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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
Notre avenir
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1888-04, Collections de BAnQ.

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NOTRE AVENIR I Il est dans la destinée de certains peuples de se trouver, pendant des siècles, sous le coup de mêmes dangers, se présentant tantôt sous une forme, tantôt sous une autre, mais toujours avec le même caractère inéluctable.Depuis combien d’années l’Europe ne se débat-elle point sous ce cauchemar de la question d’Orient ?Depuis combien de temps la Belgique et la Suisse se demandent-elles si elles ne s’éveilleront pas, un jour, ou allemandes ou françaises?L’Italie a passé une partie du moyen âge et une partie de l’ère moderne à changer de maîtres, rêvant une unité qui ne lui a pas valu tout le bonheur qu elle en attendait, lorsqu’elle l’a enfin trouvée.Nous avons eu, nous aussi Canadiens-Français, depuis les premières années de notre existence comme colonie française, une redoutable alternative suspendue au-dessus de nos têtes, et ce n’est pas d’hier que les esprits sérieux de notre pays interrogent avec anxiété l’horizon pour y découvrir le secret de notre avenir politique.En 1711, Howenden Walker, commandant une flotte de 84 voiles, portant 9,500 hommes, cinglait vers Québec où il avait donné rendez-vous à l’armée de Nicholson.Inutile de rappeler le sort de l’expédition de Walker, qui vit ses ambitieux projets sombrer avec ses navires sur les écueils de l’Isle-aux-Œufs.Québec et le Canada échappaient à la première tentative d’annexion projetée et exécutée, dans une large mesure, par les colons américains.De ce moment, la question de l’annexion du Canada .aux Etats-Unis a surgi, et nous savons avec quelle ténacité elle s’est imposée depuis aux préoccupations de nos hommes d’Etat.On pourrait peut-être la faire remonter au jour où le comte de Frontenac, sommé de capituler, faisait fièrement savoir à Phipps que les canons du fort de Québec lui porteraient sa réponse.L’expédition de Phipps rentre plus dans le cadre des entreprises de guerre ordinaire, contre-coup des hostilités régnantes en Europe entre l’Angleterre et la France.Mais, en 1711, c’étaient les convoitises américaines qui se dessinaient en même temps que leurs craintes.“ Jamais nous ne 18 262 NOTRE AVENIR dormirons tranquilles tant que pourront s’élancer, des bords du Saint-Laurent,de ces guerriers hardis capables de franchir quatre cents milles, la raquette aux pieds, pour tomber soudain, comme la foudre, sur un de nos jeunes établissements.Puis ce serait si beau de posséder ce territoire immense, soumis à l’autorité de l’ennemi, sans compter que ces Français gênent notre essor vers le Sud et l’Ouest.” Ce raisonnement des colons anglais ne sonnait point faux à Londres, où l’on trouvait que l’enfant transporté sous un autre ciel que celui de l’Angleterre n’avait perdu ni l’esprit, ni les instincts de sa mère.Il y a quelques jours, un homme d’Etat américain, prêchant la réunion du Canada aux Etats-Unis, pour éviter des ennuis dans l’avenir, disait : “ Us ne sont pas encore dangereux, nos voisins ; mais lorsqu’ils seront 20 millions, il faudra compter avec eux.Etouffons-les avant qu’ils ne grandissent; ce sera un grand embarras évité à nos enfants, et, outre cela, une excellente affaire au point de vue commercial.” Ne reconnaissez-vous pas, dans le langage de ce fils de Puritain de 1888, l’argumentation du Bostonnais de 1711 ?est-il donc si vrai qu’il n’y ait rien de nouveau sous le soleil ?Il n’entre pas dans notre plan de décrire, dans toutes leurs péripéties émouvantes, les luttes delà Nouvelle-France contre la Nouvelle-Angleterre : c’est l’époque héroïque de notre histoire, vivante dans la mémoire de tous les Canadiens; nous ne voulons parler que du fait politique qui fut la conséquence de cette lutte'désespérée : la première annexion du Canada aux Etats anglais de l’Amérique.II Cette manière de désigner la cession du Canada à l’Angleterre pourra paraître quelque peu