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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
Le roman au foyer chrétien
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1888-04, Collections de BAnQ.

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LE ROMAN AU FOYER CHRÉTIEN I C’est, paraît-il, une croyance parmi nos habitants canadiens, qu’on ne doit pas dire “ entrez ”, mais “ ouvrez ”, lorsqu’on entend frapper à la porte; et cela, parce qu’un jour une femme ayant ainsi répondu “ entrez”, ce fut le diable qui entra et qui emporta l’imprudente.1 La morale que nous pouvons trouver dans cette légende, c’est que le foyer, sanctuaire de la famille, ne doit pas être accessible à tout venant.—“ Ouvrez ” , mais tenez-vous sur le seuil, pour qu’on ait le temps de reconnaître qui vous êtes.Le fabuliste a donné la même leçon : Montrez-raoi patte blanche.Et vraiment la précaution n’est pas inutile.Si le diable ne rôde pas toujours sous une forme humaine, il a des légions d’émissaires qui font sa vilaine besogne et cherchent à se glisser partout.Or, parmi ces propagateurs du mal, il faut compter les milliers de romans naturalistes et réalistes qui sont aujourd’hui répandus dans le monde, sous le couvert du livre ou sous la bande du journal.Invasion redoutable, dont notre pays n’a pu se garantir, mais dont nous devons chercher à atténuer les tristes effets par tous les moyens possibles, si nous voulons demeurer, comme par le passé, un peuple essentiellement moral et religieux.II Quand on considère le nombre prodigieux des mauvais livres, la vogue dont ils jouissent et les ravages qu’ils causent, on comprend que des moralistes aient proscrit en masse, et sans aucune distinction, tous les romans, en disant que les meilleurs ne valent rien ! 1.Ph.Aubert de Gaspé, Le Chercheur de trésors. LE ROMAN AU FOYER CHRÉTIEN 209 Et de fait la lecture des romans, même de ceux qui ne sont pas immoraux ou impies, ne laisse pas de présenter encore des inconvénients et des dangers: j’entends la lecture assidue et passée en habitude.Elle peut exalter outre mesure l’imagination, et avoir, sur des tempéraments faibles et impressionnables, les effets les plus désastreux.Elle expose à perdre le temps, à prendre l’habitude de lire à la volée et sans profit.Elle peut enfin dégoûter de la vie réelle et mettre dans les jeunes imaginations toutes sortes de rêves et d’aspirations impossibles a satisfaire.Ces dangers montrent qu’il faut user de précautions en permettant la lecture des oeuvres de fiction.Mais doivent-ils faire rejeter absolument ce genre de littérature?Non, si nous en croyons un grand nombre d’écrivains catholiques qui ont étudie cette question, et qui ont montré le bien que le roman peut produire, s’il est écrit dans un esprit chrétien.Dans ce genre attrayant de littérature on a vu un excellent moyen de répandre la bonne semence et de faire accepter des vérités et des leçons qui, présentées dans leur austère nudité, courraient grand risque d’être rejetées.Le roman peut ainsi réussir là où échouerait un traité sérieux de philosophie ou de religion.C’est dans ce sens que s’est prononcée dernièrement une revue catholique, The Dublin Review.Constatant les progrès alarmants du matérialisme littéraire, elle a reconnu l’urgence, pour les catholiques, de combattre l’ennemi par ses propres armes, en opposant au roman immoral et impie le roman honnête et chrétien 1 .M.Léon Gauthier soutient la même opinion, et il revendique avec énergie, en faveur des écrivains catholiques, le droit de peindre les mœurs, les caractères et les liassions, dès que cette peinture ne scandalise point les âmes et ne les amoindrit point Il assigne au roman un rôle important et très efficace dans l’œuvre de la régénération sociale.“ Les romanciers, dit-il, ne sont, par de certains côtés, que des moralistes.moins ennuyeux.N’abandonnons pas ce genre puissant, ce genre fécond du roman ne l’abandonnons pas à nos adversaires.J’affirme qu’avec dis romans profondément catholiques on a déjà sauvé des millieis d’âmes; j’affirme qu’on en peut sauver des millions.” 2 1.Catholics end modern literature, by W.Barry, D.D.Dublin Review, July, 1885.Novelists and Novels, by C.C.Longridge.Ibidem, July, 1886.2.Lettres d’un catholique.Deuxième série, 1879. 210 LE ROMAN L’affirmation peut paraître hasardée.Mais il faut remarquer que M.Gauthier parle de romans profondément catholiques.Il expose les conditions que doivent réunir ces ouvrages.Sans doute, pas de naturalisme, pas de sensualisme,—mais aussi pas de moralité indécise et niaise, rien de flasque et d’efféminé.Il nous faut quelque chose de plus nerveux, de plus viril et aussi de plus actuel.Le roman est une arme dont il convient de se servir en soldat, et il y faut quelque rudesse de poigne avec quelque vigueur de muscles.” Louis Veuillot s’est aussi prononcé en faveur du roman.Il a soutenu que ce genre de littérature n’est nullement antipathique aux règles strictes de la morale et du bon sens, et que l’on peut intéresser et émojuvoir, même un lecteur français, sans aborder l’étrange, sans outrer les sentiments, en un mot sans sortir de la vie commune ni de ses devoirs, et rien qu’en faisant tout marcher par les seuls battements du cœur le plus droit et le plus ingénu.1 Nous pourrions encore citer nombre d’hommes éminents et d’écrivains sérieux qui, en adoptant cette forme de littérature, lui ont donné la plus explicite de3 approbations.Ainsi ont fait Mgr Wiseman, Mgr Newman, le père Bresciani, MM.Poujoulat, Anatole de Ségur, de Margerie, Chs d’LIéricault, et bien d’autres que nous nommerons dans le cours de ce travail.III Il y a des degrés et des nuances dans le bien comme dans le mal.Plusieurs, sans atteindre l’idéal chrétien, l’ont cependant entrevu et compris.Nous trouvons ainsi, en dehors de l’école catholique proprement dite, des productions saines et honnêtes auxquelles nous pouvons, sans inconvénient, donner droit de cité.Certains romanciers protestants nous fournissent de ces livres : entre autres Walter Scott et Dickens.L’auteur d’Ivanhoe ne s’est pas toujours mis au-dessus des préjugés anti-papistes, et dans ses ouvrages il a souvent dénaturé l’histoire et calomnié les institutions catholiques.Le même esprit protestant l’empêche aussi de prendre son vol, et sa morale est assez terre-à-terre.Cependant elle est de bon aloi, au jugement de Louis Veuillot, dont je citerai les paroles- 1.Corbin et d’Aubecourt.