Le Canada-français /, 1 juillet 1889, Le pays des Grands Lacs au XVIIe siècle - Article troisième
LE PAYS DES GRANDS LACS AU XVIIe SIÈCL E.ARTICLE TROISIÈME.Sommaire.— 1641-1650.—La guerre.—Progrès des missions.—Le saut Sainte-Marie.—Les Puants et les Sioux.— Les Nipissiriniens.— Les Neutres.—Les Mascoutins.—Soldats français chez les Hurons.—La paix de 1645.—“Voyageurs” français.— La guerre.— Les sauvages émigrent vers le Bas-Canada.— Les Andastes.— Les Eriés.— Anéantissement des Hurons.— Martyre de quelques missionnaires ; retour des autres à Québec.— Les peuples du Haut-Canada dispersés vers l’ouest.Nous entrons dans les dix années les plus pénibles de cette histoire du Canada, qui renferme pourtant des pages bien douloureuses à diverses époques.Le Père Ragueneau, descendu à Québec dans l’été de 1640, remonta chez les Hurons en 1641 et demeura sur les bords du grand lac jusqu’au mois de juin 1650.Il a vu toutes les misères et les persécutions de ces neuf années.C’était une âme impressionnable, très portée vers l’étude et la méditation ; il est facile de s’imaginer ce qu’il dut ressentir à la vue des horreurs qui se commettaient et de la désolation générale qui régnait partout, depuis les sources du St-Laurent jusqu’à Québec, durant cette période effroyable.v Le Père René Ménard demeura au pays des Hurons à partir du mois d’août 1641 jusqu’à juillet 1650.C’est aussi en 1641, croyons-nous,que le Père François Dupéron repartit pour l’Ouest, après quelques semaines de séjour à Québec.Celui-là encore ne devait revenir qu’en 1650, après les désastres inouïs que la rivalité des races sauvages attira sur les malheureux Hurons.A vrai dire, tout était à prévoir en 1641, car l’horizon politique devenait de plus en plus sombre.Richelieu mourait, les mains pleines d’affaires qu’il n’avait pu régler.La froideur de la France à l’égard de sa colonie s’accentuait.Mazarin, qui s’introduisait sur la scène, ne songeait qu’à son entourage.Anne d’Autriche seule avait une pensée pour le Canada.Les Iroquois, savants dans l’art de répandre la terreur autour d’eux, se faisaient raconter par leurs amis les Hollandais, la situation LE PAYS DES GRANDS LACS AU XVIIe SIÈCLE 381 de Paris, car Paris, alors comme à présent, imposait sa volonté à la France.Sachant donc ce qui se passait parmi nos gouvernants, ces rusés barbares jouaient un jeu sûr et ne se piquaient pas de considération envers des gens aussi mal soutenus que nous l’étions par notre mère-patrie.Le Père Jérôme Lalemant écrivait du pays des Hurons, le 10 juin 1642: “ Les premières années qu’on a travaillé pour la foi (1634-1639) dans ce pays, les maladies nous ont obligés d’employer le plus fort de nos soins plutôt pour des âmes quis’envo-loient incontinent au ciel que pour les adultes en santé qui pussent former une église au milieu de cette barbarie.Les fléaux de Dieu se sont fait sentir les uns après les autres.La terreur de la guerre a suivi après les mala_dies mortelles.Des troupes qu’ils (les Hurons) avoient mises sur pied pour aller battre l’ennemi dans ses terres, les unes ont été dissipées par la mauvaise intelligence qui se trouva parmi eux, les autres ont été mises en fuite; d’aucunes (un bon nombre) y sont presque demeurées toutes entières dans les embûches qu’on leur avoit dressées.En un mot, quasi toutes leurs entreprises ne leur ont été que funestes.Diverses bandes (d’Iroquois) s’étant coulées dans le pays, à la faveur des bois et de la nuit, y ont partout et quasi en toutes les saisons de l’année, fait des massacres d’autant plus redoutables que pas un ne s’en voit exempt ; les femmes mêmes et les enfants à la mamelle n’étant plus en assurance à la vue des palissades de leurs bourgs.De plus, lorsque nos Hurons descendent aux Trois-Rivières ou à Kebec, pour y porter leurs castors, ils y craignent bien moins les dangers de l’eau et du feu que les Iroquois, car ceux-ci leurs dressent de nouvelles embûches, et s’ils les prennent vifs, ils exercent sur eux toute la cruauté de leurs supplices.Les Iroquois ont maintenant l’usage des armes à feu qu’ils achètent des Flamands ” (d’Albany).Charlevoix ajoute, sous forme de commentaire : “ Les Iroquois, assurés d’être soutenus des Hollandais, qui leur fournissaient déjà des armes et des munitions, et à qui ils vendaient les pelleteries qu’ils enlevaient à nos alliés, continuaient leurs courses et leurs brigandages.Les rivières et les lacs étaient infestés de leurs partis, et le commerce ne pouvait plus se faire sans de grands risques.Les Hurons, soit par indolence, soit par la crainte d’irriter un ennemi qui avait pris sur eux une supériorité qu’ils ne pouvaient plus se dissimuler, soit enfin qu’ils ne fussent point encore persuadés que les Iroquois en voulaient à toute la nation, laissaient désoler leurs frontières, sans prendre aucune 382 LE PAYS DES GRANDS LACS mesure pour éteindre un incendie qui les environnait de toutes parts.” Au milieu de juin 1641 les Hurons, descendant à la traite aux Trois-Rivières, furent surpris d’apprendre que les Iroquois venaient de se présenter en nombre devant le poste et menaçaient de tout saccager.Le Père de Brebeuf, qui était avec eux, parvint toutefois à se rendre sain et sauf dans le fort, au moment où les agresseurs se retiraient.Si la France eût écouté les demandes de Champlain, l’on n’eût pas assisté, six ou sept ans après la mort de ce grand homme, au spectacle de notre abaissement dans le Haut et le Bas-Canada.Le Père de Brebeuf écrivait de Québec le 20 août 1641 : “ Notre chrétienté naissante chez les Hurons compte environ soixante personnes dont la vertu et la ferveur nous donnent de grandes espérances pour l’avenir.Chaque jour, nous voyons ces espérances se réaliser ; le champ de nos travaux devient plus étendu.La mission des Neutres est échue au Père Chaumonot et à moi.Nous y avons déjà passé cinq mois ; nous y avons beaucoup souffert; si quelques-uns nous ont écoutés volontiers, le plus grand nombre nous a repoussés, injuriés, menacés, et cependant à notre départ les principaux du pays nous ont invités à revenir.Le Père Chaumonot, j’en suis persuadé, est appelé à rendre de grands services.Il a fait des progrès surprenants dans la langue de ce peuple, peu différente de celle des Hurons.C’est vraiment un excellent cœur.” Les historiens placent en 1641 la découverte du saut Sainte-Marie et du lac Supérieur.Ils oublient que Jean Nicolet était passé par ces endroits sept ans auparavant.Expliquons, néanmoins, les circonstances qui ont donné tant de valeur à la date de 1641.Les Pouteouatamis, forcés par la guerre d’abandonner le voisinage de la baie Verte, s’étaient réfugiés près du saut Ste-Marie, en 1639 ou 1640.Les Poüitigoueieuhak 1, habitants du saut, qui allaient en traite à la baie de Penetenguichene chez les Hurons, invitaient les missionnaires à les aller visiter ; c’était une nation de langue algonquine.Les Pères Charles Raymbault et Isaac Jogues, en compagnie de quelques hurons, partirent sur la fin de septembre 1641, et après dix-sept jours de navigation, en côtoyant les rive3 est et nord du lac Huron (on estimait la distance à cent vingt lieues), ils abordèrent au saut et y trouvèrent environ deux mille âmes.En ce pays, raconte le Père 1.Ou Baouichtigouin. AU XVIIe SIÈCLE 383 Jérôme Lalemant, ils “ s’assurèrent des nouvelles d’un grand nombre d’autres peuples sédentaires qui jamais n’ont connu les Européens et jamais n’ont entendu parler de Dieu, entre