risquée, mais c’était bien ainsi que nos voisins l’entendaient : ils avaient été à la peine, et ils n’étaient pas hommes à se désintéresser au partage.Jonathan, tel que nous le connaissons, perçait déjà depuis longtemps.Dès les premiers temps du régime nouveau, le Canada français entre dans ses préoccupations.L’Acte de Québec de 1774, qui modifie notre état social, l’irrite au plus haut degré.Le Congrès des Etats, réuni à Philadelphie, proteste contre la liberté des cultes que l’Acte de Québec nous accorde ; il déplore la position faite aux protestants de la province de Québec, et s’insurge contre l’idée de séparer le Canada des Etats anglais.Ce qui le chagrinait le plus, mais ce dont il parlait le moins, c’était l’extension NOTRE AVENIR 263 donnée aux limites du Canada, vers le sud, jusqu’à 1 Ohio, in defiance of the territorial claim of Massachusetts, Connecticut, New-York and Virginia, ” dit un récent écrivain américain.1 Nous touchons à une nouvelle phase.Les Américains ont rompu en visière avec la mère patrie.Ils avaient longtemps balancé avant de voler aux armes ; mais l’entêtement des ministres anglais, les machinations de Madison et de Franklin, qui publiquement faisaient mine de vouloir la paix et en-dessous poussaient à l’insurrection, mirent fin a toute hésitation.C’est alors que les Américains changèrent soudain d’attitude a notre égard ; et l’on vit le Congrès écrire, de la même plume qui avait demandé notre asservissement et la persécution religieuse, un chaleureux appel à nos sentiments, un magnifique éloge de la liberté, doublé d’une peinture terrifiante du despotisme.C’était très éloquent, seulement pas assez pour faire oublier que, quelques mois auparavant, les mêmes hommes reprochaient aux ministres de George III de ne pas faire du Canada une autre Irlande.L’appel du Congrès resta à peu près sans résultat, et les Canadiens, guidés par le clergé, qui, depuis la cession du pays, dirigeait le peuple, n’eurent pas de peine à comprendre de quel côté se trouvaient leurs plus grandes chances de paix et de tranquillité.Très peu de Canadiens voulurent lier leur sort à celui des Américains, et nos ancêtres, nés malins, s’amusèrent aux dépens des “ congréganistes ”, surnom infligé aux annexionnistes de l’époque.La guerre de 1812 et 1813 offrit aux Canadiens une nouvelle occasion de se prononcer ; mais, encore une fois, ils ne trouvèrent aucune raison de rompre leur allégeance, et leur haine pour l’ennemi traditionnel ne fit que s’aviver.Disons, quoique cela ait été dit bien des fois,—mais disons-le tout de même, car il y a des gens si oublieux parmi nos contemporains des provinces voisines,—que l’attitude correcte des Canadiens conserva à la Grande-Bretagne l’immense territoire du Canada.C’est un officier canadien, M.de Lanaudière, qui empêcha, en 1775, le général Carleton, après sa retraite précipitée de Montréal, de tomber entre les mains des Américains.Or, que serait devenu Québec sans Carleton, avec les Anglais indécis et découragés ?.Que serait-il arrivé, en 1812, si les Canadiens ne s’étaient pas rangés autour de Sir Geo.Prévost, alors que les Américains rem- 1.John Fiske, First crisis of the American revolution. 264 NOTEE AVENIE portaient tant de succès dans le Haut-Canada ?.Il n’est pas difficile de le dire ; seulement il est fâcheux que tant d’individus qui font sonner bien haut leur titre de citoyen anglais, ne se souviennent pas assez qu’ils doivent aux Canadiens-Français l’honneur de le porter.1 Les temps sont aujourd’hui bien changés.L’annexion ne se présente aux yeux d’un grand nombre que comme une éventualité de l’avenir, et il n’est pas rare de rencontrer, soit dans un parti, soit dans l’autre, des hommes qui avouent qu’après tout, il pourrait résulter de grands avantages de notre union politique avec les Américains.Cette modification des idées a-t-elle lieu de nous étonner?N’est-elle pas la conséquence forcée des rapports multiples qui se sont établis entre les deux pays ?.I1 y a, éparpillés aux quatre coins de la République voisine, mais surtout dans le Nord et l’Ouest, au moins