morceaux et mangés avec des viandes de boucherie.”2 Voilà où en était rendue l’humanité.Après cela, les philosophes et les poètes pouvaient écrire d’éloquentes choses à l’honneur des cheveux blancs.Qu’importent les beaux discours au malheureux que l’on méprise et qu’on laisse mourir de faim ?Cicéron a parlé dans des pages harmonieuses et touchantes de l’auréole qui couronne la vieil- 1.Matth., XI, 28.2.Cités par Mgr Dupanloup : De la Charité chrétienne, p.49. A MONTRÉAL 185 lesse ; aurait-il pu jamais songer que le vieillard,—et le vieillard infirme, délaissé,—serait un jour aimé à ce point que des milliers de vierges renonçant à tous les enchantements de la jeunesse et du monde s’en feraient exclusivement les servantes et les sœurs ?Ce que Cicéron n’aurait pu rêver, ce qui lui aurait paru chimérique et au-dessus des forces humaines, existe : tout l’univers en est témoin.* Ï-C 'Jfi.C'est en 1840, à Saint-Servan, en Bretagne, que prit naissance l’œuvre des Petites Sœurs des Pauvres.En face est Saint-Malo, d’où sont partis notre Jacques Cartier et ses braves marins.Les deux villes ne sont séparées que par un bras de l’Océan laissé à sec deux fois par jour.Ce coin de la France est particulièrement nôtre.Ses musées conservent quelques débris des vaisseaux qui ont jadis sillonné notre fleuve et touché nos terres.Quel enfant ici n’a pas été souvent endormi au gai refrain de “ A Saint-Malo, beau port de mer ” ?Eh bien, voici ce qui se passa dans la petite cité bretonne il y a quarante-huit ans.Un jeune prêtre malouin, l’abbé Le Pailleur, était au début de -son ministère.Il avait vingt-cinq ans et venait d’être envoyé à Saint-Servan par son évêque, comme septième vicaire.La première prière qu’il fit devant le tabernacle de son église fut pour demander à Dieu la grâce de connaître sa volonté et de l’accomplir partout et toujours.Que se passa-t-il dans son âme à ce mystérieux moment ?Nous l’ignorons ; mais quand il se releva, il se dit qu’il créerait une œuvre de charité et que ses pauvres de prédilection seraient les vieillards.C’est que les vieillards indigents étaient nombreux sur les côtes de Bretagne, et Saint-Servan n’avait pas un seul hospice pour les recueillir.Us mendiaient partout, au coin des rues, le long de3 murailles, sur les grandes routes ; plusieurs se consumaient misérablement dans de tristes réduits.Si on ne leur refusait pas le morceau de pain nécessaire pour sustenter leur corps, qui travaillait au salut de leur âme ?qui cherchait à les consoler, à leur faire goûter un peu de bonheur ?L’hospice ne serait-il pas pour eux un paradis sur terre ?Hélas ! comment le fonder ?Si l’abbé Le Pailleur eût été riche, il eût volontiers consacré à une œuvre si belle toute sa fortune.Mais il était pauvre.Un cœur tendre et généreux, une confiance sans bornes en Dieu, étaient son unique ressource.Cela suffisait.La Providence le choisit pour faire briller 186 LES PETITES SŒURS DES PAUVRES aux yeux des hommes l’éternelle vérité de la parole sainte : “ Dieu se sert des faibles pour confondre les puissants.” Le grand apôtre de la charité, celui devant lequel s’inclina la gloire du dix-septième siècle, n’était-il pas lui-même un pauvre ?Pendant son enfance il avait gardé les troupeaux.L’humble vicaire de Saint-Servan attendait et priait.Un jour, une jeune fille, Marie Jamet, vint se mettre sous sa direction.C’était une modeste ouvrière de dix-huit ans environ, qui vivait du travail de ses mains.Elle aussi aspirait à une carrière de sacrifice et de dévouement.Sa vertu frappa l’abbé Le Pailleur.N’est-ce pas le commencement, se dit-il ?Il encouragea l’enfant et lui recommanda de s’abandonner absolument à la Providence.Bientôt après, une autre de ses pénitentes, jeune orpheline de même condition à peu près que la première, attira son attention.Elle se nommait Virginie Tredaniel.L’abbé Le Pailleur les réunit, leur parla de vocation religieuse, de charité, et leur prédit qu’elles entreraient