Le Canada-français /, 1 juillet 1888, Sainte-Anne D'Auray et ses environs
SAINTE-ANNE DAURAY ET SES ENVIRONS I EN ROUTE La saison des pèlerinages à Sainte-Anne de Beaupré est ouverte; et, cette année comme les années passées, la petite mais très ancienne paroisse canadienne va voir accourir des milliers et des milliers de fervents, attirés par leur dévotion à la patronne des vieux Bretons.Ces touchantes réunions, ces rendez-vous pieux, sont plus que traditionnels chez nous : ils ont leur origine au berceau même de notre race.Sainte-Anne de Beaupré est — tout le monde le sait — fille de Sainte-Anne d’Auray.Notre humble sanctuaire, où se sont accomplis tant de faits miraculeux, où de si étonnantes guérisons s’opèrent, chaque saison, sous les yeux d’une foule émerveillée, est en quelque sorte une succursale de la basilique du Morbihan, où d’innombrables pèlerins viennent, de centaines de lieues à la ronde, attester si souvent et avec tant d’éclat la piété toujours renaissante de notre mère patrie.Cette dévotion à sainte Anne — dévotion légendaire au Canada depuis les commencements de la colonie — me semble un argument de plus à l’appui de la conviction que je me suis faite en visitant ces différentes parties de la France : que, malgré l’opinion contraire entretenue par la plupart de nos historiens, nous sommes beaucoup plus bretons que normands.Notre clergé, nos religieuses venaient de Normandie ; et la chose est assez naturelle, le pays ayant, pour les fins du culte, relevé de l’évêché de Rouen, jusqu’à l’érection du siège épiscopal de Québec.Nos familles nobles sont aussi, pour la grande partie, normandes ; leurs noms en général l’indiquent.C’est le contraire pour nos noms bourgeois et roturiers ; nulle part en Normandie on les rencontre aussi fréquemment que dans la Bretagne nantaise.Là, ils apparaissent sur toutes les enseignes, on les découvre dans tous les actes notariés.Quant à nos-expressions populaires, elles y pullulent.On vous dira, par 446 SAINTE-ANNE d’aüRAY ET SES ENVIRONS exemple: “ Espérez, je vais aller qu'ri' les sieaux pour tirer les vaches.” J’y ai retrouvé la câline, le ber, les bourriers, les mollières.J’v ai vu des gens qui avaient de quoi à ne savoir éoù le mettre.Le paysan breton ignore le verbe pleuvoir ; il dit comme nos campagnards : il mouille.Chez lui, une nature renfrognée est un caractère seul ; — comme ceci se tranforme en de même.Et, chose qui m’a surpris plus que tout le reste, demême et de même, locution que je croyais d’origine bien canadienne pourtant, est bretonne comme les marins de Jacques Cartier.Ainsi, les mêmes noms, le même langage, les mêmes légendes, les mêmes coutumes, une parenté frappante dans les physionomies, le même patron populaire : saint Jean, la même dévotion traditionnelle à la “ bonne sainte Anne”; je n’en ai pas demandé plus pour me fixer ; je me crois breton, bien breton, très breton.Et, avec l’entêtement du Breton, je n’en démordrai pas sans résistance.Mais laissons là cette question de nos origines, qui ne vient ici qu’incidemment.Je voulais vous parler, lecteurs, de Sainte-Anne d’Auray, de sa basilique, de ses légendes, et des intéressantes localités qui l’entourent.Nous ferons mieux : voici le 25 juillet, veille du grand Pardon ; un triduum extraordinaire se prépare sous les auspices de l’archevêque de Paris ; nous sommes à Nantes ; montons en chemin de fer, et en route pour la vraie Bretagne bretonnante ! Vous allez voir quel charmant voyage nous allons faire, vous par l’imagination, moi par le souvenir.Tandis que le train file vers la campagne, penchez-vous à la portière.Quels sont, dites-vous, ces vastes bâtiments alignés le long des quais, et dont l’architecture lourde et massive rappelle vaguement le profil du marché Champlain de Québec ?Ce sont les prisons.Ne vous vient-il pas à l’esprit cette vieille ballade de nos pères : Dans les prisons de Nantes Lui a-t-un prisonnier, Gai faluron falurette ! Lui a-t-un prisonnier, Gai faluron dondé ! Oui, mais après ce naïf refrain du temps jadis, c’est une pensée plus sombre qui étreint le cœur.Là, derrière ces murs mornes et froids, se sont déroulées les scènes peut-être les plus poignantes de la Révolution française ; et le nom de l’infâme Carrier vous vient involontairement aux lèvres.Les condamnations SAINTE-ANNE ü’AURAY ET SES ENVIRONS 447 aveugles, les exécutions, les massacres, les noyades, ce que le monstre nommait les mariages républicains, enfin mille cruautés inouïes, sans compter la sauvagerie des représailles, toutes ces pages sanglantes de l’histoire viennent flotter devant vos yeux avec des miroitements sinistres ; et vous ne pouvez regarder sans un froid dans le dos les flots calmes du fleuve où s’allaient engloutir, en pleine nuit, avec des milliers de victimes étouffées dans leurs flancs, ces infernales machines qu’on appelait les bateaux à soupape.Sur les hauteurs de la rive gauche, à une ou deux lieues d’ici, il y a le Château-d’Eau — un vaste et luxueux édifice — où il s’est passé tant d’horreurs qu’on ne peut plus trouver personne pour l’habiter.Mais assez sur ce triste sujet.Ici, saluons ! c’est la statue de“ sainte Anne bénissant la Loire,” du haut d’un escarpement au flanc duquel s’étage un monumental escalier.Une apparition seulement, qui fuit derrière nous, avec le fouillis des mâts et la silhouette des clochers.Toute la ville s’éloigne aussi, et se fond peu à peu à l’horizon dans la fumée des usines et des bateaux à vapeur qui sillonnent le port.Voici Indret, l’un des grands ateliers de l’Etat.Presque en face, c’est la Basse-Indre, où fut construit le fameux vaisseau La Méduse, dont le naufrage célèbre fournit à Géricault méconnu le sujet d’un immortel chef-d’œuvre.Ce beau clocher, là-bas, c’est celui du Pellerin, — calme petit bourg où, voyageur attardé, j’ai passé deux mois et demi partagés entre les fatigues d’un labeur ardu et les charmes d’une hospitalité dont le souvenir me sera toujours cher.Si vous regardez bien, du même côté, plus loin, vous apercevrez peut-être l’arête d’une grande tour isolée, émergeant par moments des hautes futaies, avec des nuées de corbeaux.C’est la tour de Buzay, — le dernier reste d’un monastère de génovéfains fameux dans la contrée.Ces paresseux de moines ont laissé là des travaux