Le Canada-français /, 1 janvier 1891, Chapitre vingt et unième
144 DIX ANS AU CANADA français une chaleureuse allocution qui lui valut les applaudisse" rnents les plus enthousiastes ; après quoi il annonça qu’il donnerait, l’année suivante, un prix de chimie agricole.A Saint-Hilaire, les habitants lui ayant présenté une adresse, il y fit une réponse très spirituelle, que les journaux s’empressèrent de reproduire.Le 16 septembre, M.Sullivan fut nommé juge ; M.Leslie devint secrétaire provincial et M.Merritt entra dans la cabinet comme président du comité du Conseil.Ces nouveaux arrangements furent critiqués par une partie de la presse, qui n’aimait pas à voir choisir ainsi les juges et les autres hauts fonctionnaires parmi les conseillers de la Couronne.La même presse censura également les nominations de conseillers législatifs, que le gouvernement fut obligé de faire vers cette époque, pour ne pas occasionner de collisions entre les deux branches de la Législature.Plusieurs conseillers nouveaux furent nommés dans l’intervalle entre la session de 1848 et celle de 1849.Ce fut une mesure exceptionnelle imposée par les circonstances.L’intention du gouvernement avait d’abord été de convoquer la législature pour le mois de novembre ; mais il était important, pour le règlement de la grande question du rappel des lois de navigation, que notre parlement siégeât en même temps que le parlement impérial, et comme celui-ci ne s’assemblait que dans, le mois de février, il fallait remettre la session à une époque ultérieure.Le parlement fut convoqué pour le 18 janvier.Cette session devait être célèbre dans nos annales politiques.CHAPITRE VINGT ET UNIÈME.Session de 1849.— Débat sur l’adresse.— Discours de MM.Papineau et La Fontaine.— Bill pour augmenter la représentation.— Bill d’élection.—Bill d’indemnité.— Discours virulents.- Tumulte dans les galeries.Le discours d’ouverture annonçait une amnistie générale en faveur des personnes impliquées dans les événements de 1837 et 1838,— l’abolition complète des restrictions mises à l’usage de la langue française,— la perspective d’obtenir bientôt pour les autorités provinciales le contrôle absolu du département des postes, et l’établissement d’un prix de port uniforme dans toute l’étendue de 1840 a.1850 145 des provinces britanniques de l’Amérique septentrionale.Il recommandait pareillement à l’attention des Chambres la question de l’augmentation de la représentation, le système de judicature, les lois municipales et celle des écoles dans le Bas-Canada, l’achèvement des canaux du Saint-Laurent, la passation d’une loi autorisant la vente de travaux locaux exécutés aux frais de la province, la création d’un fonds d’amortissement et la réorganisation de la dette provinciale.Ce discours fut lu par le gouverneur en personne, dans les langues anglaise et française.C’était quelque chose d’extraordinaire.Sous l’ancien régime, dans le parlement du Bas-Canada, le gouverneur lisait le discours du trône en anglais, puis le faisait lire en français par le président du Conseil législatif.Il y eut comme une explosion de joie chez les représentants canadiens français, et l’honorable D.-B.Viger ne put s’empêcher de s’écrier : Que je me sens soulagé d’entendre prononcer le discours du trône dans la langue de mes pères ! Le premier débat qui eut lieu dans cette session fut soulevé par une motion de sir Allan-1ST.MacNab, demandant la production de la correspondance échangée entre le gouvernement impérial et le gouverneur général, relativement à l’amnistie.Cette proposition fut appuyée par MM.Gugy, Sherwood (de Toronto), et surtout par l’honorable L.-J.Papineau, qui s’exprima avec beaucoup de chaleur sur les injustices commises par l’Angleterre envers les Canadiens durant les troubles de 1837-38.Elle fut repoussée par le gouvernement, qui prétendit que les communications en question étaient strictement confidentielles, et que d’ailleurs, comme ce sujet se rattachait aux matières de prérogative, ce serait manquer à la courtoisie due à Sa Majesté que de ne pas offrir un concours empressé à cette gracieuse et bienveillante attention.MM.Baldwin, La Fontaine et Cauchon parlèrent dans ce sens.La motion de sir Allan MacNab fut rejetée par 47 voix contre 18.La discussion sur l’adresse s’ouvrit le 22.M.Papineau proposa d’abord que le discours du