—Introduction. AU FOYER CHRÉTIEN 211 “ J’aimerai toujours le baronnet, je le remercierai toujours.J’ai pris dans ses livres le goût des gens honnêtes et du bon sens.Ce sont des garçons généreux qui aiment de généreuses filles.Garçons et filles s’aiment sans vilenie et sans métaphysique.On ne voit point là de ces faquins et de ces pécores qui se faufilent illégalement pour réformer le mariage et le monde.“ Dans les romans du baronnet, l’amour s’engage à la vieille mode.Quand on cherche à se plaire, déjà l’on s’estime; on s’est plu parce que l’on s’estimait.Le héros, s’il n’était homme de cœur, n’aurait rien à prétendre ; l’héroïne n’oserait aimer si elle n’était fille de bien.L’amour tend au mariage, comme l’eau pure du fleuve au lit pur de l’Océan.Ne peut-on s’épouser, on verse de belles larmes, et l’on se dit adieu.Celui-là perdrait l’amour qui perdrait l’honneur.” 1 Nous citons encore le jugement que le même auteur a porté sur un autre écrivain protestant : u Madame Frederika Bremer, une suédoise protestante, consacre ses livres à glorifier la femme dans toutes les conditions, à la peindre ornée de tous les dons sans orgueil, affligée de toutes les disgrâces sans rancune contre le monde ni contre Dieu.Entre ses mains la vie réelle, laide et chétive étoffe, sert à habiller quelque chose de charmant, l’idéal.” 2 Une romancière américaine, Mrs.Cummins, s’est acquis une légitime popularité par la publication de VAllumeur de réverbères et de Mabel Vaughan.Ces livres, comme ceux de Mlle Bremer, montrent l’idéal du bonheur dans l’accomplissement du devoir» coûte que coûte.C’est vraiment l’idée catholique.Mentionnons deux auteurs allemands qu’on a bien fait de traduire : Cremer, qui a adopté le même genre qu’Henri Conscience, c’est-à-dire la peinture des mœurs simples et pures des paysans, et Marlitt, l’auteur d'Elizabeth aux cheveux d'or et de plusieurs autres ouvrages, écrits dans le meilleur esprit et pleins d’attraits.N’oublions pas de nommer ici Toppfer, l’auteur des Nouvelles genevoises et du Voyage en zigzag, esprit modeste et fin, conteur agréable et très aimable compagnon.¦ En France, au milieu de l’invasion du matérialisme et des succès du naturalisme, il s’est toujours rencontré des auteurs qui, sans arborer ouvertement les couleurs catholiques, ont cependant essayé de réagir contre le naturalisme, ou ont dédaigne 1.Louis Veuillofc.Ça et là.2.Louis Veuillot.Ça et là. 212 LE ROMAN du moins le succès que trouve si facilement l’écrivain en flattant les passions du lecteur.Ces auteurs ne sont peut-être pas toujours restés au même niveau, et leurs œuvres ne pourraient pas toutes être recommandées comme également bonnes.Il s’agirait de faire un choix judicieux.Ainsi, avec M.Léon Gauthier, nous accueillerions favorablement plusieurs ouvrages de Jules Sandeau et d’Emile Souvestre : Mademoiselle de la Seiglière, la Maison de Penarvan et le Château de Monsabray, du premier ; le Mémorial de famille du second ; le chef-d’œuvre de Saintine, Picciola, et les romans et nouvelles de M.de Pontmartin.Les œuvres du grand romancier voyageur, Jules Verne, peuvent aussi entrer, sans inconvénient, dans toutes les bibliothèques.Si elles ne font pas de bien, elles ne font pas de mal, et avec elles le temps passe fort agréablement.¦ IV Les écrivains que je viens de nommer ont certainement îéagi contre le naturalisme littéraire, mais d’autres ont poussé cette réaction plus loin encore : ils ont voulu faire des romans ouvertement et franchement chrétiens et catholiques, et se servir de ce genre attrayant pour enseigner la vérité et prêcher la saine morale.Ces auteurs ont prouvé qu’on peut peindre les passions en restant dans les bornes de la décence, charmer l’imagination sans la troubler de visions impures, toucher le cœur sans le corrompre ou l’affaiblir.Ces romanciers sont peu nombreux, si on les compare à la multitude des écrivains matérialistes ou libres penseurs.Et parmi eux, il faut encore choisir, et ne pas tenir compte seulement des bonnes intentions.Ce n’est pas tout d’avoir des principes religieux et des idées saines ; il faut encore du style pour les exprimer.Pour que le roman, aussi bien que la poésie, soit digne d’être recommandé, il faut que ce soit une œuvre à la fois bonne et belle, dont la lecture soit profitable et pour l’intelligence et pour le cœur.Non seulement il est permis, mais il est nécessaire de se montrer exigeant en cette matière, et il ne faut pas craindre de fermer sa bibliothèque à tous les livres médiocres._ Notre qualité de canadien-français nous faisant un devoir d’être galant, nous donnerons la préséance aux dames.Nombre de femmes auteurs se sont acquis, en ce siècle, une regrettable renommée par leurs écrits licencieux jusqu’à l’ex- AU FOYER CHRÉTIEN 213 trême.Louis Veuillot a donné comme type du genre la Pécora qui figure dans les Libres-penseurs.Mais à ces tristes célébrités, nous pouvons, avec joie, opposer d’autres femmes qui, dans le camp catholique, ont consacré leurs talents à la défense de la vérité et de la morale.Bien que la présente