gigantesques.Ces fainéants ont creusé, entre le lac de Grand-Lieu et la Loire, à une époque où l’on ne parlait guère de ces choses pourtant, un canal qui fait encore l’admiration des ingénieurs.Mais passons, — non sans jeter toutefois un coup d’œil vers ces collines lointaines qui s’estompent dans les reculements de la perspective.C’est le pays de Retz.Vous connaissez l’opérette de Barbe-Bleue, ou tout au moins vous vous souvenez du conte de Perrault qui porte ce titre.Eh bien, Barbe-Bleue n’est pas du tout ce qu’un vain peuple pense, un héros d’imagination.Il a bien et dûment existé en chair et en os.Il s’appelait de son 448 SAINTE-ANNE D’aüRAY ET SES ENVIRONS vrai nom Gille de Retz, et portait les insignes de maréchal de France.Il fut exécuté à Nantes, le 26 octobre 1440, pour des horreurs innommables, auprès desquelles ce qu’on lui reproche dans les histoires de la veillée n’est que de la saint-jean.Ce pays de Retz constituait ses immenses domaines.— Savenay ! crie une voix à la portière.Des souvenirs plus modernes ici, sinon moins terribles.Cette petite ville a bien peu d’importance par elle-même, mais son nom tient une large place dans le récit des luttes fratricides qui ensanglantèrent la France, à la fin du siècle dernier.Ici, l’armée vendéenne, commandée par Fleuriot et Bernard de Marigny, fut écrasée par Marceau, Kléber et Westermann, le 15 novembre 1793.Les royalistes échappés aux désastres du Mans, n’ayant pu retraverser la Loire à Ancenis, avaient fait le tour de Nantes, et se trouvaient acculés dans le triangle formé par l’océan, la Loire et la Villaine, où il n’y avait plus ni bateaux ni ponts.Le carnage fut effroyable.Les Vendéens combattirent avec la fureur du désespoir ; mais ils furent presque anéantis.Il n’en échappa que douze à quinze cents, qui eurent la vie sauve en déposant leurs armes, et en criant : Vive la nation ! La journée fut décisive.Après cette défaite, les royalistes, tout en continuant la guerre de partisans, durent renoncer à tenir la campagne.Mais je vous attarde en route.Un ou deux souvenirs encore, et je ne vous dis plus rien, que nous n’ayions aperçu, dans quelques heures, rayonner au soleil la belle statue — de sainte Anne toujours — qui surmonte la gare où nous devons descendre de wagon.En attendant, voici Saint-Gildas-des-Bois.Vieille abbaye pittoresquement encadrée, fondée, il y a plus de huit cent cinquante ans, par Simon de la Roche-Bernard.L’église qui en reste est classée parmi les monuments historiques de France ; c’est-à-dire qu’il est défendu aux vandales, — il y en a partout, — d’y porter la main.Ce nom de Saint-Gildas me fait songer que, si nous descendions un peu du côté de la mer, nous trouverions Saint-Gildas-de-Rhuis, célèbre par son monastère, qui fut quelque temps gouverné par Abailard.Le fameux philosophe et théologien scolastique n’y fut guère heureux, si l’on en juge par l’extrait suivant d’une de ses lettres à Héloïse : “ J’habite, disait-il, un pays barbare dont la langue m’est inconnue et en horreur (le celte) ; je n’ai de commerce qu’avec des peuples féroces ; mes promenades sont les bords inaccessibles d’une mer agitée; mes moines n’ont d’autre règle que de SAINTE-ANNE D’AURAY ET SES ENVIRONS .449 n’en point avoir.Je voudrais que vous vissiez ma maison, vous ne la prendriez jamais pour une abbaye: les portes ne sont ornées que de pieds de biches, de loups, d’ours et de sangliers, des dépouilles hideuses des hiboux ; je crois à tout moment voir sur ma tête un glaive suspendu.” L’église de Saint-Gildas-de-Rhuis, classée elle aussi parmi les monuments historiques, est très intéressante à visiter.On y voit en particulier le tombeau du saint.Encore quelques lieues ,à toute vapeur, et nous arrivons a Vannes.Vannes ! — pas une belle ville dans le sens moderne du mot, non ; mais pour une vieille ville, oui.Songeons-y, c’était la capitale des Venètes, plusieurs siècles avant l’ère chrétienne.Jules César en fit la conquête cinquante-sept ans avant Jésus-Christ.Si Vannes eût progressé comme Chicago, cette petite ville, dont la population ne s’élève pas à douze mille habitants, aurait enveloppé le globe.Très curieuse du reste.Avec ses maisons gothiques aux fenêtres maillées de plomb, ses étages en encorbellement, ses pignons aigus s’avançant les uns vers les autres comme pour se cogner le front au-dessus des ruelles étroites et sombres, ses façades croisillées, enchevêtrées, losan-gées de poutres et de poutrelles où courent les sculptures les plus bizarres, c’est le moyen âge qui revit là, comme sur une toile de décor.Guère de respect pour les choses historiques cependant, messieurs les Vannois : le fameux château de LaMotte, qui fut longtemps la résidence des ducs de Bretagne, a été transformé en hôtel ; et les banquettes d’un théâtre ont envahi la salle où les Etats signèrent, en 1532, en présence de François Ier, l’acte d’union définitive et irrévocable entre la Bretagne et la France.Disons en revanche, et comme atténuation, que Vannes possède le plus beau musée d’antiquités celtiques qui soit au monde.II SAINTE-ANNE D’AURAY Enfin, nous voici à Sainte-Anne.Faufilons-nous à travers la cohue, et prenons place tant bien que mal dans les chars à bancs rangés là pour attendre les pèlerins, car nous avons encore un bon quart d’heure de route avant d’arriver au village. 450 ‘ SAINTE-ANNE d’aüRAY ET SES ENVIRONS Si vous n’êtes pas familiers avec la vie d’hôpital, ni chirurgiens amateurs de beaux cas, fermez les yeux, sinon vous allez voir le plus cauchemarisant défilé d’infirmes, de manchots, de goitreux, d’hydropiques et de culs-de-jatte, dont le plus fantasmagorique des poètes ait jamais rêvé la collection.La Cour des miracles pour le moins est là, échelonnée sur la route, à droite et à gauche, qui vous guette et qui s’avance vers vous, boitant, se traînant, sautillant, pour exhiber qui sa plaie, qui ses moignons, qui sa gibosité, afin de faire un plus éloquent appel à votre compassion.Cela navre, terrorise, donne des hauts-le-cœur.Jetons des sous, et fuyons vite, mon Dieu ! Je me hâte d’ajouter que ces parasites de la dévotion ne sont pas des pèlerins, mais tout simplement des malheureux attirés là par l’espoir de trouver un plus nombreux concours de bonnes âmes à exploiter.Tiens, quelque chose de doré brille là-haut dans le lointain.Qu’est-ce ?C’est le sommet de la basilique, la statue colossale de la patronne du pays, qui domine les environs du haut de son piédestal gigantesque.J’ignore si c’est l’effet produit sur mon esprit par cette armée de mendiants, et les innombrables marchandes de cierges, de chapelets et de médailles qui m’assiègent à leur tour, mais, parole d’honneur, la statue elle-même a l’air de nous tendre aussi la main comme pour demander quelque chose.Ne plaisantons pas : la statue semble avoir réellement cette attitude.J’en fis un jour la remarque à M.LeGoff, l’artiste même qui l’a modelée.