trône fut pris en considération en comité de toute la Chambre, ce qui fut rejeté par 54 voix contre 5.10 146 DIX ANS AU CANADA Lu réponse à l’adresse fut proposée par M.X.Dumas, représentant du comté de Leinster.M.Dumas était un des avocats les plus distingués du barreau de Montréal.On s’attendait à un discours chaleureux, entraînant, énergique ; M.Dumas fut froid, timide, embarrassé ; on voyait qu’il n’était pas sur son terrain ; la connaissance des faits politiques lui manquait : en un mot, le discours de M.Dumas, comme on le disait alors, fut un fiasco.Le brillant avocat ne se releva jamais de cet échec, et à l’expiration de son mandat il se retira tout à fait de la politique.Après quelques mots de M.Witenball, qui secondait la motion de M.Dumas, le colonel Prince fit un discours dans lequel il reprocha amèrement au gouverneur d’avoir lu le discours du trône dans la langue française.Cette sortie était d’autant plus inconvenante que le colonel Prince représentait le seul comté du Haut-Canada où la population canadienne française fût quelques peu considérable.M.Papineau, qui lui succéda, ne partageait point ce sentiment-là du colonel Prince, mais sur tout le reste son opposition au ministère fut beaucoup plus violente.M.Papineau parla quatre fois sur l’adresse, deux fois en anglais et deux fois en français ; on calcula qu’il avait parlé eii tout pendant douze heures.Il va sans dire qu’il se répétait fréquemment; personne d’ailleurs n’eut plus que M.Papineau le talent de répéter les mêmes idées, les mêmes accusations, en les revêtant à chaque fois d’une nouvelle forme.L’Avenir publia quelques jours plus tard un discours qui fut considéré comme le résumé des quatre discours de M.Papineau.Xous le donnons en entier, parce qu’il contient l’exposé des sentiments professés alors par M.Papineau, sentiments qu’il continua à développer dans tout le cours de la session : “ .le me lève, dit M.Papineau, pour dire le peu de mots que j’ai à dire à l’occasion des circonstances qui ont accompagné la convocation du parlement provincial, cette année.Dans la manière qu’il a été ouvert, il y a quelque chose d’inaccoutumé.C’est un acte «de justice par trop agréable, trop digne d’approbation, de la part du souverain du pays, pour qu’on pût se permettre d’en faire un sujet de basses railleries, comme on s’en est permises.Le gouverneur a prononcé son discours en français et en anglais.Le rétablissement de la langue française dans le parlement canadien était un acte de stricte justice, que nous devait l’autorité constituée. de 1840 a 1850 147 Son Excellence reînplissait donc son devoir en agissant comme il l’a fait.Il l’a fait avec toute l’attention et la courtoisie qu’on devait en justice au peuple de cette province, et on doit lui en savoir gré.L’année dernière, j’ai été blesse, j’ai été profondément affligé dans l’occasion solennelle où le parlement a été convoqué de voir que le discours du trône n’eût pas été prononcé en langue française.Dans les usages du pays, cette pratique avait toujours eu lieu.Il est vrai que les gouverneurs, n’ayant pas toujours l’éducation qui semble inséparable de la langue du pays le plus civilisé de l’Europe, étaient souvent obligés de faire lire les discours par un de leurs subrogés ; mais toujours était-il lu dans la langue française.Il n’y a que depuis l’Union des deux provinces que cet acte de justice a été interrompu.“ La personne chargée ordinairement de lire le discours du gouverneur, quand il ne pouvait pas le faire lui-même, était l’Orateur du Conseil ; et comme il arrivait souvent que celui-ci ne connaissait pas lui-même très bien la langue de ses compatriotes, il martyrisait, la plupart du temps, tellement le discours, qu’on pouvait à peine le comprendre.C’est ainsi que l’Orateur du Conseil faisait dire au gouverneur qu’il désirait armer le plus tôt possible la malice canadienne.Le mot malice canadienne était, comme à dessein, toujours substitué au mot milice canadienne.Le discours, cette année, a été prononcé en français avec dignité et d’une manière propre à faire honneur aux sentiments de celui qui l’a prononcé, et à lui mériter la reconnaissance du pays.