Le Canada-français /, 1 novembre 1919, Notre langue
Vol.Ill, No 3.Québec NOVEMBRE 1919.LE CANADA FRANÇAIS o Publication de L’Université Laval NOTRE LANGUE Les Anglais du Canada, qui n’ont jamais péché par excès de sympathie à notre égard, ont lancé dès longtemps cette opinion que la langue que nous parlons, nous, Canadiens-français ou Franco-américains, j’aime mieux dire nous, Français d’Amérique,— car, qu’est-ce donc qui nous empêche d’être, en effet, de pure souche française ?— n’est qu’un patois.Périodiquement, leurs journaux ont l’aménité de nous servir ce beau compliment.L’on sait que la calomnie a des ailes : celle-ci, car c’en est une, n’a pas tardé de voler par-dessus la frontière et de venir répandre son venin dans les feuilles américaines.Aussi est-ce avec un profond dédain qu’aux États-Unis également l’on traite notre langage.L’on a inventé une distinction subtile pour le caractériser, et le différencier d’avec le vrai français.Nous parlerions le canadian-french, qu’il faut bien se garder de confondre avec le parisian-french.Le canadian-french est un affreux mélange où il y a bien quelques archaïsmes français noyés dans un tas de mots impossibles à ranger dans aucune catégorie linguistique, et une multitude d’anglicismes.Cet inintelligible jargon est aussi éloigné du parisian-french que Paris l’est de Pékin.Voilà les charmantes couleurs sous lesquelles est présenté notre parler.Examinons cette assertion, et voyons 162 Le Canada français si elle est conforme aux leçons de l’histoire et de l’expérience philologique.Ce n’est pas assez de nous en défendre comme d’une calomnie : il faut prouver que c’en est vraiment une.Or, la preuve, nous allons l’emprunter d’abord à l’histoire, largement tracée, de la colonisation française au Canada, et ensuite à l’expérience vécue, à l’analyse de notre parler, à sa comparaison avec le français classique.Et je me flatte que, de ces considérations que nous ne pourrons approfondir beaucoup, mais qui seront toutes basées sur les faits, sur les réalités, il ressortira ceci, à savoir que ceux qui nous accusent de parler patois, ceux qui s’amusent à ridiculiser le canadian-french, tous ceux-là ignorent le premier mot de la question et se font les échos d’une monumentale sottise.I La France est une nation éminemment idéaliste.Toujours elle a aimé les idées, et toujours elle s’est donnée la mission d’être, à travers le monde, semeuse d’idées.Voici trois siècles et plus, alors qu’elle était, dans toute la beauté et toute la vérité de ce terme, la nation très chrétienne, elle caressa le rêve de se survivre au delà des mers, de fonder sur les bords du Saint-Laurent une Nouvelle-France, d’y ouvrir un pays qui fût vraiment français de cœur et d’esprit, une colonie qui lui présentât comme un reflet d’elle-même.Tandis que les autres nations du vieux monde, la Grande-Bretagne tout particulièrement, voyaient dans l’éclosion d’un monde nouveau l’occasion d’étendre leur commerce et leur industrie, une source de richesse et de spéculation publique et privée, la France revendiquait sa part de ces immenses domaines afin de propager au-delà des mers le règne du Christ et d’y faire fleurir la douceur de sa civilisation.Il est hors de doute qu’en venant s’implanter en Amérique, la France n’a pas tant cherché son intérêt personnel, ni Notre langue 163 l’accroissement de son influence politique, ni ses avantages matériels, que le salut des âmes.^ Elle est une nation qui a toujours été epnse d apostolat.Ses idées, elle ne s’est jamais contentee d en jouir de façon égoïste, de les garder pour elle seule; elle s’est toujours senti le besoin de les disséminer.La France du grand siècle, la première des nations du globe par la profondeur et l’intégrité de sa foi religieuse, comme la première par le degré de sa culture intellectuelle, n’était pas satisfaite de verser le trop-plem de son ame sur les peuples d’Europe, et de répandre sur le vieux monde la lumière de son génie.Là-bas, par delà les oceans, un immense théâtre sollicitait son zèle.Eh ! quoi, ces territoires infinis et barbares, les laisserait-elle en proie au seul mercantilisme saxon ?Non, elle se doit à elle-même d’aller y porter la parole de vie, la clarté du christianisme ; il'faut qu’en Amérique surgisse une * rance qui soit l’image de l’ancienne, comme elle très chrétienne, et comme elle lumineuse et