autres d’une certaine nation Nadoüessis, située au nord-ouest ou ouest du saut, à dix-huit journées plus avant.Les neuf premières (journées) se font par le travers d’un autre grand lac, qui commence au-dessus du saut (le lac Supérieur) ; les neuf derniers jours, il faut monter une rivière qui coupe dans les terres.Ces peuples cultivent la terre à la façon de nos Hurons, recueillent du blé d’Inde et du petun.Leurs bourgs sont plus gros et de plus de défense, à raison des guerres continuelles qu’ils ont avec les Kiristinons, Irinious, et autres grandes nations qui habitent les mêmes contrées.Leur langue est différente de l’algonquine et de la huronne.” Le mot “Nadoüessis” est là pour les Sioux.D’après nos observations, ces sauvages ont été connus des Français d’une manière un peu nette dès 1635-1640.C’est d’eux, à n’en pas douter, que parle le Frère Sagard en 1626.Ils habitaient une contrée située, comme le dit le Père Lalemant, à l’ouest du lac Supérieur, vers Saint-Paul, Minnesota, aujourd’hui.Le terme de “ Irinious ” signifie les Illinois, déjà signalés, même à Champlain.Pour ce qui est des Kiristinons, l’habitude était prise de désigner sous ce nom toutes les races algonquines qui fréquentaient le nord des grands lacs, jusqu’à la baie d’Hudson.Deux hommes instruits, venant à la suite de Jean Nicolet, se trouvaient donc, en 1641, à la clef des terres qui forment le bassin de nos plus grands lacs.En plein Centre-Amérique, ils voyaient se dresser devant eux le problème que renfermait ce vaste continent.Le pays des Hurons, considéré jusque là comme le milieu d’un monde nouveau, devenait une simple étape sur les chemins qui restaient à parcourir.Et, comme dans la pensée des missionnaires, autant de latitudes parcourues, autant de peuples à évangéliser, l’esprit de conquête par les âmes devenait intense.Il en résultait des conceptions, des projets, que la science actuelle de la géographie n’exécute qu’avec l’aide du canon et les ressources de toutes les industries de notre temps.Les missionnaires, ne comptant que sur eux-mêmes, concevaient de pareils plans et les exécutaient I Ce que nous admirons aussi, c’est le calme de ces esprits supérieurs, en présence des merveilles qui se révélaient à eux au cours de leurs voyages.Jamais d’enthousiasme sous leur plume.Ils disent humblement : “ Nous avons vu le lac Supérieur ”, — tout comme s’il s’agissait de la première chose venue.Mais, qu’ils n’aient paâ 384 LE PAYS DES GRANDS LACS tressailli en contemplant les magnifiques panoramas qui se déroulaient devant leurs regards, qu’ils n’aient pas devisé entre eux des merveilles de ce monde qui promettait tant, nous ne pouvons le croire.Ce fut, peut-être, leur unique consolation terrestre que de comprendre l’avenir réservé à ces lieux alors peuplés de nations sauvages, que notre élément devait subjuguer et remplacer un jour, et ils le comprenaient bien ! Debout sur les rochers du saut Ste-Marie, ces vaillants ne doutaient point qu’ils ne fussent l’avant-garde de la civilisation européenne ; si les moyens d’accomplir une transformation immédiate de ce pays leur manquait, ils voyaient derrière eux la marée montante de l’invasion blanche qui devait un jour tout dominer, tout refaire.Ah ! quand nous avons parcouru, cet été, la route du saut Sainte-Marie à Québec, en trente-six heures, dans un palais roulant, comme le rêve immense des Pères Raymbault et Jogues nous a paru extraordinaire ! et comme nous étions heureux de nous dire, au milieu de ce monde d’indifférents qui nous environnait : “ Je connais les écrits des premiers hommes qui ont parcouru ces contrées: c’étaient des Français comme moi ! ” Le séjour des deux missionnaires paraît n’avoir duré qu’un instant au saut Sainte-Marie.Ils promirent aux sauvages de fonder une mission parmi eux dès que cela deviendrait possible.De retour tous deux au pays des Hurons, ce même automne, il fut décidé, au conseil des Pères, que quelqu’un suivrait les Nipissiriniens dans leurs chasses au nord : le Père Raymbault se dévoua pour ce service.Il partit donc, accompagné du Père René Ménard, qui venait d’arriver du Bas-Canada, mais la saison avancée les contraignit à revenir.C’est alors que le Père Raymbault ressentit les atteintes du mal dont il alla mourir à Québec, le 22 octobre 1642.“ Il avait, dit la Relation, un cœur plus grand que tout son corps, quoiqu’il fût d’une riche taille: il méditait le chemin de la Chine.” Raymbault et Nicolet moururent dans le même mois, tous deux sans se douter peut-être de la valeur que nous attacherions à leurs découvertes plus de deux siècles après leur décès.La fin de la carrière de Nicolet fut celle d’un homme dévoué : il périt en cherchant à sauver un sauvage que l’on voulait brûler.Il y eut, l’hiver de 1641-42, quantité de peuples de langue algonquine qui demeurèrent chez les Hurons.Le Père Jérôme Lalemant dit : “ Les Pères Claude Pijart et RenéJMénard nous quittèrent à la fin d’avril 1642 pour retourner aux Nipissiriniens en leur pays, pour continuer à les instruire, car c’est la nation AU XVIIe SIÈCLE 385 qui semble la moins éloignée de la foi, de tous ces peuples errants.” Il est difficile de dire ce qu’étaient les Nipissiriniens, sauf qu’ils parlaient la langue algonquine.Ce devait être un ramas de peuples du nord, plutôt que de la contrée de l’Ottawa, et alors ils appartenaient à ces tribus dont parle la Relation: “ Du côté du septentrion des Hurons, il y a diverses nations algon-quines, qui ne cultivent point la terre et qui ne vivent que de chasse et de pêche, jusqu’à la mer du nord, que nous jugeons être éloignée de nous en droite ligne plus de trois cents lieues.” Dans un autre ouvrage nous avons parlé des nations du nord et de leurs accointances avec celles du midi.Entre tous ces peuples, des relations commerciales plus ou moins étendues existaient de temps immémorial ; —et c’est par ces entremises que nos missionnaires, puis nos coureurs de bois, puis nos découvreurs officiels, connurent une aussi vaste étendue de pays, avant les Anglais et les autres européens.Le Père Jérôme Lalemant écrivait du pays des Hurons, le 10 juin 1642 : “ Nous avons été, cette année-ici dans les Hurons, quatorze prêtres de notre compagnie, mais à peine nous voyons-nous un mois entier réunis tous ensemble.Nous nous sommes ordinairement dissipés, principalement durant l’hiver, qui est le fort du travail pour la conversion de ces peuples.Huit de ce nombre ont trouvé leur emploi dans les quatre principales missions huronnes, que nous avons pu cultiver cette année.Les Algonquins qui habitent ici proche de nos Hurons, ont occupé le travail de trois autres.et ainsi le soin de la résidence de Sainte - Marie est demeuré en partage à deux seuls qui restoient, au Père Isaac Jogues et au Père François Dupéron.” i Dans la même lettre il dit que les Pères Pierre Chastelain et Pierre Pijart desservaient les quatre bourgs les plus rapprochés de Sainte-Marie ; les Pères François Lemercier et Paul Ragueneau, au bourg de la Conception ; les Pères Charles Garnier et Simon Lemoyne, à Saint-Joseph ; les Pères Antoine Daniel et Pierre-Joseph-Marie Chaumonot, à Saint-Jean-Baptiste.Tous ces postes étaient situés dans le pays des Hurons.Un capitaine huron, très adroit à la guerre, brilla, de 1637 à peu près jusqu’à 1642, dans les luttes contre les Iroquois.Il se nommait Eustache Ahatsistari.Les historiens ont parlé de lui.L’été de 1642, étant descendu aux Trois-Rivières, en compagnie des Pères Jogues et Raymbault, il commanda la flottille 1.Relation, 1642, p.57. 