étude ait trait principalement aux auteurs français, nous ne voulons cependant pas laisser de côté ceux des écrivains catholiques des autres pays dont les œuvres ont été traduites en français et sont répandues parmi nous.De tous les romans catholiques, l’Enthousiasme, de MmeGjertz, est un de ceux qui ont une plus haute portée et qui contiennent le plus de nobles aspirations.Madame Gjertz était une norvégienne convertie, qui vint à Paris lutter par le travail contre la misère, et qui succomba dans la lutte.Son nom ne fut guère connu que d’un petit nombre d’amis, parmi lesquels était Louis Veuillot.Ce judicieux écrivain avait su apprécier la haute intelligence et les éminentes qualités de Madame Gjertz.L'Enthousiasme est appuyé sur une thèse que l’on peut définir ainsi : le catholicisme, seul, répond pleinement aux instincts de liberté, de gloire et de bonheur que renferme l’âme humaine ; seul il peut donner a l’art son véritable idéal ; seul il découvre aux individus et aux nations, leurs véritables destinées.Telle est la conviction à laquelle est arrivée, d’instinct, une jeune norvégienne protestante, Brigitte, descendante des anciens rois de Norvège, et héritière des héroïques traditions de sa famille.Dès l’enfance elle s’est vouée au service de la patrie, qu elle veut régénérer.Gémissant de sa faiblesse, elle trouve un auxiliaire énergique et puissant dans le comte Stjernkrona, qui partage toutes les idées de la jeune fille et qui s’efforce de les faire prévaloir.Ces deux nobles cœurs s’aiment, mais Brigitte,comprenant l’immense valeur du sacrifice, veut immoler son amour sur l’autel de la patrie.De là une lutte intérieure qui la brise.Cédant aux supplications de son vieux père et aux désirs du comte, elle épouse Stjernkrona, mais la mort de ses fils en bas-âge lui fait croire que Dieu la punit d’avoir sacrifié la patrie a son amour.Une révolte des paysans, le danger que court Stjernkrona, blessé et prisonnier des rebelles, et la dispa-i it ion d un médaillon de la Vierge, talisman mystérieux, lui portent le dernier coup.Elle meurt en offrant sa vie pour sa patrie et en promettant à son mari et à ses amis qu’elle leur en vena un signe.Ce signe, c’est le médaillon mystérieux qui est 15 214 LE ROMAN retrouvé le jour même où la religion catholique reparaît en Norvège.Ce livre est écrit sous forme de lettres, dans lesquelles Brigitte, le comte et leurs amis dissertent sur la religion, la politique, mais surtout sur l’art.On pourrait croire qu’un ouvrage de ce genre est froid et ennuyeux.Mais, si l’auteur y a mis son esprit et ses connaissances, elle y a mis aussi son cœur plein de vie, de chaleur, et de ces deux grands amours : Dieu et la patrie.C’est le caractère et c’est le mérite singulier de ce livre, dont le titre est si bien trouvé.Mais l’enthousiasme a ses dangers, et je ne conseillerais pas au premier venu de suivre les traces de Mme Gjertz.Elle-même n’a pas réussi deux fois, et son autre ouvrage, Gabrielle, est de beaucoup inférieur à l’Enthousiasme.C’est encore une thèse qu’elle y soutient, une thèse vraie, je le veux bien, mais dont l’exposition ne laisse pas d’être dangereuse.L’auteur veut montrer l’odieux des unions mal assorties, faites seulement dans des vues d’intérêt.Le cœur n’a pas été consulté, mais il revendique ses droits ; il se tourne du côté où lui apparaît le bonheur.Cette situation est fausse, et quoique Gabrielle ne fasse rien contre ses devoirs d’épouse, j’estime qu’il eût autant, sinon mieux, valu ne pas faire la peinture d’un sentiment qui peut éveiller des sympathies déplacées.C’est du reste un reproche qu’ont encouru d’autres romanciers catholiques qui ont traité le même sujet.Et malheureusement ce thème n’a que trop d’actualité dans un pays et à une époque où les mariages ne se font, le plus souvent, que pour des raisons d’intérêt ou de soi-disant convenances.• Que ce mal doive être signalé et puisse faire l’objet d’un livre, il n’y a pas à en disconvenir.Mais l’écrivain, dans son œuvre, doit bien se garder de tout ce qui pourrait flatter, en aucune façon, les faiblesses du cœur.C’est une règle que Madame Augustus Craven n’a pas suffisamment observée dans le Mot de l'énigme, non plus que M.Arthur Tailhand dans le Testament de Berthe.Madame Léonie Donnet s’en est certainement mieux tirée dans son livre Un mariage en •province, que Lady Georgina Fullerton a traduit en anglais sous le titre de The notary's daughter.L’union malheureuse dont il s’agit est une de celles que des parents intéressés arrangent sans autre considération que les avantages de fortune et de position qui doivent en résulter. AU FOYER CHRÉTIEN 215 Mais nous n’y voyons pas apparaître le tiers consolateur que nos modernes mettent trop volontiers en scène.Dans ses chagrins, la jeune femme recourt à la prière, et elle prend conseil de la tante Médée, une de ces femmes admirables qui ne vivent que pour faire du bien aux autres.Et, d’un autre côté, le mari, qui veut s’enfuir parce qu’il se croit haï de sa femme, est rappelé au devoir, et très vertement, par la noble jeune fille à laquelle il a voué un amour idéal et qui est devenue sœur de Charité.De sorte qu’en définitive tout s’arrange de la façon la plus pratique et la plus chrétienne du monde.Nous venons dénommer Lady Georgina Fullerton.Ses œuvres, dont la plupart ont été traduites en français, l’ont placée au premier rang des écrivains catholiques.Un jugement sûr, de l’érudition et du savoir-faire justifient la grande faveur dont jouit l’auteur de Constance Sherwood, et de Rose Leblanc.Les réserves que nous avons faites au sujet du Mot de Vénigme ne doivent pas nous empêcher de rendre hommage à l’esprit profondément catholique qui anime ce livre aussi bien que les autres ouvrages de