rayonnante, éprise d aspirations supérieures.L’Angleterre voit dans ses colonies des comptoirs fructueux.La France fera de la sienne la sentinelle de Dieu et de la civilisation.Iff hommes et les femmes qu’elle y envoya furent choisis avec le plus grand soin.Dans sa préface à l’ouvrage du prince de Beauvau-Craon, sur La Survivance française au Canada, M.Maurice Barrés a dit de nos ancêtres : “ C’est qu’ils étaient d’excellente race.” Mot très juste.Une stricte selection a en effet présidé à notre recrutement colonial.La Grande-Bretagne vidait ses prisons dans ses établissements d’Amérique.La France, au contraire, donnait au Canada ce qu’elle avait de mieux ; elle le nourrissait du plus pur de son sang.Si les hommes dont elle le peupla furent choisis, les femmes furent triées sur le volet.Elle savait que l’avenir d’une société dépend surtout de la femme.Tant vaut la femme, et tant vaut 164 Le Canada français 1 ordre social que l’on instaure.En grande partie, les femmes qui ont en quelque sorte créé la Nouvelle-France étaient des orphelines de bonnes familles qui avaient ete elevens aux frais du roi dans des pensionnats et maisons de charité, où elles avaient reçu l’éducation que recevaient toutes les jeunes filles de la bourgeoisie.Et des personnages de haut rang, encore plus remarquables par eurs talents et leurs vertus que par leur noblesse, ont ete charges de diriger ces groupements, soit dans l’ordre civil, soit dans l’ordre religieux.Les plus grands noms de b rance remplissent nos annales primitives.A ce seul point de vue, notre histoire tient du roman.Oh ! qu’ir fallait que l’on aimât l’Église, les âmes, l’honneur et la gloire de son pays, pour venir s’enfouir ainsi au sein des forêts ! Rostand a dit dans Chantecler : Il n’est de grand amour qu’à l’ombre d’un grand rêve.Ces héros et ces héroïnes cultivaient un grand rêve celui de donner au Christ et à la France un empire! d ouvrir tout un continent à la lumière de l'Évangile, de fonder sur nos rivages une race destinée à jouer en Amérique le rôle civilisateur que la France jouait en Europe ; à 1 ombre de ce rêve s’épanouissait un amour capable de tous les dévoûments et de tous les sacrifices, capable même de donner sa vie pour le triomphe de l’entreprise sacrée.Ainsi, appartenant, pour la plupart, à la bonne classe moyenne de France, dirigés au point de vue temporel et au point de vue spirituel par des personnages éminents en savoir et en vertu, nos aïeux devaient savoir parler le bon langage de l’époque.Et le bon langage de l’époque,, c était tout simplement le langage classique.Jamais la France n’a parlé une langue plus pure qu’au moment où le Canada se colonisait.En formation et en élaboration depuis des siècles, cette langue allait atteindre à son apo- Notre langue 165 gée au dix-septième.Étant donné leur degré d’éducation, qui était normal, les colons français ont apporté avec eux sur nos bords une matière verbale correspondante à la culture de leur esprit.Le langage est l’expression de l’intelligence ; le verbe extérieur est l’image, l’écho du verbe intérieur, l’instrument de la pensée.Une intelligence développée par l’éducation se manifeste dans un langage proportionné au développement qu’elle a reçu.Cela est la loi nécessaire de la vie de l’esprit.Or, il est prouvé historiquement que ceux qui ont bâti notre race avaient, en règle générale, reçu une éducation suffisante.Et un grand nombre d’entre eux avaient même poussé leurs études au delà de la moyenne.En sorte que la langue qui se parlait dans la Nouvelle France était la bonne langue française, le parler de Paris et de Versailles, avec les nuances et les modalités propres aux diverses provinces d’où venaient nos pères.C’était la bonne substance française, le ferme et solide parler, lentement forgé au cours des âges, tout plein de la vieille âme latine dont il héritait et qu’il perpétuait, enfin arrivé au terme de son évolution mystérieuse, et s’imposant par la richesse de son fonds, comme par la grâce de son allure et la distinction de sa tenue.Et de même que la vie qui animait nos pères s’est continuée dans leurs descendants et qu’ils nous ont donné ce “ beau sang ” dont parlait Charlevoix, il a également fallu que, de famille en famille et d’âge en âge, leurs modes d’expression se transmissent et vinssent jusqu’à nous.D’autant que dès l’origine, des écoles furent