Le Canada-français /, 1 octobre 1918, Benoit XV et les prisonniers de guerre
PAGES ROMAINES La politique de Benoit XV au sujet des prisonniers DE GUERRE En deux articles intitulés : l’œuvre de Benoît XV en faveur des prisonniers de guerre, la Civiltà catholicajl) dans le simple exposé qu’elle a fait des notes échangées entre la Secrétairerie d’État et les gouvernements belligérants a fait connaître une série de documents qui révèlent l’incessante activité déployée par Benoît XV pour venir en aide aux prisonniers civils et militaires des peuples en guerre depuis 1914.Admirable et dans le but qu’elle a pour objet et dans la constance à l’atteindre, malgré les difficultés sans cesse accrues, l’œuvre du Souverain Pontife constituera un chapitre particulièrement beau dans la grande histoire des actes que la Papauté, depuis son origine, n’a cessé de faire pour rendre à la liberté ceux que les vicissitudes des armes rendirent prisonniers des nations ennemies.L’esclavage, qui fut la préoccupation constante de l’Église, dès les temps apostoliques, eut pour principale origine la (1) Nos du 16 mai et du 1er juin 1918. 120 Le Canada français prise des soldats ennemis dans la violence des combats ou leur reddition volontaire.Dans le principe, tout ennemi fait prisonnier était voué à la mort; dans la suite, l’intérêt du vainqueur le porta à laisser la vie au vaincu dans l’espoir d’en tirer profit, soit en le forçant à travailler, soit en le cédant à d’autres, à prix d’argent.Les prisonniers de guerre firent dès lors partie du butin et devinrent une marchandise dont on fit des bénéfices.Dans sa législation, Moyse s’occupe de leur sort.L’on sait avec quelle cruauté ils étaient traités, par l’histoire de Samson prisonnier de guerre des Philistins qui, après lui avoir crevé les yeux, le condamnèrent à tourner une meule.Au dire de Pline, les Lacédémoniens furent les premiers à réduire en esclavage les prisonniers de guerre.Leur dureté à leur égard était si grande qu’elle suscita bien des révoltes, tandis que l’attitude des Athéniens envers leurs captifs, étant toujours inspirée par des sentiments d’humanité, leur évita les ennuis de la république de Sparte.Nul n’ignore que les Romains faisaient servir au triomphe des généraux victorieux les prisonniers qu’ils avaient amenés à leur suite.En la circonstance, la valeur du métal des chaînes dont étaient chargés les captifs indiquait aux spectateurs la dignité des vaincus.Avaient-ils succombé avant leur arrivée à Rome, leurs images portées derrière le char triomphal consacraient leur souvenir.Les plus illustres, —comme Vercingétorix,—étaient immolés dans la prison Mamertine située au bas du Capitole, au moment où le général victorieux, parvenu au sommet de la colline sacrée, rendait grâces à Jupiter du succès des armes romaines ; les autres étaient vendus aux enchères.L’un des premiers soins du christianisme naissant fut de s’occuper de rendre à la liberté civile ceux qui par le baptême recevaient la liberté des enfants de Dieu.Les épîtres de saint Paul en font foi ; l’histoire des martyrs, des pontifes romains, des conciles en donne des preuves multiples.La Benoît XV et les prisonniers de guerre 121 lettre de saint Ignace, martyr, à saint Polycarpe atteste que les esclaves s’adressaient aux évêques pour qu’ils les rachetassent, en employant à cet effet les ressources pécuniaires des Églises.Les baptêmes étaient fêtés par la délivrance des captifs.Saint Ermete, préfet de Rome, converti par le pape saint Alexandre I, baptisé par lui le jour de Pâques, avec sa famille et 1,250 de ses esclaves, rendit à ses derniers leur complète liberté après avoir pourvu à leur entretien.Cromazius, préfet de Rome converti par saint Sébastien, fit la même chose, et 400 esclaves qui reçurent avec lui l’onde baptismale furent libres de disposer d’eux-mêmes.Parmi tant d’autres, le pape saint Sotère (175), saint Denys (261) consacrèrent leur activité à l’œuvre de la délivrance des captifs.Et tant cette œuvre fit partie du ministère épiscopal que Constantin sanctionna l’usage que la liberté fût accordée à ceux pour lesquels les évêques la sollicitaient ; il voulut que le baptême produisît désormais l’effet légal de la liberté civile.Au temps de saint