— C’est, me dit-il, une illusion d’optique produite par la dorure dont on l’a recouverte malgré moi.Cette dorure jette des reflets où il devrait y avoir des ombres ; et, à cette hauteur— près de cent mètres —il n’en faut pas plus pour fausser le coup d’œil.Naturellement les hôtels sont encombrés.Mais comme nous avons télégraphié six jours à l’avance, on nous a retenu des lits au-dessus d’une épicerie du village.En manœuvrant avec sang froid à travers les boucauts éventrés, les chaises boiteuses, les pelures et les tessons qui rendent encore plus scabreux le terrain gluant qui sert de parquet, et après avoir escaladé, sans accidents trop sérieux, une espèce de casse-cou affectant avec prétention des allures d’escalier, nous y arriverons bien sûr.Et, si nous avons la précaution de nous boucher aussi hermétiquement que possible les fosses nasales avec un coton protecteur, nous pourrons peut-être avoir l’illusion d’un sommeil bien gagné, entre une vingtaine de bottes d’oignons rocamboles, et cinq ou six caisses de savon rance et de chandelles de suif. SAINTE-ANNE d’aüRAY ET SES ENVIRONS 45Î Heureusement qu’il n’y a point de punaises ; et, tout bien considéré, il vaut encore mieux accepter cette perspective, que de nous résoudre à coucher à la belle étoile, ou à passer la nuit avec les pèlerins entassés dans l’église.L’église, voilà ce qu’il faut visiter d’abord, et tout de suite.Ce splendide monument est de construction moderne : la première pierre en fut posée par l’abbé Fouchard, vicaire capitulaire, le 7 janvier 1866.Elle est toute en granit, et de style Renaissance, tel qu’on le traitait sous Louis XIII.L’architecte Deperthes a su imprimer à son œuvre un cachet spécial, en mariant, dans la structure générale de l’édifice, aux détails du style adopté, les proportions imposantes du gothique.De plus, par une fantaisie d’éclectisme hardi, le roman apparaît çà et là, à l’entrée principale surtout, et donne à l’ensemble un caractère d’originalité qui en rehausse encore l’harmonieux aspect.C’est grandiose, correct, savant et superbe.Mais pourquoi ce style Renaissance ?Pour moi il n’y a de véritable art chrétien que le gothique.Tout le reste est plus ou moins païen ou mondain.L’église a la forme d’une croix latine.L’intérieur se divise en trois nefs auxquelles, à partir du transept, viennent s’en ajouter deux autres, — si l’on peut désigner ainsi la suite de chapelles absidiales qui contourne le chœur.Celui-ci est un chef-d’œuvre de goût et de richesse.On n’y voit que cuivre poli et marbre précieux.Le parquet est en fine mosaïque.Encastré dans la clôture, un petit monument rappelle l’endroit précis où fut découverte la fameuse statue dont je parlerai dans un instant.Le maître-autel est monumental.Le dais, le retable, le tombeau, les degrés, tout est découpé dans d’admirables blocs de marbre blanc, qui proviennent des fouilles faites dans l’Emporium, où les empereurs romains enfouissaient les marbres tirés des carrières lointaines.Comme l’indique une inscription, ils furent transportés à Rome sous Titus et Domitien.C’est un don royal de Pie IX.Cet autel est orné de quatre statues — les quatre évangélistes — dues au ciseau du célèbre sculpteur Falguière.A l’un des pieds-droits qui supportent la grande archivolte du chœur, est accolé un saint Joachim du même artiste, — à mon avis, une des belles œuvres de la statuaire du jour.La chapelle particulière de sainte Anne, remplie d’un nombre incalculable d’ex-voto — il y en a du reste dans toute l’église — est à elle seule une merveille.Là repose, dans une niche élégante, surmontée d’un petit dôme richement ciselé, la statue miraculeuse.Cette statue date de 1823.Son socle contient sous 452 SAINTE-ANNE d’aURAY ET SES ENVIRONS verre le seul fragment de l’effigie primitive—le côté gauche de la face — qui ait échappé à la rage des septembriseurs.Racontons ici en peu de mots l’histoire de cette statue.Le petit bourg de Sainte-Anne d’Auray — autrefois Keranna, village d'Anne — fut, dit-on, le premier endroit de l’Occident devenu chrétien où se soit élevé un sanctuaire consacré à l’aïeule du Sauveur.La première chapelle y fut construite vers l’an 640j d’après la tradition, par saint Mériadec, évêque de Vannes.Avant la fin du siècle, la chapelle fut détruite par les hordes dévastatrices qui parcouraient alors la Bretagne.L’image de la sainte resta enfouie sous les décombres, et avec les âges toute trace de l’ancienne construction disparut.Il ne resta plus là qu’un champ nommé le Bocenno.Cependant, rapporte la légende, on ne put jamais labourer sur une partie de ce champ-L’herbe y croissait, mais, chaque fois qu’on avait tenté d’y faire passer la charrue, les bœufs avaient reculé effrayés et comme repoussés par quelque puissance invisible.Ce miracle, ou cette croyance populaire, contribua largement à perpétuer chez le peuple de l’endroit la dévotion à sainte Anne.Cette dévotion s’accrut , se répandit au loin ; et plus tard, dans toutes les parties de l’Armorique, la sainte devint l’objet d’un culte national.Les vieilles épopées bretonnes, exhumées par le savant archéologue, M.de la Villemarqué, en font foi, de même que la plupart des anciennes chroniques.Ce sentiment semble n’avoir fait que grandir durant la période des 900 ans qui se sont écoulés entre la destruction de la première chapelle, et les événements extraordinaires qui firent renaître celle-ci beaucoup plus grande et beaucoup plus belle.En 1623,—je ne garantis rien, je raconte les faits tels queje les ai recueillis sur les lieux et dans les ouvrages qui traitent du sujet.