toutes deux dans le même institut.Mais quel serait cet ins^jtut?Mystère.Voilà les deux jeunes filles unies par les liens de la plus sainte et de la plus étroite amitié.Il y avait dans cette amitié quelque chose de tendre et de respectueux à la fois.Marie et Virginie se regardaient comme deux sœurs ; Marie était l’aînée, Virginie voyait en elle sa supérieure et se faisait un bonheur de lui obéir.L’une et l’autre se laissaient conduire par l’homme de Dieu sans savoir où il les menait.Car il y avait une sorte de mystère dans les conseils et les instructions qui leur étaient donnés.Par exemple, dans le règlement de vie qu’elles avaient reçu, elles lisaient : “ Nous aimerons surtout à agir avec bonté envers les pauvres vieillards infirmes et malades ”.Spectacle touchant : on voyait ces deux jeunes ouvrières, fuyant les compagnies, se retirer chaque dimanche, après la messe paroissiale, sur le bord de la mer ; et là elles s’entretenaient de Dieu, de la piété, des œuvres de miséricorde et de leur avenir.Je ne fais que résumer une histoire qui a souvent été écrite dans ses moindres détails.Deux années se passèrent dans cette vie de préparation, de prière et d’espérance.L’heure de la Providence arrive toujours : il suffit de l’attendre; elle arriva.Une vieille aveugle, misérable, abandonnée, avait attiré la sympathie de l’abbé Le Pailleur.“ Je vous la confie, ” dit-il à ses deux jeunes dirigées, “ prenez-en soin.” Elles s’en chargèrent en effet et se firent ses anges consolateurs.Le croira-t-on?c’était le début de l’œuvre aujourd’hui répandue par le monde.Bientôt une autre compagne se joignit aux deux Sœurs.Elle possédait A MONTRÉAL 1S7 sixcents francsqu’elle donna de grand cœur pour les malheureux, —toute sa fortune !— C’était une ancienne servante assez âgée qui se nommait Jeanne Jugan : Jeanne Jugan, devenue célèbre par son dévouement héroïque et son zèle infatigable, couronnée même par l’Académie Française et jugée digne du prix de vertu.Mais à l’époque dont je parle on était loin de songera ces récompenses honoraires, à un éloge éloquent tombé de la bouche des Immortels.Qu’importaient à ces pauvres filles les couronnes, les louanges et le prix Montyon?Le prix Montyon ! savaient-elle3 ce que c’était?Elles ne travaillaient que pour le ciel.En vérité, elles avaient choisi la meilleure part, et parce qu’elles avaient fait ce choix, tout leur vint d’abondance.Est-il possible de passer sous silence une bienfaitrice que Dieu mit alors sur leur chemin ?Quand je parle de bienfaitrice, qu’on ne se figure ni une reine ni une duchesse.Non; le tour de celles-ci viendra plus tard.Comme fondateurs, la Providence semble ne vouloir que des pauvres.Fanchon Aubert habitait la même mansarde que Jeanne Jugan.Un petit avoir, amassé à force d’économie et de travail, un chétif mobilier, c’étaient toutes ses ressources: elle donna tout, puis se donna elle-même.Elle voulut partager la vie de dévouement de ses pieuses amies.Malgré ses soixante ans elle leur rendit mille services et mourut plus tard entre leurs bras.Sa mansarde fut le vrai berceau de l’institut.La vieille aveugle, dont les annales des Petites Sœurs ont gardé le nom, Anne Chauvin, veuve Hanaux, y fut transportée.Il serait difficile de dire avec quelle tendresse on la soigna.Cette chambre était étroite.Une des jeunes filles, Virginie Treda-niel, en religion Marie Thérèse, y demeurait ; sa compagne, Marie Catherine Jamet,—disons Marie Augustine,—continuait de travailler au profit de la pauvre femme et venait passer là toutes les heures libres de ses journées.Restait une petite place, une seule ; on y installa un lit.Près du port, on trouva une misérable mendiante, faible, incapable d’aller à l’aumône ; on la donna pour compagne à la vieille aveugle.L'hospice était rempli.Fallait-il en rester là ?A Dieu ne plaise.On loua une maison.Mais où prendre l’argent pour payer le loyer?Est-ce que la charité se pose cette question?On en trouvera toujours: au