ouvertes pour conserver et favoriser les traditions du foyer, et pour assurer aux générations nouvelles les bienfaits d’une instruction complète.Il faut lire, dans le bel ouvrage de Mgr Amédée Gosselin sur L’Instruction publique au Canada sous le Régime français, l’histoire des œuvres inspirées en Nouvelle-France par le souci de la formation intellectuelle et morale des colons.Il se fonda des écoles 166 Le Canada français partout, non seulement à Québec, aux Trois-Rivières et à Ville-Marie, mais dans les campagnes.Partout, il se trouva des hommes et des femmes pour se consacrer à la carrière de l’enseignement.A Québec, l’on montrait encore, il y a moins d’un demi- siècle, le frêne sous lequel Marie de 1 Incarnation donna ses premières leçons : ce fut à l’ombre de cet arbre que prit naissance l’Institut des Ursulines.A Montréal, dans le jardin du Séminaire Saint-Sulpice au flanc de la Montagne, existe encore la vieille tour de pierre où Marguerite Bourgeoys rassembla ses premières élèves : ce fut le berceau de la Congrégation de Notre-Dame.Et le collège des Jésuites à Québec que l’on a eu si grand tort de démolir, tant son architecture avait de cachet, et le Petit Séminaire de Mgr de Laval, et l’École d’art industriel fondée à Saint-Joachim, dont les arasements sont encore visibles non loin du Petit-Cap, et tant d’autres maisons d’enseignement, tant d’autres foyers de lumière ?Après la cession (*) du Canada à l’Angleterre commença pour nous la période la plus critique de notre vie nationale.Qu’allions-nous devenir ?Les 60,000 colons français qui habitaient les bords du Saint-Laurent n’allaient-ils pas être étouffés par leurs nouveaux maîtres ?Il est certain que la Grande-Bretagne n’entretenait à leur égard, je ne dis pas seulement la moindre sympathie, mais la moindre justice.En s’emparant du Canada, elle avait réalisé son rêve séculaire de domination sur toute l’Amérique du Nord : elle prétendait bien faire de ce continent un empire, soumis non pas seulement à ses lois, mais à sa religion et à sa langue.Jamais nous n’avons été plus gravement menacés dans nos intérêts les plus chers.Il s’en est fallu de bien peu que nous ne fussions engloutis (’) Faudra-t-il toujours rappeler que le Canada a été cédé et non conquis ?cela fait toute la différence du monde.Aussi, dans une lettre à l’auteur de Bridging the Chasm, nous sommes-nous permis de lui faire remarquer que, lorsqu'il parle de nous comme d’une conquered race, il blesse à la fois la vérité historique et nos légitimes fiertés. Notre langue 167 sous le double flot du protestantisme et du parler britannique.Trop de sacrifices généreux avaient marqué les commencements de la Nouvelle-France, trop de larmes et trop de sang avaient été versés sur notre berceau par nos missionnaires et nos saintes femmes, pour que la Providence laissât périr le grain de sénevé jeté en terre canadienne par les apôtres du veritable Évangile.Ce petit peuple se tourna vers son clergé.Celui-ci prit en mains la défense de la race et de la religion.O les belles pages qu’ont alors et depuis écrites nos pretres ! Sans leur intervention, sans leurs conseils énergiques et éclairés, sans leurs luttes constantes pour le salut de leurs ouailles par le maintien de leur double héritage de la foi et de la langue, c’en était fait de notre nationalité et de tout ce qu’elle incarne.Et tant de héros se fussent dépensés en vain pour tresser à l’Église l’un des plus beaux fleurons de sa couronne et pour préparer en terre américaine une reserve d’énergie française.C’est Taine je crois, qui a dit que ce sont les moines qui ont fait l’Europe tout comme les abeilles font leur rûche.Nous pouvons affirmer que c’est le clergé qui a fait le Canada-Français ; c’est lui qui l’a sauvé dans la crise redoutable qui s’est ouverte avec le changement d’allégeance et son passage sous une domination étrangère et hostile.Nos prêtres comprirent très bien que le seul moyen de maintenir les caractères ethniques de la race, c’était l’instruction et l’éducation selon les méthodes françaises.Aussi, grâce à leur dévouement, à leur abnégation, qualités qui brillent toujours chez leurs successeurs, le pays s’est-il peu à peu couvert d’écoles primaires, de couvents, de collèges classiques et commerciaux.Si bien que la province de Québec, pour ne parler que d’elle seule, est, à l’heure qu’il est, l’un