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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
Le parler français. À propos de proverbes
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1920-06, Collections de BAnQ.

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A PROPOS DE PROVERBES Lu À LA SÉANCE PUBLIQUE DE LA SOCIÉTÉ DU Parler français le 21 avril 1920.L’un des plus dévoués parmi les membres de notre Société, collaborateur infatigable de notre œuvre, et qui lui a apporte déjà de précieuses contributions, M.l’abbé Pierre Jutras, curé de la Baie-du-Febvre, au diocèse de Nicolet, a bien voulu communiquer à notre Comité d etude un ouvrage nouveau, encore en manuscrit, fruit d un travail long et patient.A cause de son caractère et de l’intérêt singulier qu’il présente, on a pensé qu’il vous plairait peut-être de connaître, avant même sa publication, au moins le plan de cet ouvrage et la leçon qui s’en peut dégager.C’est un recueil de proverbes, de locutions proverbiales, d’adages, et de dictons, tous usités dans le parler de notre peuple, et relevés avec soin.Naturellement curieux des choses de la langue, doué d’un esprit d’observation toujours en éveil, aussi consciencieux dans la recherche des formes populaires que soigneux et prudent dans l’appréciation de leur valeur, M.l’abbé Jutras avait de particulières aptitudes à entreprendre ce travail et à le mener à chef.Il l’a fait de telle sorte qu’un intérêt très vif s’attache à chaque page de son manuscrit et que l’ensemble de cette compilation constitue un témoignage précieux. A PROPOS DE PROVERBES 401 Le recueil, — c’est l’œuvre de plusieurs années de recherches et d’étude, •— comprend 1575 articles : 242 proverbes, 726 expressions proverbiales, et 607 locutions diverses, adages, termes de comparaison, formes adverbiales, et tournures particulières.Chaque locution est suivie d’un commentaire qui en explique le sens et le précise.Souvent un exemple montre comment elle est employée dans le langage courant, et dans un grand nombre de cas, le commentaire prend la forme d’une anecdote tirée de notre histoire ou de la vie des champs.Établi de la sorte, le recueil de M.Jutras, loin d’être une sèche nomenclature, présente une suite de petits tableaux pittoresques, de scènes de mœurs, de contes et de récits.Cela n’enlève rien à la valeur scientifique de l’ouvrage, et la lecture en est plus facile et plus agréable pour tous.Mais le premier souci de l’auteur a été d’apporter un témoignage, de fournir les éléments d’une démonstration.Dans ce dessein, il a marqué ceux de nos proverbes canadiens-français qui ont droit de cité en France, et il a voulu qu’en feuilletant son livre on puisse constater que nos idiotismes canadiens-français ont presque tous de la naissance, soit qu’ils se trouvent dans la langue classique, soit qu’ils viennent du meilleur fond des parlers popidaires, soit enfin que, produits de notre terroir, ils ne s’éclairent pas moins d’un rayon d’esprit français.N’est-ce pas démontrer par un autre procédé mais plus sûrement peut-être qu’on ne l’avait fait encore, que notre langue est bien la française, et que, dans une certaine mesure, nous en avons conservé le génie ?C’est par là que l’œuvre de M.Jutras a le plus de valeur.Étudier une langue, c’est en effet étudier le génie particulier du peuple qui la parle.Un peuple parle la langue qui convient le mieux à son esprit, qui rend le plus exactement sa manière de penser, qui exprime avec le plus de fidélité son caractère, sa conscience.Quand on constate que la langue française est la plus claire de toutes, qu’elle a suivant le mot de Rivarol “ attaché une probité à son génie ”, que tout y 402 Le Canada français est “ douceur et vivacité ”, qu’elle est à la fois variée, riche de nuances, musicale, ferme et vigoureuse, c’est proprement l’esprit français qu’on analyse et qu’on définit ; car le langage est le miroir de la société ”, a dit Sayce et, “ rien ne reçoit plus profondément que le langage l’empreinte du génie national Sans doute, si l’on voulait, dans tous les cas, conclure du langage à la race, on risquerait de se tromper ; mais il est juste de conclure du langage à l’esprit du peuple, à sa façon de penser, à sa conception de la vie, à son degré de culture, et presque toujours à son état de civilisation.Or, si la constitution mentale de la nation se manifeste dans tbus les faits qui caractérisent sa langue, c’est dans la syntaxe surtout que son âme transparaît.C’est même de là que vient la grande difficulté de la traduction ; si l’expression est exactement adaptée à une manière particulière de penser, on ne peut guère trouver dans la langue étrangère que des équivalents, le plus souvent approximatifs et peu satisfaisants : la traduction est alors presque impossible.Ces difficultés de la traduction se rencontrent surtout dans les idiotismes, dans les locutions proverbiales et familières, parce que ces façons de parler, qui font la saveur d’une langue, révèlent mieux la mentalité, la tournure d’esprit de ceux qui parlent.Il est facile de le démontrer.Comparez les locutions proverbiales des deux langues que nous connaissons le mieux.Il se trouve sans doute de ces locutions qui se répondent assez exactement du français à l’anglais ; par exemple, il n’y a guère de différence entre : “ Crier mea culpa ”, et “ to cry peccavi ” ; mais combien de tournures spéciales au français, et que l’anglais ne peut traduire, parce qu’elles sont l’expression d’une manière de penser française, et que les Anglais ne pensent pas de cette façon ! Essayez de traduire l’expression : “lia dit le grand oui ” ; l’anglais ne connaît pas cette douce ironie ; he married, dira-t-il, et ce sera presque brutal.