Mme Craven : Le récit d'une sœur, Anne Sévérin Fleurange, Eliane, etc.Tous les critiques ont reconnu le mérite littéraire aussi bien que la haute portée morale de ces livres.Le seul reproche qu’on puisse faire à l’auteur, dit M.Godefroy i “ c’est de manifester une horreur trop vive des réalités de k‘ l’existence.de rendre ses personnages trop subtils et de créer “ parfois des types sans analogues au monde.” C’est un reproche qu’on ne saurait faire à Madame Bourdon, née Lippens, qui débuta en littérature sous le nom de Mathilde Froment, et qui prit pour carrière spéciale le roman d’éducation.Le caractère, le but et la portée de ses œuvres peuvent se résumer dans ce que M.Nettement a écrit au sujet de l’auteur de la Vie reelle.Au roman de la vie telle que les jeunes imaginations la voient dans leurs reves et telle que la plupart des romanciers la présentent dans leurs tableaux de mœurs, elle a opposé l’histoire de la vie telle qu’elle se déroule pour la plupart des femmes, avec un mélange de joies et d’épreuves, avec plus d’épreuves que de joies, avec bien des espérances déçues, bien des rêves dorés que le temps dissipe d’un coup de son aile, des adversités à subir, des deuils à porter, des peines, des inquiétudes et des douleurs interrompues par quelques minutes rapides de bonheur, et partout, toujours, des devoirs à remplir.” ^ 1 Histoire de la littérature française.2 Nettement, Le roman contemporain. 216 LE ROMAN C’est donc une lecture sérieuse et fortifiante qu’offrent les livres de Madame Bourdon: L'ouvrière des fabriques, L'ouvrière de Paris, les Souvenirs d'une institutrice, Léontine, Une parente pauvre, le Mariage de 'Ehècle, etc.L’auteur s’est plus préoccupée de faire une œuvre morale qu’une œuvre littéraire.Cependant son style, très simple, est toujours correct et ne manque pas de charme.Mlle Zénaïde Fleuriot, aussi dévouée à la cause du bien que Mme Bourdon, a mis plus d’art, de vie et de variété dans ses romans.Comme l’auteur de la Vie réelle, elle est solide et pratique.“ On est frappé, dit M.de Pontmartin, de cet air de santé qui circule dans toutes les pages de ses compositions.Pas de vague, pas de brouillard ; de l’expansion, du bruit, des rires, et les fenêtres grandes ouvertes à tous les rayons du soleil.” Ses héros et ses héroïnes sont des cœurs vaillants qui ne cèdent jamais à la mélancolie et luttent courageusement contre l’adversité.Ses peintures de mœurs et de caractères indiquent un esprit fin et droit, qui voit le mal sans s’effrayer ni s’aigrir, et le bien sans se laisser illusionner.Toujours elle prêche l’amour du foyer, le culte des vieilles et saines traditions et la pratique des humbles vertus.Comme Mlle Fleuriot dans Sans beauté, Mme Claire de Chan-deneux (Emma Bailly), dans Une fille laide, démontre ou rappelle que la beauté n’est rien sans la bonté, et qu’une femme, dépourvue des dons extérieurs delà nature,peut encore conquérir l’admiration et l’amour : juste et opportune réaction contre la tendance quasi-universelle des romanciers à n’adorer que la beauté matérielle.Certes, l’héroïne de Mme de Chandeneux a assez de grandeur d’âme et de noblesse de sentiments pour se passer de beauté.Aussi le commandant Maxime de Saint-Ebre ne s’y trompe pas : il laisse de côté la belle et vaniteuse Paula, pour prendre Etiennette, la pauvre disgraciée, en qui il a reconnu le trésor qu’il faut aller chercher jusqu’aux extrémités de la terre: Procxd et de ultimis finibus pretium ejus.1 Faisons une mention honorable, mais rapide, car l’espace nous manque, de plusieurs autres romancières et nouvellistes qui occupent une place distinguée dans les annales du roman chrétien : Madame Ernest Plello, qui, sous le pseudonyme de Jean Lander, a publié des récits d’une inspiration à la fois religieuse et poétique ; Mme la comtesse de Ségur et sa fille, Mme la vicomtesse de Pitray, qui ont écrit pour les enfants des livres cl’une 1.Prov., XXXI, 10. AU FOYER CHRÉTIEN 217 grâce charmante ; Mme Emmeline Raymond, qui a traduit les romans de Marlitt ; Mme Maryan, dont les nombreuses productions jouissent d’une vogue bien méritée à tous les égards ; Mlles Marie Maréchal, Marthe Lachèse, et Julie Gouraud, Mme Julie Lavergne, etc.Ces auteurs ont fait des études de mœurs et de sentiment.Si leur talent d’observation est un peu superficiel, elles ont, en revanche, la grâce et la délicatesse.Ce que nous reprocherions à quelques-unes d’elles c’est la persistance avec laquelle elles mettent en scène des jeunes filles pauvres, qui se font gouvernantes ou institutrices, et finissent inévitablement par épouser des princes ou des millionnaires.Les jeunes imaginations seraient?trop portées à se bercer d’un tel rêve, qui se réalise rarement, il faut en convenir.Madame Marie David, plus connue sous le nom de Raoul de Navery, a écrit un grand nombre de romans d’aventures.Elle a certainement assez d’imagination ; elle en a même trop parfois.La critique a reconnu l’inspiration honnête qui anime ses œuvres, mais elle lui a reproché de trop affectionner les aventures extraordinaires, les crimes et les drames de cours d’assises.Par son nom de plume et par le genre qu’elle avait adopté, Raoul de Navery s’est éloignée des femmes pour se rapprocher des hommes.Elle peut ainsi nous servir de transition pour passer des romancières aux romanciers.Y M.Léon Gauthier recommande aux écrivains catholiques de se consacrer surtout au roman historique, mais pour en faire une œuvre sérieuse et savante, et il leur propose comme exemple la Fabiola du cardinal Wiseman.Ce livre mérite bien en effet d’être placé au premier rang.C’est une œuvre d’érudition chrétienne, suffisamment dramatique pour quiconque n’a pas l’esprit blasé et la sensibilité émoussée par la lecture des romans de Dumas et de Soulié.On pourrait présenter aussi comme un autre modèle du roman chrétien les Fiancés de Manzoni.Inutile d’en faire l’éloge.La description de la peste de Milan, les portraits admirables du cardinal Federigo Borromeo, de l’Inconnu et de Lucia ont depuis longtemps immortalisé le nom de l’auteur.1.Godefroy, Histoire de la littérature française. 