un demi-million de Canadiens, les uns fixés en permanence et les autres de passage chez les Américains.Il s’est établi, entre les petites colonies françaises d’au-delà de la ligne 45ième et les paroisses canadiennes de notre province, un va-et-vient continuel, un échange de visites entre les parents d’ici et leurs frères émigrés de là-bas, qui ont contribué à faire disparaître soit des préventions, soit des préjugés.Comme notre union avec les Anglais n’a guère été un mariage d’amour, l’on s’est un peu habitué à regarder Jonathan comme un successeur possible de John Bull, s’il survenait un divorce avec celui-ci.Tel est l’état des esprits à l’heure actuelle, et c’est ce qui fait que l’annexion se présente à nous d’une façon bien plus redoutable que lorsqu’elle paraissait à la frontière sous le grondement du canon.Pour la foule, chez nous, les Américains sont un grand peuple.Jean-Baptiste professe pour le Yankée un respect, une estime, que celui-ci ne lui rend point.Le Canadien admire l’Américain, et celui-ci se sert du canadien qui peut lui aider à empiler des dollars.Du reste, Jonathan ne se targue guère de sentiments de fraternité pour les autres peuples.L’Anglais se croit supérieur à tous ses voisins, et l’Américain est resté très anglais sous ce rapport : il a même renchéri sur la détestable manie de ce dernier, en ce qu’il se croit obligé, dans ses relations internationales, d’être très désagréable pour ses voisins, de les accabler de 1 Le procureur général Caldwell disait, en 1776, au Conseil du Gouvernement Exécutif qu’il fallait traiter les Canadiens avec justice et que, sans leur affection, le Canada n’était pas en sûreté.Procès-verbal du Conseil de Hugh Finlay.(Ce document se trouve entre les mains de l’Hon.L.-R.Masson.) NOTEE AVENIR 265 petitesses et de tracasseries, de jouer sans cesse au plus fin et, souvent, dans les choses les plus insignifiantes.On n’a pas oublié qu’en vertu d’un des articles du traité de Washington, les Canadiens pouvaient faire entrer en franchise le poisson en conserve.Lorsque du traité l’on passa à son application, les douaniers américains reçurent instruction de laisser entrer le poisson en franchise, mais de faire payer l’impôt à la boîte qui le contenait.C’était un yankee trick, c’était fin peut-être, mais ce n’était pas digne d’une puissante nation.Toute la diplomatie américaine est cousue de ces finesses terre-à-terre.Napoléon traitait les Anglais de marchands ; qu’aurait-il dit s’il eût mieux connu “ les boutiquiers ” des Etats-Unis?Comment le Canadien, généreux, se laissant aller à l’impulsion de sa générosité jusqu’à l’excès, quand il ne va pas jusqu’au donquichottisme, peut-il s’accommoder de l’Américain, froid, méthodique, calculateur, ne laissant aucune prise à l’émotion?.C’est un problème d’ethnographie morale difficile à résoudre, à moins qu’on ne l’explique par la loi des contrastes.L’annexion n’est pas aujourd’hui une question à l’ordre du jour ; elle ne figure sur le programme d’aucun parti politique: c’est ce qui nous permet à nous, fonctionnaire public, de l’étudier.Nous connaissons des conservateurs qui ne la regardent pas d’un mauvais œil, et des libéraux qui la redoutent ; mais, avec le jeu si plein de surprises des évènements, avec l’imprévu qui entre si largement dans les affaires humaines, c’est une question qui peut s’imposer à notre attention d’un jour à l’autre.Depuis que ce n’est plus une affaire de discussion entre les deux partis, il se fait, au sein de notre population, un travail latent, inconscient, quilaisse les esprits indécis sur les conséquences probables, possibles, de notre union avec les Etats-Unis.Il est cependant important de ne pas laisser l’opinion s’égarer sur un sujet d’une telle gravité : tel qu’on fait son lit on se couche, est une vérité d’expérience un peu vulgaire, mais qui peut s’appliquer aux peuples comme aux individus.III Dès 1849, les sentiments des Canadiens à l’égard des Etats-Unis s’étaient déjà assez modifiés pour encourager des citoyens très influents de Montréal à lancer un manifeste annexionniste.Cet appel ne trouva guère d’écho dans le pays.On demandait alors l’annexion pour améliorer notre condition matérielle, que 266 NOTEE AVENIR les dissensions politiques du temps avaient rendue très précaire.