— un paysan de Keranna nommé Yves Nicolazic, qui s’était toujours fait remarquer par une grande piété envers la patronne du pays, fut témoin de phénomènes singuliers et l’objet d’étranges manifestations.La nuit, il était troublé dans son sommeil par une grande clarté, et, en s’éveillant, il apercevait un flambeau tenu par une main mystérieuse.Souvent aussi) quand il rentrait tard, il voyait la même lumière cheminant à ses côtés.Un soir, un de ses beaux-frères et lui ramenaient leurs bestiaux du pâturage, lorsque, dans le champ du Bocenno, à l’endroit même où l’eau d’une fontaine monumentale s’épanche aujourd’hui, à quelque distance de l’église, dans trois vastes bassins de granit, ils entrevirent une grande dame blanche flottant au milieu d’une irradiation éblouissante.La vision continua SAINTE-ANNE D’aURAY ET SES ENVIRONS 453 -à visiter Nicolazic partout, près de la source, dans sa maison, dans sa grange.D’autres fois, c’étaient de vagues lueurs que Nicolazic apercevait du côté de l’emplacement du vieux sanctuaire, d’où lui arrivaient aussi parfois comme les échos perdus d’une musique ravissante.Le brave paysan, bouleversé par ces prodiges, et ne sachant que faire, se contentait de prier avec ferveur.Sa prière fut exaucée.Un jour, l’apparition se présenta de nouveau et lui adressa ces paroles dans le langage du pays: — Yves Nicolazic, ne craignez point ; je suis Anne, mère de Marie.Dites à votre recteur que, dans la pièce de terre appelée le Bocenno, il y a eu autrefois, même avant qu'il y eût aucun village, une chapelle dédiée en mon nom.C'était la première de tout le pays ; il y a 924 ans et six mois qu'elle a été ruinée.Je désire qu'elle soit rebâtie au plus tôt.Dieu veut que j'y sois honorée.Revenu à lui, Nicolazic s’adressa à son recteur, qui le traita d’illuminé et le renvoya rudement à sa charrue.Alors les prodiges se succèdent.D’autres personnes en sont témoins.La contrée s’émeut.On insiste auprès du recteur, qui se montre de plus en plus incrédule.Les apparitions se renouvellent plus pressantes, et, un bon matin, Guillemette Leroux, femme de Nicolazic, trouve, suivant le texte des chroniques, “douze quarts d’écus disposés trois à trois ” sur une table, où, quelques heures plus tôt, le flambeau de la sainte avait jeté sa lumière.1 On savait Nicolazic pauvre : il crut que l’exhibition de cet argent ferait croire à sa sincérité ; il se trompait.Nouveaux obstacles.Bref, sainte Anne lui apparaît une dernière fois, et lui dit d’aller éveiller ses voisins.Nicolazic se lève ; le flambeau marche devant lui.Les paysans, tirés de leur sommeil, suivent la lueur miraculeuse.Celle-ci les conduit vers le Bocenno, s’arrête sur un coin du champ, monte et descend par trois fois, et disparaît.C’était à l’endroit même où le soc n’avait jamais pu entamer le sol.On creuse, et l’on découvre la statue : une naïve figure en bois, de trois pieds de haut, noircie et rongée par l’humidité de la terre, mais conservant encore “ le bleu et l’azur dont l’avait ornée la main pieuse de l’artiste du septième 3iècle.” 1.Ces pièces, dit le P.Hugues, étaient les unes du coin de Paris, de l’année 1623, les autres de 1625, et les autres de diverses fabriques.Cinq personnes, entre autres l’évêque de Vannes et le sénéchal d’Auray, purent en avoir une.Longtemps après, Mme de Kervilia donna la sienne aux carmes, qui la conservèrent dans le trésor du couvent, enchâssée dans un cristal.Les autres servirent à payer les ouvriers, quand on jeta les fondements de la chapelle.30 454 SAINTE-ANNE D’AURAY ET SES ENVIRONS Le recteur va-t-il se rendre cette fois ?Non; il se montre plus-récalcitrant que jamais.De l’argent, une statue, qu’est-ce que cela prouve ?Enfin, il serait trop long d’entrer dans tous les détails ; après mainte rebuffade, maint interrogatoire, la bonne foi de Nicolazic fut reconnue, la chapelle élevée, et la statue antique, restaurée par un sculpteur d’Auray, fut installée dans le pieux sanctuaire.Et alors commença cette longue suite de miracles et d’interventions surnaturelles qui ont fait de Sainte-Anne d’Auray un lieu de pèlerinages célèbre entre tous.Comme je l’ai dit plus haut, la chapelle du “bon Nicolazic ” fut remplacée, en 1866, par la basilique actuelle, l’une des plus remarquables de France, et dont les riches et flambantes verrières racontent phase par phase toute cette merveilleuse histoire.Maintenant, si vous avez le jarret solide, et si vous n’êtes pas trOp sujet au vertige, montez avec moi les marches de l’immense spirale qui conduit aux embrasures du campanile.Le temps est beau, l’atmosphère est limpide, le coup d’œil vous dédommagera de la misérable nuit que vous venez de passer.De quelque côté qu’on se tourne, on aperçoit partout des tourelles ou des clochers, qui se font jour à travers les bouquets de verdure : ici c’est un vieux château dont la poivrière reluit au soleil ; là c’est une arche grise jetée pittoresquement en travers de quelque ravin pierreux.Le regard découvre même, malgré la distance, le gigantesque phare de Lorient, dont la silhouette tranche sur le bleu foncé de la mer.Comptez les villages : voici Brech, Plumergat, Pluvigner ; là, c’est Pluneret, où se trouve le tombeau de Mgr de Ségur ; de ce côté, c’est l’antique ville d’Auray ; plus loin, c’est Carnac et Locmariaker, avec leurs menhirs, leurs dolmens et leurs cromlechs ; en face, au bout de ce ruban sinueux qu’on appelle la rivière d’Auray, c’est l’océan,— parages célèbres où les galères de Jules César remportèrent la victoire navale qui détourna, pour des siècles, le cours des destinées armoricaines.Mais hâtons-nous de descendre, voici les cloches qui se mettent en branle ; les orgues vont bientôt tonner sous les grandes voûtes ; allons nous mêler aux vingt-cinq à trente mille pèlerins qui encombrent l’église, le cloître des carmes et toutes les avenues qui y conduisent.Cette foule offre un aspect très original.Tous les points de la Bretagne y sont représentés, avec le costume particulier à chaque endroit.Ce costume est plus accusé chez les femmes que chez les hommes cependant.Le casaquin, le fichu bigarré et la coiffe SAINTE-ANNE D’aüRAY ET SES ENVIRONS 455 en constituent les détails caractéristiques.La coiffe surtout.Oh ! celle-ci est de rigueur, et présente des variétés infinies.Il y en a de courtes, de longues, d’étroites, de larges, de pointues, de plates, de rondes, de carrées ; les unes se dressent en cônes verticaux, les autres s’allongent horizontalement derrière la nuque ; toutes ou presque toutes ont des ailes plu3 ou moins vastes, souvent artistement plissées, ruchées et tuyautées, affectant surtout les formes les plus diverses, et ornées quelquefois de dessins en broderie qui révèlent une très grande habileté d’aiguille.Cette forme n’est point matière de fantaisie : chaque petit pays a la sienne.Un Breton vous dira : “ Voici ceux de Vannes, voici ceux de Quimper, voici ceux de Ploërmel, voici ceux de Pontivi, etc., ” rien qu’à l’inspection des coiffes.Elles ne se ressemblent que par leur blancheur de neige.On dit que l’hermine se meurt d’une tache sur sa blanche fourrure ; je crois qu’une Bretonne aimerait mieux une blessure au cœur qu’une souillure à sa coiffe.La coiffe est sacrée.Il y a aussi la câline.