218 LE ROMAN Le grand romancier flamand, Henri Conscience, est un de ceux qui ont pris à cœur de faire de la fiction un puissant auxiliaire de la morale chrétienne.Tous ses livres sont bons et recommandables, mais nous indiquerons de préférence ceux qui ont pour objet de peindre les mœurs honnêtes des paysans et des travailleurs de la Flandre : le Conscrit, l'Avare, le Malheur d'être riche, les Scènes de la vie flamande, etc.Le plus beau génie de l’Angleterre contemporaine, Mgr Newman, a écrit un roman, Callista, qui se rapporte, comme Fabiola, à l’histoire de la primitive Eglise.En France, M.l’abbé Bareille a trouvé à la même source le sujet d'Emilia-Paula, et M.Quinton celui d'Aurelia et de plusieurs autres romans d’un grand mérite.Il faut.compter encore, au nombre des romanciers chrétiens, le vicomte Walsh, MM.Guiraud, Bathild Bouniol, Georges de la Landelle, Balleydier.M.Paul Féval, après sa conversion, mit sa plume au service de la cause catholique, et corrigea le plus grand nombre de ses premières productions: besogne assez facile, car Féval n’avait guère donné dans les excès du naturalisme.Ses ouvrages, ainsi revus, prennent donc place aujourd’hui dans les bibliothèques chrétiennes.Elles offrent certainement une lecture fort attrayante.On y trouve, avec des situations dramatiques, de l’entrain, du style et de l’esprit, qualités rares et précieuses.Mais, nous l’avouerons sans détour, cette lecture est plus agréable que profitable.Il en est autrement des livres que Paul Féval a écrits après son retour au catholicisme : les Etapes d'une conversion, Pierre Blot, la Première communion et Le coup de grâce.Au fond, ces ouvrages appartiennent moins à la fiction qu’à l’autobiagraphie.Ce sont des souvenirs personnels, des portraits, et non des créations de la fantaisie.Mais l’attrait n’en a pas diminué, et on y trouve en plus l’édification.L’heroïsme de la vertu chrétienne, luttant contre les tentations, sacrifiant ses penchants les plus légitimes au devoir, et triomphant du monde, de ses scandales et de ses fausses maximes, voilà ce que nous montrent le père de Jean, dans la première Etape d'une conversion, et le frère Charles dans la Première communion.Quant à Pierre Blot, c’est une œuvre de polémique, une vigoureuse réfutation du socialisme par la peinture de la dégradation intellectuelle et physique où ces doctrines, prétendues humanitaires, font tomber l’homme du peuple.M.Alexandre de Lamothe a fait du roman historique une œuvre d’apologétique.Son Histoire d'une pipe est la réfutation AU FOYER CHRÉTIEN 219 d’un grand nombre d’erreurs accréditées par les historiens protestants et libres penseurs.De même les Camisards et les Cadets de la Croix, appuyés sur des pièces justificatives, font connaître la vérité au sujet des persécutions dont on prétend que les huguenots du Midi ont été victimes sous Louis XIV.La Filleule du baron des Adrets se rapporte aux guerres de religion sous les Valois.Les nations catholiques que la guerre a désolées dans ces derniers temps ont aussi fourni des thèmes à M.De Lamothe: La Pologne, dans les Faucheurs de la mort ; la France, dans V Orpheline de Jaumont, le Taureau des Vosges et VAuberge de la mort ; l’Espagne, dans la Fille du Bandit ; Rome, dans Pia la San-Petrina et les Fils du Martyr, etc.Puis cet infatigable producteur s’est tourné vers le roman scientifique et nous a montré un autre Jules Verne, aussi savant, aussi intéressant que le premier, mais, en plus, sincèrement et ouvertement chrétien, comme on peut s’en convaincre en lisant le Capitaine Ferragus, Fleur des Eaux, le Secret du Pole, etc.L’abbé Devoille a publié, lui aussi, un grand nombre de romans historiques, d’un mérite réel.Un autre prêtre, caché sous le pseudonyme de Jean Loyseau, a écrit des ouvrages pleins de science et d’esprit, dont le sujet se rapporte soit a l’éducation, soit à l’histoire : Rose Jourdain, les Mémoires de Propre-à-rien, Trop belle, Pas méchant, etc.M.Charles Buet s’est aussi distingué danslegenre historique.Il y montre une imagination féconde un peu exubérante, un grand talent descriptif, un style énergique, entraînant et correct, et surtout un noble et profond enthousiasme pour la cause du bien.M.Charles d’Héricault, l’auteur de Thermidor, des Cousins de Normandie, des Mémoires de mon oncle, etc., consacre un rare talent et une grande érudition à faire connaître sous son vrai jour l’époque de la révolution française : œuvre consciencieuse et dont on ne peut nier l’opportunité.Hippolyte Violeau, le poète si pur et si gracieux, a écrit des contes et des romans où l’on trouve la même noblesse de pensées, le même sentiment religieux, le même amour du foyer et du sol natal qui animent ses Loisirs poétiques.Les Soirées de l'ouvrier, la Maison du Cap, Souvenirs et nouvelles, Amile du Guermeur, offrent de charmantes études sur la Bretagne et ses habitants.Chrétien et breton comme Violeau, M.Alfred des Essarts s’est aussi distingué dans la peinture des scènes rurales et de la vie domestique.