Le Canada-français /, 1 janvier 1890, No 3. Voyage en Grèce
VOYAGE EN GRÈCE II ATHÈNES, L’ACROPOLE (Suite.) On sort de l’Acropole par l’escalier des Propylées.De là on descend la colline pour se rendre à l’aréopage.Terrain vague, légèrement ondulé, dont l’aspect ne rappelle en rien la solennité 'du fameux tribunal.L’aréopage siégeait la nuit, — les Athéniens, toujours délicats, y jugeaient les coupables au milieu des ténèbres, comme s ils eussent rougi d’étaler au grand jour leurs maladies sociales.Une étroite vallée le sépare du Pnyx.Ici l’assemblée délibérative, là le tribunal exécutif ; c’est bien dans le caractère de ce peuple.A peine la discussion est-elle terminée et la décision prise, qu’on exige l’exécution du projet.La célèbre tribune s’élève au centre d’un plateau dominant l’Aréopage et regardant la mer.Thémistocle l’avait tournée dans cette direction pour que l’orateur pût montrer l’Océan et dire : Voilà le champ où vous devez déployer toutes vos forces, toute votre énergie ; par lui vous serez puissants et libres, et sans lui vous ne serez qu’un troupeau d’esclaves.Sous la tyrannie des Trente, on l’avait changée de position, comme pour détourner de l’esprit populaire l’idée des expéditions maritimes.On aperçoit encore une construction en pierre semi-circulaire que couronne une plate-forme d’un mètre carré, flanquée de deux petits escaliers.C’est là, paraît-il, la célèbre tribune.Nous avons gravi ces degrés, et, tout ému, notre pensée s’est reportée à Périclès, à Demosthènes, à Eschine.De quels accents ces lieux n’ont-ils pas retenti ?De quelles joutes oratoires n’ont-ils pas été témoins ?Et pas une pierre n’en commémore le souvenir ! Nous nous demandions si cette prétendue indifférence pour le passé n’est pas systématique.Peut-être, au fond, le voyageur à la recherche d’émotions intellectuelles préfère-t-il évoquer par la 320 VOYAGE EN GRÈCE pensée les héros légendaires de ces temps reculés : les Tkémistocles, les Aristide, les Alcibiade.Peut-être aussi laisse-t-on volontairement vide la place où ces grands hommes n’ont jamais eu de successeurs dignes d’eux.De 1 Aiéopage, un simple sentier nous conduit au Céphise.Oc n’est plus qu’un misérable ruisseau, qui vous guide dans la plaine où s’élève le temple de Thésée.On connaît la légende de ce demi-dieu.Nous avons même raconté dans un précédent chapitre, son fameux exploit contre le Minautaure, et la fin tragique de son père.Il était athénien de naissance, et son nom personnifiait chez les Grecs le triomphe de la vertu sur le vice.Après sa mort, Jupiter l’admit au nombre des divinités de l’Olympe.Les Athéniens qui le révéraient beaucoup, lui élevèrent ce temple longtemps avant celui de Minerve.Le monument est en parfait état de conservation.Bâti dans la plaine, il était à 1 abri des bombes du doge Morosini, et partant il n’a pas souffert comme le Parthénou.• Ce temple servit de modèle à Ictinus, qui l’a rajeuni en lui donnant un peu de l’élégance ionique.Dans le temple de Thésée, la colonne est lourde ; elle n’a que quatre diamètres et demi de hauteur.Les métopes comme le tympan n’ont aucune sculpture.Tout l’édifice se ressent de l’enfance de l’art.Maigre ces lacunes, il passera toujours pour un monument fameux, parce qu il est strictement soumis aux lois de la proportion.La période de l’ornementation n’est pas encore arrivée.Ce n’est que cinquante ans plus tard que le ciseau de Phidias portera l’architecture grecque à son plus haut degré de perfectionnement.Une courte promenade autour des murs de l’ancienne forteresse, nous conduit, à l’angle sud-ouest, devant l’odéon d’Hérode et le' Stade.Ce n’est plus qu’un amas de ruines ; et cependant la piste du