Grégoire, c’était par rescrit pontifical que les captifs étaient délivrés.Dans sa 18e lettre à Valentinien, saint Ambroise nous apprend qu’une partie des revenus ecclésiastiques était consacrée à la délivrance des prisonniers de guerre.Et comme si ces ressources fussent devenues insuffisantes, tant les victimes de guerre se multipliaient quand les Gotbs ravagèrent l’Italie, les fidèles firent des souscriptions pour payer la rançon des otages détenus par ces barbares.En 701, le pape Jean VI racheta tous les prisonniers de guerre fait par Gisulphe I, duc de Bénevent, dans ses incursions sur les terres romaine, Plus tard, le pape saint Zacharie (741), Alexandre III, Honorius III, Grégoire IX,—pour ne citer que quelques noms, — continuèrent les nobles traditions de la Papauté sur ce point. 122 Le Canada français L’œuvre si charitable de Benoît XV, qui a embrassé tous les prisonniers de guerre, sans distinction de religion ou de nationalité, étant donc un héritage vingt fois séculaire que la gratitude des peuples a tant de fois salué, la presse, qui, chaque jour, raconte les crimes de la barbarie, eût manqué à tous ses devoirs si, dans les récits du cataclysme universel, elle n’eût offert à la reconnaissance du monde entier le magnifique tableau du zèle infatigable du Pontife romain envers toutes les victimes de la guerre.Après avoir obtenu l’échange des prisonniers de guerre inaptes au service militaire, le Saint-Siège s’occupa des détenus civils.De tout temps, le droit international a prévu les situations des populations qui, par suite de la guerre, peuvent se trouver sous la domination ennemie.Mais, en ces derniers temps, la 3e partie du règlement de La Haye, sur la guerre terrestre, du 18 octobre 1907, s’en occupa spécialement, et les articles en furent universellement acceptés.Le principal de ces articles, (le 46e), s’exprime ainsi : “ L’honneur, les droits de la famille, la vie des citoyens, la propriété privée, les croyances religieuses, les cérémonies du culte, doivent être respectés ; la propriété privée ne peut être confisquée.” Dans aucun des articles qui règlent cette question et qui vont du No 42 au No 52, il est prévu le cas où l’occupant temporaire d’une région puisse, sans motifs militaires, arrêter, déporter, interner des civils des pays occupés.— Or, en fait, combien l’Allemagne n’a-t-elle pas violé l’article 46 ?— Ému d’un tel état de choses, le 11 janvier 1915, par l’intermédiaire de son Secrétaire d’État, Benoît XV envoya une note aux ambassadeurs et aux ministres d’Autriche, de Bavière, de Belgique, d’Angleterre, de Prusse, de Russie, accrédités auprès du Saint-Siège; et comme la France n’en possède pas, le ministre d’Angleterre fut chargé de la communiquer au gouvernement français.— Le Benoît XV et les prisonniers de guerre délégué apostolique à Constantinople fut invité à la remettre à la Sublime Porte, et le gouvernement serbe en reçut également communication.Après avoir rappelé l’accueil bienveillant fait à la precedente démarche du Saint-Siège au sujet des prisonniers inaptes à la guerre, Benoît XV proposait la liberation 1 de toutes les femmes et filles, 2° de tous les enfants de moins de 17 ans, 3° de tous les hommes de plus de 55 ans, 4° de tous les hommes, sans tenir compte de leur âge, qui étaient médecins, chirurgiens, prêtres, ou reconnus inaptes au service militaire pour n’importe quel motif, sauf les exceptions que chaque gouvernement pourrait avoir au sujet des prisonniers de ces quatre catégories.Dès le lendemain de la réception de la note pontificale, et avant même d’en télégraphier le contenu à son gouvernement, sir Henry Howard, ministre d’Angleterre près le Saint-Siège, demandait au Secrétaire d’État, dans une lettre du 12 janvier, si le mot prêtre de la note s’étendait aux ministres de tous les cultes, et si l’invitation qui lui avait été faite de transmettre la note au gouvernement français s’adressait à lui personnellement ou bien au gouvernement anglais.La réponse du cardinal Gasparri, affirmative à la première demande, spécifiait quant à la seconde que l’invitation était faite au gouvernement anglais.Le 17 janvier arriva au Vatican la première réponse des gouvernements ; elle émanait de celui de Bavière qui la transmettait