“ Partir à l’anglaise ”, dit le français.Il ne A PROPOS DE PROVERBES 403 serait vraiment pas poli de demander à un Anglais de traduire cela littéralement ; aussi la locution anglaise correspondante n’est-elle pas à notre louange ! On rencontre d’ailleurs la même difficulté, s’il faut traduire en français un idiotisme anglais.En parlant de quelqu’un qui est libre, qui ne dépend de personne, qui emploie son temps comme il le veut, l’anglais peut dire : He is free to cut and hew ; le français, qui trouve cela trop rude, adoucit les termes : “ Il peut tailler en plein drap ”, dit-il, ou encore : “ Il n’est pas sujet au coup de cloche Le français aime les images qui adoucissent l’idée, la nuancent, et en quelque sorte lui donnent de l’air ; souvent il ne fait qu’indiquer, il glisse, il effleure, il laisse au contexte le soin de préciser.L’anglais au contraire, exprime tout, préfère dire crûment les choses, ne laisser rien à l’iinagina-tion Si l’on est “ dans la gêne ”, l’aveu n’en coûte pas trop ; mais est-ce qu’on n’hésite pas à confesser qu’on est “hard up ?De même, on se résigne facilement à n’être que de “ petites gens ” ; mais allez donc, sans rougir, dire que vous appartenez à cette classe, s’il vous faut la désigner sous l’appellation de low people ! Si vous leur dites : You cheat, il y a des gens qui justement seront offensés, et qui cependant souffriraient peut-être que vous les accusiez de “ faire passer douze pour quinze ”, “ C’est la faim qui épouse la soif,” disons-nous ; cela n’est-il pas plus charitable que one beggar marrying another ?De même “ gras comme un moine ” n’est que doucement ironique, tandis que as fat as a pig est presque insultant.Le Français “ vole de ses propres ailes ” ; l’Anglais paddle« his own canoe.Celui qui chez nous “ ne bat plus que d’une aile ” n’est qu’un pauvre oiseau blessé ; chez nos voisins, on dirait un mutilé : il est on his last leg.Les images ne se ressenblent pas et ne se répondent pas exactement, parce que les deux peuples ne voient pas les 404 Le Canada français choses du même biais.“Il ne faut pas juger du bois sur l’écorce ” disent les Français ; mais les Anglais pensent à leur marine : Judge not a ship as she lies on the stocks, ou à leur cuisine : The proof of the pudding is in the eating.Et si “ vous vous trompez d’adresse ” en abordant quelqu’un, l’Anglais, songeant cette fois à son commerce, vous dira : Y ou corne to the wrong shop.Un médecin allait donner ses soins à un malade, assez loin de la ville où il exerçait sa profession.Le patient exprimait un regret : “ Quelle longue course vous êtes obligé de faire, docteur, pour venir me soigner ! ” Et le médecin de répondre : “ Ne vous mettez pas en peine, cher ami : j’ai un autre malade dans les environs et je fais d’une pierre deux coups.” Voyez-vous la tête du malade si le médecin s’était servi du proverbe anglais correspondant : .I kill two birds with one stone ?Tout cela prouve que l’un et l’autre peuple entendent différemment les choses, et on le savait bien déjà.Mais si les locutions proverbiales employées par nos gens, qui doivent porter l’empreinte de leur tempérament, si ces locutions sont de tournure bien française, ne faut-il pas conclure qu’un esprit resté latin les a dictées ou a veillé à leur conservation, que nous avons donc gardé les notes essentielles de notre caractère premier, et en somme que tout n’est pas perdu chez nous de ce qui forme l’esprit français ?C’est la démonstration dont l’œuvre de M.Jutras nous fournit les éléments.Sans doute, tous nos adages populaires n’ont pas l’élégance et la sévère correction exigées par certains puristes ; avouons-le, quelques articles du recueil déplairaient étrangement à ceux que les choses de chez nous scandalisent.Mais dans une étude de ce genre, ce n’est pas la lettre qui importe, c’est l’esprit.Toute la littérature n’est pas dans les exemples de grammaire, ni toute la langue dans les dictionnaires ; et, sans lelir donner à tous le droit de cité, nous n’avons pas peur des mots du terroir ; au contraire, nous croyons qu’il A PROPOS DE PROVERBES 405 est utile de les étudier sans parti pris, afin de découvrir d’où ils viennent, quels sont leurs titres, et ce qu’ils signifient ; nous pensons que, s’il convient d’en rejeter un grand nombre, quelques-uns méritent d’avoir une meilleure fortune, enrichiront peut-être un jour la langue classique, et peuvent dès aujourd’hui exprimer heureusement et mieux que d’autres l’âme canadienne.On a bien mal compris, dans certains milieux, la thèse de ce qu on a appelé, faute d’un meilleur terme, la nationalisation de notre littérature.Les uns se sont récriés.