(Pourquoi ce mot ne se trouve-t-il pas dans les dictionnaires ?) La câline est portée par les vieilles.Elle est d’étoffe plus lourde et moins blanche ; elle se complique d’une bride noire, et sa forme est toujours la même: celle d’un bec de canard se prolongeant plus ou moins loin derrière la tête.Cette câline, un jupon ne dépassant pas la cheville, un petit fichu croisé sur une taille de six pouces de long, des sabots, un bâton, la bouche sévère et l’œil d’une acuité singulière, telle est la vieille Morbihanaise.Le type est invariable.Chez les hommes, le costume national tend à s’effacer.Les jeunes portent encore le veston sans basques, avec broderies et garnitures de sequins, mais les vieux, les très vieux, ont seuls conservé les guêtres, les braies bouffantes, et les cheveux longs sous le chapeau à larges bords.Ce qui semble vouloir défier l’avenir, par exemple, ce sont les sabots.Cette chaussure, disparue chez nous depuis si longtemps, est encore d’un usage universel dans les campagnes de France.On entend partout son petit clic-clac au timbre harmonieux comme un pincement de harpe.Toute cette foule si étrangement costumée est là, causant, chantant, riant, mangeant, priant à haute voix, assise en ronds, cheminant par groupes, avec ces mille rumeurs confuses qui rappellent le murmure des houles, le bruissement des forêts et le bourdonnement des rûches.Maintenant'si j’ajoute que les Bretons semblent — comme tous les peuples primitifs du reste — avoir un goût très prononcé pour les couleurs voyantes, on aura 456 SAINTE-ANNE D’AURAY ET SES ENVIRONS une idée du curieux spectacle que nous avons sous les yeux.C’est comme une scène d’opéra.Jouissons-en quelques instants, puis nous nous dirigerons du côté de la Scala-sanda.C’est une espèce de reposoir sur une estrade très élevée, à laquelle on arrive par deux larges escaliers, que les dévots gravissent à genoux.Cette construction, toute recouverte de draperies, et tout enguirlandée de drapeaux et de banderoles, se dresse à l’extrémité d’un vaste champ de forme oblongue, appellé le champ de l’Epine.C’est du haut de ce balcon que se fait le sermon du soir, et que la bénédiction du Saint-Sacrement se donne, à la clarté des cierges et des étoiles.Ce soir, à la nuit tombée, cent trente-deux paroisses seront là, circulant en procession autour de cette enceinte immense, avant de se rendre à l’église.C’est ce qu’on nomme en Bretagne “ la retraite aux flambeaux ”.J’ai rarement vu de scène plus grandiose, et je n’en ai sûrement jamais vu de si entraînante.Cette foule énorme, avec ses innombrables points lumineux, qui s’avance lentement en plein champ, sous les arbres, dans les rues, en chantant des cantiques, et portant à la main un cierge dont la lumière est protégée par une espèce de petit cornet en papier multicolore, c’est non seulement féerique, c’est contagieux.On se laisse émouvoir; on prend un cierge à son tour; on suit la masse — où le paysan coudoie le grand seigneur — et, ma foi, avouons-le, on chante tant bien que mal avec les autres.Chants naïfs dont il suffit d’entendre une fois le refrain pour le répéter ensuite ; chants héroïques où se mêle toujours à la pensée intime le sentiment de la patrie, où percent à chaque phrase les préoccupations, les espoirs et les angoisses d’un peuple de marins et de soldats, constamment aux prises avec les éléments ou l’ennemi.Je crois pouvoir me rappeler un de ces refrains ; le voici : Sainte patronne immaculée, Toi que nous implorons, Sur la vague ou dans la mêlée, Protège tes Bretons I “ Pour bien comprendre tout le charme de cette poésie naïve, dit l’abbé Nicol, il ne suffit pas de la lire, il faut l’entendre chanter.” Mieux encore, ajouterai-je, il faut la chanter soi-même.Loin de son pays, loin des siens, au sein d’une contrée encore plus étrange qu’étrangère, entouré de souvenirs héroïques et de légendes mystérieuses, en face de chefs-d’œuvre d’art contrastant avec toutes les rusticités d’une nature primitive, et mêlé par hasard ou autrement à ces imposantes démonstrations reli- SAINTE-ANNE ü’AURAY ET SES ENVIRONS 457 gieuses, on se sent dominé, charmé, gagné.Et de grosses larmes viennent vous rouler dans les yeux sans que vous sachiez trop pourquoi.III CARNAC Quelqu’un nous avait dit : “ Là-bas, sur ce sommet Au pied duquel, ruisseau que le druide aimait, Le Portefeuille roule en chantant sous les saules, S’élève un vieux dolmen, reste des vieilles Gaules.” Quelques instants après, vers le plateau lointain Où gît ce survivant de tout un monde éteint, Enjambant les talus, sautant de roche en roche, Effarouchant l’oiseau qui fuit à notre approche, Nous nous hâtons tous deux, prêtant, chemin faisant, Notre oreille aux récits du petit paysan, Pieds nus et l’œil madré, qui nous montre la route, Et qui, d’un ton ravi, tout charmé qu’on l’écoute, Et promenant sur nous ses regards ébahis, Nous conte la légende étrange du pays : Cet étang, c’est la Mare aux martes ; sur ces pierres, Tous les soirs, à minuit, les pâles lavandières, — Quiconque les dérange a de cuisants remords, —¦ Viennent battre et laver le blanc linceul des morts.Des gens ont, disait-il, vu la pierre levée Des Rendes, dans la nuit, descendre la cavée, Allant à je ne sais quel affreux rendez-vous.Lorsque l’enfant se tut, nous avions devant nous, Enigme interrogée en vain par l’antiquaire, Le dolmen — une masse énorme de calcaire — Qui, sur quatre piliers informes suspendu, S’élève hors du sol de ce coteau perdu, Comme un autel dressé pour quelque dieu farouche.Le colosse était là, verdi par une couche De mousse et de lichens — témoin morne et discret D’une époque dont nul ne connaît le secret.O fatals monuments des âges druidiques, Qui donc fera jaillir de vos blocs fatidiques L’éclair mystérieux qui, depuis trois mille ans, Invisible à tout œil, couve en vos rudes flancs ? 