par son ministre le Baron de Ritter.Elle était un accusé de réception plutôt qu’autre chose, puisqu’elle se contentait d’informer la Secrétairerie d’État que le gouvernement bavarois allait consulter à son sujet les gouvernements allemand et autrichien.Un mois après, le 17 février, Mgr Dolci, délégué à Constantinople, donnait une réponse identique qui lui avait été faite par la Sublime Porte.Le 18 février, le ministre de Prusse près le Saint-Siège écrivait au Secrétaire d’État que l’Allemagne a toujours été d’avis (!.) que l’on ne devait 124 Le Canada français pas détenir les civils, que, dès le début des hostilités, l’Allemagne avait proposé à tous les états belligérants de permettre à tous les étrangers de retourner chez eux, que le Japon et la Serbie avaient accepté cette proposition et que des conventions spéciales avaient été conclues entre eux à ce sujet ; que la France, l’Angleterre, la Russie, d’un avis contraire, avaient empêché le retour en Allemagne des hommes aptes au service militaire ; que l’Angleterre avait arbitrairement fixé la limite d’âge pour le service militaire à 55 ans, la France â 60 ans, tandis qu’en Allemagne, elle est à 45 ans ; c’est pourquoi, avec ces trois états l’échange ne s’était fait qu’avec les femmes, et les hommes ayant atteint les âges cités ; que l’échange des médecins et des ministres du culte se faisait avec l’Angleterre, la Russie, mais non avec la France.— L’Allemagne acceptait donc la proposition pontificale si la France et l’Angleterre consentaient à mettre en liberté les hommes de 45 ans.Le 24 février, sir Henry Howard communiquait à la Secrétairerie d’État la réponse qu’à la date du 1er février le gouvernement français avait faite à la communication de la note pontificale.Dans cette réponse, le gouvernement français affirmait qu’il serait heureux d’adhérer au désir exprimé par le ministre anglais, mais il déclarait qu’il ne signerait aucun accord avant que l’Allemagne et l’Autriche n’eussent cessé, au préalable, de violer le droit des gens.En fait, ajoutait la réponse française, l’Allemagne viole les prescriptions les plus élémentaires de ce droit sans aucun motif d’ordre militaire, et citant maints exemples, elle en offrait la preuve en contradiction avec les articles de la Convention de La Haye.Ceci dit, le gouvernement français déclarait n’avoir fait de détenus allemands et autrichiens qu’à titre de représailles, et que la question préjudicielle qu’il proposait était le retour des populations françaises dans les pays envahis, que l’Allemagne avait conduites en captivité, enfin, que cette question préjudicielle s’appliquât à l’Alsace-Lorraine, au Luxembourg, à la Bel- Benoît XV et les prisonniers de guerre 125 gique, trois pays que l’Allemagne excluait de tout accord de réciprocité.Le même 1er février, VAssociation Meusienne de Nancy et des environs écrivait au Pape pour attirer son attention sur les prisonniers civils des départements frontières “ dont les vieillards, les femmes, les enfants brutalement arrachés à leur foyer, sans nul motif, éprouvaient les horribles souffrances de la faim et du froid dans les camps de concentration de la Saxe et de la Bavière, ” et demandait l’intervention pontificale pour leur rapatriement.Le 5 février, le ministre de Belgique, en réponse à l’initiative pontificale, exposait oralement au Secrétaire d’État les atrocités allemandes en Belgique.Le lendemain, il confirmait par écrit ce qu’il avait dit la veille, ajoutant que, dès le début des hostilités, le gouvernement belge n’avait retenu aucun Allemand, ni aucun Autrichien ; que cette déclaration exposée, il acceptait la note pontificale, mais en maintenant les protestations qu’il avait faites à Berlin par l’intermédiaire de l’Espagne contre les déportations en masse, opérées brutalement par l’Allemagne, de la population civile aménée en captivité, en violation de la Convention de La Haye.La réponse de l’Angleterre était une adhésion au principe de la note ; celles de l’Autriche et de la Russie déclaraient que des accords partiels existaient déjà entre eux.Plus tard, le 25 avril 1915, une dépêche du baron Burian au ministre d’Autriche près le Saint-Siège, donnait quelques détails sur l’échange des prisonniers civils, effectué entre l’Autriche et la Serbie.Il disait que le 8 octobre 1914, l’ambassadeur d’Espagne à Vienne avait communiqué au ministre des Affaires Étrangères que le gouvernement serbe, si la réciprocité était accordée, ferait rapatrier outre les femmes, tous les Autrichiens restés en Serbie d’un âge inférieur à 18 ans et supérieur à 50.Cette proposition, qui ne fut pas alors acceptée, venait de l’être aujourd’hui, en hommage rendue à l’initiative de Sa Sainteté. 