386 LE PAYS DES GRANDS LACS huronne qui remonta le fleuve, après la traite, et fut pris par les Iroquois, en haut du lac Saint-Pierre, ainsi que le Père Jogues qui retournait dans ses missions.Le brave sauvage mourut dans les tourments ; le Père Jogues échappa cette fois à la mort ; on connaît la suite de ses aventures et son martyre.Au mois de juin 1643, le Père Jérôme Lalemant écrivait du pays des Hurons: “ Le peu de nombre que nous sommes étant à peine suffisant pour cultiver les bourgades qui nous sont voisines, nous n’avons pu continuer l’instruction de la nation Neutre, où il y a deux ans, nous jettâmes les premières semences del’Evan-gile.Quelques chrétiens Hurons y ont été en notre place, y ont fait le devoir d’apôtres, et peut-être avec plus de succès, pour le présent, que nous n’eussions fait par nous-mêmes.Sur la fin de l’hiver, une bande d’environ cent personnes de la nation Neutre sont venues nous visiter.Ce peuple est toujours en guerre avec ceux de la nation du Feu, encore plus éloignée de nous.Ils y allèrent, l’été dernier, en nombre de deux mille, y attaquèrent un bourg bien muni d’une palissade, et qui fut fortement défendu par neuf cents guerriers qui soutinrent l’assaut ; enfin, ils le forcèrent, après un siège de dix jours, en tuèrent bon nombre sur la place, prirent huit cents captifs, tant hommes que femmes et enfants, après avoir brûlé soixante et dix des plus guerriers, crevé les yeux et cerné tout le tour de la bouche aux vieillards, que par après ils abandonnèrent à leur conduite, afin qu’ils traînent ainsi une vie misérable.Voilà le fléau qui dépeuple tous ces pays : car leur guerre n’est qu’à s’exterminer.Cette nation du Feu est plus peuplée, elle seule, que tous ensemble ceux de la nation Neutre, tous les Hurons et les Iroquois ennemis des Hurons.Elle contient grand nombre de villages qui parlent la langue algonquine, qui règne encore plus avant.” 1 Les Mascoutins ou Atsistaheronons, appelés Gens du Feu, demeuraient au delà de la rivière du Détroit et, comme ils étaient nombreux, leur droite s’étendait jusqu’à l’extrémité ouest du lac Erié, tandis que leur gauche touchait à la baie de Saginaw.Ceci paraît bien confirmé pour la période allant de 1615 à 1660.Sur sa carte en date de la dernière de ces années, le Père Ducreux les place encore dans cette partie du Michigan.C’est vraisemblablement l’époque où ils commencèrent à émigrer vers le fond de la baie des Puants, où nous les retrouverons en 1667.1.Relation, 1644, p.97-8. AU XVIIe SIÈCLE 387 De 1615 à 1650, on voit constamment les Mascoutins ou Gens du Feu, aux prises avec les Outaouais, qu’ils allaient attaquer à l’île Manitoualin.1 De si longues expéditions nous portent à croire que ces sauvages occupaient tout le côté ouest du lac Huron, ou bien encore que ce territoire était inhabité et leur servait de terrain de chasse ; — ils le traversaient donc sans être arrêtés par aucune nation puissante.Nous sommes portés à croire que l’on peut considérer les Mascoutins (1615-1660) comme le principal peuple de l’Etat actuel du Michigan, depuis la ville du Détroit iusqu’au passage de Makinac.La connaissance de leurs divers habitats a vivement intrigué les historiens.Quant à leur nom de Mascoutench, il est algonquin et signifie un sol dénudé d’arbres, mais comme un léger changement de lettres lui donne le sens de “ gens de feu ”, les Hurons le traduisirent en leur langue par le mot Atsistaehronon, peuple du feu.Les Algonquins les appelaient Ontouagannha, ou “ ceux qui parlent mal ”, c’est-à-dire qui parlent un mauvais algonquin.Cette dernière langue était pourtant la leur, mais ils l’avaient, semble-t-il, patoisée au point de se rendre ridicules aux yeux des grands.Algonquins du nord.C’est durant l’hiver de 1640-41 que le Père Pierre Fijart, alors en mission dans la contrée du Petun (vers Goderich aujourd’hui), s’assura que les Mascoutins étaient de langue algonquine.Il obtint en même temps quelques notions sur les peuples qui habitaient dans le territoire de l’Indiana, dont il n’avait pas encore été parlé chez les Français, si nous en jugeons par le silence des textes.Deux mascoutins pris à la guerre en 1646 dirent que leur nation n’avait jamais vu d’européens.Les événements empêchèrent qu’on ne visitât jamais ce peuple avant son départ du Michigan, mais la Relation de 1658 (p.22) constate très clairement qu’il y demeurait encore à cette date, puisqu’elle dit : “ Ils sont au sud-ouest quart de sud, à six ou sept journées de Saint-Michel.Les Onnontagheronons leur ont déclaré la guerre depuis peu.” Le bourg de St-Miehel était dans la nation Neutre, vers Guelph.Les Onnontagheronons, que nous appelons Onnontagués, l’une des cinq nations iroquoises, venaient donc, en 1658, de déclarer la guerre qui chassa les Mascoutins du Michigan.Le spectacle de ces luttes barbares se présente à nous sous son aspect géographique : c’était un mouvement rotatoire autour du lac Huron.Les Neutres, les Hurons, les Petuns, les Iroquois 1.Prononcez “ Manitoualine ”, parce que la lettre n est sonore en langue algonquine. 388 LE PAYS DES GRANDS LAOS allaient attaquer par le sud les bourgades des Mascoutins ; ceux-ci envoyaient au nord des expéditions qui semaient la terreur chez les Outaouais et les Amikoués.Le tourbillon militaire courait sur les bords de la mer Douce.Les Mascoutins, une fois vaincus, n’eurent plus de refuge que du côté de l’ouest.Ils devinrent un petit peuple, encore vaillant, mais que Nicolas Perrot faisait obéir d’un signe de sa main.Les Pères Jésuites s’efforçaient de créer, sur les bords du Saint-Laurent, à Québec ou aux Trois-Rivières, un “ séminaire de néophytes ” autour duquel se seraient groupés les sauvages disposés à embrasser la foi et à la répandre chez les nations éloignées.En 1637, ce commencement d’école, aux Trois-Rivières, fut détruit par les Iroquois.En novembre 1643 le Père de Brebeuf eut la joie de voir arriver aux Trois-Rivières six hurons qu’il avait autrefois rencontrés dans leur pays, et qui venaient à lui dans l’espoir de se faire instruire et de recevoir le baptême.Ils passèrent la saison des neiges sous sa direction.On espérait bien pouvoir rendre sérieuse cette nouvelle tentative de civilisation, mais le même malheur qu’en 1637 vint y apporter des obstacles.Comme ces hurons repartaient des Trois-Rivières, au printemps de 1644, avec le Père Bressani, ils furent enlevés, au lac Saint-Pierre, par une bande d’iroquois.Au mois de juillet (1644) arrivèrent de France bon nombre de personnes, parmi lesquelles une compagnie de soldats commandée par un sieur de Labarre.Les Iroquois régnaient alors en maîtres par tout le Canada, mais, comprenant que la chance des armes pourrait tourner contre eux si les troupes françaises entraient en lutte, ils commencèrent à parler de la paix, espérant par cette démarche faire discontinuer l’envoi des renforts de France, et calculant bien qu’il serait toujours temps, une fois la quiétude rétablie parmi nous, de préparer quelque terrible surprise contre la colonie, ou les Hurons, ou les Algonquins, et peut-être les trois ensemble.L’assemblée solennelle de toutes les nations fut fixée aux Trois-Rivières pour l’été de 1645.Elle eut lieu en effet, mais une année ne s’était pas écoulée après cette prétendue réconciliation que la hache était levée de nouveau.La France restait plongée au plus fort de