“ Ceci posé, jè dis que, quant à tout le reste de cette adresse, je n’y vois rien de louable, mais beaucoup à blâmer, beaucoup à reprendre ; je ne sais pas si c’est un piège tendu à cette Assemblée, ou si l’on a bien calculé la portée du discours qu’on a mis dans la bouche de Son Excellence.Toujours le second paragraphe de cette adresse nous entraînerait-il à compromettre le pays plus qu’il ne l’a jamais été, si nous l’acceptions sans explication* sans protestation.Voici ce paragraphe : “ Que cette Chambre a l’assurance que les preuves qu’a don-“ nées le peuple du Canada, pendant cette période d’excitation et “ de malaise général, de son amour de l’ordre et de sou attache-“ ment à ses institutions, tendront à asseoir le crédit de la province “ sur une base plus solide et à l’avancement de sa prospérité.” 148 DIX AXS AU CANADA “ \ oil;'), monsieur l’Orateur, à -mon avis, le ministère libéral àr peine monté au pouvoir, qui déjà fait un pas rétrograde, qui descend, qui se rabaisse jusqu’à jouer le rôle du ci-devant Conseil spécial de lord Sydenham.Cet éloge sans mesure, cet éloge insensé, que nous font nos ministres, de la constitution bâtarde qui a été imposée au pays ; cet éloge sans restriction de l’acte d’Union, met les membres du cabinet soi-disant libéral en contradiction directe avec eux-mêmes ; il contraste on ne peut plus avec leur passé, avec leurs protestations (quand ces protestations pouvaient leur profiter et les porter au pouvoir) contre l’acte d’Union.Eien de plus opposé, de plus contradictoire, que leur conduite dalors, et celle d’aujourd’hui; que leurs déclarations sur les hustings et leurs déclarations du jour.Quoi ! l’acte d’Union a-t-il donc subi des changements tels que nous devions maintenant donner une approbation entière à ce que nous avions été si unanimes d’abord à condamner?Mais on veut faire contraster lacté d’I nion avec l’acte de constitution qui nous régissait auparavant : on met ces deux constitutions en contraste, pourquoi ?Pour prouver que celle-ci ne doit plus autoriser, soulever aucune réclamation.“ Néanmoins, le 23 juin 1841, les membres libéraux de la Chambre d’alors, qui sont les mêmes que ceux d’aujourd’hui, qiû votaient dans un sens en 41, et qui votent dans un sens contraire en 49, voulant toujours néanmoins conserver le même nom, ces mêmes membres libéraux s’exprimaient dans les termes suivants : “ Nous regrettons que la province du Bas-Canada n’ait pas été “ consultée sur la constitution qui est substituée à celle qui exis-“ tait par l’acte de 1791, et qu’il y ait des passages, dans l’acte “ qui constitue actuellement le gouvernement des Canadas, qui *’ sont contraires à la justice et aux droits communs de sujets “ britanniques.” •(Signé) “ Armstrong, Baldwin, Bouthillier, Christie, Hixcks, Morin et Price.” “ Cette profession de foi si sage était appuyée par les hommes mêmes qui viennent nous dire, sans rougir, que la tranquillité du pays est due à la sagesse, à la supériorité de nos institutions ! Et ces hommes-là veulent se faire donner le titre de libéraux, ils se plaisent à se le donner entr’eux ! Us veulent prendre le nom de de 1840 a 1850 149 libéraux maintenant encore, qu’il y a une contradiction si palpable, •si flagrante, entre leur doctrine d’alors et celle d’aujourd’hui.Loin -de penser comme eux, je trouve la constitution sous laquelle nous sommes régis extrêmement fautive, extrêmement tyrannique et démoralisatrice.Conçue par des hommes d’état au génie aussi étroit que malfaisant, aussi petit qu’était grand un de ceux qui, dans des circonstances plus heureuses, avaient préparé l’acte de 91, elle n’a eu jusqu’ici, et ne peut avoir dans la suite, que des effets dangereux, des résultats ruineux et destructifs.Je proposerai donc un amendement au paragraphe de l’adresse auquel je fais allusion.“ Mais avant, je ferai remarquer que ce sont des considérations ¦singulièrement sordides, que d’annoncer pour récompense, à un peuple dont on approuve la tranquillité, dont on dit que sa tranquillité est louable dans des circonstances extraordinaires, dans des circonstances où le inonde entier est soulevé comme sous l’effet d’un volcan, où l’on aurait pu en conséquence s’attendre à ce que cette surexcitation, qu’il y avait dans toute l’Europe,«aurait pu avoir ici du retentissement ; que d’annoncer, dis-je, à un peuple, ou plutôt, que de lui dire : Pour te punir d’une conduite si méritoire, dans des circonstances aussi difficiles, tu peux espérer que bientôt le crédit public va