126 Le Canada français Le 15 février, le ministre plénipotentiaire de Russie, Nelidow, écrivit au Secrétaire d’État, que par des accords survenus entre la Russie, l’Allemagne et l’Autriche, toutes les femmes, les hommes âgés de moins de 17 ans, et de plus de 45, étaient libres de quitter la Russie, à l’exception des militaires en retraite et des prisonniers suspects ; que bon nombre d’Allemands avaient profité de cet accord qui s’étendaient aux médecins civils, aux ecclésiastiques retenus depuis le commencement des hostilités, aux personnes inaptes au service militaire, et que, par conséquent, en fait, la proposition pontificale était mise en pratique.Le 18 février, le Cardinal Secrétaire d’État félicitait le gouvernement russe de ses magnanimes dispositions et lui demandait d'employer ses bons offices auprès des alliés, pour en arriver à une même solution.Tous les gouvernements avaient donc adhéré au principe de la note pontificale, mais que de difficultés devaient soulever les réserves qui avaient été faites ! La divergence entre l’âge de 55 ans adopté par l’Angleterre et celui de 45 fixé par l’Allemagne fit que celle-ci se refusa à tout échange, tant que l’Angleterre ne cédérait pas sur ce point.L’Angleterre sollicita du Saint-Siège une intervention à ce sujet, et Benoît XV, par une note de la Secrétairerie d’État, en date du 22 février 1915, adressée au ministre de Prusse, demanda que, laissant de côté pour le moment les questions de la limite d’âge, en réservant l’examen à plus tard, l’empereur, par acte d’humanité, voulût bien consentir à l’échange des détenus inaptes au service militaire.L’intervention pontificale eut plein succès, et dès le 26 février 1915, l’Allemagne acceptait l’échange sans limite d’âge pour tous les hommes inaptes au service militaire, et pour les autres, à partir de 45 ans. Benoît XV et les prisonniers de guerre 127 Le 2 mars, le Cardinal Secrétaire d’État remerciait le gouvernement allemand, et le lendemain, 3 mars, sir Henry Howard adressait une lettre de remerciement au Saint-Siège pour l’heureuse issue de son intervention ; le 4, il communiquait au Cardinal Gasparri la dépêche qu’il avait reçue de son gouvernement à ce sujet.Il semblait si bien que rien n’empêcherait de réaliser l’accord que l’ambassadeur des États-Unis à Londres dressa des listes de malades anglais et allemands, en vue de l’échange, quand un nouveau conflit entre l’Angleterre et l’Allemagne menaça de rendre inutiles tous les efforts du Saint-Siège.Ce conflit avait pour objet le traitement infligé par l’Angleterre aux équipages prisonniers des sous-marins.La guerre sous-marine étant contraire aux conventions internationales,quand lesAnglais capturèrent les équipages des sous-marins U-8 et U-12, ils les mirent dans les locaux disciplinaires des casernes navales, et dès qu’elle connut le fait, l’Allemagne, par l’intermédiaire de l’ambassadeur des États-Unis, en demanda la confirmation au gouvernement anglais, en l’avertissant que si la chose était réelle, elle infligerait, à titre de représailles, un traitement de rigueur à autant d’officiers anglais qu’il y avait de prisonniers des équipages de sous-marins en Angleterre.En confirmant la réalité de la chose, sir Grey fit observer que, quoique mis dans des locaux disciplinaires, les officiers allemands étaient si bien traités, qu’ils pouvaient y faire de l’exercice, y posséder des livres, que nul travail ne leur était imposé, et qu’au reste ils étaient vêtus et mieux nourris que ne l’étaient les prisonniers de même grade en Allemagne.Puis, après avoir fait remarquer que des équipages occupés à faire périr des neutres, des innocents, commettaient des actes contraires à l’humanité et au droit des gens, sir Grey ajoutait que quelquefois, même au détriment des opérations militaires, les Anglais avaient sauvé plus de mille officiers et soldats allemands, tandis que pas un seul Anglais ne l’avait été par les Allemands. 