“ Si nous étions américains, disait le manifeste, nous aurions des chemins de fer ; les produits de l’agriculture se vendraient mieux, et nous verrions surgir des manufactures sur tous les points du pays.” Il est bon de remarquer que, chaque fois que nous traversons une crise commerciale, il se trouve des hommes prêts à prêcher l’annexion comme remède au mal.Nous pourrions même aller plus loin dans cet ordre d’idées et ajouter que, sitôt qu’une des provinces anglaises du Canada croit avoir des griefs contre le gouvernement central, elle menace, si ces griefs ne sont pas promptement redressés, de passer aux Etats-Unis.C’est une singulière façon d’entendre la loyauté à la Couronne, à moins que cela ne soit une marchandise soumise aux fluctuations de la hausse et de la baisse, selon le plus ou moins d’argent à gagner d’un côté ou de l’autre de la frontière du Canada.Cette question des intérêts matériels est la seule que l’on fasse valoir, aujourd’hui comme en 1849, pour justifier ce changement d’allégeance, de nature pourtant à affecter tant d’autres intérêts au moins aussi importants que les premiers.Cette question de savoir siles affaires iraient mieux, si nous étions unis aux Américains, est du ressort des discussions politiques actuelles ; les opinions sont très partagées, irréconciliables, et, disons le mot, exagérées de part et d’autre.Il est bien permis de se demander ce qui résulterait du contact de deux civilisations essentiellement distinctes, dominées par des idées souvent contradictoires.Tout est différent d’un côté de la frontière à l’autre.Ici, dans notre province, Anglais, Irlandais, Français, vivent côte à côte dans les relations d’affaires; mais, socialement, ils vont leur chemin sans se confondre.Aux Etats-Unis, on voit bien les nouveaux arrivés se réclamer pendant quelque temps de leurs pays d’origine ; mais ils sont bientôt heureux de se proclamer citoyens de la grande république.Les Etats-Unis ressemblent à un vaste creuset où sont broyés, mêlés, des éléments hétérogènes, qui, sortant de là, concourent à former l’Américain.Au Canada, c’est une loi différente qui prévaut : les peuples y suivent une marche parallèle, comme les eaux de l’Ottawa et du Saint-Laurent, qui fuient longtemps vers l’Océan sans confondre leurs ondes.Aux Etats, la fusion des races est à l’ordre du jour ; ici, chacun vit sous un drapeau différent.Avec l’annexion, notre esprit changerait, nous subirions, bon gré, mal gré, la loi générale, pour nous confondre dans ce milieu si absorbant, si fatal aux groupes isolés.Voilà NOTRE AVENIR 267 autant de questions qu’il serait téméraire de résoudre a la légère, et que l’étude des faits journaliers nous présente sous des aspects redoutables._ Mail il y a des points plus tangibles et sur lesquels il ne saurait y avoir de doute.N’est-il pas certain que nous retrouverions là-bas, avec des circonstances aggravantes, des dangers qui nous menacent dans notre état présent ?N ’appréhendons-nous point, à l’heure qu’il est, la concentration, au préjudice de l’autonomie provinciale, de trop grands pouvoirs entre les mains de l’autorité fédérale ?L’antagonisme entre le pouvoir central et les gouvernements subalternes est au fond de 1 histoire de toutes les fédérations.Aux Etats-Unis, il s’est manifesté dès les premiers jours au Congrès de Philadelphie.La déclaration de 1774 impliquait l’indépendance individuelle de chaque Etat, et ce n’est qu’avec la plus grande difficulté que l’on réussit a constituer la confédération ; et, pendant longtemps, la doctrine eut cours, dans l’esprit d’un grand nombre des parties contractantes aux pactes de 1775 et de 1789, que chacune pouvait reprendre son indépendance.C’est le grand principe qui était en jeu pendant la guerre de sécession, où il a péri avec ce que l’on appelait les droits des Etats ; ce n’est qu’au lendemain des hostilités que la