revivre ! Pour des libéraux qui l’eussent été dans le cœur et non seulement sur les lèvres et à l’extérieur, il y avait bien d’autres conclusions, il y avait des conclusions infiniment plus nobles, infiniment plus honorables et pour le gouvernement et pour le peuple, à tirer de la tranquillité qui règne, je dirai, à un degré lamentable, dans la province.C’est, entr’autres, que le peuple qui savait ainsi aimer l’ordre, ne renonçait pas pour cela au désir d’obtenir plus de liberté, n’était pas insensible à l’injustice de l'acte d’Union des deux Canadas, mais que pour prix de cette tranquillité, il méritait la confiance des autorités supérieures, que le temps était venu où l’on pouvait lui accorder de larges libertés.Puisqu’on nous invite donc aujourd’hui à louer ce qu’on a blâmé et repoussé courageusement dans d’autres temps, ce que, je suis sûr, la grande majorité du pays condamne encore, c’est-à-dire l’acte d’Union; je ne crois pas que cette Chambre puisse, en honneur, en conscience, voter ce paragraphe de la présente adresse, mais qu’on doit au pays, qu’on se doit à soi-même, d’y substituer des amendements, exprimant les vœux bien connus 150 DIX ANS AU CANADA de la nation.Je lirai donc celui que je tiens ici et que je crois-approprié aux circonstances : “ Que cette tranquillité que le peuple des Canadas a su con-“ server au milieu de l’agitation profonde et générale qui a poussé “ les nations les plus éclairées de l’Europe aux plus nobles efforts, “ souvent couronnés d’heureux succès, pour changer et réformer “ leurs gouvernements vicieux, follement attachés à des usurpa-“ tions surprises par la fraude ou conquises par la violence “ durant la barbarie du moyen-âge, mais devenus intolérables, “ bientôt impossibles en présence de la libre discussion et des “ lumières du XIXe siècle ; prouve que les Canadiens de toutes “ classes et de toutes origines se sont montrés amis de l’ordre à “ ce degré, qu’ils méritent d’être dotés d’institutions politiques “ beaucoup plus libres et libérales que ne l’est la constitution “ fautive qui leur a été imposée' contrairement à leurs remon-“ trances et à leurs pétitions réitérées contre la réunion des deux “ Canadas, sagement séparés, et pour leur mutuel avantage en “ 1791.Que jusqu’à ce que le vœu philanthropique et judicieux “ de ce grand et prévoyant homme d’Etat, Charles-James Fox, “ soit accompli, c’est-à-dire jusqu’à ce que nos institutions aient “ été réformées par l’extension du principe d’élection à beaucoup “d’autres charges et départements que ceux où il prévaut ; au “ point, disait-il, de ne nous rien laisser à envier à nos voisins, “ nous n’avons pas plus de chance dans l’avenir que nous n’en “ avons eu durant un long et pénible passé, d’obtenir le bon gou-“ vernement de la province, et par son bon gouvernement, la “ prospérité générale et le contentement général de ses habi-“ tants.” “ Il y a quelque chose d’étonnant dans la situation que se font les partis dans ce pays.Ces années dernières, on a appelé au pouvoir un ministère tory, celui qui a été déplacé, il n’y a encore que quelques semaines.A son entrée au pouvoir, il a préparé, suivant les habitudes, un discours au gouverneur.Qu’est-il arrivé ?Le parti libéral, indigné de la manière d’agir de ce ministère, a répudié de toutes ses forces les vues contenues dans ce discours ; on n’a pu trouver d’expressions assez fortes pour le condamner, le ridiculiser.Eh bien ! aujourd’hui, ce parti libéral, si fier alors de ses droits, accepte en entier le discours de ces hommes, auxquels ils avaient cru devoir faire de si amers reproches ! On n’en a ôte de 1840 a 1850 151 que les mots : Otez-vous que nous prenions vos places ?Tout le reste convenait entièrement au parti libéral! Aujourd’hui ce qu’on a blâmé est approuvé.Il y a entente cordiale entre des hommes qui s’étaient formés en deux partis.Le discours de nos ministres actuels est le même discours que celui du ministère tory, moins ce trait qui le rend moins libéral encore que celui de l’année dernière : c’est cette lâche approbation, sans protestation aucune, de l’acte d’Union.Le parti libéral compose un discours qui convient en tout point au parti tory, qu’il a tant méprisé, tant combattu ! “ Voilà un échange de compliments qui nous justifie bien, je pense, de dire qu’il y a autant de mal de part et d’autre ; que nous ne pouvons rien attendre de mieux de ceux-ci que de ceux-là.Depuis que je suis de retour au pays, j’ai été à portée d’examiner les choses, d’étudier les hommes, et je puis dire d’un côté que les torys sont meilleurs que je ne les pensais, et, d’un, autre côté, que les libéraux sont loin d’être ce que je les croyais ; que j’en ai une idée très inférieure à celle que je m’en étais formée.