128 Le Canada français Irritée de cette réponse, l'Allemagne commença les représailles annoncées et suspendit le consentement qu’elle avait donné à l’échange des prisonniers civils, et le Cardinal Secrétaire d État, à la date du 1er mai 1915, fit connaître cette détermination au ministre d’Angleterre.Sur ces entrefaites, l’ambassadeur des États-Unis à Londres visita les marins allemands internés : 4 officiers, 1 officier mécanicien, 24 marins, à Chatam, 10 officiers et marins à Devanport.Dans les deux rapports qu’il rédigea, 1 un le 4, l’autre le 6 mai, pour les transmettre à l’ambassade américaine de Berlin, il attestait que le traitement des prisonniers était si bon, qu’il n’avait recueilli qu’une seule plainte, et encore n’avait-elle pour objet que le choix du lieu de la détention, le plaignant exprimant seulement le désir d’être avec les autres prisonniers de guerre.De part et d’autre, on souhaitait une solution de ce conflit, et le cabinet de Washington, pressenti de servir d intermediaire pour arriver à un accord, fit une réponse évasive.Ce fut alors que spontanément, le Saint-Siège prit l’initiative de faire les propositions suivantes : l’Allemagne exécuterait l’accord relatif aux prisonniers de guerre inaptes au service militaire sans tenir compte d’aucune limite d’âge, l’Angleterre traiterait comme prisonniers de guerre les équipages des sous-marins et l’Allemagne cesserait toutes représailles envers les officiers anglais.La deuxième proposition ayant été acceptée par l’Allemagne, réserve faite de la première, le 3 juillet, le Secrétaire d'État en manifesta sa satisfaction au ministre de Prusse en lui exprimant l’espoir que bientôt la première aurait pareil succès.En fait, le 4 août, l’Allemagne annonça que, cessant ses réserves, elle allait donner pleine satisfaction aux désirs du Pape.Le 9 août, le cardinal Gasparri en informait le ministre d’Angleterre, qui le 12 du même mois transmettait au \ atican les remerciements de son gouvernement. Benoît XV et les prisonniers de guerre 129 Par une nouvelle demande, l’Allemagne insistait ensuite, par l’intermédiaire du Saint-Siège, pour que la limite d’âge fut ramenée à 50 ans.Mais, malgré tout son désir de reconnaître le bon office de Sa Sainteté, l’Angleterre lui exprimait les regrets de ne pouvoir lui donner satisfaction sur ce point.Tel est à grands traits le résumé des actes de Benoît XV pour adoucir les rigueurs de la captivité des prisonniers anglais et allemands.* * * Embrassant tous les malheureux dans son immense charité, Benoît XV ne pouvait point oublier ceux qui furent les plus innocentes victimes de la guerre, et les plus atrocement traités par la barbarie allemande : les Belges.Il déploya toutes les ressources de sa diplomatie pour améliorer leur sort.A la proposition du Pape relative à la libération et à l’échange des détenus civils, dont il a été parlé plus haut, le gouvernement belge répondit favorablement le 1er jour de février, mais sa réponse contenait une distinction et une protestation.La distinction avait pour objet les Belges civils retenus en Allemagne depuis le début de la guerre, et ceux qui y furent déportés dans la suite.L’adhésion à la proposition pontificale avait les premiers pour principal objet ; au sujet des seconds, le gouvernement belge renouvelait la protestation qu’il avait envoyée à Berlin, le 2 octobre 1914, par l’intermédiaire de l’ambassadeur des États-Unis à Bruxelles, protestation basée sur le droit des gens, sur l’article 55e du règlement de guerre annexé à la 4e Convention de La Haye de 1907.Il demandait au Pape d’attirer l’attention du gouvernement allemand sur ces violations.Le 28 février, l’Allemagne, par l’intermédiaire de l’Espagne, informait le gouvernement de Belgique que tous les 130 Le Canada français Belges qui se trouvaient en dehors de leur patrie pourraient y retourner, s’ils n’étaient ni criminels, ni suspects.Les formalités exigées étaient : (a) un permis de voyage visé à l’étranger par les consuls allemands ou par les autorités militaires, s’ils se trouvaient en territoire allemand ; (b) un passe-port, et pour les Belges venant de l’étranger un certificat d’identité fait par le consul allemand.Le gouvernement belge ne répondit que le 30 mars à cette note du 28 février, et comme elle ne renfermait aucune distinction entre les détenus du début de la guerre et les déportés, il renouvelait ses protestations, et citait 28 noms de déportés morts en prison.Le 17 juillet 1918, Van den Heuvel, ministre de Belgique près le Saint-Siège, transmettait au Secrétaire d’État toute la pensée de son gouvernement au sujet et de la note du 28 février et de tout ce qui s’en était suivi.