la guerre de Trente ans et ne songeait au Canada que le moins possible.Vingt-deux soldats, partis pour protéger le convoi des hurons, en 1644, passèrent l’hiver dans leur pays et furent de retour en 1645, à temps pour assister 'aux conférences de la paix aux Trois-Rivières.Leur paie consistait en une part des bénéfices de la traite du castor.Le Journal des Jésuites dit : “ Ces soldats AU XVIIe SIÈCLE 389 logèrent chez nous aux Hurons et vécurent à notre table.Ils retournèrent un an après, jour pour jour, car étant arrivés aux Hurons le 7 de septembre, ils arrivèrent à Montréal, avec soixante canots hurons, le 7 de septembre de l’année d’après.Ils revinrent chargés de quantité de castors pour trente ou quarante mille francs.” Les Pères Jésuites se plaignaient de ce que, dans le règlement des comptes de cette expédition, on leur avait fait tort d’une forte somme.Nous n’avons pas les pièces du litige, c’est pourquoi il nous est impossible d’apprécier la la réclamation des Pères.Le Père Brebeuf, parti pour les Hurons en 1644, y demeura jusqu’à son martyre, en 1649.Le Père Chabanel, parti également en 1644, ne devait pas revenir : il fut tué en 1649.Le Père Simon Lemoyne figure encore au pays des Hurons en 1644, mais de ce moment jusqu’à 1655, nous perdons sa trace.Le Père Léonard Garreau paraît avoir vécu chez les Hurons de 1644 à 1649 ; ensuite il les avait suivis dans leur émigration vers le nord ; il reparut à Québec, en 1652, amenant des familles huronnes qui se réfugièrent à l’île d’Orléans.Le Père Bressani, capturé en 1644, avait été racheté par un hollandais et avait fait le voyage de Rome, puis était revenu au Canada assez tôt pour se trouver aux conférences delà paix en 1645.Au mois de septembre de cette année, il partait pour le pays des Hurons, d’où il revint en 1648, pour retourner sans retard ; il en redescendit définitivement en 1649.Le Père Poncet, de 1645 à 1650, demeura aussi chez les Hurons.Le lecteur comprendra bien que les missionnaires ne faisaient pas que passer au milieu des nations sauvages, mais qu’ils y demeuraient, et y avaient établi un foyer, d’où leurs membres rayonnaient à des distances considérables.C’était l’occupation réelle du pays, sinon sa domination entière.Le noyau de ces courageux pionniers ne s’est pas augmenté, c’est vrai ; et de là est venu le malheur qui nous a dérobé une première fois le Haut - Canada.Cependant nous occupions ce territoire longtemps avant les Anglais, les Hollandais et les Suédois, voilà notre’part de gloire,—elle est assez belle.Et ce fait est tellement peu contestable que les souvenirs locaux n’accordent qu’aux Français la première occupation de la province d’Ontario.Dominique Scot, serviteur des Pères Jésuites au pays des Hurons depuis 1634, retourna en France l’année 1645.Avec lui était descendu Charles Lemoyne, après quatre années de service, le même^Charles Lemoyne qui fut le premier seigneur de Lon- 390 LE PAYS DES GRANDS LACS gueuil, le père de d’Iberville, et de six ou sept autres garçons, tous des héros.Un français nommé Caron, qui avait découvert, en février 1646, le corps du Père de Noue gelé sur les glaces près de Sorel, partit de Québec, au mois de mai suivant, pour le pays des Hurons, au service des Pères Jésuites.C’est probablement le même que l’on retrouve, de 1645 à 1666, accompagnant les Pères dans leurs voyages aux Hurons, à Gaspé et ailleurs.Il devait être de l’âge, et peut-être était-il le frère, de Robert Caron établi au Château-Richer avant 1636, ancêtre du feu lieutenant-gouverneur de Québec et du présent ministre de la Milice.Pierre Cochon, qui avait passé cinq ans au pays des Hurons pour le compte des Jésuites, revenait à Québec, au mois d’août 1646.Il y avait, avec lui, Gilles Bacon, Daniel Carteron, Jean Lemercier, Chouart des Groseillers, Racine, etEustache Lambert, lequel s’était donné aux Jésuites et remonta, cette même année, en compagnie de ceux qui précèdent.Avec eux partirent le Frère Masson et un serviteur nommé Desforges.Ces “ voyageurs ”, qui n’étaient pas ce que l’on a appelé plus tard des “ coureurs de bois ” lorsqu’il y eut une classe de gens allant à l’aventure parmi les sauvages, étaient tous des engagés de la compagnie de traite, ou des employés des Jésuites.Quelques-uns portaient le titre de “donnés” parce qu’ils s’étaient consacrés au service des missionnaires et formaient corps avec eux, bien que dans le grade le plus inférieur.Mentionnons d’autres hommes de ce temps, qui fréquentaient les pays d’en haut sous ces différentes qualifications : Jean et Charles Amyot, Pierre Boucher, Jean Boyer, Nicolas Giffard, Nicolas Lefauconnier, François Marguerie, François Petitpré, Pierre Radisson, Dominique Scot et Guillaume Couture.La moitié au moins des personnes ici nommées se sont mariées par la suite et ont fondé des familles dans le Bas-Canada.Dans ce petit groupe de français qui les premiers virent la région des grands lacs, il n’y avait pas d’aventuriers, selon le sens que ce mot comporte aujourd’hui.Tous avaient du reste l’esprit d’aventure, c’est-â-dire le sentiment chevaleresque qui pousse certains hommes à affronter l’inconnu.Ils étaient capables de tout, sauf de mauvaises actions.La plupart d’entre eux étaient instruits, bien au delà de ce que l’on suppose chez un ami des sauvages.N’allons pas confondre ces premières explorations de nos contrées avec les enfants indisciplinés qui, plus tard, méritèrent la qualification de “ coureurs de bois ”.A vrai dire les coureurs de bois n’ont pas eu les mérites des AU XVIIe SIÈCLE 391 découvreurs ; ils ont même encouru la censure des autorités de leur temps.— Mais quels qu’aient été les égarements de ceux-ci, nous n’osons pas trop les blâmer attendu qu’ils répandirent au loin le nom français.Ils développèrent l’esprit d’aventure, que les “ donnés” des Jésuites possédaient mais aussi qu’ils subordonnaient à la dictée de leurs chefs.Nous parlerons de ceci plus loin.Pierre Cochon était contemporain de Jean Cochon, établi à la côte de Beaupré, et dont la famille est devenue très nombreuse.De Jean descendaient le lieutenant-gouverneur de Manitoba et l’historien Laverdière.Gilles Bacon, établi aussi à la côte de Beaupré, a laissé parmi nous une nombreuse postérité.Médard Chouart des Groseillers occupe une large place dans l’histoire de son temps.Etienne Racine a fondé sa famille sur la côte de Beaupré.Eustache Lambert devint marchand à Québec.Les Amyot ont prospéré dans la ville et les environs de Québec.Pierre Bouchera brillé dans les annales du Canada.Nicolas Giffard portait le même nom de famille que le seigneur de Beauport.François Marguerie a eu une belle carrière comme interprète.Pierre Radisson est une célébrité du XVIIe siècle dans les affaires delà baie d’Hudson.Guillaume Couture fut un personnage marquant parmi nous ; il est entré dans l’histoire.Nous pourrions écrire sur chacun de ces hommes une longue notice biographique.Quant à Daniel Carteron, Jean Lemercier, Jean Boyer, Nicolas Lefau-connier, François Petitpré, Dominique Scot, ils se retrouvent, ça et là, dans la chronique de la première moitié de leur siècle, mais aucun ne paraît s’être marié.Il y avait donc, à part les missionnaires, de 1634 à 1650, tout un groupe de français qui avaient intelligemment parcouru les contrées lointaines et qui pouvaient en parler.A la vue des merveilles que la nature déroulait sous leurs yeux, ces “ voyageurs ” ne pouvaient manquer de ressentir une vive impression, et