“ Tout ce que ceux-ci ont dit contre leurs adversaires, on peut le leur répéter aujourd’hui.Il n’y a pas une seule des injustices que nos ministres libéraux ont reprochées au ministère tory qu’on ne puisse aussi leur reprocher à juste titre.Ils ont imité tour à tour toutes les fautes de leurs prédécesseurs et, quant à moi, je dois l’avouer, je ne vois pas de différence essentielle, de différence marquée, entre ces deux partis politiques, entre les torys et les libéraux.Je dois aussi dire, M.l’Orateur, puisqu’on a voulu faire allusion à l’agitation qui prévaut par toute l’Europe, qu’on aurait dû, dans le discours du trône, insérer au moins quelques mots de sympathie en faveur des nobles et courageux efforts qui viennent d’être faits en Europe contre toutes les tyrannies, contre toutes espèces de despotisme.“ Est-ce que nos ministres, s’ils entendent par le mot libéralité ce qu’on doit entendre, s’ils ne lui donnent pas une signification autre que celle qu’il comporte, une signification toute à leur usage particulier; est-ce qu’ils ne doivent pas concourir dans les sublimes combats des peuples contre leurs oppresseurs, dans les efforts d’hommes généreux qui se dévouent à combattre le despotisme» pour lui substituer le principe démocratique des idées d’égalité et de fraternité humaine ; est-ce que ces hommes ne devaient pas obtenir, de la part d’un cabinet vraiment libéral, une expression 152 DIX ANS AU CANADA de sympathie et d’approbation ?Quoi ' on sait que la liberté, ce principe de vie des nations, ne régnait nulle part, qu’elle était partout foulée aux pieds, (pie les grandes et belles luttes dans lesquelles on est entré ont été entreprises pour reconquérir cette liberté, et on n’a pas dit un mot de sympathie pour la France, quand on voit une ligue puissante s’y établir pour renverser le gouvernement militaire qui tient ce noble empire dans l’oppression, et y substituer un gouvernement libre et indépendant, et des idées de liberté comme celles qui font le bonheur de la société américaine ?Un ministère vraiment libéral n’aurait fait aucune allusion à ce sujet s’il n’avait pas la force et l’énergie d’applaudir à un peuple qui cherche à s’émanciper, à se procurer un gouvernement libre, ou il aurait eu des paroles de sympathie à faire entendre en sa faveur.Qui a pu observer l’état de l’Europe, sans s’apercevoir qu’il n’y a pas de despotisme plus dégradant que celui qui régnait en Autriche ; que c’était un gouvernement militaire des plus tyranniques, des plus méprisables ?Eh bien ' notre ministère colonial n’a pas la force de dire que l’agitation qui a renversé un pareil gouvernement est heureuse ! Mais l’Angleterre, dont vous admirez tous les procédés, consent à ce mouvement ! mais elle envoie des ambassadeurs pour aider les Siciliens à se soustraire à la domination malveillante, oppressive, du roi de Naples! Pourquoi ne trouve-t-on donc pas une seule pensée de sympathie chez nos ministres ?Oh ! c’est, voyez-vous, qu’ils veulent la tranquillité jusqu’à l’indifférence, à l’insouciance pour les libertés publiques ; et que, profitant des antécédents anglais, ils viennent nous proposer de consacrer l’asservissement du pays, nous disant que la tranquillité, qui se fait remarquer en Canada, est due à l’attachement du peuple canadien pour ses institutions, qui ne sont que l’acte d’Uniou qui nous a été imposée par la violence ; acte inique, qui n’a eu pour nous que des effets déplorables, et qui ne pourra jamais que conduire à notre asservissement ! “ Eh ! ce sont des ministres libéraux qui nous proposent de pareilles mesures.Je leur demanderai donc de me dire, de me désigner, quelle est la disposition de l’acte d’Union qui mérite l’approbation de qui que ce soit parmi nous ?Le système de la représentation a été faussé sans l’ombre d’excuse dans cet acte arbitraire ; les bourgs-pourris ont été multipliés sans réserve, et de 1840 A 1850 153 des ministres libéraux