— A la suite de cette note, 3,000 Belges avaient été libérés, mais d’après la liste donnée par l’Allemagne elle-même à la Croix-Rouge de Bruxelles, au 1er juillet dernier, le nombre des Belges civils détenus s’élevait à 7,000.Or, le gouvernement belge l’estimait supérieur encore.Dans tous les cas, il restait 4,000 détenus dont beaucoup étant de ceux qui étaient en Allemagne depuis le début des hostilités, ils faisaient partie de la proposition pontificale acceptée par l’Allemagne, le 28 février.Le gouvernement belge insistait donc pour leur libération ; de son côté, il s’engageait à remettre en liberté les 8 Allemands qui avaient été pris à Dinan, — (ce petit chiffre était le résultat du renvoi de tous les Allemands du territoire belge, au début de la guerre).Le gouvernement belge sollicitait donc à nouveau l’intervention pontificale.Le 24 juillet 1915, le Secrétaire d’État transmettait au ministre de Prusse le contenu de la note belge.N’en ayant eu aucune réponse, le 2 septembre, le cardinal Gasparri renouvelait sa note à Von Muehlbery, ministre de Prusse près le Saint-Siège.Le 9 septembre, de Lugano où il était retiré, le ministre Benoît XV et les prisonniers de guerre 131 répondait qu’il avait transmit à son gouvernement la 1ère et la 2e note, et qu’il en communiquerait la réponse dès qu il l’aurait reçue.Cette réponse n’arriva que le 26 novembre 1915.Bile disait : (a) que tous les Belges qui étaient en Allemagne au début de la guerre avaient été remis en liberté, sauf les suspects ; (b) que ceux qui étaient à l'étranger avaient eu la faculté de retourner chez eux ; (c) que le gouvernement allemand donnait copie de la note du 28 février citée plus haut et communiquée par l’Espagne à la Belgique, mais qu’à ses yeux, jamais cette note n’avait eu la valeur d’un accord ; (d) il ajoutait que la déportation n’avait été faite que pour motifs d’ordre militaire ; (e) que la plupart des déportés étaient libérés._ Avant l’arrivée de cette réponse le ministre de Belgique Van den Heuvel avait fait d’autres démarches auprès de la Secrétairerie d’État.Le 3 décembre 1915, il lui avait fait connaître que l’Espagne allait intervenir avec énergie contre la violation de l’article 55 de la Convention de La Haye, non moins que de la promesse du 28 février, et avait prié le Saint-Siège de soutenir les réclamations de l’Espagne.Il ajoutait que, enquête faite, malgré les dires de l’Allemagne, le nombre des déportés s’élevait à 13,000 dont 3,000 seulement avaient été délivrés.Dès qu’il eut connaissance de la réponse allemande du 26 novembre, le ministre belge, à la date du 11 décembre 1915, fit remarquer dans une nouvelle note : (a) L’Allemagne ne contestait pas le nombre des détenus civils, tel que la Belgique 1 avait donne.(b) Il refusait l’assertion que l’adhésion à la note pontificale n’eût pas revêtu le caractère d’un accord.(c) Il rappelait que dans sa propre réponse, l’Allemagne avait élargi elle-même les limites de la note pontificale en l’étendant à tous les Belges, qu’ils fussent en Allemagne ou à l’étranger._ (d) Il réfutait les motifs d’ordre militaire attribués aux 132 Le Canada français déportations, comme contraires au droit des gens et à la Convention de La Haye ; ailleurs les déportations furent faites sans jugement.A la suite de cette dernière démarche du ministre de Belgique, le Secrétaire d’État écrivit le 18 décembre 1915 au cardinal Hartmann, archevêque de Cologne pour lui exposer l’état de la question et le prier d’intervenir.Le Cardinal traita avec le baron de Bissing, gouverneur de Belgique, et la réponse que celui-ci donna à l’archevêque de Cologne, en le priant de la communiquer au Saint-Siège : (a) justifiait tout d’abord les déportations sur ce que les Belges avaient fait opposition au passage des Allemands, et qu’il n’y avait que ce moyen pour assurer la sécurité des Allemands contre l’hostilité des troupes Belges.