«NT 4 220 LE ROMAN M.Eugène de Margerie a écrit des contes et des récits destinés à l’instruction religieuse et morale du peuple : Les Aventures d'un berger, Frire Arsène, la Légende d'Ali, les Six chevaux du corbillard, etc.On trouve dans ces ouvrages de l’esprit, du cœur, et un style soigné.Que peut-on désirer de plus '?Il y eut deux hommes, et par conséquent deux manières dans Edouard Ourliac.Ses premiers ouvrages sont ceux d’un philosophe sceptique, d’un observateur très perspicace, mais enclin au pessimisme.Le retour de l’auteur aux jn-incipes et à la pratique du christianisme s’accuse principalement dans les Contes du Bocage et les Contes enfantins et rustiques.Ces derniers, au jugement de M.Léon Gauthier 1 , sont le chef-d’œuvre d’Ourliac.Et l’on se range facilement à cet avis en lisant ces histoires, “ inimitables modèles de simplicité, de charme honnête et pur, “ de style délicat et classique.” VI Louis Veuillot, qui, nous l’avons vu, s’est prononcé en faveur du roman, a voulu montrer, par un exemple, ce que peut et ce que doit être ce genre de littérature dans les mains d’un écrivain catholique.Il a écrit ce délicieux chef-d’œuvre, Corbin et d'Aube-court, dans lequel on voit comment la piété chrétienne purifie, ennoblit .et élève le sentiment humain.Louis Veuillot avait soutenu “ qu’un auteur qui aurait seulement la fierté de borner “ son public, renfermerait l’aventure dans un salon, le drame “ dans un personnage, le personnage dans un monologue, et u que ce serait assez pour dérouler une page émouvante du “ cœur humain.” Il a gagné le pari qu’il fit ainsi avec son ami de cœur, Théodore de Bussière, à la mémoire duquel il a dédié son roman dans une introduction qui est la plus belle page du livre.Rien de plus simple que l’histoire de cette jeune fille qui, adoptée par la riche marquise d’Aubecourt, garde, au milieu de l’opulence, le souvenir de son enfance pauvre, reste fidèle à l’affection reconnaissante qu’elle a vouée à Germain Darcet, le bienfaiteur de sa mère, et jure de n’avoir pas d’autre mari que lui.Le projet n’est pas facile à réaliser, car Germain est pauvre et de race plébéienne, et la marquise d’Aubecourt ne veut donner la main de sa nièce qu’à un noble.Mais, comme elle est aussi bonne et généreuse, elle finit par reconnaître le rare mérite de I.Portraits contemporains. AU FOYER CHRÉTIEN 221 Germain, et Stéphanie se voit fiancée à un homme cligne d’elle.Le portrait que l’auteur fait de Germain est certainement admirable, mais la figure la plus attrayante n’en est pas moins celle de Stéphanie.On aime cette jeune fille a l’âme simple, joyeuse et naïve, à l’esprit élevé, au cœur aimant et dévoué: véritable type de la jeune fille chrétienne._ C’est un type aussi, mais bien différent, que V Honnête femme dont Louis Veuillot a fait le sujet d’un autre roman.Lucile est la femme sans Dieu, honnête seulement aux yeux du monde, au fond vicieuse et capable de toutes les trahisons.L’etude est laite de main de maître.Un critique, et il n’est peut-être pas le seul, a dénoncé VHonnête femme comme un ouvrage dangereux.Le même critique ne trouvait rien à reprocher à la Dame aux Camélias et à Madame Bovary.Bonne âme ! Les Historiettes et fantaisies de Veuillot peuvent être proposées comme des modèles dans leur genre.Quel sentiment exquis de tout ce qui est grand, noble et beau ! Quelle originalité et en même temps quelle perfection de style ! Et surtout quel soin louable d’envisager les hommes et les choses sous leur véritable aspect, c’est-à-dire par rapport à Dieu.Les naturalistes modernes ont cultivé ce genre du conte de fantaisie.M.Alphonse Daudet, entre autres, s’y est fait une réputation très méritée, si on ne considère que le style et la phrase.C’est un ciseleur émérite et un peintre très habile.Mais il ne sait pourtant ni faire rire, ni faire pleurer.Il émeut, mais cette émotion est trop souvent pénible et malsaine.Sa gaieté et sa tristesse ne sont pas de bon aloi.Et quant au sentiment, il n’y a guère que la fibre patriotique qui vibre en lui.Vainement nous chercherions chez l’auteur du Petit Chose l’esprit élevé et délicat et l’aimable bon sens que Xavier de Maistre a mis dans son Voyage autour de ma chambre, l’accent ému avec lequel Edouard Ourliac décrit la Procession de Mazières ou raconte l’histoire de la Petite Loiseau et de Manette.Après avoir lu les Contes de M.Daudet, qu’on lise le Vol de l'âme, les Histoires de Théodore et la Chambre nuptiale de Louis Veuillot, et qu’on dise lequel des deux auteurs est le meilleur, le véritable artiste.VII —C’est tenir trop exclusivement à l’idéalisme, me dira-t-on.Il faut distinguer.On peut, sans être exclusif, ne pas goûter le réalisme matérialiste et pessimiste qui domine aujour- 222 LE ROMAN d’hui.Mais nous croyons qu’on peut faire du réalisme d’une manière très honnête.Nous prenons pour exemple le livre que M.Gustave Le Vavasseur a publié il y a quelques années sous le titre Dans les herbages.Ce sont trois récits, dont le théâtre est une commune de Normandie.Nous avons sous les yeux une foule de types curieux, intéressants et aimables : in primis, le curé de Saint-Gérébold, humble et simple de manières, mais rempli de zèle et de charité ; Marion, sa servante dévouée et grondeuse ; le sacristain Placide, fervent chrétien, mais fin et rusé.comme un normand ; Lysis Durand, le riche marchand de bœufs, qui achète unErard de 5000 francs pour faire jouer à sa fille Zénaïde les Echos suisses, le seul air qu’elle ait pu apprendre ; Emile, le maître d’école, doux et timide comme une jeune fille, et Jacqueline, la fille de Placide, énergique et déterminée comme un homme.Puis, à côté de ceux-là, des figures de coquins, non moins réussies, non moins .vivantes : les deux Sinet, le fils surtout, le paysan avare et brutal qui après avoir quasi fait mourir sa femme de misère, se met à l’accabler de petits soins lorsqu’elle hérite d’une rente viagère de mille francs ! Moutonnet, le iripon habile, mais mal chanceux, et enfin les vieilles commères, la grande Jeanneton, la petite Barbelotte et Margot-la-pie.