de retour sur les bords du Saint-Laurent, ils racontaient, en les poétisant, comme toujours, les choses extraordinaires dont ils avaient été les témoins.Les quelques centaines d’âmes qui composaient alors notre colonie se trouvaient ainsi renseignées, au jour le jour, sur les découvertes de l’ouest, sans se demander s’il plaisait ou non aux géographes européens d’enregistrer ces connaissances nouvelles.Médard Chouart des Groseillers qui, dès cette époque, figure dans l’histoire des grands lacs, avait visité le lac Supérieur en 1645, et il en rapportait de3 échantillons de cuivre, et même d’or, 392 LE PAYS DES GRANDS LACS disait-on.D’apres son rapport, la paix générale, proclamée aux Trois-Rivieres, avait été annoncée jusqu’à la baie Verte, et par suite, les Français se proposaient de pénétrer chez les Puants, pour découvrir le chemin du Pacifique.En septembre 1646, Chouard, Bacon, Lambert, Cochon, Lemercier, Carteron, Racine, retournèrent dans l’Ouest.Le Pere Jérôme Lalemant, qui venait d’être appelé à Québec, en qualité de supérieur, écrivait avant que de partir du pays des Hurons, l’été de 1645 : “ Si nous n’avions que les Hurons à convertir, encore pourroit-on peut-être penser que dix et vingt mille âmes ne sont pas une conquête si considérable qu’il faille s’exposer a tant de hazards et essuyer tant de périls pour les gagner a Dieu.Mais nous ne sommes qu’à l’entrée d’une terre qui, du côté de l’occident jusqu’à la Chine, est remplie de nations plus nombreuses que les Hurons.Vers le midi, nous voyons d autres peuples innombrables, où on ne peut avoir accès que par cette porte où nous sommes.Des sept Eglises que nous avons ici, il y en a six à demeure.La première, en notre maison de Sainte-Marie; les cinq autres dans les cinq principales bourgades des Hurons : de la Conception, de St-Joseph, de St-Michel, de St-Ignace et de St-Jean-Baptiste.La septième, dite du St-Esprit, est composée d’Algonquins, qui ont hiverné, cette année, plusieurs nations ensemble, sur le grand lac de nos Hurons, environ à vingt-cinq lieues de nous.” 1 Toujours et partout, dans les lettres des Jésuites, le fait géographique se dessine.Laissons à ces religieux l’illusion que les peuples lointains se transformeront en prenant nos croyances! il n’en est pas moins vrai que les grandes découvertes de 1635 à 1660 leur sont dues uniquement.La Mère de l’Incarnation disait, le 3 octobre 1645 : “ Le révérend Pere Poncet est parti pour aller catéchiser les Népissiriniens, qui sont à trois cents lieues d’ici (Québec), et peut-être ira-t-il plus loin.C’est un excellent missionnaire, aussi bien que le révérend Père Bressani qui est avec lui.” Le Père Paul Ragueneau écrivait du pays des Hurons, le 1er mai 1646: “ En chacune de ces Eglises nous avons bâti des chapelles assez raisonnables; nous y avons pendu des cloches qui se font entendre assez loin, et, partout, la plupart des (Sauvages) chrétiens sont si soigneux d’assister à la messe, qui se donne au lever du soleil, et le soir de venir aux prières, avant même que le son de la cloche les en ait averti, qu’il est aisé de 1.Relation, 1645, pp.44, 51. AU XVIIe SIÈCLE 393 voir que cette diligence est ensemble une des causes et un fruit de leur ferveur.Outre les Nipissiriniens auxquels, depuis quelques années, nous avons annoncé la foi, et dont quelques-uns de remarque étoient déjà chrétiens, il se trouva, par bonheur, dans le dernier hivernement, une autre nation d’Algonquins, nommés Achirigouans, dont le pays tire vers l’occident, approchant des peuples du Sault, des Aoueatsiouaenronnons, c’est-à-dire qui habitent les côtes de la mer, et d’autres nations, très nombreuses, avec lesquelles ils ont leur principal commerce et de très grandes habitudes.Nous souhaitions, depuis longtemps, de gagner à la foi quelqu’un de cette nation, afin par ce moyen de donner entrée à l’Évangile vers tous ces autres peuples qui jamais n’en ont eu connaissance ” 1.Le Père ajoute qu’il y eut, cet hiver de 1645-46, un achirigouan très intelligent qui se fit chrétien et répandit ensuite la foi parmi ses nationaux.Les Achirigouans demeuraient à l’entrée de la rivière des Français et étaient connus depuis longtemps.Au nord d’eux étaient les Amikoués.Le Père Ragueneau nomme Aoueatsiouaeronons un peuple de la mer, que nous prendrions pour les Sioux si le nom ne ressemblait aussi à celui des Puants.La Mère de l’Incarnation parle de ces nations dans sa lettre du 10 septembre 1646: “ Les lettres que nous avons reçues de3 Hurons, dit-elle, nous ont appris qu’on a découvert un nouveau pays et que l’on en a trouvé l’entrée.C’est la nation des Gens-de-Mer, appelés en sauvage Ouinpegouekikimouek.Ce sera une grande mission, où l’on espère s’étendre avec avantage, parce que ces peuples sont nombreux et sédentaires, par le moyen desquels on en découvrira encore d’autres pour les donner à Jésus-Christ, car on y va travailler fortement.Et même l’on va risquer de courir sur une grande mer qui est au delà des Hurons, par laquelle on prétend trouver le chemin de la Chine.Par le moyen de cette même mer, qui est douce, on espère encore découvrir plusieurs pays sur les côtes et dans les terres.” Les Gens-de-Mer ou Puants étaient connus depuis des années, mais il est évident que le projet conçu en 1645-46 de leur envoyer des missionnaires les faisait regarder par la Mère de l’Incarnation comme un peuple tout nouvellement révélé aux Français.La grande mer qui est au delà des Hurons, c’est le lac Supérieur, encore imparfaitement compris.Les Iroquois avaient levé la hache de guerre, l’automne de 1646, au moment où le Père Jogues s’embarquait aux Trois- 1.Relation, 1646, pp.56, 81-2.26 394 le pays des grands lacs Rivières pour aller passer l’hiver parmi eux.Le missionnaire fut assommé d’un coup de hache et l’on fit périr Lalande, son domestique.Le fort Richelieu (Sorel) avait été laissé sans gardes.Les Iroquois le brûlèrent.Bientôt après, leurs bandes se répandirent â la sourdine pour surprendre les chasseurs dans les environs du fleuve.Lutter contre les Iroquois était impossible.Nos alliés, les Algonquins, avaient pour tout partage la bravoure individuelle, et la ressource de se replier sur les Trois-Rivières, Sillery ou Québec.Les Iroquois avaient des plans d’opération ; ils agissaient avec ensemble ; ils pouvaient se réfugier dans des lieux où personne n’osait les poursuivre, pas même les Français, qui manquaient de soldats.La partie était inégale et le résultat évident.Si Mazarin, premier ministre du jeune Louis XIV, eût compris ce qu’il avait à faire, la France anéantissait, en une campagne, le seul obstacle qui s’opposât à l’établissement de sa puissance dans le nord de l’Amérique.Il préféra user ses forces dans les intrigues de cour.Son inaction ouvrit la liste des bévues coloniales, que la France devait payer si cher.La petite nation algonquine des Ononchataronons ou de l’Iroquet, qui habitait entre la rivière Ottawa, Kingston et la ville d’Ottawa aujourd’hui, abandonnait graduellement son pays pour se rapprocher des Trois-Rivières.L’automne de 1646, cette émigration était complétée.La seule traite de pelleteries qu’il y eut aux Trois-Rivières, l’été de 1647, fut par la visite des Attikamègues du Saint-Maurice et quelques Iroquets.Comme les Hurons ne descendaient pas, à cause de la guerre, les Pères Jésuites confièrent leurs lettres aux Attikamègues, qui se chargèrent de les faire parvenir aux sauvages leurs amis, en rapport avec les missionnaires de la baie Géorgienne.Au commencement de l’année 1647, deux andastes allèrent offrir aux Hurons de les aider contre les Iroquois.Ces sauvages, dit le Père Ragueneau, “ sont peuples de langue huronne et de tous temps alliés de nos Hurons.Ils sont très belliqueux et comptent, en un seul bourg, treize cents hommes portant armes.” 