Éblouis peut-être par l’éclat aveuglant qu’avaient à leurs yeux leurs propres essais exotiques, ils ont prononcé que notre terroir ne pouvait inspirer rien qui vaille, qu’il ne méritait nullement d’être chanté, et que seuls des crétins pouvaient essayer de faire de la littérature avec.Inutile de disputer avec ceux-là ; mieux vaut les plaindre.D autres, au contraire, ont voulu croire que nos régiona-listes entendaient créer une nouvelle littérature, la confiner entre les quatre clôtures d’un champ de blé, et lui interdire toute inspiration étrangère.Ils se sont imaginé que la littérature de terroir était toute la littérature et qu’il n y avait que celle-la qui dût compter.Ce serait comme une veine nouvellement découverte, et d’une exploitation très facile ; toute chose canadienne serait bonne à décrire, toute expression populaire bonne a répéter ; bref ! pour être un écrivain eanadien-français, aucune préparation ne serait requise, il suffirait d’écrire sur la campagne et comme on parle à la campagne ! C était fort mal interpréter d’abord, et travestir ensuite l’idée de nos écrivains du terroir.Ceux-ci n’ont rien voulu créer.Us ont seulement tenté de restaurer un genre, en vérité très ancien, mais qui avait peut-être été un peu négligé par les nôtres ; ils ont rappelé qu il y avait là des sources d’inspiration fécondes, où il serait convenable de puiser de temps en temps.S’ils ont 406 Le Canada français cru bon de s’y essayer eux-mêmes, ils ne prétendent aucunement, j’en suis sûr, avoir réussi mieux que d’autres ; mais, surtout, ils ne se sont nullement proposé d’y reléguer tout leur effort littéraire, pas plus qu’ils n’ont pensé ouvrir aux lettres canadiennes une voie nouvelle et facile.Rappelons-le encore, les choses et les gens de chez nous méritent d’être racontés ; il y a là des sujets qui sont nôtres, et qu’il nous appartient de traiter.Mais encore faut-il, pour les pouvoir découvrir, pour y discerner ce qui a de la valeur, pour faire le départ du bon et du mauvais, encore faut-il savoir regarder, avoir aiguisé chez soi l’esprit d’observation, et mettre un certain goût dans l’invention.Et si l’on a cette préparation et ces qualités nécessaires, on devra en outre prendre garde que le régionalisme, en favorisant le culte du terroir, n’exclue pas d’autres soins ; au contraire, il demande à tous les genres de se développer, et croit que, sans leur concours, il ne saurait fleurir lui-même.Quant à la forme, dous soutenons que notre parler populaire peut fournir des expressions heureuses.Mais on ne verse pas d’un coup tout le vocabulaire du peuple dans la langue littéraire.Avant d’employer une de ces expressions, il convient de la bien peser pour savoir si elle est de bonne famille, si elle est légitime, si elle est pittoresque, si elle est nécessaire ; cela demande de la réflexion, de l’étude et des soins.Et, quand enfin on est sûr qu’un mot du terroir a les qualités voulues, est-ce à dire qu’on puisse s’en servir sans discernement?Il faut encore l’employer à propos, le faire entrer là où il ne détonne pas trop, et l’enchâsser dans un texte qui l’éclaire et lui fasse pour ainsi dire une noblesse.Dans ces conditions, les mots du terroir sont une richesse.Qu’il nous soit donc permis, en traitant certains sujets, d’écrire dans une langue, qui par quelque coté soit de chez nous ; cela même peut assurer sa survivance.Mais n’oublions pas que cette langue avant tout doit être française.Notre langue et notre littérature ne peuvent vivre et se développer normalement que si elles restent françaises, même A PROPOS DE PROVERBES 407 dans leurs emprunts, et tendent de plus en plus à l’être.Soyons, au point de vue littéraire, une province, mais une province intellectuelle de France ! Une inconscience présomptueuse pourrait seule nous faire croire que nous avons déjà produit tout ce qu’il faudrait pour assurer notre autonomie littéraire.S’ils ne se formaient pas à la grande école des lettres françaises et des humanités classiques, nos littérateurs ne sauraient même pas convenablement écrire la plus petite chose canadienne.Nous devons à la France notre caractère national, notre génie particulier, l’esprit qui nous distingue ; nous lui devons de parler la plus humaine des langues, si vigoureuse qu’elle résiste à tous les contacts, si souple qu’elle s’adapte à tous les terroirs, si large qu’elle admet tous les apports légitimes.Le jeu des énergies locales doit aider, mais ne suffirait pas à nous conserver ce patrimoine ; allons demander les forces nécessaires à l’immortelle nation qui nous en a fait largesse.Adjutor Rivard
de

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