Stade, durcie par les coureurs, est encore reconnaissable.Le théâtre de Bacchus est à l’extrémité sud-est.Entrons-y en mémoire d’Eschyle et de Sophocle.Les degrés de marbre, les fauteuils de l’hémicycle réservés aux prêtres, et les esclaves agenouillés soutenant la scène sont encore très bien conservés.Ces théâtres notaient pas couverts, et leurs décors aussi pri- VOYAGE EN GRÈCE 321 mitifs que possible, se réduisaient à bien peu de chose.Mais n’avait-on pas une toiture incomparable dans un ciel toujours pur ?et cette nature harmonieuse entre toutes ne valait-elle pas le plus merveilleux des décors ?Hans une semblable enceinte, quel enthousiasme ne devait-il pas éclater, lorsque les fameux chœurs d’Eschyle célébraient la victoire après les guerres médiques, et que, transportés d’orgueil et de joie, trente mille spectateurs se levaient comme un seul homme pour couronner l’auteur et le couvrir de lauriers ! Au sortir du théâtre de Bacchus, nous nous aventurons dans des rues étroites, marchant au hasard, sans guide, sans drogman, au devant des rencontres soudaines et imprévues.I ne de ces rues nous mène au monument de Lysicrate, appelé quelquefois la lanterne de Diogène, on ne sait trop pourquoi.C’est une construction circulaire dont l’entablement est soutenu par.six colonnes engagées, — une espèce de belvédère agréablement couronné par une lanterne corinthienne.On ne connaît pas exactement la destination de cet édifice ; on croit que le trépied d’Apollon y était déposé.Par la rue d’Eole—nom caractéristique — nous arrivons à la Tour des Vents.C’est la seconde construction circulaire d’Athènes, et la dernière perpétuant le souvenir de l’art grec.Des figures allégoriques représentant les souffles de l’air y sont sculptés, chacune tournée dans une direction appropriée.Ainsi Borée, vieillard à longue barbe, regarde le Nord ; et Zéphire, jeune homme d’une grande beauté, se tourne vers l’Ouest.Cette tour servait aussi d’horloge hydraulique ; une colonne de verre remplie d’eau indiquait, par une diminution graduelle, l’heure de la journée.Ici nous sortons de la période grecque pour ne plus rencontrer que des ruines romaines.Voici l’Agora, la fameuse place publique, traversée par l’Ilissus.Les Romains, peuple politique et guerrier, n’étaient pas artistes.En architecture ils n’inventèrent aucun style ; ils se contentèrent d’emprunter aux Grecs leurs trois ordres, qu’ils surchargèrent d’ornements disgracieux ou hors de saison.Une telle erreur de goût peut encore s’expliquer à Rome; mais en Grece, a Athènes, au pied de l’Acropole, ces monuments man- VOYAGE EN GRECE plient d’harmonie, et détonnent désagréablement avec les chefs-d’œuvre du siècle de Périclès.L’arc de triomphe construit par Adrien, grand admirateur d’Athènes, en est un exemple frappant.Bâti à deux étages superposés, ce qui était inconnu chez les Grecs, l’arc inférieur paraît écrasé par la construction supérieure; •t cela parce que les dimensions en largeur ne correspondent pas avec la hauteur.Une autre innovation fut le plein cintre; mais au moins, lui, avait-il sa raison d’être.Les Komains, n’ayant pas la même abondance de matériaux que les Grecs, inventèrent la voûte formée de pierres taillées en claveau, qui remplaçait comme résistance la plate-bande.Adrien construisit une nouvelle ville dans cet endroit, à lest le l’Acropole.Il lui donna son nom : Adrianopolis.Aujourd’hui l’arc de triomphe déjà mentionné et douze colonnes corinthiennes ornées de leur architrave, ruines du temple de .Jupiter, sont les seuls vestiges de sa domination et de la période romaine à Athènes.