1 Les Hurons députèrent Charles Ondaaiondiont pour aller expliquer aux Andastes l’état des choses, et celui-ci s’acquitta de la tâche avec un talent remarquable.2 Charlevoix dit : “ L’occasion était belle pour reprendre sur les Iroquois la supé- 1.Relation, 1648, p.58.2.Sur les Andastes, voir Champlain 520, Bressani 320. AU XVIIe SIÈCLE 395 * riorité que les Hurons avaient eue autrefois, mais ils ne voulurent en profiter que pour se mettre en état .de parvenir à une bonne paix ; et parce qu’ils n’avaient pas pris les moyens les plus sûrs pour y réussir, qui était de se bien préparer à la guerre, ils furent les dupes de la mauvaise foi et des artifices de leurs ennemis.Il y a même bien de l’apparence qu’ils remercièrent les Andastes, ou du moins qu’ils ne firent pas ce qu’ils devaient pour profiter des offres de cette nation, et en effet, je ne trouve aucune expédition de ces Sauvages en leur faveur.Ainsi, la trop grande confiance des Hurons fut proprement ce qui commença de les affaiblir et ce qui acheva de les perdre, car tandis qu’ils s’amusaient â négocier avec les Onnontagués, les Agniers et les Tsonnontouans tombèrent à l’improviste sur deux grands partis de chasse de la bourgade de St-Ignace et les défirent entièrement.On fut ensuite quelque temps sans entendre parler d’aucune hostilité, et il n’en fallut pas davantage pour replonger les Hurons dans leur première sécurité.” Le Père Ragueneau écrivait du pays des Hurons, le 16 avril 1648 : “De la nation Neutre, tirant jusqu’au midi, on trouve un grand lac quasi de deux cents lieues de tour, nommé Erié, qui se forme de la décharge de la Mer Douce, et qui va se précipiter par une chute d’eau d’une effroyable hauteur dans un troisième lac nommé Ontario, que nous appelons lac Saint-Louis.Ce lac nommé Erié était autrefois habité, en ses côtes qui sont vers le midi, par de certains peuples que nous nommons la nation du Chat, qui ont été obligés de se retirer bien avant dans les terres pour s’éloigner de leurs ennemis, qui sont plus vers l’occident.Ces gens de la nation du Chat ont quantité de bourgades arrêtées, car ils cultivent la terre et sont de même langue que nos Hurons.” 1 D’après la Relation de 1648, p.48, il y avait cette année quarante-deux français dans les dix missions des Lacs ; sur ce nombre on comptait dix-huit Pères ou Frères de la Compagnie de Jésus.Au printemps de 1648, le Père Ragueneau écrivait du pays des Hurons que, depuis huit mois une nouvelle mission était commencée à Pile Manitoualin, “ qui a de tour environ soixante lieux dedans notre Mer Douce, tirant vers l’occident.Cette île, ajoute-il, se nommej Ekaentoton, qui a donné son nom aux peuples qui l’habitent ; nous Pavons nommée l’île de Sainte-Marie.”2 , 1.Relation, 1648 p.62.2.Relation, 1649, p, 6-26. * 396 LE PAYS DES GRANDS LACS Le même Père écrivait du pays des Hurons, le 16 avril 1648 : “Les côtes orientales et septentrionales du lac Huron sont habitées de diverses nations algonquines: Outaouakamigouk, Sakahiganiriouek, Aouasanik, Atchougue, Amikouek, Achiri-gouans, Nikikouek, Michisaguek, Paouitagoung, avec toutes lesquelles nous avons grande connaissance.Ces derniers sont ceux que nous appelons la nation du Sault, éloignés de nous un peu plus de cent lieues, par le moyen desquels il faudrait avoir le passage, si on voulait âller plus outre et communiquer avec quantité d’autres nations algonquines plus éloignées, qui habitent un autre lac, plus grand que la Mer Douce, dans laquelle il se décharge par une très grande rivière fort rapide, qui avant que mêler ses eaux dans notre Mer Douce fait une chute ou un sault qui donne le nom à ces peuples, qui y viennent habiter au temps que la pêche y donne.Ce lac supérieur s’étend au nord-ouest,c’est-à-dire entre l’occident et le septentrion.” Le terme de ‘Mac Supérieur ” est resté appliqué à la nappe d’eau en question.“ Une péninsule ou détroit de terre assez petit sépare ce lac supérieur d’un autre troisième lac, que nous appelons le lac des Puants, qui se décharge aussi dans notre Mer Douce par une embouchure qui est de l’autre côté de la péninsule, environ dix lieues plus vers l’occident que le Sault.Ce troisième lac s’étend entre l’ouest et le surouest, c’est-à-dire entre le midi et l’occident, plus vers l’occident, et est quasi égal en grandeur à notre Mer Douce.Il est habité d’autres peuples, d’une langue inconnue, c’est-à-dire qui n’est ni algonquine ni huronne.Ces peuples sont appelés les Puants, non pas à raison d’aucune mauvaise odeur qui leur soit particulière, mais à cause qu’ils se disent être venus des côtes d’une mer fort éloignée, vers le septentrion, dont l’eau étant salée, ils se nomment les peuples de l’eau puante.“ Mais revenons à notre Mer Douce.Du côté du midi de cette Mer Douce ou lac des Hurons, habitent les nations suivantes, algonquines, Ouachaskesouek, Nigouaouichirinik, Ontaanak, qui sont toutes alliées de nos Hurons, et avec lesquelles nous avons assez de commerce (de bons rapports) ; mais non pas avec les suivantes, qui habitent les côtes de ce même lac, plus éloignées vers l’occident, savoir : les Ouchaouanag, qui font partie de la nation du Feu ; les Ondatouatandy et Ouinepegong, qui font partie de la nation des Puants.“ Si nous avions et du monde et des forces, il y a de l’emploi pour convertir ces peuples plus que nous ne pourrons avoir de vie; mais les ouvriers nous manquant, nous n’avons pu en entreprendre qu’une partie, c’est-à-dire quatre ou cinq nations AU XVIIe SIÈCLE 397 de ce lac, en chacune desquelles nous avons déjà quelques chrétiens, qui seront, Dieu aidant, la semence d’une plus grande conversion.“ Les Nipissiriniens, qui habitent les côtes d’un autre petit lac qui a de circuit environ quatre-vingts lieues, sur le chemin que nous faisons pour descendre à Québec, à septante ou quatre-vingts lieues des Hurons, ont reçu une instruction plus pleine et plus continue que les autres: comme aussi ce sont eux par où nous commençâmes, il y a déjà quelques années, cette mission des nations algonquines que nous nommons la mission du Saint-Esprit.La seconde mission, que nous commençons cette année, a pris le nom de la mission de Saint-Pierre.” 1 Outre l’étendue des connaissances géographiques acquises, ces lettres des missionnaires indiquent un vaste plan de découvertes qui serait suivi, à mesure de son exécution, du développement des colonies religieuses, et cela en peu d’années.Si nous reportons nos regards à 1634-1648, nous sommes encore plus étonnés de ce qui s’est accompli dans ce sens, durant le court espace de quatorze ans, que nous ne le serions peut-être en supposant que les Jésuites eussent pu continuer leurs travaux un autre quart de siècle, car, selon toute probabilité, ils se fussent avancés en 1673 jusqu’aux bouches du Mississipi et aux Montagnes-Rocheuses.Les événements vinrent de toutes parts arrêter ces progrès.C’est en 1648 que termina, par le double traité de Westphalie, la guerre de Trente ans, dans laquelle la Suède, les Pays-Bas, l’Allemagne, la France, l’Espagne, Venise et Rome avaient pris part.L’Espagne, qui venait de signer un traité particulier avec les Pays-Bas, refusa d’accéder aux conditions de la paix et continua la guerre contre la France.Cette dernière puissance recevait, en vertu du traité de Westphalie, l’Alsace et les Trois-Evêchés.Les Hollandais ou gens des Pays-Bas frappèrent en cette circonstance une médaille d’argent, et — chose curieuse — un exemplaire de ce document historique a été trouvé, en parfait état de conservation, dans un champ du Wisconsin, près du Mississipi, en 1861 ; on se perd en conjectures sur la cause qui l’a fait tomber au centre de notre continent — mais les médailles voyagent plus facilement que les montagnes.2 1.Relation, 1648, pages 62-63.2.James D.Butler : State Historical Society of Wiscomin, VII.103. 