458 SAINTE-ANNE d’aüRAY ET SES ENVIRONS C est en cheminant, le lendemain, sur la route de Carnac, que je répétais à mon compagnon de voyage, ces vers inspirés par une visite que je fis, en 1880, au dolmen de Montborneau, près de Saint-Benoît-du-Saut, dans l’Indre.Car ces vestiges énigmatiques des anciens âges ont toujours eu pour moi un attrait singulier.Qu’on me permette de modifier un peu la forme de ce récit, pour raconter le reste de mon voyage à travers un pays si plein de souvenirs historiques, à la recherche de ces monuments d’une civilisation sans histoire.Nous avions pris une voiture de louage à Sainte-Anne ; et, traînés par une rosse étique conduite par un Breton — que je ne qualifierai pas de têtu, de peur de commettre un pléonasme — nous allions gaiement sur la grande route, par une journée charmante.Oh ! les routes de France, comme elles sont belles ! Vous connaissez celle qui conduit au parc de Montréal, lecteurs ; eh bien, elle est à peine comparable aux grands chemins qui sillonnent en tous sens les coins les moins fréquentés du territoire français.C’est alligné comme les plates-bandes d’un jardin anglais, et poli comme une table de billard.Je m’étonne qu’on n’ait jias la fantaisie d’y voyager sur des patins à roulettes.On sort du village par la route de Treulan.Celle-ci circule bientôt à travers les collines boisées et les rochers qui longent la rivière d’Auray, et, à mesure que nous avançons, le paysage devient de plus en plus pittoresque.Le cocher nous indique un escarpement sur lequel se trouve une énorme masse de granit, disposée de telle façon que la main d’un enfant peut, dit-on, la mettre en mouvement.On l’appelle la pierre branlante.Longtemps la croyance populaire a naturellement attribué de mystérieuses propriétés à ce bizarre phénomène d’équilibre.Mais nous avions trop grand’hâte d’arriver au but de notre voyage pour nous attarder à ces détails.Nous ne mîmes pied à terre qu’au Champ des Martyrs, théâtre d’un des plus sanglants souvenirs de la Révolution.On connaît la malheureuse affaire de Quiberon.En 1795, les émigrés d’Allemagne et d’Angleterre firent une descente en Bretagne, protégés par l’escadre anglaise du commodore “Warren.Ils y furent rejoints par les chouans de George Cadoudal.Le jeune et brillant général Hoche fut envoyé contre eux, et les vainquit.C’est alors que commence la scène dramatique.Les royalistes, sous le commandement de Sombreuil, poursuivis par les vainqueurs, font des efforts désespérés pour regagner les vaisseaux anglais qui les ont apportés ; mais la mer est SAINTE-ANNE d’aURAY ET SES ENVIRONS 459 mauvaise, et l’embarquement presque impossible.Les fuyards se noient par milliers, et ceux qui restent sont impitoyablement décimés par les balles républicaines.L’affolement est à son comble.Enfin, Sombreuil lui-même, avec ses derniers partisans, est acculé sur une falaise à pic, et, n’ayant aucun espoir de salut, met bas les armes.Ils se rendirent, disent les royalistes, sous promesse d’avoir la vie sauve.Cette assertion est-elle exacte ?y eut-il réellement capitulation?Voilà le problème de l’histoire.Je ne veux pas essayer de le résoudre; je me bornerai à citer les paroles de Thiers.Voici ce qu’il dit en propres termes: “ Quelques grenadiers crièrent, dit-on, aux émigrés : Rendezvous, on ne vous fera rien ! Ce mot courut de rang en rang.Sombreuil voulut s’approcher pour parlementer avec le général Humbert ; mais le feu empêchait de s’avancer.Aussitôt un officier émigré se jeta à la nage pour aller faire cesser le feu.Hoche ne pouvait offrir une capitulation ; il connaissait trop bien les lois contre les émigrés pour oser s’engager, et il était incapable de promettre ce qu’il ne pouvait pas tenir.Il a assuré, dans une lettre publiée dans toute l’Europe, qu’il n’entendit aucune des promesses attribuées au général Humbert, et qu’il ne les aurait pas souffertes.Il s’avança, et les émigrés n’ayant plus d’autre ressource que de se rendre ou de se faire tuer, eurent l’espoir qu’on les traiterait peut-être comme les Vendéens.Ils mirent bas les armes.Aucune capitulation, même verbale, n’eut lieu avec Hoche.” Ce témoignage me semble d’un grand poids.Quoi qu’il en soit, les prisonniers, au nombre de 982, furent passés par les armes, et inhumés à cet endroit qu’on appelle le Champ des Martyrs.L’humanité est ainsi faite : toutes les victimes des guerres civiles et des guerres de religion sont, aux yeux de leurs adversaires, des traîtres et des renégats ; aux yeux de leurs partisans, se sont des martyrs.Ce champ de mort consiste en une vaste avenue, très large et plantée de grands arbres, qui conduit à une chapelle à fronton toscan, portant ces deux inscriptions : Hic ceciderunt, et In memo-ria œterna eruntjusti.L’intérieur de cette chapelle est nu, et n’a jamais été terminé.En 1814, les restes des malheureux furent transférés à la Grande Chartreuse d’Auray, où, le 20 septembre 1829, la duchesse d’Angoulème, fille de Louis XVI, posa la première pierre du somptueux mausolée qui les recouvre aujourd’hui.Ce mausolée s’élève à l’intérieur d’une chapelle dont il est le seul ornement.C’est un immense cénotaphe en marbre blanc, 460 SAINTE-ANNE d’AURAY ET SES ENVIRONS d’un goût sévère mais exquis.La partie supérieure est ornée de bas-reliefs superbes, et des quatre bustes en demi-bosse de Som-breuil, de Talhouët, de d’Hervilly et de Solanges, les principaux chefs de l’expédition.Les extrémités se terminent par deux tympans où l’artiste — David d’Angers — a représenté, d’un côté la Religion déposant une couronne sur un tombeau, de l’autre l’évêque de Dol, Mgr de Hercé, qui fut l’une des victimes de ce déplorable événement.On entre dans l’intérieur du monument par une des extrémités du stylobate, et l’on se trouve en face d’une ouverture carrée ménagée dans le parquet.Une bonne religieuse y