(b) Plus tard, disait Bissing, ne pouvant connaître l’autorité militaire qui avait fait ces déportations, ni savoir les motifs qui les provoquèrent, il était impossible de renvoyer dans leurs foyers les détenus qu’il pouvait être nécessaire de garder pour éviter tout danger.(c) Il ajoutait que le nombre des détenus publié par l'Office central des informations était faux, et que le chiffre des prisonniers civils belges, à la date du 1er novembre 1915, n’était que de 2,770, que de ce jour à celui du 15 janvier 1916, plus de 700 avaient été délivrés, que sur les 2,000 restant, 588 avaient leur domicile dans la zone des armées, ce qui ne permettait pas leur libération.(d) Enfin, il affirmait que dans les camps de concentration, nul détenu civil n’était traité contrairement au droit des gens.* * * C’est par l’intermédiaire de Mgr Dolci, son délégué apostolique à Constantinople que le Saint-Siège traita avec la Sublime Porte de la question des prisonniers civils.Avant de répondre à la note qui lui avait été communiquée, le gouvernement ottoman s’informa de l’attitude Benoît XV et les prisonniers de guerre 133 prise par l’Angleterre, la France, la Russie en face de la démarche du Pape ; pu:s ayant déclaré qu’il n’avait jamais détenu ni femmes, ni enfants des nations contre lesquelles il faisait la guerre, il ajouta qu’il était prêt à libérer les hommes au-dessous de 16 ans et au-dessus de 50 ans, à la condition d’absolue réciprocité.Ce fut cette condition qui fit tourner les négociations en longueur, car l’Angleterre demanda la délivrance de tous les civils anglais contre l’échange de deux seuls prisonniers civils : Ayoub Sabri et Zinnoun Beys, capturés, dit le document ottoman, avant la guerre contre tout droit international ; inutile de dire que la proposition fut rejetée.Le gouvernement français et le gouvernement russe ne firent aucune réponse.Le 20 août 1915, le Secrétaire d’État demanda au délégué apostolique d’obtenir la libération des civils français qui se trouvaient à Beyrouth, à Damas, à Ourfa, en qualité d’otages, et si la libération de tous ne pouvait être accordée, il sollicitait tout au moins celle des enfants au-dessous de 17 ans et des hommes qui avaient dépassé la 50e année.Ahmed Rèchid, directeur des Affaires politiques, se plaignit alors de la différence des traitements faits par'^la France aux divers sujets ottomans, suivant leur origine ou leur religion, ce qu’il trouvait insultant pour leur patriotisme.— Ceux qui étaient chrétiens, ceux qui, quoique musulmans, étaient originaires de Syrie ou d’Arménie, étaient traités en citoyens français, gardant leur plus entière liberté d’agir, de voyager, tandis que les autres se trouvaient réunis dans le camp de concentration de Carcasonne.Quant à l’Angleterre, Ahmed Rèchid répondait que sa proposition d’échange de tous les Anglais contre deux sujets ottomans était plus qu’absurde, puis se plaignait amèrement de l’expulsion de Londres de l’archiviste de l’ambassade turque Nour-ed-din-Fermouk Bey, resté près de l’ambassade des États-Unis, comme à Constantinople, les drogmans d’Angleterre, de France, de Russie avaient de- 134 Le Canada français meuré près de l’ambassadeur de la même nation.Leur expulsion arrivée dans la suite n’avait été que les représailles de l’acte anglais contre Nour-ed-din.A cette plainte s’en ajoutait une autre relative à l’internement de Rechid-Loadi Bey, grand négociant à Londres, ce qui avait porté le gouvernement ottoman à interner à son tour deux anglais les frères Warington, employés à la Banque ottomane.Après ces récriminations, Ahmed Rèchid disait que si le commandant de la flotte anglaise des Dardanelles avait renouvelé le bombardement des villages des détroits et tenté à nouveau de torpiller les transports des blessés, parce qu’ils , avaient le croissant rouge, au lieu de la croix rouge, il aurait donné toute liberté au commandant militaire ottoman d'user de n’importe quelles représailles contre les sujets anglais.Enfin, il