des endroits du globe où l’instruction est le plus intelligemment répandue.Et l’enseignement, dans toutes ces institutions petites et grandes, est à base de français.Quant à nos très nombreux collèges classiques, les 168 Le Canada français cours de latin et de grec qui constituent l’essence de leurs programmes conduisent les générations d’élèves jusqu’aux sources mêmes de notre parler, contribuant puissamment à inspirer à une élite le respect, la connaissance plus approfondie, l’amour de notre verbe.En presence de tous ces faits, devant ces preuves historiques, établissant que la Nouvelle France a été colonisée par des gens de bonne condition sociale, encadrés par des personnages militaires, civils et religieux du plus haut rang et de la culture la plus distinguée, et que, par conséquent, nos ancêtres savaient parler très convenablement leur langue ; étant donné, en outre, que dès l’origine et dans toute la suite des temps, une instruction solide est venue transmettre d age en âge les traditions linguistiques implantées chez nous par des hommes et des femmes dont la formation intellectuelle était toute classique, il s’ensuit nécessairement que la langue dont nous nous servons doit etre la bonne langue française.Cette conclusion est rigoureuse.Si nous parlions patois, il y aurait là un problème inexplicable, un renversement des lois de l’histoire et de la nature des choses ; ce serait un effet sans cause, ou plutôt un effet qui serait en contradiction directe, en désharmonie absolue avec la cause de laquelle il serait censé émaner.Non, de ce regard d’ensemble jeté sur les divers facteurs qui ont présidé à notre éclosion et à notre évolution nationales, il résulte logiquement que les syllabes françaises, mises sur nos lèvres par nos aïeux, étaient de bonne trempe et de bonne frappe, et que ceux qui prétendent que nous parlons un jargon substituent à la réalité les lubies de leur cerveau.II L’expérience philologique vient au reste confirmer et corroborer les leçons de l’histoire.Pour ma part, plus j’étudie les auteurs classiques, et même, poussant au Notre langue 169 delà de la période classique, si j’ouvre les écrits de ces maîtres primitifs,— Rabelais, Montaigne, saint François de Sales,— en qui tous reconnaissent les créateurs et les organisateurs du langage français, et plus je trouve d’affinités entre leurs façons de parler et les nôtres : ce sont les mêmes mots, les mêmes tournures de phrases, les mêmes expressions que l’on surprend souvent chez eux et chez nous.Chaque fois que je relis Molière, par exemple, je suis frappé de ces similitudes extraordinaires, a tel point que je crois entendre le parler de nos gens.Que de locutions, devenues chez nous en quelque sorte proverbiales, qui y sont courantes, et dont la source est dans l’aigle comique.J’en citerai quelques-unes au hasard de mes souvenirs : — ainsi, nous disons pour signifier une différence entre une chose et une autre : Ah ! ça, c est une autre paire de manches !” ; — c’est du Molière tout pur ; ou encore, pour signifier le parvenu qui aime à étaler son luxe tout frais : “ Un tel, savez-vous, il ne se mouche pas du pied à présent — c’est encore du Molière.U y a quelque temps, je parcourais une vieille édition des lettres de Malherbe, ce Malherbe qui a eu la gloire de fixer la prosodie française, à la ville de Caen, et j’y ai cueilli une expression qui m’a fait un plaisir extrême, parce que je l’avais si souvent entendue sur les lèvres de nos gens : “ Mais que je vienne ”, pour “ quand je viendrai, aussitôt que je pourrai venir.” Chez nous, l’on dit souvent le mot “ flambe ” au lieu de flamme.L’on voit un feu et l’on s’écrie : “ Oh ! la belle flambe ! ” C’est du Rabelais.Chez nous encore, l’on emploie un mot qui parait à plusieurs incorrect, et que j’ai cependant relevé, non pas dans un auteur classique, mais dans le père, j’allais dire le souverain de toute la littérature française contemporaine, Chateaubriand.Dans ses Mémoires d’outre-tombe, oeuvre maîtresse de ce génie, j’ai lu : “Mon père m’emmenait quant et lui au bain.” — “ Quant et lui, quant et moi,” n’est-elle pas assez cana- 170 Le Canada français dienne, cette expression-là ?Et pourtant, on peut la croire de bonne race, puisque le plus merveilleux forgeur de phrases que peut-être notre littérature ait produit n’a pas dédaigné de s’en servir.Je n’en finirais