laisse descendre une lanterne attachée au bout d’une corde, et.penchés sur l’excavation funèbre, nous apercevons, dans les profondeurs sombres, un amas d’ossements et de crânes terreux, au-dessus desquels la lanterne se balance lentement, en promenant çà et là des reflets macabres.Cela fait frissonner.Dans les encadrements latéraux sont gravés les noms de ceux à la mémoire de qui le monument est consacré.J’ai eu la curiosité de les lire tous, et de noter ceux qu’on retrouve au Canada.Les voici : Aubin, Aubry, Barré, Benoît, Beauvais, Beauregard, Beaumont, Beaufort, Bernard, Berthelot, Bibeau, Boucher, Bonneville, Caron, Brossard, Charbonneau, Chrétien, Cormier, Delorme, Delisle, David, Dano, Duval, Fontaine, Foucault, Fournier, Gauthier, Goyer, Grenier, Hébert, Jacques, Laîné, Lebeau, Leblanc, Leclerc, Lefebvre, Legris, Lévêque, Louis de Lusignan, Maréchal, Martin, Masson, LeMoine, Mignaux, Morrisson, Noël, Pelletier, Perron, Perreault, Plessis, Poulain, Prévost, Préville, Riou, Robert, Rouville, Séguin, Thibault, Proux et Villeneuve.Ne croirait-on pas feuilleter le Dictionnaire Généalogique de Mgr Tanguay ?En sortant, j’aperçus, appendue à la muraille, une planchette noire, portant ces quelques mots en lettres blanches : Tombeau des royalistes, courageux défenseurs de l'autel et du trône.Us tombèrent martyr s de leurs nobles efforts.Quel Français pénétré des droits de la Couronne ignore ce qu'il doit à ces illustres morts ?Et je m’éloignai désagréablement impressionné: cette note politique criarde, où perçait la mesquine réclame de partisan, me révélant ainsi à brûle-pourpoint tout ce qui peut se cacher de comédie intéressée au fond des choses les plus solennelles, SAINTE-ANNE d’aURAY ET SES ENVIRONS 461 avait produit sur moi l’effet d’une douche d’eau froide.Passons.Un détail à observer.Chose curieuse, et qui pourra peut-être intriguer les membres des futures académies des Inscriptions et Belles-Lettres, le marbre du monument porte en relief le millésime 1745, au lieu de 1795.L’artiste a commis l’irréparable erreur d’oublier un L parmi les chiffres romains.Ainsi, dans les âges à venir, ces pauvres martyrs de la politique, et dont la politique exploite encore le souvenir, n’auront seulement pas droit à leur épitaphe.Il est évident qu’on n’aura jamais l’idée de leur assigner un tombeau portant une date de cinquante ans antérieure à leur décès.Remontons en voiture.Le paysage s’est transformé.Plus de coteaux ombreux ni d’attrayantes perspectives : nous traversons une lande.— Voyez-vous, nous dit notre cocher, cette croix de pierre, là-bas, au bord de cette route abandonnée ?C’est là qu’a péri un grand personnage, ajouta-t-il ; comme qui dirait un roi.Il y a très longtemps.En effet, nous étions sur le champ de bataille d’Auray, où se termina, en 1364, la sanglante guerre dite de Succession, querelle princière qui, durant vingt-quatre ans, avait couvert la Bretagne de ruines et de cadavres.Charles de Blois disputait la possession du duché à son parent Jean de Montfort.Il ne s’agissait pourtant que de savoir à quelle sauce ces pauvres Bretons devaient être accommodés.Et ceux-ci s’entr’égorgeaient à qui mieux mieux, tout comme s’ils eussent été fort intéressés au résultat.Enfin, le 29 septembre, les deux partis rivaux se rencontrent à cet endroit même, déterminés à mettre fin à cette longue guerre intestine, par un combat terrible mais décisif.Charles de Blois a pour lui les soldats du roi de France, sous les ordres du fameux Bertrand Duguesclin.Jean de Montfort, de son côté, s’appuie sur Olivier de Clisson et les troupes anglaises commandées par Jean Chandos.La victoire, disputée avec acharnement, se rangea sous les drapeaux anglais, après dix mortelles heures de lutte sans trêve ni merci.Charles de Blois fut tué, et Duguesclin dut rendre son épée, après avoir couché autour de lui des monceaux de morts.La fleur de la chevalerie française fut fauchée dans cette journée néfaste.A peu près rien à dire de la petite ville d’Auray.On n’y remarque qu’une ancienne église du XIIIe siècle, transformée en caserne.Elle a ceci de particulier qu’elle est de style arabe.Aux environs de la ville, on m’indique, à distance, la maison de George Cadoudal, le vaillant mais obstiné conspirateur que 462 SAINTE-ANNE d’aüRAY ET SES ENVIRONS Napoléon fit exécuter.C’est à ce vieux moulin, dont les ailes délabrées jettent encore leur ombre du haut de ce plateau témoin de plus d’une mêlée farouche, qu’il arborait ses signaux de ralliement.Enfin on ne peut faire un pas dans ce pays, sans évoquer quelques-unes de ces scènes féroces, exploits de sauvagerie et d’héroïsme brutal, qu’on est convenu d’appeler de grands souvenirs.Mais voici qui va faire une heureuse diversion.Quelle est cette maison à l’aspect austère?La croix de pierre qui surmonte la fontaine du coin donne à l’établissement une apparence quasi monastique.Ah ! il y a une enseigne.Lisons : AU MONT DU SALUT Débit de boisson Singulière enseigne pour une buvette, n’est-ce pas ?Eh bien, c’est ainsi en Bretagne.On n’y mêle pas la religion seulement à la politique ; on l’introduit même au cabaret.Le cabaret et la politique en deviennent-ils moins profanes ?Je n’en ferais pas serment.D’un autre côté, on a peut-être voulu jouer sur le mot salut ; ce n’est pas impossible.En tout cas, je ne me torturai pas la cervelle pour approfondir la question.Ce qui nous importait le plus dans le moment, c’était de savoir si l’édifiant pavillon couvrait une bonne marchandise.L’expérience fut favorable.Nous trouvâmes là un petit bleu, à deux sous le goblet, que je recommande à ceux de mes lecteurs qui pourraient un jour se trouver, comme moi, altérés par la poussière des antiquités romaines et druidiques, soulevée par le vent de la mer, sur la route de Carnac.Carnac, nous y arrivons.Déjà nous apercevons dans le lointain le gigantesque tumulus ou galgal, que les habitants du pays nomment le Mont Saint-Michel, et tous ces points gris çà et là dispersés dans la campagne, ce sont les fameux menhirs.Des petits garçons et des petites filles galopent pieds nus à côté de notre voiture, nous présentant des bouquets de bruyère, et|s’offrant pour nous servir de guides.Nous laissons le cocher filer tout seul au village, tandis que nous nous acheminons à pied