terminait sa longue réponse en manifestant son indignation contre les continuelles menaces des gouvernements anglais et français transmises par l’ambassadeur des États-Unis, menaces qui promettaient de rendre chaque membre du cabinet turc, et surtout les ministres de la guerre et de l’intérieur, personnellement responsables de toutes les représailles.En une lettre datée du 23 août, Mgr Dolci, délégué apostolique, racontra au cardinal Secrétaire d’Etat tout ce que lui avait dit le ministre ottoman.Dans une entrevue qu’il eut le 28 août avec Enver Pascha, ministre de la guerre, Mgr Dolci essaya d’arriver à une solution amiable, mais sans nul succès.Par déférence pour le Pape, la Sublime Porte avait rendu à la liberté M.Branè, mais devant l’attitude de l’Entente, elle déclarait ne pouvoir faire davantage.Deux mois plus tard, le Vatican nullement découragé de n’avqir pas réussi encore, reprit ses pourparlers, et dans une lettre du 23 octobre le cardinal Gasparri s’adressant à sir Henry Howard, lui demandait de soumettre de nouveau la note pontificale à son gouvernement.Ce ne fut que le 12 juin 1916, à l’occasion de la demande Benoît XV et les prisonniers de guerre 135 du rapatriement de Ayoub Sabri, adressée par le Cardinal Secrétaire d’État à sir Howard, que le but de la négociation fut finalement atteint.En effet, le 27 juillet 1916, le chargé d’affaire d’Angleterre Gaisford écrivait : “ J’ai l’honneur de déclarer à Votre Éminence que le gouvernement de S.M.Britannique est prêt à rapatrier tous les civils turcs, y compris Ayoub Sabri, qui se trouvent en Angleterre ou dans l’Empire britannique en échange de tous les civils anglais internés ou retenus en Turquie.“ Mon gouvernement désire cet échange, et il serait très reconnaissant au Saint-Siège pour l’appui qu’il voudra lui donner à cet effet, non moins que pour les prisonniers de guerre inaptes au service, au sujet desquels les gouvernements britannique et ottoman ont déjà fait accord.Le 29 juillet, la Secrétairerie d’État communiquait cette nouvelle à Mgr Dolci, à Constantinople, et le priait d’agir.* * * Quant à l’attitude de la France à la suite de la proposition pontificale transmise par l’Angleterre, elle se résume tout d’abord dans un refus de fière énergie, et dans une protestation violente contre l’Allemagne.Toutefois, la réponse définitive n’arriva à Berlin qu’un an après, le 13 janvier 1916.Le cardinal Hartmann la communiqua à Mgr Pacelli, secrétaire de la Congrégation des Affaires ecclésiastiques extraordinaires, le 27 janvier : “ Votre Excellence saura que, par sa réponse arrivée à Berlin le 13 courant, la France accepte la proposition du Saint-Père relative à l’échange des prisonniers civils entre les deux pays.Tout, excepté les hommes aptes au service militaire de 17 à 55 ans.Les femmes, les enfants, les jeunes gens, au-dessous de 17 ans, les hommes au-dessus de 55 ans seront échangés.Le gouvernement allemand a dû déployer beaucoup d’efforts pour arriver à réaliser le désir du Saint-Père, car pendant longtemps la France opposait son refus.” 136 Le Canada français De Berne, Mgr Francesco Marchetti Schvaggiani donnait la même nouvelle, le 11 février, et le 16 du même mois, en envoyant copie du reglement de l’échange, il ajoutait que les négociations avaient été conduites par l’Espagne et la Suisse.Il disait encore que pour les hommes de 17 à 55 ans, 1p Conseil Fédéral avait pris 1 initiative d’interner en Suisse tous les mobilisés atteints de l’une des maladies qui donnent aux prisonniers de guerre le droit d’être admis à l’hôpital.Le même jour, Mgr Marchetti annonçait qu’un premier échange avait déjà eu lieu : environ 1,600 Français et 3,000 Allemands; et qu’environ un mois auparavant, à peu près 20,000 habitants des pays envahis avaient, à travers la Suisse, été dirigés vers le sud de la France.S’il suffit d’entailler l’écorce du vieux chêne pour apercevoir aussitôt la sève puissante qui porte la vie à l’extrémité de ses branches, il sera facile à tous ceux qui le voudront de contempler, sous l’aridité des dates qui sont à chaque alinéa de cet article, la sève plus puissante encore de la charité de l’Église envers les malheureux.Don Paolo Agosto
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