pas si je voulais continuer ces constatations et ces comparaisons, qui toutes rattachent notre langage à la meilleure tradition française, et qui par conséquent suffisent à lui conférer ses titres de noblesse.Je me demande si ce n’est pas cette ressemblance même qui a été le point de départ de la légende dont notre parler est la victime.Je m’explique.Le Canada français est resté sans relations avec son ancienne mère-patrie pendant presque tout le siècle qui a suivi la cession du pays à l’Angleterre.Ce n’est qu’en 1855 que la corvette La Capricieuse si bien chantée par Crémazie, se montra dans le port de Québec, portant les trois couleurs, et venant renouer entre les Français de l’un et de l’autre côté de l’océan des liens que rien n’avait pu briser, il est vrai, et qui étaient comme ensevelis, comme embaumés dans les replis du cœur et du souvenir.L’on demanda un jour à Sieyès ce qu’il avait fait pendant la Révolution et la Terreur : “ J’ai vécu ”, répondit-il.Et il estimait avec raison que c’était beaucoup d’avoir pu traverser indemne ces temps horribles, d’avoir pu échapper aux massacres et aux assassinats qui avaient abattu tant de têtes.Et nous aussi, quand .notre vieux drapeau, trempé de pleurs amers, Ferma son aile blanche et repassa les mers, quand la France quitta nos bords avec les débris de ses armées et de sa noblesse, quand nous vîmes flotter au-dessus de nos têtes l’étendard d’Albion, la résolution de vivre, de vivre quand même, de rester quand même catholiques et français, s’empara de nous.Toutes les énergies de la race se concentrèrent dans un suprême effort de résistance morale.Et nous pouvions dire à nos Notre langue 171 frères de France qui venaient nous visiter après un siècle d’Absence, d’exil, de luttes, et qui nous interrogeaient sur ce que nous avions fait pendant ce long espace de temps : “ Nous avons vécu ! ” Et c’était énorme d’avoir pu résister à tous les efforts déployés par nos vainqueurs en vue de nous anéantir comme nationalité distincte, de nous fondre dans le grand tout britannique, d’effacer nos caractères religieux et ethniques.C’est là, en effet, un grand fait historique, l’un des phénomènes les plus remarquables des annales humaines, phénomène que les ressources d’un sang généreux ne suffisent pas à expliquer toutes seules, mais qui suppose une visible protection providentielle.L’on a prononcé, au sujet de notre survivance dans des conditions si favorables au contraire à notre extinction, le mot de “ miracle ” ; l’on a parlé de “ miracle canadien ” 0).Et certes le mot n’a rien d’exagéré.Les penseurs, dont le génie pèse et examine ce fait de notre survie, quand tout semblait conjurer notre ruine et notre mort, ne peuvent se défendre de voir là quelque chose de divin.Mais il est tout naturel que, séparés que nous avons été de la France pendant si longtemps, sans contacts intellectuels avec elle, nos formes linguistiques, en particulier, ne se soient pas renouvelées, n’aient pas évolué, comme elles faisaient là-bas.La langue française, ainsi que tous les parlers dits modernes, est un organisme vivant et qui se développe, et qui change, et qui transmue, du moins dans une certaine mesure.Ne peut-on pas affirmer à son propos ce que les philosophes disent du progrès social, à savoir qu’elle est dans un “ perpétuel devenir ?” Fixée dans ses lois essentielles et dans sa vie profonde, elle suit cependant les variations de la pensée et de l’âme qu’elle est chargée d’exprimer.Il est certain que l’on n’écrit (*) (*) L'on fait généralement honneur de cette belle formule à M.Maurice Barrés ; mais elle a été trouvée et dite pour la première fois par l’un des nôtres, le B.P.Lamarche, O.P. 172 Le Canada français pas aujourd’hui le français comme il s’écrivait au dix-septième siècle, ni au dix-huitième, ni même dans la première moitié du dix-neuvième.Est-ce à dire qu’on l’écrive mieux ?Non, certes, mais on l’écrit autrement.L’on n’a plus, sur presque tous les points, les mêmes manières de voir, de sentir et de penser ; il faut bien que le style rende de nouveaux sons, et que l’instrument s’accorde à l’idée.Or, chez nous, de par notre situation isolée du centre où s’élaborait ce que j’appellerai la vie ¦de l’âme française, il n’y a guère eu de changement ni «dans nos façons de penser ni dans notre état social : ce qui se passait en France ne nous affectait pas, n’avait pas son contre-coup dans notre sein.Nous nous sommes absorbés dans une tâche magnifique : garder intact le patrimoine intellectuel et moral que la France monarchique nous avait légué.Et de même qu’une sorte de cristallisation s’est opérée dans notre esprit, une sorte de cristallisation s’est produite aussi dans notre langage, et non seulement dans notre langage, mais jusque dans nos façons de prononcer.Ainsi, nous prononçons : mirouer, moé, toé, nous accentuons les a.