besoin il en tombera du ciel.Du reste, n’allons pas croire que la communauté naissante passait de la mansarde dans une spacieuse demeure.Non ; on prit ce que l’on put avoir, un rez-de-chaussée, une salle qui avait longtemps servi de cabaret.On y mit douze lits : c’était déjà un progrès immense.Douze vieillards pour les occuper furent trouvés sans peine.Mais la famille, on le corn- 188 LES PETITES SŒURS DES PAUVRES prend, coûtait bien cher, et l’aiguille avait beau courir, elle ne suffisait pas aux dépenses.Les Petites Sœurs se firent alors quêteuses par la ville ; oui quêteuses, comme elles le sont aujourd’hui partout, comme elle le seront toujours.Froidement accueillies d’abord, elles virent bientôt les riches se disputer l’honneur de leur venir en aide.Les vocations leur vinrent aussi ; l’Eglise leur donna sa bénédiction toujours féconde ; et voilà que les maisons se bâtirent, et que les vivres et les habits arrivèrent en abondance.Il fallut sortir de Saint-Servan et bâtir des hospices en d’autres villes.Les miracles commencèrent pour ne plus cesser.Ce qui se passa pendant les quarante dernières années, je n’entreprendrai pas de l’écrire : il faudrait pour cela bien des volumes.Mais voici l’état actuel de l’œuvre aux origines si humbles et si touchantes ; et qui dira, après cela, que ce n’est pas une œuvre de Dieu ?Les Petites Sœurs sont au nombre de 4,000, et possèdent, dans les cinq parties du monde, 254 maisons ; celle de Montréal est la 253me.Il n’y a qu’un noviciat, à la Tour-St-Joseph, commune de Saint-Pern, dans le diocèse de Rennes, et, le jour de la fête de sainte Thérèse, on comptait 600 postulantes et novices.L’abbé Le Pailleuretla fondatrice—Marie Jamet—vivent encore.Dans leurs divers asiles il est mort, depuis la fondation, 90,000 vieillards ; aujourd’hui ils en ont plus de 30,000 à soutenir.Pauvre père ! pauvre mère ! quelle immense famille vous avez sur les bras ! C’est vous qui chaque matin devez dire avec ferveur au bon Dieu: “Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien”.Mais vous savez que le pain ne manquera jamais.* * * L’étranger qui visite notre jeune cité ne peut s’empêcher d’admirer le nombre d’hospices, d’asiles, de refuges, qu’elle renferme.La religion court au devant de toutes les infortunes.Voyons nos Sœurs Grises par exemple : elles visitent les malades à domicile, recueillent les enfants abandonnés et les petits orphelins ; elles ont la direction d’un hôpital, d’une maison pour les vieillards, de salles d’asile et d’une institution pour les jeunes aveugles.Nous pouvons dire la même chose des Sœurs de la Providence, qui à plusieurs de ces œuvres charitables joignent le soin des sourde3-muettes et des aliénés.Quant aux misères morales, les plus grandes de toutes, on sait avec quel zèle et quelle abnégation s’y dévouent les Religieuses du Bon-Pasteur et celles de la Miséricorde. A MONTREAL 189 Mais la ville grandit, la population s’accroît d’une façon étonnante : voici que nous arrivons à 200,000 âmes.Cela veut dire que le nombre des pauvres augmente aussi, et qu’il faut multiplier les moyens de les secourir.Les Petites Sœurs sont venues grossir l’armée de la charité.Qui ne s’en réjouirait?C’est aux révérends Pères Rédemptoristes que nous devons le ' bonheur de les posséder.Chargés de la desserte de la paroisse de Sainte-Anne de Montréal, les Pères ont compris quel bien ces religieuses feraient au sein de leur population.Ils les ont appelées ; elle3 sont accourues : Angeli veloces ! Le jour de leur arrivée fut pour les paroissiens de Sainte-Anne, irlandais à la foi si vive, un jour de fête.C’était par une belle matinée de septembre.On se porta en foule à la gare, pour les recevoir.Des équipages les attendaient et, parmi les dames les plus riches, il y avait rivalité pour les conduire à leur demeure.Un grand dîner leur avait été préparé.Aux fenêtres de plusieurs maisons flottaient des drapeaux.