( )n a dû remarquer que l’ordre corinthien, à colonnes hautes couronnées d’un chapiteau à feuilles d’acanthe, est particulier à l’architecture romaine à Athènes.Les Grecs l’employèrent rarement, et toujours avec plus de sobriété dans les détails que leurs conquérants.Comme ce style caractérise la richesse, il eût été déplacé dans PAttique, où le sol était pauvre, et même insuffisant à nourrir ses enfants.Le dorique et l’ionique qui n’exprimaient pas la meme idee, ont toujours été employés parles Grecs de préférence au corinthien.Les Komains, vainqueurs du monde, et habitant un pays d une grande fertilité, trouvèrent dans cet ordre une nuance représentative de leur génie national.Ils l’adoptèrent donc, et se l’approprièrent.Voici notre excursion à travers l’architecture grecque complétée pour le moment.Nous avons visité et étudié tous les monuments d’Athènes.Nous avons vu la Grèce secouant la lourdeur des constructions égyptiennes ou indoues dans le temple de Thésée ; puis triomphante à l’Acropole, et malheureusement abâtardie par le contact de l’étranger, dans l’Agora. VOYAGE EN GRÈCE 323 Eu cela elle a suivi la marche inévitable et nécessaire des ¦choses de ce monde.Les chefs-d’œuvre de la sculpture grecque sont dispersés un peu partout, excepté en Grèce.Home, Londres, Paris possèdent les spécimens les plus précieux de la plus belle époque de cet art.Nous le savons, et cependant le musée d’Athènes nous attire quand même.Lorsqu’on ne s’attend pas à voir des merveilles, on est facilement contenté ; c’est ce qui nous arrive probablement, car nous sortons du musée, ravis de notre visite.Nos espérances ont été de beaucoup dépassées.Une statue de Minerve rappelle singulièrement l’œuvre capitale le Phidias, s’il faut en croire la description de Pausanias.La déesse est représentée debout, coiffée d’un casque orné d’un sphinx, légèrement appuyée sur son bouclier, cadeau de Thésée.Elle tient une Victoire ailée dans sa main droite.Cette Minerve, suivant la tradition, fut exécutée dans l’atelier de Phidias par un de ses élèves, tandis que le maître sculptait sa fameuse statue chryséléphantine.Il faut étudier cette œuvre dans tous ses détails, car elle représente l’idéal de la beauté féminine chez les Grecs.C’est le type sévère et majestueux, impassible et conscient de sa puissance.Le nez descend en ligne droite avec le front, ce qui donne une grande profondeur à l’œil.La bouche est admirablement arquée, quoique sans finesse.Enfin l’ovale des joues et du menton complète le plus harmonieux ensemble.Telle nous est apparue cette figure admirable, belle entre toutes.L’artiste a dans cette_statue fixé d’une manière définitive les raits de Minerve-Pallas, personnification de la sagesse divine, de b force triomphant sans ressentiment d’un adversaire redoutable.Dans une galle voisine, et faisant pendant à cette grande œuvre, un Mercure attire l’attention.C’est une réplique à l'Hermès TOlympie, sculpté par Praxitèle, le digne successeur de Phidias.Jamais la beauté humaine, la distinction unie à la vérité, l’élégance du maintien à la perfection des traits, n’ont été rendus avec autant de grâce et d’harmonie.Ce messager des dieux révèle le type idéal de l’homme, au même ï>oint que Minerve celui de la femme.Et cela n’est que la copie, 324 VOYAGE EN GRÈCE cir l’œuvre originale se trouve à Olympie, eu Elide, dans le nord du Féloponèse.Il faudrait cinq jours de voyage pour l’aller voir.Nous y renonçons, en maugréant contre ces Olympiens, qui gardent enfoui dans leurs pays le marbre le plus précieux du monde, le seul dont l’authenticité soit absolument indiscutable.Dans le jardin du musée on voit plusieurs sarcophages dont les faces sculptées représentent des enfants jouant entre eux, ou portant des fleurs et des fruits.Ce peuple