— A tous ces points de vue, et quant au vocabulaire, et quant aux modes d’expression, et quant à la prononciation, nous avons vieilli, je n’oserais pas dire retardé, nous sommes restés stationnaires ; nous nous commes comme figés dans une attitude auguste, mais que la marche du temps devait rendre archaïque.Notre langage est beau, mais d’une beauté ancienne et démodée.Et c’est cela que beaucoup ne veulent pas voir et ne veulent pas comprendre.Et parce que nous ne prononçons pas le français comme on fait présentement à Paris, parce que nous n’avons pu nous plier aux dernières exigences toniques, et que les mots “ dernier cri ” ne se trouvent pas sur nos lèvres, et qu’il y a nécessairement des différences, non pas de fond, mais d’écorce, entre le français de là-bas et le nôtre, des imbéciles,— qui n’étaient pas tous des Anglais ou des Améri- Notre langue 173 cains,— se sont écriés que notre langage n’était qu’un patois.Je le veux, nous parlons patois, mais c’est le patois de Pascal, de Bossuet, de madame de Sévigné, de LaBruyère, de Corneille et de Racine ; je le veux, notre façon de prononcer écorche les oreilles délicates de ces Américains qui s’imaginent connaître à fond la Prance parce qu’ils ont arpenté les boulevards de Paris, et le français par ce qu’ils en ont appris quelques phrases dans les manuels de conversation.Je me permettrai seulement de leur faire remarquer que, dans le grand siècle, c’était comme nous que l’on parlait et que l’on prononçait parmi l’élite intellectuelle de la France, à la cour du Roi-Soleil, et dans les salons où régnaient les beaux esprits.A ce compte, nous n’avons aucune objection à ce que l’on nous accuse, nous, Canadiens, de parler 'patois.Il y a gloire vraiment à s’entendre faire pareil reproche, quand Bossuet et tous nos maîtres classiques sont avec nous pour le partager.Aussi bien, si notre manque de contact avec la France a eu ses inconvénients quant à notre évolution verbale et à notre rénovation linguistique, il a eu ses incontestables avantages.Nous avons échappé, de ce chef, aux révolutions qui, à certaines époques, ont bouleversé là-bas toutes les règles du langage.Les espaces infinis de l’océan émoussaient les coups qui autrement auraient pu nous faire grand tort.Sous prétexte de moderniser la langue, des écoles, des cénacles, en tramaient la ruine.Il se dessine à Paris un mouvement de réaction en faveur de la culture classique.Les meilleurs esprits prédisent qu’à moins d’un retour vers les sources du génie français et vers l’antique tradition intellectuelle, la littérature et la langue françaises courent les plus grands risques.Plus d’une fois, dans le cours du siècle dernier, l’on s’est aperçu que l’on avait marché trop vite, et que l’évolution du langage avait dégénéré en une sorte de vertige.La même constatation a été faite tout récemment par M. 174 Le Canada français André Beaunier.Tant y a que, dans ce domaine, il est plus sage d’en rester aux modes étemelles fixées par le classicisme, que, sous prétexte de rajeunissement, de verser dans tous les caprices et tous les hasards.Au reste, les infiltrations françaises nous permettent maintenant de nous tenir suffisamment au courant de ce qu’il peut y avoir de bon et d’acceptable dans l’évolution du français moderne.C’est le devoir de nos écrivains, de nos hommes d’étude, d’avoir l’esprit ouvert sur ces courants qui viennent mêler à l’antique substance quelques éléments nouveaux.Pour la masse de notre peuple, qu’elle garde jalousement son vieux parler ! Nous espérons avoir montré, d’après les leçons de l’histoire et de l’expérience, que ce parler est d’un splendide métal.Comme aux bronzes anciens, la patine du temps n’a fait que lui ajouter un charme indéfinissable.Craignons tout ce qui peut entamer sa vertu et déformer son honnête physionomie.Henri d’Arles
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