398 LE PAYS DES GRANDS LACS La France restait donc avec des ennemis formidables sur les bras, et pour comble de malheur la guerre civile éclatait, cette même année, dans son sein.La fameuse journée des barricades ouvrit l’ère des troubles de la Fronde, qui durèrent cinq ans et appauvrirent le royaume, plus que ne l’avaient fait les trente années de luttes commencées en 1618.De 1640 à 1648 le nombre de colons arrivés au Canada est insignifiant, ce qui s’explique par le désarroi des affaires de France et les ravages des Iroquois aux portes de nos établissements.M.de Montmagny, déjà découragé, fut brusquement rappelé à Paris en 1648, et M.d’Ailleboust, son successeur, qui n’héritait pas d’une situation brillante, ne put qu'attendre le moment d’être remplacé par M.de Lauzon, lequel trouva le moyen d’aggraver l’état du pays en ne s’occupant à peu près que de ses intérêts personnels.Jamais, depuis les origines de la colonie de la Nouvelle-France, nous n’avions eu un aussi vaste champ à exploiter, ni tant d’invitations a nous étendre au loin.Les deux grandes contrées qui se nomment le Bas et le Haut-Canada, nous étaient connues ; nous y avions des postés fixes : ici les rendez-vous de la traite des pelleteries ; là les missions des Jésuites.Une sympathie, que l’on peut appeler générale, de la part des Sauvages, ouvrait à notre influence les portes de tout le continent: nord, ouest et sud, en partant de Québec.Ainsi avaient marché les choses, c’est-à-dire que pour cent lieues de pays que nous avions voulu connaître et exploiter, il y en avait mille à notre disposition.Les autres races européennes tâtonnaient encore sur les rivages de l’Atlantique et ne voyaient pas venir le jour où elles pourraient se tailler des provinces dans la carte inconnue des régions lointaines.L’élan du travail, les connaissances nécessaires à la réalisation d’un rêve prodigieux de domination, étaient du côté des Français.Mais quel écroulement que celui de si beaux projets, où tout devenait possible et où tout manqua à la fois ! Les Cent-Associés, péniblement obérés dans leurs finances, et aussi peut-être aveugles des choses du Canada, restreignaient leurs opérations de traite des pelleteries, qui eussent pu les enrichir, puisque décidemment les peuples sauvages venaient à nous ou nous appelaient chez eux ; les Cent-Associés, qui avaient contracté l’obligation de nous envoyer des cultivateurs pour fonder un centre de civilisation, se négligeaient au point que le Canada restait livré à lui-même, par conséquent à l’inaction qui résulte du manque de ressources en hommes et en argent ; et, brochant Jwr le tout, les embarras politiques de la France, avec la guerre AU XVIIe .SIÈCLE 399 des Iroquois! Ah ! que l’étude de l’histoire nous révèle d’étranges incidents, et combien nous avons sujets de regrets lorsque notre esprit se prend à vouloir faire l’analyse des épreuves subies par nos pères ! _ Au mois de juillet 1648, les Iroquois bloquaient les Trois-Rivières lorsqu’arrivèrent inopinément deux cent cinquante hurons conduits par cinq chefs de guerre renommes, avec le Père Bressani et trois français, et qui firent lever le siège de la place.Le Journal des Jésuites porte : “ Le 6 août partirent des Trois-Rivières les cinquante ou soixante canots hurons, qui embarquèrent vingt-six français, cinq Pères, un Frère, trois enfants, neuf travaillants et huit soldats, outre quatre qu on devait prendre à Montréal, une génisse et une petite pièce de canon.” Les Pères étaient François-Joseph Bressani, Adrien Daran, Gabriel Lalemant, Adrien Greslon, Jacques Bonin.Le Frère se nommait Louis-Nicolas Noirclair.Le voyage fut heureux et se termina au commencement de septembre.La plupart des personnes mentionnées dans les lignes qui précèdent périrent, sans doute, lors des massacres qui eurent lieu, quelques mois plus tard dans la région des lacs.Ce convoi de 1648 devait être, pour six années, le dernier qui se rendrait aux missions huronnes.Le Père Greslon resta au pays des Hurons du 6 août 1648 à juillet 1650 ; le Père Jacques Bonin, du 6 août 1648 au mois de juillet 1650 ; le Père Gabriel Lalemant, du 6 août 1648 au 17 mars 1649, où il fut martyrisé ; le Père Daran du 6 août 1648 au mois de juillet 1650.Il n’entre pas dans le cadre de cette étude de raconter par le détail l’anéantissement de nos entreprises au pays des grands lacs, en 1649-50, parce que les historiens en ont écrit des exposés abondants, et que les redire serait tout simplement paraphraser des pages immortelles.Tenons-nous en à la question géographique, laquelle contribue à la lucidité des faits d’ensemble.C’est dans ce but que nous avons entrepris de raconter l’histoire du pays des grands lacs.Le premier coup fut porté le 4 juillet 1648 à la bourgade St-Joseph, d’où les guerriers étaient absents.Le Père Antoine Daniel mourut percé de flèches et son corps fut jeté dans la chapelle incendiée avec tout le village.Ce qui peut-être arrêta les Iroquois dans la poursuite de leurs succès, fut la nouvelle que les colonies anglaises venaient d’envoyer à Québec des délégués pour s’entendre avec les Français.L’objet du commerce était le but de cette démarche.Charles I, 400 LE PAYS DES GRANDS LACS roi d’Angleterre, alors prisonnier de Cromwell, était regardér avec raison, comme condamné à mort, et les anglais de Boston se préparaient à s’émanciper du gouvernement de Londres.Comme les négociations traînèrent en langueur, les Iroquois attendirent.Vers le printemps de 1649, apprenant que Charles I avait été décapité et que, d’autre part, l’accord des Anglais et des Français devenait impossible à cause de ce régicide, ils se remirent en campagne.Le Père Ragueneau écrivait de la résidence de Sainte-Marie, le 1er mars 1649 : Nous avons onze missions : huit chez les Hurons, trois chez les Algonquins ; autant de Pères, choisis parmi les plus anciens, se partagent le travail.Quatre autres apprennent la langue ; ce sont ceux qu’on nous a envoyés l’année dernière .Trois Pères seulement restent à la maison .Malgré notre pauvreté, nous venons en aide à nos Sauvages ; c’est nous qui soignons leurs maladies, non seulement celles de Pâme, mais aussi celles du corps.Et je puis le dire, c’est un grand avantage pour notre religion.L’année dernière, nous avons ainsi donné l’hospitalité à plus de six mille hommes.Cette année la famine a désolé et désole encore présentement tous les villages environnants.” 