“ toujours caquetantes et de bon bec”.Tels sont les personnages qui paraissent dans les scènes rustiques où se complait le pinceau exercé de M.Le Vavasseur.Citons les festins homériques de l’hospitalier Lysis Durand, la table d’hôte de l’auberge de Livarot, la procession, la lessive, la tonte des moutons, etc.Nous reproduisons, comme échantillon de la manière et du style de l’auteur, la scène qui se passe, un soir de marché, dans la “maison du diable ”, c’est-à-dire chez le paysan Sinet.Le misérable, dans un accès d’ivresse et de colère, s’en prend à sa malheureuse compagne.Il la renverse et la frappe.“ La pauvre femme avait bu le calice des humiliations et des dédains jusqu’à la lie, mais pas jusque là.C’était le premier coup qu’elle recevait.Son humanité tout entière se révolta, son sang ne fit qu’un tour.Elle se releva, hébétée ; elle voulut crier, impossible.Elle baissa la tête et attendit.“ Le misérable va redoubler, la première tape l’a fait rire et mis en goût ; mais il trouve quelqu’un entre lui et sa victime.C’est le vieux Sinet.“ —Rangez-vous, mon père ! hurle l’ivrogne.“ —Bas les pattes, mon gars ! Je te défends de la battre. AU FOYER CHRÉTIEN 223 ‘‘ —Mêlez-vous de ce qui vous regarde, je veux battre ma femme, moi ! “ —Et moi, je ne le veux pas ! “ —Satané vieux ! range-toi, ou.“ —Ou quoi ?“ —Ou je cogne.“ —Tu frapperais ton père ?“ —Est-ce que je sais si tu es mon père, bonhomme ?On m’a peut-être changé en nourrice.Range-toi, que je te dis, tu me gènes ! “ Sinet fils lève la main ; mais avant d’atteindre le vieillard, il reçoit un vigoureux soufflet en pleine joue, et tombe ivre mort.“ —Gamin ! dit le bonhomme en haussant les épaules.“ Il est superbe, en ce moment, le père Sinet.Le vieux renard a presque l’air d’un lion.“ Il prend sa chandelle, l’allume et se dirige lentement vers son cabinet.“ La Sinette est revenue de sa surprise.Elle voit son mari, vilainement tombé sous le banc, le cou de travers, la face congestionnée ; la pitié la gagne, la pauvre femme ! elle essaie de dégager Sinet pour le traîner jusqu’à son lit.Mais le fardeau est trop lourd.“ Elle regarde le vieux d’un œil suppliant.“ —Laisse-le cuver son vin sous la table, ça lui servira de leçon, dit le rude bonhomme.“ Mais vaincu par un second regard plus suppliant et plus éloquent que le premier, le vieux pose sa chandelle, happe son fils par le collet de sa blouse, le jette à bête morte sur son lit et va se coucher.l' Et l’on dit que les femmes ont de la rancune ! grommela-t-il en faisant claquer la porte.” Les honnêtes gens ont évidemment les préférences de M.Le \ avasseur, mais ils ne sont pas idéalisés plus qu’il ne faut et ils ne raffinent pas en matière de sentiments.Ils sont à leurs affaires et vont leur chemin tout tranquillement.Mais vienne l’occasion, l’heure de l’épreuve, et ces âmes simples et droites accompliront des actes de vertu héroïque.Le bon curé ira, sans hésiter un moment, secourir les malheureux atteints de la petite vérole, et le fidèle Placide emboitera le pas derrière son chef ; Baptiste, le brave garçon, ira ensevelir son camarade Jean-Pierre, mort de la terrible maladie, et succombera à son tour, victime de sa charité ; Marie, la douce veuve, se vouera courageusement au travail et aux privations pour gagner le pain de ses enfants ; la 224 LE ROMAN femme Sinet, pauvre créature, endurera patiemment les injures et les coups dont l’accable son mari ; Emile, le timide amoureux de Jacqueline, pour rendre service à celle qu’il aime, rédigera lui-même la supplique destinée à obtenir la grâce d’un rival odieux et préféré ; il n’e3t pas, enfin, jusqu’aux bavardes commères qui ne se montrent héroïques à leur heure, lorsqu’elles font, en silence, le pèlerinage de Notre-Dame-de-Bois-Fleuri, pour obtenir la guérison du curé.Le réalisme de notre auteur est donc tout imprégné de l’idée chrétienne, et s’il montre l’humanité avilie par les passions, il la montre aussi régénérée et ennoblie par la grâce d’en haut.Voilà pour le fond, et quant à la forme, la critique s’est accordée pour faire l’éloge de ce style, plein de vigueur et d’originalité et qui sent son vieux terroir, comme les mœurs et le langage de ses héros.De l’esprit et du cœur, de la sensibilité vraie, du bon sens et de la bonne humeur, voilà ce qui doit distinguer le romancier catholique.Voilà aussi ce que nous avons vu chez M.Le Vavas-seur, et ce que nous trouvons encore chez M.René Bazin, le sympathique auteur de Stêphanette et de Ma tarde Giron.Connaissez-vous le Craonnais ?Non, peut-être, comme nous, avant d’avoir lu Ma tante Giron.C’est un pays charmant, couvert de grands chênes, de pommiers et de genêts en fleurs, et peuplé, comme les Herbages, d’honnêtes gens et de bons chrétiens.La tante Giron, qui met tout son bonheur dans le bonheur des autres, et le grand-père, chasseur passionné, qui s’esquive d’un dîner de noce pour aller tirer des perdreaux, sont des types intéressants et vénérables qu’on peut être fier de compter dans sa parenté.L’héroïne, Marthe de Seigny, Jacques de Lucé, Annette et le vieux métayer Gerbellière offrent aussi des caractères fort attrayants.N’oublions pas l’abbé Courtois, 11 le plus original des curés.très connu de Dieu et de ses paroissiens pour ses vertus ”, spirituel et caustique, rude et sévère parfois, quand il le faut, mais toujours charitable, pasteur zélé qui, au temps de Pâques, va surprendre les retardataires dans leurs champs et les fait confesser séance tenante, en pleine luzerne, à l’ombre d’un pommier.Ce curé de Marans est le digne confrère du curé de Saint-Gérébold, dont nous avons parlé tout-à-l’heure, et il peut prendre place à côté de l’abbé Plançon, dont Veuillot a fait le portrait dans la Journée d'un missionnaire.1 1.Historiettes et fantaisies. ACJ FOYER CHRÉTIEN 225 Les romanciers catholiques ont raison de proposer ainsi à l’admiration du monde ces hommes suivant le cœur de Dieu, qui font l’honneur de l’humanité.Il n’y a guère d’intrigue dans le livre de M.Bazin, dont le mérite consiste principalement dans l’étude des caractères et des mœurs et dans les descriptions du paysage.L’auteur, cela se voit de prime abord, est un artiste.Son tableau du printemps mérite d’être cité.