s’attachent à les conserver.Ils nous présentent une mesure de représentation où rien n’est changé, approuvant aujourd’hui, comme sur bien d’autres sujets, ce qu’ils avaient condamné dans des temps passés.Quiconque aurait, il n’y a que quelque temps, osé applaudir à l’acte d’Union n’aurait, à coup sûr, pas manqué d’éprouver leurs ressentiments, d’être en butte de leur part à d’amers reproches, à d’énergiques accusations.Quand, il n’y a encore que quelque temps, on signait de toutes parts dans le pays des requêtes pour s’opposer à l’acte d’Union, pour témoigner l’indignation qu’il causait au peuple canadien, quiconque aurait pu souscrire à cet acte d’infamie, aurait perdu sans retour sa popularité, l’estime publique.Eli bien ! je demande à ces mêmes hommes, qui étaient alors si grands ennemis de l’Union, qui ont voté dans le temps contre cette mesure, je leur demande, je les sollicite dans l’intérêt public, de vouloir bien seconder ma motion ; je trouve, parmi ces personnes, messieurs Christie et Price et beaucoup d’autres membres de cette Chambre.J’interpelle donc ces membres, s’ils tiennent le moindrement à être conséquents avec eux-mêmes, s’ils entretiennent les mêmes idées quant au pouvoir qu’avant d’y être assis, de le démontrer, de le prouver en secondant ma motion.J’aurai probablement le chagrin de les voir se tenir en arrière, se refuser à ma demande.Eh bien ! si je ne trouve pas plus de courage, plus d’indépendance chez eux, d’autres hommes peut-être auront ce courage, cette indépendance ; auront assez de courage et d’indépendance pour comprendre qu’on ne doit jamais être assez attaché à un ministère, assez servile à son égard, pour repousser, dans le seul but de lui plaire, une bonne proposition, de quelque part qu’elle vienne ! “ On a beaucoup blâmé, M.l’Orateur, le parti tory à cause de ses antécédents.Eh bien ! je déclare ici que, quand aucun des membres de ce parti, aussi bien que de quelqu’autre parti que ce soit, aura une bonne mesure à proposer, soit le rappel de l’acte d’Union, soit la réforme des dispositions vicieuses de cet acte, je serai toujours prêt à seconder sa mesure et à lui donner mon concours, sans regarder à quel parti ou à quelle origine il pourrait appartenir.Il me répugne de voir jusqu’à quel point les partis en Canada sont aujourd’hui liés, enchaînés, qu’on n’agisse jamais que d’après cette considération, que s’opposer à une mesure, c’est 154 DIX ANS AU CANADA s opposer au ministère, c’est lui nuire, ce qu’on doit bien se garder de faire.Tout a été sacrifié à cette misérable considération de conserver le pouvoir.J’ai toujours combattu pour le principe de l’élection populaire ; j’ai toujours voulu une Chambre forte et un gouvernement faible.On a établi, pour notre prétendu gouvernement responsable, une digne contre ce principe démocratique, un principe contraire qui déjà a avili cette Chambre, a avili le pays tout entier.Nous avons tout abandonné en faveur de quelques hommes, nous avons tout jeté sous leurs pieds pour les porter au pouvoir.Nous leur faisions ce sacrifice en leur qualité d’amis des libertés du peuple ; et aujourd’hui, ils sont les premiers à s’opposer à ces libertés, dont ils s’étaient faits les champions.Tout esprit d indépendance et de liberté d’examen et de discussion est par eux soigneusement étouffé.“ Qu’y a-t-il donc de si beau dans cet acte d’Union, pour qu’on s’y attache si fortement ?Qu’y a-t-on donc découvert de si excellent, qu’on n’y avait pas aperçu avant d’être monté au pouvoir ?“ Pour moi, je n’y vois que des infamies, je n’y vois toujours que des iniquités, toujours qu’une loi de proscription et de tyrannie contre mes compatriotes.Je trouve de l’injustice et de l’oppression dans chacune de ses dispositions.Aussi, dans un pays nouveau, pauvre, dans un pays où l’éducation est rare (et, parce qn’elle est rare, elle doit être appréciée plus qu’ailleurs), dans un tel pays on doit laisser la liberté la plus entière dans le choix des représentants.On a voulu faire des qualifications qui n’existent pas, qu’on ne reconnaît pas en Amérique, qui ont été répudiées depuis longtemps.Le président des Etats-Unis lui-même peut-être élu sans qualifications de propriété, sans autre qualifications enfin que celle de son mérite, de ses talents et de la confiance publique ; et en Canada, il faut, pour avoir droit d’être élu membre de la Chambre représentative, une qualification territoriale, une qualification de cinq cents louis.N’est-ce pas là une absurdité ?