“ Mon Dieu ! nous disait plus tard une des Sœurs, j’étais toute confuse ; j’aurais voulu me faire petite souris pour me cacher.Dans mon pays, on n’en aurait pas fait davantage pour l’Empereur.” A ces souvenirs évoqués on reconnaît une française.Elle avait pour compagnes une compatriote, une belge, une acadienne et une canadienne.C’était toute la colonie nouvelle qui venait, n’ayant pas un dollar, que dis-je?pas un sou, fonder un.asile pour quelques centaines de vieillards ! En parlant de centaines, j’exprime son désir et son espérance pour l’avenir.Car la maison destinée aux Petites Sœurs ne pourrait guère contenir plus de soixante pauvres.Laissons faire ; nous ne sommes qu’au début : il ne se passera pas un demi siècle avant que nous ayons vu le vaste hospice rêvé.M.Maxime du Camp, qui a fait de cet institut l’étude la plus consciencieuse, a porté sur lui un jugement qu’il faut reproduire ici : ‘‘ La règle, sévère pour les religieuses, est indulgente aux pensionnaires; en réalité, ceux-ci sont les maîtres et les sœurs sont les servantes, servantes blanchisseuses, servantes cuisinières, servantes infirmières, servantes quêteuses, servantes en toute occasion et pour tout office, si répugnant qu’il soit.On ne demande aux vieillards que d’achever de mourir en paix, à l’abri de la faim, de la misère et du froid.C’est aux sœurs à les nourrir, à les coucher, à les vêtir, à les chausser, à panser leurs plaies, à changer leur linge maculé, à les veiller pendant leurs maladies, à les encourager à la minute suprême, à les ensevelir 190 LES PETITES SŒURS DES PAUVRES dans le drap funèbre, à les mettre au cercueil, à prier sur leur dépouille et à les accompagner jusqu’à la porte de la maison hospitalière lorsqu’on les mène à leur dernière demeure.Les sœurs reçoivent de leurs pensionnaires tous les services qu’ils peuvent rendre encore, mais ne les leur imposent pas : elles prient quelquefois,elles n’ordonnentjamais; car,dans ces refuges, la discipline n’est pas seulement douce, elle est maternelle.” Oui, maternelle, nous avons pu nous en convaincre en visitant l’établissement de la rue Forfar.Le sacrifice, le travail, les privations ne coûtent pas à une mère quand il s’agit du bonheur de ses fils.Telles nous sont apparues les Petites Sœurs des Pauvres: mères dans la plus sublime acception de ce mot.Comme elles aiment les vieillards que Dieu leur envoie ! Pour eux les bons matelas, les salles les plus vastes, les meilleurs morceaux ; pour elles-mêmes les paillasses dures, les rudes vêtements, le pain rassis et souvent les restes de leurs pauvres.Car il ne se fait pas double cuisine : religieuses et pensionnaires sont sur le même pied, et les religieuses ne mangent qu’après tout le monde.Il faut voir aussi de quel langage naïf et tendre on se sert : la supérieure ne s’appelle pas autrement que “ la bonne petite mère”, ses compagnes sont “ les bonnes petites sœurs”, les pensionnaires, “les bons petits vieux” et “les bonnes petites vieilles”.Et ces petits vieux, ils sont choyés, gâtés comme des enfants.Tous leurs caprices sont satisfaits : ils fument, ils prisent, jouent aux cartes; jamais ils n’ont eu tant de jouissances.Or, ce superflu si nécessaire au vieillard, ils ne l’ont que parce que la sœur est allée de porte en porte le mendier pour eux.Ils ne l’ignorent pas; aussi n’est-il que trop juste de dire qu’ils rendent à leurs dévouées bienfaitrices amour pour amour.Pour avoir accès dans cette paisible retraite, que faut-il?Deux choses : être vieux et être pauvre.Pas d’admission possible pour celui qui peut payer une pension.On ne considère ni la religion, ni la nationalité ; on ne voit que le malheur, et l’on en prend pitié.O divine charité ! Rappelons-nous ces adorables paroles de Jésus : “Ne vous inquiétez point pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous vous vêtirez .Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment, ni ne moissonnent, ni n’amassent dans des greniers, et votre père céleste les nourrit ; n’êtes-vous pas plus qu’eux ?1 ” Que de fois la Petite Sœur des Pauvres a dû les méditer et se les redire pour ranimer son courage et sa confiance 1.Matth., VI, 25, 26. A MONTRÉAL 191 La Petite Sœur est essentiellement quêteuse.La quête est son unique ressource.Point de fondations, point de rentes, point de propriétés, point d’argent en banque.Elle vit aujour le jour, en comptant sur la Providence.Déjà en France, aux Etats-Unis, on a voulu par des dons vraiment royaux lui assurer des revenus considérables.Elle a refusé, la règle étant inflexible sur ce point.“ Quand nous serons riches, mes enfants, disait le père Le Pailleur, nous ne pourrons plus quêter, et nous sommes faits pour cela.” Donc les Petites Sœurs quêtent : vêtements, vivres, meubles, argent, elles demandent de tout et ne refusent rien.Sont-elles dans l’embarras, elles écrivent à saint Joseph, ce grand procureur de toutes les communautés.Elles lui disent avec une simplicité charmante l’objet ou la somme dont elles ont besoin.Rarement, paraît-il, la réponse se fait attendre.Ainsi à la fin de novembre dernier elles voulaient un tapis pour leur modeste sanctuaire : c’était justice.Que firent-elles ?Elles déposèrent aux pieds de la statue du saint le billet suivant : “ Bon saint Joseph, il nous faut soixante-dix verges de tapis pour notre chapelle avant la fête de l’immaculée.” Le tapis s’est empressé de venir.D’autres fois il y a de fortes notes à payer et l’argent manque ; on met les notes entre les mains du procureur céleste en lui disant : “ Chargez-vous-en.” Il s’en charge en effet.Expliquez cela comme vous le voudrez ; mais il est bien rare qu’au jour de l’échéance, le compte ne soit pas soldé.Les Petites Sœurs alors tout bonnement débarrassent le saint des papiers dont elles ont rempli ses bras et le remercient de tout cœur, avec l’intention de recommencer à l’importuner le lendemain.Et c’est ainsi que l’on vit et que l’on fait vivre dans le monde trente mille vieillards !.La rue Forfar est bien loin des quartiers d’affaires, des magasins et des hôtels.Aller à la quête à pied était impossible.Il fallait cheval et voiture.Qu’à cela ne tienne.Le cheval, une superbe bête, arrive le premier.Le dimanche suivant, les Pères Rédemp-toristes annoncent à leurs paroissiens qu’un riche citoyen, ministre du gouvernement de Québec,—et il nomme M.McShane,— fera cadeau de la voiture aux Petites Sœurs.C’était hardi, indiscret, dira-t-on peut-être.Mais l’expérience a toujours démontré que Dieu bénit l’audace de ceux qui travaillent pour lui.D’ailleurs n’est-il par écrit: “ Demandez et vous recevrez, cherchez et vous trouverez, frappez et l’on vous ouvrira ”?1 M.le ministre 1.Matth., VII, 7. 192 LES PETITES SŒURS DES PAUVRES A MONTRÉAL apprend ce qui s’est passé et fait sur le champ honneur à l’annonce en envoyant deux cents dollars.Ce n’est pas plus compliqué que cela.Depuis six mois, quelque temps qu’il fasse, la voiture se promène par .es rues de Montréal.On la voit souvent à la porte de l’archevêché, des communautés, des presbytères, des grands hôtels.Elle ne retourne jamais à l’asile, nous dit-on, sans une abondante récolte.La sœur quêteuse n’a guère mangé de la journée, elle est épuisée de fatigue ; mais ses pauvres mangeront bien le soir, elle leur apporte de la viande, des légumes, du pain frais : tout son bonheur est là.Une mère !.Chers lecteurs, si vous voyez entrer chez vous une religieuse portant “ la jupe de laine noire, le manteau noir à capuchon, la coiffe blanche plissée, ” et qui implorera votre pitié pour “ ses bons petits vieillards”, c’est elle, accueillez-la bien ; donnez-lui généreusement : c’est prêter à Dieu.Je suis loin d’avoir tout dit, mais je m’arrête.J’ai voulu simplement souhaiter la bienvenue aux nouvelles héroïnes de'la charité que le ciel nous envoie, et écrire la première page de leur histoire sur les bords du Saint-Laurent.L’abbé P.-N.Bruchési.
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.