suprématie du gouvernement central fut définitivement édifiée.Ce conflit de pouvoirs, qui nous cause aujourd’hui tant d’anxiété, et qui est l’objet de tant de récriminations, ne le verrions-nous pas sous le régime américain ?car, s’il nous est permis ici de combattre les empiètements du pouvoir central, il nous faudrait de toute nécessité, devenus partie intégrante de l’Union, nous incliner devant la suprématie de Washington.De plus, si les tentatives de centralisation s’accentuaient aujourd’hui d’une façon vraiment alarmante, les provinces du Canada, qui ont toutes la même façon de comprendre leur autonomie et en sont jalouses, y auraient bientôt mis bon ordre, en confiant le pouvoir à des mandataires mieux disposés à respecter la constitution.Non, le péril est moins, pour nous, dans les empiètements du pouvoir central que dans les dépenses trop fortes des gouvernements des provinces.Il est à craindre que le peuple, effrayé par l’accroissement des budgets provinciaux, ne cherche à simplifier notre système de gouvernement et croie trouver cette .simplification dans l’union législative.Cette réflexion nous amène, par une pente naturelle, à comparer les ressources actuelles de nos autonomies locales avec celles qui seraient à leur portée sous l’annexion.C’est une étude qui a été, croyons-nous, négligée jusqu’à ce jour. 26S NOTRE AVENIR IV Les gouvernements d’Etat sont loin d’avoir, aux Etats-Unis, le prestige et l’importance dont jouissent, chez nous, nos institutions provinciales.Celles-ci sont des autonomies qui, pour les fins de gouvernement, possèdent une souveraineté étendue : le contrôle des droits civils, de l’éducation, des municipalités, le droit de prélever des revenus au moyen de contributions directes.L’organisation des différents Etats de l’Union a des dehors et des pouvoirs moins imposants, et, ce qui n’est pas un médiocre avantage en sa faveur, elle fonctionne à meilleur marché : le gouverneur, les ministres, à de rares exceptions près, sont moins rémunérés qu’à Québec; les législatures, qui se réunissent à époques fixes, coûtent aussi moins cher et, en général, leurs travaux n’ont pas l’importance des nôtres.Il leur manque deux sources importantes de revenu : la vente des terres publiques laissée à notre disposition, et le subside du gouvernement fédéral.Force leur est donc, pour subvenir aux dépenses du gouver-ment, de frapper la propriété de taxes qui varient entre 80 et 90 cents au maximum et 12 et 15 cents au minimum par $100 de sa valeur imposable.Les banques, les chemins de fer paient aussi un fort contingent.Presque tous les Etats ont en outre un “ Poll tax ” de une piastre à une piastre et demie pour chaque votant.Si nous devenions partie intégrante de l’Union américaine, et si nous voulions nous procurer nos revenus actuels—qui du reste nous sont tous indispensables—nous nous trouverions dans un embarras assez sérieux.Il faut, à l’heure qu’il est, environ trois millions pour faire face à nos obligations.Or, de ces trois millions, $1,250,000 en chiffres ronds nous viennent du gouvernement fédéral, et nous manqueraient sous le régime nouveau.Il serait indispensable de demander soit à la propriété foncière, soit aux banques et autres institutions commerciales, ce million et quart supprimé de notre budget actuel, car il n’est guère probable que le gouvernement de Washington consentirait à nous donner un subside qu’il refuseaux Etats aujourd’hui placés sous son contrôle.Afin de mieux faire saisir la différence entre notre budget provincial et ceux des Etats-Unis, nous mettrons sous les yeux de nos lecteurs, le montant de recettes de trente-huit Etats, les NOTRE AVENIR 269 taxes imposées sur la propriété, et la population de chaque section : ETATS, Alabama.Arkansas.Californie.Colorado.Connecticut.Delaware.Floride.Géorgie.Illinois.Indiana.Iowa.Kansas.Kentucky.Louisiane.Maine.Maryland.Massachusetts.Michigan.Minnesota.Mississippi.Missouri.Nebraska.Nevada.New-Hampshire.New-Jersey.New-York.Caroline du Nord.Ohio.Oregon.Pennsylvanie.Rhode Island.Caroline du Sud.Tennessée.Texas .Vermont.Virginie.Virginie Ouest__ Wisconsin.Dette de chaque Etat.Revenu provenant des taxes.