• “ On demande des qualifications pécuniaires pour les membres de la Chambre d’assemblée, et l’on n’en demande pas pour les membres du Conseil.Qu’y a-t-il, dans des dispositions absurdes comme celles-là, de si admirable, que nos ministres viennent nous inviter à leur donner une approbation sans limite ? de 1840 a 1850 155 “ La première garantie d’un bon gouvernement est une sage représentation ; et ici, il n’y a que l’homme riche qui puisse être envoyé en parlement par ses concitoyens ; un homme sans propriété, eût-il toute l’énergie, tous les talents, tout le patriotisme possible, ne peut jouir du même droit.Ne vaudrait-il donc pas mieux que cet homme de talent, sans qualifications pécuniaires, occupât une place dans cette Chambre, plutôt qu un mauvais citoyen, une personne incapable, avec cinq cents louis ?Mais, c’est l’habitude en Angleterre, et ça suffit à notre ministère libéral ! Si on admet ici ce système, c’est qu’on veut toujours imiter l’Angleterre, c’est qu’on veut l’imiter à tort ou a travers, c’est qu’on a des affections, des goûts bien prononcés pour tout ce qui tient des procédés anglais.Si une chose se fait en Angleterre, vite, il faut l’admettre ici, l’admettre sans considération, sans examiner si elle est fondée ou non en raison.Est-ce laencoie une conduite qui mérite de l’approbation, qui tait honneur au jugement de nos ministres ?certainement non.Ce n est pas la ce qu’il faut faire.Il ne faut pas être reconnaissant quand on vous maltraite.“ Maintenant, M.l’Orateur, est-ce la disposition suivante qui plaît tant à nos ministres, qui les attache si fort a 1 acte d Union ?Cette disposition est celle qui veut que le quorum de cette Chambre se compose de 20 membres, et qu ainsi le gouvernement avec une poignée d’amis, quand il voudra, pourra passer toutes les mesures qu’il voudra.C’est là ce qu’on appelle du bon sens .Mais c’est la législation des âges de barbarie, cest un système répudié par tous les jurisconsultes du jour.Je sais bien que, dans la Chambre des Communes en Angleterre, il y a plus de 640 membres et que 60 forment un quorum, tant il est vrai que la rouille des siècles ronge ce gouvernement.“ Après tout, cela n‘est plus de notre temps, c’est de la vieillerie ; et, quand on forme des constitutions, de nos jours, dans l’âge actuel, on doit surtout éviter d’y laisser introduire de semblables abus, de si funestes dispositions.Dans toute l’étendue de la confédération américaine, il n’y a pas d’exemple qu’on laisse ainsi à une minorité le pouvoir de passer les lois les plus nuisibles, et d’enchaîner ainsi la société pour des années entières.C’est surtout dans un pays où le patronage de la Couronne domine, comme dans celui-ci, qu’on doit se mettre en garde contre de 156 DIX AXS AU CANADA pareilles velléités.Autrement, il sera toujours possible au pouvoir cle couceutrer entre ses mains pendant des sessions, même prolongées, toute la législation du pays.Il pourra toujours, il lui sera toujours facile de profiter de cette puissance d’action d’une petite minorité, pour législater comme il l’entendra et contre les vœux du pays.Dans tous les gouvernements qui ont été constitués dans un siècle comme celui-ci, où l’on s’accorde à consacrer comme principe une égalité de droits entre tous les hommes, entre le pauvre et le riche, entre l’ignorant et le savant, et qu’en conséquence ces droits doivent être également défendus et représentés ; dans ces gouvernements, dis-je, on a reconnu comme principe général, universel, que le corps législatif n’était compétent à agir que quand la majorité était présente.Ainsi, en France, dans la Belgique, aux Etats-Unis, partout où on a voulu laisser au peuple ses libertés, on a repoussé, on s’est bien gardé d’admettre des principes aussi évidemment illogiques, erronés, que celui de créer ainsi une minorité puissante, assez puissante pour disposer à son gré, même de l’avenir et du bonheur du peuple.