à travers la lande, à la suite de nos petits ciceroni.On éprouve une impression de saisissement, lorsqu’on arrive parmi ces masses de granit dressées là, au milieu de ces champs incultes, sans que rien dans l’histoire des siècles nous SAINTE-ANNE ü’AURAY ET SES ENVIRONS 463 ait encore révélé ni leur origine ni leur destination.Combien de mille ans ont-ils pesé sur ces géants silencieux?Combien de générations d'hommes sont-elles disparues, enfouies les unes sous les autres, depuis que ces blocs rugueux dorment là dans leur attitude éternellement morne ! Quels orages dans le ciel, et quelles révolutions sur la terre, ces monuments d’un autre âge ont-ils vus passer, dans leur immobilité morose ! Hélas ! comme la vie nous semble courte et peu de chose, en présence de ces témoins d’époques et de races à jamais oubliées ! Ces monuments, que la plupart des antiquaires rattachent à l’époque druidique, sont de deux sortes : les menhirs et les dolmens.Les menhirs sont de simples monolithes bruts, de forme allongée, plantés verticalement, quelquefois enfoncés dans la terre, quelquefois simplement érigés sur le sol.Les menhirs sont les plus nombreux.Les dolmens se composent de grandes pierres plates posées horizontalement sur d’autres pierres fichées en terre.On suppose que c’étaient là les autels dont les prêtres de Teutatès se servaient pour leurs sacrifices humains.Quand les menhirs sont rangés en cercle ou en demi-cercle, leur agglomération prend le nom de cromlech.Ces menhirs, qu’on nomme aussi peulvans, sont de différentes grandeurs.Plusieurs n’ont que quelques pieds hors de terre, tandis que d’autres pourraient rivaliser avec les obélisques égyptiens.Ainsi, dans la commune de Plouharzel, on en voit un de quarante pieds de haut.Dans la Charente-Inférieure, dit Onésime Reclus, il y en avait un de soixante-quinzfe pieds, qu’on a scié pour en tirer de la pierre à bâtir.A Lockmariaker, à deux pas de Carnac, se trouvent encore les quatre fragments gisants d’un monolithe qui devait s’élever à soixante-dix pieds, un peu plus haut que celui de la place de la Concorde.On prétend que le géant a été abattu et brisé par la foudre.Mais ces proportions sont exceptionnelles.A l’endroit où nous nous plaçâmes pour avoir la meilleure vue d’ensemble possible, les plus hauts menhirs ne s’élevaient pas plus qu’à double hauteur d’homme.Ces pierres sont rangées par alignements au nombre de onze, formant dix avenues, à peine interrompues par-ci par-là, sur une distance de plus de deux lieues.On en compte encore dix-neuf cents, reste de douze à quinze mille, assure-t-on.Qu’est-ce que c’est que ces pierres ?Des tombeaux ?Des emblèmes destinés à commémorer d’importants événements, à rappeler certains noms illustres ?Formeraient-elles des temples, des panthéons où chaque menhir représenterait un dieu ou un 464 SAINTE-ANNE ü’AURAY ET SES ENVIRONS grand homme?Toutes ces hypothèses ont été savamment discutées par les archéologues, sans apporter de lumière réelle sur le sujet; et les théories les plus savantes ne me paraissent pas avoir beaucoup plus de valeur que l’explication donnée par mon petit cicerone : — C’est, dit-il, des soldats romains punis pour avoir fait la guerre au pape saint Corneille.Celui-ci, poursuivi par les légions, et se voyant arrêté et cerné par la mer, qui s’ouvrait devant lui, se retourna, étendit la main, et changea les guerriers païens en pierre.Les petits, là-bas, ajoutait-il, c’étaient les soldats ; ces gros-ci, c’étaient les généraux ! Puis le petit bonhomme me montrait dans le flanc d’un des géants de pierre, une niche autrefois habitée par une statue du saint.Cette niche devait avoir la forme même de l’image, car le rusé loustic m’indiqua la place de la tête et du bras étendu pour pétrifier les mécréants.Il voyait tout cela parfaitement, lui.J’aurais voulu avoir le même privilège.A propos, les légendes les plus extraordinaires ont longtemps circulé, et circulent même encore, dans certaines parties de la France, au sujet de ces pierres celtiques, qu’on nomme, suivant les localités, pierres droites, pierres levées, pierres fiches, pierres fichades, pierres frites, pierres lattes, palets de Gargantua, quenouilles du diable, etc.Il ne faut pas les regarder de travers ; elles vous reconnaissent fort bien, et savent vous faire repentir de votre irrévérence.Elles se promènent la nuit, se cherchent, se réunissent pour se livrer à l’on ne sait quelles monstrueuses incantations.Malheur à qui se trouve sur leur passage ! J’interrogeai là-dessus le petit Breton ; il m’assura naïvement que celles de Carnac ne bougeaient jamais.Les légendes s’en vont — comme les dieux.Le mystère même de la pierre sonnante n’en fut pas un longtemps pour moi.Cette pierre sonnante est un gros menhir rond ; quand on le frappe avec un caillou, il résonne comme une cloche.Intrigué, j’en fis le tour ; et j’aperçus, dans le flanc du colosse, une fissure qui s’ouvrait et courait autour de la pierre, en formant comme une espèce d’écorce séparée du bloc par un vide qui la rendait sonore.C’était là tout le miracle.Il me resterait bien des choses à dire de ces étranges monuments.Je pourrais parler aussi des importantes découvertes d’antiquités romaines — nombreuses dans cette région — que la science doit aux fouilles exécutées dans ces derniers temps par le fameux géologue anglais Miln, dont nous visitâmes aussi le SAINTE-ANNE ü’AURAY ET SES ENVIRONS 465 très curieux musée.Mais ces détails dépasseraient les bornes d’un simple article.Je clorai donc ici ces notes de voyage —jetées sur le papier, comme on pourrait dire, à bâton rompu — en ajoutant que, une heure après avoir pris congé de mes vieux amis, les menhirs et les dolmens, nous étions assis, mon compagnon de voyage et moi, a la table d’une hôtellerie du village, en train de juger les huîtres de Carnac, célèbres dans la contrée.Mes amis, quand vous aurez devant vous une assiettée de nos savoureuses malpecks ou de nos succulentes bouctouches, bénissez le ciel : elles sont incomparables au monde.Les huîtres de Carnac furent le seul désappointement de mon voyage.Je souhaite à ceux de mes lecteurs qui visiteront Sainte-Anne d’Auray et ses environs de n’en pas éprouver d’autres.Louis Fréchette.
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