1 Le 16 mars 1649, les Iroquois tombèrent par surprise sur les missions de St-Louis et de St-Ignace.Il y eut massacre général ou à peu près.Les Pères Jean de Brebeuf et Gabriel Lale-mant subirent, avant que d’expirer, des tortures inouïes.Le 17, Sainte-Marie fut attaquée, mais l’ennemi retourna ses forces contre le bourg de St-Louis où les Hurons subirent une défaite.C’est alors que fut proposé par les Hurons le projet de chercher refuge à Pile Manitoualin, et le 25 mai la colonie abandonna Ste-Marie pour cette destination.Le bourg de St-Jean fut emporté par l’ennemi et le Père Charles Garnier y périt.Le reste est connu.Tout plia devant les Cinq-Nations ; elles firent du Haut-Canada une annexe de leurs anciennes possessions.La forte ligne d’eau qui divise ici le nord du sud — le St-Laurent et les lacs Ontario et Erié — n’avait pas été défendue par les armes françaises.Non seulement les Iroquois en profitèrent, mais ils en conçurent l’idée que les blancs ne valaient pas les Peaux-rouges : terrible conclusion pour nous, au moment où toutes les ressources matérielles nous faisaient défaut ! 1.Carayon : Premières Missions, page 237. AU XVIIe SIÈCLE 401 L’été de 1649, après le grand coup des Iroquois sur les missions huronnes, une partie des sauvages échappés aux massacres se jetèrent dans les montagnes du pays de la nation du Petun, où trois Pères Jésuites avaient établi, quelques mois auparavant, trois missions.D’autres sauvages se réfugièrent dans l’île Saint-Joseph, au bas du saut Sainte-Marie, où il y avait une mission depuis près d’un an.Enfin un autre parti se dirigea vers l’île Manitoualin.En ce dernier endroit, les Pères Jésuites songèrent d’abord â transporter leur maison principale, vu que la contrée du lac Simcoe n’était plus habitable par suite des courses des Iroquois, 1 mais ensuite l’île Saint-Joseph eut la préférence.Le Père Ragueneau écrivait, le 13 mars 1650: “ Nous restons encore treize Pères dans cette mission, avec quatre Frères coadjuteurs, vingt-deux domestiques qui ne nous quittent jamais, et onze autres, gagés pour un temps plus ou moins considérable, six soldats et quatre enfants — en tout soixante personnes.”2 Cette lettre est datée de “ Sainte-Marie des Hurons ”, mais on voit en la lisant qu’il s’agit de la nouvelle résidence de l’île Manitoualin, où le nom de la mission-mère venait d’être transporté.Une note, placée à la page 314 des relations du Père Bressani, dit en substance que la première bande des Hurons se retira dans l’île Manitoualin.La deuxième se rendit aux Iroquois, espérant en être mieux traitée.La troisième chercha d’abord un asile dans l’île de Michilimakinac, mais, pourchassée par les Iroquois, elle se réfugia dans la baie Verte, et.plus tard s’avança vers le sud-ouest du lac Supérieur et fixa sa résidence sur le Mississipi.La quatrième demanda refuge à la nation du Chat, les Eriés, qui parlaient sa langue; tous furent exterminés ensemble.La cinquième est celle qui descendit à Québec et se fixa à Lorette.La désolation, la ruine, la terreur régnaient dans les deux Canadas.L’année 1649 fut tout entière remplie par la déroute de nos sauvages.Des groupes de Nipissiriniens, de Hurons, d’Algonquins et de tous les peuples du Haut-Canada, survenaient constamment aux Trois-Rivières et à Québec, chercher un refuge auprès des Français, déjà si éprouvés.La panique était la même partout dans l’Ouest.On s’attendait à voir les Iroquois déborder en force sur le St-Laurent et ravager toute la colonie.Il y eut en effet des coups de portés, mais isolément.Le Père Bressani, qui était descendu avec les Hurons, voulut repartir ; il dut retourner sur ses pas, tant les périls se mon- 1.Relation, 1649, p.26, 30.2.Carayon : Premières missions p.249. 402 LE PAYS DES GRANDS LACS traient inévitables en continuant la route.L’année suivante (juin) il repartit de nouveau, avec le Frère Feuville, Robert Lecoq, Jean Boyer, Charles Amyot, vingt-cinq ou trente français et autant de sauvages, sans pouvoir se rendre à destination, car tous les chemins étaient occupés par l’ennemi.C’en était fait, la civilisation reculait devant la barbarie, et ce désastre équivalait à la perte d’un empire.Les affaires du Canada étaient tellement décourageantes que le Père Jérôme Lalemant, supérieur, ainsi que MM.LeGardeur de Tilly, Jean-Paul Godefroy et Jean Bourdon, trois hommes éminents parmi nous, passèrent en France, l’automne 1650, pour aviser avec les autorités aux moyens à prendre dans une position aussi critique.Les habitants parlaient d’abandonner le pays.Les Pères Pierre Pijart, Greslon, Bressani et François Dupéron quittèrent en même temps le Canada.La mère-patrie avait bien d’autres embarras ! Les troubles de la Fronde suspendaient toutes les affaires, affaiblissaient le royaume et enrayaient le gouvernement.Et, comme si ce n’eût pas été assez de ces divisions intestines, Condé, à la tête des Espagnols, faisait la guerre à son propre pays.Que pouvaient gagner quelques pauvres colons du Canada en cherchant à faire valoir leurs droits au milieu d’un désordre semblable ?Nous gagnâmes à cette démarche d’avoir M.de Lauzon comme gouverneur ! Si maintenant l’on songe que le Canada aurait dû se trouver assez fort pour poursuivre les avantages que lui offraient ses découvertes, quel pas de géant l’Amérique eût fait durant le quart de siècle qui va de 1634 à 1660 ! Mais non ! Aucun progrès sur le Saint-Laurent, parce que tout se détraquait en France.Livrée à ses seules ressources et ayant la guerre sur les bras, notre petite colonie attendait le retour de la fortune et rêvait à ces lointaines expéditions qui devaient plus tard rendre fameux le nom français transporté dans le sud-ouest par les peuplades désormais errantes dont nous avions obtenu l’amitié.Ainsi, il y eut comme une semence de notre renommée chez les Illinois et les Sioux, que nous n’avions pas encore vus chez eux, lorsque les fugitifs allèrent leur demander asile, en racontant ce qu’ils savaient de nous.Le même mouvement des esprits avait eu lieu au Brésil lorsque, après l’abandon des côtes de la mer par les Français, les tribus du littoral communiquèrent leurs renseignements et leurs impressions aux peuplades de l’intérieur; — et quand ce furent les Portugais au lieu des Français qui reparurent pour la traite, les Sauvages ne les trouvèrent pas semblables à leurs anciens amis.Au Canada, ce furent à la fois les AU XVIIe SIÈCLE 403 Français et les Anglais qui rentrèrent au pays des grands lacs, mais ces derniers ne s’attiraient pas les sympathies des aborigènes : la place était prise dans les cœurs de cent tribus diverses.Terminons cet article par un résumé des événements qui se sont passés, de 1641 à 1650 : 1641 — Les Iroquois bloquent les Trois-Rivières.1642 — Les premiers colons arrivent sur l’île de Montréal ; les Iroquois enlèvent le Père Jogues ; construction d’un fort à Sorel ; mort du cardinal de Richelieu.1644 — Prise du Père Bressani; combat de la Place d’armes à Montréal ; arrivée d’une soixantaine de soldats de France et do quelques colons pour Montréal.1645.—• La Compagnie des Habitants remplace en partie les Cent-Associés ; on fortifie Montréal ; la paix est proclamée aux Trois-Rivières.1646—La guerre recommence ; Jean Bourdon et le Père Jogues vont chez les Iroquois ; le Père Jogues y retourne et est tué.1647 — Premier Conseil de la colonie ; le fort de Sorel brûle; mort de Piescaret, grand-chef algonquin.1648—M.de Montmagny est remplacé par M.d’Ailleboust.1650 — Jean-Paul Godefroy - et le Père Druillètes vont â Boston tenter de négocier un traité de commerce et de bonne entente générale.Population française de toute la colonie : sept cents âmes.Benjamin Sulte.
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