“ Les autres dispositions du bill qu’on présente à notre approbation, sont simplement pour nous faire consentir, au moins tacitement, à payer les dettes du Haut-Canada.On nous laisse entendre que ces travaux finiront par nous profiter ; et c’est en dorant ainsi la pilule qu’on veut nous la faire avaler ; est-ce là la partie du bill à laquelle on veut nous faire applaudir, qui est de nature à exciter le moindrement notre admiration ?Ce paragraphe pourtant, si nous allions le voter, nous surprendrait, nous arracherait à notre insu une approbation formelle d’un acte qui a si justement été regardé comme odieux, qui a été répudié comme tel par tout le pays.A l’époque où dans cette Chambre on a protesté contre l’acte d’Union, on doit l’avoir fait avec sincérité ! Pourquoi donc, maintenant que j’y suis, sans qu’il y ait eu de mon choix, que je n’y suis rentré qu’après avoir franchement déclaré à ceux qui voulaient m’y envoyer, que je préférais ne pas y aller et que je désirais vivre à l’écart, qu’après avoir donné ouvertement les raisons pour lesquelles je ne voulais pas rentrer de nouveau dans la vie publique; pourquoi donc, quand je dis que l’acte d’Union est injuste et que je protesterai toujours contre cet acte, pourquoi cette clameur si grande qui s’élève contre moi ? de 1S40 a 1850 157 “ Ai-je fait autre chose que répéter ce qu’avaient dit avant moi tous ceux qui dans cette Chambre m’en font un crime aujourd’hui ?Dans quels termes ne s’était-on pas récrié contre cet acte ?A-t-on jamais trouvé d’expression trop forte pour le qualifier ?De quelles expressions s est-on servi qnand on en a appelé au peuple du pays, quand on a voulu lui faire signer des requêtes contre cet acte odieux ?Le manifeste du comité constitutionnel de Québec n’avait-il pas dit : “ Aucune considération quelconque ne devra nous induire à “ yoter pour aucun candidat qui ne désapprouve pas l’Union et “ ses iniques dispositions ; car en votant pour un tel candidat, nous “ consentirions à l’acte, nous approuverions ceux qui Vont con-“ seillé.Nous proclamerions notre propre DÉSHONNEUR, et nous “ déshonorerions notre propre pays, en tendant le cou au joug.'’ Voilà ce que disait le manifeste de Québec, et ce que tout le district de Québec a approuvé.Aurait-on pu alors prévoir que ceux mêmes qui étaient à la tête du mouvement, qui signaient ce manifeste, viendraiënt plus tard aj plaudir à cette Union qu’ils stigmatisaient comme infâme ?Aurait-on pu prévoir qu’ils seraient les premiers à applaudir a la mémoire de lord Sydenham ?Si cet homme était aujourd’hui à la tête du gouvernement, pourrait-il désirer un autre discours, un discours comportant une approbation plus complète de sa conduite envers les Canadiens, que celui qu’on veut nous faire approuver dans le moment actuel ?Si donc, M.1 Orateur, le pays tout entier a pu s’exprimer à la fois avec tant de force et de justice contre un acte aussi abrutissant, pourquoi et de quel droit a-t-on mis tant d’acharnement et d’aniinosité à condamner celui qui ne faisait qu’exprimer, qu énoncer avec moins de force les mêmes sentiments que ceux qu on avait énoncés avant lui, et qu’avait approuvés le peuple canadien tout d’une seule voix ?Pourquoi ?Le voici : c’est qu’on savait que celui qui osait ainsi élever la voix pour crier contre l’injustice, était un homme sincère ; qu’une fois que le devoir l’aurait appelé à faire connaître ses convictions, il ne les abandonnerait jamais; que ça ne serait pas une fois pour toutes, en 1841, qu il aurait voté des résolutions, pour n’en plus parler dans la suite ; mais que toujours, en toutes occasions, il ramènerait le sujet devant le pays, finirait par faire rougir, par couvrir de mépris, ceux qui applaudissaient, qui aidaient à son asservissement.Je 158 DIX ANS AU CANADA proposerai donc, M.l’Orateur, sur ce second paragraphe, l’amendement suivant.Peu m’importe qu’il soit appuyé ou non.J’ai toujours donné mps opinions sans considération pour qui que ce soit, sans que jamais aucun pouvoir, aucune intrigue ait pu m’en détourner, toujours dans l’intention seule de les énoncer publiquement.Voici donc l’amendement que je propose à ce paragraphe.Je voudrais que les mots suivants y soient insérés : “ Pourvu que cette augmentation, respectant les règles de “ l’équité et de cette justice légale strictement due aux habitants “ de toutes les parties de la province indistinctement, 'répartisse “ la représentation en proportion des populations et ne comporte “ pas le plan odieux, justement repoussé par lord Durham, de
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