concevait la mort comme un sommeil réparateur et prolongé, toujours sans souffrance ; c’est pourquoi il la personnifiait sous les traits d’un génie, celui du Ilepos, jeune homme aux formes sveltes et gracieuses.Cette idée poétique fait contraste avec nous, qui représentons la mort par un squelette hideux, enveloppé d’un suaire, armé d’une faux et d’un sablier.Les Grecs ont emporté avec eux la véritable notion du beau, le secret du gracieux et de l’aimable.Après avoir vécu de souvenirs, il est pénible de redescendre dans le terre à terre de la vie de chaque jour ; et la chose est plus douloureuse encore lorsque la comparaison entre le passé et le présent est tout à l’avantage du premier.Telles sont nos impressions en visitant la partie moderne d’Athènes.Tout nous y désenchante : les habitants, les monuments, l’aspect général de la ville.Quelle triste parodie de l’antiquité ! Pour de fervents admirateurs du passé de ce pays, qui croient à la religion du souvenir et des grandes traditions, quelle douche d’eau froide ! Notre hôtel est situé sur la rue Hermès, la principale artère de la ville.On y déjeune avec du miel de l’Hymette ; le garçon qui nous le sert a pour nom Ganimède ; l’échanson de Jupiter nous verse du saintorin comme aux dieux ; enfin un nommé Lycurgue se fait notre cicerone.Un moment, nous nous avisons de demander à ce dernier si son patron était l’orateur d’Athènes ou le législateur de Sparte.— C’est un grand homme de l’endroit, nous répondit-il.Telles sont les notions du peuple sur l’histoire du pays.Le lendemain, nous soumettons l’érudition de notre Lycurgue moderne à une nouvelle épreuve.Nous avions une course à faire dans la campagne, et nous nous adressâmes à lui pour qu’il nous VOYAGE EN GRÈCE retînt les services du nommé Phaéton, dont la réputation était très répandue non seulement dans le pays, mais à l’étranger.— Phaéton, nous dit-il.oui, Phaéton.attendez! Ma foi, je suis guide à Athènes depuis vingt ans, et je ne le connais pas.Il doit être mort.L’Athénien d’aujourd’hui n’a absolument rien de celui du siècle de Périclès.Après les conquêtes d’Alexandre, presque tous les habitants du pays furent transportés en Asie, à Alexandrie, dans la grande Grèce.Des Macédoniens les remplacèrent.Rome vint à son tour expulser les derniers survivants.Les Turcs, plusieurs siècles après, suivirent ces deux exemples, et peuplèrent la péninsule d’Albanais.Le Qrec moderne est donc un mélange d’Albanais et de Macédoniens, sans une goutte de sang hellène.C’est ce qui explique le type actuel ; l’air farouche, le regard eu dessous, le corps long et maigre, les jambes élastiques et bien laites pour la course dans les montagnes inaccessibles.On le rencontre encore quelquefois portant le costume national : la tête couverte du fez à gland noir retombant sur l’épaule, le corps serré dans un gilet brodé, et la fustanelle, espèce de robe très courte, toute plissée comme celle des danseuses dans les corps de ballet, laissant voir la jambe nue.La chaussure consiste en longs souliers à pointe recourbée, dont l’extrémité est ornée d’une touffe de laine noire.C’est la seule chose pittoresque dans l’Athènes moderne, et qui ait une véritable couleur locale.La ville par elle-même n’a aucun cachet ; ses hôtels “ à l’instar de Paris ” sont sans intérêt pour nous, qui sommes à la recherche de grandes choses de l’art et de l’histoire, Le palais royal, l’université, la cathédrale sont des constructions nouvelles, sans caractère, sans beauté, A peine méritent-ils un mgard en passant.>ln Grèce, plus que partout ailleurs, on sent que les dieux sont partis-, Chs de Martigny.(A suivre.)
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