“ Dans le Craonnais, terre un peu froide et rude, l’hiver est long, le printemps long à venir : mais quand il éclate, quelle fête subite et superbe ! On est encore dans les jours mornes; le ciel gris laisse à peine entrevoir le bleu de la saison chaude ; l’herbe des prés e3t verte mais rase.Rien ne s’élance, rien ne grandit, rien ne s’épanouit : le signal n’est pas donné, la sève qui bouillonne dans la terre attend l’heure de rompre ses digues.“ Tout-à-coup, au milieu d’une journée pluvieuse, un souffle passe.Il est tiède, imprégné d’un parfum subtil.D’ou vient-il ?Quels rayons l’ontfchauffé ?Sur quelles fleurs s’est-il embaumé ?Ne cherchez pas.C’est la permission d’éclore donnée à l’herbe, aux fleurs, aux arbres ; c’est le messager qui parcourt la terre.Tout ce qui a vie tressaille sur sa route.Le ciel peut rester gris, la bourrasque siffler encore, la gelée du matin retarder l’effort : la résurrection est commencée.De ce moment, les premiers bourgeons .éclatent ; les autres se forment, rougissent.Mille petites tiges s’élancent des pieds d’herbe.On voit des brins de paille dans le bec des moineaux.Les blés jaunis par les pluies d’hiver s’affermissent et prennent un ton foncé.Des champs de vesceau les perdrix partent deux.Les guérêts commencent à fumer.Les nénuphars montent du fond de l’eau.On entend de très loin les gars chanter dans les chemins.Une abeille vole: c’est qu’une fleur est ouverte.Attendez quelques jours encore, et la parure nouvelle de la terre sera complète, et tout verdira, et tout fleurira, et tout chantera.” Nous voudrions reproduire aussi les observations très j ustes de l’auteur sur le rôle et l’influence de la vieille bourgeoisie rurale, “ qui était un des éléments les 'plus sains du peuple de France ”, et que la Révolution a dispersée et ruin ée.Mais nous résistons au désir de multiplier les citations, sachant que les lecteurs du Canada-Français auront bientôt l’occasion d’apprécier par eux-mêmes le talent de M.Bazin.Qu’il nous suffise donc d’avoir indiqué, dans les deux ouvrages dont nous venons de parler, des modèles chrétiens du roman de mœurs. 226 LE ROMAN VIII Nous voudrions voir les moeurs canadiennes étudiées et peintes de cette manière.Elles l’ont déjà été, sans doute, et avec talent, par M.Chauveau dans Charles Guérin, M.De Gaspé dans les Anciens Canadiens, M.Bourassa dans Jacques et Marie, A.Lajoie dans Jean Rivard, M.Taché dans Forestiers et Voyageurs.Mais leurs œuvres datent déjà de loin, et la génération actuelle ne paraît pas disposée à suivre l’exemple qu’ils ont donné.Eux-mêmes, du reste, semblent n’avoir voulu qu’essayer leurs forces et ils s’en sont ténus à ce coup d’essai.M.Marinette et Mme Leprohon ont été les plus féconds de nos romanciers.L’auteur de François de Bienville, du Chevalier de Mornac et de VIntendant Bigot a certainement les qualités qui conviennent au genre qu’il a adopté, c’est-à-dire le roman historique et patriotique, mais a-t-il déjà brisé sa plume?Ce serai dommage.Les œuvres de Madame Leprohon écrites en anglais, mais dont les principales ont été traduites en français, appartiennent au genre sentimental, et l’esprit en est excellent.Nous ne saurions trop déplorer la mort prématurée qui est venue terminer trop tôt une carrière littéraire si bien commencée et déjà si utilement remplie.L’auteur du Manoir de Villerai n’est pas notre seule romancière.La publication d'Angéline de Montbrun a fait connaître le nom de Mlle Laure Conan de la manière la plus avantageuse et lui a valu les plus grands éloges.Le conte, la nouvelle et la légende ont aussi été cultivés parmi nous.M.l’abbé Casgrain, M.Faucher de Saint-Maurice, M.J.-C.Taché, M.B.Suite, et d’autres encore, se sont essayés avec succès à ce genre d’ouvrage, qui exige une grande perfection de goût et de style.Mais, en somme, notre littérature a produit jusqu’ici peu de romans.Ceux qui paraissent en feuilletons dans nos journaux et nos revues ne sont généralement que des reproductions d’ouvrages étrangers.Nous leur préférerions certainement des œuvres nationales, mais, puisqu’il y a cas de force majeure, on devrait se montrer plus difficile qu’on ne l’a été jusqu’à présent dans le choix de ces feuilletons.Comme nous l’avons dit en commençant, le roman, pour mériter un accueil favorable, doit porter à la connaissance de la AU FOYER CHRÉTIEN 227 vérité, à l’amour du beau et du bien, et en même temps, il doit réunir toutes les qualités d’une œuvre artistique.Nous venons de voir qu’il existe des livres de cette nature, et en assez grand nombre pour que nous ne soyons plus justifiables de rechercher les productions de l’école naturaliste.Faire connaître et apprécier ces œuvres de la littérature catholique nous semble être un devoir, car ce serait le moyen de former le goût du public et de le détourner de toute lecture malsaine.Mais de tout ce qu’on peut dire en faveur des romans chrétiens il ne faut pas conclure qu’ils doivent faire abandonner des lectures plus sérieuses et plus profitables.En lire peu, et rien que d’excellents, tel est la regie qu il faut suivre.Et, pour tout dire, nous ne blâmerions pas le jeune homme qui n’aurait de goût que pour Bossuet, Corneille ou de Maistre, ni la jeune fille qui ne lirait d’autres livres que VImitation de Jésus-Christ ou la Vie des Saints.Joseph Desrosiers.
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