$ 9,193,900 5,108,043 2.698.000 Aucune.4.270.000 465.000 430,700 8,733,500 Aucune.6,006,608 245,435 815.000 680,394 11,982,621 5.157.000 10,960,535 31.429,681 241,993 3.965.000 3,178,694 10.537.000 449,267 484,484 2,912,600 1,496,300 7,444,310 13,179,045 3,845,229 110.000 15,747,713 1.341.000 6,399,742 12.500.000 4,237,730 Pas de dette.29,095,967 Dette prohibé e 000 proni 2,252,1 3 1.063.327 966.000 4,455,383 534,258 1.463.328 117,458 367,197 1,351,1L0 3.000,000 1,421,350 2,593,095 1.136.164 2,851,125 1,565,120 1,208,530 970,870 1,500,000 1,202,161 642,883 605,641 2,839,523 1,305,660 537,499 400.000 926,705 9,075,046 487.000 4,840,728 239,280 6,495,704 394,237 766,878 954,903 [2,027,518 371,697 2.701.165 766,205 783,159 O t-'D ÏS§ o¥> £ t- s-c O, £ Population.Cts.55 40 56 40 12 “ÎÔ" 35 53 12 25 41 15* Si 8tVtt 12tV 13 25 40 8U 90 19 25t9v 27^ 25 29 31 40 12 52* 40 25 10 40 35 15| 1,262,505 802,525 804,694 194,327 622,700 146,608 269,493 1,542,180 3.077.871 1,978,301 1,624,615 996.096 1,648,690 939,946 648,936 934,943 1,783,085 1,636,937 780,773 1,131,597 2,168,380 452,402 62,266 346,991 1,131,116 5.082.871 1,399,750 3,198,062 174,768 4,282,891 276,531 995,577 1,542,359 1.591,749 332,286 1,512,565 618,457 1,315,497 Le revenu de la province de Québec est d’environ 3 millions, et le chiffre approximatif de notre population peut être fixé à un million et demi.Le tableau ci-dessus permet de constater qu’aucun des Etats voisins dont la population est à peu près égale à la nôtre, n’a des revenus aussi élevés que ceux de la province de Québec.1 II fait voir aussi dans quelle proportion la taxe d’état pèse sur la propriété.La valeur imposable de celle-ci dans la province de Québec est estimée à 197 millions de 1.Nous devons faire remarquer que le tableau ci-dessus ne donne pas l’ensemble des revenus.New-York, le Massachussetts tirent des sommes immenses de leurs taxes sur les banques, etc., mais ce ne sont la que des exceptions. 270 NOTRE AVENIR piastres ; c’est donc environ 35 cents par $100 qu’il faudrait lui demander pour nous donner le million et quart provenant du subside fédéral, qui nous manquerait sous l’annexion.Cela ne serait guère du goût des contribuables canadiens, que rien n’effraie tant en matière d’impôt que la taxe directe.Quelle serait l’organisation politique assez forte pour demander ce million à la propriété ?S’il nous manquait, quelle perturbation dans la province, qui verrait s’arrêter la plupart de ses travaux publics ! Il faut prendre notre population telle que l’ont façonnée les moeurs et les usages de notre ancienne mère patrie.Les Français comptent peu sur eux en matière d’entreprises d’un intérêt général.Ils demandent au gouvernement de pourvoir à tout.Nous sommes très français sous ce rapport, et si le gouvernement n’avait pas, depuis 1867, subventionné largement les compagnies de chemins, nous serions encore presque sans voie ferrée dans notre province.Supposons un instant que l’annexion fût devenue un fait accompli, il y a vingt ans, au lieu de la confédération : où en serions-nous maintenant ?Il est évident—si nous ne nous méprenons point sur la manière de voir de nos compatriotes—que le pays serait bien moins prospère que nous le voyons aujourd’hui.Passer d’un pays à un autre, laisser ses habitudes, se plier à un régime nouveau, entraînent bien des inconvénients pour un individu ; mais combien est plus pénible, plus compliquée la transition pour tout un peuple.Elle serait pour nous un long enchaînement de sacrifices, de mécomptes qui ne cesseraient qu’au jour éloigné où le travail d’assimilation, ou d’américanisation serait terminé.N’est-il pas généralement admis que notre magistrature inamovible, choisie par le gouvernement, est entourée d’un respect, d’une considération qui font défaut aux juges américains élus par le peuple ?Quelle bizarrerie que de remettre la sélection des hommes’chargés d’appliquer la justice et d’interpréter la loi, à la masse ignorante dépourvue des connaissances de nature à l’éclairer dans une mission aussi délicate ! Où trouver dans ces magistrats d’un jour, une garantie d’indépendance ?Montés sur le tribunal par hasard, ils sont exposés à en descendre au bout de quelques mois pour rentrer dans les rangs du peuple.Ne sont-ils pas tentés de tirer le plus d’avantages possibles de cette aubaine passagère?Hélas! les juges américains peuvent rarement se soustraire à des soupçons souvent injustes, mais qui sont la conséquence fatale de leur mode d’élection.Encore s’ils étaient inamovibles, ils pourraient trouver dans la permanence de leurs NOTRE AVENIR 271 fonctions une garantie d’indépendance.Comment ces magistrats oublieraient-ils qu’ils doivent leur élévation a un parti ?Ils l’oublient si peu qu’il est passé en axiome, aux Etats-Unis, que leurs jugements se ressentent presque toujours de leurs anciennes convictions politiques._ Nous ne goûterions guère plus, et peut-etre moins encoie, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, qui existe aux Etats-Unis.On sait que les écoles sectaires ou congréganistes donnant un enseignement religieux, ne sont pas reconnues par l’Etat et n’ont dioit à aucune subvention.Notre manière de pourvoir aux besoins du culte ne serait pas moins en contradiction avec le système qui prévaut aux Etats-Unis.La dîme, qui est une redevance reconnue par l’Etat, la dîme, une institution aussi ancienne que la colonie de la Nouvelle-France, le mode le plus en harmonie avec nos goûts de soutenir le clergé, ferait-elle place au système des contributions volontaires?On nous objectera, sans doute, qu’en entrant dans l’Union, le pacte qui nous lierait aux Etats-Unis nous permettrait de conserver nos institutions provinciales et l’alliance de l’Eglise et de l’Etat, c’est vrai ; mais il est tout de même probable qu’en vertu de la manie d imitation si forte chez les hommes, véritables moutons de Panurge, il surgirait parmi nous une classe de réformateurs pour prêcher les bienfaits de cette séparation de l’Eglise et de 1 Etat ; et qui sait s’ils ne l’obtiendraient pas, grâce au suffrage universel dont nous serions à même de savourer les avantages et les abus sous le régime nouveau ?Le suffrage universel, il serait impossible de nous y soustraire : il est décrété à la première page de la constitution des Etats-Unis, et il nous faudrait absolument l’accepter.Ce serait, pour nous, la suppression de l’influence des classes dirigeantes pour la transporter à la multitude ignorante.Ce serait asseoir notre mode de gouvernement sur les bases de la démocratie.Hélas ! nous ne la connaissons que trop, celle-ci.Elle nous envahit lentement.Ne"ressentons-nous pas déjà ses instincts niveleurs, qui éloignent de la vie publique trop d’hommes, incapables de fléchir le genou devant cette fausse divinité ?La démocratie, ce serait pour nous l’exclusion, à bref délai, des grands caractères, qui trouvent incompatible avec leur dignité la flagornerie à la multitude.Voyez ce qui se passe en France sous le régime de la démocratie pure.Depuis la mort de M.Thiers, le niveau intellectuel est toujours allé en s’abaissant vers les nouvelles couches.M.de Rémusat, un des grands hommes de l’époque républicaine, s’est vu préférer le radical et insignifiant Barodet ; 272 NOTEE AVENIR M.de Broglie, le plus fort champion parlementaire de France, ne peut plus trouver un siège à l’Assemblée Nationale ; et des hommes comme Jules Simon, républicain éprouvé, n’ont aucune prise sur l’opinion républicaine précisément à cause de leur haute valeur.Resterions-nous, sous l’union américaine, longtemps ce que nous sommes ?L’âme de chaque peuple dans sa collectivité est formée de traditions, d’usages, de goûts, qui lui viennent des âges passés, de ses traditions, de ses idées religieuses ; c’est ce qui constitue sa manière d’être, d’apprécier tout ce qui l’entoure.Nous sommes, comme peuple, les fils de l’ancienne monarchie française et les fils de l’Eglise catholique.Nos idées se sont peu modifiées sous le régime anglais, intéressé à nous conserver tels qu’il nous a trouvés, et qui devait s’accommoder de sujets amis de l’ordre, pleins de respect pour l’autorité.C’est cette vie intellectuelle qui a fait notre force dans le passé ; c’est elle qui nous sauvera dans l’avenir, si nous savons la conserver.Avec le suffrage universel, avec le contact immédiat de la démocratie, l’infiltration lente mais sûre des idées américaines dans notre milieu social ne battra-t-elle pas en brèche ces forces conservatrices qui font de nous un peuple à part dans le monde ?Nous ne voyons pas dans l’annexion tous les dangers que ses ennemis y aperçoivent, ni tous les bienfaits qu’en attendent ses partisans: son côté faible est qu’elle nous présente l’incertain.Mais nous nous posons cette question : un peuple est-il justifiable de changer son allégeance pour promouvoir ses seuls intérêts matériels, en raisonnant dans l’hypothèse de ceux qui voient dans l’annexion un remède à toutes les misères ?.Celles-ci sont de tous les régimes et ne durent point ; mais les inconvénients provenant d’antagonismes de races ou de religions, sont permanents.Les crises commerciales parcourent un cycle fatal : les économistes calculent qu’elles reviennent tous les dix ans et durent une année ou deux.Celle que l’Angleterre, la France et le reste de l’Europe traversent en ce moment, pèse sur ces pays depuis 1873.Jamais nous n’avons été éprouvés aussi longtemps et aussi sévèrement que cela.Malgré nos misères, et des ennuis inséparables de l’humanité, nous sommes encore peut-être le peuple le plus heureux du monde.Lorsque nous considérons ce qui nous manque, nous pouvons nous trouver à plaindre, mais non pas lorsque nous nous comparons aux autres nations ; c’est alors que notre sort doit nous paraître enviable.Où est, en effet, le citoyen plus libre, à tous les points de vue, que l’habitant du Canada?Où l’avancement NOTRE AVENIR 273 pour l’homme qui travaille est-il plus facile qu’ici ?Où l’entrée de toutes les carrières est-elle plus largement ouverte ?Le peuple est ici maître absolu de tout ce que l’on appelle les droits de l’homme.Avec l’annexion, les avantages à gagner sont problématiques, les risques à courir, énormes.Figurons-nous ce que nous serions à Washington: Québec aurait-il quatre ministres dans le cabinet ?.Il y en aurait peut-être un pour les sept provinces du Canada ! L’élément français compterait pour absolument rien au Congrès.Advenant une coalition de nos députés à Ottawa, pour des raisons d’importance majeure, notre influence considérable, sous tous les gouvernements, y serait énorme.Nos pires ennemis rêvent l’annexion pour nous noyer sûrement.Il y a quelques jours, M.Goldwin Smith, qui nous a juré une haine implacable, disait que l’union commerciale aurait pour effet de donner le coup de grâce à notre influence.L’union politique nous accablerait bien davantage, c’est évident.Faisons notre profit de cet avertissement désintéressé d’un ennemi.Fas est ab hoste doceri.Aujourd’hui, avec la liberté dont nous jouissons, habitués au fonctionnement d’institutions façonnées spécialement pour répondre à nos goûts, à nos aspirations, nous savons sur quoi compter, ce qui est une satisfaction immense ; et nous renoncerions à cette certitude pour nous lancer dans les hasards de l’imprévu ! Qui sait si, parmi ces hasards, l’avenir ne réserve pas une autre guerre civile à no3 voisins ?Le Sud est pacifié, écrasé, mais ne conserve-t-il pas l’espoir d’une revanche ?Ne se considère-t-il pas comme tyrannisé, exploité par le Nord?Celui-ci est protectionniste et veut pour lui seul les marchés intérieurs ; celui-là, en sa qualité de pays agricole, réclame la concurrence étrangère par l’abaissement des tarifs.Mêmes conflits d’intérêts entre l’Ouest et les Etats de la Nouvelle-Angleterre.Où cela conduira-t-il la république?Ici, répétons-le, nous sommes assez forts pour nous faire craindre, nous serions trop faibles là-bas pour être respectés.En ce monde, lorsqu’on est bien, ou à peu près, il est de saine politique de ne pas courir les aventures à la recherche d’un bonheur chimérique.A.-D.DeCelles.
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